DEUXIÈME CANON
Si un cas dans lequel un phénomène se présente et un cas où il ne se présente pas ont toutes leurs circonstances communes^ hors une seule ^ celle-ci se présentant seulement dans le premier cas , la circonstance par laquelle seule les deux cas diffèrent est l'effet, ou la cause , ou partie indispensable de la cause ^ du phénomène,
§ 3. — Ces deux méthodes ont plusieurs traits de ressemblance; mais elles diffèrent aussi en beaucoup de points. Elles sont toutes deux des méthodes ^'élimination. Ce terme (employé dans la théorie des équations pour désigner l'opération par laquelle, des éléments d'une question étant exclus l'un après l'autre, la solution dépend du rapport des seuls éléments restants) est très-propre à exprimer l'opération analogue qui depuis Bacon est considérée comme le fondement de la recherche expérimentale, à savoir, l'exclusion successive de diverses circonstances qui accompagnent un phénomène donné, afin de constater quelles sont celles dont
l'absence est compatible avec la présence du phénomène. La Méthode de Concordance repose sur ce principe, que rien de ce qui peut être éhminé n'est lié par une loi au phénomène; la Méthode de Différence sur celui-ci, que tout ce qui ne peut être éliminé est lié au phénomène par une loi.
La méthode de Différence est plus particulièrement une méthode d'expérience artificielle ; celle de Concordance est plus spécialement la ressource employée quand l'expérimentation est impossible. Quelques mots suffiront pour établir ce fait et pour en donner la raison.
Un caractère propre et essentiel de la Méthode de Différence, c'est que la nature des combinaisons qu'elle requiert est plus rigoureusement déterminée que dans la Méthode de Concordance. Les deux cas à comparer doivent être exactement similaires dans toutes les circonstances, excepté celle qui est l'objet de l'investigation; il faut qu'ils soient dans le rapport de ABC et BC, ou de abc et bc. Il est vrai que cette simihtude de circonstances n'a pas besoin de s'étendre à celles qu'on sait déjà être sans importance pour le résultat ; et dans le cas de ces nombreux phénomènes coexistants que l'expérience commune nous apporte tous à la fois, la plupart peuvent être présents ou absents sans que le phénomène donné en soit affecté; ou, s'ils sont présents, ils le sont indifféremment quand le phénomène a lieu et quand il n'a pas lieu. Cependant, même en bornant l'identité requise entre les deux cas ABC et BC aux seules circonstances qui n'ont pas été déjà reconnues indifférentes, il est très-rare que la nature présente deux faits dont on puisse assurer qu'ils sont l'un à l'égard de l'autre dans cette relation précise. Il y a généralement dans les opérations spontanées de la nature une telle compKcation et une telle obscurité , elles s'exercent le plus souvent sur une échelle si démesurément grande ou si inaccessiblement petite, nous sommes dans une telle ignorance de la plus grande partie des faits qui ont réellement lieu, et ceux mêmes que nous connaissons sont si multiples et, par suite, si rarement exactement semblables dans deux cas, qu'une expérience spontanée, comme celle qu'exige la
Méthode de Différence, ne se rencontre pas communément. Lorsqu'au contraire nous produisons un phénomène par une expérimentation artificielle, nous obtenons, comme à volonté, une couple de cas tels que la méthode les demande, pourvu que l'opération ne dure pas longtemps. Un certain état des circonstances environnantes existe au moment où commence l'expérience, soit BG. Alors nous introduisons A, par exemple, en changeant seulement de place un objet avant que les autres éléments aient eu le temps d'éprouver un changement. Bref (comme le remarque M. Comte), c'est le caractère propre d'une expérience d'introduire dans l'état préexistant dps circonstances un changement parfaitement défini. Nous choisissons d'abord un état de choses si bien connu [qu'un changement quelconque qui s'y produira ne pourra guère passer inaperçu ; et nous y introduisons aussi vite que possible le phénomène que nous voulons étudier; de sorte que, en général, nous devons être parfaitement sûrs que l'état préexistant et l'état que nous avons produit ne diffèrent en rien, si ce n'est par la présence ou l'absence de ce phénomène. Si un oiseau est tiré d'une cage et à l'instant plongé dans le gaz acide carbonique, l'expérimentateur peut être tout à fait certain (au pis aller, après une ou deux répétitions) qu'aucune circonstance capable de causer l'asphyxie n'est survenue dans Yintériin, autre que le passage de l'immersion dans l'atmosphère à l'immersion dans le gaz. Il peut, à la vérité, rester un doute dans quelques cas de cette nature. L'effet peut avoir été produit, non par le changement, mais par les moyens employés pour l'effectuer. Cependant, la possibilité de ce cas peut généralement être vérifiée d'une manière concluante par d'autres expériences. On voit par là que dans l'étude des phénomènes qu'il nous est possible de modifier et contrôler à volonté, nous pouvons, en général, rempUr les conditions de la Méthode de Différence; tandis qu'elles ne peuvent l'être que rarement par les opérations spontanées de la nature.
Dans la Méthode de Concordance, c'est tout l'inverse. On ne demande pas ici des cas d'une nature si spéciale et si dé-
finie. Tous les cas où la nature nous présente un phénomène peuvent être examinés, et si ces cas concordent tous en quelque chose, on a déjà obtenu une conclusion de grande valeur. A la vérité, on peut rarement être sûr que le point de concordance observé est le seul, mais cette ignorance ne vicie pas la conclusion comme dans la Méthode de Différence. La certitude du résultat, tel quel, n'en est pas altérée. On a déterminé un antécédent ou un conséquent invariable, bien que beaucoup d'autres antécédents et conséquents invariables restent indéterminés. Si ABC, ADE, AFG sont tous également suivis de a, a est alors un conséquent invariable de A. Si'«ôc, ade, afg, présentent tous A parmi leurs antécédents, A est lié comme antécédent à a par une loi invariable. Mais pour déterminer si cet invariable antécédent est une cause, ou cet invariable conséquent un effet, il faut être, de plus, en état de produire l'un des deux par le moyen de l'autre, ou, du moins, d'obtenir ce qui seul donne la certitude qu'on a produit quelque chose, à savoir, un cas dans lequel l'effet a a commencé d'exister sans qu'il y ait eu d'autre changement dans les circonstances préexistantes que l'addition de A ; et cela, si on peut le faire, est une appHcation de la Méthode de Différence, et non de la Méthode de Concordance.
Ainsi, il est évident que c'est par la Méthode de Différence seule qu'on peut, par la voie de l'expérience directe, arriver avec certitude aux causes. La Méthode de Concordance ne conduit qu'aux lois des phénomènes (comme on les appelle parfois, mais improprement, puisque les lois de causalité sont aussi des lois de phénomènes), c'est-à-dire à des uniformités qui, ou ne sont pas des lois decausalion, ou à l'égard desquelles la question de causalité peut, pour le moment, rester indécise. La Méthode de Concordance est principalement de mise comme moyen de suggérer les applications de la Méthode de Différence (ainsi, dans le dernier exemple, la comparaison de ABC, ADE, AFG suggère que A est l'antécédent à expérimenter pour savoir s'il produit a) ) ou, comme dernière ressource, au cas que la Méthode
de Différence soit impraticable, ce qui, on Ta vu, provient généralement de l'impossibilité de produire artificiellement les phénomènes ; et de là vient que la Méthode de Concordance, quoique applicable en principe à l'un et l'autre cas, est de préférence le procédé plus spécial d'investigation dans les sujets où l'expérimentation artificielle est impossible, parce qu'elle est alors presque toujours la seule ressource directement inductive; tandis que pour les phénomènes qu'on peut produire à volonté, la Méthode de Différence constitue un procédé plus sûr pour déterminer les causes aussi bien que les simples lois.
g 4. — Il y a cependant bien des cas où, quoique la facilité de produire les phénomènes soit complète, la Méthode de Différence n'est pas du tout utiUsable ou ne le peut être que par l'emploi préalable de la Méthode de Concordance. C'est ce qui a lieu lorsque l'action par laquelle nous pouvons produire le phénomène n'est pas celle d'un seul antécédent, mais d'une combinaison d'antécédents qu'il n'est pas en notre pouvoir de séparer les uns des autres et d'obtenir isolément. Supposons, par exemple, qu'il s'agisse de chercher la cause de la double réfraction de la lumière. On peut à volonté produire ce phénomène en employant une quelconque des substances nombreuses qui réfractent la lumière de cette manière particulière. Mais si, prenant une de ces substances, le spath d'Islande, par exemple, on veut savoir de laquelle des propriétés de ce corps ce remarquable phénomène dépend, on ne pourra pas faire usage de la Méthode de Différence, car on ne trouve pas une autre substance semblable en tout, hormis en une propriété, au spath d'Islande. La seule manière donc de poursuivre cette recherche est la Méthode de Concordance, par laquelle, en fait, on constate que toutes les substances connues ayant la propriété de réfracter doublement la lumière concordent en cette circonstance qu'elles sont cristalHnes; et, bien que la réciproque n'ait pas lieu et que toutes les substances cristaUisées n'aient pas la propriété de double réfraction,
on conclut, avec raison, qu'il existe une connexion entre ces propriétés, et que la structure cristalline ou la cause qui détermine cette structure est une des conditions de la double réfraction.
Cet emploi de la Méthode de Concordance donne lieu à une modification, particulière du procédé qui est parfois d'une grande utilité dans l'investigation de la nature. Lorsque , comme dans les exemples précédents , il n'est pas possible d'obtenir le couple de cas requis par notre deuxième canon, — de cas concordant en tous leurs antécédents hormis A, ou en tous les conséquents excepté a, — on peut pourtant, par un double emploi de la Méthode de Concordance , découvrir en quoi les cas qui contiennent A ou rt diffèrent de ceux qui ne les contiennent pas.
Si, en comparant divers cas dans lesquels a arrive, on trouve qu'ils ont tous en commun la circonstance A et ( autant qu'on peut l'observer) pas d'autre , la Méthode de Concordance témoigne d'une connexion entre A et a. Pour convertir cette preuve de connexion en preuve de causation par la Méthode directe de Différence, il faudrait pouvoir dans quelqu'un de ces cas , par exemple dans ABC, exclure A et voir si, cela fait, a n'a pas lieu. Maintenant, supposé (ce qui est fréquent) que nous ne soyons pas en mesure de faire cette expérience décisive, si nous réussissons de quelque manière à découvrir quel aurait été son résultat au cas où elle aurait été faite, l'avantage sera le même. Supposé donc qu'ayant d'abord examiné divers cas dans lesquels a avait lieu, et trouvé qu'ils concordaient en ce qu'ils contenaient tous A, nous observons maintenant différents cas dans lesquels a n'a pas lieu et trouvons qu'ils concordent en ce qu'ils ne contiennent pas A, la Méthode de Concordance étabht entre l'absence de A et l'absence de a la même connexion établie précédemment entre leur présence. De même, par conséquent, qu'il a été constaté que toutes les fois que A est présent, a l'est aussi ; de même, en montrant maintenant que lorsque A est mis de côté, a
manque aussi, on obtient par une des propositions ABC, abc, par l'autre BG, bc, qui sont les cas positifs et négatifs requis par la Méthode de Différence.
Cette méthode peut être appelée Méthode Indirecte de Différence, ou Co-Méthode de Concordance et de Différence; et consiste dans un double emploi de la Méthode de Concordance, chaque preuve étant indépendante de l'autre et la corroborant. Mais elle n'est pas équivalente à une preuve par la Méthode de Différence directe ; car les conditions de celte méthode ne sont remplies qu'autant qu'on est tout à fait certain que les cas affirmatifs de a ne concordent en aucun autre antécédent que A, ou que les cas négatifs de a ne concordent en rien qu'en la négation de A. Or, s'il était possible — ce qui n'arrive jamais — d'avoir cette certitude, on n'aurait pas besoin de la double méthode, car chacun des deux groupes de cas suffirait séparément pour prouver la causation. Cette méthode indirecte ne peut, par conséquent, être considérée que comme une extension et un perfectionnement de la Méthode de Concordance, sans qu'elle acquière jamais cependant la force pressante de la Méthode de Différence. Son canon peut être formulé comme il suit :