DE LA NATURE DE LA CLASSIFICATION ET DES CINQ PRÉDICABLES
8 1 — En étudiant les propositions générales, nous nous sommes beaucoup moins occupés que^ne le font cVordinaire les logiciens des idées de Classe et de Classification idées qui depuis que la doctrine Réaliste des Substances Geneïalés a cessé d'être en vogue, ont été la base de presque toutes les théories philosophiques des termes généraux et des propositions générales. Nous avons considère les noms .éne^aux comme ayant une signification complètement indépendante de leur roUe comme noms de classes. Cette circonstance, en effet, est tout accidentelle, attendu quil est tou à fait indifférent pour la signification d'un nom qu il soit applicable à plusieurs objets ou à un seul, ou même à rien. Dieu est un terme général, aussi bien pour le chrétien et pour le juif que pour un polythéiste; et dragon, chimère, hippogriffe, sirène, fantôme, sont aussi bien des termes oénéraux que s'il existait des objets réels correspondant a ces noms. Tout nom dont la signification est constituée par
des attributs est e^ puissance ie nom d'un nombre indéfini d'objets; mais il n'est pas besoin qu'il soit actuellement le nom d'un objet quelconque, et, s'il l'est, il peut l'être d'un seul. Sitôt qu'un nom est employé pour connoter des attributs, les choses, en grand ou en petit nombre, qui possèdent ces attributs deviennent, ipso facto, une classe. Mais en affirmant le nom, on affirme les attributs seulement; et que ce nom appartienne à une classe, c'est à quoi, dans bien des cas, on ne songe pas du tout.
Mais, quoique l'Attribution (prédication) ne présuppose pas la Classification, et que la théorie des Noms et des Propositions soit embarrassée plutôt qu'éclaircie par l'introduction de l'idée de classification, il y a néanmoins une liaison étroite entre la Classification et l'emploi des Noms Généraux. Tout nom général crée une classe s'il existe des choses réelles ou imaginaires pour la composer, c'est-à-dire s'il existe des choses qui correspondent à la signification du nom. Les classes, par conséquent, sont le plus souvent créées par les noms généraux ; mais les noms généraux naissent quelquefois aussi, quoique moins souvent, des classes. D'ordinaire, sans doute, un nom général, ce qui veut dire significatif, est introduit parce que nous avons une signification à lui faire exprimer, parce que nous avons besoin d'un mot pour affirmer les attributs qu'il connote. Mais il est vrai aussi qu'un nom est introduit quelquefois parce qu'il paraît convenir pour la création d'une clas$e ; parce que nous avons jugé utile, pour la direction de nos opérations mentales, que certains objets soient pensés ensemble. Un naturaliste, en vue des exigences de sa science particuhère, voit une raison de distribuer le régne animal ou végétal en certains groupes plutôt qu'en d'autres, et il lui faut un nom pour lier, en quelque sorte, ces groupes les uns aux autres. Il ne faudrait pas croire pourtant que ces noms, une fois introduits, différent en rien quant à leur signification des autres noms connotatifs. Les classes qu'ils dénotent sont, comme toutes les autres, constituées par certains attributs communs, et leurs noms signifient ces attri-
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l^o I>E!^ ^^^>MS ET DES PROPOSITIONS.
l,uls et pas aiUre chose. Les noms des Classes el Ordres de Cnvier, les Plantigrades, Digitigrades, etc., quoique nés de sa classification des animaux, sont tout aussi bien Texpression d'attributs que s'ils l'avaient précédée. Tout ce qu'il y a de particulier ici, c'est que l'intérêt de la classification était le motif principal de l'introduction des noms; tandis que, dans d'autres cas, le nom est créé comme moyen d'assertion, et que la formation d'une classe dénotée par sa signification n'en est qu'une conséquence indirecte.
Les principes qu^ doivent diriger la classification comme procédé logique dans la recherche de la vérité ne peuvent, en aucune manière, être discutés avant d'être arrivés à une période plus avancée de notre investigation. Mais nous ne pourrions, sans mutiler et laisser informe la théorie des noms généraux, nous abstenir de traiter de la Classification, en tanl qu'elle résulte de l'emploi des termes généraux et y est impHquée.
S "2. — Cette partie de la théorie des noms généraux est le sujet de ce qu'on appelle la doctrine des Prédicables, doctrine qui, d'Aristote et de son continuateur Porphyre, a passé de main en main dans les âges suivants, et dont plusieurs distinctions ont pris fortement racine, non-seulement dans la terminologie scientifique, mais encore dans le langa^^e populaire. Les prédicables sont une quintuple division des Noms généraux, laquelle n'est pas fondée, comme d'ordinaire, sur une différence dans leur signification, c est-àdire dans Tattribut q'uils connolent, mais sur une différence dans la classe qu'ils dénotent, A ce point de vue, on peut affirmer d'une chose cinq sortes de noms de classe :
Un genu^ de la chose (-^evcî).
Une species (eï^oç).
Une diffeienlia ((î'iacpûpà).
Un propriui?i (tS'.c^).
Un accidens (ouaSeSr.xo;).
11 faut remarquer que ces distinctions expriment, non ce qu'est le prédicat dans sa signification propre, mais sa rela-
CLASSIFICATIOM ET PRÉDICABLES. I33
tion avec le sujet auquel il se rapporte dans tel ou tel cas particulier. Il n'y a pas des noms qui soient exclusivement Gênera, ou Species, ou Differentiœ; mais le même nom est rapporté à un prédicable ou à un autre suivant la nature du sujet dont il est occasionnellement affirmé. Animal, par exemple, est un genre par rapport à Homme ou à Jean; il est une espèce relativement à Substance ou Être. Rectangle est une Differentia du carré géométrique ; il n'est qu'un des Accidentia de la table sur laquelle j'écris. Les mots Genre, Espèce, etc., sont donc des termes relatifs; ce sont des noms appliqués à certains prédicats pour exprimer leur rapport avec un sujet donné ; rapport basé, comme nous le verrons, non sur ce que le prédicat connote, mais sur la classe qu'il dénote et sur la place qu'occupe cette classe, dans une classification donnée, relativement au sujet particulier.
§ 3. -- De ces cinq noms, deux, le genre et l'espèce, sont employés par les naturalistes dans un sens technique, qui n'est pas tout à fait conforme à leur signification philosophique, et ils ont, en outre, acquis une acception populaire beaucoup plus générale. En ce sens populaire deux classes quelconques, dont l'une renferme la totalité de l'autre et plus, peuvent être appelées un Genre et une Espèce : Animal et Homme, par exemple; Homme et Mathématicien. Animal est un genre. Homme et Brute sont ses deux espèces. On peut aussi le diviser en un plus grand nombre d'espèces, en homme, cheval, chien, etc. Bipède peut aussi être considéré comme un genre dont l'homme et l'oiseau sont deux espèces. Saveur est un genre dont le doux, le salé, l'acide, sont des espèces. Vertu est un genre ; justice, prudence, courage, générosité, magnanimité, etc., sont ses espèces.
La classe qui est un genre relativement à la sous-classe ou espèce qu elle contient, peut être elle-même une espèce par rapport à une classe plus compréhensive ou, comme on l'appelle, un genre supérieur. L'Homme est une espèce, eu égard à l'animal ; il est un genre relativement à fespèce
Mathématicien. Anima/ esl un genre divisé en deux espèces, l'homme et la brute; mais il est aussi une espèce qui, avec d'autres espèces, les végétaux, constitue le genre Êtres Organisés. Bipède esl un genre à l'égard de l'homme et de l'oiseau , une espèce par rapport au genre supérieur Animal. La Saveur est un genre divisé en espèces, mais il est aussi une espèce du genre Sensation. Vertu, genre relativement à la justice, la tempérance, etc., est une des espèces du genre Qualité Morale.
Pris en ce sens populaire, les mots Genre et Espèce ont passé dans la langue usuelle, et l'on remarquera que dans le discours habituel ce n'est pas le nom de la classe, mais la classe elle-même, qui est considérée comme genre ou espèce ; non pas, sans doute, la classe prise au sens de chacun des individus qui la composent, mais des individus considérés collectivement comme un tout; le nom par lequel la classe est désignée étant ainsi, non pas celui de l'espèce ou du genre, mais le nom générique ou spécifique. C'est là, du reste, une forme d'expression admissible ; et ces deux manières de parler sont indifférentes, pourvu que le reste du discours s'y conforme ; mais si l'on appelle genre la classe elle-même, on ne doit pas dire qu'on affirme le genre. Nous affirmons de l'homme le no>n mortel, et l'on peut dire en un sens admissible qu'en affirmant ce nom nous affirmons ce que ce nom exprime, l'attribut mortalité ; mais il n'est, en aucun sens, admissible que nous affirmions de l'homme la classe mortel; nous affirmons seulement le fait qu'il appartient à la
Les logiciens aristotéliciens employaient les termes genre et espèce dans un sens plus restreint; ils n'admettaient pas que toute classe susceptible d'être divisée en d'autres classes fui un genre, ou qu'une classe susceptible d'être renfermée dans une classe plus large fût une espèce ; l'Animal était pour eux un genre ; Thomme et la brute étaient des espèces coordonnées sous ce genre. Bipède n'aurait pas été considéré comme un genre par rapport à l'homm", mais seulement comme un proprium ou un accidens. Il fallait, dans leur théorie,
que le genre et l'espèce fussent de Yessence du sujet. .1;?/- 77iffl était de l'essence de l'homme ; bipède ne l'était pas. Dans toute classification il y avait une dernière classe qu'ils considéraient comme la plus basse espèce, Vinfima species. Homme, par exemple, était une espèce infime. Toutes les autres divisions dont une classe était susceptible, comme celle d'Homme en hommes, noirs, blancs, rouges, ou en prêtres et laïques, n'étaient pas, selon eux, des espèces.
On a vu, cependant, dans le précédent chapitre, que la distinction entre l'essence d'une classe et les attributs ou propriétés qui ne sont pas de son essence (distinction si fertile en spéculations abstruses, et à laquelle jadis, et aujourd'hui encore, on a attribué un caractère si mystérieux) ne signifie rien de plus que la différence entre les attributs de la classe qui sont imphqués dans la signification même du nom, et les attributs qui n'y sont pas impliqués. Le mot Essence, avons-nous vu, appliqué aux individus, ne signifie rien, si ce n'est dans les théories discréditées des 7'éalistes ; et ce que les scolastiques appelaient l'essence d'un individu était simplement l'essence de la classe à laquelle cet individu était le plus ordinairement rapporté.
N'y a-t-il donc que cette différence toute verbale entre les classes admises comme genres et espèces par les scolastiques et celles auxquelles ils refusaient ce titre? Est-ce une erreur de considérer certaines différences des objets comme des différences dans leur nature {génère ou specie), et certaines autres comme des différences dans leurs accidents? Les scolastiques avaient-ils tort ou raison de donner à quelques-unes des classes entre lesquelles les choses peuvent être divisées le nom de genre ou d'espèce, et de considérer les autres comme des divisions secondaires fondées sur des différences comparativement superficielles? L'examen de ces questions fera voir que les aristotéliciens exprimaient quelque chose par cette distinction, et quelque chose d'important, mais qui, vaguement conçu, élait incomplètement exprimé par leur phraséologie des Essences, et par les autres manières de parler auxquelles ils avaient recours.
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§ !i. — C'est un {)rincipG fonilamental ca logique que la faculté d'établir des classes est illimitée, tant qu'il existe une différence, même la plus petite, pouvant donner lieu à une distinction. Prenez un attribut quelconque; si certaines choses le possèdent, et d'autres non, vous pouvez fonder sur cet attribut une division de toutes les choses en deux classes, et vous le faites, en effet, dès l'instant que vous créez un nom qui connote l'attribut. Le nombre des classes possibles est par conséquent infini ; et il existe, en fait, autant de classes (de choses réelles ou imaginaires) qu'il y a de noms généraux à la fois positifs et négatifs.
Mais si nous examinons une des classes ainsi formées, telles que la classe Animal ou Plante, la classe Soufre ou Phosphore, la classe Blanc ou Rouge, et si nous considérons en quoi particulièrement les individus d'une classe diffèrent de ceux qui n'y appartiennent pas, nous trouvons sous ce rapport une diversité bien remarquable entre quelques classes et les autres. Dans quelques-unes, les différences ne portent que sur certaines particularités qui peuvent être comptées ; tandis que, dans d'autres, elles portent sur beaucoup plusde points qu'on n'en pourrait énumérer, plus même qu'on ne peut espérer en connaître jamais. Quelques classes n'ont rien ou presque rien en commun qui puisse servir à les caractériser, si ce n'est précisément ce qui est connoté par le nom. Les choses Blanches, par exemple, n'ont pas d'autre propriété commune que la blancheur, ou s'il y en a quelque autre, c'est seulement parce qu'elle est liée de quelque façon à la blancheur ; mais des centaines de générations n'ont pu épuiser les propriétés communes des animaux et des plantes, du soufre ou du phosphore. Nous ne les supposons même pas épuisables, et nous poursuivons nos observations et nos expériences avec la pleine conviction de pouvoir découvrir sans cesse de nouvelles propriétés non impUquées dans celles déjà connues. Par contraire , si Ton proposait de rechercher les communes propriétés de toutes les choses qui ont la même couleur, ou la neême dimension j ou la même pesanteur spécifique, l'absurdité
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serait palpable. Nous n'avons aucune raison de croire qu'il y ait de telles propi-iétés communes aulrcs que celles qui sont impliquées dans la supposition même, ou qui peuvent en être dérivées par quelque loi de causation. Il est donc évident que quelquefois les propriétés sur lesquelles se fondent nos classes épuisent tout ce que la classe a en commun, mais que, dans d'autres cas, nous faisons un choix d'un petit nombre de propriétés, parmi un nombre d'autres, non-seulement plus grand, mais encore inépuisable pour nous, et qui, comme tel, peut être considéré, eu égard du moins à notre connaissance, comme infini.
Il n'y a aucune impropriété à dire qu'une de ces deux classifications répond mieux que l'autre à une distinction radicale des choses, et si l'on préfère dire que l'une de ces classifications est faite par la nature, et l'autre par nous, à notre convenance, on aura raison ; pourvu qu'on ne prétende pas dire autre chose que ceci : là où une certaine différence entre les choses (quoique peut-être peu importante en soi) répond à nous ne savons quel nombre d'autres différences, portant non-seulement sur leurs propriétés connues, mais encore sur leurs propriétés non encore découvertes, il n'est pas simplement facultatif, mais impérativement obligatoire de reconnaître cette différence comme la base d'une distinction spéci-
iique; tandis que, au contraire, des différenceslimitées,commc celles désignées par les mots blanc, noir, rouge, peuvent être négligées, si le but en vue duquel la classification est instituée ne dirige pas l'attention sur ces propriétés. Dans les deux cas, cependant, c'est la nature qui fait les différences, et, dans les deux cas aussi, le choix de ces différences, comme bases de classification et de nomenclature, est l'œuvre de l'homme. Seulement dans un des cas les fins du lanaaiie et de la classification seraient manquées si l'on ne tenait pas compte de la différence, tandis que dans l'autre cas la nécessité d'en tenir compte dépend du plus ou moins d'importance des quahtés particuhères qui la constituent.
Maintenant, ces classes caractérisées par une infinité de propriétésineonnues,etpasseulementparunpetitnombredepro-^
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prictés déterminées, séparéesles unes des autres par un abîme insondable et non par un simple fossé dont on voit le fond ; ces classes, disons-nous, sont les seules que les aristotéliciens considéraient comme des genres on des espèces. Les différences qui ne portaient que sur quelques propriétés déterminées, n'étaient pour eux que des différences dans les accidents des choses; mais lorsqu'une classe se distinguait des autres choses par une multitude infinie de différences, connues ou inconnues, ils considéraient la distinction comme générique ou spécifique, et la différence était dite essentielle, ce qui est encore aujourd'hui une des significations courantes de cette vague expression.
Les scolastiques ayant donc eu raison de tirer une hgne profonde de démarcation entre ces deux sortes de classes, je conserverai, non-seulement leur division', mais encore le langage dans lequel ils l'étabhssaient. Dans leur termmo^ogie, le genre le plus prochain (ou le plus inférieur) auquel un individu est rapporté s'appelle son espèce. Newton, par exemple, serait de l'espèce Homme. Il y a, sans doute, dans la classe homme, de nombreuses sous-classes auxquelles Newton appartient également, par exemple, celles d'Anglais, de chrétien, de mathématicien ; mais ces classes, bien que distinctes, ne sont pas, au sens où nous entendons le terme, des espèces d'Hommes. Un chrétien diffère des autres êtres humains, mais il en diffère seulement dans l'attribut que ce mot désigne, à savoir, la foi chrétienne, et dans tout ce qui y est impliqué comme résultant du fait même ou comme lié au fait par un rapport de cause et d'effet. Nous ne songerons jamais à chercher quelles propriétés non liées au christianisme, soit comme cause, soit comme effet, sont communes à tous les chrétiens ; tandis que, à l'égard de tous les Hommes, les physiologistes sont sans cesse en quête de ces propriétés ; et la recherche ne finira probablement jamais. Homme peut donc être appelé une espèce ; Chrétien ou Mathématicien ne peut pas l'être.
Notons ici que cela n'implique pas qu'il ne puisse y avoir diverses sortes ou espèces logiques d'hommes. Les races
et les tempéraments, les sexes, les âges mêmes, peuvent être, sans forcer le sens du terme, des différences spécifiques. Je ne dis pas que cela soit; car il est permis de penser qu'en avançant , la physiologie fera voir que les différences réelles existant entre les races, les sexes, etc., sont des conséquences naturelles d'un petit nombre de différences primordiales qui peuvent être déterminées, et qui, comme on dit, expliquent tout le reste. S'il en était ainsi, ces distinctions ne seraient pas des distinctions de Nature , ni des différences plus importantes que celles de chrétien, de juif, de musulman et de païen. Aussi, prend-on souvent pour des espèces ou des genres réels des classes qui, comme il sera prouvé plus loin, n'en sont pas. Mais s'il arrivait que les différences ne pussent pas être exphquées de cette manière, alors Caucasien, Mongol, Nègre, etc., seraient réellement des espèces différentes d'êtres humains et auraient droit d'être ainsi nommées par le logicien, sinon par le naturahste. En effet, le ^m^t espèce est employé, comme nous l'avons vu, dans un sens différent en logique et en histoire naturelle. Le naturaliste ne considère jamais comme des espèces différentes des êtres organisés qu'on peut supposer être descendus de la même souche. C'est là, cependant, une signification du mot toute conventionnelle et adoptée pour les besoins techniques d'une science particulière. Pour le logicien, si le nègre et le blanc diffèrent, bien qu'à un degré moindre, comme le cheval et le chameau, c'est-à-dire, si leurs différences sont inépuisables et non dépendantes d'une même cause, ils constituent des espèces différentes, qu'ils descendent ou non d'ancêtres communs. Mais si leurs différences peuvent être attribuées au climat, aux habitudes ou à quelque particularité de conformation, ils ne sont pas, pour le logicien, spécifiquement distincts.
Lorsque Yinfîma species ou le genre prochain auquel appartient l'individu a été déterminé, les propriétés communes à ce genre renferment nécessairement la totahté des propriétés communes de chaque autre genre réel auquell'individu peut être rapporté. Que l'individu soit, par exemple,
DES NOMS ET DES PROPOSlTIOiNS.
Socrate, et le genre prochain Homme ; Animal est aussi un genre réel et renferme Socrate; mais puisqu'il renferme également l'homme, ou, en d'autres termes, puisque tous les hommes sont des animaux, les propriétés communes aux animaux forment une portion des propriétés communes de la sous-classe Homme ; et s'il se trouvait une classe qui contenant Socrate ne contiendrait pas l'Homme, cette classe ne serait pas un genre réel. Soit, par exemple, la classe nés camus, qui renferme Socrate sans renfermer tous les hommes. Pour déterminer si c'est une classe réelle, il faut se poser cette question : Les animaux Camus possèdent-ils tous, en sus de ce qui est imphqué dans leur nez camus, quelques propriétés autres que celles qui sont communes à tous les animaux? S'ils en possèdent ; si un nez camus est le signe ou l'indice d'un nombre indéfini d'autres particularités non dérivables des premières en vertu d'une loi assignable, alors nous pourrons tailler dans la classe Homme ^ne autre classe, celle de l'Homme Camus, laquelle, conformément à notre définition, sera un Genre. Mais si nous pouvons le faire, l'Homme ne sera plus, comme nous l'avions supposé, le Genre prochain ; par conséquent les propriétés du Genre prochain comprennent celles (connues ou inconnues) de tous les autres Genres auxquels l'individu appartient; ce qu'il fallait démontrer. Ainsi chaque autre genre attribuable à l'individu sera avec le Genre prochain dans un rapport de genus, même dans l'acception populaire des termes Genre et Espèce, c'est-à-dire, sera une classe plus étendue qui contiendra ce genre et d'autres. choses encore.
Nous sommes maintenant en mesure de fixer le sens logique de ces termes. Toute classe réelle, c'est-à-dire qui est distinguée de toutes les autres par une multitude indéterminée de propriétés non dérivables l'une de l'autre, est un genre ou une espèce. Une classe qui n'est pas divisible en d'autres classes ne peut être un genre, parce qu'elle n'a pas sous elle des espèces ; mais elle est elle-même une espèce, tant par rapport aux individus a^i-dessous qu'aux genres au-dessus {spccies prœdicabilis et species subjicibilis). Mais
CLASSIFICATION ET PRÊDICABLES. ui
toute classe divisible en classes réelles (comme l'Animal en quadrupèdes, oiseaux, etc., ou les Quadrupèdes en diverses espèces de quadrupèdes), est un genre pour tout ce qui est au-dessous, une espèce pour tous les genres dans lesquels elle est elle-même contenue.
Nous pouvons terminer ici cette partie de la discussion et passer aux trois autres prédicables, differmtia, proprium et acadens.
§ 5. —Commençons par Dlfferentia, Ce mot est corrélatif à ceux de genre et espèce, et, comme on Tadrnet généralement, il signifie l'attribut qui distingue une espèce donnée de toute autre espèce du même genre. Jusque-là c'est trèsclair. Mais on peut demander lequel de ces attributs distinctifs signifie-t-il ? Nous avons vu, en effet,, que toute classe réelle (et l'espèce doit en être une) se distingue des autres, non par un seul, mais par un nombre indéfini d'attributs! L'Homme, par exemple, est une espèce du genre Animal ;* Raisonnable (ou Rationahté, car il est indifférent d'employer la forme abstraite ou concrète) est généralement considéré comme sa Differentia, et, sans aucun doute, cet attribut narque une distinction. Mais on a aussi remarqué de l'homme qu'il est un animal cuisinier, qu'il est le seul animal qui apprête sa nourriture. C'est là donc un autre des attributs par lesquels l'espèce homme se distingue des autres spèces du même genre. Cet attribut pourrait-il aussi bien que le premier servir de Diflèrentia? Les aristotéhciens disent non, ayant décidé que la différence doit, comme le genre et l'espèce, être de Y essence du sujet.
Ici nous perdons jusqu'à ce dernier vestige de signification fondée sur la nature des choses mêmes, qu'on peut supposer impHquée dans le mot Essence quand on dit que le genre et l'espèce doivent être de l'essence de la chose. H n'est pas douteux que lorsque les scolastiques parlaient de l'Essence des choses, comme opposée à leurs accidents, ils avaient confusément en vue la distinction entre les différences de Nature et les différences qui ne sont pas de Nature; ils vou-
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laieïit dire que le genre et l'espèce doivent être des classes réelles. Leur conception de l'essence d'une chose était la vao-ue notion d'un quelque chose qui la fait être ce qu'elle est" c'est-à-dire qui lui confère cette variété de propriétés qui' constituent sa nature propre. Mais quand on y regarda de plus près, on ne put pas découvrir ce qu'était cette chose d'où découlent les propriétés, ni même s'il existait quelque cho^e de semblable. Cependant les logiciens qui ne voulaient pas en convenir, mais incapables en même temps de découvrir ce qui fait que la chose est ce qu'elle est, s'en tenaient à ce qui la fait être ce qui est exprimé par son nom. Des innombrables propriétés, connues et inconnues, communes à la classe Homme, une portion seulement, et sans doute une portion très-petite, est connotée par le nom ; ces quelques propriétés, cependant, auront été naturellement distmguees du reste, soit par leur plus d'apparence, soit par leur plus arande importance supposée ; les logiciens s'en emparèrent et les appelèrent l'essence de l'espèce, et, ne s'arrêtant pas là, ils en firent Yinfima species, l'essence aussi de l'individu; car c'était leur maxime que l'espèce contient «l'essence entière . de la chose. La métaphysique , ce champ si fertile en illusions propagées par le langage, n'en a jamais produit d'aussi signalée que celle-ci. C'est de cette manière que la Rationalité étant connotée par le nom Homme fui considérée comme une différence de la classe ; tandis que la particularité de faire cuire la nourriture n'étant pas connotée était reléguée dans la foule des propriétés acciden-
La distinction entre Differentia, Proprium et Accidens n*est donc pas fondée sur la nature des choses, mais sur la connotation des noms ; et c'est là que nous devons la chercher, si nous voulons savoir ce qu'elle est.
Du fait que le genre comprend l'espèce, en d'autres termes, qu'il dénote plus que l'espèce ou est attribuable à un plus' grand nombre d'individus, il suit que l'espèce doit connoter^'plus que le genre; elle doit connoter tous les attributs que le genre connote, sans quoi rien n'empêcherait qu'elle
dénotât des individus non contenus dans le genre, et elle doit connoter quelque chose de plus, car, sans cela, elle contiendrait le genre tout entier. Animal dénote tous les individus dénotés par Homme, plus beaucoup d'autres. Homme, par conséquent, doit connoter tout ce que Animal connote, autrement il pourrait y avoir des hommes qui ne seraient pas des animaux, et il doit connoter quelque chose de plus que ne connote animal, autrement tous les animaux seraient des hommes. Ce surplus de connotation, qui est ce que l'espèce connote de plus que le genre, est la Diflbrentia ou différence spécifique. En d'autres termes, la Differentia est ce qui doit être ajouté à la connotation du genre pour compléter la connotation de l'espèce.
Le mot Homme , indépendamment de ce qu'il connote en commun avec Animal , connote aussi la Rationalité, et, au moins, quelque chose d'approchant de cette forme extérieure connue de tous, et que nous nous contentons d'appeler la forme humaine, n'ayant pas de nom pour la désigner directement en elle-même. La Differentia ou différence spécifique de l'homme, en tant qu'appartenant au genre animal, est donc cette forme extérieure et la possession de la Raison. Les aristotéliciens disaient que c'était la Raison , sans la forme extérieure. Mais avec cette théorie ils auraient été obligés d'appeler les Houyhnhnms des hommes. La question n'a jamais été posée, et ils n'ont pas été mis en demeure de décider comment l'existence de tels êtres aurait influé sur leur conception de Tessentiahté. Quoi qu'il en soit, ils trouvaient cette parcelle de Differentia très-sufîîsante pour distinguer une espèce de toutes les autres choses existantes, quoique par ce moyen ils n'épuisassent pas la connotation du nom.
§ 6. ^— Mais ici il est nécessaire d'observer, pour ne pas laisser trop restreindre la notion de la Différence, qu'une espèce, même rapportée au même genre, n'aura pas toujours la même différence ; elle pourra en avoir une autre suivant le principe et le but particulier de la classification. Ainsi, un naturaliste observe les diverses espèces d'ani-
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maux cl établit la classificalion qu'il juge le mieux appropriée, au point de vue zoologique, à Tidée qu'on doil en avoir. Dans celle vue, il Irouve à propos d'adopter comme une de ses divisions fondamentales celle des animaux à sang chaud et des animaux à sang froid ; ou bien des animaux respirant par des poumons ou respirant par des branchies; ou bien celle des carnivores et des herbivores, frugivores et granivores ; ou des animaux marchant sur la plante du pied ou sur l'extrémité des doigts, distinction sur laquelle Cuvier a élabU quelques-unes de ses familles. En faisant cela, le naturaliste crée des choses véritablement nouvelles, qui ne sont pas du tout celles auxquelles l'animal individuel est spontanémenl et famiUèrement rapporté; et l'on n'aurait jamais sonoé à leur assigner une place si prééminente dans l'arranoemenl du règne\animal, si Ton n'avait pas eu en vue une convenance scientifique ; et la liberté de faire ainsi est illimitée. Dans les exemples précédents la plupart des classes sont Réehes, puisque chacune de leurs particularités est l'indice d'une multitude de propriétés appartenant à la classe qu'elle caractérise. Mais, même dans le cas contraire, c'està-dire si les autres propriétés de ces classes pouvaient toutes être déduites, par quelque procédé, de la particularité sur laquelle la classe est fondée, même alors le naturaliste serait autorisé à établir ses divisions principales sur ces propriétés dérivées, si elles étaient d'une importance capitale pour le but parlicuUer qu'il a en vue.
Si donc la simple convenance pratique suffît pour nous autoriser à tracer dans nos grandes distributions des objets des lignes qui ne coïncident pas avec les distinctions de Nature, et de créer ainsi, au sens populaire, des genres et des espèces qui ne sont pas du tout des genres et des espèces au sens rigoureux, nous serons à fortiori en droit, lorsque nos genres et espèces sont des espèces et des genres réels, de marquer leur distinction par celles de leurs propriétés que les besoins et convenances pratiques nous recommandent le plus fortement. Si dans un genre donné nous taillons une espèce, l'espèce homme, pdr exemple, dans le genre
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animal, avec l'intention que la particularité qni doit nou.' guider pour l'application du nom llomme soit la Rationahté la rationahlé est alors la Différence de l'espèce homme. Supposons, au contraire, qu'étant naturalistes, nous taillions d'après des vues particulières de notre science, dans le genre animal la même espèce Homme, mais avec l'intention que la distinction entre l'homme et les autres espèces animales doive être, non la rationalité, mais (r quatre dents incisives a chaque mâchoire, des canines solitaires, et la station droite »; il est évident que le mot homme, employé au sens du naturaliste, ne connote plus alors la rationalité, et connote les trois propriétés énumérées ; car ce que nous avons expressément en vue en imposant un nom fait certainement partie de sa signification. On peut donc ériger en maxime, que toutes les fois qu'un genre étant donné, une espèce est circonscrite dans ce genre par une différence assignable, le nom de l'espèce doit être connotatif, et doit connoter la différence; mais la connotation peut être spéciale, non impliquée dans la signification usuelle du terme, et résulter de son emploi comme terme d'art ou de science. Le mot Homme, dans l'usage ordinaire, connote la rationalité et une certaine forme, mais il ne connote pas le nombre et la nature des dents. Dans le système de Linnée il connote le nombre des incisives et des canines, mais il ne connote ni la rationalité, ni une forme particulière. Le mot homme a, par conséquent,' deux acceptions différentes, bien qu'il ne soit pas considéré comme ambigu, parce que dans ces deux cas il ^^note les mêmes objets individuels. Mais on peut supposer un cas oii l'ambiguïté deviendrait évidente. Il suffit d'imaginer qu'on découvrit quelque nouvel animal ayant les trois caractères distinctifs de l'humanité assignés par Linnée, mais qui n'aurait ni la raison, ni la forme humaine. Dans la manière ordinaire de parler, ces animaux ne seraient pas appelés des hommes, mais en histoire naturelle ils pourraient être ainsi appelés par les partisans, s'il s'en trouvait, de la classification Linnéenne ; et alors s'élèverait la question de savoir si le mot homme continuerait d'être employé en deux sens, ou
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y^^. DES NOMS ET DES PROPOSITIONS.
si la classification sérail aban-loniiée et, avec elle, la signification technique du terme.
Des mots non connotatifs peuvent, de la manière ci-dessus indiquée, acquérir une connotation spéciale ou technique. Ainsi le mot Blancheur ne connote rien; il dénote smiplement l'attribut correspondant à une certaine sensation; mais si nou'; voulions faire une classification des couleurs, et justifier ou même seulement indiquer, la place assignée à la Blancheur dans notre arrangement, nous pourrions la définir : « la couleur produite par le mélange de tous les rayons simples » et ce fait, quoique nullement implique dans la signification usuelle du mol Blancheur, et connu seulement par une investigation scientifique, fera partie de sa signification dans un traité d'optique, et deviendra la Difle-
rentia de l'espèce (1). . at -
La Diiïérence, donc, d'une espèce peut être définie en disant qu'elle est cette partie de la connotation du nom spécifique -oit usuelle, soit spéciale et technique, qui distmgue l'espèce en question de toutes les autres espèces du genre auquel elle est rapportée.
R 7 — Maintenant que nous en avons fini avec Genus, Snecies et Differentia, nous trouverons peu de difficulté à nous faire une idée nette des deux autres Prédicables et de leur rapport entre eux et avec les trois premiers.
Dans la terminologie Aristotélique, le Genre et la Diflérence sont de Vessence du sujet, ce qui, on l'a vu, veut dire seulement que les propriétés signifiées par le genre et par la différence font partie de la connotation du nom qui denote l'espèce. D'un autre côté, Proprium et Accidens ne font na. partie de l'essence, et ne sont dits de l'espèce qu'^mdmtellement. Us sont l'un et l'autre des Accidents, au sens
(i^ Si toutefois on accorde une différence à ce qui n'est pas réellement une PSDCce Car la distinction des espèces, au sens où nous ravons expliquée, n'étant pas applicable aux attributs, il suit de là que bien qu'on puisse ranger les attributs en classes, ces classes ne peuvent être acceptées pour des genres ou des espèces que par courtoisie.
large dans lequel l'accident est opposé à l'essence , bien que dans la théorie des prédical)Ies, Accidens soit un accident particuHer et Proprium un autre. Proprium, disaient les scholastiques, est attribué accidentellement, mais nécessairement; ou, comme ils l'expliquaient mieux, il signifie un attribut qui, à la vérité, ne fait pas partie de l'essence, mais qui en découle et en est une conséquence, et est, par conséquent, inséparablement lié à l'espèce. C'est ainsi, par exemple, que les propriétés du triangle, bien que non comprises dans sa définition, doivent nécessairement appartenir à lout ce qui tombe sous cette définition. Accidens, au contraire, n'a aucune connexion avec l'essence; il peut aller et venir, et l'espèce reste ce qu'elle était auparavant. Si une espèce pouvait exister sans ses Propria , elle pourrait exister sans ce à quoi ces Propria sont nécessairement liés comme conséquences, et, par conséquent, sans son essence, sans ce qui la fait espèce. Mais un Accident séparable ou non séparable de Tespéce dans un cas donné peut en être supposé séparé sans entraîner nécessairement une altération dans ses propriétés essentielles, puisque l'accident est sans connexion avec elles.
Un Proprium de l'espèce peut donc être défini un attribut qui appartient à tous les individus de Fespèce, et qui, bien que non connoté par le nom spécifique, découle cependant de quelque attribut que le nom connote, soit dans son acception usuelle, soit dans une acception spéciale.
Un attribut peut dériver d'un autre de deux manières, et il y a conséquemment deux sortes de Proprium. Il peut' en dériver comme une conclusion dérive des prémisses, ou comme un effet de sa cause. Ainsi l'attribut d'avoir les côtés opposés égaux, qui n'est pas un de ceux que le mot Parallélogramme connote, suit néanmoins de ceux qu'il connote et qui sont d'avoir les côtés opposés formés de lignes droites et parallèles et quatre côtés. L'attribut donc d'avoir les côtés opposés égaux est un Proprium de la classe Parallélogramme, et un Proprium de la première espèce, qui suit, par voie de démonstration, des attributs connotés. L'attribut
Ijg 1>F,S NOMS F.T MS I'ROPOS1TIOÎ(.S.
de la Parol.^ osl un Propiiuin .le l'espèce homme, puisque, sans être connoté par le mot, il dérive d'un attribut que le mot connote, l'attribut rationalité. Mais c'est là un Proprium de la seconde espèce qui suit par voie de comation. Comment se fait-il qu'une propriété dérive ou peut être inferee d'une autre; sous quelles conditions cela se peul-.l, et quel est le sens précis de ces expressions? Ce sont la des questions dont nous nous occuperons dans les deux livres suivants Pour le moment, il suffit d'établir que le Proprmm, qu .1 soit DOsé par démonstration ou par causalion, 1 est toujours nécessairement; c'est-à-dire que son absence serait inconciliable avec quelque loi qui nous semble faire partie de la constitution de notre faculté pensante ou de 1 univers.
8 8 - Sous le dernier prédicable, Accidens, sont compris tous les attributs d'une chose qui ne sont pas impliques dans la signification (usuelle ou technique) du nom, et qui n'ont, autant qu'on peut le savoir, aucune connexion nécessaire avec les attributs connûtes par le nom. On les divise communément en Accidents Séparables et Inséparables. Les accidents inséparables sont ceux qui , bien que n ayant pas, qu'on sache , de connexion avec les attributs constitutifs de Fespèce, et pouvant, par conséquent, ce semble, être absents .ans rendre le nom inapplicable et changer l'espèce en une autre espèce, ne sont cependant en lait jamais absents. On exprime ceci d'une manière plus précise en disant que les accidents inséparables sont des propriétés appartenant universellement, mais non nécessairement, à l'espèce. Ainsi, la couleur noire est un attribut du corbeau, et, autant qu on peut le savoir, un attribut universel. Mais si l'on découvrait une race d'oiseaux Blancs, ressemblant sous les autres rapports aux corbeaux , on ne dirait pas : ce ne sont pas des corbeaux ; on dirait : ce sont des corbeaux Blancs. Corbeau, par conséquent, ne connote pas la couleur noire, et la couleur noire ne peut pas non plus être inférée d un des altribu's quelconques que le nom, usuellement ou techniquement emplnvé, connote. Non-seulement, donc, on peut
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concevoir un corbeau blanc , mais ciieoio ou ne voit pas pourquoi un animal pareil ne pourrait pas exister. Cependant, comme on ne connaît que des corbeaux noirs, la couleur noire est, dans l'état présent de notre connaissance, un accident, mais un accident inséparable de l'espèce corbeau. Les accidents séparables sont ceux qu'en fait on trouve absents de l'espèce, et qui ne sont ni nécessaires, ni même universels. Ils sont de ceux qui n'appartiennent pas à chaque individu de l'espèce, mais à quelques-uns seulement, ou qui appartiennent à tous, mais pas toujours. Ainsi la couleur d'un Européen est un des accidents séparables de l'espèce humaine , parce qu'elle n'est pas un attribut de tous les hommes. Être né est aussi (au sens logique) un accident séparable de l'espèce homme, parce que, quoique ce soit un attribut de tous les humains, il ne l'est qu'à un certain moment. A fortiori, les attributs qui ne sont pas constants, même chez le même individu, comme d'être dans un lieu ou dans un antre, d'avoir chaud ou froid, d'être assis ou de marcher, doivent être classés parmi les accidents séparables.