‹ Système de logique déductive et inductiveChapitre 39 sur 68 · PRÉCÉDENTES · texte numérisé non relu

PRÉCÉDENTES

§ 1. — Le plan de cet ouvrage ne comporte pas de polémique ; mais une opinion qui a besoin de beaucoup d'éclaircissements peut souvent les donner avec plus de succès et moins d'ennui sous forme de réponse à des objections ; et dans un sujet sur lequel les philosophes sont encore partages, un écrivain ne remplit qu'à demi son devoir si, en même temps qu'il expose sa propre doctrine, il néglige d'examiner et, autant qu'il en est capable, de juger celle des autres penseurs.

Dans la dissertation que M. Herbert Spencer a placée en tête de son traité, sous tant de rapports si philosophique, de l'Esprit (1), il discute quelques-unes des doctrines des chapitres précédents et propose une théorie à lui au sujet des premiers principes. M. Spencer, d'accord en cela avec moi, regarde les axiomes comme a les premières inductions de l'expérience »; mais il est en plein désaccord « quant à la valeur du caractère d'inconcevabilité », comme critère de notre croyance. Il le considère comme la dernière garantie de toute affirmation. Il arrive à cette conclusion de deux manières. Premièrement, dit-il, la plus forte raison que nous puissions avoir de croire une chose, c'est que la croyance à cette chose « existe invariablement ». Dès qu'une proposition est invariablement crue, — c'est-à-dire, si j'entends bien M. Spencer, si elle est crue par tout le monde et par chacun en tout temps, — elle a titre pour être admise comme une des vérités primitives, comme une des prémisses originelles de la connaissance. Secondement, le Critérium par lequel nous jugeons si une chose est invariablement crue vraie, est l'impossibilité où nous sommes de la concevoir comme fausse. « L'inconcevabilité de sa néga-

(i) Prineipes do psychologie^

tion est l'épreuve par laquelle nous vérifions si une crovclnce donnée existe invariablement ou non. « La seule raison assignable de l'autorité de nos croyances primordiales est leur invariable existence, certifiée par l'avorlement de l'effort fait pour établir leur non-existence. )> Il pense que c'est là le seul fondement de notre croyance à nos sensations. Si je crois que je sens le froid, c'est parce que je ne peux pas concevoir q,ue je ne sens pas actuellement le froid. « Tant que la proposition reste vraie, sa négation reste inconcevable. » Beaucoup d'autres croyances ont, d'après M. Spencer, le même fondement, principalement celles ou partie de celles que l'école de Reid et de D. Stewart considère comme des vérités primitives. Qu'il existe un monde matériel; que c'est ce monde lui-même que. nous percevons directement et immédiatement, et non pas simplement la cause cachée de nos perceptions; que l'Espace, le Temps, la Force, l'Étendue, la Figure, ne sont pas des modes de notre conscience, mais des réalités objectives; toutes ces propositions, M. Spencer les regarde comme des vérités garanties par l'inconcevabilité de leurs négatives. Nous ne pouvons, dit-il, par aucun effort, concevoir ces objets de la pensée comme de simples états de notre esprit, comme non-existants hors de nous. Leur existence réelle est, par conséquent, aussi certaine que nos sensations mêmes. Les vérités de œnnaissance directe étant, dans cette doctrine, admises comme vérités, uniquement en vertu de l'inconcevabilité de leu.i* négation, et les vérités non connues directement étant des inférences des premières, et ces inférences étant jugées découler des prémisses parce que nous ne saurions concevoir qu'elles n'en découlent pas, l'inconcevabilité est ainsi le dernier fondement de toutes nos croyances certaines.

Jusqu'ici il n'y a pas une grande différence entre la doctrine de M. Spencer et celle des philosophes de l'école Intuitive, depuis Descartes jusqu'au docteur Whewell. Mais à ce point M. Spencer s'en sépare. Il ne donne pas, comme eux, cette garantie de l'inconcevabilité comme infaillible.

Loi» de là, il soutient qu'elle peut être trompeuse, non par un vice intrinsèque, mais parce que « les hommes prennent parfois pour inconcevables des choses qui ne le sont pas o; et lui-même, dans ce même livre, nie un assez grand nombre de propositions qui passent pour les exemples les plus frappants de vérités dont la négative est inconcevable; « mais, dit-il, ce n'est là qu'un accident ». Si ce défaut vicie « le critère do l'inconcevabilité », il doit également vicier toute autre marque d'évidence. Une conséquence logiquement tirée de prémisses assurées est tenue pour vraie. Cependant, dans des millions de cas, les hommes se sont trompés dans les conclusions qu'ils ont cru tirer ainsi. Dirons-nous donc qu'il est absurde de tenir pour vraie une conclusion sur cette seule raison qu'elle est logiquement déduite de prémisses assurées? Non. Nous dirons que, bien que les hommes aient pris pour des conclusions logiques (les conclusions qui n'étaient pas logiques, il ij «, pourtant, des conclusions logiques, et que nous sommes autorisés à tenir pour vrai ce qui nous paraît tel, jusqu'à plus ample informé. Pareillement, bien que les hommes aient trouvé inconcevables des choses qui ne l'étaient pas, il peut y avoir des choses inconcevables ; et l'iiTipuissaiice à concevoir la négation d'une chose serait toujours notre meilleure garantie pour la croire Quoique cette garantie soit accidentellement insullisante, nos plus fermes croyances n'en ayant pas de meilleure, douter d'une croyance uniquement parce qu'elle n'aurait pas de garantie plus haute serait douter de toutes. La doctrine de M. Spencer érige, comme on voit, en lois de l'univers, non les remédiables, mais seulement les irrémédiables Hmitations de la faculté humaine de concevoir.

§ 2. — Cette doctrine « qu'une croyance dont l'existence invariable est certifiée par l'inconcevabilité de sa négation est vraie », M. Spencer l'appuie de deux arguments, dont l'un peut être appelé positif et l'autre négatif.

L'argument positif est qu'une telle croyance représente

la somme de toute l'expérience passée. « Tout en accordant complètement que durant une phase de la marche de l'esprit humain la capacité ou l'incapacité de former telle ou telle conception dépend de Texpérience que les hommes ont pu acquérir, et que, l'expérience s'élargissant, ils peuvent alors être en état de concevoir des choses précédemment inconcevables pour eux, on peut toujours soutenir que, comme en tout temps la meilleure garantie que les hommes puissent avoir de la vérité d'une croyance est son accord parfait avec toute l'expérience passée, en tout temps aussi l'inconcevabilité de sa négation est le plus haut témoignage possible en^a faveur.... Les faits objectifs nous impressionnent incessamment; notre expérience est un registre de ces faits; et l'inconcevabilité d'une chose implique que cette chose ne concorde pas avec le registre. Tout se bornerait-il là qu'on ne voit pas comment, si toutes les vérités sont primitivement inductives, il pourrait y avoir un meilleur critère de vérité. Mais il ne faut pas oublier que tandis que beaucoup de ces faits sont accidentels, d'autres très-généraux, il y en a d'universels et immuables. Ces faits universels et immuables sont valables pour établir des croyances dont la négation est inconcevable, tandis que les autres ne le sont pas; et s'ils en établissent, des faits ultérieurs les démentiront. Si donc, après une accumulation immense d'expériences, il reste des croyances dont les négations sont toujours inconcevables, le plus grand nombre de ces croyances, sinon toutes, doivent correspondre à des faits objectifs universels. S'il y a... des uniformités absolues dans la nature; si ces uniformités produisent, comme il le faut, des uniformités absolues dans notre expérience ; et

si ces absolues uniformités de l'expérience nous mettent

dans l'impossibilité de concevoir leur négation, il doit y avoir dans notre esprit, en face de chaque uniformité de la nature que nous pouvons connaître, une croyance correspondante dont la négation est inconcevable et qui est absolument vraie. Dans cette vaste classe de cas, l'inconcevabilité subjective doit correspondre à l'impossibihté objec-

tive. L'expérience, en se prolongeant, produira des correspondances là où elles n'existaient pas, et nous pouvons penser que la correspondance se trouvera à la fin complète. Le critère de l'inconcevabilité doit aujourd'hui être valable dans presque tous les cas » (je voudrais bien pouvoir croire que nous sommes si près de l'omniscience) « et là où il ne l'est pas, il exprime cependant toujours le produit net de notre expérience jusqu'à ce jour, ce qui est tout ce qu'on peut attendre d'un critère quelconque )).

Fût-il vrai que l'inconcevabilité représente le produit net de toute l'expérience passée, pourquoi s'arrêter au représentatif quand on peut s'adresser à la chose représentée ? Si notre impuissance à concevoir la négative d'une proposition donnée est une preuve de sa vérité parce qu'elle prouve que l'expérience lui a été jusque-là constamment favorable, la preuve réelle de la proposition n'est pas l'inconcevabilité de la négative, mais l'invariabilité de l'expérience. Or, ce fait, qui est la preuve substantielle et la seule, est directement accessible. Nous ne sommes pas obligés de le présumer d'après une conséquence incidente. Si toute l'expérience du passé dépose en faveur d'une croyance, établissons ce point et fondons ouvertement la croyance sur cette base. La question de savoir ce que peut valoir cette expérience comme preuve de sa vérité viendra ensuite, car l'uniformité de l'expérience est probante à des degrés trèsdifférents; dans quelques cas elle est très-forte, dans d'autres faible, dans d'autres elle mérite à peine le titre de preuve. Une expérience invariable, depuis le berceau delà race humaine jusqu'à la découverte du Potassium par Humphry Davy, dans ce siècle, avait démontré que tous les métaux tombent au fond de l'eau. Une expérience uniforme jusqu'à la découverte de l'Australie attestait que tous les cygnes étaient blancs. Dans les cas où l'uniformité de l'expérience atteint le plus haut degré possible de force probante, comme dans ces propositions : Deux lignes droites ne peuvent enfermer un espace ; — Tout ce qui arrive a une cause, ce n'est pas parce que les négatives de ces propositions

sonl inconcevables, car il n'en est pas toujours ainsi; c'est parce que cette expérience, uniforme comme elle est, embrasse la nature entière. On verra dans le livre suivant qu'aucune conclusion, soit inductive, soit déductive, ne peut être considérée comme certaine qu'autant que sa vérité est indissolublement liée aux vérités de cet ordre. Je maintiens donc, d'abord, que l'uniformité de l'expérience est loin d'être universellement un critère de la vérité; et ensuite, que l'inconcevabilité est encore moins un critère de ce critère. L'uniformité de l'expérience contraire n'est qu'une des nombreuses causes d'inconcevabilité. Une des plus communes est la tradition venue d'une époque où la connaissance était moins avancée. La simple habitude de voir un phénomène se produire d'une certaine manière suffÎL pour faire paraître inconcevable un autre mode de production. Une étroite association de deux idées peut rendre, et rend, en effet, d'ordinaire, leur séparation impossible dans la pensée, comme le reconnaît M. Spencer dans d'autres parties de son ouvrage. Ce n'était pas le manque d'expérience qui empêchait les cartésiens de concevoir qu'un corps peut en mouvoir un autre sans contact. Ils avaient autant d'expérience des autres modes de production du mouvement que du seul mode qu'ils admettaient. Les planètes avaient tourné , les corps étaient tombés, chaque jour de leur vie sous leurs yeux; mais ils avaient imaginé que ces phénomènes étaient produits par un mécanisme caché qu'ils ne voyaient pas, parce qu'ils ne pouvaient pas, sans ce mécanisme, concevoir ce qu'ils voyaient. L'inconcevabiUté , au lieu de représenter leur expérience, dominait et maîtrisait leur expérience. Il n'est pas besoin de s'arrêter davantage sur ce que j'ai appelé l'argument positif de M. Spencer à l'appui de son critérium de la vérité. Je passe à son argument négatif, auquel il attache plus d'importance.

^3, — L'argument négatif est celui-ci. Que l'inconcevabilité soit ou ne soit pas une preuve; en fait, il n'est pas

possible d'en avoir une meilleure. C'est un postulat de chaque acte de la pensée que ce qui est inconcevable ne peut pas être vrai. 11 est le fondement de toutes nos prémisses originelles; il est bien plus encore supposé dans toutes les conclusions tirées de ces prémisses. L'invariabilité de la croyance, certifiée par l'inconcevabilité de sa négation, «est notre unique garantie dans toute démonstration ». La logique n'est qu'une systématisation du procédé par lequel nous obtenons indirectement cette garantie pour les croyances qui ne la possèdent pas directement. Pour acquérir la plus forte conviction possible sur un fait complexe, ou bien nous en descendons analytiquement par des pas successifs, dont chacun est inconsciemment garanti par l'inconcevabilité de sa négation, jusqu'à ce que nous arrivions à quelque axiome ou vérité déjà pareillement garantis; ou bien nous remontons synthétiquement et pas à pas de quelqu'un de ces axiomes ou vérités. Dans l'une et l'autre marche nous rehons quelque croyance isolée aune croyance invariable par une série de croyances intermédiaires également invariables. » Le passage suivant résume toute la théorie : « Quand nous trouvons que la négation de la croyance est inconcevable, nous avons toute la garantie possible pour affirmer l'invariabilité de son existence, et en l'affirmant nous justifions en même temps notre affirmation et l'invincible nécessité où nous sommes de la faire

Nous avons vu que c'est sur ce postulat que repose en définitive toute conclusion ; il n'y a pas d'autre garantie de la réalité de la conscience, des sensations, de l'existence personnelle; pas d'autre pour les axiomes; pas d'autre pour chaque pas de la démonstration. Etant ainsi pris pour accordé dans tout acte de l'entendement, il doit être considéré comme le postulat universel ». Mais comme ce postulat, qu'une « invincible nécessité » nous force à croire vrai, est quelquefois faux; mais comme des croyances « dont l'inconcevabilité de la négation attestait l'existence invariable, ont ensuite été trouvées fausses », et comme les croyances qui possèdent aujourd'hui ce caractère peu-

vent quelque jour avoir le même sort » , le canon de la croyance donné par M. Spencer est que « la conclusion la plus certaine » est celle a qui implique le moins souvent le postulat ». En conséquence, le raisonnement ne doit jamais prévaloir contre une des croyances immédiates (la croyance à la Matière, à la réalité extérieure de l'Étendue, de TEspace, etc.), parce que chacune de ces croyances implique le postulat une fois sei^lement, tandis qu'une argumentation qui l'implique déjà dans les prémisses l'implique, en outre , dans chaque pas de la démonstration , aucune des inférences successives n'étant vaUde que parce qu'il est impossible de concevoir que la conclusion ne suive pas des prémisses.

Il convient d'examiner d'abord la dernière partie de cet argument. Dans tout raisonnement, suivant M. Spencer, l'admission du postulat est à chaque pas renouvelée. A chaque inférence nous jugeons que la conclusion suit des prémisses, et la seule garantie de ce jugement est que nous ne pouvons pas concevoir qu'elle n'en suive pas. Par conséquent, si le postulat est failhble, les conclusions d'un raisonnement seront plus viciées par cette incertitude que les intuitions directes; et la disproportion sera d'autant plus grande que seront plus nombreux les pas de l'argument.

Pour mettre cette doctrine à l'épreuve, supposons d'abord un argument simple consistant en un seul syllogisme. Cet argument repose sur une supposition, et nous avons vu dans les précédents chapitres quelle est cette supposition : c'est que ce qui a une marque a ce dont il est la marque. Je n'examine pas en ce moment (1) l'évidence de cet axiome; admettons, avec M. Spencer, qu'elle résulte de l'inconcevabilité de son contraire.

Pour faire faire maintenant un second pas à l'argument, jJ il nous faut d'abord, quoi? une autre supposition? Nulle-

(1)M. Spencer se trompe en supposant que je réclame pour cet axiome comparé aux autres une « nécessité » particulière. J'ai corrigé les expressions qui IjLii ont fait mal interprêter ma pensée.

ment. Il ne faut que la même cette seconde fois, et la troisième et la quatrième. J'avoue ne pas comprendre comment, dans les principes mêmes de M. Spencer, la répétition de la supposition diminue la force de l'argument. S'il était nécessaire la seconde fois de suppposer quelque autre axiome, l'argument serait sans aucun doute affaibli, puisqu'il faudrait pour sa validité que les deux axiomes fussent vrais, et il pourrait arriver que l'un fût vrai et l'autre non; il y aurait deux chances d'erreur au lieu d'une seule. Mais puisque c'est toujours le même ?LX\ome , s'il est vrai une fois, il l'est toutes les autres, et si l'argument, composé de cent chaînons, postulait cent fois Taxiome, ces cent postulats ne créeraient à eux tous qu'une seule chance d'erreur, îl est heureux de n'être pas obligé de considérer les déductions des mathématiques pures comme le plus incertain des procédés d'argumentation, comme elles le seraient presque immanquablement dans la théorie de M. Spencer, puisque ce sont les plus longues. Mais le nombre des pas d'un argument ne peut lui rien ôter de sa valeur, si de nouvelles prémisses d'un caractère incertain n'y sont pas introduites chemin faisant.

Quant, ensuite, aux prémisses ; qu'elles consistent en des généralités ou en des faits individuels, leur vérité, suivant M. Spencer, nous est garantie par l'inconcevabilité qu'elles soient fausses. Il est nécessaire ici de remarquer le double sens du mot inconcevable, que M. Spencer n'ignore pas, et sur lequel il ne voudrait pas certainement baser un argument, mais qui, néanmoins, ne laisse pas que de lui donner ici un assez grand avantage. On entend quelquefois par Inconcevabilité l'impuissance de former une idée, quelquefois l'impuissance de former une croyance, La première de ces acceptions est la plus conforme aux analogies du langage, car Conception signifie toujours une idée et jamais une croyance. Cependant , la mauvaise acception de ce mot se rencontre aussi souvent que la bonne dans la discussion philosophique, et l'école des métaphysiciens Intuitifs ne pourrait guère se passer de l'une et de l'autre.

Pour bien faire saisir leur différence, nous prendrons deux exemples contrastés. L'ancienne physique considérait les antipodes comme incroyables, parce qu^ils étaient inconcevables; mais les antipodes n'étaient pas inconcevables dans le sens primitif du mot; on pouvait sans difficulté s'en former une idée; ils pouvaient être parfaitement dépeints à l'œil mental. Ce qui était difficile, et même, comme il semblait alors, impossible, c'était qu'ils fussent croyables. On pouvait bien se faire l'idée d'hommes ayant les pieds posés contre le dessous de la terre, mais elle était accompagnée de la croyance qu'ils devaient tomber. Les antipodes n'étaient pas inimaginables; ils étaient incroyables.

D'autre part, quand nous essayons de concevoir une fin à l'Etendue, les deux idées refusent de se trouver ensemble. Lorsque je tente de former la conception du dernier point de l'espace, je ne peux m'empêcher de me représenter un autre vaste espace au-delà de ce point. La combinaison est inimaginable sous les conditions de notre expérience. Il est très-important d'avoir présent à l'esprit ce double sens du mot Inconcevable, car l'argument tiré de rinconcevabilité tourne presque toujours sur la substitution alternative de l'une de ces acceptions à l'autre.

Dans lequel de ces deux sens M. Spencer prend-il ce terme quand il dit que la pierre de louche de la vérilé d'une proposition est l'inconcevabilité de sa négation? J'avais pensé, d'après la marche de son raisonnement, et jusqu'à ce qu'il ait expressément établi le contraire, qu'il l entendait au sens d'incroyable. Mais il a depuis, dans un article du 5^ numéro de la Revue hi-mensuelle^ désavoué cette acception et déclaré que, par une proposition Inconcevable, il entendait, et avait toujours entendu, une proposition dont les termes ne peuvent pas, quelque effort qu'on fasse, être mis ensemble devant la conscience dans le rapport qu'elle énonce, une proposition dans laquelle l'union dans la pensée du sujet et du prédicat rencontre un insurmontable obstacle. Nous savons donc positivement maintenant que M. Spencer veut toujours employer le mot inconcevable dans ce dernier

eens, qui est le sens propre ; mais on peut encore se demander s'il le fait toujours, et si l'autre acception populaire du mot, avec son cortège d'associations, ne se glisse pas quelquefois dans son langage et ne Tempêche pas de les tenir nettement séparés. Quand il dit, par exemple, que lorsque j'ai froid je ne peux pas concevoir que je ne sente pas le froid, cela ne peut pas vouloir dire que « je ne peux pas me concevoir non sentant le froid », car il est évident que je le peux. Le mot concevoir est donc ici employé pour énoncer un fait, pour exprimer la perception d'une vérité ou d'une fausseté; ce qui, ce me semble, est l'expression exacte d'un acte de croyance, en tant que distinct de la simple conception. De plus, M. Spencer appelle la tentative de concevoir ce qui est inconcevable « un effort abortif pour causer la non-existence », non d'une conception ou d'une représentation mentale, mais d'une croyance. Le langage de M. Spencer aurait donc besoin d'être en grande partie revisé pour être maintenu d'accord avec sa définition de l'inconcevabilité. Mais, en fait, ceci est de peu d'importance , puisque l'inconcevabilité , dans la théorie de M. Spencer, n'est une marque de la vérité qu'autant qu'elle est une marque de la crédibilité. L'inconcevable n'est pour lui que le cas extrême de l'incroyable. C'est là le vrai fondement de la doctrine de M. Spencer. L'invariable stabilité de la croyance est la garantie réelle ; la tentative de concevoir la négative n'est qu'un moyen de certifier l'irrésistibilité de la croyance ; on pourrait l'appeler une tentative de croii^e la négative. Lorsque M. Spencer nous dit qu'un homme qui regarde le soleil ne peut pas concevoir qu'il est dans les ténèbres, cela signifie sans doute qu'il ne peut pas le croire; car M. Spencer n'ignore pas qu'il est possible, en plein midi, ^imaginer qu'on est dans l'obscurité. Et de même lorsqu'il dit, à propos de la croyance à notre propre existence, « qu'on peut assez bien concevoir qu'on n'existât pas; mais qu'il est impossible de concevoir {i.e de croire) qu'on n'existe pas; ce qui se réduit à ceci : Je crois que j'existe et que j'ai des sensations parce que je ne peux pas

ne pas le croire, et en ce cas tout le monde conviendra que la nécessité est réelle. Les sensations actuelles et les autres états subjectifs de conscience, chacun les croit inévitablement. Ce sont des faits connus 'per se; il est impossible de remonter au delà. Leur négative est réellement incroyable, et leur crédibilité n'est, par conséquent, jamais en question. Ces Yérités-Jà n'ont pas besoin de la théorie de M. Spencer.

Mais , d'après M. Spencer, il y aurait des croyances relatives à d'autres objets que nos propres états subjectifs, qui possèdent la même garantie, et qui sont également invariables et nécessaires. Quant à ces autres croyances, elles ne peuvent pas être nécessaires, puisqu'elles n'existent pas toujours. 11 y a eu et il y a des hommes qui ne croient pas à la réahté d'un monde extérieur, et moins encore à la réahté de l'étendue et de la figure , comme appartenant à ce monde ; qui ne croient pas que l'espace et le temps aient une existence indépendante de l'esprit, ni à telle autre des intuitions objectives de M. Spencer. Les négations de ces croyances prétendues invariables ne sont point incroyables, puisqu'on les croit. Il peut soutenir, sans erreur manifeste, que nous ne pouvons pas imaginer les objets tangibles comme de purs états de notre conscience et de celle des autres hommes ; que la perception de ces objets nous suggère irrésistiblement Vidée de quelque chose hors de nous; et je ne saurais affirmer le contraire (quoique on ne soit, je pense , en droit de l'affirmer de personne autre que de soi-même). Mais des penseurs ont cru (qu'ils le pussent concevoir ou non), que ce que nous nous représentons comme des objets matériels ne consiste qu'en des modifications de la conscience, en des sensations complexes du toucher et de l'action musculaire. M. Spencer peut, du reste, croire conclure légitimement de l'inimaginable à l'incroyable, car il soutient que la croyance n'est que la persistance d'une idée, et que ce que nous réussissons à imaginer, nous ne pouvons nous empêcher de le tenir au moment même pour croyable. Mais qu'importe ce que nous nous représentons en un certain moment, si cette

r.l2 DU lUiSONNEMEMT.

représenlation mornenlanée est en contradiction avec l'état permanent de l'esprit ? Telle personne qui a été effrayée dans son enfance par des histoires de revenants ne pourra, pendant toute sa vie, quoiqu'elle n'y croie plus (et peut-être n'y ait jamais cru), se trouver dans un lieu obscur, dans des circonstances propres à exciter Timagination, sans éprouver quelque émotion. L'idée de revenants, avec ses terreurs, est irrésistiblement évoquée dans son esprit parles circonstances extérieures. M. Spencer peut dire que pendant qu'elle est so'uS l'influence de la terreur, elle n'a pas cette incrédulité à l'endroit des revenants; qu'elle en a momentanément la pleine croyance. Soit; mais, en définitive, lequel serait plus vrai de dire que cet homme croit aux revenants, ou de dire qu'il n'y croit pas? Assurément ce sera de dire qu'il n'y croit pas. Il en est de même pour ceux qui ne croient pas à la réalité du monde matériel. Bien qu'ils ne puissent en chasser l'idée, bien qu'en voyant un objet solide ils ne puissent s'empêcher d'avoir la conception et, par suite, d'après la métaphysique de M. Spencer, la croyance momentanée de son extériorité, ils nieront à ce moment même et de bonne foi d'avoir cette croyance ; et on ne saurait avec vérité les appeler autrement que des incrédules. La croyance n'est donc pas invariable, et la garantie de l'inconcevabilité fait défaut dans les seuls cas auxquels elle pourrait être applicable.

Qu'une chose puisse être parfaitement croyable, et pourtant n'être pas devenue concevable, et qu'on puisse habituellem.ent, en présence de deux alternatives, croire à l'une et concevoir seulement l'autre, c'est ce que montre l'exemple familier de l'état d'esprit des hommes cultivés relativement au lever et au coucher du soleil. Les hommes instruits savent, par leurs propres études, ou croient sur l'autorité de la science, que c'est la terre qui se meut et non le soleil ; mais il en est probablement très-peu qui conçoioent habituellement le phénomène autrement que comme une ascension et une descente du soleil. Certainement on n'y pourrait réussir que par un long exercice; et ce n'est

probablement pas plus aisé pour nous aujourd'hui que ce ne l'était pour la première génération après Copernic. M. Spencer ne dit pas, « en voyant le soleil se lever, il est impossible de ne pas concevoir que c'est le soleil qui se meut; par conséquent, c'est ce que tout le monde croit, et ce fait a pour nous toute l'authenticité qu'une vérité quelconque peut avoir» . Cependant ce serait là le pendant exact de sa doctrine sur la croyance à la matière.

L'existence de la matière et autres Noumènes, en tant que distincts du monde phénoménal, reste comme auparavant une question à débattre ; et la croyance très-générale, mais non universelle ni nécessaire, à ces choses est un phénomène psychologique à expliquer, soit dans l'hypothèse de sa vérité, soit dans une autre. La croyance n'est pas une preuve concluante de sa propre vérité, à moins qu'il n'existe pas des idola tribus ; mais, étant un fait, les adversaires sont tenus de montrer d'où a pu naître une croyance si universelle et, en général, si spontanée, sinon de l'existence réelle de la chose crue, et ils n'ont jamais hésité à accepter le défi (1). Leurs succès dans cette lutte détermineront probablement le verdict définitif des philosophes.

§ h. — Sir WiUiam Hamilton soutient, comme moi, que l'inconcevabilité n'est pas un critérium d'impossibiUté. « Il n'y a pas de raison de conclure qu'un certain fait est impossible, uniquement parce que nous ne pouvons pas concevoir sa possibilité. » « Certaines choses peuvent et même doivent être vraies dont noire entendement est complètement hors d'état de se représenter la possibinté(2). » Cependant, sir W. Hamilton est un ferme croyant du caractère apriorique de plusieurs axiomes et des sciences qui s'en déduisent, et il est si éloigné de penser que ces axiomes

(1) ,I'ai, pour mon compte, accepté et livré le combat dans le XF chapitre de mon Examen de la philosophie de sir William Hamilton.

(2) Diacussions, etc., 2*^ édit., p. 624i.

reposent sur le témoignage de l'expérience, qu'il en déclare quelques-uns vrais môme des Noumèncs, de l'Inconditionnel dont, d'après sa philosophie dont c'est là une des principales thèses, la connaissance nous serait absolument inierdite par la nature de nos facultés. Ces axiomes qu'il délivre ainsi exceptionnellement des limites imposées à tous les autres moyens possibles de connaître ; ces fissures au travers desquelles, comme il dit, un rayon de lumière nous arrive de derrière le voile qui nous cache le monde mystérieux des choses en soi, sont les deux principes qu'il appelle, avec les scholastiques, le Principe de Contradiction et le principe de l'Exclusion du Milieu. Le premier est : que deux propositions contradictoires ne peuvent pas être toutes deux vraies ; le second, qu'elles ne peuvent pas être toutes deux fausses. Munis de ces armes logiques, nous pouvons hardiment affronter les Choses en soi et leur présenter la double alternative, bien sûrs qu'elles doivent absolument choisir l'une ou l'autre, quoiqu'il nous soit à jamais interdit de savoir laquelle. Ainsi, pour prendre son exemple favori, nous ne pouvons pas concevoir la divisibilité infinie de la matière, et nous ne pouvons pas concevoir un minimum, un terme à sa divisibilité; et cependant l'un ou l'autre doit être vrai.

N'ayant rien dit encore des deux axiomes en question, il n'est pas hors de propos de les examiner ici. Le premier dit qu'une proposition affirmative et la négative correspondante ne peuvent pas être toutes deux vraies; ce qui a toujours semblé d'une évidence intuitive. Sir W. Hamilton et les Allemands considèrent ce principe comme l'énoncé d'une forme ou loi de la pensée. Pour d'autres philosophes; non moins autorisés, il est une proposition identique; une assertion impliquée dans la signification des termes, une manière de définir la Négation et le mot Non.

Je suis disposé à faire un pas en compagnie de ces derniers. Une assertion affirmative et sa négative ne sont pas deux assertions indépendantes, et bées l'une à l'autre seulement par leur mutuelle incorapatihilité. Que si la négative est

THÉORIES SLPl LES AXIOMES. 315

vraie l'affirmative doit être fausse, c'est réellement une simple proposition identique, car la négative n'affirme que la fausseté de l'affirmative ; elle n'a pas d'autre sens. Par conséquent, le Principium Contradictioîiis, extrait de l'ambitieuse phraséologie qui lui donne l'air d'une antithèse fondamentale embrassant la nature entière, devrait être énoncé dans cette forme plus simple, qu'une proposition ne peut pas être en même temps vraie et fausse. Mais je ne peux pas suivre plus loin les Nominalistes, car je ne peux pas considérer cette dernière formule comme une proposition purement verbale. Elle me paraît être, comme les autres axiomes, une des premières et des plus familières généralisations de l'expérience. Elle est fondée sur ce fait que la Croyance et la non-Croyance sont deux états de l'esprit différents qui s'excluent mutuellement. C'est ce que nous apprend la plus simple observation sur nous-mêmes. Et si nous étendons au dehors l'observation, nous trouvons aussi que lumière et obscurité, bruit et silence, mouvement et repos, égahté et inégalité, avant et après, succession et simultanéité, tout phénomène positif et son négatif, sont des phénomènes distincts, contrastés en tout point, et dont l'un est toujours absent quand l'autre est présent. Je considère le principe en question comme une généralisation de tous ces faits.

De même que le Principe de Contradiction (que l'une des deux contradictoires doit être fausse) signifie qu'une assertion ne peut être tout à la fois vraie et fausse, le Principe du Miheu Exclu (que l'une des contradictoires doit être vraie) signifie qu'une assertion doit être ou vraie ou fausse; que l'affirmative est vraie, sans quoi c'est la négative qui est vraie, c'est-à-dire que l'affirmative est fausse. Je suis, pour mon compte , surpris que ce principe soit donné comme spécimen d'une soi-disant nécessité de la pensée, car il n'est pas même vrai, si ce n'est sous de grandes réserves. Une proposition doit être vraie ou fausse, pourvu que le prédicat soit tel qu'il puisse être attribué au sujet en quelque sens intelhgible (et cela étant toujours supposé dans les

Traités de logique, l'axiome est toujours censé une vérité absolue), a iVbracadabra est une seconde intention », n'est ni vrai ni faux. Entre le vrai et le faux il y a une troisième possibilité, le vide de sens; et cette alternative est fatale pour la doctrine de sir W. Hamilton, qui étend le principe jusqu'aux Noumènes. Que la matière soit infiniment divisible ou ait un minimum de divisibilité, c'est plus que nous ne pourrons jamais savoir. Car, en premier lieu, la Matière prise comme phénomène, peut ne pas exister, et on dirait difficilement qu'une non-entité doit être ou infiniment ou non infiniment divisible (1). En second lieu, bien que la matière, considérée comme la cause occulte de nos sensations, existe réellement, ce qu'on appelle la divisibilité peut, cependant, être un attribut seulement de nos sensations de la vue et du toucher, et non de leur cause inconnaissable. 11 se peut que la divisibihté ne soit pas attribuable du tout, dans un sens intelligible, aux Choses en Soi, ni par conséquent à la Matière en soi ; et la prétendue nécessité de sa divisibilité ou non-divisibilité à l'infini peut être une alternative inapplicable.

Je suis heureux de me trouver sur celte question en complet accord avec M. Herbert Spencer, auquel j'emprunterai un passage de son article de la Revue bi-mensuelle. On peut trouver à la page précédente le germe de Tidée de M. Spencer; mais, chez lui, ce n'est pas une simple pensée plus ou moins développée, c'est toute une théorie philosophique :

« Lorsqu'on se souvient d'une chose comme placée en un certain lieu , le Heu et la chose sont représentés mentalement ensemble; tandis que la pensée de la non-existence de la chose en ce Heu imphque dans la conscience une représentation du lieu mais pas de la chose. Pareillement, si, au lieu de penser à un objet comme sans couleur, nous le pensons comme coloré, le changement du concept consiste dans

(1) Si l'on disait que Vexislence de la matière est du nombre des choses prouvées par le principe du Milieu Exclu, le principe prouverait également l'existence des dragons et des hippogriffes, car ils doivent avoir ou n'avoir pas des écailles, être rampants ou non rampants, et ainsi de suite.

l'addition d'un élément qui n'y était pas auparavant, — l'objet ne peut pas être pensé d'abord rouge et ensuite nonrouge, sans qu'un élément composant de la pensée soit totalement expulsé de l'esprit par un autre. Le principe du Milieu Exclu est donc simplement une généralisation de l'observation universelle que certains états de conscience sont directement détruits par d'autres états. Il est la formule de cette loi constante que l'apparition d'un mode positif de conscience ne peut avoir lieu qu'en excluant un mode négatif corrélatif et réciproquement ; Tantithése du positif et du négatif n'étant, en réalité, que l'expression de cette expérience; d'où il suit que si la conscience n'est pas dans l'un de ces deux modes, elle doit être dans l'autre (1). »

Je termine ici ce chapitre supplémentaire, et, en même temps, le Second Livre. La théorie de l'Induction, considérée dans le sens le plus large du terme, sera le sujet du Troisième.

(1) Voy., pour d'autres considérations sur les axiomes de Contradiction et du Milieu Exclu, le XXV*' chapitre de V Examen de la philosophie de sir Wil' liam Hamilton.

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