CHAPITRE XIV
I 1. - Les considérations précédentes nous ont conduit a distinguer deux sortes de lois ou uniformités de la nature : les lois primitives et celles qu'on peut appeler dérivées Les lois denvees sont celles qui peuvent être déduites d autres lois plus générales et, dans tous leurs modes y être ranienees. Les lois primitives ou supérieures sont celle, aui ne le peuvent pas. Nous ne sommes pas sûrs qhe parm^i les uniformités que nous connaissons, il y en ait de primitives • mais nous savons que de telles lois doivent exister, et que toute réduction d'une loi dérivée à des lois plus générale! nous en rapproche. ^ générales
Puisque nous découvrons continuellement que des uniform. es, crues d'abord primitives, sont dérivées et rédu tibles a des lois plus générales ; puisque, en d'autres termes nous trouvons continuellement l'explication de telle ou tel k succession de phénomènes qui n'était jusque-là donnée que comme fait, c est une question importante de savoir s'il v a des limites nécessaires à cette opération philosophique, ou bien sil fout la continuer toujours jusqu'à ce que toute les successions uniformes dé la nature soient réduites à une
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seule loi universelle. C'est là, en effet, à première vue, l'Ultimatum auquel semble tendre la marclie progressive île l'induction, au moyen de la Métliode Dcduclive basée sur l'ob<^ervation cl l'expérience, les prétentions de ce genre sont o-énérales dans l'enfonce de la philosopbie ; car, à ces époques primitives, les spéculations qui n'oflVaicnt pas ce brillant aspect ne semblaient pas valoir la peine qu'on les poursuivît. Cette idée paraît si plausiblement encouragée par la nature des plus remarquables conquêtes de la science moderne, qu'aujourd'hui même il ne manque pas de raisonneurs qui font profession d'avoir résolu le problème ou, du moins, d'indiquer les moyens de le résoudre un jour; et mème'alors qu'on n'affiche pas de ces grandes prétentions, le caractère des solutions données ou cherchées implique souvent une façon de concevoir l'explication des phénomènes, qui rendrait parfaitement admissible l'idée d'expliquer tous les phénomènes du monde par une cause ou loi unique.
S -2 - 11 importé donc de remarquer que les Lois Primilives de la nature ne peuvent pas être moins nombreuses que nos sensations et nos autres sentiments; j'entends ces modes de sentir qui se distinguent et différent les uns des autres par la qualité, et pas seulement par la quantité ouïe degré. Par exemple, puisqu'il y a un phénomène sm generis appelé la couleur, que la conscience certifie n'être pas un «impie degré de quelque autre phénomène, de la chaleur, de l'odeur ou du mouvement, mais qui est intrinsèquement différent de tout autre, il s'ensuit qu'il y a des lois primitives de la couleur; et que, bien que les faits de couleur pui^^sent admettre une explication, ils ne pourront jamais être expliqués par les lois seules de la chaleur ou de l'odeur ou du mouvement ; de sorte que, quelque loin qu'aille l'explication, il restera toujours une loi de la couleur. Je ne veux pas dire qu'il soit impossible de montrer que quelque autre phénomène, chimique ou mécanique, précède invariablement tout phénomène de couleur et en est la cause.
Mais, bien que ce fait, s'il était prouvé, fût un important progrès dans notre connaissance de la nature, il n'expliauerait pas pourquoi ou comment un mouvement ou une'action chimique peuvent produire une sensation de couleur ■ et avec quelque soin qu'on étudie le phénomène, quelque nonabre d anneaux cachés qu'on découvre dans la chaîne de la causal.on qui aboutit à la couleur, le dernier chaînon sera toujours une loi de la couleur, et non une loi du mouvement, n, de tout autre phénomène. Et celte observation ne s applique pas à la couleur seulement, comparée avec les autres classes de sensations ; elle s'applique à chaque couleur particulière comparée avec les autres. La couleur blanche ne saurait être expliquée exclusivement par les lois de la production de la couleur rouge. En essayant de l'expliquer, on ne peut manquer d'introduire, comme un élément de l'explication, la proposition que tel ou tel antécédent produit la sensation du blanc.
La limite idéale de l'explication des phénomènes naturels (vers laquelle, comme vers toutes les limites idéales or. marche constamment sans espérer l'atteindre jamais) serait de montrer que chaque variété distincte de sensations ou autres états de conscience a une cause propre et uniquede faire voir, par exemple, que lorsque nous percevons une couleur blanche, il existe quelque condition ou assemblage de conditions dont la présence constante produit touiours en nous cette sensation. Dés qu'il y a plusieurs modes connus de production d'un phénomène (plusieurs substances ditlerentes, par exemple, ayant la propriété de la blancheur et n ayant pas d'autre point de ressemblance), il n'est pa' impossible qu'un de ces modes soit réductible à un autre ou qu'ils puissent être ramenés tous à un mode général en ' core inconnu. Mais quand les modes de production sont ré duits à un seul, on ne peut aller plus loin en simplification 11 se peut, après tout, que ce mode unique ne soit pas lé mode ultime; il peut y avoir d'autres anneaux à découvrir entre la cause supposée et l'effet; mais nous ne pouvons jamais résoudre la loi connue que par l'introduction de
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quelque autre loi jusque-là inconnue ; ce qui ne diminue pas le nombre des lois primitives.
Dans quels cas, donc, Fexplication des phénomènes par la réduction des lois complexes en lois plus générales et plus simples a-t-elle le mieux réussi? Jusquici c'est surtout dans les cas de propagation des phénomènes dans l'espace ; et d'abord et principalement pour le plus important et le plus étendu des faits de cet ordre, le mouvement. Or, c'est là précisément ce que les principes exposés ici pouvaient faire prévoir. Non-seulement le mouvement est un des phénomènes les plus universels ; il est aussi (comme on doit s'y attendre par cela même) un de ceux qui, du moins en apparence, se produisent de plus de manières. Mais le phénomène en soi est toujours le même pour nos sensations, sauf le degré. Les différences de durée, de vitesse, ne sont évidemment que des différences de degré; et les différences de direction, qui seules sembleraient être des différences de qualité, disparaissent entièrement par un changement de position de l'observateur; de sorte que le même mouvement nous semble, suivant notre position, avoir lieu dans toutes les directions, et les mouvements de directions différentes avoir lieu dans la même. En outre, le mouvement en ligne droite et celui en ligne courbe ne se distinguent qu'en ce que l'un continue dans la même direction, tandis que l'autre change de direction à chaque instant. Par conséquent, suivant les principes que j'ai établis, il n'y a rien d'absurde dans la supposition que tout mouvement peut être produit d'une seule et même manière, par une cause de même nature. Aussi les plus grands progrès en physique ont consisté à résoudre une loi de production de mouvement observée en des lois d'autres modes de production, ou les lois de plusieurs de ces modes en un mode plus général ; comme lorsque la chute des corps sur la terre et les mouvements des planètes furent rangés sous la loi unique de l'attraction mutuelle de toutes les particules de la matière ; lorsque les mouvements qu'on disait produits par le magnétisme ont été rattachés àl'élec-
tricité ; lorsqu'on a reconnu que les mouvements latéraux ou même de bas en haut des fluides étaient produits par la pesanteur, etc., etc. Une foule de causes distinctes de mouvement n'ont pu encore être ramenées à une cause supérieure, comme la gravitation, la chaleur, l'électricité, l'action chimique, l'action nerveuse, et autres semblables. Mais que les savants de la génération actuelle parviennent ou non à réduire ces divers modes de production du mouvement à un mode unique, la poursuite de ce résultat est parfaitement légitime; car quoique ces différentes causes excitent des sensations intrinsèquement différentes et ne puissent pas, par conséquent, être ramenées l'une à l'autre ; en tant cependant qu'elles produisent toutes du mouvement, il serait très-possible que l'antécédent immédiat du mouvement fût le même dans tous ces cas; et il n'est pas, non plus, impossible que ces diverses causes aient toutes pour antécédent immédiat des modes du mouvement moléculaire.
Il n'est pas besoin d>phquer ces principes à d'autres exemples, tels que la propagation de la lumière, du son, de la chaleur, de l'électricité, etc., à travers Tespace, ou aux phénomènes susceptibles d'être expliqués par la réduction de leurs lois propres à des lois plus générales. INous en avons dit assez pour faire bien comprendre la différence de ce mode d'exphcation et de réduction des lois, qui est chimérique, de celui dont l'accomplissement est le but suprême de la science , et pour montrer en quelle espèce d'éléments la réduction doit être effectuée, quand elle peut l'être.
§ 3. — Cependant, comme, dans une vraie méthode de philosopher, il n'y a pas un principe qui n'ait besoin d'être garanti contre des erreurs provenant de deux côtés, je placerai ici un caveat à l'encontre d'une autre méprise d une nature directement opposée à la précédente. M. Comte, entre autres occasions dans lesquelles il condamne avec une certaine àpreté toute tentative d'expliquer les phénomènes qui sont a évidemment primordiaux » (ce qui veut dira, sans doute, seulement que chaque phénomène particulier doit
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avoir une loi particulière et, par conséquent, être inexplicable) ; déclare « essentiellement illusoire •-> l'idée de trouver l'explication de la couleur propre à chaque substance. « Personne aujourd'hui, dit-il, n'essaye d'expliquer la pesanteur spécifique particulière de chaque substance ou de chaque structure. Pourquoi en serait-il autrement de la couleur spécifique, dont la notion n'est certainement pas moins primordiale (1)?»
Quoique, comme il le remarque ailleurs, une couleur doive rester toujours autre chose que le poids ou le son, les variétés de couleur pourraient néanmoins correspondre à des variétés données de poids ou de son, ou de quelque autre phénomène aussi différent de ces derniers que ceux-ci le sont de la couleur. Ce qu'est une chose est une question ; et ce dont elle dépend en est une autre; et, bien que la détermination des conditions d'un phénomène élémentaire ne fasse pas mieux connaître sa nature intime, ce n'est pas une raison pour interdire la recherche de ces conditions. Si elle n'était pas légitime pour les couleurs, elle ne le serait pas davantage pour les différences de son, qu'on sait cependant être immédiatement précédées et causées par les variétés des vibrations des corps élastiques, quofque bien certainement le son en lui-même soit aussi différent que l'est la couleur d'un mouvement, vibratoire ou autre, des particules de la matière. On pourrait ajouter que pour les couleurs il y a de forts indices positifs qu'elles ne sont pas des propriétés absolues des diverses substances, et qu'elles dépendent de conditions susceptibles d'être réalisées pour toutes les substances, puisqu'il n'y a pas de substance qui ne puisse, suivant l'espèce de lumière projetée sur elle, prendre la couleur qu'on veut, et puisque tout changement dans le mode d'agrégation des molécules d'un corps est accompagné de modifications dans sa couleur et, généralement, dans ses
propriétés optiques.
La recherche d'une explication des couleurs parles vibra-
(1) Cours de philOi>ophie positive, t. II, p- 056.
tions d'un lluide n'est donc pas anliphilosophique en ellemême; son défaut réel est que l'exislence de ce fluide et de son mouvement vibratoire n'est pas prouvée, mais seulement supposée, sans raison autre que la facilité qu'elle semble donner pour l'explication des pbénoménes. Et ceci nous conduit à l'importante question de l'usage propre des bypothéses scientifiques, sujet dont l'étroite liaison avec la question de l'explication des phénomènes et des limites nécessaires de cette explication n'a pas besoin d'être signalée,
S à. — Une hypothèse est une supposition qu^on fait (soit sans preuve actuelle, soit sur des preuves reconnues msuffîsantes) pour essayer d'en déduire des conclusions concordantes avec des faits réels, dans l'idée que si les conclusions auxquelles l'hypothèse conduit sont des vérités connues, l'hypothèse elle-même doit être vraie ou du moins vraisemblable. Si l'hypothèse se rapporte à la cause ou au mode de production d'un phénomène, elle servira, étant admise, à expliquer les faits susceptibles d'en Hre déduits; et cette explication est le but d'un grand nombre, smon de la plupart, des hypothèses. Puisque expliquer, au sens scientilique, signifie ramener une uniformité qui n'est pas une loi de causation aux lois de causation dont elle résuite, ou une loi complexe de causation aux lois plus simples et plus générales dont elle peut être inférée déductivement, on peut, s'il n'y a pas de loi connue qui remplisse cette conduion, en imaginer ou en feindre une qui y satisfasse ; et c'est là faire une hypothèse.
Une hypothèse étant une pure supposition, il n'y a d'autres limites pour les hypothèses que celles de l'imagination hu^ maine. Nous pouvons, s'il nous plaît, pour rendre compte d'un effet, imaginer une cause de nature tout à fait inconnue et agissant suivant une loi entièrement fictive. Mais comme une hypothèse de ce genre n'aurait pas la plausibililé de celles qui se rallient par analogie à des lois naturelles connues, et, comme, en outre, elle ne satisferait pas au besoin d'aider l'imagination à se représenter sous un jour
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familier un phénomène obscur (besoin pour lequel ces hypothèses arbitraires sont ordinairement inventées), il n'existe pas probablement dans l'histoire de la science une hypothèse dans laquelle l'agent lui-même et la loi de son action soient à la fois fictifs. Tantôt, en effet, le phénomène assigné comme cause est réel, et la loi suivant laquelle il agit purement supposée; tantôt la cause est fictive, mais est censée produire ses effets d'après des lois semblables à celles de quelque classe connue de phénomènes. On a un exemple de la première espèce d'hypothèses dans les diverses suppositions relatives à la loi de la force centrale planétaire, imaginées avant la découverte de la loi véritable (que cette force s'exerce en raison inverse du carré de la distance), loi qui fut elle-même établie par Newton, d'abord comme simple hypothèse, et vérifiée ensuite en prouvant qu'eUe conduisait déductivement aux lois de Kepler. Au second genre appartiennent les hypothèses comme les tourbillons de Descartes, qui étaient fictifs, mais étaient supposés obéir aux lois connues du mouvement rotatoire ; comme les deux théories rivales sur la nature de la lumière, dont l'une attribue les phénomènes à un fluide émis par les corps lumineux, et l'autre (plus généralement admise aujourd'hui) les rapporte à des mouvements vibratoires des particules d'un éther qui remplit tout l'espace. Il n'y a aucune preuve de l'existence de ces agents, si ce n'est que par leur moyen on exphque quelques phénomènes; mais ils sont supposes produire leurs eflets suivant des lois connues, les lois ordinaires du mouvement continu, dans une des théories, et dans l'autre celles de la propagation des mouvements ondulatoires dans un fluide élastique.
On voit par ce qui précède que les hypothèses sont inventées pour hâter l'application de la Méthode Déductive. Or, pour découvrir la cause d'un phénomène par cette méthode, le procédé consiste en trois parties : l'Induction, le Raisonnement et la Vérification ; l'induction (qui peut, du reste, être suppléée par une déduction préalable) pour déterminer les lois des causes; le raisonnement pour calculer d'après
DES HYPOTHÈSES. g
ces lois comment les causes agiront dans la combinaison particulière connue du cas dont on s'occupe; la vérification, par la comparaison de l'eff'et calculé avec le phénomène actuel. Ces trois parties du procédé sont toutes indispensables. On les trouve toutes les trois dans la déduction qui prouve l'identité de la gravité et de la force centrale du système solaire. Premièrement, les mouvements de la lune prouvent que la terre l'attire avec une force agissant en raison inverse du carré de la distance. Ceci (bien que dépendant en partie de déductions antérieures) correspond au premier pas, purement inductif, du procédé, la constatation de la loi de la cause. Secondement, de cette loi et de la connaissance déjà acquise de la distance moyenne de la lune à la terre et de la quantité actuelle de son écartement de la tangente, on calcule la rapidité avec laquelle l'attraction de la terre ferait tomber la lune, si elle n'était pas plus influencée par des forces étrangères que ne le sont les corps terrestres. C'est là le second pas, le Raisonnement. Finalement, la vitesse calculée étant comparée avec la vitesse observée delà chute des graves parla pesanteur (seize pieds dans la première seconde, quarante-huit dans la deuxième, et ainsi de suite dans le rapport des nombres impairs 1, 3, 5), les deux quantités sont trouvées égales. L'ordre dans lequel ces pas successifs sont ICI présentés n'est pas celui de leur découverte; mais c'est leur vrai ordre logique, comme parties de la preuve que l'attraction de la terre qui cause le mouvement de la lune cause aussi la chute des corps graves sur la terre; preuve qui se trouve ainsi complétée de tout point.
Maintenant, la Méthode Hypothétique supprime la première de ces trois opérations (l'Induction constatant la loi), et se contente des deux autres (le Raisonnement et la Vérification). La loi dont on déduit des conséquences est supposée au lieu d'être prouvée.
Ce procédé peut évidemment être légitimé à une condition, à savoir que la nature du cas soit telle que l'opération hnale, la vérification, équivaudra à une induction complète. Si la loi hypothétiquement établie conduit à des résultats vrais,
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ce sera la preuve qu'elle est elle-même vraie, pourvu que le cas soit tel qu'une loi fausse ne puisse pas conduire aussi à un résultat vrai, et qu'aucune loi autre que la loi supposée ne conduise aux mêmes conclusions. Ei c'est ce qui se réalise souvent. C'est, par exemple, par cet emploi légitime de la méihode hypotliéticjue que, dans le spécimen complet de déduction qui\ient d'être cité, la prémisse majeure fondamentale du Raisonnement (la loi de la force attractive) a été établie. Newton commença par la supposition que la force qui à chaque instant détourne une planète de sa route rectiligne et lui fait décrire une courbe autour du soleil, est une force tendant directement vers le soleil. 11 prouva ensuite que si c'est ainsi, la planète devra décrire, comme, en fait, on sait, par la première loi de Kepler, qu'elle décrit des aires égales en des temps égaux. Étant ainsi constaté qu'aucune autre hypothèse ne s'accorderait avec les faits, la supposition fut prouvée. L'hypothèse devint une vérité inductive. Ce procédé hypothétique par lequel Newton détermina la direction de la force qui détourne les planètes de la droite, lui servit encore pour établir la loi de variation dans la quantité de celte force. Il supposa que la force varie en raison inverse du carré de la distance; il montra ensuite que les deux autres lois de Kepler se déduisaient de cette supposition, et, enfin, que toute autre loi de variation donnerait des résultais inconciliables avec ces lois, et, par conséquent, avec les mouvements réels des planètes dont les lois de Kepler étaient indubitablement l'expression exacte.
J'ai dit que dans ce cas la vérification remplit les conditions d'une induction ; mais de quelle espèce d'induction? Tout bien examiné, on trouvera qu'elle est conforme au canon de la Méthode de Différence. Elle fournit les deux cas, ABC, abc, etBC, ôc A représente la force centrale; ABC les planètes, plifs une force centrale ; BC les planètes sans la force centrale. Les planètes avec la force centrale donnent a , des aires proportionnelles aux temps. Les planètes sans la force centrale donnent bc (un ensemble de mouvements) sans a ou avec quelque chose autre que a. C'est là la Méthode de Dif-
férence dans toute sa rigueur. Il est vrai que les deux cas requis par la méthode sont obtenus, non par l'expérience^ mais par une déduction antérieure. Mais cela est ici indifférent. La nature de la preuve sur laquelle repose la certitude que ABC produira abc, et BC, bc seulement, importe peu; il suffît que cette certitude existe. Dans cette occasion, c'est le raisonnement qui fournit à Newton les cas mêmes qu'il aurait cherchés par l'expérimentation, si la nature des faits l'avait permis.
Il est donc très-possible, et, en fait, très-fréquent, que ce qui au début de la recherche était une hypothèse devienne avant qu'elle soit terminée une loi de la nature démontrée. Mais pour qu'il en soit ainsi, il faut être en état d'obtenir, soit [)ar déduction, soit par expérience, les deux cas que la Méthode de Différence exige. La possibilité de déduire de l'hypothèse les faits connus ne donne que le cas positif ABC, abc. Il est nécessaire aussi d'établir, comme fit Newton, le cas négatif BC, bc, en montrant qu'aucun antécédent, hormis celui admis par l'hypothèse, ne pouvait, en conjonction avec BC, produire a.
Maintenant, je pense que celte certitude ne peut pas êlie obtenue quand la cause hypothétiquement admise est une cause inconnue, et imaginée uniquement pour rendre compte de a. Lorsqu'il ne s'agit que de déterminer la loi précise d'une cause déjà constatée, ou bien de discerner l'agent particulier qui est en réalité la cause parmi plusieurs agents du même genre dont on sait qu'il fait partie, on peut obtenirle cas négatif. Bechercher, par exemple, quelest, parmi les corps du système solaire, celui qui, par son attraction, cause telle irrégularité dans l'orbite ou le temps périodique d'un satellite ou d'une comète, serait un cas de ce dernier genre. Celui de Newton était du premier. Si Ton n'avait pas su que le mouvement en ligne droite des planètes était empêché par une force tendant vers l'intérieur de leur orbite; ou s'il n'avait pas été reconnu que cette force augmentait dans une proportion quelconque quand la dislance diminuait, et diminuai? quand le distance augmentait, Fargu-
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ment de Newton n'aurait pas prouvé sa conclusion. Mais ces faits étant déjà certains, le champ des suppositions admissibles se trouvait limité aux diverses directions possibles d'une ligne, et aux différents rapports numériques possibles entre les variations delà distance et les variations de la force attractive ; et il était facile de prouver que ces différentes suppositions ne conduisaient pas à des conséquences identiques. D'après cela Newton n'aurait pas pu accomplir sa seconde grande œuvre scientifique, — l'identification de la pesanteur terrestre avec la force centrale du système solaire, — par cette méthode hypothétique. La loi de l'attraction de la lune une fois prouvée par les données de la lune elle-même, et la même loi se trouvant d'accord avec les phénomènes de la gravité terrestre, Newton était autorisé à la considérer aussi comme la loi de ces phénomènes ; mais, sans les données lunaires, il n'aurait pas pu supposer que la lune était attirée vers la terre avec une force agissant en raison inverse du carré de la distance, simplement parce que ce rapport l'aurait mis à même d'expliquer la pesanteur terrestre ; car il lui eût été impossible de prouver que la loi observée de la chute des graves sur la terre ne pouvait résulter que d'une force s'étendant jusqu'à la lune et proportionnelle au carré inverse de la distance, et non d'une autre.
C'est donc une condition d'une hypothèse vraiment scientifique qu'elle ne soit pas destinée à rester toujours hypothèse, et qu'elle soit susceptible d'être confirmée ou infirmée par sa confrontation avec les faits observés. Cette condition est remplie lorsqu'il est déjà établi que feff'et dépend de la cause supposée, et que l'hypothèse ne se rapporte qu'au mode précis de la dépendance, à la loi de la variation de l'effet, conforme aux variations dans la quantité ou dans les rapports de la cause. De ce genre sont les hypothèses qui ne supposent rien quant à la cause et ne se rapportent qu'à la loi de correspondance entre les faits qui s'accompagnent réciproque, ment dans leurs variations, bien qu'il puisse n'y avoir pas de rapport de cause et effet entre eux. Telles étaient les diverses fausses hypothèses de Kepler sur la loi de la réfraction delà
lumière. On savait que la direction de la ligne de réfraction varie avec les changements de direction de la ligne d'incidence, mais on ne savait pas comment, c'est-à-dire, à quels changements de l'une correspondaient les changements de l'autre. Dans ce cas, toute loi autre que la véritable aurait conduit à de faux résultats. Enfin, on peut joindre à cette classe d'hypothèses tous les modes hypothétiques de se représenter ou de décrire les phénomènes; comme l'hypothèse des anciens astronomes que les corps célestes se meuvent dans des cercles, et les hypothèses secondaires des excentriques, des déférents, des épicycles ; les dix-neuf hypothèses sur la forme des orbites planétaires successivement imaginées et abandonnées par Kepler, et même la théorie à laquelle il s'arrêta à la fin que les orbites sont des elhpses, qui n'était qu'une hypothèse comme les autres tant qu'elle n'était pas vérifiée par les faits.
Dans tous ces cas, la vérification est preuve. Si la supposition s'accorde avec les phénomènes, elle n'a pas besoin d'autre confirmation. Mais, pour que cela ait lieu, il faut, selon moi, que lorsque l'hypothèse se rapporte à la causation, la cause supposée soit, non-seulement un phénomène réel, quelque chose existant dans la nature, mais encore qu'on sache déjà qu'elle exerce ou est capable d'exercer quelque influence sur l'effet. Sans cela, la possibilité de déduire de l'hypothèse les phénomènes réels n'est pas une preuve de sa vérité.
N'est-il donc jamais permis, dans une hypothèse scienti^^ fique, de supposer une cause, mais seulement d'assigner une loi supposée à une cause connue? Je ne dis pas cela. Je dis seulement que c'est dans ce dernier cas seul que 1 hypothèse peut être admise pour vraie par cela qu'elle explique les phénomènes. Dans le premier cas, elle ne sert qu^à indiquer une voie d'investigation qui peut conduire à l'acquisition d'une vraie preuve. A cette fin, il est indispensable, comme f ajustementremarqué M. Aug. Comte, que la cause suggérée par l'hypothèse soit susceptible d'être prouvée par d'autres raisons. C'est là, ce semble, la signification philosophique de
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la maxime de Newton, si souvent citée, que la cause assignée à un phénomène ne doit pas seulement être telle qu'en l'admettant elle expliquerait les phénomènes, mais qu'elle doit en outre être une teracausa.. Newton, du reste, ne dit nulle part explicitement ce qu'il entendait par une vera causa, et le docteur Whewell, qui n'admet pas celte restriction à la liberté de faire des hypothèses, n'a pas de peine à montrer (1) que son idée n'était ni précise, ni conséquente, et que sa théorie optique était un exemple frappant de la violation de sa propre règle. Il n'est certainement pas nécessaire que la cause assignée soit une cause déjà connue ; car, comment pourrions-nous alors découvrir une cause nouvelle ? Ce qu'il y a de vrai dans la maxime, c'est que la cause, bien qu'inconnue jusque-là, doit être susceptible d'être connue plus tard, que son existence puisse être dévoilée, et sa liaison avec l'effet qu'on lui attribue confirmée par des -preuves indépendantes. L'hypothèse, en suggérant des observations et des expériences, nous met sur la voie de celte preuve indépendante quand elle est réellement accessible, et, jusqu'à ce qu'elle soit acquise, l'hypothèse n'est rien de plus qu'une conjecture.
§ 5.— Cependant, il faut le reconnaître, ce rôle des hypothèses est absolument indispensable dans la science. Lorsque Newton disait : hypothèses non fingo, il ne voulait pas dire qu'il renonçait lui-même à faciliter sa recherche en supposant par avance ce qu'il espérait être en mesure de prouver à la fin. Sans ces suppositions, la science ne serait jamais arrivée où elle est; ce sont des pas nécessaires dans la marche vers quelque chose de plus certain ; et presque tout ce qui est maintenant théorie fut d'abord hypothèse. Même dans la science purement expérimentale, il faut quelque ouverture pour faire une expérience plutôt qu'une autre; et bien que, absolument parlant, il fût possible que toutes les expériences eussent été entreprises uniquement en vue
a) PhiiosopAie rie la découverte, p. 185 et suiv.
de constater ce qui arriverait en telles ou (elles circonstances sans aucune conjecture sur le résultat, cependant, en fait' les opérations si laborieuses, si délicates, et souvent si ennuyeuses et fatigantes, qui ont jeté le plus de lumière sur la conslilution générale de la nature, n'auraient probablement ete entreprises ni parles hommes qui s'v livrèrent ni au temps où elles ont été faites, si l'on n'avai"l pas cru pouvoir par leur moyen, décider de la vérité ou de la fausseté dé quelque Ihéone mise en avant, mais non prouvée. Or s'il en est ainsi pour les recherches purement expérimentales à plus forte raison la conversion des vérités expérimentales' en ventes déductives n'aurait pu se passer du secours temporaire des hypothèses. Ce n'est nécessairement qu'en tâtonnant qu'on peut entreprendre de mettre de l'ordre dans un assemblage compliqué et, à première vue, confus de phénomènes. On commence parfaire une supposition', souvent lausse, pour voir quelles conséquences s'ensuivraient • et en observant en quoi elles différent des phénomènes réels on est averti des corrections à faire à l'hvpothése. La su..position la plus simple qui s'accorde avec les faits les plus apparents est la meilleure pour commencer, parce que ses conséquences sont faciles à déterminer. Cette hypothèse brute est alors corrigée grossièrement, et l'on répète l'opération. La comparaison des conséquences déductibles de l'Iiypothèse rectifiée avec les faits observés suggère encore une correctio.i, jusqu'à ce qu'enfin les résultats déduits cadrent avec les phénomènes. « Un fait est encore mal saisi une loi est inconnue; nous bâtissons une hypothèse aussi bien ajustée que possible à l'ensemble des données que nous possédons; et la science, mise ainsi à même de se mouvoir librement, finit toujours par conduire à de nouvelles conséquences observables, qui confirmeront ou infirmeront décidément la première supposition » ni l'induction ni la déduction ne nous feraient comprendre même les phénomènes les plus simples « si nous ne commencions pas par anticiper sur les résultats, en faisant une supposition provisoire, toute conjecturale d'abord, relativement à quelques-unes dés no-
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tionsmêmes quiconstituentl'objet final de la recherche (1) » . Observons la manière dont nous-mêmes démêlons une masse de circonstances compliquées; comment, par exemple, nous dégageons la vérité historique d'un événement des récits confus d'un ou de plusieurs témoins. Nous remarquerons que nous ne rassemblons pas tout à la fois dans notre esprit les divers éléments d'information et n'essayons pas de les combiner en masse. Nous improvisons, d'après un petit nombre de particularités, une théorie grossière delà manière dont les faits ont eu lieu, et nous passons ensuite aux autres témoignages un par un, pour voir s'ils peuvent se concilier avec la théorie provisoire ou quelles modifications il faudrait faire à cette théorie pour qu'elle cadre avec. De cette manière, qu'on a justement comparée aux Méthodes d'approximation des mathématiciens, on arrive par des hypothèses à des conclusions qui ne sont pas hypothétiques (2).
Il) PhiiosopWe positive, II, p. 434.
0 On a justement cité comme exemple d'une hjpothèse légitime au lilre ici indiqué celle de Broussais qui, partant du principe très-rationnel que toute maladie' doit commencer sur un point déterminé de l'organisme, suppose hardiment que certaines fièvres, qu'on appelait, ne connaissant pas leur localisation constitutionnelles, avaient leur origine dans la membrane muqueuse du canal intestinal. La supposition était fausse, comme c'est aujourd'hui reconnu généralement • mais il était autorisé à la faire, puisqu'on endéduisant les conséquences et les comparant avec les phénomènes de ces maladies, il était certain de vérifier son hypothèse et de la rejeter si elle était mal fondée, et pouvait espérer que la comparaison l'aiderait beaucoup à en trouver une autre plus conforme
aux phénomènes. .
La doctrine, universellement admise aujourd'hui, que la terre est un aimant naturel, fut originairement une hypothèse du célèbre Gilbert.
Une autre hypothèse dont la légilimité ne saurait être contestée et qui est de nature à éclairer la route de la recherche est celle, récemment proposée par nuelques écrivains, que le cerveau est une pile voltaïque et que chacune de ses pulsations est une décharge d'électricité. On a remarqué que la sensation produite sur la main par le battement du cerveau ressemble extrêmement a un choc électrique. L'hypothèse, suivie dans ses conséquences, pourrait fournir une explication plausible de plusieurs laits physiologiques; et rien, en outre, n'emnèche d'espérer qu'on arrivera un jour à connaître assez bien les conditions des phénomènes voltaïques pour rendre l'hypothèse vérifiable par l'observation et
.•expérimentation.
U localisation dans différentes régions du cerveau des organes des facultés
§ 6.- II est parfaitement dans l'esprit de la méthode d'étabhr ainsi provisoirement, non-seulement une hypothèse relative a la loi de ce qui est déjà reconnu être îa c u,e mais encore une hypothèse sur la cause elle-même. Il e!l permis, .1 est utile, et parfois même nécessaire, de commencer par se demander quelle cause peut avoir produit tel effet, pour savoir dans quelle direction il faut chercher la preuve qu elle l'a produit. Les tourbillons de Descartes auraient ete une hypothèse parfaitement légitime, s'il eût été possible, par un mode d'exploration qu'on pût espérer posséder un jour, de soumettre la réalité des tourbillons au témoignage décisif de l'observation. L'hypothèse était vicieuse, simplement parce qu'elle ne pouvait conduire à aucune recherche propre à convertir la suppo.sition en un fait
mentales et des penchants était une hypothèse scientifique légitime- et il n'y vait pas a reprocher à son premier auteur d'avoir souvent procédé d'une „" niere extrêmement légère dans une opération qui ne pouvait être qu'un sa • quoique on puisse regretter que des ma.ériaux tout au plus suffisants po ; «ne grossière ébauche d'hypothèse aient été hâtivement façonnés ar successeurs en un vain simulacre de science. S'il existe réellement une co n xion entre l'échelle des qualités intellectuelles et morales et des deg ésdive s de comp, cation dans le système cérébral, il n'y avait guère rien de m eux pour mettre en lumière la nature de cette connexion, que de forger en dZant une hypothèse semblable à celle de Gall. Mais la vérification d'une eUe 0 nese est, par la nature par.iculière des phénomènes, entouréede dinL
surmolte;"" "^'" ""' """ " ''' """^"'^ ^"'"P-""-' «' -- -core
un tirr'""' 'f""""" "' "• """'" ^"^ ''«"^""' "^^ Espèces est encore
exemple irréprochable d'une hypothèse légi.ime. Ce qu'il appelle ..la sélec-
■on naturelle, . n'est pas seulement une vera causa; c'est u,e cause cap b e
In est p,„3te d accuser, comme on l'a ftit, M. Darwin de violer les règles
rreuve. M. Dar«,n n a jamais prétendu que sa théorie était prouvée. Il n'était as ne par les Règles de l'Induction, mais par celles de l'Hypo hèse ; et 1 let rarement été plus complètement observées. ,1 a ouvert une voil de rede -
une Ir 7""""^' """' """""^ "' P^"' '''''" '"^ ^«^•"'^'- Et n'est-ce
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tout le monde, de la rejeter immédiatement, même comme simple conjecture '
^g DE L'INDUCTION.
réel. Elle courait le risque d'èlre inOrmce, soit par quelque défaut de correspondance avec les phénomènes qu elle devait expliquer, soit (comme cela arriva en elïet) par l'intervention de quelque fait étranger. « Le fait du libre passage des comètes dans les régions du ciel où auraient été des tourbillons donna la conviction que ces tourbillons n'existaient pas (1). » Mais l'hypothèse eût encore été fausse, quand même on n'aurait pas pu trouver une preuve directe, comme celle-ci, de sa fausseté. La preuve directe de sa vérité était impossible.
L'hypothèse d'un éther lumineux, aujourd'hui dominante
et qui sous d'autres rapports n'est pas sans analogie avec celle de Descartes, n'offre pas une absolue impossibilité de preuve directe. 11 est bien connu que la différence entre les temps calculés et les temps observés du retour périodique de la comète de Encke avait fait conjecturer qu'un milieu capable de résister au mouvement remplissait l'espace. Si cette supposition était confirmée dans le cours des siècles par l'accumulation de cas semblables de variation dans les autres corps du système solaire, l'éther lumineux se rapprocherait considérablement du caractère de vera causa, puisque l'existence d'un grand agent cosmique possédant quelque-uns des attributs assignés par l'hypothèse serait confirmée ; bien qu'il restât encore beaucoup de difficultés, et que même l'identification de l'éther avec le milieu résistant en fil, ce me semble, naître de nouvelles. Quant à préprésent celte hypothèse ne peut être prise que pour une conjecture. L'existence de l'éther repose toujours sur la possibUilé de déduire de ses lois supposées un nombre considérable des phénomènes de la lumière ; et cette espèce de preuve ne peut, à mon sens, être considérée comme concluante, parce qu'on ne peut pas avoir l'assurance que si l'hypothèse était fausse elle conduirait à des résultats contraires aux faits réels.
En conséquence, les penseurs un peu circonspects s'accor-
(1) Whewell, PhHos» de la ciecouv., p. 275-6.
dent à dire qu'une hypothèse de ce genre ne doit pas cire jugée probable par cela seulement qu'elle rend compte de ous les phénomènes connus, car c'est là une condition à laquelle souvent deux hypolhèses contraires satisfont également et û y en a probablement mille autres tout aussi possibles, ma.s que, faute d'analogie avec notre expérience notre espnt ne saurait concevoir. Cependant, on semile cro rc qu une hypothèse de cette nature mérite d'èlre plus favorablement accueillie lorsque, tout en rendant coni-te des Ss
h rS- r " ,?™''"^^» '"é'^c '«'"PS à l'anticipation et à la prédiction d'autres faits que l'expérience a ensuite vérifies; comme la théorie des ondulations qui suggéra la prévision, reahsee ensuite expérimentalement, que deux râlons lumineux peuvent se rencontrer de telle sorte que eur rencontre produit l'obscurité. Ces prévisions et leu' accomplissement sont, assurément, faits pour impressionner les personnes étrangères à ces matières, dont la foi à la science ne se fonde que sur ces sortes de coïncidences entre les prédictions et l'événement; mais il est étrange que des hommes de science y attachent tant d'importance. Si les lois de la propagation de la lumière concordent avec celles des Vibrations d'un fluide élastique en assez de points pour qt 1 hypothèse soit l'expression exacte de tous les phénomène, connus ou du plus grand nombre, il n'y a rien d'étonnan; qu elles concordent encore en ce point-là. Ces coïncidences se produiraient cent fois qu'elles ne prouveraient pas la réalité de lether. 11 ne s'ensuivrait pas que les phénomènes som les résultats des lois des lluides élastiques, mais tout au plus quils sont régis par des lois partiellement identiques ce qui, remarquons-le, est déjà rendu certain par cela seul 'que 1 hypothèse en question est soutenable un moment (1) On peut, même avec le peu que i.'ous savons de la nature, citer
(1) Co qui aie plus conlribué à accréditer l'hjpoU,èse d'un milieu physique pour la tra„sm.ss>on de la lumière, c'est le fait certain q„e la lumière!'
e qu. ne peut pas être prouvé de la gravi.alion) ; que sa communication ne! P .ns.antanee,mais exige ^u temps, cl qu'elle est interceptée (ce quinze pas a la grav..at.ou) par l'interposition des eorp. Ce sent ,à autant l'aua og
DE L'INDI'CTION.
des c.s où des agents que nous sommes fondés à considérer c m^eradicalement distincts produisent leurs elîets, en tout ou en partie, suivant des lois identiques. Lalo. par exemple, du carré inverse de la distance est la mesure de rmtens.t non-seulement de la gravitation, mais aussi (à ce qu on cro. ) Seklumière et de la chaleur irradiant dun centre. Cependant personne ne prend cette identité pour une preuve que ces tro.» Lpcesdephénomènessontproduitsparlemêmemecanisme
D après le docteur Whe^veU la coïncidence des résulta s prédits avec les faits observés est une preuve décisive de la verit de Vhvpolhése. « Si, dit-il, en copiant une ongue de lettîes, dont les six dernières sont cachées, je devine celles-ci, comme on le vérifie en les découvrant, c est Sablent parce q«e j'ai trouvé le -s de r.nscnpt.n Dire qu'il n'est pas étonnant qu'avant copie tout ce que je pouvais voir, j'aie deviné ce que je ne voyais pas, serait ab"ùrde sil'Jne suppose pas ce fondement à ma conjectur"(l) » Si quelqu'un en examinant la plus grande partie d'un longue inscription peut interpréter les caractères de manière qu'elle présente un sens raisonnable dans une langue connue, c'est une forte présomption que son interprl tion est exacte ; mais je ne pense pas que cette prefomplion soit beaucoup augmentée par la circonslanc qu?a deviné quelques lettres sans les voir; car .peu Tés-bien se faire ( lorsque la nature du cas exclut le hasarda que, même erronée, une interprétation qui s accoTderait av-ec toutes les parties visibles de l'inscription s'accordât aussi avec le restant ; comme il arriverait, par exemple, si l'inscription avait été à dessein composée de façon à admettre un double sens. Je suppose ici que es caractères visibles présentent une coïncidence trop grande pour être attribuée au hasard ; car autrement l'exemple ne vaudrait rien. Personne ne suppose que l'accord des phénomènes
de ces phénomènes avec ceux du mouvement mécanique d'une malière solide ou fluide. Mais nous ne sommes pas en droit d'affirmer ,ue le mouvement mécanique est la seule force de la nalure qui possède ces attributs. (1) Phiios. de la découverte, p. 274.
OES MYPOi'HESKS. „,
de la lumière avec la théorie des ondulations est purement Jortuit. Il doit résulter de l'identité réelle de quelqu'une des lois des ondulations avec quelqu'une des lois de la lumièreet .SI cette identité existe, il est raisonnable d'admettre que ses conséquences ne se bornent pas aux phénomènes qui suggérèrent d'abord l'identification, ni même à ces phénomènes tels qu'ils étaient connus alors. Mais, de ce que quelques-unes des lois concordent avec celles des ondulations il ne s'ensuit pas qu'il y ait en réalité des ondulations * pas plus que de ce que quelques lois (quoique en moindre nombre) s'accordent avec celles de l'émission de particules Il ne s'ensuit qu'il y a en réalité émission de particules. Bien plus, l'hypothèse ondulatoire ne rend pas compte de tous les phénomènes de la lumière. Les couleurs naturelles des corps, la composition des rayons solaires, l'absorption de la lumière, son action chimique et vitale, l'hypothèse laisse tous ces faits dans le mystère où elle les a trouvés ; et quelques-uns même sont, du moins en apparence, plus concihables avec la théorie de l'émission qu'avec celle d'ioung et de FresneL Qui sait si une troisième hypothèse qui embrasserait tous les phénomènes, ne laissera pas un jour aussi en arrière la théorie des ondulations que celle-ci a laisse la théorie de Newton et de ses successeurs?
A cette assertion que la condition d'expliquer tous les phénomènes connus est souvent remplie également par deux hypothèses différentes, le docteur Whewell répond qu'il « ne connaît dans l'histoire de la science aucun exemple de cela dans les cas où il s'agit de phénomènes quelque peu nombreux et compHqués ». Une pareille affirmation d'un écrivain connaissant si bien l'histoire de la science aurait beaucoup d'autorité, s'il n'avait pas pris lui-même la peine quelques pages avant, de la réfuter, en soutenant que même les hypothèses scientifiques reconnues fausses auraient pu toujours ou presque toujours être modifiées de manière à représenter exactement les phénomènes. L'hvpothése des tourbillons, nous dit-il, fut, par une modification ultérieure, rendue conforme dans ses résultats à la théorie de Newton^
DE L'INDUCTION
et aux faits. Sans doute les tourbillons ne rendaient pas compte de tous les phénomènes que la théorie Ne^vtonienne expliquait, comme la précossion des équinoxes ; mais ce phénomène n'était, ni pour un parti ni pour l'autre, un de ceux qu'il fallait expliquer. Mais quant aux faits qu'ils avaient en vue, nous devons croire, sur l'autorité du docteur Whewell, qu'ils s'accordaient toul aussi bien avec l'hypothèse cartésienne perfectionnée qu'avec celle de Newton. Mais je ne vois pas qu'il faille accepter une hypothèse par cette seule raison qu'on n'en peut pas imaginer d'autre pour expliquer les faits. Rien n'oblige à supposer que la vraie expHcation pût être trouvée d'après les seules données de notre expérience actuelle. Les vibrations d'un tluide élastique peuvent bien être le seul des agents naturels connus dont les lois sont complètement semblables à celles de la lumière ; mais on ne peut pas affirmer qu'il n'y a pas quelque cause inconnue, autre qu'un éther élastique rempHssant tout l'espace, capable de produire des effets identiques sous certains rapports avec ceux qui résulteraient des ondulations de cet éther. Admettre qu'une telle cause ne peut pas exister me semble au suprême degré une supposition gratuite.
Jen'entendspas,du resle, condamner ceux qui s'appliquent à développer en détail ces sortes d'hypothèses. Il est utile de rechercher quels sont, parmi les phénomènes connus, ceux dont les lois ont plus ou moins d'analogie avec les lois des phénomènes qu'on étudie, puisque cette investigation peut (comme cela est arrivé dans le cas de l'éther) suggérer des expériences propres à faire voir si l'analogie déjà reconnue sur tant de points ne s'étend pas encore plus loin. Mais s'imaginer sérieusement qu'on peut ainsi décider si l'hypothèse d'un fluide élastique, d'un éther ou autre chose semblable, est vraie; se ligurer pouvoir acquérir la certitude que les phénomènes sont produits de cette manière et non autrement, me paraît, je l'avoue, n'être pas au niveau de l'idée plus juste qu'on a aujourd'hui des méthodes scientifiques. Et au risque d'être accusé de man-
quer de modestie, je ne peux m'empêcher d'exprimer ma surprise qu'un philosophe de tant de talent et de savoir que le docteur Whewell ait écrit un traité spécial sur la philosopluc de l'induction, dans lequel il ne reconnaît absolument pas d'autre mode d'induction que celui qui consiste à imaginer hypothèse sur hypothèse jusqu'à ce qu'il s'en trouve une qui rende compte des phénomènes, laquelle doit être réputée vraie, sous la seule réserve que si, après un nouvel examen, elle paraissait supposer plus qu'il n'est nécessaire pour expliquer les phénomènes, ce surplus de suppositions serait retranché; et cela sans distinction des cas où l'on peut savoir d'avance que deux hypothèses différentes ne pourraient pas conduire au même résultat et de ceux où le nombre des suppositions également concihables avec les phénomènes peut être infini (1).
§ 7. — Avant de laisser la question des hypothèses je dois me défendre de vouloir, comme il pourrait sembler, déprécier la valeur scientifique de plusieurs branches de la phy-
(i) Dans la dernière version de sa théorie {Philosophie de la découverte, p. 331), le docteur Whewell fait au sujet de la lumière une concession qui! rapprochée du reste de sa doctrine, ne me semble pas, à vrai dire, très-intelligible, mais qui tendrait à nous mettre d'accord. Il soutient, contre sir W. Hamilton, que toute matière a du poids. Sir W. Hamilton cite en preuve du contraire l'éther luminifère et les fluides calorique et électrique, auxquels on ne peut, dit-il, ni ôter le caractère de substances, ni accorder la pesanteur ; « à quoi jj réponds, continueledocteur Whewell, que c'est précisément parce que je ne peux pas attribuer du poids à ces agents, que je leur retire le caractère de substances. Ce ne sont pas des substances ; ce sont des forces (a^rendes). C'est improprement qu'on appelle ces Impondérables des Fluides Impondérables. C'est là ce que je crois avoir prouvé. » On ne saurait parler plus philosophiquement. Mais si l'éther luminifère n'est pas matière, et pas matière fluide, que si^ifient ses ondulations ? Une force peut elle onduler ? Peut-il y avoir un mouvement de va-et-vient de ses particules ? et toute la théorie mathématique des ondulations n'impliquet-elle pas qu'elle est matérielle? Cette théorie n'est-elle pas une déduction des propriétés connues des fluides élastiques ? Celle opinion du docteur Whewel rédui t les ondulations à une simple métaphore, et la théorie ondulatoire à cette proposition, que tout le monde admettra, que la transmission de la lumière se fait suivant des lois qui ofFrent une frappante conformité avec celles des ondulations.
DE L'iNDUCTION.
sique qui, quoique dans leur enfance, sont, selon moi, rigoureusement inductives. Il y a une grande différence entre inventer des agents pour expliquer des phénomènes, et essayer, d'après des lois connues, de conjecturer quelles collocations primitives des agents connus ont pu donner naissance aux faits existants. Cette dernière opération est une manière légitime d'inférer d'un effet observé l'existence dans le passé d'une cause semblable à celle qui le produit dans tous les cas où notre expérience actuelle nous fait connaître son origine. Tel est, par exemple, le but des recherches géologiques, qui ne sont ni plus chimériques, ni plus illogiques que les investigations judiciaires, dont Iç but est aussi de découvrir un événement passé par ceux de ses effets qui subsistent encore. De même qu'on peut reconnaître si un homme a été assassiné, ou s'il est mort de mort naturelle, d'après les indices fournis par le cadavre, par l'existence ou l'absence de traces d'une lutte sur le sol ou sur les objets à l'entour, par les taches de sang, l'empreinte des pas des meurtriers, etc.; allant ainsi de conclusions en conclusions, toujours fondées sur une induction positive, sans mélange aucun d'hypothèse; de même si l'on trouve à
Si le docteur Whewell est disposé à maintenir cette doctrine, je n'aurai plus à disputer avec lui sur ce point.
Depuis que ce chapitre a été écrit, Thypothèse de Téther a été notablement raffermie par son introduction dans la doctrine nouvelle de la Conservation de la Force, à laquelle elle fournit un mécanisme par lequel s'expliquerait la production, non-seulement de la lumière, mais encore de la chaleur et des autres agents dits impondérables. Je n'entreprendrai pas, dans la phase actuelle de cette grande théorie encore en voie de formation, de déterminer son rapport définitif avec l'hypothèse d'un fluide ; mais je pourrais dire que le point essentiel de cette doctrine, la convertibilité réciproque de ces grands agents cosmiques, est complètement indépendant des mouvements moléculaires qu'on imagine être les causes immédiates de leurs diverses manifestations et de leurs conversions les unes dans les autres. La première hypothèse n'entraîne pas nécessairement la seconde. J'avoue même que la théorie des vibrations de l'éther et des mouvements que ces vibrations communiqueraient aux molécules des corps solides me semble la partie la plus faible du nouveau système, et qu'elle tend à diminuer plutôt qu'à accroître la valeur de celles de ?es vues qui sont fondées sur une induction scientifique réelle.
la surface et dans les profondeurs de la terre des masses exactement semblables aux dépôts formés par les eaux ou aux résultats du refroidissement de matières ignées en fusion, on peut justement conclure que telle a été leur origine; et si les effets, bien que de même nature, existent s\ir une échelle infiniment plus grande que ceux qui se produisent maintenant, on peut rationnellement et sans hypothèse conclure, ou bien que les causes étaient primitivement d'une intensité beaucoup plus grande, ou bien qu'elles ont agi pendant un espace de temps énorme. Aucun géologue de quelque autorité, depuis l'avènement de l'école moderne, n'a prétendu aller plus loin.
Il arrive, sans doute, souvent, dans les recherches géologiques que, quoique les lois assignées aux phénomènes soient des lois connues, et que les agents soient des agents connus, on ne sait pas si, en fait, ces agents ont été présents dans tel cas particulier. Dans la théorie de l'origine ignée du trap et du granit, il n'y a pas de preuve directe que ces substances ont été soumises à l'action d'une chaleur violente. Mais il en est de même dans les recherches judiciaires qui procèdent sur des indices accidentels. On peut conclure qu'un homme a été tué, bien qu'il ne soit pas prouvé par un témoignage oculaire qu'un individu qui avait l'intention de le tuer se trouvait sur les Heux. Il suffit, en beaucoup de rencontres, qu'aucune autre cause connue n'ait pu produire les effets existants. La célèbre théorie de Laplace sur l'origine de la terre et des planètes a tout à fait le caractère inductif de la géologie moderne. Elle établit que l'atmosphère du soleil s'étendait originairement jusqu'aux limites actuelles du système solaire, et que par le refroidissement elle s'est condensée et réduite à ses dimensions actuelles. Or, comme d'après les principes généraux de la mécanique, la vitesse de rotation du soleil et de son atmosphère devait croître a mesure que le volume diminuait, la force centrifuge, accrue par la rapidité plus grande de la rotation, a surpassé l'action de la gravitation et a fait abandonner successivement au soleil des anneaux de matière vaporeuse qui, condensés
DE L'INDUCTION
à leur tour par le refroidissement, sont devenus les planètes. Cette théorie ne suppose ni substance inconnue, ni propriété ou loi inconnues d'une substance connue. Les lois connues de la matière autorisent à admettre qu'un corps qui, comme le soleil, dégage incessamment une si énorme quantité de chaleur, doit graduellement se refroidir, et qu à mesure qu'il se refroidit il doit se contracter. Si donc on cherche à déterminer l'état passé du soleil d'après son état actuel, il faut nécessairement supposer que son atmosphère s'étendait beaucoup plus loin qu'à présent et aussi loin qu'on trouve des effets semblables à ceux qu'elle devait laisser en arrière en se retirant. Or telles sont les planètes. Il suit de ces suppositions, conformément à des lois connues, que des zones de l'atmosphère solaire devaient successivement être abandonnées, qu'elles ont dû continuer de tourner autour du soleil avec la même vitesse que lorsqu'elles en faisaient partie, et arriver beaucoup plus tôt que le soleil lui-même à un degré de refroidissement donné et, par conséquent, à la température à laquelle la plus grande partie de la matière vaporeuse dont elles étaient composées serait devenue liquide ou solide. La loi connue de la gravitation les aurait agglomérées alors en des masses qui prirent la forme qu'ont maintenant nos planètes. Elles durent acquérir aussi un mouvement de rotation sur leur axe et tourner, comme le font les planètes, autour et dans le sens de la rotation du soleil, mais avec une vitesse moindre, parce que leur révolution s'accomplit dans le même temps que s'accomplissait la rotation du soleil à l'époque où son atmosphère s'étendait jusque-là. 11 n'y a ainsi, à proprement parler, rien d'hypothétique dans cette théorie de Laplace. Elle est un exemple de conclusion légitime d'un eiVet présent à une cause passée possible, d'après les lois connues de cette cause. Elleadonc, comme je le disais, le caractère des théories géologiques, mais leur est très-inférieure en évidence. En effet, (luand même il serait prouvé (et ce ne l'est pas) que les conditions nécessaires pour déterminer la séparation successive des anneaux auraient positivement été réalisées, il y aurait tou-
jours plus de chances d'erreur de supposer que les lois actuelles de la nature sont les mêmes qui existaient à l'origine du système solaire, que d'admettre simplement, avec les géologues, que ces lois ont toujours subsisté au travers d'un petit nombre de révolutions et de transformalions d'un seul des corps dont ce système est composé.