REVOLUTION OCCI DENIA LE
La philosophie positive étant surtout caractérisée par l'universelle prépondérance mentale du point de vue social, Bon aptitude pratique résulte naturellement de sa propre constitution théorique, qui n'a besoin que d'être bien comprise pour tendre sans effort à systématiser la vie réelle, au lieu de rester bornée à nous procurer de vaines satisfactions contemplatives. Réciproquement, cette application spontanée fortifiera beaucoup son vrai caractère spéculatif, en rappelant toujours la concentration nécessaire de tous les efforts scientifiques vers leur but définitif, de manière à contenir, autant que possible, la disposition ordinaire des recherches abstraites à dégénérer en oiseuses divagations. Hais cette liaison générale ne serait point •Mes efficace pour faire aujourd'hui prévaloir un régime mental aussi nouveau et aussi difficile, si l'ensemble de la situation moderne n'imposait désormais à la philosophie le devoir plus déterminé de satisfaire un immense besoin social, qui intéressera directement la sollicitude publique au succès continu de l'élaboration philosophique, dont la consistance se trouvera h uon moins garantie que sa dignité. Après avoir assez ap-
précié le positivisme comme produit nécessaire du mouvement intellectuel, je dois donc indiquer maintenant sa destination politique, sans laquelle il ne saurait être convenablement jugé.
Pour la caractériser nettement, il suffit, dans ce discours, de faire convenablement sentir l'intime connexité de la nouvelle philosophie avec l'ensemble de la grande révolution qui, depuis plus de soixante ans, agite profondément l'élite de l'humanité, en résultat final de la transition décisive qui s'était graduellement opérée pendant les cinq siècles antérieurs.
Cette crise radicale devait naturellement offrir deux phases principales : Tune essentiellement négative, seule achevée jusqu'ici, qui consommerait l'irrévocable extinction du système ancien, mais sans indiquer encore aucune notion fixe et distincte du nouvel état social ; l'autre, directement positive, qui vient enfin de commencer, où s'accomplirait l'élaboration fondamentale du système nouveau. La saine philosophie a dû être le dernier produit de la première partie, et doit désormais présider à la seconde ; tel est le double enchaînement qu'il faut ici caractériser.
Sans la réaction intellectuelle du grand ébranlement initial, la raison moderne ne pouvait même s'élancer, avec une énergie soutenue, à la poursuite directe du nouveau système, dont la véritable nature se trouvait dissimulée, pour les plus éminents penseurs du dix-huitième siècle, par les vains débris de l'ordre ancien. Cette impulsion décisive était surtout indispensable à la fondation de la science sociale, aûn de mettre en évidence la vraie notion générale du progrès humain, qui lui sert de base nécessaire, et qui ne pouvait autrement prévaloir.
En concevant l'ordre comme immobile, sa théorie préliminaire a pu surgir dans l'antiquité, et le grand Aristote l'ébaucha admirablement; de même que, en biologie, les spéculations purement statiques y naquirent sans aucune conception dyna-
mique. Hais toute idée réelle de progrès social était nécessairement étrangère aux philosophes anciens, faute d'une suffisante manifestation historique du mouvement continu de l'humanité. Ce mouvement a commencé à devenir, au moyen âge, assez prononcé pour susciter un premier instinct réel de notre perfectibilité, par l'universelle persuasion de la supériorité du catholicisme sur le polythéisme et le judaïsme, même avant que la substitution du régime féodal au régime romain complétât cette appréciation spirituelle par une indispensable confirmation temporelle. Quelque confus que dût être ce sentiment primitif du progrès humain, il présentait déjà un haut degré d'énergie et de popularité, trop amorti ensuite dans les luttes théologicométaphysiques. Il faudra toujours remonter j usque-là pour comprendre la véritable origine de cette ardeur progressive qui distingue l'ensemble de la grande famille occidentale, et qui y a spontanément contenu tant d'aberrations doctorales, là surtout où la métaphysique protestante ou déiste a le moins altéré les nobles inspirations du moyen âge.
Mais ce sentiment initial, quelque indispensable qu'il dût être, ne pouvait aucunement suffire pour constituer la notion fondamentale du progrès humain. Car il faut au moins trois termes pour caractériser une progression quelconque. Or on ne pouvait alors en concevoir que deux, en comparant le moyen âge à l'antiquité. La nature absolue de la philosophie théologique, qui présidait à cette première comparaison, empêchait même de supposer l'existence ultérieure d'aucun terme nouveau, puisqu'elle représentait le régime catholico-féodal comme doué d'une perfection définitive, au delà de laquelle on plaçait seulement l'utopie chrétienne sur la vie future. Quand la théologie eut assez déchu pour ne plus entraver, à cet égard, l'imagination moderne, il se trouva d'abord que cette déchéance entraîna une sorte de réaction mentale longtemps défavorable
à la première ébauche de la notion du progrès, en déterminant contre le moyen âge une aveugle animosité. En haine des croyances qui avaient alors prévalu, presque tous les penseurs furent saisis d'une irrationnelle admiration de l'antiquité, au point de méconnaître totalement la supériorité sociale du moyen âge, dont la masse illettrée conserva seule quelque sentiment réel, surtout chez les populations préservées du protestantisme. La notion du progrès ne commença à préoccuper l'esprit moderne que lorsqu'elle renaquit, avec un nouveau caractère, au milieu du dix-septième siècle, d'après le spectacle décisif de révolution élémentaire déjà accomplie par l'élite de l'humanité dans les sciences et dans l'industrie, et même, d'une manière moins irrécusable, dans les beaux-arts. Mais, quoique ces appréciations partielles aient en effet fourni la première source directe des notions systématiques de notre siècle sur le progrès humain, elles ne pouvaient aucunement caractériser la progression, qui restait même plus douteuse qu'au moyen âge sous l'aspect social, plus important que tous ces points de vue spéciaux.
L'ébranlement révolutionnaire qui poussa définitivement la France, centre normal de l'Occident, à la recherche d'une régénération totale, était donc indispensable pour constituer cette progression, en lui fournissant, au moins dans une perspective lointaine et confuse, un troisième terme essentiel, type du vrai régime moderne, dont la comparaison avec le moyen âge annonçât un pas général aussi prononcé que celui qui inspirait à nos ancêtres chevaleresques un juste sentiment de leur supériorité sociale sur leurs antiques prédécesseurs. Tant que le régime catholico- féodal n'était pas ouvertement détruit, ses vains débris dissimulaient l'avenir politique au point de ne permettre aucun sentiment décisif du progrès continu de la sociabilité. Par une exception propre aux phénomènes sociaux, le
spectacle doit s'y développer en même temps que l'observateur. Jusqu'à l'explosion de la grande crise, on peut dire que l'évolution politique propre à fournir la base expérimentale de la théorie du progrés restait encore autant incomplète que l'esprit demeurait incapable de l'apprécier. Les plus éminents penseurs ne pouvaient, eu effet, concevoir réellement, il y a un siècle, une progression continue, et l'humanité leur semblait condamnée au mouvement circulaire ou oscillatoire. Mais, sous l'impulsion révolutionnaire, le véritable instinct du mouvement humain a spontanément surgi d'une manière plus ou moins décisive chez les moindres intelligences, d'abord en France, et déjà même dans tout l'Occident. C'est donc à ce salutaire ébranlement que nous devons à la fois la force et l'audace de concevoir une notion sur laquelle repose nécessairement la vrain science sociale, et par suite toute la philosophie positive, dont cette science finale pouvait seule constituer l'unité générale. Sane la théorie du progrès, celle de l'ordre resterait insuffisante, même quand on la supposerait possible, pour fonder la sociologie, qui ne peut résulter que de leur intime combinaison. Par cela même que le progrès ne constitue, à tous égards, que le développement de l'ordre, seul il en offre aussi la manifestation décisive. Ou conçoit donc comment la philosophie positive devait directement émaner de la révolution française, outre la coïncidence nullement fortuite qui fixait à cette époque le suffisant accomplissement de son préambule xreTrtifique.
liais, pour compléter cette appréciation, il faut maintenant reconnaître que cette heureuse réaction mentale du grand ébranlement social ne pouvait commencera se réaliser que quand l'esprit purement révolutionnaire se trouverait tellement amorti que l'éclair ainsi jeté sur l'avenir n'empêchât plus de voir l'ensemble 4u passé. Si, d'un côté, cette énergique impulsion commençait
à nous dévoiler, quoique vaguement, le troisième terme de la progression sociale, elle nous interdisait, d'une autre part, la j uste appréciation du second, tant que durerait la haine aveugle que l'émancipation moderne avait dû nous inspirer contre tout le moyen âge, et sans laquelle nous n'aurions pu sortir irrévocablement du régime ancien. L'extinction de ce degré intermédiaire ne troublait pas moins la conception totale que l'absence du degré final, trop différent du degré initial pour lui être immédiatement comparable. U était donc impossible de former la vraie théorie du progrès humain, sans avoir d'abord rendu une exacte justice au moyen âge, par lequel l'état ancien et l'état moderne se trouvent à la fois réunis et séparés. Or cette équitable appréciation se trouvait certainement incompatible avec la prépondérance initiale de l'esprit révolutionnaire proprement dit. En ce sens, l'énergique réaction philosophique organisée, au début de notre siècle, par l'éminent De Maistre, a profondément concouru à préparer la vraie théorie du progrès. Malgré l'intention évidemment rétrograde qui anima cette école passagère, ses travaux figureront toujours parmi les antécédents nécessaires du positivisme systématique, quoique l'essor décisif de la nouvelle philosophie les ait ensuite écartés à jamais, en s'incorporant d'une manière plus complète tous leurs résultats essentiels.
La vraie science sociale et la vraie philosophie ne pouvaient donc surgir que quand une jeune intelligence, imbue de l'ardeur révolutionnaire, s'approprierait spontanément tout ce qu'une telle élaboration renfermait de précieux sur l'appréciation historique de l'ensemble du moyen âge. C'est seulement alors qu'a pu naître le véritable esprit de l'histoire, l'instinct général de la continuité humaine, auparavant inconnu, même à mon principal précurseur, l'illustre et malheureux Gondorcet. A la même époque, le génie de Gall complétait la récente
ébauche systématique de la biologie, en créant l'étude scientifique des fonctions intérieures du cerveau, autant du moins que l'évolution purement individuelle permet de les apprécier. On achève ainsi de comprendre l'ensemble de conditions sociales et mentales qui dut placer la découverte des lois sociologiques, et par suite la fondation du positivisme, au temps précis où je commençai à philosopher, une génération après la dictature progressive de la Convention, ou presque dès la chute de la tyrannie rétrograde de Bonaparte.
C'est ainsi que le grand ébranlement révolutionnaire, et même la longue rétrogradation qui lui succéda, devaient précéder et préparer la conception systématique d'une nouvelle doctrine générale. Or si l'élaboration philosophique du positivisme exigeait une telle préparation, cette condition était encore plus indispensable à son avènement social, soit pour lui assurer une suffisante liberté d'exposition et de discussion, soit surtout pour disposer le public à y voir le vrai germe de la solution finale. Il serait ici superflu d'insister sur une nécessité aussi évidente.
Après avoir reconnu comment le positivisme résulta de la première partie de la révolution, il faut, réciproquement, le concevoir comme devant présider à la seconde.
Loin que la révolution ait déterjniné la démolition du régime ancien, une saine appréciation historique démontre, au contraire, que cette grande crise provint de l'intime décomposition, d'abord spontanée, puis systématique, que le système politique du moyen âge subit de plus en plus dans tout l'Occident, et surtout en France, à partir du quatorzième siècle. Au lieu de prolonger le mouvement négatif des cinq siècles antérieurs, elle y mit d'abord un terme nécessaire, en manifestant, par un dernier ébranlement, l'irrévocable résolution d'abandonner entièrement l'ordre déchu, pour procéder directement à une ré-
génération totale. Cette indispensable manifestation fat surtout caractérisée par l'entière abolition de la royauté, à laquelle s'étaient successivement ralliés tous les débris spirituels et temporels de l'ancienne constitution française. Mais, sauf ce préambule nécessaire, qui n'occupa que la séance initiale de la principale assemblée révolutionnaire, l'ensemble du mouvement avait, dès le début, une destination essentiellement organique, surtout marquée depuis la prépondérance de l'esprit républicain. Il est clair néanmoins que, malgré cette tendance fondamentale, la première partie de la révolution fut, en effet, éminemment négative. Cet avôrtement initial ne tint pas seulement aux impérieuses exigences de la lutte, aussi difficile que glorieuse, par laquelle la France maintint son indispensable indépendance contre les formidables attaques de la coalition rétrograde. On doit surtout l'attribuer au caractère purement critique des doctrines métaphysiques qui pouvaient seules diriger alors l'esprit révolutionnaire.
Malgré la solidarité naturelle des deux progressions, négative et positive, qui s'accomplissaient depuis la fin du moyen âge, la première se trouvait nécessairement plus avancée que la seconde. La caducité du régime ancien devait donc susciter le vœu d'une entière rénovation, avant que la préparation élémentaire du régime final fût assez complète pour manifester sa vraie nature générale. On vient même de reconnaître que l'élaboration décisive de la doctrine régénératrice, loin de pouvoir précéder l'ébranlement révolutionnaire, n'était devenue possible que sous son impulsion. Il est donc aisé de concevoir l'insurmontable fatalité qui alors obligea d'employer, comme principes organiques, les doctrines purement critiques qui avaient dû présider aux luttes antérieures. Quoique cette métaphysique négative devint réellement sans objet dès qu'on renonçait franchement au régime ancien, ses dogmes étaient seuls familiers,
et contenaient Tunique formule que comportât d'abord le progrès social. Le mouvement initial dut donc s'accomplir sous l'inspiration d'une doctrine vraiment arriérée, qui ne pouvait suffire à cette nouvelle destination.
Nécessairement impuissante à rien construire, une telle philosophie ne comportait d'autre efficacité organique que de formuler vaguement le programme, plutôt sentimental que rationnel, de l'avenir politique, sans indiquer aucunement la marche convenable à sa préparation. Ainsi érigés en principes organiques, les dogmes critiques durent bientôt, d'après leur caractère absolu, développer une tendance radicalement anarchique, aussi hostile aux éléments de Tordre nouveau qu'aux débris du régime ancien. Une expérience décisive, dont le souvenir est ineffaçable, et qui, par cela même, n'est susceptible d'aucun renouvellement sérieux, mit donc hors de doute l'inaptitude organique de la doctrine qui dirigea d'abord l'esprit révolutionnaire, lequel ne put alors aboutir qu'à démontrer l'urgence d'une rénovation totale, mais sans en indiquer la nature.
Dans une telle situation philosophique et politique, le besoin d'ordre, devenu prépondérant, dut déterminer une longue réaction rétrograde, qui, commencée par le déisme légal de Robespierre, se développa surtout d'après le système de conquêtes de Bonaparte, et se prolongea faiblement, malgré la paix, sous ses chétifs successeurs. Elle n'a laissé d'autre résultat durable que la démonstration historique et dogmatique de l'école de De Maistre sur Tinanité sociale de la métaphisyque moderne, dont l'insuffisance mentale ressortait alors de l'extension décisive de l'esprit positif aux plus hautes études biologiques, sous les heureux efforts de Cabanis et surtout de Gall. Au reste, cette laborieuse opposition à l'émancipation finale de l'humanité, loin d'atteindre son but politique, n'aboutit qu'à ranimer l'instinct du progrès, d'après les invincibles répugnances qu'inspirait par-
tout la vaine reconstruction d'un régime tellement déchu que sa nature et ses conditions n'étaient plus comprises par ceux mêmes qui s'efforçaient de le rétablir.
Cet inévitable réveil de l'esprit révolutionnaire se manifesta dès que la paix vint supprimer le principal appui du système de rétrogradation. Mais ce rajeunissement de la métaphysique négative ne s'accompagnait plus d'aucune illusion sérieuse sur son aptitude organique. Ses dogmes ne furent essentiellement accueillis, faute d'une meilleure doctrine, que comme moyens de repousser les principes rétrogrades, de même que ceux-ci n'avaient dû leur faveur apparente qu'au besoin de contenir les tendances anarchiques. Dans ces nouveaux débats sur des sujets usés, le public sentit bientôt que le vrai germe de la solution finale n'existait encore nulle part : aussi n'attacha-t-il d'importance réelle qu'aux conditions d'ordre et de liberté, devenues non moins indispensables à l'élaboration philosophique qu'à la prospérité matérielle. Une telle situation se trouvait très-favorable à la construction d'une doctrine définitive, dont le principe fondamental surgit, en effet, pendant cette dernière phase du mouvement rétrograde, quand je découvris, en 1822, la double loi générale de l'évolution théorique.
L'indifférence apparente d'un public qui ne voyait sur aucun drapeau la vraie formule de l'avenir social fut enfin prise par un pouvoir aveugle pour une adhésion tacite à ses vains projets. Aussitôt que les garanties du progrès se trouvèrent sérieusement menacées, la mémorable secousse de 4830 vint mettre un terme irrévocable au système de rétrogradation introduit trente-six ans auparavant. Les convictions qu'il inspirait étaient déjà si peu profondes que ses partisans furent alors conduits spontanément à désavouer leurs propres doctrines, pour développer, à leur manière, les principaux dogmes révolutionnaires. Ceux-ci, à leur tour, se trouvèrent ouvertement aban-
donnés par leurs anciens organes, à mesure qu'ils parvenaient au gouvernement. Rien ne caractérisera mieux, pour l'histoire, cette double subversion décisive, que les débats relatifs à la liberté d'enseignement, alternativement demandée et refusée, à vingt ans d'intervalle, au nom des mômes prétendus principes, qui ne représentaient plus, des deux parts, que des intérêts.
Cette décomposition radicale de toutes les convictions antérieures laissa directement surgir l'instinct public, qui désormais réclamait surtout la conciliation fondamentale entre l'esprit d'ordre et l'esprit de progrès. Mais cette position finale de la grande question ne rendit que plus sensible l'absence totale d'une solution réelle, dont le positivisme naissant contenait seul le principe. Toutes les opinions actives se trouvaient, au contraire, irrévocablement devenues à la fois anarchiques et rétrogrades. Quant à celle qui entreprenait de les concilier, son inanité organique ne lui permettait d'autre efficacité théorique que d'encourager également l'anarchie et la rétrogradation, afin de pouvoir toujours les neutraliser l'une par l'autre. Personne, au fond, ne sentait un dénoùment sérieux de la grande révolution dans la prétendue fondation d'une monarchie constitutionnelle, qui, contraire à l'ensemble du passé français, ne pouvait nous offrir qu'une vaine imitation empirique d'une anomalie politique essentiellement propre à l'Angleterre.
Il faut donc envisager cette dernière demi-génération comme une halte naturelle, où le défaut de doctrine dominante empêchait de commencer la terminaison organique de la révolution, malgré l'irrévocable cessation de la réaction rétrograde qui avait dû suivre l'ébranlement initial. Les vrais philosophes se trouvaient seuls entrés déjà dans la nouvelle voie révolutionnaire, depuis que la fondation décisive de la science sociale
permettait enfin de déterminer sans utopie le caractère général de l'avenir humain, encore inconnu à mon principal précurseur. Mais, pour que la doctrine régénératrice tendît librement vers son paisible avènement social, il fallait écarter ouvertement le mensonge officiel qui représentait la révolution comme terminée par un vain régime parlementaire, et livrer désormais la réorganisation spirituelle à la concurrence directe des penseurs indépendants. Telle sera nécessairement la double réaction philosophique de notre dernière transformation politique.
Grâce à l'admirable instinct de nos énergiques prolétaires, les velléités rétrogrades d'un pouvoir devenu contraire à sa destination primitive ont enfin déterminé l'irrévocable abolition de la royauté française, qui, depuis longtemps privée de tout prestige, ne constituait plus qu'un obstacle général au progrès, sans aucun véritable profit pour Tordre. Sa vaine suprématie entravait directement la réorganisation spirituelle, tandis que son ascendant réel ne pouvait empêcher la misérable agitation politique entretenue par des rivalités essentiellement personnelles.
Dans sa signification négative, le principe républicain résume définitivement la première partie de la révolution, en interdisant tout retour d'une royauté qui, depuis la seconde moitié du règne de Louis XIV, ralliait naturellement toutes les tendances rétrogrades. Par son interprétation positive, il commence directement la régénération finale, en proclamant la subordination fondamentale de la politique à la morale, d'après la consécration permanente de toutes les forces quelconques au service de la communauté. Sans doute ce principe n'existe encore qu'à l'état de sentiment ; mais c'était ainsi qu'il devait surgir, et c'est même ainsi qu'il prévaudra toujours après son indispensable systématisation, comme l'établit la première partie de ce
discours. En ce sens, la population française, digne avant* garde de la grande famille occidentale, vient, au fond, d'ouvrir déjà l'ère normale. Car, elle a proclamé, sans aucune intervention théologique, le vrai principe social, surgi d'abord, au moyen âge, sous l'inspiration catholique, mais ne pouvant prévaloir que d'après une meilleure philosophie et dans un milieu mieux préparé. La république française tend donc à consacrer directement la doctrine fondamentale du positivisme, quant à l'universelle prépondérance du sentiment sur la raison et sur l'activité. Un tel point de départ doit bientôt conduire l'opinion publique à concevoir la nouvelle philosophie comme seule vraiment apte à systématiser ce régime définitif.
L'ensemble de cette situation fait mieux ressortir la question fondamentale posée pendant la phase précédente, la conciliation nécessaire entre Tordre et le progrès. En même temps, l'impuissance radicale de toutes les écoles actuelles envers cet irrécusable programme devient ainsi plus évidente. Car, l'irrévocable abolition de la royauté dissout à la fois la seule entrave essentielle qu'éprouvât encore le progrès social et l'unique garantie régulière qui restât à Tordre public. Ainsi poussées doublement à construire, toutes les opinions demeurent pourtant bornées à une simple efficacité négative, consistant, pour chacune, à contenir, et même très-imparfaitement, l'aberration opposée. Dans une situation qui garantit le progrès et compromet Tordre, celui-ci inspire naturellement des sollicitudes prépondérantes, qui manquent encore d'un digne organe systématique. Une expérience décisive a cependant prouvé Textrême fragilité de tout régime purement matériel, fondé sur les seuls intérêts, sans affections ni convictions. Mais, d'un autre côté, faute de doctrines vraiment dominantes, Tordre spirituel reste impossible. On ne peut pas même compter sur l'efficacité politique du sentiment social, qui, dépourvu de
principes, devient souvent perturbateur. De là résulte la prolongation forcée du régime matériel, quoique son insuffisance soit généralement reconnue. La situation républicaine en interdit cependant le mode le plus durable, la corruption proprement dite, alors remplacée par une compression plus ou moins passagère, chaque fois que l'anarchie devient trop imminente. Mais ces ressources temporaires se proportionnent spontanément aux exigences correspondantes. Tandis que l'ordre se trouve ainsi plus exposé, son maintien comporte aussi des moyens plus énergiques. Peu de temps après la composition initiale de ce discours, une commotion sans exemple conduisit à constater que la république permet d'employer, et même avec excès, à la défense de Tordre public, des forces très-supérieures à celles dont pouvait disposer la monarchie. La royauté perdit ainsi le seul privilège qui lui conservât sincèrement quelques adhésions réfléchies, et désormais son seul attribut politique consiste à représenter la rétrogradation. Cependant, d'après une autre réaction de la même situation contradictoire, le parti correspondant semble aujourd'hui devenu l'organe des résistances qui maintiennent Tordre matériel. Ses doctrines étant encore les seules qui offrent un certain caractère organique, quoique rétrograde, les instincts conservateurs s'y rallient empiriquement, sans aucune forte opposition des instincts progressistes, qui sentent confusément leur insuffisance actuelle. Mais, en même temps, ces principes se montrent radicalement dissous chez leurs propres partisans, dont la prépondérance officielle repose sur une libre adoption des dogmes révolutionnaires, ainsi destinés à expirer dans le camp rétrograde. Telle est donc la puissance actuelle des besoins d'ordre qu'ils font momentanément prévaloir un parti dépourvu de ses vieilles convictions, et qui semblait éteint avant Tavénement de notre république. Le positivisme peut seul expliquer et termi-
ner une telle anomalie, fondée sur cette loi évidente : Tordre restera rétrograde, tant que le progrès restera anarchique. Hais, au fond, la rétrogradation ne se réalise jamais, et même ses principes sont toujours neutralisés par d'incohérentes concessions. Pendant que la jactance de ses chefs semble détruire le régime républicain, il persiste spontanément d'après sa seule opportunité, que rend plus sensible la puérile opposition de presque tous les pouvoirs officiels. Quand l'instinct du perfectionnement se trouvera systématisé, son irrésistible essor montrera bientôt la vraie source de sa stagnation actuelle.
Préparant, à son insu, cette issue normale, l'apparente domination du théologisme fournit au positivisme l'attitude que je souhaitais, il va dix ans, une lutte devenue directe entre les deux systèmes organiques, en écartant toute intervention critique. Une métaphysique toujours inconséquente trouve aujourd'hui sa ruine définitive dans ce même régime qu'elle dé* sirait pour prévaloir. Quand il faut construire, on sent bientôt la profonde inanité de toutes ces écoles qui se bornent à protester sans cesse contre les institutions théologiques, en admettant néanmoins leurs principes fondamentaux. Elles sont même tellement annulées qu'elles ne peuvent plus remplir assez leur ancien office négatif, désormais échu accessoirement au positivisme, seul garant systématique contre la rétrogradation comme contre l'anarchie. Déjà les psychologues proprement dits ont essentiellement succombé avec la royauté constitutionnelle, d'après l'intime affinité de ces deux importations protestantes. Mais leurs rivaux naturels, les idéologues, qui semblaient ainsi reprendre leur ascendant national, n'ont pu recouvrer l'ancien crédit révolutionnaire de leurs doctrines irrévocablement usées. Les plus avancés d'entre eux, indignes héritiers de l'école voltairienne et dan tonienne, se sont montrés
profondément impropres, de cœur et d'esprit, à diriger la seconde partie de la révolution, qu'ils distinguent à peine de la première. Je les avais d'abord jugés d'après un type trop éminent, purement exceptionnel parmi eux, le noble Armand Carrel, si malheureusement ravi d'avance à notre république. De vraies convictions républicaines étaient impossibles chez ceux qui, élevés dans les intrigues parlementaires, avaient dirigé ou secondé la longue conspiration de la presse française pour réhabiliter Bonaparte. Leur vaine domination n'a su maintenir Tordre matériel qu'en invoquant le parti rétrograde, dont ils sont bientôt devenus les simples auxiliaires, après avoir honteusement renié leur foi philosophique. Cette monstrueuse alliance laissera toujours un témoignage caractéristique, quoique épisodique, dans une expédition, aussi méprisable qu'odieuse, dont tous les libres coopérateurs recevront bientôt une juste punition temporelle, en attendant la flétrissure historique. Mais des indices décisifs ont déjà montré la même tendance à l'hypocrisie rétrograde chez l'autre classe de déistes, disciples de Rousseau et imitateurs de Robespierrre. Quoique moins discrédités auprès du peuple, comme ayant moins régné, ils ont maintenant perdu toute consistance réelle. Leur sauvage anarchie est directement incompatible avec les dispositions universelles qu'entretiennent toujours l'activité industrielle, l'esprit scientifique, et les goûts esthétiques, propres à l'existence moderne. Ces docteurs en guillotine y dont les vains sophismes avaient systématisé de sang-froid des fureurs exceptionnelles, se sont vus bientôt forcés, pour conserver leur popularité, de sanctionner l'heureuse abolition provisoire de l'échafaud politique. La même nécessité les conduit aujourd'hui à désavouer la seule acception réelle du sanguinaire emblème qui sert à désigner un parti trop vague pour comporter un autre nom. Ils n'ont pas mieux compris les vraies tendances du prolétariat
dans leur aveugle préoccupation des droits métaphysiques, que le peuple s'est paisiblement laissé ravir quand l'ordre a paru l'exiger, et où ils persistent machinalement à placer la solution républicaine. Aspirant toujours à comprimer au nom du progrès, ils prennent pour type politique une courte anomalie, qui ne se reproduira jamais. Seuls partisans réels de la guerre au milieu d'une paix inaltérable, et bornant la régularisation du travail à détruire la hiérarchie industrielle fondée au moyen âge, ces déclamateurs anarchiques sont, à tous égards, profondément repoussés par leur siècle. Quoique les prolétaires accordent encore quelque confiance à des chefs indignes ou incapables, ce crédit rapidement décroissant ne saurait devenir vraiment dangereux , en un temps où l'enthousiasme politique ne s'attachera jamais à des préjugés métaphysiques. L'influence réelle de ce parti anarchique consiste surtout à servir d'épouvantail au parti rétrograde pour conserver artificiellement, chez les classes moyennes, une adhésion officielle toujours contraire à leur nature et à leurs habitudes. Si, contre toute vraisemblance, ces vains niveleurs prévalaient légalement, leur règne éphémère aboutirait bientôt à leur irrévocable élimination, en prouvant au peuple leur profonde inaptitude à diriger la régénération occidentale. Ainsi, sous l'impulsion continue d'une lumineuse situation, la raison publique se montre de plus en plus opposée à toute métaphysique, comme elle l'était déjà à toute théologie. Ce discrédit final de toutes les écoles antérieures prépare donc l'universel ascendant du positivisme, seul aussi conforme aux vraies tendances du dix-neuvième siècle qu'à ses besoins essentiels.
Pour compléter cette indication des tendances propres à la nouvelle situation française, il suffit de noter que la marche générale des débats, et surtout des événements, en faisant mieux ressortir qu'auparavant le besoin fondamental d'une véritable
doctrine universelle, propre à contenir les divagations et à éviter ou corriger les perturbations, manifeste aussi la nécessité spéciale de l'autorité spirituelle, qui peut seule assurer l'efficacité pratique d'une telle philosophie. Au milieu de leurs innombrables divergences, toutes nos sectes métaphysiques s'accordent spontanément sur cette intime confusion des deux puissances élémentaires, qui, depuis le quatorzième siècle, constitua de plus en plus, surtout sous l'impulsion protestante, le principal dogme révolutionnaire, en haine du régime propre au moyen âge. Gomme leurs pères grecs, les prétendus philosophes modernes, psycholognes ou idéologues, ont toujours convoité la suprême Concentration des divers pouvoirs humains; ils ont même propagé cette aberration chez les savants spéciaux. Le positivisme systématique fait seul apprécier aujourd'hui l'admirable instinct qui poussa tous les hommes éminents du moyen âge à introduire, entre la puissance morale et la puissance politique, une division fondamentale, chefd'œuvre social de la sagesse humaine, et seulement trop prématurée alors pour comporter un succès irrévocable, soit d'après la nature théologique des principes dirigeants, soit par le caractère militaire de l'existence active. Cette séparation nécessaire, principale base du régime final, n'est maintenant comprise et respectée que dans la nouvelle école philosophique, sauf les sympathies spontanées que conservent encore, sans aucune formule, les populations préservées du protestantisme. Dès le début de la révolution, l'orgueil doctoral a directement tendu vers l'omnipotence sociale qu'il avait toujours rêvée comme le type idéal de la perfection politique. Quoique les progrès naturels de la raison publique interdisent déjà tout dangereux essor
à cette utopie rétrograde, ils sont encore trop peu systématiques pour empêcher, à cet égard, des tentatives caractéristiques. Tous les novateurs métaphysiques aspirent donc plus que jamais
à la suprématie pratique et théorique, maintenant que la situation ne borne plus leur ambition aux simples existences ministérielles. La profonde divergence de leurs opinions respectives, et leur commune discordance avec le milieu actuel, empêchent de craindre qu'ils parviennent jamais à entraver sérieusement la liberté de discussion, en nous imposant la vraie consécration légale d'une doctrine quelconque. Mais ils l'ont assez tenté déjà pour éclairer l'esprit public sur le caractère nécessairement oppressif de toute théorie sociale contraire au vrai principe fondamental de la politique moderne, la séparation normale des deux pouvoirs essentiels. Cet essor perturbateur des ambitions métaphysiques tendra donc à faire spécialement apprécier les démonstrations décisives de la nouvelle philosophie, qui de plus en plus représentera cette division comme également indispensable à l'ordre et au progrès. Si les penseurs positivistes continuent d'éviter toute séduction contraire à leurs convictions, leur paisible attitude spéculative, au milieu de cette vaine agitation politique, achèvera de réconcilier le public impartial avec cette grande notion, entièrement affranchie désormais des croyances qui durent présider à sa première ébauche historique. Ce contraste involontaire fera de plus en plus sentir que la vraie liberté, comme la convergence réelle, ne peuvent aujourd'hui émaner que des doctrines positives, seules capables de supporter une discussion complète, parce que seules elles reposent sur de véritables démonstrations. Mûrie par une situation décisive, la sagesse vulgaire imposera bientôt aux philosophes, avec une irrésistible énergie, l'obligation continue de concentrer tous. leurs efforts vers le gouvernement direct des esprits et des cœurs, sans aucune tendance à la domination temporelle, dont la poursuite sera dès lors érigée chez eux en symptôme irrécusable de l'impuissance mentale et même de l'insuffisance morale. L'abolition de la royauté
assure d'ailleurs aux vrais penseurs une pleine liberté d'examen, et même d'exposition, tant qu'ils sauront assez respecter les conditions d'ordre. Car l'émancipation théologique se trouve ainsi complétée par l'extinction de ce dernier reste du régime des castes, qui jusqu'alors concentrait chez une famille exceptionnelle la décision régulière des hautes questions sociales. Quelles que puissent devenir les velléités oppressives des magistratures républicaines, cet attribut royal ne saurait passer sérieusement à des pouvoirs purement temporaires, qui, même individualisés, émanent toujours de suffrages incompétents. La philosophie positive démontrera sans difficulté que de tels mandataires sont presque aussi étrangers que leurs commettants aux conditions logiques et scientifiques qu'exige aujourd'hui toute élaboration systématique des doctrines morales et sociales. Ces autorités, dépourvues de sanction spirituelle, peuvent bien déterminer l'obéissance au nom de Tordre; mais elles ne sauraient obtenir un vrai respect qu'en se renfermant scrupuleusement dans leurs attributions temporelles, sans chercher aucune suprématie mentale. Avant même que le pouvoir central parvienne à ses vrais organes pratiques, la situation républicaine aura fait assez ressortir cette conséquence nécessaire chez une population déjà purgée de tout fanatisme rétrograde ou anarchique. Uue telle réaction s'y développera d'autant mieux que les sollicitudes croissantes relatives à l'ordre matériel détourneront davantage les autorités actives de toute prétention envers Tordre spirituel, dont la reconstruction se trouve ainsi pleinement réservée aux libres penseurs. Il n'y a rien de fortuit, ni même de personnel, dans le pas immense que l'ensemble de ma carrière a déjà réalisé envers la liberté d'exposition, d'abord écrite, puis orale, sous divers régimes oppressifs. Tout vrai philosophe obtiendra désormais une équivalente faculté, en offrant, comme moi, les justes garanties,
intellectuelles et morales, que le public et le magistrat doivent exiger des organes systématiques de l'Humanité. Quelques violences que puisse jamais inspirer un besoin empirique de com* primer les niveleurs, j'ose assurer que les constructeurs seront toujours respectés, et bientôt invoqués au secours d'un ordre public qui ne peut plus se passer longtemps d'une sanction rationnelle.
Par l'importante modification politique survenue en France, la seconde partie de la grande révolution, ainsi commencée pour le public comme elle Tétait déjà pour les vrais philosophes, tend donc, d'une manière plus directe et plus rapide, à développer son véritable caractère général en appelant la nouvelle doctrine universelle à diriger la réorganisation finale des opinions et des mœurs, seule base solide de la régénération graduelle des institutions sociales. Mais, après avoir indiqué comment le positivisme reçoit aujourd'hui cette haute mission en vertu des changements spontanément accomplis au centre même de l'ébranlement initial, il faut compléter une telle appréciation en attribuant à la réorganisation spirituelle toute son extension caractéristique, qui, suivant la saine théorie historique, doit certainement comprendre lensemble de l'Occident européen.
L'immense transition révolutionnaire qui nous sépare du moyen âge a trop fait oublier la communauté fondamentale qui, préparée par l'incorporation romaine, s'organisa directement sous l'incomparable Charleniagne, entre les diverses populations occidentales, uniformément parvenues déjà à l'état catholique et féodal. Malgré les diversités nationales, aggravées ensuite par les dissidences théologiques, cette vaste république a partout offert, pendant les cinq derniers siècles, un développement intellectuel et social, à la fois positif et négatif, dont le reste de l'humanité n'offre point encore, môme en Europe, un véritable
80 SYSTÈME DE POLITIQUE l'OSlTlVK.
équivalent. Si la rupture du lien catholique et la désuétude des mœurs chevaleresques ont beaucoup altéré d'abord le sentiment général d'une telle confraternité, H a tendu à se rétablir sous de nouvelles formes d'après les affinités partielles résultées d'une commune prépondérance do la vie industrielle, d'une semblable évolution esthétique, et d'une évidente solidarité scientifique. Quand la décomposition politique a été assez prononcée pour annoncer partout une entière rénovation, cette similitude de civilisation a de plus en plus développé l'instinct universel de la participation collective à un même mouvement social, borné jusqu'ici à une telle famille. Cependant l'iuitative de la grande crise se trouvait nécessairement réservée à la population française, mieux préparée qu'aucune autre branche occidentale, soit quant à l'extinction radicale du régime ancien, soit par l'élaboration élémentaire du nouveau système. Mais les actives sympathies qu'excita dans tout l'Occident le début de notre révolution, indiquèrent que nos frères occidentaux nous accordaient seulement le périlleux honneur de commencer une régénération commune & toute l'élite de l'humanité, comme le proclama, même au milieu de la guerre défensive, notre grande assemblée républicaine. Les aberrations militaires qui ensuite caractérisèrent chez nous la principale phase de la réaction rétrograde durent sans doute suspendre des deux parts le sentiment habituel de cette solidarité nécessaire. Toutefois, il était si enraciné partout, d'après l'ensemble des antécédents modernes, que la paix lui rendit bientôt une nouvelle activité, malgré les efforts continus des divers partis intéresses à perpétuer cette division exceptionnelle. L'uniforme décadence des diverses convictions théologies facilita beaucoup cette tendance naturelle, on dissipant la principale source des dissen —
■■ ■" ■■ ■ :,'!■'■! . !'"i.;aiu II dernière phase de larétrogra
i halte qui lui succéda —
chaque élément occidental s'efforça plus ou moins de suivre une marche révolutionnaire équivalente à celle du centre français. Notre dernière transformation politique ne peut que fortifier encore cette commune disposition, qui pourtant ne saurait aussitôt produire des modifications analogues chez des populations moins préparées. Chacun sent d'ailleurs qu'une telle uniformité d'agitation intérieure tend de plus en plus à consolider la paix qui en favorisa la propagation. Malgré l'absence de liens systématiques équivalents à ceux du moyen âge, le commun ascendant des véritables mœurs modernes, à la fois pacifiques et rationnelles, a déjà réalisé, entre tous les éléments occidentaux, une confraternité spontanée jusqu'alors impossible, et qui ne permet plus d'envisager nulle part la régénération finale comme purement nationale.
Un tel point de vue est plus propre qu'aucun autre à indiquer nettement le vrai caractère général qui convient à la seconde partie de la révolution. La première, quoique finalement profitable à tout l'Occident, devait se développer comme essentiellement française, parce que notre population était seule mûre pour l'ébranlement initial, qui même dut exalter sa nationalité afin de résister à la coalition rétrograde. Au contraire, la terminaison organique, commençant après que la crise commune a pris toute son extension naturelle, doit toujours être conçue désormais comme directement occidentale. Elle consiste surtout dans une réorganisation spirituelle qui déjà se montre presque également urgente, sous diverses formes, chez les cinq populations dont se compose la grande famille moderne. Réciproquement, l'occidentalité de plus en plus prononcée du mouvement rénovateur est très-propre à y faire prévaloir la régénération intellectuelle et morale sur une régénération temporelle qui présentera nécessairement de profondes variétés nationales. Une doctrine commune et des mœurs semblables,
82 8Y8TfcMË DE POLITIQUE POSITIVE.
d'après un système uniforme d'éducation générale, dirigé et appliqué par un même pouvoir spirituel, voilà ce qui, dans tout l'Occident, constitue maintenant le premier besoin social. A mesure qu'il sera satisfait, la réorganisation temporelle s'accomplira partout suivant les convenances de chaque nationalité, sans que cette juste diversité altère nullement l'unité fondamentale de la grande république positiviste, dont le lien systématique sera plus complet et plus durable que celui de la république catholique propre au moyen âge.
L'ensemble de la situation occidentale ne tend donc pas seulement à faire partout prévaloir désormais le mouvement philosophique sur l'agitation politique. En outre, il provoque spécialement l'avènement décisif de l'autorité spirituelle, qui seule peut conduire cette libre rénovation systématique des opinions et des mœurs avec toute la grandeur et l'uniformité convenables. L'antique préjugé révolutionnaire sur la confusion finale des deux puissances devient ainsi directement contraire aujourd'hui à la régénération sociale qu'il prépara jadis. D'une part, il fait prévaloir des habitudes de nationalité qui déjà devraient se subordonner aux inspirations d'occidentalité. En même temps, l'identité réelle de la crise exigeant partout une solution commune, il pousse à remplir cette condition d'homogénéité par une assimilation temporelle aussi perturbatrice que chimérique.
Quoique mon ouvrage fondamental ait soigneusement défini, d'après l'ensemble du passé, la composition de cette immense famille, l'extrême importance qu'acquiert aujourd'hui une telle notion me détermine ici à motiver directement l'énumération méthodique de ses éléments essentiels.
Depuis la chute de la domination romaine, la France a toujours constitué le centre nécessaire, non moins social que géographique, de ce noyau de l'Humanité, surtout à partir de
Gharlemagne. La seule opération capitale que l'Occident ait jamais accomplie de concert s'exécuta évidemment sous l'impulsion française, dans les mémorables expéditions qui caractérisèrent la principale phase du moyen âge. A la vérité, quand la décomposition commune du régime catholique et féodal commença à devenir systématique, le centre de l'ébranlement occidental se trouva déplacé pendant deux siècles. La métaphysique négative surgit d'abord en Allemagne ; ensuite sa première application temporelle se réalisa en Hollande et en Angleterre par deux révolutions caractéristiques, qui, quoique incomplètes en vertu d'une insuffisante préparation mentale, servirent de prélude à la grande crise finale. Mais, après ce double préambule nécessaire, qui manifesta la vraie destination sociale des dogmes critiques, leur entière coordination et leur propagation décisive s'accomplirent en France, où revint le principal siège de la commune élaboration politique et morale. La prépondérance ainsi acquise à l'initiative française, et qui maintenant se consolidera de plus en plus, n'est donc, au fond, qu'un retour spontané à l'économie normale de l'Occident, longtemps altérée par des besoins exceptionnels. On ne peut prévoir de nouveaux déplacements du centre de mouvement social que dans un avenir trop éloigné pour devoir nous occuper; ils ne pourront provenir, en effet, que d'une large extension de la civilisation principale hors des limites occidentales, comme je l'indiquerai à la fin de ce discours.
Au nord et au sud de ce centre naturel, se trouvent les deux couples d'éléments occidentaux dont la France continuera de former le principal lien, autant par les mœurs et le langage que par la situation géographique. Dans le premier couple, essentiellement protestant, il faut d'abord placer la vaste population germanique, avec ses diverses annexes réelles, surtout la Hollande, qui, depuis le moyen Age, en constitue, à tous
égards, la portion la plus avancée ; ensuite vient la population britannique, y compris même son expansion américaine, malgré leur rivalité actuelle. Le second couple, éminemment catholique, comprend : à l'est, la grande population italienne, toujours si nettement caractérisée, malgré sa décomposition temporelle ; à l'ouest, l'ensemble de la population espagnole, d'où la science sociale ne doit pas séparer son appendice portugais, et qui a tant étendu la famille occidentale par ses immenses colonisations. Pour compléter la définition sociologique du groupe d'élite, il faut y joindre les deux éléments accessoires qui, occidentaux par l'histoire, ancienne chez l'un, moderne chez l'autre, et orientaux par leur siège, constituent, à tous égards, d'après leur état réel, une transition naturelle entre l'orient et l'occident : ce sont, au sud, la population grecque, et, au nord, la population polonaise. Il ne convient pas, d'ailleurs, de signaler ici les divers intermédiaires qui rapprochent ou séparent les principales branches de la grande famille.
Telle est l'immense république dont la nouvelle philosophie doit maintenant diriger la régénération intellectuelle et morale, en combinant l'initiative propre au centre français avec les réactions naturelles par lesquelles chacun des quatre autres éléments doit perfectionner cette impulsion générale. Rien ne tend mieux qu'une semblable tâche à caractériser irrévocablement l'aptitude sociale du positivisme, seul au niveau d'une pareille mission, à laquelle l'esprit métaphysique ne convient pas davantage que l'esprit théologique lui-même. Si la caducité de celui-ci détermina la rupture de l'unité occidentale propre au moyen âge, l'activité dissolvante de l'autre en devint l'agent direct. Aucun d'eux ne peut donc prétendre à réassocier les éléments dont la séparation antérieure reste surtout entretenue par les inspirations théologico-métaphysiques. C'est uniquement au positivisme spontané, à la fois industriel, esthétique, et scienti-
fique, que sont dus les nouveaux rapports partiels qui, depuis la fin du moyen âge, préparent de plus en plus la reconstruction du lien occidental. L'esprit positif, enfin complet et systématique, est donc seul apte à y présider. Il n'appartient qu'à lui de dissiper radicalement les antipathies que conservent encore les diverses nationalités, sans altérer pourtant les qualités naturelles de chacune d'elles, afin de constituer, d'après leur sage combinaison, le génie commun de la nouvelle occidentalité.
C'est ainsi que l'extension totale de la grande crise met en pleine évidence le vrai caractère général déjà signalé par l'examen direct de sa nature centrale. Toutes les hautes considérations sociales, tant extérieures qu'intérieures, concourent donc à prouver que la seconde partie de la révolution doit surtout consister à reconstruire, dans tout l'Occident, les principes et les mœurs, de manière à constituer une opinion publique dont l'irrésistible prépondérance détermine ensuite la formation graduelle des institutions politiques convenables à chaque nationalité, sous la commune présidence du pouvoir spirituel qui aura dignement élaboré la doctrine fondamentale. L'esprit général de cette doctrine est principalement historique, tandis que la partie négative de la révolution dut faire prévaloir un esprit anti-historique. Une haine aveugle envers le passé était alors indispensable pour sortir éuergiquement de l'ancien régime. Désormais, au contraire, notre entière émancipation exige d'abord que nous rendions à tout le passé une complète justice, qui deviendra le tribut le plus caractéristique du véritable esprit positif, seul susceptible aujourd'hui d'une telle aptitude, d'après sa nature toujours relative. Le meilleur signe de la vraie supériorité consiste, sans doute, pour les doctrines comme pour les personnes, à bien apprécier tous ses adversaires. Telle est la tendance nécessaire de la véritable science
sociale qui vient aujourd'hui fonder la détermination de l'avenir sur la contemplation systématique du passé. C'est la seule marche qui puisse faire librement prévaloir partout une même conception de la régénération finale, toujours rattachée exactement à l'ensemble de l'évolution humaine, en dissipant à jamais les images confuses et discordantes suggérées par des inspirations arbitraires. La prépondérance croissante du sentiment social concourt d'ailleurs avec le progrès naturel de la raison publique, pour imprimer à la dernière partie de la révolution cet esprit historique qui la distinguera profondément de la première, comme l'indiquent déjà tant de prédilections spontanées.
D'après une telle disposition générale, le positivisme ne doit jamais dissimuler la relation fondamentale de la réorganisation spirituelle qu'il vient accomplir avec l'admirable ébauche qui constitue le principal caractère du moyen Age. Loin de proposer à l'humanité une régénération dépourvue de tous antécédents, nous nous honorerons toujours d'appeler aujourd'hui sa maturité à réaliser enfin la noble tentative que conçut son adolescence avant que les conditions mentales et sociales permissent un succès décisif. Nous sommes trop pleins de l'avenir pour craindre jamais d'être sérieusement taxés de retour au passé. Cette imputation serait surtout étrange chez ceux de nos adversaires qui font aujourd'hui consister la perfection politique dans la confusion primitive, soit théocratique, soit militaire, des deux puissances élémentaires.
Leur séparation au moyen âge constitue le plus grand pas qu'ait pu faire jusqu'ici la théorie générale de l'ordre social. Quoique sa réalisation finale fût réservée à de meilleurs temps, cette tentative caractéristique n'en a pas moins marqué le but essentiel, et même ébauché les principaux résultats. C'est là que remonte ce dogme fondamental de la subordination continue de la politique envers la morale, qui distingue la socia-
bilité moderne, et qui, malgré de graves et fréquentes atteintes, a toujours survécu, même à la chute des croyances qui d'abord le proclamèrent, comme le montre aujourd'hui sa unction républicaine chez la nation la mieux émancipée. De là dite, par suite, cet actif sentiment de la dignité personnelle combinée avec la fraternité universelle, qui caractérise les populations occidentales, surtout celles qui ont échappé au protestantisme. Il faut y rapporter aussi cette unanime tendance à estimer les hommes suivant leur propre mérite intellectuel et moral, indépendamment de leur office social, tout en respectant l'indispensable classement résulté d'une inévitable prépondérance pratique. On y doit donc rattacher les habitudes populaires de libre discussion moralo et môme politique, d'après le droit et le devoir de chacun d'appliquer au jugement des actes et des personnes la doctrine universelle établie dans l'éducation commune. Enfin, il serait superflu d'indiquer la tendance directe de cette grande institution à organiser l'unité occidentale, qui n'avait point d'autre lien systématique. Tous ces effets sociaux, mlgairement attribués à l'excellence de la doctrine chrétienne, sont ramenés, par une saine appréciation historique, à leur véritable source principale, la séparation catholique des deux puissances. Ils sont demeurés propres aux seuls pays où ce régime a pu prévaloir, quoiqu'une morale équivalente, ou même une foi identique, régnât aussi ailleurs. La décomposition de l'organisme catholique les a, du reste, notablement altérés, malgré leur consécration spontanée par l'ensemble des mœurs modernes, là surtout où Ton s'efforçait de rendre à la doctrine sa pureté et son autorité primitives.
Sous tous ces aspects, le positivisme adéj\ renduau catholicisme une plus complète justice qu'aucun de ses propres défenseurs, sans excepter l'éminent De Maistre, comme l'ont d'ailleurs reconnu quelques organes sincères dp l'école rétrograde. Mais cette
équitable appréciation ne repose pas seulement sur la grandeur de la tâche ainsi destinée au moyen âge dans l'évolution totale de l'Humanité. Elle résulte aussi d'une exacte démonstration historique de la précocité d'une telle entreprise, dont l'avortement politique dépendit surtout de l'imperfection des doctrines dirigeantes et de l'opposition du milieu correspondant. Quoique le monothéisme répugne beaucoup moins que le polythéisme à la séparation continue des deux puissances, la nature nécessairement absolue de tout esprit théologique tendait toujours à faire dégénérer ce régime en une pure théocratie. Sa chute fut mémo déterminée par la prépondérance finale de cette inévitable tendance, contre laquelle les rois devinrent, au quatorzième siècle, les organes spontanés de la réprobation générale. De même, quoiqu'une telle division se concilie davantage avec les guerres essentiellement défensives du moyen âge qu'avec le système de conquêtes de l'antiquité, cependant tout véritable esprit militaire la repousse radicalement, comme contraire à la concentration d'autorité qu'il exige pour durer. Aussi cette séparation n'a-t-elle pu alors devenir vraiment systématique, sauf dans la pensée de quelques éminents personnages, spirituels et temporels. Sa réalisation passagère fut surtout le résultat nécessaire de l'ensemble de la situation mentale et sociale. Elle ne consista presque jamais qu'en une sorte d'équilibre très-précaire, flottant toujours entre la théocratie et l'empire.
C'est uniquement à la civilisation positive de l'Occident moderne qu'il appartient d'accomplir aujourd'hui ce qui alors ne put être que tenté, en utilisant d'ailleurs, non-seulement cette admirable ébauche, mais aussi l'indispensable préparation qu'elle a déterminée. L'esprit scientifique de la nouvelle philosophie et le caractère industriel de la nouvelle activité concourent naturellement à rendre désormais inévitable, et même vulgaire, une séparation continue, à la fois spontanée et systématique, qui
ne pouvait, au moyen âge, être que confusément pressentie, sous les plus heureuses inspirations d'un ardent instinct de progrès. Mentalement envisagée, elle se réduit, en effet, à la division nécessaire entre la théorie et la pratique, déjà admise, quoique empiriquement, dans tout l'Occident, envers les moindres sujets, et qu'il serait étrange de repousser pour l'art et la science les plus difficiles. Sous l'aspect social, elle proclame surtout la distinction naturelle entre l'éducation et l'action, ou entre la morale et la politique, dont personne aujourd'hui n'oserait directement méconnaître l'essor continu comme l'un des principaux bienfaits d'une civilisation progressive. La moralité réelle et la vraie liberté s'y trouvent profondément intéressées, afin que la conduite et le jugement puissent comporter de véritables principes, dont l'application, même la mieux démontrable, serait presque toujours insuffisante, si elle restait livrée à l'impulsion spéciale et directe du commandement ou de l'obéissance. Pour l'harmonie générale des forces politiques, il est clair que les deux pouvoirs théorique et pratique ont des sources et des voies tellement différentes, quant au cœur, à l'esprit, et au caractère, que l'influence consultative et l'influence irapérative ne sauraient désormais appartenir aux mêmes organes essentiels. Toute tendance sérieuse à réaliser cette utopie rétrograde ne pourrait aboutir qu'à l'intolérable domination de médiocrités également incapables dans les deux genres. La suite de ce discours montrera d'ailleurs que cette division fondamentale se trouvera de plus en plus placée naturellement sous l'irrésistible protection spéciale des deux éléments sociaux où résident surtout le bon sens et la moralité.
Nos mœurs sont déjà si favorables à ce principe essentiel de toute la vraie politique moderne, que les répugnances qu'il excite proviennent presque uniquement de son adhérence primitive à des croyances justement déchues. Mais ces préventions
révolutionnaires ne sauraient persister quand le public impartial verra cette grande notion directement incorporée désormais à la seule doctrine qui soit dégagée de toute théologie. Chaque conception humaine, et même chaque amélioration sociale, a dû surgir d'abord sous l'inspiration théologique, comme l'ensemble des faits le témoigne clairement, jusque dans les moindres cas. Néanmoins, cette introduction nécessaire n'a jamais empêché l'humanité de s'approprier définitivement des progrès dus à la présidence initiale des croyances qu'elle abandonnait. Il en sera de même pour ce grand principe politique, qui déjà n'est plus compris réellement que par des esprits positifs, sous l'induction spontanée de ses vérifications partielles. La seule opposition directe qu'il rencontre aujourd'hui provient encore de l'ambition métaphysique dont il choque les prétentions caractéristiques à une domination absolue. C'est elle surtout qui inspire le reproche, toujours étrange et souvent menteur, par lequel on tente quelquefois de flétrir, comme théocrates, des philosophes ouvertement affranchis de toutes les croyances qui servent à leurs adversaires pour éluder une discussion décisive. Mais les graves perturbations sociales que suscitera bientôt une vaine obstination pédantocratique à régler par les lois ce qui doit être discipliné par les mœurs, éclaireront l'opinion publique quanta la haute opportunité du dogme positiviste sur la séparation systématique entre le gouvernement moral et le gouvernement politique. L'un, n'ayant d'autre force que la conviction ou la persuasion, se borne toujours, dans la vie active, au simple conseil, tandis que l'autre commande directement la conduite d'après un ascendant matériel.
L'ensemble des indications précédentes aboutit à représenter l'esprit organique qui doit caractériser la seconde partie de la révolution comme alliant Téminent génie social propre au moyen âge avec l'admirable instinct politique de la Convention.
Entre ces deux époques, l'élite de l'humanité s'est trouvée réellement dépourvue de toute organisation systématique, et livrée à la double transition qui décomposait Tordre ancien et préparait le nouveau. Ces deux préambules sont assez accomplis aujourd'hui ; puisque, d'une part, le vœu d'une régénération sociale est devenu irrésistible, tandis que, d'une autre part, la philosophie destinée à la diriger est déj'i constituée. Nous sommes donc appelés désormais à reprendre directement, sur de meilleures bases mentales et sociales, la grande entreprise tentée au moyen âge pour fonder, dans tout l'Occident, un régime pacifique et rationnel, en systématisant la prépondérance continue de l'amour universel, dominant à la fois la spéculation et l'action. La marche générale de cette reconstruction sera la même que celle de la démolition préalable. Celle-ci commença, au quatorzième siècle, en neutralisant les fonctions occidentales de l'organisme ancien. Pareillement, la régénération finale s'annonce aujourd'hui par la satisfaction directe des besoins intellectuels et moraux communs aux cinq populations avancées.
Afin de mieux caractériser la destination sociale du positivisme, je me trouve ainsi conduit à indiquer sommairement son aptitude nécessaire à systématiser définitivement la morale universelle, ce qui constitue le but de la philosophie et le point de départ de la politique. Tout pouvoir spirituel devant surtout dire jugé d'après une telle attribution, rien ne peut mieux manifester la supériorité naturelle de la spiritualité positiviste sur la spiritualité catholique.
Le positivisme conçoit directement l'art moral comme consistant à faire, autant que possible, prévaloir les instincts sympathiques sur les impulsions égoïstes, la sociabilité sur la personnalité. Cette manière d'envisager l'ensemble de la morale est propre à la nouvelle philosophie, qui seule systématise les
progrès accomplis chez les modernes dans la vraie théorie de la nature humaine, si imparfaitement représentée par le catholicisme.
D'après le principe nécessaire de la biologie quant à la prépondérance fondamentale de la vie organique sur toute vie animale, la sociologie explique aussitôt l'ascendant spontané des sentiments personnels, toujours plus ou moins relatifs à l'instinct conservateur. Mais elle concilie directement cette inévitable suprématie avec l'existence continue des affections bienveillantes, que la théorie catholique représentait comme étrangères à notre constitution, et seulement inspirées par une grâce surhumaine qui ne comportait aucune loi. Le grand problème consiste donc à investir artificiellement la sociabilité de la prépondérance que possède naturellement la personnalité. Sa solution repose sur un autre principe biologique, le développement des fonctions et des organes par l'exercice habituel, et leur tendance à s'atrophier par l'inaction prolongée. Or, notre existence sociale provoque nécessairement l'essor continu des instincts sympathiques,tandis qu'ellecomprime celui despenchants personnels, dont la libre activité empêcherait bientôt tous les contacts mutuels. Les premiers compensent donc, à un certain degré, leur infériorité native par leur aptitude spontanée à une extension presque indéfinie; et l'ascendant naturel des seconds se trouve plus ou moins contenu d'après une inévitable résistance. Ces deux tendances permanentes s'accroissent naturellement à mesure que l'humanité se développe, et leur double progrès fournit la principale appréciation de notre perfectionnement graduel. Une sage intervention systématique, à la fois privée et publique, peut améliorer beaucoup cet ordre spontané, en augmentant les influences favorables et diminuant leurs antagonistes. Tel est le but de l'art moral, qui d'ailleurs a, comme tout autre, d'inévitables limites, quoique les siennes
doivent être moins étroites, puisque les phénomènes y sont plus modifiables, en vertu de leur complication supérieure.
Ainsi, la morale positive se distingue, non seulement de la morale métaphysique, mais aussi de la morale théologique, en prenant pour principe universel la prépondérance directe du sentiment social. Elle représente le bonheur humain, tant privé que public, comme consistant surtout dans le plus grand essor possible des affections bienveillantes, qui sont à la fois les plus douces à éprouver et les seules dont l'expansion puisse être simultanée chez tous les individus. Cette doctrine, aussi profonde et pure qu'elle est simple et vraie, ne pouvait émaner que d'une philosophie déjà conduite, en vertu de sa réalité caractéristique, à systématiser enfin la prépondérance mentale du point de vue social, seul susceptible de rallier toutes nos spéculations positives. D'après sa méthode intuitive, la métaphysique n'a jamais pu sortir rationnellement de la sphère individuelle. La théologie, surtout chrétienne, ne pouvait s'élever aux conceptions sociales que d'une manière indirecte, sous l'impulsion empirique de son office pratique. Son esprit propre était nécessairement personnel, soit quant au but proposé à l'ensemble de chaque existence, soit pour l'affection représentée comme dominante. Quoique nos sentiments généreux aient dû surgir d'abord sous un tel régime, son efficacité morale doit surtout être attribuée à la sagesse sacerdotale, corrigeant les vices essentiels de la seule doctrine qu'elle pût alors employer, d'après les ressources sociales que lui offrait l'antagonisme spontané entre les intérêts imaginaires et les intérêts réels. Dans l'état positif, au contraire, l'aptitude morale est directement inhérente à la doctrine, et peut se développer beaucoup aussitôt que les convictions s'établissent, avant qu'aucune discipline spirituelle se trouve instituée, sans toutefois que cette propriété doive dispenser d'une telle organisation. Tandis que la morale systématique acquiert ainsi une consistance jus-
qu'alors impossible en se liant profondément à l'ensemble des connaissances réelles, la morale spontanée tend directement à dominer toute l'existence humaine, individuelle ou collective, sous l'impulsion immédiate et continue du sentiment social.
Pour mieux caractériser la parfaite unité que procure à la morale positive son principe unique de l'amour universel, il faut le concevoir comme présidant, soit à la coordination naturelle de ses diverses parties, soit aussi à l'élaboration spéciale de chacune d'elles.
Leur succession générale d'après les trois degrés essentiels de notre existence, d'abord personnelle, puis domestique, et enfin sociale, représente spontanément l'éducation graduelle du sentiment fondamental, développé peu à peu par des affections de moins en moins énergiques, mais de plus en plus éminentes. Cette progression naturelle constitue réellement notre principale ressource pour parvenir, autant que possible, à la prépondérance normale de la sociabilité sur la personnalité. Entre ces deux états extrêmes du cœur humain, il existe, en effet, un état intermédiaire, propre à déterminer une transition spontanée, sur laquelle repose la vraie solution habituelle du grand problème moral. C'est surtout par les affections de famille que l'homme sort de sa personnalité primitive, et qu'il peut s'élever convenablement à la sociabilité finale. Toute tentative pour diriger l'éducation morale vers l'essor direct de celle-ci en franchissant ce degré moyen, doit être jugée radicalement chimérique et profondément désastreuse. Une telle utopie, trop accréditée aujourd'hui, loin de constituer un véritable progrès social, ne représente, au fond, qu'une immense rétrogradation fondée sur une fausse appréciation de l'antiquité.
D'après cette destination fondamentale de la vie domestique comme lien naturel de la personnalité à la sociabilité, sa coor» dination nécessaire suffira ici pour caractériser le plan général
de la morale positive, toujours conforme à Tordre des relations réelles.
L'évolution individuelle du sentiment social commence, dans la famille, par l'inévitable essor de l'affection filiale, première source de notre éducation morale, où surgit l'instinct de la continuité, et, par suite, la% vénération des prédécesseurs : c'est ainsi que chaque nouvel être se rattache d'abord à l'ensemble du passé humain. Bientôt après, l'affection fraternelle vient compléter cette ébauche initiale de la sociabilité, en y joignant l'instinct direct de la solidarité actuelle. L'âge viril ouvre ensuite une nouvelle évolution domestique, en introduisant des relations éminemment volontaires, et dès lors encore plus sociales que les liaisons volontaires du premier âge. Cette seconde époque de l'éducation morale commence par l'affection conjugale, la plus fondamentale de toutes, où la mutualité et l'indissolubilité du lien assurent la plénitude du dévouement. Type suprême de tous les instincts sympathiques, son nom est le seul qui n'exige aucune qualification. De cette union par excellence résulte naturellement la dernière affection domestique, la paternité, qui termine notre initiation spontanée à la sociabilité universelle, en nous apprenant à chérir nos successeurs : nous sommes ainsi liés à l'avenir comme nous Tétions d'abord au passé.
J'ai du placer le groupe de sentiments domestiques qui se rapporte aux relations volontaires après celui qui concerne les liens involontaires, afin de suivre le cours individuel de l'évolution affective, pour caractériser la vie de famille comme intermédiaire nécessaire entre l'existence personnelle et l'existence sociale. Mais la disposition doit être inverse quand on établit directement la théorie propre de la famille, à titre d'élément naturel de la société proprement dite. Alors il faut considérer d'abord le sentiment qui constitue essentiellement
la famille, en introduisant une nouvelle unité sociale, souvent réduite, en effet, au couple élémentaire. Une fois créée par l'union conjugale, la famille se perpétue par l'affection paternelle suivie de l'amour filial, et s'étend ensuite par le lien fraternel, seul apte à rapprocher immédiatement les diverses familles Dans cette autre coordination, les sentiments domestiques se trouvent rangés suivant leur énergie décroissante et leur extension croissante. Quoique le dernier soit, d'ordinaire, le moins puissant de tous, il acquiert une importance fondamentale, quand on y voit la transition directe des affections purement domestiques aux affections proprement sociales, dont la fraternité constitue partout le type spontané. Toutefois, pour compléter cette sommaire esquisse d'une telle théorie, la sociologie doit encore placer, entre ces deux ordres de sentiments, un intermédiaire- trop peu apprécié jusqu'ici, relatif à la simple domesticité, où les relations de la famille viennent se fondre avec celles de la société. Le nom seul d'un tel lien devrait aujourd'hui suffire, malgré nos mœurs anarchiques, pour nous rappeler que, dans tout état normal de l'humanité, il constitue un complément naturel des affections privées, destiné à terminer l'éducation spontanée du sentiment social, par l'apprentissage spécial de l'obéissance et du commandement, tous deux subordonnés au principe universel d'amour mutuel.
Cette rapide indication de la principale théorie morale caractérise assez l'aptitude fondamentale de la systématisation positive, dont l'appréciation doit ensuite ressortir de l'ensemble du traité auquel ce discours ne sert que de prélude général. Je crois pourtant devoir encore signaler ici la régénération totale de la morale personnelle, où le positivisme seul fait enfin prévaloir dignement le principe unique de toute la doctrine nouvelle, en y rattachant directement à l'amour ce
qui n'a été essentiellement rapporté qu'à l'égoïsme, même dans la philosophie catholique.
Les sentiments n'étant développables que par un exercice continu, d'autant plus indispensable qu'ils ont moins d'énergie native, on procède directement contre le véritable esprit de l'éducation affective quand on abuse de la facilité d'appréciation qui distingue cette première partie de la morale universelle pour y réduire les devoirs à de simples calculs de prudence individuelle. Quelque réelle que puisse être Futilité personnelle des prescriptions ainsi recommandées, une telle marche cultive nécessairement des inclinations intéressées, qui, déjà trop prépondérantes, devraient, au contraire, tomber autant que possible en désuétude systématique. D'ailleurs, le but spécial que l'on a en vue se trouve ainsi manqué souvent, par cela même qu'on a laissé la décision morale à l'arbitrage individuel, dont les variations naturelles sont dès lors sanctionnées d'avance, lorsque, sous sa responsabilité des suites personnelles que seul il peut bien juger, il change la règle proposée. En vertu de sa réalité caractéristique, le positivisme régénère entièrement ces prescriptions initiales, en y faisant directement prévaloir la sociabilité sur la personnalité, puisqu'il s'agit de pratiques où d'individu est loin d'être seul intéressé. Ce n'est point, par exemple, d'après les avantages personnels de la tempérance, de la chasteté, etc., que la morale positive recommande ces vertus élémentaires. Sans méconnaître leur véritable utilité individuelle, elle évite d'y trop insister, de peur d'entretenir l'habitude des calculs personnels. Jamais surtout elle n'en fait la base réelle de ses préceptes, toujours rattachés à la sociabilité. Quand même une constitution exceptionnelle préserverait l'individu des suites funestes de l'intempérance ou du libertinage, la sobriété et la continence lui seraient ainsi prescrites avec autant de rigueur, comme indispensables
à l'accomplissement habituel de ses devoirs sociaux. La plus vulgaire de toutes les vertus personnelles, l'habitude de la purification physique, ne doit pas être exempte de cette salutaire transformation, qui ennoblit un simple précepte hygiénique par le sentiment qui l'impose à chacun pour se rendre mieux apte à servir les autres. C'est seulement ainsi que l'éducation morale peut prendre, dès le début, son vrai caractère général, en habituant l'homme à se subordonner à l'humanité jusque dans ses moindres actes, où il apprend d'abord à surmonter ses mauvais penchants, dont l'appréciation est alors plus facile.
Une telle régénération de la morale personnelle confirme assez la supériorité nécessaire du positivisme, déjà indiquée envers la morale domestique, qui constitua pourtant le principal mérite du catholicisme, première base de sa digne systématisation. Il serait ici superflu d'insister spécialement sur la morale sociale proprement dite, où la nouvelle philosophie doit manifester une aptitude encore plus directe et plus complète, comme seule susceptible de se placer convenablement à ce point de vue. Soit pour l'exacte détermination de tous les devoirs mutuels résultés des diverses relations réelles, soit quant à la consolidation et à l'extension du sentiment fondamental de fraternité universelle, aucune morale métaphysicothéologique ne saurait être comparable à la morale positive, dont les prescriptions, toujours conformes aux lois générales de notre nature individuelle ou collective, s'adaptent spontanément aux convenances spéciales de chaque cas. A ces différents titres, la suite de ce discours me fournira plusieurs occasions essentielles de caractériser une aptitude aussi naturelle, sans que je doive ici m'y arrêter davantage.
Cette rapide indication de la nouvelle systématisation morale exige maintenant un aperçu équivalent des moyens généraux
propres à établir et à appliquer une telle doctrine. Ils sont de deux sortes : les uns, fondamentaux, directement relatifs à chaque initiation morale, posent les principes et règlent les sentiments ; les autres, complémentaires, en consolident l'application réelle dans la vie active. Cette double fonction commence par être spontanée, sous la seule impulsion, même indirecte, de la doctrine générale et. de l'instinct social : mais elle ne comporte une pleine efficacité qu'en devenant l'attribution systématique du pouvoir spirituel correspondant.
Quant à l'éducation morale proprement dite, le régime positif la fonde à la fois sur la raison et sur le sentiment, mais en y accordant toujours à celui-ci la prépondérance conforme au principe fondamental de la nouvelle philosophie.
Sous le premier aspect, les préceptes moraux se trouveront tinsi ramenés enfin à de véritables démonstrations, susceptibles de surmonter toute discussion, d'après la vraie connaissance de notre nature personnelle et sociale, dont les lois permettent d'apprécier exactement, dans la vie réelle, privée ou publique, l'influence quelconque, directe ou indirecte, spéciale ou générale, de chaque affection, pensée, action, et habitude. Les convictions correspondantes peuvent devenir aussi profondes que celles qu'inspirent aujourd'hui les meilleures preuves scientifiques, avec ce surcroît naturel d'intensité qui doit résulter de leur importance supérieure et de leur intime corrélation à nos plus nobles instincts. On n'en saurait borner l'efficacité à ceux qui auront pu sentir pleinement la validité logique de ces démonstrations. De nombreux exemples ont déjà constaté, envers tous les autres sujets positifs, que les notions admises seulement par confiance peuvent être adoptées et appliquées avec autant d'ardeur et de fermeté que celles dont on a le mieux pesé tous les motifs. Il suffit que les conditions mentales et morales de cette foi nécessaire se trouvent
convenablement remplies; et souvent l'esprit moderne, malgré sa prétendue indocilité, s'est soumis trop aisément. Cet assentiment volontaire que nous voyons accorder chaque jour aux règles quelconques des arts mathématiques, astronomiques, physiques, chimiques, et biologiques, même quand les plus grands intérêts s'y trouvent affectés, s'étendra certainement aux règles morales, quand elles seront reconnues susceptibles aussi de preuves irrécusables.
Mais en développant, à un degré jusqu'alors impossible, la puissance de la démonstration, la nouvelle philosophie évitera toujours d'exagérer son importance pour l'éducation morale, qui doit surtout dépendre du sentiment, même quand elle devient systématique, comme l'indique ci-dessus la simple position générale du grand problème humain. Quelque saines que soient désormais de telles études, leur point de vue ne saurait être directement moral, puisque chacun y appréciera nécessairement la conduite d'autrui plutôt que la sienne, suivant les conditions d'impartialité et de netteté propres à la contemplation vraiment scientifique, qui doit toujours rester objective et non subjective. Or, une telle appréciation extérieure, sans aucun retour immédiat sur soi-même, peut déterminer des convictions réelles; mais elle ne tend point à développer de vrais sentiments, dont, au contraire, elle troublerait ou suspendrait l'exercice spontané, si elle prenait trop d'ascendant habituel. Mais cet excès ne saurait jamais être redouté chez les nouveaux directeurs moraux de l'humanité, par cela même qu'il se trouve directement contraire à cette connaissance approfondie de la vraie nature humaine qui déjà place le positivisme fort audessus du catholicisme. Ainsi, le régime positif verra toujours, mieux qu'aucun autre, la principale source de la morale réelle dans l'essor direct, à la fois spontané et systématique, du sentiment social, qu'il s'efforcera de développer autant que
possible, dès l'âge même le plus tendre, par tous les artifices que peut indiquer la saine philosophie. C'est en un tel exercice continu que consistera surtout l'éducation morale, soit privée, soit publique, à laquelle l'éducation mentale sera constamment subordonnée. Je compléterai naturellement cette indication générale, en caractérisant ci-dessous l'ensemble de l'éducation populaire.
Une telle initiation, quelque parfaite qu'elle pût être, ne dirigerait point assez la conduite, au milieu des énergiques perturbations de la vie active, si le même pouvoir qui y présida n'en consolidait l'efficacité en prolongeant sa sollicitude systématique sur tout le cours de notre existence, tant privée que publique, pour y rappeler convenablement aux individus et aux classes, ou même aux nations, soit le vrai sens des principes oubliés ou méconnus, soit surtout leur sage application à chaque cas. Mais ici, encore davantage que dans l'éducation proprement dite, l'autorité spirituelle doit moins s'adresser à la raison pure qu'au sentiment direct. Sa principale force résultera d'une puissante organisation de l'opinion publique, appliquant une irrésistible sanction à sa juste distribution de l'éloge et du blâme, comme l'indiquera spécialement la troisième partie de ce discours. Cette réaction morale de l'humanité sur chacun de ses membres, suite nécessaire de toute vraie communion de principes et de sentiments, doit être développée par le régime positif au delà de toute possibilité antérieure. La réalité supérieure de la doctrine dominante et la sociabilité plus complète du milieu correspondant procurent, sous cet aspect, à la nouvelle spiritualité des avantages moraux que ne comportait point la spiritualité catholique.
Cette supériorité naturelle se manifestera surtout dans le système de commémoration dont l'institution régulière fournit à tout pouvoir spirituel le plus précieux complément de l'édu-
lOt SYSTÈME BE POLITIQUE POSITIVE.
cation morale. La nature absolue de sa doctrine, encore plus que l'imperfection de son milieu social, fit essentiellement avorter les nobles tendances du catholicisme vers une véritable universalité. Malgré tous ses efforts, sa consécration systématique n'a jamais pu embrassser qu'une portion très-circonscrite du temps et de l'espace, hors de laquelle son appréciation fut toujours aussi aveugle et aussi injuste qu'il le reproche aujourd'hui à ses propres ennemis. Seule la glorification positive peut s'étendre, sans faiblesse et sans inconséquence, à toutes les époques et à tous les lieux. Fondée sur une vraie théorie de révolution humaine, elle en célébrera dignement chaque mode et chaque phase quelconques, de manière à évoquer naturellement la postérité à l'appui de toutes les prescriptions morales, môme privées, en étendant jusqu'aux moindres cas son système général de commémoration, dont l'esprit sera toujours identique dans ses diverses ramifications.
Sans anticiper ici sur des indications spéciales réservées au traité que ce discours prépare, je crois pourtant devoir y caractériser cette aptitude nécessaire du positivisme par un seul exemple, qui fournira probablement la première ébauche de mi réalisation. Il consiste à introduire à la fois la célébration annuelle, aux dates convenables, dans tout l'Occident, des trois principales mémoires que nous offre l'ensemble de nos prédéoesaeiiri» Hociaux, celles de César, desaint Paul, et de Charlemagne, rnhrttituunt les meilleurs types respectifs de l'antiquité, du moyen Atfn, et de lour lien catholique. Aucune de ces éminentes riuturftH n'a pu jusqu'ici être dignement appréciée, faute d'une «aine théorie historique, qui seule peut caractériser leur admirable participation a l'évolution fondamentale. Cette lacune «ut même neiuible envers saint Paul, malgré son apothéose tliéulo|jiqui\ que le positivisme surpassera naturellement en l'MpnWnluii! hintoriquoment ce grand homme comme le vrai
fondateur de ce qu'on nomme improprement le christianisme. A plus forte raison, la nouvelle doctrine universelle est-elle seule ipte à bien apprécier César, presque également méconnu par l'esprit théologique et par l'esprit métaphysique, ainsi que Charlemagne, dont le catholicisme n'a pu qu'ébaucher très-imparfaitement la consécration. Malgré cette insuffisance des jugements systématiques, la reconnaissance publique a spontanément maintenu assez le culte de ces trois grands noms pour indiquer combien serait accueillie aujourd'hui, chez toute la famille occidentale, leur digne célébration positiviste.
Pour compléter cet exemple caractéristique, il convient d'y joindre l'indication d'une double manifestation inverse, également fondée sur une saine appréciation historique, qui doit autant présider à la réprobation qu'à la consécration. Quoique le blâme doive se développer beaucoup moins que l'éloge, de peur de trop cultiver des affections pénibles et même funestes, il faut pourtant savoir quelquefois flétrir avec énergie, afin de mieux caractériser l'approbation, et par suite de fortifier davantage les principes et les sentiments sociaux. Ainsi, en introduisant le culte systématique des trois grands hommes qui ont le plus accéléré l'évolution humaine, je proposerais d'y joindre la solennelle réprobation simultanée des deux principaux rétrogradateurs que nous offre l'ensemble de l'histoire, Julien et Bonaparte, l'un plus insensé, l'autre plus coupable. L'influence réelle des deux réprouvés fut d'ailleurs assez étendue pour que leur juste flétrissure périodique puisse devenir également populaire dans toutes les parties de l'Occident.
Ces diverses fonctions relatives à l'appréciation du passé constituent à la fois une suite inévitable et un complément indispensable de l'attribution fondamentale de l'organisme spirituel quant à la préparation de l'avenir par l'éducation proprement dite. Mais cotte destination caractéristique donne encore lieu à
un autre genre de fonctions complémentaires, pour modifier directement le présent, d'après la juste influence consultative que tout véritable pouvoir éducateur exerce naturellement sur chaque partie quelconque de l'existence active, soit privée, soit publique. Quoique ces conseils doivent toujours être librement reçus par les praticiens, ils comportent néanmoins beaucoup d'efficacité quand ils émanent sagement d'une digne autorité théorique. Ils se rapportent surtout à la conduite res-
pective des différentes classes ou populations, pour pacifier autant que possible les divers conflits, intérieurs ou extérieurs, dans toute l'étendue du milieu social qui, admettant la même doctrine et participant à la même éducation, reconnaît volontairement les mêmes directeurs intellectuels et moraux. La troisième partie de ce discours va me conduire à définir le principal exercice de ce second ordre de fonctions complémentaires, qui achève ici l'indication systématique des attributions normales propres au nouveau pouvoir spirituel.
Tous ces aperçus permettent maintenant d'apprécier comment l'ensemble des caractères qui doivent distinguer cette puissance régénératrice se résume spontanément par sa devise fondamentale, à la fois philosophique et politique {Ordre et Progrès), que je m'honorerai toujours d'avoir créée et proclamée.
D'abord, le positivisme peut seul constituer solidement char cune de ces deux grandes notions, conçues en même temps comme scientifiques et comme sociales. Cette aptitude exclusive est évidente quant au progrès, dont aucune autre doctrine ne saurait fournir une définition claire et complète. Mais, quoique moins sensible envers l'ordre, elle n'y est pas moins réelle ni moins profonde, d'après les explications propres à la première partie de ce discours. Nulle philosophie antérieure n'a pu concevoir l'ordre autrement que comme immobile; ce qui rend
une telle conception entièrement inapplicable à la politique moderne. Seul apte à toujours écarter l'absolu sans jamais introduire l'arbitraire, l'esprit positif doit donc fournir l'unique notion de l'ordre qui convienne à notre civilisation progressive. D lui procure un fondement inébranlable en lui donnant un caractère objectif, d'après le dogme universel de l'invariabilité des lois naturelles, qui interdit à cet égard toute divagation subjective. Pour la nouvelle philosophie, l'ordre artificiel, dans les phénomènes sociaux comme dans tous les autres, repose nécessairement sur l'ordre naturel, résulté partout de l'ensemble des lois réelles.
Mais la conciliation fondamentale entre l'ordre et le progrès constitue, d'une manière encore plus irrécusable, le privilège caractéristique du positivisme. Aucune autre doctrine n'a même tenté cette indispensable fusion, qu'il établit spontanément, en passant, d'après son échelle encyclopédique, des moindres cas scientifiques aux plus éminents sujets politiques. Mentalement envisagée, il la réduit à la corrélation nécessaire entre l'existence et le mouvement, d'abord ébauchée envers les plus simples phénomènes inorganiques, et ensuite complétée dans les conceptions biologiques. Après cette double préparation, qui procure à cette combinaison une imposante autorité scientifique, il établit son caractère définitif en l'étendant aux saines spéculations sociales, d'où résulte aussitôt son efficacité pratique, inhérente à cette entière systématisation. L'ordre détient alors la condition permanente du progrès, tandis que le progrès constitue le but continu de l'ordre. Enfin, par une plus profonde appréciation, le positivisme représente directement le progrès humain comme consistant toujours dans le simple développement de l'ordre fondamental, qui contient nécessairement le germe de tous les progrès possibles. La saine théorie de notre nature, individuelle ou collective, démontre
que le cours de nos transformations quelconques ne peut jamais constituer qu'une évolution, sans comporter aucune création. Ce principe général est pleinement confirmé par l'ensemble de l'appréciation historique, qui dévoile toujours les racines antérieures de chaque mutation accomplie, jusqu'à indiquer le plus grossier état primitif comme l'ébauche rudimentaire de tous les perfectionnements ultérieurs.
D'après cette identité fondamentale, le progrès devient à son tour la manifestation de Tordre. Son analyse propre peut donc, caractériser assez la double notion sur laquelle reposent à la fois la science et l'art de la sociabilité. Ainsi conçue, cette appréciation devient mieux saisissable, surtout en un temps où. la nouveauté et l'importance de la théorie du progrès préoccupent davantage l'attention publique, qui sent, à sa manière, l'immense portée d'une telle conception, comme base nécessaire de toute saine doctrine morale et politique.
Sous cet aspect, le positivisme assigne pour but continu à toute notre existence, personnelle et sociale, le perfectionne* ment universel, d'abord de notre condition extérieure, et ensuite surtout de notre nature intérieure. Le premier genre de progrès nous est commun avec tous les animaux un peu élevés, dont chacun tend plus ou moins à améliorer sa situation matérielle. Malgré son infériorité propre, il constitue chez nous, d'après sa facilité plus grande, le début nécessaire du perfectionnement, qui ne saurait être vraiment goûté dans ses plus éminents degrés par des populations restées étrangères à son mode le plus grossier. C'est ce qui motive le vif attrait qu'inspire aujourd'hui ce progrès matériel, où l'élite de l'humanité sent d'ailleurs une impulsion spontanée vers de plus nobles améliorations, dont les adversaires systématiques n'osent jamais repousser cette involontaire séduction initiale. Au reste, notre anarchie mentale et morale, qui nous empêche d'orga-
niser réellement aucun autre perfectionnement essentiel, explique, sans la justifier, l'importance exorbitante qu'on y attache maintenant. Quoi qu'il en soit, il n'est pas douteux que le second genre de progrès constitue seul le principal caractère de l'humanité, sauf la faible initiative qu'en offrent plusieurs animaux supérieurs, qui tendent en effet à améliorer aussi leur propre nature sous les plus simples aspects.
Ce perfectionnement vraiment humain embrasse à la fois trois sortes d'améliorations, dont la difficulté croit avec leur dignité et leur étendue, selon qu'elle concerne notre nature physique, intellectuelle, ou morale. Le premier degré, d'ailleurs très-6iificeptible d'être décomposé suivant le même principe, se confond presque, à son début, avec le simple progrès matériel. Hais, dans son ensemble, il offre beaucoup plus d'importance et aussi de difficulté, d'après son influence supérieure sur notre vrai bonheur. Nous gagnerions davantage, par exemple, au moindre accroissement de notre longévité, ou à une consolidation quelconque de notre santé, qu'au plus laborieux perfectionnement de nos rivières ou de nos véhicules artificiels, jamais équivalent aux avantages naturels de l'organisation des oiseaux. Toutefois, ce premier genre de progrès intérieur ne saurait être envisagé comme rigoureusement particulier à l'homme, puisque certains animaux en présentent des vestiges spontanés, surtout quant à la propreté, début naturel d'une telle série de perfectionnements.
L'humanité, n'est donc bien caractérisée que par le progrès intellectuel et le progrès moral, dont l'animalité ne comporte qu'une certaine réalisation individuelle, sans aucun antre essor collectif que celui qui résulte de notre intervention continue. Ces deux degrés suprêmes du perfectionnement total présentent entre eux une inégalité de prix, d'extension, et de difficulté, analogue à celle qui règne entre les
deux degrés inférieurs, en les appréciant toujours d'après leur influence réelle sur le bonheur humain, privé ou public* Notre amélioration mentale, scientifique ou esthétique, soit quant à la capacité d'observation, soit pour l'aptitude inductive ou déductive, quand l'état social permet de l'utiliser dignement, importe davantage à nos destinées, et d'ailleurs comporte un plus vaste essor, que toutes les améliorations physiques, et, à plus forte raison, matérielles. Mais, d'après l'explication fondamentale indiquée au début de ce discours, il est certain que la vraie félicité humaine dépend encore plus du progrès moral, sur lequel nous avons aussi plus d'empire, quoiqu'il soit plus difficile. Il n'y a pas d'amélioration intellectuelle qui pût, à cet égard, équivaloir, par exemple, à un accroissement réel de bonté ou de courage. Pour simplifier la conception précise de l'ensemble de notre existence personnelle ou sociale, on peut donc se borner à le représenter comme voué surtout au perfectionnement moral, qui participe à notre vrai bonheur d'une manière plus directe, plus complète, et plus certaine qu'aucun autre quelconque. Quoiqu'il ne puisse dispenser des précédents, qui doivent même lui servir de préparation graduelle, il est d'autant plus propre à une telle condensation que, par suite de cette connexité, il rappelle spontanément et stimule directement tous ceux-ci. Ainsi concentré, notre perfectionnement se rapporte surtout aux deux qualités morales qui importent le plus à la vie réelle, pour l'impulsion . affective et la décision active, c'est-à-dire la tendresse et l'énergie, comme l'indique, dans toutes nos langues occidentales, l'heureuse ambiguïté du mot cœur chez les deux sexes. Le régime positif tend nécessairement à les développer d'une manière plus directe, plus féconde, et plus soutenue, qu'aucune discipline antérieure. Son ensemble pousse fortement à la . tendresse, en subordonnant à la sociabilité toutes nos pensées
et nos affections, comme tous nos actes. Quant à l'énergie, il la suppose partout et l'inspire toujours, par l'élimination radicale de toute chimère oppressive, par le sentiment familier de notre vraie dignité, et par l'excitation continue de notre activité, individuelle ou collective. Notre propre initiation à cette existence finale constitue, sous cet aspect, une preuve décisive, en obligeant chacun de nous à surmonter des terreurs qui jadis ébranlaient les plus fiers courages.
Telle est donc l'échelle fondamentale du perfectionnement humain, d'abord matériel, puis physique, ensuite intellectuel, enfin et surtout moral. Ces quatre degrés essentiels comporteraient tous, d'après la même règle, des décompositions secondaires, d'où résulteraient entre eux beaucoup de transitions normales. Quoiqu'il faille les écarter ici, il importe d'y concevoir le principe philosophique de toute cette analyse comme identique à celui de la vraie hiérarchie encyclopé-, dique, d'après la généralité et la complication des phénomènes. Les deux ordres se correspondraient avec exactitude s'ils étaient développés de la môme manière. Us ne semblent différer que d'après l'obligation de spécifier davantage leur partie inférieure pour le but scientifique, et leur partie supérieure pour l'usage social. Mais cette double échelle du vrai et du bon aboutit toujours à la même conclusion, soit en ' plaçant le point de vue social au-dessus de tous les autres, soit en faisant consister le souverain bien dans l'amour universel.
Cette appréciation systématique de la devise fondamentale résume l'indication directe par laquelle je devais ici caractériser la réorganisation spirituelle qui constitue la principale destination de la nouvelle philosophie. On peut ainsi sentir comment le positivisme réalise à la fois les plus nobles tentatives sociales du catholicisme au moyen âge et les plus émi-
nentes conditions du grand programme de la Convention. En s'appropriant définitivement les mérites opposés qui appartinrent d'abord à l'esprit catholique et à l'esprit révolutionnaire, il assure la désuétude simultanée de la théologie et de la métaphysique, qui peuvent s'éteindre sans danger, quand leurs offices contraires se trouvent mieux remplis par une même doctrine finale. La séparation normale des deux puissances élémentaires devait surtout déterminer cette fusion et cette épuration indispensables, puisqu'elle fut le principal objet de ce long antagonisme préparatoire.
Ayant assez défini la régénération mentale et morale qui doit caractériser, dans tout l'Occident, la seconde partie de la grande révolution, il me reste à indiquer les relations nécessaires de ce mouvement philosophique avec l'ensemble de la politique actuelle. Quoique l'évolution du positivisme soit, au fond, indépendante des tendances sociales représentées aujourd'hui par les débris des doctrines antérieures, la marche générale des événements peut exercer sur elle une réaction qu'il. importe de prévoir. Réciproquement, sans que la nouvelle doctrine puisse encore modifier beaucoup le milieu correspondant, elle y peut déjà réaliser des améliorations qu'il faut signaler. Sous ces deux aspects, ce traité contiendra un soigneux examen du caractère qui convient à la transition finale pour faciliter autant que possible l'avènement de l'avenir normal déterminé par la vraie science sociale* Cette seconde partie de mon introduction générale serait donc incomplète si je n'y joignais enfin la suffisante indication d'une telle politique provisoire, qui doit durer jusqu'à ce que la doctrine rénovatrice ait librement obtenu un ascendant décisif.
Le principal caractère de cette politique est aussitôt déterminé par sa destination temporaire. Aucune institution finale
ne saurait surgir tant que persistera l'anarchie actuelle des opinions et des mœurs. Jusqu'à ce que de fortes convictions et des habitudes systématiques aient librement prévalu envers tous les cas essentiels de la vie sociale, il n'y aura de véritable avenir que pour les diverses mesures propres à faciliter cette reconstruction fondamentale. Toutes les autres tentatives resteront nécessairement éphémères, comme l'expérience l'a déjà tant confirmé, malgré le vain espoir de leurs auteurs, même appuyé d'un premier entraînement populaire.
Cette inévitable condition de notre situation révolutionnaire n'a encore été dignement sentie que par l'admirable assemblée qui dirigea l'ébranlement républicain. *De tous les pouvoirs qui, depuis deux générations, s'efforcent de guider nos destinées, la Convention a seule su éviter l'orgueilleuse illusion politique de bâtir directement pour l'éternité, sans attendre aucune fondation intellectuelle et morale. Aussi elle seule a laissé des traces vraiment profondes, dans les esprits comme dans les cœurs. Par cela même que ses grandes mesures furent ouvertement provisoires, sans excepter celles qui concernaient plutôt l'avenir que le présent, elles se trouvèrent en harmonie spontanée avec le milieu qu'elles devaient modifier. Tout vrai philosophe éprouvera toujours une respectueuse admiration pour cette sagesse instinctive, qui non-seulement n'était secondée par aucune théorie réelle, mais avait à combattre sans cesse la métaphysique décevante à travers laquelle devaient penser les seuls hommes d'État vraiment éminents dont l'Occident puisse s'honorer depuis la mort du grand Frédéric. Cette supériorité serait d'ailleurs inexplicable si les impérieuses né- GQgsités qui l'exigèrent n'en avaient aussi secondé beaucoup l'essor, soit en manifestant mieux l'impossibilité actuelle d'aucun régime définitif, soit en contenant les anarchiques illusion* de la doctrine officielle par l'énergique concentration
politique qui pouvait seule empêcher une invasion rétrograde. Quand ce besoin salutaire cessa de prévaloir, la grande assemblée subit, à son tour, quoique beaucoup moins que sa devancière, le vulgaire entraînement métaphysique vers la constitution abstraite et totale d'un prétendu état final, dont la durée ne s'étendit pas même jusqu'au terme assigné d'abord au régime provisoire qui immortalise la première moitié de son règne.
D'après son institution primitive, ce gouvernement révolutionnaire ne devait cesser qu'au moment de la paix générale. Mais, s'il avait pu fournir une telle carrière, on eût probablement été conduit à le prolonger davantage, en reconnaissant l'impossibilité réelle d'établir alors un régime définitif. Cette politique exceptionnelle ne fut, sans doute, motivée que par l'urgence de la situation, comme indispensable à notre grande défense nationale. Néanmoins, outre cette nécessité temporaire, qui devait absorber toute autre considération, il existait un motif plus profond et plus durable, qu'aurait pu seule manifester une théorie historique alors impossible. Il consistait dans la nature purement négative de la métaphysique dominante, d'où résultait le manque total des bases intellectuelles et morales qu'exigeait une vraie reconstruction politique. Quoique méconnue, cette immense lacune fut, au fond, la principale source de l'ajournement nécessaire du régime définitif. L'avènement de la paix l'aurait bientôt signalée, puisqu'elle était déjà appréciée, dans le camp opposé, par des esprits étrangers aux justes préoccupations de la lutte républicaine. Elle se trouva surtout dissimulée sous l'inévitable illusion initiale qui attribuait une véritable aptitude organique aux doctrines purement critiques élaborées pendant la génération précédente. Quand ce triomphe même de la métaphysique révolutionnaire rendit évidente sa nature essentiellement anarchique, la tendance aux constructions finales devint l'ori-
gine nécessaire de la grande rétrogradation dont les diverses phases remplirent toute la génération suivante. Car l'absence de principes appropriés à une véritable réorganisation obligea de fonder ces vaines tentatives sur les principes du régime ancien, comme formulant les seules notions d'ordre réel qui fassent alors systématisables.
Un tel caractère persiste encore assez pour que notre situation révolutionnaire continue aujourd'hui à interdire toute immédiate réorganisation temporelle, sous peine de semblables tendances rétrogrades, qui désormais se trouveraient en même temps anarchiques. Quoique le positivisme ait déjà posé les bases philosophiques du vrai régime final, ces nouveaux principes sont encore si peu développés, et surtout si mal appréciés, qu'ils ne peuvent nullement diriger la vie politique proprement dite. Jusqu'à ce qu'ils aient librement prévalu dans les esprits et dans les cœurs, ce qui exige au moins une génération, ils ne sauraient présider à l'avènement graduel des institutions finales. On ne peut aujourd'hui élaborer directement que la réorganisation spirituelle, qui, malgré ses hautes difficultés, est devenue enfin aussi possible qu'elle était déjà urgente. Quand elle sera assez avancée, elle déterminera peu à peu une véritable régénération temporelle, qui, tentée trop tôt, ne pourrait aboutir qu'à de nouvelles perturbations. Sans doute, ces troubles ne comportent plus autant de gravité politique qu'auparavant, par suite même de notre profonde anarchie spirituelle, qui empêche la prépondérance de toutes véritables convictions, à la fois fixes et communes. Les seules doctrines qui en aient suscité d'énergiques sont irrévocablement énervées, depuis qu'une irrécusable expérience, suivie d'une discussion décisive, a démontré partout l'impuissance organique et la tendance subversive de la métaphysique révolutionnaire. Affaiblie par les concessions théologiques que lui
arrache l'irrésistible obligation de construire, elle ne peut plus inspirer qu'une politique toujours flottante entre la rétrogradation et l'anarchie, ou plutôt devenue à la fois oppressive et subversive, par le besoin de comprimer un milieu social devenu presque aussi antipathique au règne de la métaphysique qu'à celui de la théologie. Mais, quoique cette discordance radicale doive dissiper aujourd'hui toute inquiétude sérieuse de profondes perturbations politiques, désormais impossibles faute de passions suffisantes, les tendances empiriques vers la construction immédiate d'un régime définitif peuvent encore, outre leur stérilité nécessaire, susciter de fâcheux désordres, surtout partiels. Le calme intérieur ne repose maintenant, comme la paix extérieure, que sur l'insuffisance des forces perturbatrices, par une suite naturelle de l'extension même du mouvement de décomposition, sans qu'il existe d'ailleurs, en l'un ou l'autre cas, aucune garantie directe et normale. Cette étrange situation persistera nécessairement autant que l'interrègne intellectuel et moral, qui interdit encore toute véritable communion de principes et même de sentiments, seule propre à fonder, sous ce double aspect, une sécurité réelle et complète. Quoique la spontanéité de cet équilibre passager le rende moins précaire qu'il ne doit le sembler, il suscite naturellement, au dedans et même au dehors, de fréquentes alarmes, qui, toujours pénibles, entrainent souvent de funestes réactions pratiques. Or toute tentative d'immédiate reconstruction temporelle, loin de pouvoir améliorer une telle situation, ne tend jamais qu'à l'aggraver beaucoup, en ranimant artificiellement des doctrines épuisées, qu'il faudrait abandonner à leur extinction spontanée. Leur vain réveil officiel ne saurait aboutir qu'à altérer, chez le public et même parmi les penseurs, la liberté d'esprit indispensable au paisible avènement des vrais principes définitifs.
Ainsi, malgré la paix, notre nouvelle politique républicaine doit être, autant que l'ancienne, essentiellement provisoire, vu la persistance de l'interrègne spirituel. Ce caractère temporaire doit même s'y marquer davantage, puisqu'il n'existe plus aucune grave illusion sur la valeur organique de la métaphysique officielle, à laquelle le besoin de formules quelconques procure seul aujourd'hui, faute d'une véritable doctrine sociale, une apparente résurrection, qui forme un contraste décisif avec l'absence totale de convictions systématiques chez la plupart des esprits actifs. L'illusion, d'abord inévitable, qui fit employer comme organiques des principes purement critiques, ne comporte pas de renouvellement sérieux. Il suffirait, pour se rassurer à cet égard, de considérer l'universel ascendant des mœurs industrielles, des goûts esthétiques, et des tendances scientifiques, dont la triple influence spontanée est inconciliable avec la prépondérance sociale des dogmes métaphysiques, tant idéologiques que psychologiques. On doit peu craindre l'entraînement naturel qui nous ramène aujourd'hui vers la première partie de la révolution, afin de retremper le sentiment familier de notre marche républicaine, en nous hâtant d'oublier la longue réaction rétrograde et la halte équivoque qui nous séparent de l'ébranlement initial, auquel se lieront, d'une manière de plus en plus directe, les souvenirs définitifs de l'humanité. Tout en satisfaisant ce juste besoin, l'instinct public ne tardera pas à sentir que, dans cette grande époque, nous ne devons voir d'autre objet essentiel d'imitation actuelle que l'admirable sagesse par laquelle la Convention, pendant sa phase progressive, apprécia la nécessité d'une politique éminemment provisoire, en réservant à de meilleurs temps la reconstruction définitive. Il y a lieu d'espérer que toute nouvelle tentative solennelle de constitution abstraite déterminera bientôt, en France, et par suite dans
tout l'Occident, une irrévocable conviction générale de la profonde inanité de tels essais. Ce dernier effort d'une métaphysique expirante s'accomplira d'ailleurs sous le paisible ascendant d'une pleine liberté de discussion, chez une population non moins sceptique envers les entités politiques que pour les mystères chrétiens. Aucun des essais antérieurs n'avait pu rencontrer une situation aussi défavorable à des doctrines qui ne comportent pas de vraies démonstrations, seule source désormais possible d'une foi durable. Si donc une nouvelle élaboration constitutionnelle s'accomplit avec toute la maturité convenable, la raison publique l'aura peut-être discréditée avant même qu'elle soit achevée, sans permettre seulement à son règne officiel la courte durée moyenne des constitutions précédentes. Toute tentative légale pour restreindre, à ce sujet, la liberté de discussion, n'aboutirait qu'à mieux assurer cette conséquence naturelle de notre situation mentale et sociale.
La nécessité qui nous prescrit une politique purement provisoire, tant que durera l'interrègne spirituel, détermine aussi la vraie nature de ce régime transitoire. Si le gouvernement révolutionnaire de la Convention s'était prolongé jusqu'à la paix générale, on l'eût sans doute maintenu encore, mais en changeant son principal caractère, d'après le nouveau besoin qui l'exigeait. Tant que la lutte nationale avait persisté, il dut consister en une énergique dictature, à la fois spirituelle et temporelle, qui ne différait de celle propre à la royauté déchue que par l'intensité supérieure résultée de son génie éminemment progressif, qui seul la distinguait d'une véritable tyrannie. Mais la paix eût fait inévitablement cesser cette entière concentration politique, sans laquelle aurait avorté notre défense républicaine. Le régime provisoire n'étant plus prescrit que par l'absence des vrais principes sociaux, il aurait dû se concilier
avec une pleine liberté d'exposition et de discussion, jusqu'alors impossible et même dangereuse, mais devenue ainsi la condition nécessaire de l'élaboration et de l'installation d'une nouvelle doctrine universelle, seule base solide de la régénération filiale.
Cette hypothétique transformation du gouvernement révolutionnaire proprement dit doit aujourd'hui se réaliser dans la politique exceptionnelle qui convient à la république française, renaissant au milieu d'une paix générale désormais inaltérable, et au sein d'une profonde anarchie spirituelle. Les indignes héritiers de la Convention firent dégénérer en une tyrannie rétrograde la dictature progressive que l'ensemble de la situation lui avait conférée. Sous la dernière phase de la longue rétrogradation, cette concentration totale fut radicalement énervée par l'opposition légale du pouvoir local. Quoique le pouvoir central prétendît toujours à l'omnipotence officielle, l'inévitable essor de la liberté d'examen neutralisait de plus en plus sa vaine domination spirituelle, en lui laissant seulement la prépondérance temporelle qu'exigeait Tordre public. Pendant la halte qui suivit la réaction rétrograde, la dictature, même temporelle, fut légalement dissoute par le démembrement du pouvoir central au profit du pouvoir local. Tous deux renoncèrent tacitement à diriger la réorganisation spirituelle, pour se consacrer surtout au maintien de plus en plus difficile de Tordre matériel, au milieu d'une pleine anarchie mentale, qu'aggravait alors le honteux empirisme d'après lequel on prétendait fonder, sur les intérêts seuls, un régime dépourvu de toute base morale. Le caractère progressif nécessairement propre à notre république procure sans doute à ses deux éléments temporels un surcroît naturel d'intensité qui naguère eût soulevé d'insurmontables répugnances. Mais chacun d'eux commettrait une faute immense, s'il tentait aujourd'hui de reconstruire.
sous une forme quelconque, la dictature passagère de la Convention. Quoique cette tentative ne comportât aucun succès réel, elle pourrait susciter de graves perturbations, qui désormais seraient à la fois anarchiques et rétrogrades, comme Test irrévocablement la métaphysique discréditée qu'on y appliquerait.
L'absence totale de convictions fixes et communes ne permet donc maintenant qu'une politique purement provisoire, essentiellement bornée à l'ordre matériel : en même temps, l'heureuse nature de la situation, intérieure et extérieure, n'exige pas davantage, pour seconder la grande rénovation mentale et morale qui doit caractériser le régime définitif. En écartant à jamais le mensonge officiel par lequel la monarchie constitutionnelle prétendait s'ériger en dénoûment final de la grande révolution, notre république ne peut proclamer, comme irrévocable, que son seul principe moral, l'entière prépondérance continue du sentiment social, vouant directement au bien commun toutes les forces réelles. Telle est aujourd'hui Tunique maxime vraiment définitive, sans qu'on ait aucun besoin de l'imposer, parce qu'elle résulte spontanément des tendances universelles, qui ne permettent à personne de la contester, depuis que tous les préjugés contraires sont radicalement détruits. Mais, quant aux doctrines, et par suite aux institutions, propres à organiser ce règne direct de la sociabilité universelle, notre république reste essentiellement indéterminée, et corn* porte beaucoup de régimes différents. Il n'y a de politiquement irrévocable que l'entière abolition de la royauté, qui, sous une forme quelconque, constituait depuis longtemps en France, et même, à de moindres degrés, dans tout l'Occident, le symbole de la rétrogradation.
Cette solennelle prépondérance du sentiment social, principal mérite de l'état républicain, repousse directement aujourd'hui
toute prétention immédiate au régime définitif, comme contraire à la consciencieuse recherche d'une solution réelle, qui suppose d'abord des conditions systématiques, dont les débris actuels des doctrines antérieures ne sauraient deviner la source. En demandant que la réorganisation intellectuelle et morale soit désormais livrée sincèrement à la libre concurrence de tous les penseurs, les vrais philosophes parleront ainsi au nom même de la république , profondément intéressée aujourd'hui i empêcher l'oppressive consécration d'aucune croyance officielle. Un tel appui sera beaucoup plus efficace pour garantir la pleine liberté philosophique contre la vicieuse exagération du mouvement politique, que ne pouvait l'être, pendant la halte, la résistance instinctive d'un pouvoir rétrograde. Cette répugnance, énergique mais aveugle, à l'élaboration immédiate des institutions, se trouvera désormais remplacée trèsheureusement par l'accroissement naturel d'une sage indifférence publique, d'après l'inévitable avortement des tentatives discordantes propres aux diverses utopies métaphysiques. La nouvelle situation n'offrirait de vrai danger philosophique que par sa tendance à détourner le public, et même les penseurs, de toute méditation forte et prolongée, pour se livrer aussitôt à des essais pratiques, fondés seulement sur une appréciation superficielle et précipitée. Il faut avouer que notre disposition actuelle serait radicalement incompatible avec l'élaboration primitive de la doctrine régénératrice, si cette fondation ne s'était déjà accomplie sous l'équilibre compressif, qui seul y vouait profondément notre faible intelligence, depuis que la rétrogradation politique n'était plus assez intense pour empêcher l'essor philosophique. Mais la conception originale a définitivement surgi sous la dernière phase rétrograde; elle s'est ensuite développée, et même propagée, pendant la halte parlementaire. La nouvelle philosophie se présente au-
jourd'hui pour guider le progrès social, à jamais redevenu prépondérant. Ces dispositions passagères, qui eussent entravé sa création, sont loin d'être défavorables à son appréciation, pourvu que ses organes essentiels sachent toujours éviter dignement la séduction vulgaire qui entraîne aujourd'hui tant de penseurs vers la carrière temporelle. Seule apte à bien apprécier l'inanité nécessaire et le danger radical des diverses utopies qui se disputent la présidence de la réorganisation finale, la philosophie positive aura bientôt détourné le public de cette vaine agitation politique, pour concentrer l'attention universelle vers la rénovation totale des opinions et des mœurs.
Pendant que la situation républicaine assure au positivisme la pleine liberté qu'exige son office actuel, elle peut être conçue, sous un autre aspect, comme commençant déjà l'état normal, en déterminant peu à peu l'indépendance fondamentale du nouveau pouvoir spirituel envers tout pouvoir temporel, local ou central. Non-seulement le gouvernement proprement dit sera bientôt forcé d'avouer son impuissance à prononcer sur une doctrine générale qui exige un ensemble de hautes études scientifiques auxquelles nos hommes d'état sont naturellement étrangers. Mais, en outre, les perturbations suscitées par ies ambitieuses illusions d'une métaphysique incapable d'apprécier la société actuelle, détermineront le public à ne plus accorder sa confiance qu'aux penseurs qui renonceront à toute élévation politique pour se vouer solennellement à leur destination philosophique. Ainsi, la séparation normale des deux puissances élémentaires, systématisée dans le positivisme, émanera de plus en plus de notre situation républicaine, qui semble d'abord nous en détourner d'après la séduisante facilité des applications immédiates. Quoiquenospréjugés révolutionnaires paraissent encore nous éloigner beaucoup de ce grand principe
social, l'expérience y conduira bientôt le gouvernement et le public pour garantir à la fois Tordre et le progrès , également menacés désormais par toutes les utopies métaphysiques.Tous les penseurs sincères seront même entraînés à surmonter l'aveugle répugnance qu'il leur inspire, en reconnaissant que, s'il condamne leur vaine ambition politique, il leur ouvre une immense carrière de noble ascendant moral. Outre sa haute destination sociale , cette nouvelle voie peut seule réaliser les justes prétentions personnelles de la vraie dignité philosophique, souvent compromise aujourd'hui dans leurs triomphes temporels.
• Le vrai caractère de notre politique provisoire est tellement déterminé par la situation générale que l'instinct pratique a devancé à ce sujet les saines indications théoriques, comme le prouve l'heureuse devise (liberté, ordre public) spontanément surgie, chez la classe moyenne, au début de la longue halte. Cette devise, dont on ignore l'auteur, n'avait aucune solidarité réelle avec les velléités rétrogrades de la royauté déchue. Quoique empirique, sa spontanéité la rend plus propre qu'aucune maxime métaphysique à formuler les deux conditions essentielles du milieu social d'où elle émana. En systématisant une telle inspiration de la sagesse publique, la saine philosophie doit aujourd'hui la consolider par un double complément indispensable à sa première destination, mais trop contraire aux préjugés actuels pour venir d'aucune source pratique. Il consiste à développer à la fois les deux termes de la formule, en proclamant la vraie liberté d'enseignement et la prépondérance du pouvoir central sur le pouvoir local. La rapidité de ce discours ne saurait m'empêcher d'y placer déjà, sous l'un et l'autre aspect, une indication caractéristique, quoique très-sommaire, des explications réservées au quatrième volume du présent traité.
Désormais le positivisme constitue réellement le seul organe systématique d'une véritable liberté d'exposition et d'examen, que ne peuvent franchement proclamer des doctrines incapables de résister à une discussion approfondie, comme étrangères à toute démonstration décisive. Cette liberté, depuis longtemps assurée quant à l'expression écrite, doit s'étendre maintenant à l'expression orale, et se compléter par la renouciation du pouvoir temporel à tout monopole didactique. Le libre enseignement* <jue le positivisme seul peut invoquer avec une pleine sincérité, est devenu indispensable à notre situation, soit comme mesure transitoire, soit même comme annonce de l'avenir normal. Sous le premier aspect, il constitue une condition d'avènement de toute doctrine propre à déterminer, d'après une vraie discussion, des convictions fixes et communes, que supposerait tout système légal d'instruction publique, loin de pouvoir les produire. Appréciée sous le second rapport, la liberté d'enseignement ébauche déjà le véritable état final, en proclamant l'incompétence radicale de toute autorité temporelle pour organiser l'éducation. Le positivisme est donc loin de nier jamais que l'enseignement doive être réglé. Mais il établit que cette organisation n'est point encore possible, tant que durera l'interrègne spirituel; et que, quand elle deviendra réalisable, d'après le libre ascendant d'une doctrine universelle, elle appartiendra exclusivement au nouveau pouvoir intellectuel et moral. Jusque-là, l'État doit renoncer à tout système complet d'éducation générale, sauf de sages encouragements aux branches les plus exposées à être négligées dans les entreprises privées, surtout l'instruction primaire. Toutefois, il faut maintenir avec soin, en les perfectionnant autaut que le permettentnos lumières actuelles, les divers établissements publics, fondés ou régénérés par la Convention, pour la haute instruction spéciale ; car ils contiennent de précieux germes spontanés
pour la réorganisation ultérieure de l'éducation générale. Mais tout ce que la grande assemblée avait détruit doit être aujourd'hui supprimé définitivement, sans excepter les académies, même scientifiques, dont la funeste influence mentale et morale a tant justifié, depuis leur restauration, la sage abolition initiale. La juste surveillance permanente du goutememeni sur les établissements particuliers doit se rapporter, non à la doctrine, mais aux mœurs , honteusement délaissées par la légalité actuelle. Voilà le seul office général que doive conserver à cet égard notre régime provisoire. A cela près, il doit livrer l'éducation aux libres tentatives des associations particulières, afin de laisser surgir un système définitif, dont la supposition actuelle ne constituerait qu'un mensonge oppressif. La principale condition d'une telle liberté consiste aujourd'hui à supprimer à la fois tout budget théologique et tout budget métaphysique, en laissant à chacun l'entretien du culte et de l'instruction qu'il préfère. Cette double suppression doit d'ailleurs s'accomplir avec la justice et la générosité qui conviennent à une véritable régénération, supérieure à toute rivalité haineuse; il faudra donc indemniser dignement les personnes, ecclésiastiques ou universitaires, ainsi atteintes par une mesure qu'elles n'avaient pu prévoir. Une telle marche facilitera beaucoup cette conséquence nécessaire d'une situation qui, dans l'absence de toute doctrine librement dominante, interdit, comme rétrograde, la consécration légale d'aucun des systèmes épuisés qui jadis se disputèrent l'ascendant spirituel. Nos mœurs républicaines sont déjà très-favorables à ce régime, malgré la tendance des idéologues à succéder aux psychologues pour les bénéfices métaphysiques.
Quant aux conditions de l'ordre public, la sanction systématique du positivisme doit aussi les consolider beaucoup, en
surmontant les préjugés révolutionnaires contre la prépondérance directe du pouvoir central. La division métaphysique entre la puissance executive et la puissance législative ne constitue qu'un vicieux reflet empirique de la grande séparation ébauchée au moyen âge entre les deux éléments nécessaires du gouvernement humain. Malgré leurs vaines démarcations constitutionnelles, le pouvoir local et le pouvoir central se disputeront toujours l'ensemble de l'autorité temporelle, irrationellement dispersée entre eux par des nécessités passagères. Tout le passé français ayant été favorable à la prépondérance du pouvoir central jusqu'à sa dégénération rétrograde vers la fin du dix-septième siècle, nos prédilections actuelles envers le pouvoir local constituent donc une véritable anomalie historique, qui tend toujours à cesser avec les inquiétudes de rétrogadation. En nous offrant , à cet égard , une énergique garantie, la situation républicaine changera bientôt la direction habituelle de nos sympathies politiques. Outre sa responsabilité seule réelle, le pouvoir central présente aujourd'hui un caractère mieux adapté à nos besoins essentiels, par l'esprit pratique qui nécessairement y prévaudra de plus en plus, et qui le dispose davantage à abdiquer franchement toute prétention à la suprématie spirituelle. L'assemblée ou réside le pouvoir local se trouve, au contraire, souvent entraînée, par son caractère équivoque, vers une domination théorique, dont elle ne remplit néanmoins aucune condition essentielle. Sa prépondérance serait donc ordinairement funeste à la vraie liberté d'examen, que son instinct doit lui représenter comme la source naturelle d'une autorité spirituelle destinée à restreindre la sienne. Le positivisme, qui maintenant seul peut apprécier ces diverses tendances, ose seul aussi proclamer sans détour la prédilection systématique qu'elles doivent inspirer envers le pouvoir central, dans la plupart de ses luttes avec le pouvoir
local. Supérieurs à tout soupçon de rétrogradation et de servilité, les philosophes qui, renonçant à toute position politique, se vouent aujourd'hui à la réorganisation spirituelle, ne craindront pas de recommander avec énergie la prépondérance directe du pouvoir central, et la réduction du pouvoir local à ses attributions indispensables. Notre situation républicaine, malgré les apparences contraires, favorisera bientôt cette salutaire transformation de nos premières habitudes révolutionnaires, soit en dissipant la juste défiance qu'inspirait l'esprit rétrograde inhérent à la royauté, soit en facilitant la répression exceptionnelle de toute dégénération' ultérieure, sans qu'il faille troubler d'avance notre politique habituelle en vue d'une éventualité désormais peu redoutable. Quand le pouvoir central aura assez manifesté un vrai caractère progressif, il trouvera l'opinion française fort disposée à restreindre beaucoup le pouvoir local, soit en réduisant l'assemblée représentative au tiers du nombre exorbitant qui prévaut aujourd'hui, soit même en bornant ses attributions essentielles au vote périodique de l'impôt. La dernière phase rétrograde et la longue halte parlementaire ont introduit, à cet égard, pendant une génération, des dispositions exceptionnelles, que la marche d'un sage gouvernement et les démonstrations d'une saine philosophie transformeront aisément. Contraires à l'ensemble de notre passé, elles n'offrent à nos mœurs politiques qu'une vaine imitation d'un régime essentiellement propre à la transition anglaise. Par suite même de sa récente extension, le mode représentatif sera sans doute bientôt discrédité en France, quand cet extrême essor aura manifesté l'insuffisance radicale et la tendance perturbatrice que lui reproche la vraie philosophie. Outre ce perfectionnement essentiel de chacune des deux grandes conditions propres à notre régime provisoire, le positivisme systématise et consolide leur intime connexité natu-
relie. D'une part, il fait sentir que la véritable liberté exige aujourd'hui l'énergique prépondérance d'un pouvoir central vraiment progressif, convenablement réduit à sa destination pratique, par une sage renonciation à la suprématie spirituelle. Cet ascendant habituel est maintenant indispensable pour contenir les tendances oppressives des diverses doctrines actuelles qui, toutes plus ou moins incompatibles avec la séparation des deux puissances sociales, poussent à fonder la communion mentale sur une compression matérielle. Sans cette autorité tutélaire, la pleine liberté philosophique conforme à nos mœurs actuelles serait d'ailleurs menacée aussi par les dispositions anarchiques inhérentes à l'interrègne spirituel. D'une autre part, l'essor de cette liberté peut seul permettre au pouvoir central d'obtenir sur le pouvoir local une prépondérance permanente, nécessaire pour la consolidation réelle de Tordre public; car, le respect sincère d'une telle garantie journalière dissipe aussitôt toutes les craintes de rétrogradation qui empêchent aujourd'hui ce salutaire ascendant. Quelque empiriques que soient ces inquiétudes, jusqu'ici trop naturelles, elles cesseraient certainement d'après l'avènement officiel de la liberté d'enseignement et d'association, qui ôterait au pouvoir temporel tout espoir, et même toute pensée, de faire matériellement prévaloir une doctrine quelconque envers le régime définitif de notre société républicaine.
L'ensemble des indications propres à cette seconde partie caractérise déjà l'aptitude sociale du positivisme, non-seulement pour déterminer et préparer l'avenir, mais aussi pour conseiller et améliorer le présent, toujours d'après l'exacte appréciation systématique du passé, suivant la saine théorie fondamentale de l'évolution humaine. Aucune autre philosophie ne peut aborder l'irrévocable question que l'élite de l'humanité pose
désormais à tous ses directeurs spirituels : réorganiser sans dieu ni roi, sous la seule prépondérance normale, à la fois privée et publique, du sentiment social, convenablement assisté de la raison positive et de l'activité réelle.
^^MMWWMW^WW>»W>«>«»»WWW*»»«>«*<WMMM^><MW»«W»»W»»«»»W^^^^W^^<WM»^^^^^<»^^^^<»«»W«M»«»^«««W«^<<^<M<^»»«MM»«*»M»<<<»<MMWMM^»