‹ Système de logique déductive et inductive [microform]; exposé des principes de la preuve et des méthodes de recherche scientifiqueChapitre 145 sur 146 · LA MORALE ET LA POLITIQUE · texte numérisé non relu

LA MORALE ET LA POLITIQUE

§ 1. — Dans les chapitres précédents nous avons essayé de caractériser l'état dans lequel se trouvent actuellement celles des branches de nos connaissances dites Morales qui sont des sciences dans la seule acception propre du terme, c'est-àdire, des recherches sur le cours de la nature. Il est cependant d'usage de comprendre sous le terme de connaissances morales, et même (quoique improprement) sous celui de Science morale, une recherche dont les résultats ne s'expriment pas par le mode indicatif, mais par le mode impératif ou par des périphrases équivalentes. C'est ce qu'on appelle la connaissance des devoirs, l'Éthique Pratique ou la Morale.

Or, le mode impératif est la caractéristique de l'art, considéré comme distinct de la science. Tout ce qui s'exprime par des règles, des préceptes, et non par des assertions sur des matières de fait, est de l'art : et l'éthique ou la morale, est proprement une partie de l'Art qui correspond aux Sciences de la nature humaine et de la société (1).

(1) II est presque superflu d'observer qu'il y a un autre sens du mot Art,

'^^^ DK LA LOGIUUi: [)ES SCIENCES MORALES.

La MctLoclo do rËthicjuo ne peut donc être autre (jue celle de TArt ou de la Pratique en général, et la dernière partie de la tâche que nous nous sommes proposée dans le Livre qui sert de conclusion à cet ouvrage est l'exposé de la Méthode générale de l'Art, en tant que distinct de la Science.

§ 2. — Dans toutes les branches des allLiires pratiques, il y a des cas où les individus sont obligés de conformer leurs actions à une règle préétablie, et d'autres où une partie de leur tâche consiste à trouver ou à instituer la régie d'après laquelle ils doivent diriger leur conduite. Le premier cas est celui où se trouve, par exemple, un juge, sous Fempire d'un code écrit. Le juge n'a pas à décider quel serait intrinsèquement le meilleur parti à prendre dans le cas particulier ([u'il doit juger, mais seulement quel est l'article de loi sous rapphcation duquel il tombe; ce que le législateur a prescrit dans les cas de ce genre et l'intention qu'on doit, par suite, lui supposer relativement au cas particulier. La méthode à suivre est ici entièrement et exclusivement une méthode de raisonnement, de syllogisme; et le procédi:' est évidemment ce qui (comme nous l'avons montré dans notre analyse du syllogisme) constitue tout raisonnement, l'interprétation d'une formule.

Pour prendre notre exemple du cas opposé dans la même classe de sujets que le premier, nous supposerons, par opposition à la situation du juge, celle d'un législateur. Comme le juge a des lois pour se guider, de même le législateur a des règles et des maximes de politique; mais ce serait une erreur manifeste de supposer que le législateur est lié par ces maximes comme le juge est lié parles lois, et qu'il n'a (|u'à arguer de ces maximes pour le cas particulier, comme le juge argue des lois. Le législateur est obligé de prendre en considération les fondements de la maxime^ le juge n'a pas

dans lequel on jicut dire qu'il dénote la partie ou le coté iioélique des choses, par opposition au cùlé scientifique. Dans le texte, le mot est employé dans son sens primitif, qui, je l'espère, n'est pas encore tombé en désuétude.

à s'occuper de ceux de la loi, si ce n'est lorsque la considération de ces fondements peut jeter du jour sur l'intention du législateur, quand ses expressions Pont laissée douteuse. Pour le juge, la règle, une fois positivement reconnue, est définitive. Mais le législateur, ou tout autre praticien, qui se dirige par des régies plutôt que par les raisons de ces règles, comme les tacticiens allemands de l'ancienne école qui furent battus par Napoléon, ou comme le médecin qui aimerait mieux voir ses malades mourir selon les règles que guérir contrairement à ces régies, est à bon droit regardé con^fliie un véritable pédant et comme l'esclave de ses fonaules.

Or, les raisons d'une maxime de politique, ou de touUi autre règle d'art, ne peuvent être (jue les théorèmes de la science correspondante.

Le rapport des règles d'art aux doctrines de la science peut être caractérisé conîme il suit. L'art se proppse une fm à atteindre, définit cette fin et la soumet à la science, hd science la reçoit, la considère comme un phénomène, un effet à étudier, et, après en avoir recherché les causes et les conditions, la renvoie à Part avec un théorème sur )a combinaison de circonstances qui pourrait fc produire. L'an examine alors ces combinaisons de circonstances, et, selon que certaines d'entre elles sont ou non au pouvoir de Pliomme, il prononce que la lin peut ou ne p^ut pas être atteinte. La seule des prémisses qui soit fournie par TArt est donc la majeure primitive, laquelle énonce qu'il est désirable d'atteindre la fin. La science prête ensuite à PArt la proposition (obtenue par une série d'inductions ou.de déductions) que l'accomplissement de certains actes fera aUeindre la fin. De ces prémisses PArt conclut que Pacconiplissement de ces actes est désirable, et trouvant en même temps qu'ils sont praticables, il convertit le théorème en une règle ou précepte.

S 3. — Il est à remarquer que le théorème spéculatif n'esi assez mûr pour être converti en précepte que lorsque l'ensemble, et pas S(;ulement une partie, de l'opération afférente

à la science a été exécuté. Supposons que nous n'ayons exécuté que jusqu'à un certain degré le travail scientifique ; que nous ayons découvert qu'une cause particulière produira l'effet donné, sans avoir déterminé encore toutes les conditions négatives indispensables, c'est-à-dire toutes les circonstances dont la présence empêcherait la production de l'effet. Si, dans cet état imparfait de la théorie scientifique, nous essayons d'établir une règle d'art, notre opération est prématurée. Toutes les fois qu'une cause neutralisante négligée par le théorème se présentera, la règle sera en défaut ; nous emploierons les moyens et la fin ne s'ensuivra pas. Aucun raisonnement fondé sur la règle même ne nous aidera à sortir de la difficulté. Nous n'avons d'autre ressource que de revenir sur nos pas, et de terminer l'opération scientifique qui aurait dû précéder l'étabhssement de la règle. Il nous faut reprendre l'investigation, rechercher le reste des conditions dont dépend l'effet ; et c'est seulement quand nous les avons toutes constatées, que nous sommes en mesure de transformer la loi de l'effet ainsi complétée en un précepte, dans lequel ces circonstances ou combinaisons de circonstances que la science signale comme des conditions sont prescrites comme des moyens.

11 est vrai que, pour plus de commodité, on peut étabhr des règles moins rigoureusement conformes à cette théorie d'une perfection idéale; d'abord, parce que la théorie peut rarement atteindre cette perfection; et ensuite, parce que, si l'on tenait compte de toutes les éventualilés neutrahsantes, qu'elles se reproduisent fréquemment ou rarement, les règles seraient trop compliquées pour être comprises et retenues par des personnes d'une intelligence ordinaire dans les occasions communes de la vie. Les règles d'art n'ont pas à tenir compte de plus de conditions qu'il n'est besoin d'en observer dîins les cas ordinaires, et sont, par conséquent, toujours imparfaites. Dans les arts manuels où les conditions requises sont peu nombreuses, et où celles que les règles ne spécifient pas s'offrent généralement d'elles-mêmes à l'observation commune, ou peuvent être promptement apprises par

la pratique, les règles peuvent êlre des guides sûrs pour ceux qui ne connaissent rien de plus que la règle. Mais dans les affaires comphquées de la vie, et, à plus forte raison, dans celles des Etats et des sociétés, on ne peut se fier aux règles si Ton ne remonte pas constamment aux lois scientifiques qui leur servent de base. Connaître les éventuahtés pratiques qui exigent une modification de la règle ou qui y font complètement exception, c'est connaître les combinaisons de circonstances qui interviendraient dans les conséquences de ces lois ou les neutraliseraient entièrement; et c'est ce qu'on ne peut apprendre qu'e:i se reportant aux fondements théoriques de la règle.

Un praticien sage ne considérera donc les règles de conduite que comme provisoires. Faites pour le plus grand nombre de cas, ou pour ceux qui se présentent le plus ordinairement, elles indiquent de quelle manière il sera le moins dangereux d'agir, toutes les fois qu'on n'aura pas le temps ou les moyens d'analyser les circonstances réelles du cas, ou qu'on doutera de l'exactitude de l'évaluation qu'on en a pu faire. Mais elles ne dispensent nullement (quand les circonstances le permettent) d'exécuter l'opération scientifique requise pour établir la règle d'après les données du cas particulier. En même temps, la règle commune peut trèsbien servir à nous apprendre qu'un certain mode d'action a été reconnu, par nous-mêmes ou par d'autres, approprié aux cas qui se présentent le plus ordinairement; en sorte que si elle se trouve inapplicable au cas en question, la raison doit s'en trouver vraisemblablement dans quelque circonstance exceptionnelle.

§ à. — Bien évidente est donc l'erreur de ceux qui voudraient déduire la ligne de conduite propre aux cas particuliers de maximes pratiques supposées universelles, oubliant la nécessité de remonter constamment aux principes de la science théorique pour être sûr d'atteindre même la fin spéciale que les règles ont en vue. Combien dès lors est plus grave encore l'erreur d'ériger des principes si absolus,

non-seulement en règles universeiles pour alleindre une lin donnée, mais en régies de conduite en général, sans égard à la possibilité, non-seulement que quelque cause modificaîrice empêche d'atteindre la fin par les moyens que prescrit la règle, mais encore que, la fin étant atteinte, le résultat obtenu soit en conflit avec quelque autre Un qui [)ourrai( se trouver plus désirable.

C'est là Terreur habituelle de beaucoup de théoriciens politiques de Fécole que j'ai appelée Géométrique, spécialement en France, où le raisonnement d'après les règles de la pratique est la monnaie courante du journalisme et de réloquence politique ; oubli du véritable emploi de la Déduction qui a fort discrédité, dans l'opinion des autres pays, l'esprit généralisaleur qui distingue si honorablement le génie Français. Les lieux communs de la politique, en France, sont des maximes pratiques très-larges, posées comme prémisses, desquelles on déduit les applications particulières. C'est là ce que les Français appellent être logique et conséquent. Far exemple, ils concluent que telle ou telle mesure doit être adoptée parce qu'elle est une conséquence du principe sur lequel le gouvernement est l'onde; du principe de la légitimité ou de la souveraineté du peuide. A cela on peut répondre que, si ce sont là réellement des principes pratiques, ils doivent reposer sur des fondements théoriques. La souveraineté du peuple, par exemple, doit être une bonne base de gouvernement, parce que un gouveinement ainsi constitué tend à produire certains effets avantageux. Cependant, comme aucun gouvernement ne produit tous les effets avantageux possibles, mais que tous sont accompagnés de plus ou moins d'inconvénients, et comme ces inconvénients ne peuvent être combattus par des moyens tirés des causes mêmes qui les produisent, ce serait souvent une meilleure recommandation {)our une mesure pratique d'être indépendante de ce qu'on appelle le principe général du gouvernement, que d'en être une conséquence. Sous un gouvernement reposant sur le principe de légitimité, la présomption serait plutôt en faveur des institutions d'origine populaire ; et dans

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une démocratie, en faveur des arrangements (jui tendent à tenir en échec fimpétuosité de la volonté populaire. Cette manière de raisonner, qu'on prend si communément en France pour de la philosopnie politique, tend à cette conclu sion pratique, que nous devons faire tous nos efforts pour aggraver, au lieu de les atténuer, les imperfections caractéristiques, qu'elles qu'elles soient, du système d'institutions (jue nous préférons ou sous lequel nous vivons.

§ 5. ^ — C'est donc dans les théorèmes de la science qu'on trouvera les fondements de toute règle d'art. Un art, ou un système d'art, se compose des règles et de toutes les propositions théoriques qui justifient ces règles. L'art complet d'une nm^ tièrc quelconque comprend la partie spéciale de |a Science nécessaire pour indiquer les conditions dont dépendent les effets que l'art veut produire. L'Art en général se compose des vérités de la Science, disposées dans l'ordre le plus convenable pour la pratique, et non [)lus dans l'ordre le plus convenable pour la théorie. La science groupe et dispose les vérités de manière à nous faire embrasser dans une vue d'ensemble la [dus grande partie possible de l'ordre général de l'univers. L'Art, quoiqu'il doive admettre les mômes lois générales, ne les suit que dans celles de leurs conséquences de détail qui ont conduit à l'établissement des règles de conduite; et il rassemble des parties les plus distantes du champ de la science les vérités relatives à la réalisation des conditions diverses et hétérogènes requises pour chacun des effets h produire dans l'ordre pratique.

La science s'attachant ainsi à une cause qu elle suit dans ses différents effets, tandis que l'art rapporte un même effet à ses causes et conditions multiples et diverses, la prati(iue a besoin d'un corps de vérités scientifiques intermédiaires, dérivées des plus hautes générafitôs de la science, et destinées à servir de généralités ou de premiers principes aux différents arts. La formation scientifique de ces principes intermédiaires, M. A. Comte la considère comme un de ces résultats de la philosophie (jui sont réservés à l'avenir. Le

seul exemple achevé qu'il croit actuellement réalisé et qu'on pourrait offrir comme un type à imiter dans des matières plus importantes, est la théorie générale de Fart de la Géométrie Descriptive, telle que l'a conçue Monge, Il n'est cependant pas difficile de comprendre la nature de ces principes généraux intermédiaires. Après s'être formé une conception aussi compréhensive que possihle de la fin à poursuivre, c'està-dire de l'effet à produire, et avoir déterminé de la môme manière compréhensive l'ensemble de conditions dont dépend l'effet, il reste à faire une revue générale des moyens de réahsation de cet ensemble de conditions; et lorsque le résultat de cet examen sera résumé et condensé dans des propositions aussi peu nombreuses et aussi larges que possible, ces propositions exprimeront le rapport existant entre les moyens et la fin, et constitueront la théorie scientifique générale de l'art; de laquelle sortiront, comme leurs corollaires, les méthodes pratiques de l'art.

§ (3. — Mais quoique les raisonnements qui rapprochent la fin ou le but de chaque art de ses moyens soient du domaine de la science, la détermination de la fin elle-même appartient exclusivement à l'art et forme son domaine particuher. Tout art a un premier principe, une majeure générale qui n'est pas empruntée à la science; c'est celle qui énonce l'objet poursuivi et le déclare désirable. L'art du maçon pose en principe qu'il est désirable d'avoir des édifices, l'architecture (en tant qu'un des beaux-arts), qu'il est désirable de les avoir beaux ou imposants. L'art hygiénique et l'art médical posent en principe, l'un, que la conservation de la santé, l'autre que la guérison des maladies, sont des fins bonnes et désirables. Ce ne sont pas là des propositions de Science. Les propositions scientifiques affirment des points de fait, une existence, une coexistence, une succession ou une ressemblance. Les propositions d'art ne disent pas que quelque chose est, mais commandent ou conseillent. Elles forment à elles seules une classe. Une proposition dont l'attribut est exprimé par les mots devrait, pourrait être, est spécifiquement diffé-

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rente de celle exprimée par les mots est ou sera. 11 est vrai que, dans le sens le plus large du mot, ces propositions mêmes affirnjent quelque chose comme point de fait. Le fait qu'elles affirment est que la conduite prescrite excite dans Tesprit de celui qui parle le sentiment de l'approbation. Cela pourtant n'atteint pas le fond des choses; car l'approbation de celui qui parle n'est pas une raison suffisante pour que les autres approuvent aussi, et elle ne devrait pas être concluante même pour lui. En fait de pratique, chacun est tenu de motiver et de justifier son approbation, et pour cela il faut des prémisses générales déterminant quels sont les objets propres de l'approbation et leur ordre de préséance.

Ces prémisses générales, avec les principales conclusions qu'on peut en déduire, forment (ou plutôt pourraient former) un corps de doctrine qui est proprement l'Art de la vie, dans ses trois branches : la Morale, la Prudence ou Politique et l'Esthétique; l'Honnête, l'Opportun et le Beau ou le Noble dans les actions et dans les œuvres de l'homme. Cet art (qui, malheureusement, est encore en grande partie à créer) est celui auquel tous les autres sont subordonnés puisque ses principes sont ceux qui doivent déterminer si la fin spéciale de chaque art particulier est di^ne et désirable et quel rang elle occupe dans la hiérarchie des choses désirables. Tout art est ainsi le résultat combiné des lois de la Na-ture découvertes par la science et des principes généraux de ce qu'on a appelé la Téléologie ou Théorie des Fins (1), et qu on pourrait aussi, sans impropriété, désigner, en empnintant le langage des métaphysiciens allemands, sous le nom de Principes de la Raison Pratique.

ï^'observateur ou le théoricien scientifique n'est pas, à ce seul titre, un conseiller pour la pratique. Son rôle se réduit à montrer que certaines conséquences découlent de certaines causes, et que pour atteindre certaines fins certains moyen-; sont les plus efficaces. Quant à la question de savoir si les

(1) Le mot Téléologie esl aussi employé, mais d'une manière impropre par quelques écrivains, pour désigner le système d'explication d.s phénomène's de l'univers par les causes finales.

iins elles-mêmes doivent être poursuivies, et, en supposant qu'elles doivent Tetre, dans quels cas et dans quelle mesure, il ne lui appartient pas en qualité de savant de la résoudre et la science toute seule ne le rendra jamais compétent pour cette décision. Dans les sciences purement physiques, on n'est guère tenté de se charger de cette lâche ultérieure; mais ceux qui traitent de la nature humaine et de la société la réclament invariablement ; ils prétendent toujours dire, non-seulement ce qui est, mais ce qui devrait être. Pour les autoriser à cela, une doctrine complète de Téléologie est indispensable. Une théorie scientifique, si parfaite qu'elle soit, du sujet considéré simplement comme une partie de l'ordre de la nature ne peut en aucune façon la remplacer. A cet égard, les différents arts subordonnés offrent une analogie trompeuse. Dans ces arts, il y a rarement nécessité évidente de justifier la fin, parce qu'en général personne ne nie qu'elle soit désirable ; et c'est seulement quand la question de priorité doit être décidée entre une fin et une autre, aue les principes généraux de la Téléologie doivent être invoqués ; et un écrivain qui traite de la Morale et de la Politique a besoin de ces principes à chaque pas. L'exposé le plus scrupuleux et le mieux digéré des lois de succession et de coexistance des phénomènes mcidals ou sociaux, et des rapports de causalité qui les unissent, ne sera d'aucune utilité pour Tart de la Vie ou de la Société, si les fins que doit poursuivre cet art sont abandonnées aux vagues suggestions de Vinlcllectus sibi permissus, ou sont prises pour accordées sans analyse ou sans discussion.

§ 7. Il y a, donc, une Philosophia Prima particulière à l'Art, comme il y en a une pour la Science. Il y a non-seulement des premiers principes de Connaissance, mais aussi des premiers principes de Conduite. Il doit exister quelque étalon servant à déterminer le caractère bon ou mauvais, d'une manière absolue ou relative, des fins ou objets de désir. Et quel que soit cet étalon, il ne peut en exister qu'un seul, car s'il y avait plusieurs principes supérieurs de Conduite,

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la même conduite pourrait éti'e justifiée par un de ces princi|.es el coiidamnée par un autre, et il faudrait quelque laincipe plus général qui pût servir d'arbitre entre les autres.

Aussi les écrivains qui ont traité de la philosophie morale ont-ils pour la plupart senti la nécessité, non-seulement de ramener à des principes toutes les règles de conduite et tous les jugements d'approbation ou de blâme, mais de les ramener à un principe unique, à quelque règle, à quelque étalon ou type, avec lequel tontes les autres règles de conduite devraient pouvoir se concilier, et duquel on pût les déduire toutes comme dernières conséquences. Ceux qui ont cru pouvoir se passer d'un modèle ou type universel de ce genre n'ont pu le faire qu'en supposant qu'un sens ou un instinct moral, inhérent à notre nature, nous apprend, à la fois, (juels sont les principes de conduite que nous sommes tenus d'observer, et dans quel ordre ils doivent être surbordonnés l'un à l'autre.

La théorie des fondements de la morale est un sujet sur lequel il serait déplacé, dans un ouvrage comme celui-ci, d'entamer une discussion api)rofondie et qu'il serait sans aucune utilité de traiter incidemment. Je me contenterai donc de dire que la doctrine des principes moraux intuitifs, lors môme qu'elle serait vraie, ne pourrait pourvoir qu'il celte partie de la conduite qu'on appelle proprement Morale. Pour tout le reste de la pratique de la vie, il faudrait chercher quelque principe général, quelque type; et si ce principe était bien choisi, on trouverait, j'iniagine, qu'il pourrait servir tout aussi bien de principe fondamental a la Morale qu'à la Prudence, à la Politique ou au Goût.

Sans entreprendre ici de justifier mon opinion, ni même de préciser le genre de justification dont efie est susceptible, je déclare simplement ma conviction, que le principe général auquel toutes les règles de la pratique devraient être conformes, que le critérium par lequel elles devraient être éprouvées est ce qui tend à procurer le bonheur du genre humain ou plutôt de tous les êtres sensibles; en d'autres termes, que

promouvoir le bonheur est le principe fondamental de la Téléologie (1).

Je n'entends pas affirmer que le bonheur doive être luimême la fin de toutes les actions, ni même de toutes les règles d'action. Il est la justification de toutes les fins et devrait en être le contnMe, mais il n'est pas la fin unique. Il y a beaucoup d'actions et même de manières d'agir vertueuses (quoique les cas en soient, je crois, moins fréquents qu'on ne le suppose souvent), par lesquelles on sacrifie le bonheur, et dont il résulte plus de peine que de plaisir. Mais dans ces cas la conduite ne se justifie que parce qu'on peut montrer qu'en somme il y aura plus de bonheur dans le monde si l'on y cultive les sentiments qui, dans certaines occasions, font négliger aux hommes le bonheur. J'admets pleinement cette vérité, que la culture d'une noblesse idéale de volonté et de conduite est, pour les êtres humains individuels, une fin à laquelle doit céder en cas de conflit la recherche de leur propre bonheur ou de celui des autres, (en tant qu'il est compris dans le leur). Maisje soutiens que la question même de savoir ce qui constitue cette élévation de caractère doit elle-même être décidée en se référant au bonheur, comme principe régulateur. Le caractère lui-même devrait être pour l'individu une fin suprême, simplement parce que cette noblesse de caractère parfaite ou approchant de cet idéal chez un assez grand nombre de personnes contribuerait plus que toute autre chose à rendre la vie humaine heureuse; heureuse, à la fois, dans le sens relativement humble du mot, par le plaisir et l'absence de douleur, et, dans le sens plus élevé, par une vie qui ne serait plus, ce qu'elle est maintenant presque universellement, pué^ rile et insignifiante, mais telle que peuvent la désirer et la vouloir des êtres humains dont les facultés sont développées à un degré supérieur.

§ 8. — Nous terminerons par ces remarques cet aperçu

(1) Pour la discussion expresse et la justification de ce principe, voyez le petit volume intitulé « Utilitarisme ».

sommaire de l'application de la logique générale aux branches morales et sociales de la science. Malgré l'extrême généralité des principes de méthode que j'ai établis (généralité qui, j'ose le croire, n'est pas ici synonyme de vague), j'ai conçu l'espoir que ces observations pourraient être utiles à quelques-uns de ceux auxquels sera dévolue la tâche d'amener ces sciences, les plus importantes de toutes, à un état plus satisfaisant. Elles pourront servir à la fois à écarter les notions fausses et à élucider la notion vraie des moyens par lesquels, en des sujets d'un si haut degré de complication, la vérité peut être atteinte. Si cet espoir se réalise, ce qui doit être probablement la grande œuvre intellectuelle des deux ou trois générations de penseurs européens à venir aura été hâté dans une certaine mesure.

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