DE L'ÉTHOLOGIE, OU SCIENCE DE LA FORMATION DU CARACTÈRE
§ j . — Les lois de l'esprit, telles que nous les avons caractérisées dans le précédent chapitre, constituent la partie universelle ou abstraite de la philosophie de la nature humaine, et toutes les vérités d'expérience commune, constituant une connaissance pratique des hommes, doivent, en tant qu'elles sont des vérités, être les résultats ou les conséquences de ces lois. Ces maximes familières à tous, tirées r-^ posteriori de l'observation de la vie humaine, occupent parmi les vérités de la science la place de ce que, dans notre analyse de l'Induction, nous avons si souvent désigne sous le titre de Lois Empiriques.
Une loi Empirique (on doit s'en souvenir) est une uniformité, soit de succession, soit de coexistence, qui se trouve vraie de tous les cas, dans les limites de lobservation, mais qui jiar sa nature n'offre aucune garantie qu'elle serait vraie au delà de ces limites; soit parce que le conséquent n'est pas réellement l'effet de l'antécédent (n'étant comme l'antécédent que l'un des anneaux d'une chaîne d'effets dont les causes premières n'ont pas encore été déterminées), soit parce ([u'il y a des raisons de croire que la succession (bien qu'étant un cas de causation) peut se résoudre en succes-
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sions plus simples et dépend, par conséquent, du concours de plusieurs agents naturels, ce qui l'expose à une multitude de chances de neutralisation. En d'autres termes, une loi empirique est une généralisation dont il nous faut savoir, non pas seulement qu'elle est vraie, mais aussi pourquoi elle est vraie, sachant que sa vérité n'est pas absolue, mais dépend de conditions plus générales, et qu'on ne peut l'admettre avec pleine confiance qu'autant que ces conditions sont réalisées.
Or, les observations relatives aux affaires humaines que peut fournir l'expérience commune sont précisément de cette nature. Lors même qu'elles seraient universellemnnt et posi^ tivement exactes dans les limites de l'expérience, ce qui n'arrive jamais, elles ne seraient pas encore les lois ultimes des actions humaines. Elles ne sont pas les principes de la nature humaine, mais les résultats de ces principes dans.les circonstances où le genre humain s'est trouvé placé. Quand le Psalmisle disait dans sa colère que « tous les hommes sont menteurs », il énonçait un fait amplement vérifié par l'expérience à certaines époques et dans certains pays ; mais le mensonge n'est pas une loi de la nature humaine, quoique ce soit une des conséquences des lois de la nature humaine que le mensonge devienne presque universel lorsque existent universellement certaines circonstances extérieures, spécialement celles qui produisent un état habituel de défiance et de crainte. Quand on dit que les vieillards sont circonspects et les jeunes gens téméraires, ce n'est encore qu'une loi empirique; car ce n'est pas à cause de leur jeunesse que les jeunes gens sont téméraires, ni à cause de leur vieillesse que les vieillards sont circonspects. La principale cause, sinon la seule, de cette différence, est que les vieillards, pendant leur longue existence, ont eu généralement une grande expérience des maux de la vie, et qu'ayant beaucoup souffert ou vu souOrir les autres pour s'y être exposés imprudemment, des associations d'idées favorables à la circonspection se sont établies dans leur esprit. Les jeunes gens, au contraire, faute d'une semblable expérience et aussi
par h vivacité plus grande des penchants qui les portent â l'action, s'y engagent plus facilement. C es>i\h doncVexplicailon delà loi empirique ; ce sont là les conditions qui déterminent en dernière analyse si la loi est ou non fondée. Si un vieillard ne s'est pas trouvé plus souvent que la plupart des jeunes gens aux prises avec le danger et les difficultés, il sera tout aussi imprudent; si un jeune homme n'a pas des penchants plus vifs que ceux d'un vieillard, il sera prohablement aussi peu entreprenant. La loi empirique tire toute sa vérité des lois causales dont elle est la conséquence. Connaissant ces lois, nous savons quelles sont les hmites de la loi dérivée ; mais si nous ne nous sommes pas encore rendu compte de la loi empirique ; si elle repose uniquement sur l'observation, on ne peut pas l'appliquer avec sécurité hors des limites de temps, de lieu et des circonstances dans lesquelles les observations ont été faites.
Ce ne sont donc pas les lois empiriques, mais les lois causales qui les expliquent, qui constituent les vérités réellement scientifiques. Les lois empiriques des phénomènes qui dépendent de causes connues, et dont, par conséquent, on peut donner une théorie générale, n'ont dans la science, quelle que puisse être leur valeur pratique, d'autre fonction que celle de vérifier les conclusions de la théorie. A plus forte raison doit-il en être de même lorsque les lois empiriques se réduisent, même dans les limites de l'observation, à des généralisations approximatives.
§ 2. —Ce n'est pas là d'ailleurs une particularité aussi exclusive qu'on le suppose quelquefois des sciences dites morales. Les lois empiriques ne sont jamais complètement vraies que dans les branches les plus simples de la science, et même dans celles-là elles ne le sont pas toujours. L'Astrononciie, par exemple, est la plus simple de toutes les sciences qui expliquent concrètement le cours actuel de la nature. De tous les grands phénomènes du monde physique, les faits astronomiques sont ceux qui dépendent du plus petit nombre de causes ou de forces. En conséquence, les effets ne
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résultant chacun que du conflit d'un petit nombre de causes, on peut s'attendre à y trouver un haut degré de régularité et d'uniformité; et tel est, en effet, le cas ; ils ont un ordre fixe, et se reproduisent périodiquement. Mais des propositions exprimant, avec une exactitude absolue; toutes les positions successives d'une planète jusqu'à l'accomplissement de sa révolution, seraient d'une complexité presque inextricable, et ne pourraient être obtenues que par la théorie. Les généralisations formées par l'observation directe, et la loi de Kepler elle-même, ne sont que des approximations; car les planètes, à cause de leurs perturbations réciproques. nr> se meuvent pas dans des eUipses parfaites. Ainsi, même en Astronomie, on ne doit pas compter sur la complète exaclilude des lois purement empiriques, et, par conséquent, bien moms encore dans les sujets d'investigation plus complexes.
Le même exemple montre combien est faible la conclusion qu'on pourrait tirer contre l'universalité, ou même la simplicité, des lois primaires de ce fait que les lois empiriques des effets ne peuvent jamais être qu'approximatives. Les lois de causation qui régissent une classe de phénomènes peuvent être très-peu nombreuses et très-simples, et les effets être néanmoins assez variés et assez comphqués pour qu'il soit impossible de découvrir une régularité quelconque s'étendant à tout l'ensemble. En effet, ces phénomènes peuvent être d'une nature éminemment susceptible de modifications ; de sorte que des circonstances innombrables peuvent influencer l'effet, bien qu'opérant d'ailleurs suivant nn trèspetit nombre de lois. Supposons que tout ce qui se passe dans l'esprit de l'homme soit déterminé par un petit nombre de lois simples ; cependant, si ces lois sont telles que tous les faits sans exception qui se produisent autour d'un être humain, que tout ce qui lui arrive exerce, d'une certaine manière et à. un certain degré, une influence mv sun Li^toire mentale subséquente, et si les circonstances des diiiérents individus sont extrêmement différentes, il n'y a rien d'étonnant qu'on ne puisse établir sur les détails de leur
conduite et de leurs sentiments qu'un très-petit nombre de propositions applicables à tout le genre humain.
Or, sans décider si les lois primaires de notre nature mentale sont en petit ou en grand nombre, il est du moins certain qu elles sont telles que nous venons de le dire. Il est certain que nos états mentais, nos capacités et susceptibilités mentales, sont modifiés, soit temporairement, soit d'une manière permanente, par tout ce qui nous arrive dans la vie. Si donc Ton considère combien ces causes modificatrices diffèrent pour deux individus, il serait déraisonnable de croire que les lois empiriques de Tesprit humain, que les généralisations qu'on peut faire des sentiments ou des actions des hommes, sans remonter aux causes qui les déterminent, puissent être autres qu'approximatives. Elles constituent la sagesse commune de la vie, et comme telles sont inappréciables ; d'autant plus qu'elles doivent le plus souvent être appliquées à des cas peu différents de ceux qui ont servi à les établir. Mais quand des maximes de ce genre, établies d'après les observations faites sur des Anglais, sont appliquées à des Français, ou quand celles fournies par l'expérience du jour sont appliquées aux générations passées ou futures, elles peuvent se trouver complètement en défaut. Tant qu'on n'a pas ramené la loi empirique aux lois des causes dont elle dépend, et reconnu que ces causes s'étendent au cas dont il s'agit, les inférences ne méritent aucune confiance. En effet, les circonstances environnantes différent pour chaque individu, pour chaque nation ou chaque génération du genre humain ; et aucune de ces différences n'est sans influence sur la formation d'un type de caractère diffèrent. Il y a sans doute aussi une certaine ressemblance générale; mais les particularités accidentelles constituent sans cesse des exceptions, même aux propositions qui sont vraies dans la grande majorité des cas.
Quoiqu'il n'y ait peut-être pas une manière de sentir ou d'agir qui soit, au sens absolu, commune à tout le genre humain ; quoique les généralisations affirmant qu'une variété donnée de conduite ou de sentiment se rencontrera
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universellement ne puissent pas (quel que soit leur degré d'approximation dans les hmites de l'observation) être considérées comme des propositions scientifiques par quiconque a quelque habitude de la recherche scientifique ; cependant, toutes les manières de sentir et d'agir qu'on observe dans le genre humain ont leurs causes, et c'est dans les propositions qui énoncent ces causes que nous trouverons l'explication des lois empiriques, et le principe restrictif delà confiance que nous pouvons leur accorder. Les êtres humains ne sentent pas et n'agissent pas tous de même dans les mêmes circonstances; mais il est possible de déterminer ce qui, dans une situation donnée, fait sentir et agir une personne d'une façon, l'autre d'une autre, et d'expliquer comment a pris ou peut prendre naissance une manière donnée de sentir et d'agir, compatible avec les lois générales (physiques et mentales) de la nature humaine. En d'autres termes, le genre humain n'a pas un caractère universel, mais il existe des lois universelles de la Formation du Caractère. Et puisque ce sont ces lois, combinées avec les circonstances de chaque cas particulier, qui produisent l'ensemble des phénomènes \le la conduite et du sentiment humains, c'est de ces lois que doit partir toute tentative rationnelle de la construction d'une science concrète et pratique de la nature humaine.
§ 3. — . Les lois de la formation du caractère étant donc le principal objet de l'étude scientifique de la nature humaine, reste à savoir quelle est la meilleure méthode d'investigation à suivre pour les constater. Les principes logiques d'après lesquels cette question doit être résolue sont nécessairement ceux qui président à toute recherche des lois de phénomènes très-complexes; car il est évident que le caractère d'un être humain, ainsi que l'ensemble des circonstances qui ont formé ce caractère, sont des faits du plus haut degré de complexité. Or, nous avons vu que la Méthode Déductive, partant de lois générales et vérifiant leurs çonséquence3 p^r des expériences spécifiques, est la seule applicable dans ces cas .
Les fondements de cette grande doctrine logique ont été précédemment établis, et la vérité en sera confirmée par un court examen des particularités spéciales de la question actuelle. Les lois naturelles ne peuvent être déterminées que de deux manières: déductivement ou expérimentalement, en comprenant sous le nom de recherche expérimentale Tobservation, aussi bien que l'expérimentation artificielle. Les lois de la formation du caractère sont- elles abordables par la méthode d'expérimentation? Évidemment non. En effet, supposons même un pouvoir illimité de varier les expériences (ce qui n'est pas absolument impossible théoriquement, quoiqu'un despote d'Orient pût seul posséder un tel pouvoir, et le possédant, être disposé à en faire usage) , il manquerait une condition plus essentielle encore, l'assurance de pouvoir faire une seule de ces expériences avec l'exactitude scientifique requise.
Pour l'investigation expérimentale directe de la formation du caractère, il faudrait élever et éduquer un certain nombre d'êtres humains depuis leur enfance jusqu'à leur maturité; et pour instituer scientifiquement les expériences, il serait nécessaire de connaître et de noter chacune des sensations ou impressions éprouvées par le jeune pupille longtemps avant qu'il pût parler, ainsi que ce qu'il a pu penser lui-même sur les sources de ces sensations et impressions. Or c'est ce qu'on ne peut faire complètement, ni même un peu approximativement. Une circonstance en apparence insignifiante qui aurait échappé-à notre vigilance pourrait introduire des impressions et des associations qui vicieraient l'expérience en tant que manifestation authentique d'effets découlant de causes déterminées. Rien de plus certain que ce fait pour tous ceux qui ont sérieusement étudié la question de l'éducation; les autres en trouveront des exemples fort instructifs dans les écrits de Rousseau et d'IIelvétius sur ce
grand sujet.
L'étude des lois de la formation du caractère par des expériences expressément concertées en vue de les élucider étant impossible, reste la ressource de la simple observation. Mais
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s'il n'est pas possible de connaître avec quelque sûreté les circonstances influentes, lors même que nous les arrangeons nous-mêmes, bien plus impossible ce sera lorsque les cas sont moins à la portée de notre observation et échappent tout à fait à notre contrôle. Qu'on songe à la difliculté du premier pas à faire ; de déterminer quel est le caractère actuel de l'individu, dans chacun des cas particuliers que nous examinons. Il n'est pas d'homme peut-être dont le caractère ne soit, dans quelqu'une de ses parties essentielles, interprété de plusieurs façons différentes, même par les personnes vivant dans son intimité. Une action isolée, une conduite suivie seulement pendant peu de temps, ne nous mettent guère sur la voiel|Nous ne pouvons faire des observations qu'en gros et en masse , sans prétendre déterminer, dans un cas donné, quel genre de caractère s'est trouvé formé, et bien moins par quelles causes il l'a été, et nous contentant d'observer dans quelles circonstances certaines qualités ou certains défauts prononcés existent le plus souvent. Ces conclusions, outre qu'elles se réduisent à des généralisations purement approximatives, ne méritent aucune confiance, même à ce titre, à moins que les exemples ne soient assez nombreux pour exclure, non-seulement le hasard, m.ais encore toute circonstance accidentelle dans laquelle un certain nombre des cas examinés auraient pu avoir entre eux de la ressemblance. Les circonstances qui forment un caractère individuel sont trop nombreuses et trop variées pour que d'une combinaison particulière puisse résulter un caractère défini et fortement dessiné, toujours produit quand cette combinaison existe, et jamais autrement. Ce qu'on obtient, même après l'observation la plus étendue et la plus exacte, n'est qu'un résultat comparatif. Ainsi, par exemple, sur un nombre donné de Français, pris indistinctement, on trouvera plus de personnes d'une tenrlanm mentale particulière et moins de la tendance contraire que sur un nombre égal d'itahens ou d'Anglais; ou encore, cent Français et un égal nombre d'Anglais étant impartialement choisis et classés d'après le degré auquel ils manifestent cer-
taines dispositions morales caractéristiques, chaque numéro 1, 2, 3, etc., de Tune des deux séries se trouvera plus largement doté de cette qualité que le numéro correspondant de Fautre. Puis donc qu'il n'y pas comparaison d'espèce, mais de proportion et de degré, et que, plus les différences sont légères, plus il faut d'exemples pour exclure le hasard; il doit arriver très-rarement qu'une personne connaisse un nombre suffisant de cas avec l'exactitude nécessaire pour faire une comparaison de ce genre, sans laquelle il n'y aurait pas d'induction réelle. Aussi n y a-t-il peut-être pas une des opinions courantes sur le caractère des nations, des classes, universellement reconnue comme au-dessus de toute discussion (1). Et, finalement, lors même qu'il serait possible d'avoir pour ces généralisations une garantie expérimentale plus sûre, elles ne seraient encore que des lois empiriques. Elles montreraient sans doute qu'il y a eu quelque connexion entre le type de caractère formé et les circonstances du cas, mais
(1) Les cas les plus favorables à ces généralisations approximatives sont ceux qu'on peut appeler des instances collectives ; lorsqu'on a l'heureuse occasion de voir agir en masse la classe sur laquelle porte la recherche, et de pouvoir juger, par les qualités que manifeste le corps collectif, quelles doivent être les qualités de la majorité des individus qui le composent. Ainsi le caractère d'une nation se révèle dans les actes qu'elle accomplit comme nation ; non pas tant dans les actes de son gouvernement, car ils sont fortement influencés par d'autres causes, mais dans les maximes populaires courantes et autres indices de la direction générale de l'opinion publique, dans le caractère des personnes ou des écrits qui sont l'objet d'une estime et d'une admiration constantes, dans les lois et les institutions, en tant qu'elles sont l'ouvrage de la nation elle-même, ou qu'elles sont consenties et soutenues par elle, et ainsi du reste. Mais ici même, il y a encore bien de la marge pour le doute et l'incertitude. Toutes ces choses peuvent être modifiées par bien des circonstances ; elles sont en partie déterminées par les quahtés distinctivés de cette nation ou de cette classe de personnes i, mais elles le sont aussi, en partie, par des causes extérleufes (}ui exerceraient la même influence sur toute aulfô liasse dé personnes. Il faudrait donc, pour faire une expérience vraiment complète^ la répéter dans les mêmes conditions sur d'autres nations, faire l'épreuve de ce que feraient et sentiraient des Anglais s'ils se trouvaient dans les mômes circonstances où les Français ont été supposés placés ; bref, appUcjuef la méthode de Différence aussi bien que celle de Concordance. Or, nous ue pduveiis pas faire ees expériences, même approximativement.
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non quelle a été précisément cette connexion, ni à laquelle des particularités de ces circonstances l'effet a été réellement dû. On ne pourrait donc les admettre que comme des résultats de causation, qui veulent être ramenés aux lois générales des causes; et tant que ces dernières ne sont pas déterminées, on ne pourrait pas savoir dans quelles limites les lois dérivées pourraient fournir des présomptions pour les cas encore inconnus, ni même jusqu'à quel point on devmil compter sur leur permanence dans les cas mêmes qui les ont fournies. Les Français avaient, ou étaient supposés avoir, un certain caractère national ; mais tout à coup ils chassent de leur pays la famille royale et l'aristocratie, bouleversent leurs institutions, passent par une suite d'événements extraordinaires pendant un demi-âiècle, et au bout de ce temps se trouvent, à beaucoup d'égards, considérablement changés. On remarque ou on suppose entre l'homme et la femme une foule de différences mentales et morales; mais dans un avenir qui, on peut l'espérer, n'est plus trés-éloigné, une liberté égale et une position sociale également indépendante deviendront l'apanage commun des deux sexes, et leurs différences de caractère seront, ou entièrement détruites, ou considérablement modifiées.
Mais si les différences que nous croyons observer entre les Français et les Anglais, ou entre l'homme et la femme, peuvent être rattachées à des lois plus générales ; si elles sont de celles que peuvent produire les différences des gouvernements, des coutumes anciennes et des particularités physiques des deux nations, ou les différences d'éducation, d'occupations, d'indépendance personnelle, de privilèges sociaux, et enfin les différences natives de force musculaire et de sensibihté nerveuse qui distinguent les deux sexes ; alors, sans aucun doute, la coïncidence des deux genres de preuves nous autorise à croire que nous avons bien raisonné et bien observé. Notre observation, insufiisanle comme preuve, suffit amplement comme vérification ; et ajanl reconnu, nunseulement les lois empiriques, mais aussi les causes des particularités, nous ne devons éprouver aucun embarras à juger
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dans quelles limites on peut compter sur leur permanence, ou par quelles circonstances elles peuvent être modifiées ou détruites.
§ A. — Puis donc qu'il est impossible d'obtenir par Tobservation et Texpérimentation seules des propositions tout à fait exactes sur la formation du caractère, nous nous trouvons forcés de recourir au mode d'investigation qui, lors même qu'il n'aurait pas été le seul possible, aurait toujours été le plus parfait, et dont l'application de plus en plus étendue est l'un des principaux buts de la philosophie. C'est celui qui consiste à expérimenter, non sur les faits complexes, mais sur les faits simples dont ils sont composés, et, après avoir reconnu les lois des causes dont la combinaison donne naissance aux phénomènes complexes, à chercher si elles ne peuvent pas donner l'explication et la raison des généralisations approximatives de ces phénomènes, précédemment établies empiriquement. Bref, les lois de la formation du caractère sont des lois dérivées résultant des lois générales de l'esprit, et on ne peut les obtenir qu'en les déduisant de ces lois générales; en supposant un ensemble donné de circonstances, et en se demandant ensuite quelle sera, d'après les lois de l'esprit, l'influence de ces circonstances sur la formation du caractère.
Ainsi se forme une science, à laquelle je proposerai de donner le nom d'Éthologie ou Science du Caractère, du mot YiBo; qui est de tous les termes de la langue grecque celui qui correspond le plus exactement au mot « caractère », dans le sens où je l'emploie ici. Ce nom pourrait peut-être, d'après son étymologie, être appliqué à la science entière de notre nature intellectuelle et morale; mais si, comme c'est l'usage et comme il convient, nous employons le nom de Psychologie pour désigner la science des lois fondamentales de l'esprit, le nom d'Éthologie sera celui de la science ultérieure qui détermine le genre de caractère produit conformément à ces lois générales par un ensemble quelconque de circonstances, physiques et morales. D'après cette déli-
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nition, l'Ëthologie est la science qui correspond à l'art de l'éducation, au sens le plus large du terme, et en y comprenant la formation des caractères nationaux ou collectifs, aussi bien que des caractères individuels. C'est sans doute en vain qu'on espérerait (quelque complète que puisse devenir la détermination des lois de la formation du caractère) connaître jamais avec assez d'exactitude les circonstances d'un cas donné pour pouvoir positivement prédire le caractère qui se formerait dans ce cas. Mais nous devons ne pas oublier qu'un degré de connaissance beaucoup trop faible pour autoriser une prédiction effective, est souvent d'une grande valeur pratique. Pour exercer une influence sur les phénomènes, il suffit souvent d'une connaissance très-imparfaite des causes qui les déterminent dans un cas donné. Il suffit de savoir que certaines causes ont une tendance à produire un effet donné, et d'autres une tendance à le faire manquer. Quand les circonstances d'un individu ou d'une nation sont, dans une assez large mesure, soumises à notre contrôle, la connaissance des tendances peut souvent nous mettre en état de faire prendre à ces circonstances une tournure plus favorable à nos desseins que celle qu'elles auraient prise d'elles-mêmes C'est là la limite de notre pouvoir; mais ce pouvoir, dans cette limite même, est des plus importants.
L'Ëthologie peut être appelée la Science Exacte de la Nature Humaine; car ses vérités ne sont pas, comme les lois empiriques qui en dépendent, des généralisations approximatives, mais des lois réelles. Ici cependant(comme dans tous les cas de phénomènes complexes) il est nécessaire pour l'exactitude des propositions qu'elles soient purement hypothétiques, et qu'elles affirment de§ tendances, non des faits. Elles ne doivent pas déclarer que quelque chose arrivera toujours, ou certainement, mais seulement que l'effet d'une cause donnée sera tel ou tel, tant qu'elle opérera sans être contrariée. C'est une proposition scientifique que la force musculaire tend à rendre les hommes courageux, mais non qu'elle les rend toujours tels ; qu'un intérêt dans l'un des côtés d'une question tend à faire pencher le jugement dans ce sens, mais
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non qu'il a toujours ce résultat ; que l'expérience tend à donner la sagesse, mais non qu'elle la donne toujours. Ces propositions, n'affirmant que des tendances; n'en restent pas moins universelles quoique les tendances puissent ne pas aboutir. ,
§ 5. — Tandis que, d'une part, la Psychologie est entièrement, ou principalement, une science d'observation et d'expérimentation, l'Éthologie, comme je la conçois, est, je l'ai déjà remarqué, entièrement déductive. L'une a pour objet de reconnaître les lois simples de l'Esprit en général, l'autre cherche à en suivre l'opération dans les combinaisons complexes de circonstances. Le rapport de l'Éthologie à la Psychologie est fort analogue à celui des diverses branches de la philosophie naturelle à la mécanique. Les principes de l'Éthologie sont proprement les principes moyens, les axiomata média (comme aurait dit Bacon) de la science de l'esprit ; ils se distinguent, en effet, d'un côté, des lois empiriques résultant de la simple observation, et de l'autre, des hautes généralisations
C'est ici, ce semble, le lieu de faire une remarque logique, qui, bien que d'une application générale, aune importance particulière dans la question présente. Bacon a judicieusement observé que les axiomata média d'une science quelconque constituent sa principale valeur. Les basses généralisations, tant qu'on n'a pas trouvé leur expHcation et opéré leur réduction aux principes moyens dont elles sont les conséquences, n'ont que la valeur précaire de lois empiriques ; et les lois les plus générales sont trop générales et embrassent trop peu de circonstances pour pouvoir indiquer suffisamment ce qui arrive dans les cas individuels où les circonstances sont presque toujours infiniment nombreuses. Ainsi donc, quant à l'importance que Bacon attribue, dans toute science, aux principes moyens, il est impossible de ne pas tomber d'accord avec lui. Mais il a, je crois, commis une erreur radicale dans son explication de la manière dont on obtient cQf^ axiomata média ; et cegendanl de
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toutes lès propositions énoncées dans ses ouvrages, il n'y en a pas une qui lui ait valu des éloges plus extravagants. Il établit comme une règle universelle, que l'induction doit procéder des principes inférieurs aux moyens, et de ceux-ci aux supérieurs, sans jamais intervertir cet ordre; et par là il interdit complètement la découverte de nouveaux principes par voie de déduction. On ne comprendrait pas qu'un esprit aussi sagace fût tombé dans une telle méprise, s'il y avait eu de son temps, parmi les sciences qui traitent de phénomènes successifs, un seul exemple d'une science déductive, telles que sont maintenant la mécanique, l'astronomie, l'optique, l'acoustique, etc. Évidemment, dans ces sciences, les principes supérieurs et moyens ne sont pas tirés des principes inférieurs. C'est même l'inverse qui a lieu. Dans quelques-unes d'entre elles les générahsations les plus hautes sont précisément celles qui ont été établies les premières avec quelque rigueur scientifique ; tel est le cas, par exemple (en mécanique) pour les lois du mouvement. Ces lois générales n'avaient sans doute pas d'abord l'universaUté reconnue qu'elles ont acquise après avoir été employées avec succès à l'expHcation de beaucoup de classes de phénomènes auxquels, dans l'origine, il ne semblait pas qu'elles fussent appHcables; comme lorsqu'elles servirent, conjointement avec d'autres lois, à expliquer déductivement les phénomènes célestes. Mais ce n'est pas moins un fait certain, que les propositions, reconnues plus tard pour les vérités les plus générales de la science, ont été les premières obtenues. Le grand mérite de Bacon ne consiste donc pas, comme on nous le dit si souvent, en ce qu'il a condamné la méthode vicieuse suivie par les anciens de monter d'abord aux plus hautes générahsations, et d'en déduire les principes moyens : car ce procédé n'est ni vicieux, ni condamné; c'est la méthode universellement accréditée de la science moderne, celle à laquelle elle doit ses plus -grands triomphes. L'erreur ancienne ne consistait pas à commencer par les plus vastes généralisations, mais à les faire sans l'aide ou la garantie de méthodes inductives rigoureuses, et à les appliquer déductivement sans l'indispen-
sable emploi de celte importante partie de la Méthode Déductive qu'on appelle la Vérification.
L'ordre à suivre dans la constatation des vérités de divers degrés de généralité ne peut, ce me semble, être soumis à une règle inflexible. Je ne connais d'autre maxime applicable à la matière que celle d'établir d'abord les vérités dans la recherche desquelles les conditions d'une induction réelle peuvent être le plus tôt et le mieux réalisées. Or, toutes les fois que nos moyens d'investigation peuvent nous faire atteindre les causes, sans nous arrêter aux lois empiriques des effets, les cas les plus simples, étant ceux où le plus petit nombre de causes agissent simultanément, seront ceux aussi qui se prêteront le mieux au procédé inductif; et c'est dans ces mêmes cas encore que se révèlent les lois les plus compréhensives. Par conséquent, dans toute science parvenue au point où elle devient une science des causes, il arrivera, comme c'est à souhaiter, que nous obtiendrons d'abord les généralisations les plus hautes et que nous en déduirons ensuite les plus spéciales. Le seul fondement que je puisse découvrir pour la maxime de Bacon, si vantée par les écrivains postérieurs, est celui-ci : qu'avant d'essayer d'expliquer une nouvelle classe de phénomènes par déduction de lois générales, il faut avoir, autant que possible, déterminé les lois empiriques de ces phénomènes, de manière à pouvoir comparer les résultats de la déduction, non avec des cas individuels successivement pris l'un après l'autre, mais avec des propositions générales exprimant les points de concordance observés entre un grand nombre de cas. En effet, si Newton avait été obhgé de vérifier la théorie de la gravitation en en déduisant, non les lois de Kepler, mais toutes les positions planétaires qui avaient servi à Kepler pour étabUr ces lois, la théorie Newtonienne serait probablement toujours restée à l'état d'hypothèse (1).
(1) « A cela, dit le D' Whewell, nous pouvons ajouter que l'historique du sujet permet d'affirmer que dans ce cas Thypothèse n'aurait pas même été imaginée. »
Le D' Whewell {Philosophie de la Découverte, p. 277, 282) défend la règle de Bacon contre les critiques précédentes. Mais sa défense se réduit à
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Il est hors de doute que ces remarques s'appliquent au cas spécial dont il s'agit ici. La science de la formation du caractère est une science de causes. Le sujet est de ceux auxquels les règles d'induction servant à constater les lois de causation peuvent être rigoureusement appliquées. Il est donc à la fois naturel et convenable de déterminer d'abord, parmi les lois de causation, les plus simples, qui sont nécessairement aussi les plus générales, et d'en déduire les principes moyens. En d'autres termes, fÉthologie, qui est la science déductive, est un système de corollaires de la Psychologie, qui est la science expérimentale.
§ 6. — Do ces deux sciences, la plus ancienne a seule jusqu'à présent été considérée ou étudiée comme une science ; l'autre, fEthologie, est encore à créer. Mais sa création est à la lin devenue possible. Les lois empiriques, destinées à vérifier ses déductions, ont été étabhes à chacune des époques successives de f humanité, et les prémisses nécessaires pour les déductions sont aujourd'hui suffisamment complètes. A part f incertitude qui règne encore sur retendue des différences naturelles des esprits individuels, et sur les circonstances physiques dont elles peuvent dépendre (considérations d'importance secondaire quand on considère le genre humain dans sa moyenne ou en masse), je crois
avancer et à prouver par des exemples une proposition que j'ai moi-même énoncée, à savoir, que les généralisations les plus larges, lors même qu'elles sont les premières établies, n'apparaissent pas tout d'abord dans leur entière généralité, mais l'acquièrent par degrés, à mesure qu'on les reconnaît propres à expliquer Tune après l'autre diverses classes de phénomènes. On ne savait pas, par exemple, que les luis du mouvement s'étendissent aux régions célestes, avant que les mouvements des corps célestes en eussent été déduits. Mais cela laisse intact le fait que les principes moyens de Tastronomie, la force centrale, par exemple, et la loi du carré inverse, n'auraient pas pu être découverts si les lois du mouvement qui leur sont si supérieures en universalité n'avaient été connues d'abord. Avec le système de la généralisation pas à pas de Bacon, il serait impossible de s'élever, dans aucune science, au-dessus des lois empiriques. Cette remarque est amplement justifiée par les Tables Inductives du D' Whewell lui-même, qui y renvoie pour appuyer sa démonstration.
que les juges compétents s'accorderont à reconnaître que les lois générales des éléments constitutifs de la nature humaine sont dès maintenant assez bien comprises pour pouvoir déduire de ces lois le type particulier de caractère que produirait, dans le genre humain, un ensemble donné de circonstances. Une Éthologie scienlifique ayant pour base les lois de la Psychologie est donc possible; bien qu'on n'ait fait encore systématiquement que très-peu de chose pour la créer. Le progrès de cette science importante, mais encore si imparfaite, dépendra de l'emploi d'un double procédé : le premier consistant k déduire théoriquement des circonstances particuhères des situations les conséquences éthologiques et à les comparer avec les résultats constatés de l'expérience commune; le second consistant dans l'opération inverse, c/est-à-dire dans l'étude de plus en plus étendue des divers types de la nature humaine qu'on peut rencontrer dans le monde, élude faite par des hommes capables, non-seulement d'analyser et de noter les circonstances dans lesquelles ces types dominent, mais encore assez instruits des lois psychologiques pour expliquer les traits caractéristiques du type par les particularités des circonstances ; le résidu, quand il s'en trouve un, devant seul être mis sur le compte des prédispositions congéniales.
Quant à la partie expérimentale ou â posteriori du procédé, les miatériaux en sont continuellement amassés par l'observation du genre humain. Au point de vue spéculatif, le grand problème de l'Éthologie est de déduire des lois générales de la Psychologie les principes moyens indispensables. L'objet de la recherche est l'origine et les sources de ces qualités des êtres humains qui nous intéressent, en tant que faits à produire, où à éviter, ou simplement à comprendre ; et son butestde déterminer, d'aprèsdes lois générales de l'esprit, combinées avec la situation générale de notre espèce dans le monde, les combinaisons actuelles ou possibles de circonstances qui peuvent occasionner ou empêcher la production de ces qualités. Une science qui possède des principes moyens de ce genre, classés, non dans l'ordre des causes,