‹ Système de logique déductive et inductive [microform]; exposé des principes de la preuve et des méthodes de recherche scientifiqueChapitre 144 sur 146 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

^ i. — La doctrine que les chapitres précédents avaient pour objet d'appuyer et d'expliquer (que la série collective des phénomènes sociaux, ou, en d'autres termes, la suite de l'histoire est soumise à des lois générales qu'il est possible de découvrir), a. été familière depuis |)lusieurs générations aux savants du Continent, et, depuis le dernier quart du siècle, a passé de ce domaine privé dans celui des journaux et de la discussion politique ordinaire. Dans notre

propre pays pourtant, à i'époquc de la première piiblic.ilion de ce Traité, elle était presque une nouveauté, et les manières de voir alors dominantes en histoire étaient précisément l'inverse de ce qu'il aurait fallu pour en faciliter l'introduction. Depuis lors un grand changement a ou lieu. Jl a été principalement provoqué par Fimportant ouvrage de M. Buckle, qui a résolument lancé ce grand principe, avec de nombreux et frappants exemj)les de ses applications, dans Tarène de la discussion populaire, pour y être attaqué et défendu par des combattants et en j)résence de spectateurs qui ne se seraient jamais uoulés qu'il existât un tel principe, si, pour l'apprendre, ils n'avaient eu d'autre lumière que celle de la science pure. De là ont commencé de longues controverses, tendant, non-seulement à faniiliariser rapidement avec le })rincipe la majorité des esprits cultivés, mais encore à le dégager des confusions et des erreurs par lesquelles il devait naturellement être quebiue temps obscurci, erreurs qui diminuent la valeur de la doctrine pour ceux qui l'adoptent, et sont la pierre d'achoppement pour beaucoup de ceux qui ne l'adoptent pas.

De tous les obstacles que rencontre dans la généralité des penseurs l'idée que les ûiiis historiques sont soumis à des lois, le plus considérable est toujours celui qui se fonde sur la doctrine du Libre Arbitre, ou, en d'autres termes, sur la théorie qui nie que la loi de Causation s'appli(iue aux volitions humaines. Si, en elTet, elle ne s'y apphquc pas. le cours del'hisloire, étant le résultat des volitions humaines, ne peut être assujetti à des lois, puisque ces vohtions ne peuvent être ni prévues, ni ramenées à un ordre quelconque de succession régulière, même après qu'elles se sont produites. J'ai, dans un autre chapitre, discuté cette question dans la mesure qui m'a paru convenable. Je crois seulement nécessaire de répéter que la doctrine de la Causation des actions humaines, improprement appelée doctrine de la Nécessité, n'affirme aucun nt'x?is mvstérieux, aucune fatalité absolue : elle affirme seulement (jue les actions des hommes sont le résultat combiné des lois générales et des circonstances de la nature

humaine et de leurs caractères particuliers ; les caractères étant de leur côté la conséquence des circonstances naturelles et artificielles qui ont constitué leur éducation, parmi lesquelles circonstances il faut compter leurs propres efforts volontaires et conscients. Quiconque voudra se donner la ])eine d'examiner mûrement la doctrine ainsi formulée et expliquée reconnaîtra, je crois, qu'elle est, non-seulement une interprétation fidèle de l'expérience universelle de la conduite humaine, mais encore une représentation exacte de la manière dont chacun, dans chaque cas particulier, interprète spontanément sa propre expérience de cette conduite.

Mais si ce principe est vrai de l'homfne individuel, il doit être vrai de l'homme collectif. S'il est la loi de la vie humaine, cette loi doit se réaliser dans l'histoire. L'expérience des affaires humaines, quand on les considère e?i masse, doit être d'accord avec cette loi si elle est vraie, ou la contredire si elle est fausse. L'appui que cette véiilication à posteriori donne à la loi est le point de la question que M. Buckle a le plus clairement et le plus victorieusement mis

en lunaière.

La statistique des faits, depuis qu'ils ont été recueillis et étudiés avec soin, a conduit à des conclusions, dont quelques-unes ont effrayé les esprits non habitués à regarderies actions morales comme sujettes à des lois uniformes. Les événements mêmes qui, parleur nature, paraissent les plus capricieux et les plus incertains, et qu'aucune science possible ne nous permettrait de prévoir dans un cas particulier, se présentent, quand on les prend en grand nombre, avec une régularité presque mathématique. Est-il un acte qui, pour l'universaHté des hommes, soit plus complètement d.'pendant du caractère individuel et du libre arbitre que hr meurtre d'un de nos semblables? Cependant, dans tout grand pays, le nombre .des assassinats, en proportion de la popo lation, varie très-i)eu (on l'a constaté) d'une année à fantr^., et dans ses variations ne s'écarle jamais beaucoup d'ime certaine moyenne. Et, ce qui est encore plus remarquable, l.--

même régularité se rencontre dans la proportion des meurtres commis annuellement avec telle ou telle espèce d'instruments. Et de même encore, entre une année et une autre, pour le nombre comparatif des naissances légitimes et illégitimes ; pour les suicides, les accidents et tous les autres phénoménessociauxdontl'enregistrement est fait exactement. L'un des exemples les plus curieux est ce fait, constaté par les registres des bureaux de poste de Londres et de Paris, que le nombre des lettres jetées à la poste auxquelles on a oublié de mettre l'adresse est chaque année à peu prés dans la même proportion avec le nombre de lettres déposées. « D'année en année, dit M. Buckle, un même nombre de personnes oublient cette formalité si simple ; en sorte que nous pouvons actuellement prédire le nombre de personnes qui dans les années à venir manqueront de mémoire pour cet incident insigniiiant et, à ce qu'on pourrait croire, tout à fait fortuit (1). »

Cette singulière régularité en masse, combinée avec l'extrême irrégularité des cas composant la masse, est une heureuse vérification à posternori de la loi de causation dans son application à la conduite humaine. En admettant la vérité de cette loi, toute action humaine, tout meurtre, par exemple, est le résultat combiné de deux groupes de causes : d'une part, les circonstances générales du pays et des habitants, les influences morales, économiques et d'éducation, et toutes celles qui s'exercent sur le peuple entier et constituent ce que nous appelons l'état de civilisation; d'autre part, la grande variété d'influences spéciales à l'individu, son tempérament et les autres particularités de son organisation, sa parenté, ses relations habituelles, les entraînements auxquels il est exposé, et ainsi du reste. Si maintenant nous prenons tous les cas qui se produisent sur une échelle assez grande pour épuiser toutes les combinaisons possibles de ces influences spéciales, ou, en d'autres termes, pour exclure le hasard, et si tous ces cas sont renfermés dans des

(i) Histoire de la civilisalioii^ J, 30.

limites de temps assez étroites pour qu'aucun changement considérable n'ait pu avoir lieu dans les influences générales constituant l'état de civilisation du pays, nous pouvons être certains que, si les actions humaines sont gouvernées par des lois invariables, le résultat coHectif sera quelque chose d'approchant d'une quantité constante. Le nombre de meurtres commis dans ce pays et dans ce temps étant l'effet, en partie, de causes générales qui n'ont pas varié, et, en partie, de causes partielles qui ont parcouru le cercle de leurs variations, sera, pratiquement parlant, invariable.

Littéralement et mathématiquement parlant il n'est pas et ne saurait être invariable, car la période d'un an est trop courte pour embrasser toutes les combinaisons possibles de causes partielles, et, en même temps, elle est assez longue pour rendre probable que dans chaque série de quelques aimées de nouvelles influences plus ou moins générales auront été introduites, telles qu'une police plus vigoureuse ou plus relâchée, quelque excitation passagère produite par des causes politiques ou religieuses, ou quelque événement de nature à exercer une action malsaine sur l'imagination. Mais que, malgré ces imperfections inévitables dans les données, le champ des variations dans les résultats annuels reste si restreint, c'est là une confirmation éclatante de la théorie générale.

§ 2. — Ces mêmes considérations, qui corroborent si bien les preuves à l'appui de la doctrine que les faits historiques sont des effets invariables de causes, tendent également à débarrasser cette doctrine de diverses interprétations erronées que les discussions récentes ont mises en évidence. Certaines personnes, par exemple, s'imaginent, à ce qu'il semble, que la doctrine implique, non-seulement que le nombre total de meurtres commis dans un pays et dans un temps donnés est entièrement l'eilet des circonstances générales de la société, mais qu'il en est de même de tout meurtre particulier; que l'assassin considéré individuellement est, pour ainsi dire, un simple instrument entre les mains des causes générales; que

538 DE LA LOiilQlE DES SCIENCES MOKALES.

par lui-inèmc il n'a pas la liberlé du choix ou <juc, s'il l'a et s'il l'exerce, quelque autre sera de toute nécessite obligé de prendre sa place ; que si tel ou tel des meurtriers s'était abstenu du crime, quelque autre intlividu, qui serait sans cela resté innocent, aurait commis un meurtre extra pour parfaire la moyenne. Un pareil corollaire convaincrait certainement d'absurdité une théorie qui y conduirait nécessairement. Il est pourtant évident que chaque meurtre particulier dépend, non de l'état général de la société seulement, mais de cet état combiné avec les causes spéciales au cas, et qui sont généralement beaucoup plus puissantes; et si ces causes spéciales, qui ont une plus grande influence (jue les générales dans l'accomplissement de chaque meurtre particulier, n'ont pas d'influence sur le nombre de meurlres commis dans une période donnée, c'est parce ([ue le champ de l'observation est assez étendu pour embrasser toutes les combinaisons possibles des causes spéciales, toutes les variétés de caractère et d'entraînements individuels compatibles avec l'état général de la société. L'expérience collective,' comme on peut l'appeler, sépare exactement l'efl'et des causes générales de celui des causes spéciales, et montre le produit net des premières ; mais efle ne dit absolument rien sur la somme d'influence des causes spéciales, qu'elle soit plus forte ou plus faible que celles des autres, puisque l'échelle de l'expérience s'étend à un nombre de cas dans lequel les cflets des rauses spéciales se contre-balanconl et s'évanouissent dans l'efl'et des causes générale^:.

Je ne prétendrai pas que les défenseurs de la théorie aient toujours su éviter cette confusion dans leur langage, ni qu'ils n'aient manifesté une tendance à exagérer l'iidluence des causes générales aux dépens des causes spéciales. Je crois, au contraire, qu'ils l'ont fait dans une très-large mesure, <'t qu'ils ont ainsi embarrassé leur théorie de diflicultés, et l'ont laissée exposée à des objections qui ne rafleclent pas nécessairement. Quelques-uns par exemple, elM. Bucklelui-méme, ont inféré, ou laissé supposer cju'ils iideraient, de l;i régularité du retour y\(ii^ événements dépendant des (pialités

morales, que les qualités morales de l'humanité sont peu susceptibles d'être perfectionnées, ou n'ont que très peu d'importance dans le progrès général de la société, en comparaison des causes intellectuelles ou économiques. Mais conclure ainsi, c'est oubhcr que les tables de statistique d'où l'on déduit des moyennes invariables se composent de faits produits dans d'étroites limites géogTaphi(|ues et dans un petit nombre d'années successives, c'esl-à-dire dans un milieu placé tout entier sous l'action des mêmes causes générales, et pendant un temps trop court pour que de grands changements dans cette action pussent avoir lieu. Toutes les causes morales autres que celles communes à tout le pays ont ete éliminées par le grand nombre de cas pris en considération ; et celles qui sont communes au pays tout entier ont peu varié pendant le court espace de temps compris dans les observations. Si l'on admet la supposition ({u'efles ont varié; si l'on compare entre elles deux époques, deux pays, ou même deux parties d'un même pays, difl'érentes par leur situation, leur caractère et leurs éléments moraux, les crimes commis dans une année ne donnent plus la même sonune, mais au contraire une somme très-diflercnte. Et il en doil être ainsi ; car, de même (luc chaque crime particulier commis par un individu dépend principalement de ses (palités morales, les crimes commis par la population entière du pays doivent dépendre au même degré de ses qualités morales collectives. Pour exclure l'action de cet élément sur cette grande échelle, il faudrait supposer que la moyenne morale de l'humanité ne varie pas de pays en pays, m d'époque en époque. Or, cette supposition est fausse ; et lors même qu'elle serait vraie, on ne pourrait la prouver par aucune statistique existante. Je n'en suis pas moins d'accord, cependant, avec M. Buckle, que, dans l'humanité, Félément intellectuel (en comprenant sous ce terme la nature des croyances, ia somme des connaissances et le développement de l'intclhoence) est la circonstance prépondérante dans la délernuna- Uon de son progrès. Mais j'ai cette opinion, non parce que les conditions morales ou économiiiues de la société seraient

DE LA LOClUt'E DES SCIEÎNCE8 MOIIALES,

des agents moins puissants ou moins variables, mais parce que ces agents sont dans une large mesure les conséquences de l'état intellectuel, et, dans tous les cas, sont limités par cet état, ainsi que nous l'avons dit dans le chapitre précédent. Si les changements intellectuels sont dans l'histoire les agents les plus manifestes, ce n'est pas qu'ils aient une force supérieure, considérés en eux-mêmes, mais c'est parce que, en fait, ils opèrent avec les forces réunies de tous.

î^ 3. — Il y a à faire ici une autre distinction extrêmement importante et souvent néghgée dans la discussion de ce sujet. La doctrine, que le progrés social suit des lois invariables, est souvent soutenue concurremment avec la doctrine que les effets individuels ou les actes des gouvernements n'ont (jue fort peu d'influence sur le progrès social. Quoique ces opinions soient souvent soutenues parles mêmes personnes; ce sont deux opinions très-différentes, et la confusion de l'une et de l'autre est l'erreur éternellement renouvelée de confondre la Causation avec le Fatahsme. De ce que tout ce (jui arrivera sera l'effet d'une cause, les volitions humaines comme le reste, il ne s'ensuit pas que les volitions, même celles des individus, n'aient pas une grande eiïicacité comme causes. Si un homme surpris en mer par une tempête concluait de ce que, chaque année, à peu près le même nombre de personnes périt dans les naufrages, qu'il lui serait inutile d'essayer de sauver sa propre vie, nous l'appellerions un fataliste, et nous lui remettrions en mémoire que les efforts des naufragés pour sauver leur vie sont si loin d'être sans importance, que la somme moyenne de ces efforts est une des causes dont dépend le nombre de morts par naufrage constatées chaque année. Si universelles que puissent être les lois du développement social, elles ne peuvent être plus universelles ni plus rigoureuses que celles des agents jHiysiques de la nature ; cependant la volonté humaine peut faire de ces derniers les instruments de ses desseins, et la mesure dans laquelle elle y réussit, constitue la principale difléience entre les sauvages et les peuples les plus civilisés.

Les faits humains et sociaux, en vertu de leur nature si compliquée, sont, non pas moins, mais plus susceptibles do modifications que les faits mécaniques et chimiques; la volonté humaine a donc sur eux un pouvoir encore plus grand. Et c'est pourquoi ceux qui prétendent que l'évolution de la société dépend exclusivement, ou presque exclusivement, de causes générales, mettent toujours au nombre de ces causes les connaissances collectives et le développement intellectuel de la race humaine ^ mais si de la race, pourquoi pas aussi de quelque monarque ou de quelque penseur, ou de la classe gouvernante d'une société politique, agissanj^ par son gouvernement? Quoique les variétés de caractère existant entre les individus ordinaires se neutralisent réciproquement quand on les considère sur une vaste échelle, les individualités hors hgne ne se neutralisent pas. On n'a pas vu un autre Thémistocle, un autre Luther, un autre Jules César, ayant avec des facultés égales des dispositions contraires, contre-balancer exactement le Thémistocle, le Luther, le César antérieurs, et les empêcher de produire un effet permanent. En outre, à ce qu'il paraît du moins, les volitions des hommes exceptionnels, les opinions et les desseins des individus qui dans un temps particulier composent un gouvernement, peuvent être dans la chaîne de causation des anneaux indispensables au moyen desquels les causes générales elles-mêmes produisent leui's effets; et je crois que c'est là la seule forme soutenable de la théorie.

Lord Macaulay, dans un passage célèbre d'un de ses premiers essais (qu'il n'aurait pas voulu, je dois le dire, réimprimer lui-même), pose en principe la nullité d'action des grands hommes d'une manière plus absolue que ne l'a fait, je crois, aucun autre écrivain de ce mérite. Il les compare à des hommes qui se tiennent simplement sur des lieux plus élevés, et qui de là reçoivent les rayons du soleil un peu plus tôt que le reste de la race humaine. « Le ^oloil illumine les collines quand il est encore au-de>sous de l'horizon, et les hauts esprits découvrent la vérité un peu avant qu'elle se

manifeste à la miiUiludo. Telle est la mesure de leur supériorité. Ils sont les premiers à saisir et à réllécliir une lumière qui, sans leur secours, doit bientôt devenir visible à ceux qui sont placés bien au-dessous d'eux » (1). En poussant plus loin la métaphore, il s'ensuivrait que s'il n'y avait pas eu de Newton, le monde, non-seulement aurait eu le système newtonien, mais l'aurait eu aussi vite ; absolument comme le soleil se serait levé pour des spectateurs placés dans la plaine, s'il n'y avait point eu devant eux de montagne pour recevoir plus tôt ses premiers rayons. Et il en serait ainsi, si les vérités se levaient, comme le soleil, par leur mouvement propre et sans effort humain; autrement, non. Je crois que si Newton n'avait pas vécu, le monde aurait dû attendre la philosophie newtonienne jusqu'à ce qu'il arrivât un autre Newton ou son équivalent. Ni un homme ordinaire, ni une suite d'hommes ordinaires, n'auraient pu accomplir cette œuvre. Je n'irai pas jusqu'à dire (jne ce que New^ton a fait dans une seule vie, quelques-uns de ceux qui lui ont succédé et dont chacun, pris isolément, lui était inférieur en génie, n'auraient pas pu le faire i)ar étapes successives. Mais le moindre de ces pas ne pouvait être fait i[m jiar un esprit supérieur. Les hommes émineats ne se contentent pas de voir briller la lumière au sommet de la coHine; ils montent sur ce^sommet et appUent le jour; et si personne n'était monté jusque-là,' la lumière, dans bien des cas, aurait pu ne luire jamais sur la plaine. Il y a bien des causes générales pour la religion et la philosophie ; et cependant peu de gens doutent que s'il n'y avait pas eu de Socrate, de Platon, ni d'Aristote, il n'y aurait pas eu de pbilosophie pendant les deux mille ans qui se sont écoulés ensuite, ni môme après, selon toute probabilité; et que s'il n'y avait eu ni CluMst, ni saint Paul, il n'y aurait pas eu de Christianisme.

Le point sur lequel l'influence des individualités éminentes est surtout décisive est l'accélération du mouvemenf. Dans la plupart des états de société, c'est l'existence âcs grands

(1) lissai sur Dryden^ dans les Mélanges, I, 186.

ÊCLAIKCISSEMENTS SUR LA SCIENCE DE L'HISTOIRE. 5/i3

îiommes qui décide môme s'il y aura un |)rogrès quelconque. On concevrait que la Grèce ou l'Europe chrétienne auraient pu progresser, à certaines périodes de leur histoire, uniquement i)ar l'action des causes générales ; mais s'il n'y avait pas eu de iMahomet, l'Arabie aurait-elle produit Avicenne ou Averroôs, ou les cahfes de Bagdad et de Cordoue? Cependant la détermination du mode et de l'ordre (jue suivra le progrès de l'humanité dépend beaucoup moins du caractère des individus. Il y a une sorte de nécessité imposée à c('t égard par les lois générales de la nature humaine, par la constitution de l'esprit bumain. Certaines vérités ne oeuvent être découvertes, certaines inventions ne peuvent ôtre faites, si d'autres n'ont pas été faites préalablement ; certains perfectionnemenis sociaux, par leur nature même, doivent venir après les autres et pas avant. L'ordre du progrès humain ])eut donc, dans une certaine mesure, ôtre assujetti à des lois définies ; mais quant à. son accélération, ou môme à sa naissance, on ne peut faire aucune généralisation qui s'étende à l'espèce tout entière, mais seulement quelques généralisations approximatives, précaires, bornées à la fraction minime de l'humanité qui, dans la période historique, a présenté quelque chose qui ressemble à un progrès suivi, et déduites de sa situation spéciale ou de son histoire particulière. Et môme, quant au jnode du progrès, à l'ordre de la succession des états sociaux, nos généralisations doivent être très-élastiques. Les limites de variation dans le développement possible de la vie sociale, comme dans celui de la vie animale, sont un sujet dont on ne connaît encore que bien peu de chose, et constituent un des principaux problèmes de la science sociale. C'est, en tout cas, un fait que des parties diflèrentes de l'humanité, sous l'influence de circonstances diverses, se sont développées d'une manière et sous des formes plus ou moins différentes, et l'une de ces circonstances détertninantes peut très-bien avoir été le caractère individuel des grands penseurs ou des organisateurs politiques. Qui pourrait dire jusqu'à quelle profondeur a pu pénétrer dans l'histoire de la Chine, l'influence de Gonfucius et celle

blili DE LA LOr.ïQlJE DES SCIENCES MORALES.

de Lycurgue dans l'iiistoire de Sparte, el, par suite, dans celle de la Grèce el du monde ?

Quant à la nature et à retendue de ce qu'un grand homme, dans des circonstances favorables, peut faire pour l'humanité et de ce qu'un gouvernement peut faire pour une nation, bien des opinions différentes sont possibles ; et toutes les nuances d'opinion sur ce point sont compatibles avec la supposition qu'il y a des lois invariables dans les phénomènes historiques. Naturellement le degré d'influence qui doit être assigné à ces agents plus spéciaux affecte notablement la précision que l'on peut donner aux lois générales, et la confiance qu'on peut accorder aux prédictions fondées sur ces lois. Tout ce qui dépend des particularités des individus, combinées avec les situations accidentelles où ils se trouvent, échappe nécessairement à toute prévision. Sans aucun doute, ces combinaisons fortuites pourraient être éliminées, ainsi que d'autres, en prenant une période suffisamment étendue; les particularités d'un grand caractère historique peuvent faire sentir leur influence dans l'histoire quelquefois pendant des miniers d'années; mais il est au plus haut degré probable qu'elles ne produisent plus aucune dift'érence au bout de cinquante milhons d'années. Cependant, comme nous ne pouvons obtenir une moyenne de l'immense étendue de temps nécessaire pour épuiser toutes les combinaisons possibles de grands hommes et de circonstances, tout ce qui dans la loi d'évolution des affaires humaines dépend de cette moyenne nous est et nous demeurera inaccessible ; et dans les premiers dix mille ans, qui sont pour nous d'une importance beaucoup plus grande que tout le reste des cinquante millions, les combinaisons favorables et défavorables qui se produiront seront pour nous de purs accidents. Nous ne pouvons prévoir la venue des grands hommes. Ceux qui introduisent dans le monde des vérités spéculatives ou de grandes conceptions pratiques ne peuvent avoir une date fixée d'avance. Tout ce que la science peut faire, c'est de découvrir dans l'histoire du passé les causes générales qui ont amené l'humanité à cet état préliminaire qui, lorsque

est apparu un grand homme, l'a rendue accessible à son influence. SI cet état se prolonge, l'expérience autorise à présumer que dans un temps plus ou moins long le grand homme se produira, pourvu que les circonstances générales du pays et de la nation soient, ce que très-souvent elles ne sont pas, compatibles avec son existence ; ce dont la science peut aussi jusqu'cà un certain point être juge. C'est de cette manière que les résultats du progrès, sauf leur rapidité, peuvent être dans une certaine mesure ramenés à la régularité et à une loi; et cette possibihté peut être admise quelle que soit la part, grande ou petite, qu'on voudra faire à l'influence des hommes exceptionnels ou des actes des gouvernements. On peut en dire autant de tous les autres accidents et de toutes les autres causes perturbatrices.

§ /i. — Ce serait néanmoins une grande erreur de n'assigner qu'un rôle insignifiant à l'action des individus éminents ou des gouvernements. De ce qu'ils ne peuvent pas donner à la société ce que son état général et les précédents de son histoire ne l'ont pas préparée à recevoir, il ne faut pas conclure que leur influence est nulle. Ni les penseurs, ni les gouvernements ne réalisent toutes leurs intentions; mais en revanche ils déterminent souvent d'importants résultats qu'ils n'avaient pas du tout prévus. Les grands hommes et les grandes actions se produisent rarement en pure perte : il s'en dégage mille influences invisibles, plus efficaces que celles qui sont aperçues : et bien (lue neuf sur dix des choses faites dans un excellent dessein par ceux qui sont en avance sur leur époque n'aient aucun effet important, la dixième produit des effets vingt fois plus grands qu'on n'aurait pu le rêvn.r. Les hoamies mêmes qui, faute de circonstances favorables, n'ont laissé aucune trace dans leur époque, ont souvent été de la plus grande valeur pour la postérité. Quelles vies peuvent paraître avoir été plus complètement stériles que celles de quelques-uns des premiers hérétiques? Ils ont été brûlés ou massacrés, leurs écrits détruits, leur mémoire chargée d'anathèmes, leurs noms

mêmes et lo souvenir de leur existence ensevelis sept ou huit siècles dans l'obscurité de manuscrits moisis, et l'on n'a quelquefois pas d'autres documents de leur histoire que les sentences mêm.es qui les avaient condamnés. Et cependant le souvenir de ces hommes qui avaient résisté à certaines prétentions ou à certains dogmes de TÉglisr' (à l'époque mémo où l'assentiment unanime de la Chrétienté était invoqué comme fondement de leur autorité) brisa la chaîne de la tradition, établi! une série de [trécédents pour la résistance, inspira aux derniers réformateurs le courage et leur fournit les armes dont ils eurent besoin quand l'humanité fut mieux préparée à suivre leur impulsion. A cet exem.ple fourni par les hommes, ajoutons-en un autre offert par les i^'ouvernements. Le gouvernement relativement éclairé dont lEspagnea joui pendant une grande partie du dix-huitième siècle n'a |)as corrigé les défauts essentiels du peuple espagnol; et, par suite, quoiqu'il ait fait momentanément beaucoup de bien, une si forte part de ce bien a été perdue avec lui qu'on peut affirmer d'une manière plausible qu'il n'a eu aucun résultat permanent. On a cité ce cas comme une preuve du peu que les gouvernements peuvent faire, quand ils ont à luîter contre les causes qui ont déterminé le caractère général de la nation, il montre bien, en eflel, ce qu'ils ne peuvent pas faire, mais ne prouve pas qu'ils ne puissent rien faire. Comparez ce que l'Espagne élait au commencement de ce demi-siècle de gouvernement lii)éral à ce qu'elle était devenue à sa fin. Cette période apporta vérilablement la lumière de la pensée européenne aux classes cultivées, et celle lumière n'a pas cessé depuis de se réj)andre. Avant celte époque, le changement s'était ])roduit en sens inverse. La culture, les lumières, l'activité intellectuelle et même matérielle s'éteignaient. N'était-ce rien d'arrêter ce mouvement rétrograde et de le convertir en un mouvement progressif? Combien de choses que Charles III et d'Aranda ne purent faire ont été les dernières conséquences de ce qu'ils firent ! C'est à ce demi-siècle que l'Espagne doit de s'être délivrée de l'Inquisition et des moines, d'avoir main-

tenant un parlement et une presse libre, le sentiment de la liberté et des droits des citoyens, et d'êlre en voie de posséder des chemins de fer et tous les autres éléments constituants du progrès matériel et économique. Avant cette ère, il n'y avait j)as en Espagne un seul élément en œuvre qui eût pu conduire jamais à ces résultats, si le pays avait continué d'être gouverné comme il l'était par les derniers princes de la maison d'Autriche, ou si les Bourbons avaient été tout d'abord ce qu'ils sont devenus ensuite en Espagne et à Naples.

Et si un gouvernement peut faire beaucoup, lors même qu'il semble avoir fait peu, pour déterminer un progrès positif, il a bien plus de moyens d'action contre les maux, intérieurs ou extérieurs, qurarrêteraient complètement le |)rogrès. Un bon ou un mauvais conseiller dans une ville à un moment de crise peut influer sur la destinée ultérieure du monde. 11 est aussi certain que peut l'être un jugement contingent relatif aux événements historiques, que s'il n'y avait i)as eu de Thémistocle, il n'y aurait pas eu de victoire de Salamine ; et s'il n'y en avait pas eu, que serait devenue notre civilisation? Combien auraient été différentes les suites de la bataille si Epaminondas ou ïimoléon, ou même Iphicrate, avaient commandé à Chéronée au lieu de Charôs et do Lysiclès? Conime on le dit fort bien dans le second des deux Essais sur l'Étude de Tllistoire (1) (les plus sensés et les pins philosophiques des écrits suscités par la présente controverse sur ce sujet), la science historique n'autorise pas de prédictions absolues, mais seulement des prédictions conditionnelles. Les causes générales comptent pour beauc(mj) ; mais les individus « produisent aussi de grands changeinents dans l'histoire et modifient complètement sa couleur lonirtemps après leur mort Personne ne doute que la république romaine serait tondjée sous le despotisme militaire, lors môme que Jules César n'aurait jamais vécu » (résultat pratiquemeni cnrlain des causes générales); « mais est-il

(1) \)[n< le t'ornhil'. Magnzhie, \mn ol juilk't 18G1.

aussi clair que, dans ce cas, la Gaule serait devenue une province de l'empire ? Varus n'aurait-l-il pas pu perdre ses trois légions sur les bords du Rhône? et ce fleuve devenir la frontière au lieu du Rhin? C'est ce qui aurait bien pu arriver si César et Grassus avaient échangé leurs provinces ; et il est certainement impossible de dire que, cela arrivaut, la marche de la civihsation européenne n'aurait pas été différente. De même, la conquête normande a été l'œuvre d'un seul homme, absolument comme la rédaction d'un article de journal; et en connaissant comme nous la connaissons l'histoire de cet homme et de sa famille, nous pouvons rétrospectivement prédire avec une certitude presque infaillible qu'aucun autre homme » (il faut entendre, je présume, aucun autre à cette époque) a n'aurait pu accomplir cette entreprise. Et si elle n'avait pas été accomplie, y a-t-il quelque raison de supposer que notre histoire ou notre caractère national auraient été ce qu'ils sont? »

Ainsi que le remarque très-justement le même écrivain, tout le cours de l'histoire de la Grèce, telle que l'a éclaircie M. Grote, est une suite d'exemples qui prouvent combien souvent les événements sur lesquels a roulé le sort de la civilisation ont dépendu du caractère personnel, bon ou mauvais, d'un seul homme. Il faut dire cependant que la Grèce offre en ceci un exemple extrême, unique dans l'histoire, et qu'elle est un spécimen très-exagéré de la tendance générale. Il n'est arrivé qu'une fois, et il n'arrivera probablement jamais plus, que la fortune de l'humanité dépende du maintien d'un certain ordre de choses dans une seule ville ou dans un pays guère plus grand que le Yorkshire, qui pouvait être ruiné ou sauvé par cent causes d'une importance trèsminime en comparaison des tendances générales des affaires humaines. Jamais on ne verra les accidents ordinaires, ni les caractères des individus, prendre une importance aussi vitale que celle qu'ils eurent alors. Plus notre espèce dure, plus elle se civilise, et plus, comme le remarque A. Comte, l'influence des générations passées sur la suivante et de l'humanité en masse sur chacun des individus qui en fonl

partie, devient prédominante sur les autres forces; et, bien que le cours des choses ne cesse jamais d'être susceptible d'altération, tant par l'effet d'accidents que par celui de qualités personnelles, la prépondérance croissante de l'action collective de l'espèce sur toutes les causes moindres tend \ constamment à pousser l'évolution générale de la race dans j une direction qui d'Wie de moins en moins d'une route cer- / laine et déterminée à l'avance. La science historique devient donc de plus en plus possible, non-seulement parce qu'elle est mieux étudiée, mais parce qu'à chaque génération nouvelle elle devient plus propre à l'être.

Page 1