CHAPITRE VI
§ i. — Comme introduction à l'étude de l'objet propre de la logique, à savoir la théoi ie de la preuve des propositions, nous avons jugé nécessaire de déterminer ce qui, dans les propositions, exige ou est susceptible d'être prouvé, ou, (ce qui est la même cbose) ce qu'elles énoncent. Dans le cours de cette recherche préliminaire de la signification des propositions, nous avons examiné l'opinion des Gonceptualistesque la proposition est l'énoncé d'une relation entre deux idées , et la doctrine des Nominalistes, qu'elle est l'énoncé d'un accord ou d'un désaccord entre les significations de deux noms. Nous avons conclu que, comme théories générales, ces deux doctrines étaient fautives; et que, bien que les propositions puissent se rapporter à la fois et aux idées et aux noms, ni les noms, ni les idées n'étaient, en général, leur sujet propre. Wous avons ensuite passé en revue les diverses espèces de propositions et trouvé que toutes, à l'exception de celles qui sont purement verbales, énoncent cinq espèces différentes de faits, à savoir : l'Existence, l'Ordre dans le Temps et dans le Lieu, la Causation et la Ressemblance, et que dans toute proposition une de ces cinq choses est ou affirmée ou niée de quelque fait ou phénomène, ou de quelque objet qui est la cause inconnue du fait ou phénomène. En distinguant néanmoins les différentes espèces de matières de faits énoncés dans les propositions, nous avons mis à part une classe d'assertions qui ne se rapportent à aucun fait proprement dit, mais à la simple signification des noms. Puisque les noms et leur signification sont entièrement arbi-
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traires, ces sortes de propositions ne sont pas, à parler rigoureusement, susceptibles de vérité ou de fausseté, mais seulement de conformité ou de non-conformité à l'usage et à la convention ; et leur seule preuve est l'usage, c'est-à-dire le fait que les mots ont été employés généralement dans l'acception où les prend celui qui les prononce ou les écrit. Ces propositions occupent pourtant une place éminenle en philosophie ; et l'étude de leur nature et de leur caractéristique a autant d'importance en logique que celle de toutes les autres espèces de propositions précédemment examinées.
Si toutes les propositions relatives à la signification des mots étaient aussi simples et aussi insignifiantes que celles qui nous ont servi d'exemples dans la discussion de la théorie de Hobbes, c'est-à-dire celles dont le sujet et le prédicat sont des noms propres et qui énoncent seulement que ces noms ont ou n'ont pas été conventionnellement imposés au même individu, il n'y aurait guère de motif d'attirer sur elles l'attention des philosophes. Mais la classe des propositions purement verbales embrasse, non-seulement beaucoup plus que ces dernières, mais encore beaucoup plus que les propositions qui ont manifestement ce caractère. Elle comprend, en effet, des assertions qui ont été considérées, non-seulement comme relatives aux Choses, mais encore comme étant à l'égard des choses dans un rapport plus intime que tout autre espèce de proposition. L'étudiant en philosophie comprendra qu'il s'agit de la distinction, sur laquelle les scolastiques ont si fort insisté et que la plupart des métaphysiciens ont, sous le même nom ou sous un autre, maintenue jusques à aujourd'hui, entre les propositions dites essentielles et les propositions dites accidentelles, et entre les propositions ou attributs Essentiels et Accidentels.
§ 2. — Presque tous les métaphysiciens avant Locke, et plusieurs après lui, ont fait un grand mystère de l'Attribution (Prédication) Essentielle, et des prédicats qu'on dit être de l'essence du sujet* L'Essence d'une chose, disaient«ils, est
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ce sans quoi la chose ne pourrait ni exister, ni être conçue exister. Ainsi la Rationalité est de l'essence de l'homme, parce que sans rationalité l'homme ne peut être conçu exister. Les différents attributs qui expriment l'essence de la chose étaient appelés ses propriétés essentielles, et une proposition dans laquelle quelqu'un de ses attributs était affirmés'appelait une Proposition Essentielle, qui pénétrait, croyai{-on, plus profondément dans la nature de la chose, et en donnait une connaissance plus importante qu'aiîcune autre proposition. Toutes les propriétés hors de l'essence de la chose étaient appelées ses Accidents, et n'avaient rien ou à peu près rien à faire avec sa nature intime ; et on nommait accidentelles les propositions dans lesquelles elles entraient comme prédicats. On peut reconnaître une connexion entre cette distinction née chez les scolastiques et les dogmes si connus des substantiœ secimdœ ou substances générales et des formes substantielles^ àocivino^?) ({Mi ^ diversement exprimées dans le langage, régnèrent également dans les écoles aristotélique et platonicienne, et dont l'esprits'est perpétué jusqu'aux temps modernes, en plus forte proportion que l'abandon de l'ancienne phraséologie pourrait le faire supposer. On ne peut expliquer cette méprise des scolastiques sur la nature réelle de ces Essences si haut placées dans leur philosophie, que par leurs fausses notions de la nature de la Classification et de la Généralisation dont ces dogmes étaient l'expression technique. Ils disaient vrai en disant que V homme ne peut pas être conçu sans Rationalité. Mais si Y homme ne peut pas être conçu sans cet attribut, on peut très-bien concevoir un être qui serait tout à fait semblable à l'homme en tout point, excepté en celte qualité et en toutes celles qui en sont les conditions ou les conséquences. Par conséquent, tout ce qu'il y a de vrai dans l'assertion que l'homme ne peut être conçu sans la Ralionahté, c'est que s'il n'avait pas la Rationalité, il ne serait pas considéré comme un homme. Il n'y a impossibilité ni dans la conception, ni, autant que nous sachions, dans l'existence de la chose. L'impossibilité ne résulte que des conventions du langage, qui ne permettraient pas,
même la chose existât-elle, de lui donner le nom exclusivement réservé aux êtres raisonnables. Bref, la Rationalité est impliquée dans la signification du mot homme ; elle est un des attributs connotés par ce mot, et chacun de ces attributs, pris seul et à part, est une propriété essentielle de l'homme.
Les doctrines qui s'opposèrent à la vraie conception des Essences n'ayant pas pris au temps d'Aristote et de ses successeurs immédiats une forme aussi arrêtée que celle qui leur fut donnée par les Réalistes du moyen âge, on trouve sur cette question chez les anciens aristotéliciens des vues moins éloignées de la vérité que celles des logiciens de la même école plus modernes. Porphyre, dans son Isagoge, s'approche de si près de la vraie notion des essences, qu'il n'y avait plus qu'un pas à faire pour l'atteindre ; mais ce pas, si facile en apparence, était réservé aux Nominalistes des temps modernes. Suivant Porphyre, en altérant une propriété qui n'est pas de l'essence de la chose, on y établit seulement une différence , on la fait otXXoTov; mais en altérant une propriété qui est de son essence, on en fait une autre chose^ ckllo (1). Pour un logicien moderne, il est évident que le changement qui rend la chose différente seulement et le changement qui en fait une chose autre^ ne se distinguent qu'en ce que dans le premier cas la chose, bien que changée, est encore appelée du même nom. Ainsi de la glace pilée dans un mortier, mais toujours appelée glace, est àXXoîov ; faites-la fondre, elle devient «XXo, une autre chose, de l'eau. Mais la chose est, dans les deux cas, la même, c'est-à-dire composée des mêmes particules de matière, et on ne peut pas changer une chose quelconque de manière qu'elle cesse, en ce sens, d'être ce qu'elle était. La seule identité qu'on puisse lui ôter est uniquement celle du nom. Quand la chose cesse d'être appelée glace, elle devient \m^ autre chose. Son essence,
(1) KaôdXou p-£v oûv Tràaa ^ia(popà TTpo'yivofAsvYj Ttvi etepoTov 7;o(eT* àXX'at jasv y.ci'/iw? Te xial \^[<ù^ (différences dans les propriétés accidentelles) àXXoîcv -nrotoùciv aï ^8 î^iaiTara (différences dans les propriétés essentielles) àXXo. ïsagoge, cap. III.
qui la constituait glace, a disparu ; tandis que tant qu'elle continue d'être appelée ainsi, rien n'a disparu que quelques-uns de ses accidents. Mais ces réflexions, si aisées pour nous, auraient été difficiles à ceux qui, comme la plupart des aristotéliciens, pensaient que les objets devenaient ce qu'on les nommait ; que la glace, par exemple, était glace, non par la possession de certaines propriétés auxquelles les hommes avaient voulu appliquer ce nom, mais par sa participation à la nature d'une certaine substance générale, appelée la glace en général^ laquelle substance, conjointement avec les autres propriétés accessoires, était inhérente k chaque morceau individuel de glace. Et comme ils n'attachaient pas ces substances universelles à tous les noms généraux, mais seulement à quelques-uns, ils pensaient qu'un objet empruntait une partie seulement de ses propriétés à une substance universelle, et que le reste lui appartenait individuellement, appelant les premières son essence, les secondes ses accidents. La doctrine scolastique des essences survécut longtemps à la théorie sur laquelle elle était fondée, celle de l'existence d'entités réelles correspondant aux termes généraux; et il était réservé à Locke, à la fin du xvif siècle, de convaincre les philosophes que les prétendues essences de classes étaient simplement la signification de leurs noms ; et de tous les services signalés que ses écrits rendirent à la philosophie, il n'y en eut pas de plus nécessaire et de plus important.
Maintenant, comme les noms généraux les plus usuels connotent rarement un seul attribut de l'objet qu'ils désignent, mais plusieurs attributs dont chacun, pris à part, forme aussi le lien de quelque classe et la signification de quelque nom général, on peut affirmer d'un nom connotant un groupe de divers attributs un autre nom qui connote seulement un de ces attributs ou .quelques-uns. Dans ces cas-là, la proposition affirmative universelle sera vraie, puisque ce qui possède la lotahté des attributs doit en posséder une partie. Une proposition de ce genre, cependant, n'apprend rien à celui qui a compris d'abord l'entière signification des
termes. Les propositions : Tout homme est un être corporel ; — Tout homme est un être vivant ; — Tout homme est un être raisonnable, ne donnent aucune connaissance nouvelle à celui qui connaît déjà toute la signification du mot homme ; car la signification du mot comprend toutes ces choses, et l'appellation Homme énonce déjà que tout homme a les attributs connotés par tous ces prédicats. Or, toutes les propositions dites essentielles sont de cette nature; ce sont, en fait, des propositions identiques.
Il est vrai qu'une proposition qui affirme un attribut quelconque, même un attribut impliqué dans le nom, est le plus souvent censée contenir l'assertion tacite qu'il existe une chose correspondant au nom et possédant les attributs connotés par ce nom ; et cette assertion imphcite peut apprendre quelque chose, même à ceux qui comprenaient toute la signification du nom. Mais toutes les connaissances de ce genre fournies par les propositions essentielles dont l'homme peut être le sujet, sont renfermées dans l'assertion que des Hommes existent. Mais cette affirmation de l'existence réelle n'est après tout que le résultat d'une imperfection du langage. Elle provient de l'ambiguïté de la copule, qui, outre sa fonction propre, qui est d'indiquer qu'une assertion est émise, est aussi, comme nous l'avons remarqué déjà, un nom concret connotant l'Existence. Par conséquent, l'existence actuelle du sujet de la proposition essentielle n'est qu'en apparence, et non en réalité, impliquée dans l'affirmation. On peut dire qu'un fantôme est un esprit dépouillé de son corps, sans croire à l'existence des fantômes. Mais une affirmation accidentelle, non essentielle, doit impliquer l'existence réelle du sujet, parce que si le sujet n'existait pas la proposition n'aurait rien à énoncer. Une proposition comme celle-ci : « l'Esprit d'une personne assassinée hante la couche du meurtrier » , ne peut avoir de sens qu'autant qu'elle imphque une croyance aux esprits, car, la signification du mot esprit n'impHquant nullement cela, ou celui qui parle ne veut rien dire du tout ou il veut affirmer un fait à la réahté duquel il désire qu'on croie.
On verra plus loin que lorsque d'importantes conséquences semblent sortir, en mathématiques, d'une proposition essentielle ou, en d'autres termes, d'une proposition impliquée dans la simple signification d'un nom, ce qui en résulte réellement est l'admission tacite de l'existence de l'objet ainsi nommé. Hors de cette admission de cette existence, les propositions dont le prédicat est de l'essence du sujet (c'est-àdire où le prédicat connote tout ou partie de ce qui est connoté par le sujet et rien de plus), ces propositions, disonsnous, n'ont d'autre office que de développer la totalité ou une partie de la signification du nom, pour ceux qui ne la connaissaient pas auparavant. En conséquence, les propositions essentielles les plus utiles ou, plus rigoureusement, les seules utiles sont les Définitions, lesquelles, pour être complètes, doivent développer la totalité de ce qui est enveloppé dans la signification du mot défini, c'est-à-dire (lorsque c'est un motconnotatif) de tout ce qu'il connote. En définissant un nom, cependant, on ne spécifie pas d'ordinaire son entière signification, mais seulement ce qu'il en faut pour faire distinguer les objets qu'il désigne ordinairement de tous les autres objets connus ; et il peut arriver qu'une propriété purement accidentelle, non enveloppée dans la signification du nom, remplisse tout aussi bien cet office. Les différentes espèces de définitions auxquelles ces distinctions donnent naissance, et les fins diverses auxquelles elles répondent, seront examinées en détail en leur lieu.
§3. — D'après ce qui précède, on ne peut considérer comme essentielle aucune proposition relative à un individu, c'est-à-dire celle dont le sujet est un nom propre. Les individus n'ont pas d'essence. Lorsque les scolastiques parlaient de l'essence d'un individu, ils n'entendaient pas parler des propriétés impliquées dans son nom, car les noms d'individus n'impliquent aucune propriété. Ils regardaient comme de l'essence de l'individu tout ce qui était de l'essence de son espèce, c'est-à-dire de la classe à laquelle on le rattachait communément, et à iarjuelle par conséquent il devait,
selon eux, appartenir par nature. Ainsi, de ce que la proposition : (( l'Homme est un être raisonnable » est une proposition essentielle , ils prétendaient que la proposition «Jules César est un être raisonnable », était essentielle aussi. C'est ce qu'il faut naturellement admettre, si les genres et les espèces doivent être considérés comme des entités distinctes des individus qui les composent, mais à eux iiihérentes» Si Y homme est une substance inhérente à chaque homme individuel, Y essence de l'homme (quoi que cela puisse signifier) était naturellement supposée l'accompagner; elle devait être inhérente à John Thompson et dQWèSAw^xX essence commune de Thompson et de Jules César. On pouvait donc parfaitement dire que la rationalité étant l'essence de l'Homme était aussi de l'essencede Thompson. Mais si l'Homme n'est que les hommes individuels, s'il n'est qu'un nom donné à tous ces hommes en raison de certaines propriétés communes à tous, que devient l'essence de John Thompson?
Une seule victoire suffit rarement pour chasser de la philosophie une erreur fondamentale. Elle bat en retraite lentement, défend chaque pouce de terrain, et souvent, après avoir été expulsée du pays découvert, elle tient pied dans quelque place forte. Les essences individuelles étaient une fiction née d'une fausse notion des essences de classes, et Locke lui-même, après avoir extirpé l'erreur mère, ne put pas se délivrer de son fruit. Il distingua deux sortes d'essences, les Réelles et les Nominales. Les essences Nominales étaient les essences de classes, expliquées à peu près comme nous venons de le faire ; et il suffirait, pour faire du 3^ livre de l'Essai de Locke un traité de la connotation des noms irréprochable, de débarrasser son langage de cette supposition des Idées Abstraites, qui malheureusement est impliquée dans la phraséologie, quoique non nécessairement dans les pensées, de -cet immortel troisième livre (1). Mais outre
(1) L'auteur toujours fin et souvent profond des Esquisses de Sématologie (M. B.-H. Smart) dit justement : « Locke serait beaucoup plus intelli2:ible si, dans la plus grande partie de son livre, on substituait « la connaissance de », à ce qu'il appelle «l'idée de» (p. 10). Parmi les nombreuses critiques dont
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les essences nominales il admettait des essences réelles, des essences d'objets individuels qu'il supposait être les causes des propriétés sensibles de ces objets. Nous ignorons, disaitil, ce qu'elles sont (et cet aveu rendait la fiction relativement inoffensive); mais si nous le savions, nous pourrions d'elles seules déduire les propriétés sensibles de l'objet, de même que les propriétés du triangle se démontrent par sa définition. J'aurai occasion de revenir sur cette théorie, en traitant de la démonstration et des conditions sous lesquelles une propriété d'une chose est susceptible d'être démontrée par une autre propriété. Il suffit ici de remarquer que, conformément à celte définition, on est arrivé par les progrès de la physique à concevoir l'essence réelle d'un objet comme équivalente, s'il s'agit d'un corps, à sa structure moléculaire. Quant à ce qu'elle peut être supposée représenter à l'égard d'autres entités, c'est ce que je ne me charge pas de décider.
§ A. — Une proposition essentielle est donc une proposition purement verbale, laquelle affirme seulement d'une chose sous un nom particulier ce qui en est affirmé par cette dénomination même, et, en conséquence, n'apprend rien du tout, ou n'apprend quelque chose que relativement au nom et non à l'objet. Au contraire, les propositions non essentielles, accidentelles, peuvent être appelées Réelles par opposition aux Verbales. Elles affirment d'une chose quelque fait non impliqué dans la signification du nom employé pour la désigner, quelque attribut non connoté par ce nom. Telles sont les propositions concernant des choses individuellement désignées, et toutes celles, générales ou particulières, dans lesquelles le prédicat connote quelque attribut
rusage du mot idée chez Locke a été l'objet, celle-ci est la seule, il me semble, qui ait touché le but. Je la cite par cette autre raison encore qu'elle indique avec précision la différence de mon point de vue et de la théorie Conceptualiste au sujet des propositions. Là où un Conceptualiste dit qu'un nom ou une proposition exprime notre Idée d'une chose, je dirais, en général, au lieu de notre Idée, notre Connaissance, ou notre Croyance relativement à la chose même.
non connoté par le sujet. Toutes ces propositions ajoutent, si elles sont vraies, à notre connaissance ; elles apprennent quelque chose qui n'était pas déjà contenu dans les noms employés. Lorsqu'on me dit que tous les objets ou quelques objets qui ont certaines qualités ou sont dans un certain rapport ont aussi certaines autres qualités et certains autres rapports, j'apprends par cette proposition un fait nouveau, un fait non contenu dans ma connaissance de la signification des mots, ni même de l'existence des Choses répondant à cette signification. Il n'y a que ces sortes de propositions qui soient instructives par elles-mêmes, ou dont on puisse inférer des propositions instructives (1).
Rien n'a plus contribué à l'opinion, si longtemps répandue, de la futilité de la logique scolastique, que cette circonstance que presque tous les exemples employés par les auteurs, dans l'exposition de la théorie de l'attribution et des syllogismes, sont des propositions essentielles. Elles étaient habituellement détachées des branches ou du tronc de l'Arbre Prédicamental qui ne renfermait que ce qui était de Yessence des espèces : Omne corpus est substantia^ Omne animal est corpus^ Omnishomo est corpus^ Omnis homo est animal, Omnis homo est rationalis, et ainsi de suite. Il n'est certes pas étonnant que l'art syllogistique ait été jugé inutile pour la conduite d'un bon raisonnement quand, entre les mains de ses possesseurs en titre, presque toutes les propositions qu'on le chargeait de prouver étaient de telle nature que chacun les admettait sans preuve aucune sur le seul énoncé des termes, et que pour l'évidence elles étaient exactement au niveau des prémisses dont on les tirait. J'ai donc évité dans tout cet ouvrage d'employer des propositions essentielles comme exemples, excepté dans les cas où la nature du principe à éclaircir les exigent forcément.
§ 5. — Quant aux propositions instructives, celles qui
(1) Cette distinction correspond à celle de Kant et autres, entre ce qu'ils appellent les jugements analytiques et synthétiques ; les premiers étant ceux qui peuvent Aire déduits de la simple signification des termes.
affirment quelque chose d'une Chose sous u» nom qui ne présuppose pas déjà ce qui doit être ensuite alfirmé, on peut les considérer, du moins celles qui sont universelles, sous deux aspects différents : ou bien comme des fragments de vérité spéculative, ou comme des Memoranda pour la pratique. Suivant que Fon considère ces propositions à Tun ou à l'autre de ces points de vue, leur signification peut être exprimée convenablement par Tune ou l'autre des deux formules.
Dans la formule précédemment employée, — la plus convenable pour exprimer la signification des propositions théoriques, — « Tous les hommes sont mortels )), signifie que les attributs d'Homme sont toujours accompagnés de l'attribut Mortahté. « Nuls hommes ne sont des dieux », signifie que les attributs d'Homme ne sont jamais accompagnés par les attributs, ou du moins par tous les attributs désignés par le mot Dieu. Mais lorsque la proposition est considérée comme un Mémorandum pour l'usage pratique, nous trouverons pour exprimer la même chose un mode mieux approprié à l'office de la proposition en ce cas. L'usage pratique d'une proposition est de nous apprendre ou de nous rappeler ce que nous devons attendre dans tel cas particulier qui rentre dans l'assertion exprimée par la proposition. A ce point de vue, la proposition « Tous les hommes sont mortels t , signifie que les attributs d'Homme sont une preuve, une marque de Mortalité, un indice par lequel la présence de cet attribut est rendue manifeste, a Nuls hommes ne sont des dieux », signifie que les attributs d'Homme sont une marque, une preuve que les attributs appartenant à un dieu ne se trouvent pas ici, et que là où sont les premiers, nous ne devons pas nous attendre à trouver les seconds. *
Ces deux formes d'expression sont, au fond, équivalentes, mais l'une fixe plus directement l'attention sur ce que la proposition signifie, l'autre sur la manière dont on doit s'en servir.
Maintenant, il convient d'observer que le Raisonnement (sujet que nous allons bientôt aborder) est un procédé dans
lequel les propositions ne figurerilpas comme résultats définitifs, mais comme moyens pour former d'autres propositions. Nous devons donc penser qiie le mode d'exposition du sens d'une proposition générale qui la présente dans son rapport à la pratique est celui qui exprime le mieux la fonction de la proposition dans le Raisonnement. En conséquence, il est presque indispensable, dans la théorie du Raisonnement, d'adopter le point de vue suivant lequel la proposition a pour office d'énoncer qu'un fait ou phénomène est une marque, une preuve d'un autre fait ou phénomène. Pour cette théorie, le meilleur mode de déterminer la signification de la proposition n'est pas celui qui montre le plus clairement ce qu'elle est en elle-même, mais celui qui fait le plus distinctement voir la manière dont elle peut servir à faire trouver d'autres propositions.