DE LA NATURE DE LA CLASSIFICATION ET DES CINQ PRÉDICARLES
§ 1. — En étudiant les propositions générales, nous nous sommes beaucoup moins occupés que ne le font d'ordinaire les logiciens des idées de Classe et de Classification, idées qui, depuis que la doctrine Réaliste des Substances Générales a cessé d'être en vogue, ont été la base de presque toutes les théories philosophiques des termes généraux et des propositions générales. Nous avons considéré les noms généraux comme ayant une signification complètement indépendante de leur rolle comme noms de classes. Cette circonstance, en effet, est tout accidentelle, attendu qu'il est tout à fait indifférent pour la signification d'un nom qu'il soit applicable à plusieurs objets ou à un seul, ou même à rien. Dieu est un terme général, aussi bien pour le chrétien et pour le juif que pour un polythéiste; et dragon, chimère, hippogriffe, sirène , fantôme, sont aussi bien des termes généraux que s'il existait des objets réels correspondant à ces noms. Tout nom dont la signification est constituée par
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des attributs est en puissance le nom d'un nombre indéfini d'objets ;/mais il n'est pas besoin qu'il soit actuellement le nom d'un objet quelconque, et, s'il l'est, il peut l'être d'un seul./Sitôt qu'un nom est employé pour connoter des attributs, les choses, en grand ou en petit nombre, qui possèdent ces attributs deviennent, ipso facto, une classe.* Mais en affirmant le nom, on affirme les attributs seulement; et que ce nom appartienne à une classe, c'est à quoi, dans bien des cas, on ne songe pas du tout.
Mais, quoique l'Attribution (prédication) ne présuppose pas la Classification, et que la théorie des Noms et des Propositions soit embarrassée plutôt qu'éclaircie par l'introduction de l'idée de classification, il y a néanmoins une liaison étroite entre la Classification et l'emploi des Noms Généraux. Tout nom général crée une classe s'il existe des choses réelles ou imaginaires pour la composer, c'est-à-dire s'il existe des choses qui correspondent à la signification du nom. Les classes, par conséquent, sont le plus souvent créées par les noms généraux ; mais les noms généraux naissent quelquefois aussi, quoique moins souvent, des classes. D'ordinaire, sans doute, un nom général, ce qui veut dire significatif, est introduit parce que nous avons une signification à lui faire exprimer, parce que nous avons besoin d'un mot pour affirmer les attributs qu'il connote. Mais il est vrai aussi qu'un nom est introduit quelquefois parce qu*il paraît convenir pour la création d'une classe ; parce que nous avons jugé utile, pour la direction de nos opérations mentales, que certains objets soient pensés ensemble. Un naturaliste, en vue des exigences de sa science particulière, voit une raison de distribuer le règne animal ou végétal en certains groupes plutôt qu'en d'autres, et il lui faut un nom pour lier, en quelque sorte, ces groupes les uns aux autres. 11 ne faudrait pas croire pourtant que ces noms, une fois introdiîils, diffèrent en rien quant à leur signification des autres noms connotatifs. Les classes qu'ils dénotent sont, comme toutes les autres, constituées par certains attributs communs, et leurs noms signifient ces attri-
buts et pas autre chose. Les noms des Classes et Ordres de Cnvier, les Plantigrades, Digitigrades, etc., quoique nés de sa classification des animaux, sont tout aussi bien l'expression d'attributs que s'ils l'avaient précédée. Tout ce qu'il y a de particulier ici, c'est que l'intérêt de la classification était le motif principal de l'introduction des noms; tandis que, dans d'autres cas, le nom est créé comme moyen d'assertion, et que la formation d'une classe dénotée par sa signification n'en est qu'une conséquence indirecte.
Les principes qui doivent diriger la classification comme procédé logique dans la recherche de la vérité ne peuvent, en aucune manière, être discutés avant d'être arrivés à une période plus avancée de notre investigation. Mais nous ne pourrions, sans mutiler et laisser informe la théorie des noms généraux, nous abstenir de traiter de la Classification, en tant qu'elle résulte de l'emploi des termes généraux et y est imphquée.
§ 2. — Cette partie de la théorie des noms généraux est le sujet de ce qu'on appelle la doctrine des Prédicables, doctrine qui, d'Aristote et de son continuateur Porphyre, a passé de main en main dans les âges suivants, et dont plusieurs distinctions ont pris fortement racine, non-seulement dans la terminologie scientifique, mais encore dans le langage populaire. Les prédicables sont une quintuple division des Noms généraux, laquelle n'est pas fondée, comme d'ordinaire, sur une différence dans leur signification, c'est-àdire dans l'attribut q'uils connotent, mais sur une différence dans la classe qu'ils dénotent, A ce point de vue, on peut affirmer d'une chose cinq sortes de noms de classe :
Un genus de la chose
(^évoç).
Une species
(eT^oç).
Une diffeientia
(^lacpopà).
Un proprium
(V(^iov).
Un accidens
(oU[xêeSyixoç).
Il faut remarquer que ces distinctions expriment, non ce qu'est le prédicat dans sa signification propre, mais sa rela-
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tion avec le sujet auquel il se rapporte dan? tel ou tel cas particulier. Il n'y a pas des noms qui soient exclusivement Gênera, ou Species, owDiff'erentiœ ; mais le même nom est rapporté à un prédicable ou à un autre suivant la nature du sujet dont il est occasionnellement affirmé. Animal, par exemple, est un genre par rapport à Homme ou à Jean; il est une espèce relativement à Substance ou Être. Rectangle est une Differentia du carré géométrique ; il n'est qu'un des Accidentia de la table sur laquelle j'écris. Les mots Genre, Espèce, etc., sont donc des termes relatifs; ce sont des noms appliqués à certains prédicats pour exprimer leur rapport avec un sujet donné ; rapport basé, comme nous le verrons, non sur ce que le prédicat connote, mais sur la classe qu'il dénote et sur la place qu'occupe cette classe, dans une classification donnée, relativement au sujet particulier.
§ 3. — De ces cinq noms, deux, le genre et l'espèce, sont employés par les naturalistes dans un sens technique, qui n'est pas tout à fait conforme à leur signification philosophique, et ils ont, en outre, acquis une acception populaire beaucoup plus générale. En ce sens populaire deux classes quelconques, dont l'une renferme la totalité de l'autre et plus, peuvent être appelées un Genre et une Espèce : Animal et Homme, par exemple; Homme et Mathématicien. Animal est un genre. Homme et Brute sont ses deux espèces. On peut aussi le diviser en un plus grand nombre d'espèces, en homme, cheval, chien, etc. Bipède peut aussi être considéré comme un genre dont l'homme et l'oiseau sont deux espèces. Saveur est un genre dont le doux, le salé, l'acide, sont des espèces. Vertu est un genre ; justice, prudence, courage, générosité, magnanimité, etc., sont ses espèces.
La classe qui est un genre relativement à la sous-classe ou espèce qu'elle contient, peut être elle-même une espèce par rapport à une classe plus compréhensive ou, comme on l'appelle, un genre supérieur. L'Homme est une espèce, eu égard à l'animal ; il est un genre relativement à l'espèce
Malhématicien. Animal e^i un genre divisé en deux espèces, l'homme et la brute; mais il est aussi une espèce qui, avec d'autres espèces, les végétaux, constitue le genre Êtres Organisés. Bipède est un genre à l'égard de l'homme et de l'oiseau , une espèce par rapport au genre supérieur Animal. La Saveur est un genre divisé en espèces, mais il est aussi une espèce du genre Sensation. Vertu, genre relativement à la justice, la tempérance, etc., est une des espèces du genre Quahté Morale.
Pris en ce sens populaire, les mots Genre et Espèce ont passé dans la langue usuelle, et l'on remarquera que dans le discours habituel ce n'est pas le nom de la classe, mais la classe elle-même, qui est considérée comme genre ou espèce ; non pas, sans doute, la classe prise au sens de chacun des individus qui la composent, mais des individus considérés collectivement comme un tout; le nom par lequel la classe est désignée étant ainsi, non pas celui de l'espèce ou du genre, mais le nom générique ou spécifique. C'est là, du reste, une forme d'expression admissible ; et ces deux manières de parler sont indifférentes, pourvu que le reste du discours s'y conforme; mais si l'on appelle genre la classe elle-même, on ne doit pas dire qu'on affirme le genre. Nous affirmons de l'homme le nom mortel, et l'on peut dire en un sens admissible qu'en affirmant ce nom nous affirmons ce que ce nom exprime, Y attribut mortahlé ; mais ii n'est, en aucun sens, admissible que nous affirmions de l'homme la classe mortel; nous affirmons seulement le fait qu'il appartient à la classe .
Les logiciens aristotéliciens employaient les termes genre et espèce dans un sens plus restreint; ils n'admettaient pas que toute classe susceptible d'être divisée en d'autres classes fût un genre, ou qu'une classe susceptible d'être renfermée dans une classe plus large fût une espèce; l'Animal était pour eux un genre ; l'homme et la brute étaient des espèces coordon- . nées sous ce genre. Bipède n'aurait pas été considéré comme un genre par rapport à l'homme, mais seulement comme un proprium ou un accidens. Il fallait, dans leur théorie,
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que le genre et l'espèce fussenl de V essence du sujet. .4mmal était de l'essenco de l'homme ; bipède ne l'était pas. Dans toute classification il y avait une dernière classe qu'ils considéraient comme la plus basse espèce, Yinfima species. Homme, par exemple, était une espèce infime. Toutes les autres divisions dont une classe était susceptible, comme celle d'Homme en hommes, noirs, blancs, rouges^ ou en prêtres et laïques, n'étaient pas, selon eux, des espèces.
On a vu, cependant, dans le précédent chapitre, que la distinction entre l'essence d'une classe et les attributs ou propriétés qui ne sont pas de son essence ^(distinction si fertile en spéculations abstruses, et à laquelle jadis, et aujourd'hui encore, on a attribué un caractère si mystérieux) ne signifie rien de plus que la différence entre les attributs de la classe qui sont impliqués dans la signification même du nom, et les attributs qui n'y sont pas impliqués. Le mot Essence, avons-nous vu, appliqué aux individus, ne signifie rien, si ce n'est dans les théories discréditées des réalistes ; et ce que les scolasliques appelaient l'essence d'un individu était simplement l'essence de la classe à laquelle cet individu était le plus ordinairement rapporté.
N'y a-t-il donc que cette différence toute verbale entre les classes admises comme genres et espèces par les scolastiques et celles auxquelles ils refusaient ce titre? Est-ce une erreur de considérer certaines différences des objets comme des différences dans leur nature {génère ou specie)^ et certaines autres comme des différences dans leurs accidents? Les scolastiques avaient-ils tort ou raison de donner à quelques-unes des classes entre lesquelles les choses peuvent être divisées le nom de genre ou d'espèce, et de considérer les autres comme des divisions secondaires fondées sur des différences comparativement superficielles/ L'examen de ces questions fera voir que les aristotéliciens exprimaient quelque chose par cette distinction, et quelque chose d'imj)ortant, mais qui, vaguement conçu, é(ait incomplètement exprimé par leur phraséologie des Essences, et par les autres manières de parler auxquelles ils avaient recours.
13G DLS NOMS ET DES PROrOSlTIONS.
§ A. — C'est un principe fonilamcntal en logique que la faculté d'établir des classes est illimitée, tant qu'il existe une différence, mênGie la plus petite, pouvant donner lieu à une distinction. Prenez un attribut quelconque; si certaines choses le possèdent, et d'autres non, vous pouvez fonder sur cet attribut une division de toutes les choses en deux classes, et vous le faites, en effet, dès l'instant que vous créez un nom qui connote l'attribut. Le nombre des classes possibles est par conséquent infini ; et il existe, en fait, autant de classes (de choses réelles ou imaginaires) qu'il y a de noms généraux à la fois positifs et négatifs. I Mais si nous examinons une des classes ainsi formées, telles que la classe Animal ou Plante, la classe Soufre ou Phosphore, la classe Blanc ou Rouge, et si nous considérons en quoi particulièrement les individus d'une classe diffèrent de ceux qui n'y appartiennent pas, nous trouvons sous ce rapport une diversité bien remarquable entre quelques classes et les autres. Dans quelques-unes, les différences ne portent que sur certaines particularités qui peuvent être comptées ; tandis que, dans d'autres, elles portent sur beaucoup plus de points qu'on n'en pourrait énumérer, plus même qu'on ne peut espérer en connaître jamais. Quelques classes n'ont rien ou presque rien en commun qui puisse servir à les caractériser, si ce n'est précisément ce qui est connoté par le nom. Les choses Blanches, par exemple, n'ont pas d'autre propriété commune que la blancheur, ou s'il y en a quelque autre, c'est seulement parce qu'elle est liée de quelque façon à la blancheur ; mais des centaines de générations n'ont pu épuiser les propriétés communes des animaux et des plantes, du soufre ou du phosphore. Nous ne les supposons même pas épuisables, et nous poursuivons nos observations et nos expériences avec la pleine conviction de pouvoir découvrir sans cesse de nouvelles propriétés non impliquées dans celles déjà connues. Par contraire , si l'on proposait de rechercher les communes propriétés de toutes les choses qui ont la même couleur, ou la même dimension, ou la même pesanteur spécifique, l'absurdité
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serait palpable. Nous n'avons aucune raison de croire qu'il y ait de telles propriétés communes autres que celles qui sont impliquées dans la supposition même, ou qui peuvent en être dérivées par quelque loi de causationi II est donc évident (jj que quelquefois les propriétés sur lesquelles se fondent nos classes épuisent tout ce que la classe a en commun,/ ^lXûL^2y^ mais que, dans d'autres cas, nous faisons un choix (d'un petit nombre de propriétés, parmi un nombre d'autres, non-seulement plus grand, mais encore inépuisable pour nous, et qui, comme tel, peut être considéré, eu égard du moins à notre connaissance, comme infini. É Q^aAqJU^^ "^
Il n'y a aucune impropriété à dire qu'une de ces deux classifications répond mieux que l'autre à une distinction radicale des choses^ et si l'on préfère dire que l'une de ces classifications est faite par la nature, et l'autre par nous, à notre convenance, on aura raison ; pourvu qu'on ne prétende pas dire autre chose que ceci : là où une certaine différence entre les choses (quoique peut-être peu importante en soi) répond à nous ne savons quel nombre d'autres différences, portant non-seulement sur leurs propriétés connues, mais encore sur leurs propriétés non encore découvertes, il n'est pas simplement facultatif, mais impérativement obhgatoire de reconnaître cette différence comme la base d'une distinction spécifique; tandis que, au contraire, des différenceslimitées, comme ■ciëlîes désignées par les mots blanc, noir, rouge, peuvent être négligées, si le but en vue duquel la classification est instituée ne dirige pas l'attention sur ces propriétés. Dans les deux cas, cependant, c'est la nature qui fait les différences, et, dans les deux cas aussi, le choix de ces différences, comme bases de classification et de nomenclature, est l'œuvre de l'homme. Seulement dans un des cas les fins du langage et de la classification seraient manquées si Ton ne tenait pas compte de la différence, tandis que dans l'autre cas la nécessité d'en tenir compte dépend du plus ou moins d'importance des quahtés particulières qui la constituent.
Maintenant, ces classes caractérisées par une infinité de propriétés inconnues, etpas seulement par un petit nombre de pro-
priétés déterminées, séparéesles unes des autres par un abîme insondable et non par un simple fossé dont on voit le fond ; ces classes, disons-nous, sont les seules que les aristotéliciens considéraient comme des genres on des espèces. Les différences qui ne portaient que sur quelques propriétés déterminées, n'étaient pour eux que des différences dans les accidents des choses; mais lorsqu'une classe se distinguait des autres choses par une multitude infinie de différences, connues ou inconnues, ils considéraient la distinction comme générique ou spécifique, et la différence était dite essentielle, ce qui est encore aujourd'hui une des significations courantes de cetle vague expression.
Les scolastiques ayant donc eu raison de tirer une ligne profonde de démarcation entre ces deux sortes de classes, je conserverai, non-seulement leur division, mais encore le langage dans lequel ils l'établissaient. Dans leur termino'ogie, le genre le plus prochain (ou le plus inférieur) auquel un individu est rapporté s'appelle son espèce. Newton, par exemple, serait de l'espèce Homme. Il y a, sans doute, dans la classe homme, de nombreuses sous-classes auxquelles Newton appartient également, par exemple, celles d'Anglais, de chrétien, de mathématicien ; mais ces classes, bien que distinctes, ne sont pas, au sens où nous entendons le terme, des espèces d'Hommes. Un chrétien diffère des autres êtres humains, mais il en diffère seulement dans l'attribut que ce mot désigne, à savoir, la foi chrétienne, et dans tout ce qui y est impliqué comme résultant du fait même ou comme hé au fait par un rapport de cause et d'eiîet. Nous ne songerons jamais à chercher quelles propriétés non liées au christianisme, soit comme cause, soit comme effet, sont communes à tous les chrétiens ; tandis que, à l'égard de tous les Hommes, les physiologistes sont sans cesse en quête de ces propriétés; et la recherche ne finira probablement jamais. Homme peut donc être appelé une espèce; Chrétien ou Mathématicien ne peut pas l'être.
Notons ici que cela n'imphque pas qu'il ne puisse y avoir diverses sortes ou espèces logiques d'hommes. Les races