TROISIEME PARTIE
EFFICACITÉ POPULAIftE DU POSITIVISME.
D'après la nature philosophique et la destination sociale du positivisme, il doit chercher son appui fondamental en dehors de toutes les classes, spirituelles ou temporelles, qui jusqu'ici ont plus ou moins participé au gouvernement de l'humanité. Sauf de précieuses exceptions individuelles, qui bientôt se multiplieront beaucoup, chacune d'elles présente naturellement, dans ses préjugés et dans ses passions, divers obstacles essentiels à la réorganisation intellectuelle et morale qui doit caractériser la seconde partie de la grande révolution occidentale. Leur vicieuse éducation et leurs habitudes empiriques repoussent l'esprit d'ensemble auquel il faut désormais subordonner toutes les conceptions spéciales. Un actif égoïsme aristocratique y entrave ordinairement la prépondérance réelle du sentiment social, principe suprême de notre régénération. Non-seulement il ne faut pas compter sur les classes dont la domination fut à jamais détruite au début de la crise révolutionnaire ; mais nous devons attendre une répugnance presque aussi réelle, quoique mieux dissimulée, chez celles qui obtinrent ainsi l'ascendant social qu'elles convoitaient depuis longtemps. Leurs conceptions politiques se rapportent surtout à la possession du pouvoir, au lieu de concerner sa destination et son exercice. Elles avaient sérieusement regardé la révolution comme terminée par le
régime parlementaire propre à la halte équivoque qui vient de finir. Cette phase stationnaire leur inspirera de longs regrets, en tant que spécialement favorable à leur active ambition. Une complète régénération sociale est presque autant redoutée par ces diverses classes moyennes que chez les anciennes classes supérieures. Les unes et les autres s'accorderaient surtout à prolonger, autant que possible, sous de nouvelles formes; même républicaines, le système d'hypocrisie théologique qui constitue maintenant le seul reste effectif du régime rétrograde. Ce honteux système leur offre le double attrait d'assurer la respectueuse soumission des masses sans prescrire aux chefs aucun devoir rigoureux. Si leurs préjugés critiques et métaphysiques tendent à perpétuer l'interrègne spirituel qui empêche la régénération finale, leurs passions ne craignent pas moins l'avènement d'une nouvelle autorité morale, qui nécessaire* ment se ferait surtout sentir aux puissants. Au dix-huitième siècle, la plupart des grands, et même les rois, purent accueillir une philosophie purement négative, qui, en leur ôtant beaucoup d'entraves, leur procurait une célébrité facile, sans leur imposer aucun sacrifice essentiel. Mais ce précédent ne doit pas faire espérer, chez nos riches et nos lettrés, un accueil aussi favorable pour la philosophie positive, qui vient aujourd'hui discipliner les intelligences afin de reconstruire les mœurs.
À ce double titre, le positivisme ne peut obtenir de profondes adhésions collectives qu'au sein des classes qui, étrangères à toute vicieuse instruction de mots ou d'entités, et naturellement animées d'une active sociabilité, constituent désormais les meilleurs appuis du bon sens et de la morale. En un mot, nos prolétaires sont seuls susceptibles de devenir les auxiliaires décisifs des nouveaux philosophes. L'impulsion régénératrice dépend rartout d'une intime alliance entre ces deux éléments extrêmes de Tordre final. Malgré leur diversité naturelle, toutefois bien
plus apparente que réelle, ils comportent, au fond, beaucoup d'affinité intellectuelle et morale. Les deux genres d'esprit présenteront de plus en plus le même instinct de la réalité, une semblable prédilection pour l'utilité, et une égale tendance à subordonner les pensées de détail aux yues d'ensemble. De part et d'autre, se développeront aussi les généreuses habitudes d'une sage imprévoyance naturelle, et un pareil dédain des grandeurs temporelles; du moins quand les vrais philosophes auront formé, par le commerce des dignes prolétaires, leur propre caractère définitif. Lorsque ces sympathies fondamentales pourront assez éclater, on sentira que chaque prolétaire constitue, à beaucoup d'égards, un philosophe spontané, comme tout philosophe représente, sous divers aspects, un prolétaire systématique. Ces deux classes extrêmes offriront d'ailleurs des dispositions équivalentes envers la classe intermédiaire, qui, siège nécessaire de la prépondérance temporelle, tient sous sa dépendance normale leur commune existence pécuniaire.
Toutes ces affinités résultent naturellement des positions et des destinations respectives. Si elles sont encore peu prononcées, cela tient surtout à l'absence actuelle d'une véritable classe philosophique, dont à peine il existe déjà quelques types isolés. Quoique les vrais prolétaires soient heureusement beaucoup moins rares, c'est seulement en France, ou plutôt à Paris, qu'ils ont pu jusqu'ici surgir dignement, affranchis de toute croyance chimérique et de tout vain prestige social. C'est uniquement là qu'on peut sentir l'intime réalité de l'appréciation indiquée ci-dessus.
On voit alors que les occupations journalières du prolétaire sont beaucoup plus favorables à l'exercice philosophique que celles des classes moyennes, parce qu'elles n'absorbent point assez pour empêcher des contemplations suivies, même peu-
dant le travail pratique. Ce loisir mental est moralement facilité par l'absence naturelle de responsabilité ultérieure : la position du travailleur le préserve spontanément des ambitieux ttkuli qui inquiètent sans cesse l'entrepreneur. Le caractère propre des méditations respectives résulte même de cette double diversité, qui invite l'un aux conceptions générales et l'autre auk vues spéciales. Pour le digne prolétaire, le régime de la spécialité dispersive, tant prôné maintenant, se présente directement sous son vrai jour, c'est-à-dire comme abrutissant, parce qu'il condamnerait son esprit à un exercice tellement misérable qu'il ne prévaudra jamais chez nous, malgré les empiriques instances de nos économistes anglomanes. Au contraire, cette spécialisation exclusive et continue doit sembler beaucoup soins dégradante, ou plutôt elle parait devenir indispensable chez l'entrepreneur, et même chez le savant, en s'appliquant à te sujets qui absorbent davantage les médiocres intelligences, à moins qu'une saine éducation n'y ait développé le goût et l'habitude des généralités abstraites.
Mais le contraste moral entre les deux modes d'existence pratique est encore plus décisif que leur contraste intellectuel. La fierté qu'inspirent ordinairement les succès temporels est, au fond, peu justifiée par le genre de mérite que suppose réellement l'acquisition, même pleinement légitime, de la grandeur ou de la richesse. Ceux qui font plus de cas des qualités intrinsèques que des résultats effectifs, reconnaissent aisément que les triomphes pratiques, industriels comme militaires, dépendent surtout du caractère, et non de l'esprit ni du cœur. Us exigent principalement la combinaison d'un certain degré d'énergie avec beaucoup de prudence et une suffisante persévérance. Quand ces conditions sont remplies, la médiocrité intellectuelle et l'imperfection morale n'empêchent nullement d'utiliser ainsi les circonstances favorables, habituellement indispensables à de
tels succès. On peut même assurer, sans aucune exagération, que la mesquinerie des pensées et des sentiments contribue souvent à susciter et à maintenir les dispositions convenables. Lorsqu'il faut un grand essor des trois qualités actives, il est plutôt déterminé par les impulsions personnelles d'avidité, d'ambition, ou de gloire, que par les instincts supérieurs. Ainsi, quelque respect que mérite toute élévation légitime, la philosophie, encore plus clairvoyante que ne put l'être la religion, n'en saurait conclure, en faveur des grands ou des riches, une supériorité morale que n'indique nullement la vraie théorie de la nature humaine.
L'existence habituelle du prolétaire est beaucoup plus propre à développer spontanément nos meilleurs instincts. Même quant aux trois qualités actives, d'où dépendent surtout les succès temporels, la prudence est la seule qui s'y trouve ordinairement insuffisante, de manière à empêcher l'efficacité personnelle des deux autres, mais sans altérer leur application sociale. Toutefois, la supériorité morale du type prolétaire se rapporte surtout à l'essor direct des divers instincts supérieurs. Quand la systématisation finale des opinions et des mœurs aura fixé le vrai caractère propre à cette immense base de la société moderne, on sentira que les différentes affections domestiques doivent naturellement s'y développer davantage que chez les classes intermédiaires, trop préoccupées de calculs personnels pour goûter dignement de tels liens. Mais la principale efficacité morale de la vie prolétaire concerne les sentiments sociaux proprement dits, qui tous y reçoivent spontanément une active culture journalière, même dès la première enfance. C'est là qu'on trouve, d'ordinaire, les meilleurs modèles du véritable attachement, jusque chez ceux qu'une dépendance continua, trop souvent dégradée par nos mœurs aristocratiques, semble condamner à une moindre élévation morale. Une vénération
sincère, pure de toute servilité, s'y développe naïvement envers les supériorités quelconques, sans être neutralisée par l'orgueil doctoral, ni troublée par la rivalité temporelle. Les impulsions généreuses y sont tou j ours entretenues par d'activés sympathies, involontairement résultées d'une expérience personnelle des maux inhérents à l'humanité. Partout ailleurs, le sentiment social ne saurait trouver autant d'excitation spontanée, du moins quant à la solidarité actuelle, qui s'y présente à chacun comme sa principale ressource, sans altérer pourtant une énergique individualité. Si l'instinct de la continuité humaine n'y est point encore assez développé, cela tient surtout au défaut de culture systématique, seule efficace à cet égard. Il serait désormais superflu de prouver qu'aucune autre classe ne comporte des exemples aussi fréquents ni aussi décisifs d'une franche et modeste abnégation, en chaque vrai besoin public. Enfin, il importe de noter, à ce sujet, que, d'après l'absence totale d'éducation régulière, toutes ces hautes qualités morales doivent être regardées comme propres au prolétariat, depuis que l'émancipation radicale des esprits populaires interdit de rapporter ces résultats à l'influence théologique. Quoique ce type si méconnu ne soit encore essentiellement réalisable qu'à Paris, sa manifestation initiale dans le foyer occidental doit annoncer assez à tous les vrais observateurs l'entière extension finale d'un caractère aussi conforme aux indications de la saine théorie de l'homme, surtout quand le positivisme aura pu systématiser convenablement ces tendances spontanées.
D'après cette sommaire appréciation, on explique aisément l'admirable instinct social qui avait poussé la Convention à chercher parmi nos prolétaires son principal appui, non-seulement contre ses dangers exceptionnels, mais pour la régénération finale qu'elle poursuivait avec ardeur sans pouvoir en déterminer la nature. Toutefois, faute d'une vraie doctrine gé-
nérale, et tu l'anarchique impulsion de la métaphysique dominante, cette alliance fondamentale était alors conçue dans un esprit contraire à son but principal, puisqu'elle appelait le peuple & l'exercice habituel de l'autorité politique. Une telle direction convenait beaucoup, sans doute, aux nécessités temporaires de la situation correspondante, où la défense républicaine dépendait surtout des prolétaires, seuls dévoués et inébranlables. MaiB, représentée comme définitive par l'esprit absolu de la théorie officielle, elle devint bientôt incompatible avec les conditions essentielles de la société moderne. Ce n'est pas que le peuple ne doive habituellement, quand le eas l'exige, prêter son assistance, même matérielle, à l'exercice spécial de l'autorité temporelle. Loin d'être aucunement anarchique, cette intervention subalterne, tant au dedans qu'au dehors, constitue évidemment une garantie indispensable à tout régime normal. On doit même reconnaître que, sous ce rapport, les mœurs françaises sont encore très-imparfaites, puisqu'elles disposent trop souvent notre population à rester au moins spectatrice dans les actes journaliers d'une police tutélaire. Mais toute participation directe du peuple au gouvernement politique, pour la décision suprême des mesures sociales, ne peut convenir, chex les modernes, qu'a la situation révolutionnaire. Étendue à l'état final, elle y deviendrait nécessairement anarchique, à moins de s'y trouver essentiellement illusoire.
Sans admettre le dogme métaphysique de la souveraineté populaire, le positivisme s'approprie systématiquement tout ce qctâl renferme de vraiment salutaire, soit pour les cas exceptionnels, soit surtout envers l'existence normale, en écartant les immenses dangers inhérents à son application absolue. Dans l'usage révolutionnaire, sa principale efficacité consista à justidîrectement le droit d'insurrection. Or, la politique posi-
tive représente un tel droit comme une ressource extrême, indispensable à toute société, afin de ne pas succomber à la tyrannie qui résulterait d'une soumission absolue, trop prêchée par le catholicisme moderne. Au point de vue scientifique, on y doit voir une crise réparatrice, encore plus nécessaire à la fie collective qu'à la vie individuelle, suivant cette loi biologique évidente que l'état pathologique devient plus fréquent et plus grave à mesure que l'organisme est plus compliqué et plus éminent. Personne ne saurait donc craindre sérieusement que le prochain ascendant du positivisme dispose jamais à Fobéissance passive, en tant qu'il éteindra l'esprit révolutionatire proprement dit, qui équivaut désormais à prendre la maladie pour le type définitif de la santé. Le caractère profondément relatif de la nouvelle doctrine sociale la rend, au contraire, seule apte à concilier radicalement la subordination habituelle avec la révolte exceptionnelle, comme l'exigent à k fois le bon sens et la dignité humaine. En réservant ce dangereux remède pour les cas vraiment extrêmes, elle n'hésitera jamais à l'approuver, ni même à le recommander, quand il lera devenu réellement indispensable. Mais elle accomplira cet office passager sans soumettre habituellement les questions et les choix politiques à des juges évidemment incompétents, qu'il saura d'ailleurs disposer à la libre abdication de leurs droits anarchiques.
Quant à la prescription normale que contient réellement, quoique sous une forme très-confuse, la théorie métaphysique de la souveraineté populaire, le positivisme est encore plus propre à la dégager d'un dangereux alliage, de manière à augmenter son efficacité sociale, loin de l'énerver. Il y distingue deux notions très-différentes, jusqu'ici confondues, Tune politique, pour certains cas assignables, l'autre morale, envers toute application quelconque.
La première consiste à proclamer, au nom de la masse sociale, les décisions spéciales dont tous les citoyens peuvent ordinairement apprécier assez les motifs essentiels, et qui intéressent directement l'existence pratique de toute la communauté, comme les jugements des tribunaux, les déclarations de guerre, etc. Sous le régime positif, ces nobles formules, inspirées par l'instinct familier de la solidarité universelle, deviendront encore plus imposantes, en invoquant l'ensemble de l'humanité, au lieu d'un peuple particulier. Mais il serait absurde d'étendre le même usage aux cas plus nombreux où la population, incapable de prononcer, doit adopter les résolutions des supérieurs qui ont obtenu sa confiance. Cette nécessité sociale tient, soit à la difficulté de la question, soit à l'influence trop indirecte ou trop restreinte de la mesure. On peut citer, comme types, les décisions, souvent capitales néanmoins, qui concernent les notions scientifiques, ou même la plupart des règles pratiques, industrielles, médicales, etc. Dans tous ces cas, le positivisme aura peu de peine aujourd'hui à préserver la rectitude populaire des aberrations subversives qui ne s'aggravent que sous l'impulsion d'un orgueil métaphysique, presque inconnu à nos prolétaires illettrés.
Sous le second aspect, l'interprétation normale de la prétendue souveraineté du peuple se réduit à l'obligation fondamentale de diriger toute l'existence sociale vers le bien commun, doublement relatif, d'ordinaire, à la masse prolétaire, soit en vertu de son immense supériorité numérique, soit surtout d'après les difficultés propres à sa destinée naturelle, qui exige une sollicitude artificielle, peu nécessaire ailleurs. Mais, ainsi conçue, cette notion, essentiellement républicaine, se confond avec la base universelle de la vraie morale, la prépondérance directe et continue de la sociabilité sur toute personnalité. Le positivisme est tellement apte à se l'incorporer, qu'elle
y devient, comme ce discours Ta déjà prouvé, le principe unique de sa systématisation totale, même spéculative. En s'appropriant à jamais ce grand précepte social, dont l'esprit métaphysique dut être, depuis la décadence du catholicisme, l'organe provisoire, il le purifie définitivement de toute inspi~ ration anarchique. Car il transporte à Tordre moral ce que la doctrine révolutionnaire place si dangereusement dans Tordre politique, d'après son préjugé caractéristique sur la confusion permanente des deux puissances élémentaires. J'aurai bientôt lieu d'indiquer spécialement combien cette salutaire transformation, loin d'affaiblir ce principe républicain, augmentera ion efficacité continue, sans exposer aux déceptions ni aux perturbations que le mode métaphysique tend toujours à susciter.
Nous sommes ainsi conduits à caractériser directement la principale participation collective qui doit habituellement appartenir aux prolétaires dans le régime final de l'humanité. Elle résulte de leur aptitude naturelle à devenir les auxiliaires indispensables du pouvoir spirituel pour son triple office social d'appréciation, de conseil, et même de préparation. Toutes les propriétés intellectuelles et morales que nous venons de reconnaître au prolétariat concourent à lui conférer une telle attribution continue. Sauf la classe philosophique, principal organe de Tesprit d'ensemble, aucune autre partie do la société moderne ne saurait être aussi disposée que les prolétaires à se tenir convenablement au point de vue général. Leur supériorité est encore plus évidente quant au sentiment social, pour lequel ils doivent, d'ordinaire, Temporter même sur les vrais philosophes, dont les tendances trop abstraites gagneront beaucoup au contact journalier d'une noble spontanéité populaire. Ainsi, la classe prolétaire est naturellement plus propre qu'aucune autre à comprendre, et surtout à sentir, la morale
réelle, quoiqu'elle fût incapable de la systématiser. Cette aptitude spontanée se manifeste principalement envers la morale sociale proprement dite, la plus éminente et la plus décisive des trois parties essentielles de la morale universelle. Enfin, outre ces dispositions naturelles de l'esprit et du cœur, les besoins collectifs propres au prolétariat l'appellent nécessairement au secours des principales règles morales, ordinairement destinées à le protéger. Pour faire prévaloir ces règles dans la vie active, le pouvoir spirituel doit peu compter sur Fassistance des classes intermédiaires, siège naturel de la prépondérance temporelle, dont ses prescriptions doivent surtout contenir et rectifier les abus. Les tendances ordinaires des grands et des riches vert l'égolsme et l'oppression nuisent principalement aux prolétaires. C'est donc l'adhésion de ceux-ci qu'il faut surtout invoquer à l'appui des règles morales. Ils se trouvent d'autant mieux disposés à les sanctionner par leur énergique approbation, qu'ils doivent rester étrangers au gouvernement politique proprement dit. Toute participation habituelle au pouvoir temporel tend, outre son caractère anarchique, à les détourner du principal remède que la nature de l'ordre social offre à l'ensemble des maux qui1 leur sont propres. La sagesse populaire appréciera bientôt l'inanité nécessaire des solutions immédiates que l'on prône aujourd'hui. Elle ne tardera point à sentir combien ses légitimes réclamations se lient surtout aux moyens moraux que le positivisme présente au prolétariat, quoiqu'il l'invite aussi à abdiquer une autorité illusoire ou perturbatrice.
Cette tendance fondamentale du peuple à seconder le pouvoir spirituel dans son principal office social est tellement naturelle qu'elle s'est déjà manifestée, au moyen âge, envers fat spiritualité catholique. 11 faut même rapporter à une semblable affinité les sympathies qu'excite encore le catholicisme, malgré sa décadence universelle, chez les populations préservées du
DISCOURS PRÉLIMINAIRE. — TROISIÈME PARTIE. iSt
protestantisme. Les observateurs empiriques prennent souvent ces affections pour de vraies adhésions à des croyances qui, au fond, sont là plus éteintes qu'ailleurs. Mais cette illusion historique se dissipera d'après l'accueil que ces populations, mal à propos taxées d'arriérées, feront bientôt au positivisme, quand elles sentiront son aptitude à mieux satisfaire que le catholicisme au besoin fondamental qui préoccupe si justement leur instinct social.
Quoi qu'il en soit, cette affinité spontanée du prolétariat envers le pouvoir spirituel ne pouvait, au moyen âge, se développer beaucoup, puisque l'élément populaire se dégageait à peine des restes du servage quand le catholicisme obtenait son principal ascendant. La saine théorie historique représente même ce défaut d'appui comme l'une des sources spéciales de l'inévitable avortement de la noble tentative catholique. Cette spiritualité prématurée était déjà dissoute essentiellement, par la désuétude nécessaire des croyances correspondantes, et aussi d'après le caractère rétrograde de l'autorité théologique, quand le prolétariat eut acquis assez d'importance sociale pour lui fournir un soutien décisif, si elle avait pu le mériter. L'ensemble de l'évolution moderne réservait donc au positivisme la réalisation totale d'une telle combinaison, d'après l'alliance fondamentale qu'il va organiser entre les philosophes et les prolétaires, également préparés à cette coalition finale par la transition positive et négative accomplie pendant les cinq derniers siècles.
Directement appréciée, cette association régénératrice est surtout destinée à constituer enfin l'empire de l'opinion publique, que tous les pressentiments, instinctifs ou systématiques, s'accordent, depuis la fin du moyen âge, à concevoir comme le principal caractère du régime final de l'humanité.
Ce salutaire ascendant doit devenir le principal appui de la
morale, non-seulement sociale, mais aussi privée, et même personnelle, parmi des populations où chacun sera de plus en plus poussé à vivre au grand jour, de manière à permettre au public le contrôle efficace de toute existence quelconque. La chute irrévocable des illusions théologiques rend cette force spécialement indispensable, pour compenser, chez la plupart des hommes, l'insuffisance de la moralité naturelle, même sagement cultivée. Après l'incomparable satisfaction directement inhérente à l'exercice continu du sentiment social, l'approbation commune constituera la meilleure récompense de la bonne conduite. Vivre dignement dans la mémoire des autres, fut toujours le vœu principal de chacun, même sous le régime théologique. Dans l'état positif, cette noble ambition acquiert encore plus d'importance, comme seule satisfaction que comporte désormais notre intime besoin d'éterniser l'existence. En même temps que plus nécessaire au nouveau régime moral, la force de l'opinion publique s'y développe davantage. La réalité caractéristique d'une doctrine toujours conforme à l'ensemble des faits y assure mieux l'autorité des règles et l'efficacité de leur application, que ne peuvent plus éluder les subterfuges suggérés par la nature vague et absolue des prescriptions théologiques ou métaphysiques. D'un autre côté, l'invocation directe et continue de la sociabilité, comme principe unique de la morale positive, y provoque aussitôt l'intervention permanente de l'opinion publique, seul juge naturel de toute conduite ainsi destinée au bien commun. Le but nécessairement personnel de chaque existence, d'après la doctrine théologicométaphysique, ne pouvait autant comporter un tel appel.
Appréciée ensuite dans l'ordre politique proprement dit, il est superflu de prouver que la force de l'opinion publique doit en devenir le principal régulateur. Sa prépondérance s'y réalise déjà, malgré notre anarchie mentale, toutes les fois qu'une
impulsion décisive vient contenir les divergences radicales qui la neutralisent ordinairement. Cet ascendant spontané se manifeste même quand l'esprit public prend une direction vicieuse, à laquelle nos gouvernements ne peuvent presque jamais résister assez. Qu'on juge, d'après ce double genre d'épreuvres, quelle suprématie doit acquérir le légitime usage d'une telle force, quand elle résultera, non d'un concours précaire et passager, mais d'une communion systématique de principes universels. C'est ainsi qu'on peut clairement reconnaître combien la régénération finale des institutions sociales dépend surtout de la réorganisation préalable des opinions et des mœurs. Une telle base spirituelle n'est pas seulement indispensable pour déterminer en quoi doit consister la reconstruction temporelle; elle seule aussi fournira la principale force qui doive en réaliser l'accomplissement. A mesure que l'unité mentale et morale se rétablira, elle présidera nécessairement à l'essor graduel du nouveau système] politique. Les principales améliorations sociales peuvent donc être réalisées longtemps avant que la réorganisation spirituelle soit terminée. Au moyen âge, on voit le régime catholique modifier beaucoup la société renaissante pendant que sa propre constitution était peu avancée. Il en doit être encore plus ainsi dans notre régénération.
Cette double destination fondamentale de l'opinion publique détermine aussitôt les conditions essentielles de son organisation normale. Un tel office moral et politique exige d'abord de véritables principes sociaux, ensuite un public qui, les ayant adoptés, en sanctionne l'application spéciale, et enfin un organe systématique qui, après avoir établi la doctrine universelle, en dirige l'usage journalier. Malgré son évidence naturelle, cette analyse de l'opinion publique est encore si méconnue que quelques indications directes sont ici indispensables pour caractériser chacune des trois conditions générales.
La première équivaut, au fond, à étendre jusqu'à l'art social la division fondamentale entre la théorie et la pratique, dont personne ne conteste plus la nécessité envers les moindres cas. C'est surtout à ce titre que la nouvelle spiritualité sera bientôt jugée supérieure à l'ancienne. Au moyen âge, les principes généraux de la conduite morale et politique ne pouvaient avoir qu'un caractère empirique, sanctionné seulement par la consécration religieuse. Toute la supériorité de ce régime sur celui de l'antiquité se bornait donc, sous ce rapport, à séparer ces règles d'avec leur application particulière, pour en faire l'objet direct d'une étude préalable, ainsi préservée des passions journalières. Malgré l'importance d'une telle séparation, le défaut de rationalité y laissait au simple bon sens le soin d'éclairer, en chaque cas, l'application des principes, d'abord vagues et absolus d'après la nature des croyances correspondantes. Aussi l'efficacité de ce premier spiritualisme résulta-t-elle surtout de son aptitude indirecte à cultiver le sentiment social, suivant le seul mode qui fût alors possible. Le spiritualisme positif se présente aujourd'hui avec un caractère beaucoup plus satisfaisant, comme fondé sur une entière systématisation, à la fois objective et subjective. Sans rien perdre de leur valeur expérimentale, les principes sociaux y acquièrent une imposante autorité théorique, et surtout une consistance inébranlable, d'après leur relation nécessaire avec l'ensemble des lois réelles de notre nature individuelle et collective. Ces lois confirmeront du moins tous ceux qui n'en seront pas immédiatements déduits. Toujours rattachées ainsi à la sociabilité fondamentale, les règles pratiques comporteront, en chaque cas, une interprétation nette et homogène, propre à écarter les sophismes passionnés. Ces principes rationnels, qui rendent notre conduite indépendante des impulsions du moment, peuvent seuls assurer l'efficacité habituelle du sentiment social, et nous préserver des aberrations que sue*
citent souvent ses inspirations spontanées. Sa culture directe et continue constitue, sans doute, dans la vie réelle, publique ou privée, la première source de notre moralité. Mais cette condition nécessaire ne saurait habituellement suffire pour contenir la prépondérance naturelle de l'égoîsme, si la conduite pratique n'est point tracée d'avance, en chaque cas important, d'après des règles démontrables, adoptées d'abord* de confiance et ensuite par conviction.
Dans aucun art, le désir sincère et ardent de réussir ne saurait dispenser de connaître la nature et les conditions du bien. La pratique morale, et politique ne peut être affranchie d'une telle obligation, quoique les inspirations directes du sentiment y soient beaucoup plus efficaces que partout ailleurs. Trop d'exemples publics et privés ont déjà manifesté pleinement combien il peut nous égarer quand son impulsion n'est point éclairée par des principes convenables. C'est ainsi que, faute de convictions systématiques, les généreuses tendances initiales de la France républicaine envers le reste de l'Occident dégénérèrent bientôt en une violente oppression, quand un chef rétrograde vint faire un appel facile à la personnalité. Les cas inverses sont encore plus communs, et d'ailleurs aussi propres à caractériser cette solidarité naturelle entre les sentiments et les principes. Une vicieuse doctrine sociale a souvent secondé la prépondance spontanée de l'égoîsme, en faussant la notion du bien public. L'histoire contemporaine en fournit un exemple trop décisif, dans le déplorable crédit qu'obtint, en Angleterre, la théorie sophistique de Malthus sur la population. Malgré le peu d'accueil qu'elle a trouvé chez tous les autres occidentaux, et quoique réfutée déjà par de généreux penseurs nationaux, cette immorale aberration procure encore une apparente sanction scientifique à la coupable antipathie des classes dirigeantes envers toute profonde régénération britannique.
Après l'établissement d'une doctrine générale, la principale condition pour constituer l'empire de l'opinon publique consiste dans l'existence d'un milieu social propre à faire habituellement prévaloir les principes fondamentaux. Voilà ce qui manquait surtout au spiritualisme catholique, dont l'avortement était ainsi inévitable, même quand les croyances eussent été moins fragiles. l'ai assez indiqué déjà comment le prolétariat moderne offre, au contraire, un immense point d'appui naturel ii la nouvelle spiritualité. Le besoin en est aussi peu contestable que la spontanéité. Quoique la doctrine positive soit, en ellemême, beaucoup plus efficace que ne pouvaient l'être des préceptes non démontrables, il ne faut pas compter que les convictions qu'elle inspire dispensent jamais de cette énergique assistance. La raison est loin de comporter une telle autorité directe dans notre imparfaite constitution. Même le sentiment social, malgré son efficacité très-supérieure, ne saurait habituellement suffire pourdiriger convenablement la vie active, si l'opinion publique ne venait sans cesse fortifier les bonnes ten- dances individuelles. Le difficile triomphe de la sociabilité sur la personnalité n'exige pas seulement l'intervention continue de véritables principes généraux, aptes à dissiper toute incertitude quant à la conduite propre à chaque cas. Il réclame aussi la réaction permanente de tous sur chacun, soit pour comprimer les impulsions égoïstes, soit pour stimuler les affections sympathiques. Sans cette universelle coopération, le sentiment et la. raison se trouveraient presque toujours insuffisants, tant notre chêtive nature tend à faire prévaloir les instincts personnels. On a vu ci-dessus les prolétaires constituer spontanément, à cet ard, la principale source de l'opinion publique, non-seulei vertu de leur supériorité numérique, mais surtout s l'ensemble de leurs caractères intellectuels et moraux, l'influence directe de leur position sociale. C'est
ainsi que, posant enfin le problème fondamental de la vie humaine, le positivisme fait seul ressortir, de la nature même du grand organisme, les diverses bases essentielles d'une solution réelle.
Rien ne peut désormais empêcher nos prolétaires, soit isolés, Boit surtout réunis, déjuger librement l'application journalière, et même les principes généraux, d'un régime social qui les affecte nécessairement plus qu'aucune autre classe. Le mémorable empressement de notre population à former partout des clubs, sans aucune excitation spéciale, et malgré l'absence de tout véritable enthousiasme, prouva récemment combien était contraire à nos mœurs la compression matérielle qu'éprouvaient auparavant ces dispositions spontanées. Au lieu de décroître, ces tendances ne pourront que s'enraciner et se développer de plus en plus, parce qu'elles sont pleinement conformes aux habitudes, aux sentiments, et aux besoins des prolétaires qui forment la principale base de telles réunions. Une véritable doctrine sociale doit les consolider beaucoup, en leur donnant un caractère plus régulier et un but plus important. Loin d'être aucunement anarchiques, elles constituent, au fond, une faible ébauche spontanée des mœurs finales de l'humanité régénérée. En se réunissant ainsi, on entretient le sentiment social par une heureuse excitation journalière. L'opinion publique s'élabore d'une manière à la fois plus rapide et plus complète, du moins après une suffisante préparation individuelle. Personne aujourd'hui ne soupçonne la grande et heureuse influence qu'acquerront ces tendances spontanées, quand une doctrine vraiment universelle les aura dignement systématisées. Elles fourniront alors le principal point d'appui de la réorganisation spirituelle, ainsi assurée d'une active adhésion populaire, d'autant plus décisive qu'elle sera toujours libre et pacifique. Les craintes d'agitation matérielle que réveillent aujourd'hui ces réunions ne
sont dues qu'à une empirique appréciation de notre passé révolutionnaire. Au lieu de propager le goût et de développer l'exercice de ce qu'on nomme les droits politiques, nos clubs tendront bientôt à détourner profondément d'une vaine intervention temporelle, en appelant nos prolétaires à leur principal office social, comme auxiliaires essentiels du nouveau pouvoir spirituel. Par cette noble perspective normale, le positivisme leur offrira un attrait bien supérieur à celui que comportent maintenant les illusions métaphysiques. Au fond, le club est surtout destiné à remplacer provisoirement l'église, ou plutôt, à préparer le temple nouveau, sous l'impulsion graduelle de la doctrine régénératrice, qui peu à peu y fera prévaloir le culte final de l'Humanité, comme je l'indiquerai spécialement à la fin de ce discours. En permettant le libre essor de toutes les tendances progressives, notre situation républicaine ne tardera pas à manifester la disposition spontanée de notre population à donner désormais cette nouvelle issue aux diverses émotions sociales dont le catholicisme fut longtemps le seul régulateur* Pour achever d'indiquer la vraie théorie de l'opinion publique, il ne reste plus à caractériser ici que la nécessité, trop méconnue aujourd'hui, qui, entre une doctrine et son public, exige un organe philosophique, sans lequel leur relation avorterait presque toujours. D'abord, cette dernière condition est encore plus inévitable que la seconde; et, en fait, elle n'a jamais manqué, car toute doctrine suppose des fondateurs primitifs, et même des docteurs habituels. Il y aurait une évidente contradiction à concevoir des principes moraux et politiques comme investis d'un haut ascendant social, tandis que ceux qui les posent ou les enseignent seraient dépourvus de toute autorité spirituelle. La métaphysique négative, d'abord protestante, puis déiste, a bien pu faire temporairement prévaloir une telle incohérence, quand la raison publique se
préoccupait surtout du besoin d'échapper à la rétrogradation catholique. Pendant cette longue insurrection, chacun se trouvait transformé en une sorte de prêtre, interprétant, à son gré, une doctrine qui pouvait se passer d'organes propres, parce que sa destination était essentiellement critique. Nos diverses constitutions métaphysiques ont directement consacré un tel régime, par leurs déclarations préalables, qui semblent offrir à tout citoyen un moyen général d'appréciation sociale, d'après lequel il serait dispensé de recourir à des interprètes spéciaux. Je ne dois pas discuter ici cette empirique extension à l'état organique d'une disposition qui ne pouvait convenir qu'à la transition révolutionnaire.
Envers les moindres arts, on n'oserait prétendre que les préceptes généraux pussent exister sans culture théorique, ni que leur interprétation spéciale dût rester livrée au simple instinct du praticien. Comment en serait-il autrement pour l'art le plus difficile et le plus important, où des règles moins simples et moins précises exigent davantage une explication propre à chaque cas? Quelque satisfaisantes que doivent devenir les démonstrations des principes sociaux, il ne faut pas croire que la doctrine positive puisse jamais dispenser, même après la meilleure éducation, de recourir, dans la vie réelle, publique ou privée, à de fréquentes consultations philosophiques. Les motifs moraux sont encore plus décisifs que les considérations intellectuelles pour indiquer la nécessité d'un tel intermédiaire continu entre la règle et l'usage. Si, d'un côté, l'organe philosophique peut seul connaître assez le véritable esprit de la doctrine dirigeante, il est, d'une autre part, seul susceptible de présenter habituellement les garanties de pureté, d'élévation, et d'impartialité, sans lesquelles ses conseils n'auraient presque aucune efficacité pour réformer la conduite individ uelle ou collective. C'est surtout par lui que doit s'accomplir,
d'ordinaire, cette réaction de tous sur chacun, reconnue cidessus indispensable à la moralité réelle. 11 n'est point, à la vérité, la principale source de l'opinion publique, comme l'orgueil théorique dispose trop souvent à le croire. Mais, quoique cette force résulte essentiellement d'une libre sanctiqn populaire, ce concours spontané ne devient pleinement efficace que par la proclamation systématique des jugements unanimes, sauf les cas exceptionnels où suffit l'expression directe. L'élément prolétaire et l'élément philosophique sont donc solidaires dans l'élaboration spéciale, et même dans la manifestation habituelle, de la véritable opinion publique. Sans l'un, la doctrine la mieux établie manquerait ordinairement d'énergie; sans l'autre, elle n'aurait presque jamais assez de consistance pour surmonter les obstacles permanents que notre nature personnelle et sociale oppose à la prépondérance pratique des règles fondamentales.
Au fond, ce besoin d'organes systématiques pour guider et proclamer l'opinion publique se fait toujours sentir, môme au milieu de notre anarchie spirituelle, chaque fois que survient une manifestation réelle, qui ne pourrait avoir lieu si personne n'en prenait l'initiative ou la responsabilité. Dans la vie privée * où cette intervention manque souvent, on peut aujourd'hui vérifier, par contraste, une telle nécessité, en observant l'insuffisance pratique des règles les moins contestées, mais dont l'application spéciale n'émane d'aucune autorité régulière. Une appréciation plus facile et des sentiments plus actifs tendent alors à compenser imparfaitement cette grave lacune. Les conditions plus difficiles et les exigences supérieures de la vie publique n'ont jamais permis qu'elle restât aussi dépourvue d'intervention systématique. Chacun de ses actes manifeste, même aujourd'hui, l'indispensable participation d'une certaine autorité spirituelle, dont les organes, quoique très-mobiles, sor-
tent le plus souvent du journalisme métaphysique et littéraire. Notre anarchie mentale et morale ne dispense donc pas l'opinion publique de directeurs et d'interprètes. Elle l'oblige seulement à se contenter de ceux qui ne peuvent lui offrir que des garanties personnelles, sans aucun gage régulier de la fixité de leurs convictions et de la pureté de leurs sentiments. Ainsi posée par le positivisme, la question de l'organisation de l'esprit public ne saurait longtemps rester indécise. On voit qu'elle se réduit, au fond, à la séparation normale des deux puissances sociales, comme la condition de doctrine a été cidessus ramenée à la division correspondante entre la théorie et la pratique. D'une part, il est clair que la saine interprétation des règles morales et politiques ne peut émaner, de même qu'envers tout autre art, que des philosophes voués à l'étude des lois naturelles sur lesquelles elles reposent. Or, pour se maintenir au point de vue d'ensemble qui fait seul leur mérite intellectuel, ces philosophes doivent s'abstenir avec soin de toute participation habituelle à la vie active, surtout publique, dont l'influence spéciale altérerait bientôt leur aptitude spéculative. Cette condition ne leur est pas moins indispensable, dune autre part, afin de conserver la pureté de leurs sentiments et l'impartialité de leur caractère, double garantie morale de leur autorité, publique ou privée.
Telle est, en aperçu, la théorie positive de l'opinion publique. Dans ses trois éléments nécessaires, la doctrine, la force, et l'organe, elle se trouve ainsi rattachée profondément à l'ensemble de la réorganisation spirituelle ; ou plutôt, elle ne constitue que l'appréciation la plus usuelle de ce sujet fondamental. Toutes ses parties essentielles offrent entre elles une intime solidarité naturelle. Si les principes positifs ne peuvent compter beaucoup que sur l'appui des prolétaires, ceux-ci, à leur tour, ne sauraient désormais sympathiser habituellement
avec aucune autre doctrine. Il en est de môme quant aux organes philosophiques, dont le peuple peut seul établir et maintenir l'indépendance nécessaire. Nos lettrés repoussent instinctivement la division des deux puissances, qui poserait des bornes systématiques à leur vaine ambition actuelle. Cette séparation est aussi redoutée par nos riches, qui craindraient de voir ainsi surgir une autorité morale capable d'imposer à leur égoïsme un frein irrésistible. Les prolétaires seuls peuvent aujourd'hui la comprendre et l'aimer, d'après leur aptitude plus prononcée à l'esprit d'ensemble et au sentiment social. Mieux préservés, surtout en France, des sophismes métaphysiques et des prestiges aristocratiques, leur esprit et leur cœur accueilleront aisément les maximes du positivisme sur cette condition fondamentale de notre vraie régénération.
Cette théorie de l'opinion indique nettement où en est déjà l'organisation de ce grand régulateur moderne, et ce qui lui manque encore essentiellement. La doctrine existe enfin, surtout la force, et même l'organe, mais sans combinaison mutuelle. Toute l'impulsion régénératrice dépend donc, en dernier ressort, de l'intime alliance entre les philosophes et les prolétaires.
Pour achever de caractériser cette coalition décisive, il me reste à indiquer les avantages généraux qu'elle offre au peuple quant à la satisfaction normale de ses réclamations légitimes.
La principale amélioration, celle qui doit bientôt développer et consolider toutes les autres, consiste dans le noble office social ainsi conféré directement aux prolétaires, désormais érigés en auxiliaires indispensables de la puissance spirituelle. Cette immense classe, qui, depuis sa naissance au moyen âge, était restée extérieure à Tordre moderne, y prend alors la vraie position qui convient à sa nature propre et au bien commun. A leurs fonctions spéciales, tous ses membres joignent enfin une
haute participation habituelle à la vie publique, destinée à compenser les inconvénients inévitables de leur situation privée. Loin de troubler Tordre fondamental, une telle coopération populaire en constituera la plus ferme garantie, par cela même qu'elle ne sera point politique, mais morale. Telle est donc la transformation ûnale que le positivisme opère dans la manière dont l'esprit révolutionnaire a conçu jusqu'ici l'intervention sociale des prolétaires. A l'orageuse discussion des droits, nous substituons la paisible détermination des devoirs. Les vains débats sur la possession du pouvoir sont remplacés par l'examen des règles relatives à son sage exercice.
Une superficielle appréciation de la situation actuelle représente d'abord nos prolétaires comme très-éloignés encore d'une semblable disposition. Mais, d'après une étude mieux approfondie, on peut assurer que l'expérience même qu'ils accomplissent aujourd'hui sur l'extension des droits politiques, achèvera bientôt de leur manifester l'inanité d'un remède aussi peu conforme à leurs vœux naturels. Sans faire une abdication formelle, qui semblerait contraire à leur dignité sociale, leur sagesse instinctive ne tardera pas à déterminer une désuétude encore plus décisive. Le positivisme les convaincra aisément que, si le pouvoir spirituel doit se ramifier partout pour atteindre pleinement son but social, le bon ordre exige, au contraire, la concentration habituelle du pouvoir temporel. Cette conviction résultera surtout d'une saine appréciation de la nature essentiellement morale des difficultés fondamentales qui préoccupent si justement nos prolétaires.
Ds ont déjà fait, à cet égard, un pas spontané, dont l'importance est encore trop peu sentie. Une célèbre utopie, qui s'y propage rapidement, leur sert, faute d'une meilleure doctrine, à formuler aujourd'hui leur manière propre de concevoir la principale question sociale. Quoique l'expérience résultée de la
première partie de la révolution ne les ait point désabusés entièrement des illusions politiques, elle les a conduits à sentir que la propriété leur importait davantage que le pouvoir proprement dit. En étendant jusque-là le grand problème social, le communisme rend aujourd'hui un service fondamental, qui n'est pas neutralisé par les dangers temporaires inhérents à ses formes métaphysiques. Aussi cette utopie doit-elle être soigneusement distinguée des nombreuses aberrations que fait éclore notre anarchie spirituelle, en appelant aux plus difficiles spéculations des esprits incapables ou mal préparés. Ces vaines théories sont si peu caractérisées, qu'on est conduit à les désigner par les noms de leurs auteurs. Le communisme, qui ne porte le nom de personne, n'est point un produit accessoire d'une situation exceptionnelle. Il y faut voir le progrès spontané, plutôt affectif que rationnel, du véritable esprit révolutionnaire, tendant aujourd'hui à se préoccuper surtout des questions morales, en rejetant au second rang les questions politiques proprement dites. Sans doute, la solution actuelle des communistes reste encore essentiellement politique, comme chez leurs prédécesseurs, puisque c'est aussi par le mode de possession qu'ils prétendent régler l'exercice. Mais la question qu'ils ont enfin posée exige tellement une solution morale, sa solution politique serait à la fois si insuffisante et si subversive, qu'elle ne peut rester à l'ordre du jour sans faire bientôt prévaloir l'issue décisive que le positivisme vient ouvrir à ce besoin fondamental, en présidant à la régénération finale des opinions et des mœurs.
Pour rendre justice au communisme, on doit surtout y apprécier les nobles sentiments qui le caractérisent, et non les vaines théories qui leur servent d'organes provisoires, dans un milieu où ils ne peuvent encore se formuler autrement. En s'attachant à une telle utopie, nos prolétaires, très-peu métaphysiques, sont loin d'accorder à ces doctrines autant d'importance
que les lettrés. Aussitôt qu'ils connaîtront une meilleure expression de leurs vœux légitimes, ils n'hésiteront pas à préférer des notions claires et réelles, susceptibles d'une efficacité paisible et durable, à de vagues et confuses chimères, dont leur instinct sentira bientôt la tendance anarchique. Jusque-là, ils doivent adhérer au communisme, comme au seul organe qui puisse aujourd'hui poser et maintenir, avec une irrésistible énergie, la question la plus fondamentale. Les dangers mêmes que fait craindre leur solution actuelle concourent à provoquer et à fixer l'attention générale sur ce grand sujet, que l'empirisme métaphysique et Tégoïsme aristocratique des classes dirigeantes feraient écarter ou dédaigner sans un tel appel continu. Quand nos communistes auront rectifié leurs idées, rien ne les obligerait d'ailleurs d'abandonner un nom qui n'indique directement que la prépondérance fondamentale du sentiment social. Mais notre salutaire transformation républicaine les dispensera même d'une telle qualification, en leur offrant une désignation équivalente, d'ailleurs exempte de pareils dangers. Loin de redouter le communisme, la nouvelle philosophie espère donc des succès prochains chez la plupart des prolétaires qui l'ont adopté, surtout en France, où les abstractions ont peu d'ascendant sur des esprits pleinement émancipés. Ce résultat s'accomplira nécessairement à mesure que le peuple reconnaîtra l'aptitude fondamentale du positivisme à mieux résoudre que le communisme le principal problème social.
Une telle tendance s'est déjà manifestée clairement, depuis la publication initiale de ce discours, par la nouvelle formule qui a spontanément prévalu chez nos prolétaires. En adoptant l'heureuse expression de socialisme, ils ont à la fois accepté le problème des communistes et repoussé leur solution, qu'un exil volontaire semble écarter irrévocablement. Mais les socialistes actuels n'évitent réellement le communisme qu'en restant
passifs ou critiques. S'ils obtenaient l'ascendant politique avant que leurs idées se trouvent au niveau de leurs sentiments, ils seraient nécessairement conduits bientôt aux anarchiques abe> rations que réprouve aujourd'hui leur instinct confus. C'est pourquoi la rapide propagation du socialisme inspire de justes alarmes aux classes dont la résistance empirique constitue maintenant l'unique garantie légale de l'ordre matériel. En effet, le problème posé par les communistes n'admet aucune autre solution que la leur, tant que persiste la confusion révolutionnaire entre les deux puissances spirituelle et temporelle. Ainsi, l'unanime réprobation qu'inspirent ces utopies doit partout disposer au positivisme, qui désormais peut seul préserver l'Occident de toute grave tentative communiste. Fondant enfin la politique moderne sur une digne systématisation de l'admirable division ébauchée au moyen âge, le parti constructeur vient aujourd'hui satisfaire les pauvres tout en rassurant les riches. Sa solution normale rendra bientôt inutiles ces dénominations passagères. Définitivement purifiée, l'antique qualification de républicains suffira toujours pour désigner les vrais sentiments régénérateurs, tandis que le titre de positivistes caractérisera seul les opinions, les mœurs, et même les institutions correspondantes.
Également poussé par sa réalité caractéristique et sa tendance constante à consacrer la raison au service du sentiment, le positivisme est doublement entraîné à systématiser le principe spontané du communisme sur la nature sociale de la propriété et sur la nécessité de la régler.
Les vrais philosophes n'hésitent point à sanctionner directement les réclamations instinctives des prolétaires envers la vicieuse définition adoptée par la plupart des juristes modernes, qui attribuent à la propriété une individualité absolue, comme droit d'user et d'abuser. Cette théorie antisociale, historiquement due à une réaction exagérée contre des oppressions ex-
ceptionnelles, est autant dépourvue de justice que de réalité» Aucune propriété ne pouvant être créée, ni même transmise, par son seul possesseur, sans une indispensable coopération publique, à la fois spéciale et générale, son exercice ne doit jamais être purement individuel. Toujours et partout, la communauté y est plus ou moins intervenue, pour le subordonner aux besoins sociaux. L'impôt associe réellement le public à chaque fortune particulière ; et la marche générale de la civilisation, loin de diminuer cette participation, l'augmente continuellement, surtout chez les modernes, en développant davantage la liaison de chacun à tous. Un autre usage universel prouve que, dans certains cas extrêmes, la communauté se croit même autorisée à s'emparer de la propriété tout entière. Quoique la confiscation ait été provisoirement abolie en France, cette unique exception, due à l'abus récent de ce droit incontestable, ne saurait longtemps survivre aux souvenirs qui l'inspirèrent et au pouvoir qui l'introduisit. Nos communistes ont donc très-bien réfuté les juristes quant à la nature générale de la propriété.
Il faut admettre aussi leur critique fondamentale des économistes, dont les maximes métaphysiques interdisent toute régularisation sociale des fortunes personnelles. Cette aberration dogmatique, suscitée, comme la précédente, par de vicieuses interventions, est directement contraire à la saine philosophie, quoiqu'elle semble s'en rapprocher en reconnaissant l'existence des lois naturelles dans les phénomènes sociaux. Les économistes ne paraissent adhérer à ce principe fondamental que pour constater aussitôt combien ils sont incapables de le comprendre, faute de l'avoir d'abord apprécié envers les moindres phénomènes avant de l'étendre aux plus élevés. Car ils ont ainsi méconnu radicalement la tendance de l'ordre naturel à devenir de plu» en plus modifiable, à mesure qu'il se complique davantage.
Toutes nos destinées actives reposant sur une telle notion, rien ne peut excuser le blâme doctoral que la métaphysique économique oppose à l'intervention continue de la sagesse humaine dans les diverses parties du mouvement social. Les lois naturelles auxquelles ce mouvement est, en effet, assujetti, loin de nous détourner de le modifier sans cesse, doivent, au contraire, nous servir à y mieux appliquer notre activité, qui s'y trouve à la fois plus efficace et plus urgente qu'envers tous les autres phénomènes.
Sous ces divers aspects, le principe fondamental du communisme est donc nécessairement absorbé par le positivisme. En le fortifiant beaucoup, la nouvelle philosophie l'étend davantage, puisqu'elle l'applique aussi à tous les modes quelconques de l'existence humaine, indistinctement voués au service continu de la communauté, suivant le véritable esprit républicain. Les sentiments d'individualisme comme les vues de détail ont dû prévaloir pendant la longue transition révolutionnaire qui nous sépare du moyen âge. Mais les uns conviennent encore moins que les autres à l'ordre final de la société moderne. Dans tout état normal de l'humanité, chaque citoyen quelconque constitue réellement un fonctionnaire public, dont les attributions plus ou moins définies déterminent à la fois les obligations et les prétentions. Ce principe universel doit certainement s'étendre jusqu'à la propriété, où le positivisme voit surtout une indispensable fonction sociale, destinée à former et à administrer les capitaux par lesquels chaque génération prépare les travaux de la suivante. Sagement conçue, cette appréciation normale ennoblit sa possession, sans restreindre sa juste liberté, et même en la faisant mieux respecter.
Mais c'est là que cesse toute concordance réelle entre les saines théories sociologiques et les inspirations spontanées de la sagesse populaire. En acceptant l'énoncé communiste, et
même en l'agrandissant beaucoup, les positivistes écartent radicalement une solution aussi insuffisante que subversive. Celle que nous lui substituons s'en distingue surtout par l'introduction des moyens moraux au lieu des moyens politiques. Ainsi, la principale différence sociale entre le* positivisme et le communisme se rapporte finalement à cette séparation normale des deux puissances élémentaires, qui, méconnue jusqu'ici dans toutes les conceptions rénovatrices, se retrouve toujours, au fond de chaque grand problème moderne, comme seule issue finale de l'humanité. En caractérisant mieux l'aberration communiste, cette appréciation l'excuse davantage, d'après sa similitude essentielle avec toutes les autres doctrines maintenant accréditées. Quand presque tous les esprits cultivés méconnaissent ainsi le principe fondamental de la politique moderne, pourrait-on blâmer l'instinct populaire d'avoir subi jusqu'à présent cette influence universelle de l'empirisme révolutionnaire? le ne dois pas entreprendre, surtout ici, l'examen spécial d'une antique utopie, solidement réfutée, depuis vingt-deux siècles, par le grand Aristote, qui annonçait ainsi le caractère organique de l'esprit positif, même dès sa première ébauche. Une inconséquence décisive suffirait d'ailleurs pour manifester à la fois la complète irrationalité et l'honorable source sentimentale du communisme moderne. Car il diffère essentiellement de l'ancien, représenté surtout par les rêveries de Platon, en ce que celui-ci joignait à la communauté des biens celle des femmes et des enfants, qui en constituerait, en effet, une suite indispensable. Quelque connexes que soient ces deux erreurs, l'utopie n'est plus comprise ainsi que chez un petit nombre de lettrés, dont l'esprit mal cultivé trouble le cœur trop peu actif. Noblement inconséquents, nos prolétaires illettrés, seuls communistes dignes d'attention, n'adoptent, dans cette indivisible aberration, que la partie relative à leurs besoins sociaux,
en repoussant avec énergie celle qui choque nos meilleurs instincts.
Sans discuter ces illusions, il importe de caractériser les vices essentiels de la méthode correspondante, parce que, hors du positivisme, ils sont aujourd'hui plus ou moins communs à toutes les écoles rénovatrices. Us consistent, d'une part, à méconnaître ou même à nier les lois naturelles des phénomènes sociaux ; et, d'autre part, à recourir aux moyens politiques là où doivent prévaloir les moyens moraux. De ces deux fautes, connexes, résultent, en effet, l'insuffisance et le danger des diverses utopies qui se disputent vainement la présidence de notre régénération. Pour mieux éclaircir cette appréciation, je continue à l'appliquer surtout à l'aberration la plus prononcée, d'où chacun retendra aisément à toutes les autres.
L'ignorance des lois réelles de la sociabilité se manifeste d'abord dans la dangereuse tendance du communisme à comprimer toute individualité. Outre qu'on oublie ainsi la prépondérance naturelle de l'instinct personnel, on méconnaît l'un des deux caractères fondamentaux de l'organisme collectif, où la séparation des fonctions n'est pas moins nécessaire que leur concours. Si Ton supposait entre tous les hommes une telle solidarité qu'ils devinssent matériellement inséparables, comme le montrent certains cas superficiels de monstruosité binaire» toute société cesserait aussitôt. Cette hypothèse extrême aide à comprendre combien Pindividualilé est indispensable à notre .nature sociale, afin d'y permettre la variété d'efforts simultanés qui la rend si supérieure à toute existence personnelle. Le grand problème humain consiste à concilier, autant que possible, cette libre division avec une convergence non moins urgente. Une préoccupation exclusive de cette dernière condition tendrait à détruire toute activité réelle, et même toute vraie dignité, en supprimant toute responsabilité. Malgré les conso-
lations domestiques, le seul défaut d'indépendance rend souvent intolérables ces destinées exceptionnelles qui se consument sous le patronage forcé de la famille. Que serait-ce donc si chacun se trouvait dans une situation analogue envers une communauté indifférente? Tel est l'immense danger de toutes les utopies qui sacrifient la vraie liberté à une égalité anarchique, ou même à une fraternité exagérée. En ce sens, le positivisme ratifie essentiellement, quoique d'après un principe contraire, la critique décisive dont le communisme a été l'objet chez nos économistes, surtout dans l'estimable traité du plus avancé d'entre eux (M. Dunoyer).
Cette utopie n'est pas moins opposée aux lois sociologiques en ce qu'elle méconnaît la constitution naturelle de l'industrie moderne, d'où elle voudrait écarter des chefs indispensables. Il n'y a pas plus d'armée sans officiers que sans soldats; cette notion élémentaire convient tout autant à Tordre industriel qu'à l'ordre militaire. Quoique l'industrie moderne n'ait pu encore être systématisée, la division spontanée qui s'y est graduellement accomplie entre les entrepreneurs et les travailleurs constitue certainement le germe nécessaire de son organisation finale. Aucune grande opération ne serait possible, si chaque exécutant devait aussi être administrateur, ou si la direction était vaguement confiée à une communauté inerte et irresponsable. L'industrie moderne tend évidemment à agrandir sans cesse ses entreprises, toute extension accomplie suscitant aussitôt une expansion supérieure. Or, cette tendance naturelle, loin d'être défavorable aux prolétaires, permettra seule la systématisation réelle de la vie matérielle, quand elle sera dignement réglée par une autorité morale. Car, c'est uniquement à des chefs puissants que le pouvoir philosophique imposera de vrais devoirs habituels en faveur de leurs subordonnés. Si la prépondérance temporelle était trop peu concentrée, il n'existerait
point assez de forces pour accomplir les grandes prescriptions morales, à moins d'exiger d'exorbitants sacrifices, bientôt incompatibles avec tout mouvement industriel. Tel est le vice nécessaire de toute réformation qui se borne au mode d'acquisition du pouvoir, public ou privé, au lieu d'en régler l'exercice, en quelques mains qu'il réside. On tend ainsi à annuler des forces dont le bon usage constitue notre principale ressource contre les hautes difficultés sociales.
Le respectable sentiment qui inspire le communisme moderne est donc très-contraire jusqu'à présent à la nature du mal et à celle du remède, faute d'une véritable assistance scientifique. On peut même faire à nos communistes un reproche plus grave, sur l'insuffisance directe de leur instinct social. Car, cette sociabilité, dont ils sont si fiers, se borne à sentir seulement la solidarité actuelle, sans aller jusqu'à la continuité historique, qui constitue pourtant le principal caractère de l'humanité. Quand ils auront complété leur essor moral, en suivant dans le temps la connexité qu'ils voient uniquement dans l'espace, ils apercevront aussitôt la nécessité des conditions universelles qu'ils méconnaissent aujourd'hui. Ils apprécieront alors l'importance de l'hérédité, comme mode naturel suivant lequel chaque génération transmet à la suivante les travaux déjà accomplis et les moyens de les perfectionner. L'extension de ce mode à l'ordre individuel n'est qu'une suite de son évidente nécessité envers l'ordre collectif. Mais les reproches que méritent, à cet égard, les sentiments de nos communistes, conviennent également à toutes les autres sectes rénovatrices, dont l'esprit antihistorique suppose toujours une société sans ancêtres, même en s'occupant surtout des descendants.
Tous ces vices incontestables ne sauraient empêcher la saine philosophie de juger avec indulgence le vrai communisme actuel, en le rapportant soit à sa source réelle, soit à sa destina-
tion effective. Il serait fort injuste de discuter en elle-même une doctrine qui n'a de sens et de valeur qu'envers le milieu où elle surgit. Elle y remplit, à sa manière, un office indispensable, en posant directement le principal problème social, que le positivisme naissant a seul mieux formulé. Vainement penseraiton, à cet égard, que le simple énoncé suffirait, sans la dangereuse solution qui l'accompagne aujourd'hui. Ce serait méconnaître les exigences réelles de notre faible intelligence, qui, même envers les moindres sujets, ne peut longtemps s'attacher à des questions dépourvues de toute réponse. Si, par exemple, Gall et Broussais s'étaient bornés à poser les grands problèmes qu'ils ont osé résoudre, leurs principes eussent été incontestables, mais stériles, faute d'une impulsion rénovatrice, qui ne pouvait émaner que d'une solution systématique, quelque hasardée qu'elle dût être d'abord. Gomment une telle nécessité mentale pourrait-elle être éludée envers les sujets les plusdifciles et aussi les plus passionnés ? Au reste, quand les aberrations communistes seront sagement comparées aux autres doctrines sociales qui ont obtenu, de nos jours, un véritable ascendant, même officiel, on se sentira mieux disposé à les excuser. Sont-elles par exemple, plus vaines, et, au fond, plus dangereuses, que l'empirique utopie qui, pendant toute une génération, prévalut en France, et domine encore chez tant de docteurs, sur la terminaison de la grande révolution par l'installation du régime parlementaire propre à la transition anglaise? D'ailleurs, nos prétendus conservateurs n'évitent réellement les aberrations communistes qu'en écartant ou éludant les questions correspondantes, qui pourtant deviennent de plu3 en plus irrésistibles. Quand ils s'efforcent de les traiter, ils tombent, à leur tour, dans les mêmes dangers, nécessairement communs à toutes les écoles qui, repoussant la division des deux pouvoirs, tendent toujours à suppléer aux mœurs par les lois.
C'est ainsi que les doctrines officielles prônent aujourd'hui des institutions essentiellement communistes, les salles d'asile, les crèches, etc. ; tandis que l'instinct populaire les flétrit justement comme contraires au digne essor universel des affections domestiques.
Outre son antagonisme passager avec d'autres doctrines vicieuses, le communisme n'a donc de valeur fondamentale que d'après le sentiment qui l'inspire, sans qu'on puisse jamais admettre sa solution illusoire et subversive. Mais cette noble source morale suffira seule pour lui conserver une influence croissante, jusqu'à ce que nos prolétaires aient reconnu que les mêmes besoins peuvent être mieux satisfaits par des moyens plus doux et plus réels. Notre régime républicain, qui d'abord semble si favorable à cette utopie, doit pourtant diminuer bientôt son importance, puisqu'il tend à consacrer directement le principe social d'où elle tire son mérite essentiel, en le dégageant des dangereuses illusions qui l'altèrent aujourd'hui. Surtout en France, où la facilité d'acquérir développe partout le goût naturel de la propriété, on doit peu redouter les ravages pratiques d'une telle aberration, dont la salutaire réaction y déterminera seulement une attention sérieuse aux justes réclamations populaires. Le danger deviendra beaucoup plus grave dans les parties de l'Occident où, l'aristocratie ayant moins déchu, les prolétaires sont à la fois moins avancés et plus opprimés, principalement en Angleterre. Même chez les populations catholiques, où la vraie fraternité a mieux résisté à l'égolsme anarchique, les perturbations communistes ne sont finalement évitables que d'après l'ascendant plus rapide du positivisme, destiné à dissiper toutes les aberrations sociales, en faisant prévaloir la vraie solution des questions qui les suscitent.
La nature du mal indique aussitôt que le remède en doit être
surtout moral, et l'instinct populaire ne tardera pas à sentir cette nécessité, fondée sur la connaissance réelle de l'humanité. En ce sens, le communisme prépare, à son insu, l'ascendant pratique du positivisme, en posant, avec une irrésistible énergie, un problème que la nouvelle philosophie peut seule résoudre sans illusion et sans perturbation.
Dissipant toute discussion vaine et orageuse sur l'origine et l'étendue des possessions, elle établit directement les règles morales relatives à leur destination sociale. La répartition des forces réelles, surtout temporelles, est tellement supérieure à notre intervention, que nous consumerions notre courte vie en débats stériles et interminables si notre principale sollicitude s'appliquait à rectifier, sous ce rapport, les imperfections de l'ordre naturel. En quelques mains que réside un pouvoir quelconque, ce qui intéresse essentiellement le public c'est son utile exercice ; et, à cet égard, nos efforts comportent beaucoup plus d'efficacité. D'ailleurs, en réglant la destination, on réagit indirectement sur la possession, qui l'affecte accessoirement.
Ces règles indispensables doivent être, quant à leur source, morales et non politiques : dans leur application, générales et non spéciales. Tous ceux qui les subiront les auront volontairement adoptées par l'éducation, et leur observance habituelle conservera le mérite de la liberté, comme Aristote le sentait déjà. L'assimilation morale des propriétés privées aux fonctions publiques ne les assujettira point à des prescriptions tyranniques, qui tendraient à dégrader profondément le caractère humain, en détruisant la spontanéité et la responsabilité. Cette appréciation normale sera appliquée môme souvent en sens inverse, pour consolider les fonctionnaires au lieu d'ébranler les propriétaires. Le vrai principe républicain consiste à faire toujours concourir au bien commun toutes les forces quelconques.
Pour cela, il faut, d'une part, déterminer exactement ce qu'exige, en chaque cas, l'utilité générale, et, d'une autre part, développer partout les dispositions correspondantes. Ce double office continu réclame surtout une doctrine fondamentale, une éducation convenable, un esprit public bien dirigé. Il doit donc dépendre principalement de l'autorité philosophique que le positivisme vient installer au sommet de la société moderne. À cette direction toute morale, la faiblesse humaine continuera, sans doute, d'exiger que la législation proprement dite joigne la répression matérielle des violations les plus directes et les plus dangereuses. Mais cet inévitable complément deviendra beaucoup plus accessoire qu'il ne le fut, au moyen âge, sous la prépondérance sociale du catholicisme. Les peines et les récompenses spirituelles prévalent davantage sur les temporelles à mesure que l'évolution humaine développe mieux la liaison de chacun à tous, par la triple voie naturelle du sentiment, de la raison, et de l'activité.
Plus paisible et plus efficace que le communisme parce qu'il est plus vrai, le positivisme présente aussi une solution plus large et plus complète des hautes difficultés sociales. Quant à la propriété, on doit regarder comme non moins étroite que perturbatrice la superficielle appréciation, d'ailleurs trop souvent envieuse, qui condamne l'hérédité, en tant que conduisant à posséder sans travail. Du point de vue moral, on aperçoit aussitôt le vice radical de ces récriminations empiriques, qui méconnaissent l'aptitude fondamentale d'un tel mode de transmission à mieux développer qu'aucun autre les dispositions favorables au bon emploi de la fortune. Car, l'esprit et le cœur évitent ainsi les habitudes mesquines ou sordides que suscite ordinairement une lente accumulation des capitaux. La possession initiale de la richesse nous fait mieux sentir le besoin de la considération. Ainsi, ceux qu'on voudrait flétrir comme
oisifs peuvent aisément devenir les plus utiles de tous les riches, d'après une sage réorganisation des opinions et des mœurs. On sait d'ailleurs que de telles existences deviennent de plus en plus exceptionnelles,|à mesure que la civilisation accroît la difficulté de vivre sans industrie. C'est donc, à tous égards, une aberration très-blâmable que de vouloir bouleverser la société pour des abus qui tendent à disparaître, et qui même comportent la plus heureuse transformation morale.
Enfin, la solution positiviste l'emporte directement sur la communiste par sa plénitude caractéristique. Le communisme se préoccupe exclusivement des richesses, comme si c'étaient les seules forces sociales qui fussent aujourd'hui mal réparties et mal administrées. Il existe pourtant encore plus d'abus réels envers la plupart des autres facultés humaines, surtout quant aux talents intellectuels, que nos utopistes n'osent nullement régler. Seul apte à concevoir l'ensemble de notre existence, le positivisme peut seul instituer la juste prépondérance du sentiment social, en l'étendant à tous les modes quelconques de notre activité réelle. L'assimilation morale des fonctions privées aux offices publics convient encore davantage au savant, à l'artiste, etc., qu'au simple propriétaire, soit pour la source des facultés, soit pour leur destination. Néanmoins, en voulant rendre communs les biens matériels, seuls pleinement susceptibles d'appropriation personnelle, on n'étend point cette utopie aux biens spirituels, qui la comporteraient beaucoup mieux. Souvent même les apôtres du communisme se montrent zélés partisans de la prétendue propriété littéraire. De telles inconséquences confirment l'inanité d'une doctrine sociale ainsi conduite à constater son impuissance envers les cas les plus conformes à sa destination. Car, une semblable extension caractériserait aussitôt l'inconvenance des prescriptions politiques et la nécessité des règles morales, seules éga-
lement propres à garantir le bon emploi de toutes les forces réelles. La spontanéité qu'exige l'essor intellectuel, sous peine d'avortement, empêche, sans doute, l'instinct communiste de le soumettre aussi à son utopie réglementaire. Au contraire, le positivisme n'éprouve aucun embarras, et ne suscite aucune perturbation, en étendant son office moral jusqu'aux forces qui ont le plus besoin d'être sagement dirigées. En respectant leur juste liberté, il consolide aussi celle des facultés moins éminentes, dont la compression offre presque autant de dangers réels. Quand la vraie morale garantit la tendance sociale de toutes les activités partielles, leur libre essor augftnente certainement leur efficacité publique. Loin de gêner l'industrie privée, la civilisation moderne lui transmet de plus en plus des fonctions, surtout matérielles, confiées d'abord au gouvernement proprement dit. Cette irrécusable tendance conduit mal à propos les économistes à méconnaître le besoin de toute vraie systématisation. Elle indique seulement la prépondérance croissante des prescriptions morales sur les règlement politiques.
Cette aptitude caractéristique du positivisme à résoudre moralement les principales difficultés sociales doit aussi satisfaire aux justes réclamations populaires que suscitent les divers conflits industriels. Ainsi purifiés de toute tendance anarchique, les vœux légitimes du prolétariat acquerront une force irrésistible, surtout quand ils seront proclamés, au nom d'une doctrine librement dominante, par une autorité philosophique aussi impartiale qu'éclairée. En inspirant au peuple le respect habituel de ses chefs temporels, cette puissance spirituelle saura prescrire à ceux-ci des devoirs qu'ils ne pourront éluder. Toutes les classes ayant accepté, dans l'éducation universelle, les bases générales des obligations spéciales qui leur seront ainsi imposées, les seules armes du sentiment et de la raison,
uniquement secondées par l'opinion, obtiendront une efficacité pratique dont rien ne peut aujourd'hui suggérer l'idée. Même en remontant au moyen âge, on s'en forme difficilement une juste notion, parce qu'on attribue alors aux terreurs ou espérances chimériques ce qui résultait surtout d'une énergique répartition de l'éloge et du blâme. Nécessairement réduite à ce damier secours, la spiritualité positive lui procurera une extension et une consistance que ne comportait point la spiritualité catholique, comme je l'ai indiqué dans la seconde partie.
Telle est Tunique solution normale qui convienne réellement aux débats habituels entre les travailleurs et les entrepreneurs, sous la suprême intervention d'une autorité philosophique librement respectée de tous. Pour achever d'en sentir l'efficacité, il faut la pousser jusqu'à la systématisation de l'antagonisme matériel entre les deux classes actives. Ce conflit de la richesse et du nombre n'a pu encore se développer beaucoup, farce que la coalition, qui seule le rend important, n'était jusqu'ici possible que d'un côté. Quoique, en Angleterre, la législation ne l'interdise pas aux prolétaires, leur défaut d'émancipation mentale et morale les empêche davantage de l'utiliser. Dès que les travailleurs français se concerteront aussi librement que leurs chefs, l'antagonisme matériel se défeloppera de manière à faire bientôt sentir des deux parts le besoin d'un régulateur spirituel. Néanmoins, la conciliation philosophique ne saurait prétendre à bannir entièrement les moyens extrêmes; mais elle en restreindra beaucoup l'usage, et aussi elle l'adoucira* Ces moyens se réduisent, de part et d'autre, au refus de concours, qui doit partout être réservé à chaque libre agent, sous sa juste responsabilité des suites, pour iaire exceptionnellement sentir l'importance méconnue de sa fonction habituelle. L'ouvrier ne peut pas plus être contraint à
travailler que l'entrepreneur à administrer. Seulement la puissance morale blâmera tout abus que ferait l'un ou l'autre de cette extrême protestation, toujours réservée aux divers éléments de l'organisme collectif, d'après leur indépendance naturelle. Dans les temps les plus réguliers, tout fonctionnaire a pu suspendre exceptionnellement son office, comme le firent souvent, au moyen âge, les prêtres, les professeurs, les juges, etc. Il faut donc se borner à régler une telle faculté. Sa systématisation industrielle constituera Tune des attributions secondaires du pouvoir philosophique, qui sera naturellement consulté presque toujours sur de semblables mesures, comme en toute autre grave occurrence, publique ou privée. Quand il aura approuvé la suspension ou l'interdit, cette haute sanction procurera à un tel mode une efficacité qu'il ne peut comporter aujourd'hui. C'est seulement ainsi qu'une mesure partielle pourra s'étendre, d'abord à tous les membres d'une même profession, ensuite d'une industrie à d'autres, et même passer enfin à toutes les populations occidentales qui reconnaîtront librement les mêmes directeurs spirituels. A la vérité, la désapprobation philosophique ne saurait empêcher des agents qui se croiraient lésés d'employer, sous leur responsabilité, ce mode extrême. Car, le vrai pouvoir théorique se borne toujours à conseiller, sans commander jamais. Mais, en ce cas, à moins que les philosophes n'aient blâmé à tort, la mesure ne comportera point l'extension et l'importance ordinairement indispensables à sa pleine efficacité.
Cette théorie des coalitions revient, au fond, à systématiser, dans les relations industrielles, la faculté d'insurrection, cidessus indiquée, envers les plus hautes fonctions sociales, comme une ressource extrême de tout organisme collectif. Sa marche essentielle est, en effet, la même quant aux applications les plus simples et les plus fréquentes que pour les cas
les plus rares ou les plus importants. Toujours l'intervention philosophique, provoquée ou spontanée, influera beaucoup sur le résultat, soit qu'elle systématise des tendances légitimes mais empiriques, soit qu'elle en blâme l'essor spécial.
L'ensemble des indications précédentes conduit à définir exactement la principale différence pratique entre la politique des positivistes et celle des communistes ou des socialistes. Toutes les écoles rénovatrices s'accordent aujourd'hui à s'occuper surtout du peuple, pour l'incorporer dignement à la société moderne, qui, depuis la fin du moyen âge, prépare sa constitution finale. Elles coïncident aussi quant à la nature des grands besoins sociaux propres aux prolétaires, d'une part, l'éducation normale, de l'autre, le travail régulier, également dignes de systématisation. Voilà tout ce que le positivisme offre de vraiment commun avec nos diverses doctrines progressives. Hais il se distingue profondément de toutes par sa manière de concevoir et d'accomplir cette double organisation. Il regarde la seconde systématisation comme nécessairement fondée sur la première, tandis que jusqu'ici on les suppose simultanées, ou plutôt on s'efforce de régler le travail avant de constituer l'éducation. Quoique cette différence d'ordre semble d'abord peu décisive, elle suffit pour changer radicalement le caractère et la marche de notre régénération. Car le mode qui prévaut encore revient, au fond, à tenter la réorganisation temporelle indépendamment de la spirituelle ; c'est-à-dire, à construire l'édifice social sans bases intellectuelles et morales. De là résulte, pour satisfaire aux justes exigences populaires, la préférence stérile et subversive accordée aux mesures politiques proprement dites, dont l'efficacité semble immédiate. Au contraire, le positivisme est pareillement conduit à faire prévaloir l'influence paisible et certaine, mais indirecte ou graduelle, du sentiment et de la raison, secondée par une sage
opinion publique, sous l'impulsion systématique des vrais philosophes, assistés d'une libre adhésion populaire. En un mot, la double solution du commun problème social sera toujours empirique et révolutionnaire, de manière à rester purement nationale, ou bien elle deviendra rationnelle et pacifique, avec un vrai caractère occidental, selon que l'organisation du travail précédera ou suivra celle de l'éducation* «
D'après cette conclusion, je n'aurais point assez caractérisé ici l'efficacité populaire du positivisme, si je n'indiquais pas sommairement le système d'éducation générale qui doit constituer à la fois le principal office et le plus puissant moyen du nouveau pouvoir spirituel pour satisfaire dignement aux vœux légitimes des prolétaires.
Le mérite social du catholicisme consista surtout à établir, pour la première fois, autant que le comportait le moyen âge, une éducation systématique, indistinctement commune à toutes les classes, sans même excepter ceux qui étaient encore esclaves. Cet immense service se liait nécessairement à la fondation initiale d'un pouvoir spirituel indépendant du pouvoir temporel. Outre ses bienfaits passagers, nous lui devons un principe impérissable, la prépondérance de la morale sur la science dans toute véritable éducation. Mais cette première ébauche dut être fort incomplète, soit par l'imperfection du milieu où elle s'accomplissait, soit d'après les vices de la doctrine qui y présidait. Destinée surtout à des populations opprimées, une telle éducation devait pricipalement inspirer une résignation presque passive, sauf les devoirs imposés aux chefs, sans aucune vraie culture intellectuelle. Cette double tendance convenait à une doctrine qui plaçait en dehors de toute vie sociale le but essentiel de chaque existence, et qui représentait tous les phénomènes comme soumis à une volonté impénétrable. Sous ces divers aspects, l'éducation catholique ne pouvait réellement
s'appliquer qu'au moyen âge, pendant que l'élite de l'humanité se dégageait peu à peu de l'esclavage antique, d'abord en le transformant en servage, pour parvenir ensuite à l'entière libération personnelle. Dans Tordre ancien, elle eût été subversive; dans l'ordre moderne, elle serait servile et insuffisante. Elle ne devait diriger que la longue et difficile transition de l'une à l'autre sociabilité. Après l'émancipation individuelle, les prolétaires, développant leur activité progressive pour s'élever à leur vraie position collective, ont bientôt éprouvé des besoins intellectuels et sociaux qu'un tel mode ne pouvait aucunement satisfaire*
Voilà pourtant le seul système véritable d'éducation universelle qui ait existé jusqu'à présent; car on ne saurait accorder ce titre à la prétendue éducation universitaire que les métaphysiciens ont fait graduellement prévaloir, dans tout l'Occident, depuis la fin du moyen âge. Elle ne fut qu'une extension de l'instruction spéciale que recevaient auparavant les prêtres, et qui se réduisait surtout à l'étude de leur langue sacrée, plus la culture dialectique nécessaire à la défense de leurs dogmes. Mais la morale restait adhérente à la seule éducation théologique. Au fond, cette instruction métaphysique et littéraire n'a beaucoup secondé la transition moderne que par son efficacité critique, quoiqu'elle ait aussi assisté accessoirement l'évolution organique, surtout esthétique. Son insuffisance et son irrationalité se sont de plus en plus manifestées, à mesure qu'elle s'est étendue aux classes nouvelles, dont la vraie destination, soit active, soit même spéculative, exigeait une tout autre préparation. Aussi ce prétendu système universel n'at-il jamais embrassé les prolétaires, même chez les populations protestantes, quoique chaque croyant y devînt une sorte de prêtre.
Par la décrépitude du mode théologique et l'impuissance du
mode métaphysique, la fondation d'un vrai système d'éducation populaire ne convient donc qu'au positivisme, seul apte aujourd'hui à y concilier dignement les deux ordres de conditions également indispensables, les unes mentales, les autres morales toujours opposées depuis la fin du moyen Age. La prépondérance du cœur sur l'esprit y sera plus solidement constituée que sous le régime catholique, sans comprimer jamais le véritable essor spéculatif. Car la raison s'y consacrera toujours, comme dans la vie active, à systématiser le sentiment, dont la culture spontanée, commencée dès la naissance, s'y développera constamment, par un triple exercice habituel, personnel, domestique, et social.
J'ai directement indiqué déjà la coordination finale de la morale universelle, pour caractériser le principal office du nouveau pouvoir spirituel. C'est pourquoi je dois ici me borner à signaler sa haute prépondérance, d'abord spontanée, puis systématique, dans tout le cours de l'éducation positive, et la manière dont elle s'y trouve spontanément liée au système entier des connaissances réelles.
Une telle éducation, comme l'existence qu'elle doit préparer; subordonnera toujours l'intelligence à la sociabilité, en prenant celle-ci pour but et l'autre pour moyen. Elle est surtout destinée à disposer nos prolétaires à leur noble office social de principaux auxiliaires du pouvoir philosophique, et aussi à leur faire mieux remplir leurs fonctions spéciales.
Depuis la naissance jusqu'à la majorité, son ensemble comprend deux parties générales : l'une essentiellement spontanée, finissant à la puberté ou au début de l'apprentissage industriel, doit s'accomplir, autant que possible, au sein de la famille, sans exiger d'autres études que celles relatives à la culture esthétique; l'autre, directement systématique, consistera principalement en une suite publique de cours scientifiques sur les
lois essentielles des divers ordres de phénomènes, servant de hase à la coordination morale, qui fera converger toutes les préparations antérieures vers leur commune destination sociale* Au temps indiqué par une longue expérience pour l'époque de l'émancipation légale, et où nos mœurs tendent à fixer le terme de l'apprentissage pratique , chaque prolétaire se trouvera ainsi préparé, d'esprit et de cœur, à son office public et privé.
La première moitié de la partie spontanée doit être consacrée, sous la présidence des parents, et surtout des mères, à l'éducation physique, jusqu'à la fin de la seconde dentition. Ce préambule, borné jusqu'ici à un grossier exercice musculaire, consistera davantage à cultiver à la fois nos sens et notre adresse, en nous préparant déjà à l'observation et à l'action. Il ne comporte aucune étude proprement dite, pas même de lecture ou d'écriture ; l'instruction acquise s'y réduit aux faits de tous genres qui attireront spontanément l'attention naissante. La philosophie de l'individu, comme celle de l'espèce à pareil âge, se borne alors au pur fétichisme, dont aucune vaine intervention ne doit troubler le cours naturel. Toute la sollicitude des parents consiste à inspirer les préjugés et susciter les habitudes que justifiera plus tard l'éducation systématique. L'active culture des bons sentiments y pose sans cesse les meilleures bases de la vraie moralité.
Dans les sept années environ comprises entre la dentition et la puberté, cette éducation spontanée commence à devenir systématique, mais seulement quant aux beaux-arts, quoiqu'il importe beaucoup, surtout moralement, qu'elle s'accomplisse encore sans quitter jamais la famille. Les vraies études esthétiques se réduisent toujours à des exercices plus ou moins réglés, qui n'exigent ancunes leçons formelles, du moins pour l'éducation générale, sauf les besoins propres à certaines professions. Rien
n'empêchera donc de les accomplir au sein de la famille, dès la seconde génération positiviste, quand le goût mieux cultivé permettra aux parents d'y présider assez. Elles comprendront surtout : d'une part, la poésie, comme l'art fondamental; d'une autre part, les deux arts spéciaux les plus essentiels, la musique et le dessin. Sous le premier aspect, cet âge sera donc consacré à la culture familière de nos principales langues occidentales, sans lesquelles la poésie moderne ne saurait être assez appréciée. Outre leur destination esthétique, ces exercices comportent une haute efficacité morale, pour dissiper les préventions nationales, afin d'occidentaliser nos mœurs positivistes. La saine philosophie impose à chaque population l'obligation sociale de connaître toutes les langues limitrophes. Selon ce principe incontestable, la France se trouve forcée, d'après sa position centrale, qui lui procure d'ailleurs tant d'avantages, d'étudier à la fois les quatre autres idiomes occidentaux. Quand toutes les affinités naturelles des cinq populations avancées seront complétées par l'universelle pratique d'une telle règle, une commune langue occidentale ne tardera pas à surgir spontanément, sans aucune assistance des utopies métaphysiques sur l'unité absolue du langage humain.
Pendant cette dernière moitié de la première éducation, où prévaudra la culture de l'imagination, l'individu poursuivrasa propre évolution philosophique en s'élevant du simple fétichisme initial au vrai polythéisme, comme le fit avant lui l'espèce au môme état. Cette inévitable similitude entre l'essor personnel et la progression sociale s'est toujours manifestée plus ou moins, malgré les précautions de l'empirisme chrétien, qui ne put jamais détourner l'enfant des naïves compositions adaptées à une telle phase. L'éducation positive respectera cette tendance nécessaire, sans toutefois exiger des parents aucune hypocrisie, ni susciter aucune contradiction ultérieure. Pour
tout concilier, il suffira d'être vrai, en avertissant l'enfant que «es croyances spontanées conviennent seulement à son âge, et doivent finir par le conduire à d'autres, suivant la loi fondamentale de toute évolution humaine. Outre l'avantage scientifique de lui rendre ainsi familier ce grand dogme positiviste, une telle sagesse réagira naturellement sur la sociabilité naissanté, en disposant d'avance à sympathiser avec les nombreuses populations qui restent encore à ce degré de la vie intellectuelle.
La seconde éducation positive ne saurait demeurer purement domestique, puisqu'elle exige des leçons publiques, où la plupart des parents n'auront jamais qu'une participation accessoire. Mais cette nécessité ne doit pas conduire cependant à priver l'enfant de la vie de famille, qui ne cesse point alors d'être indispensable à son évolution morale, dont les exigences doivent toujours prévaloir. Il peut aisément suivre les meilleurs m ai très, sans exposer sa moralité personnelle et domestique aux altérations presque inévitables que déterminent nos cloîtres scolastiques. Les contacts sociaux qui semblent compenser les dangers privés de ce régime peuvent résulter mieux des libres relations extérieures, où les sympathies sont plus consultées. Cette appréciation, qui rend à la fois plus facile et plus parfaite l'éducation populaire, ne peut cesser de convenir qu'envers certaines professions, dont l'éducation spéciale continuera peut-être d'exiger la clôture collective. Je doute même que cette obligation reste finalement indispensable pour ces cas exceptionnnels.
Quant à la marche générale de l'éducation systématique, elle est déjà tracée, sans aucune incertitude, par la loi encyclopédique qui constitue le second élément nécessaire de ma théorie d'évolution. Car les études scientifiques du prolétaire doivent se rapporter, comme celles du philosophe, d'abord à notre condition inorganique, ensuite à notre propre nature, personnelle
et sociale, pour constituer la double base rationnelle de notre conduite réelle. On sait que la première classe comprend deux couples de sciences préliminaires, l'un mathématicQ-astronomique, l'autre physico-chimique. A chacun d'eux, l'initiation positive consacrera deux années. Mais l'extension supérieure et la prépondérance logique du premier obligeront alors à deux leçons hebdomadaires, tandis qu'une seule suffira réellement pour tout le reste de l'éducation prolétaire. Les exigences beaucoup moindres de l'apprentissage industriel, à ce début, permettront naturellement ce surcroît initial d'occupations spéculatives. A cette préparation inorganique, succédera l'étude biologique, aisément susceptible alors d'être condensée en une cinquième année, dans un cours de quarante leçons vraiment philosophiques et populaires. D'après tout ce préambule indispensable, une sixième année, de même durée didactique, systématisera définitivement toutes les spéculations réelles par l'étude directe de la sociologie, statique et dynamique, qui rendra familières les vraies notions sur la structure et le mouvement des sociétés humaines, surtout modernes. Un tel fondement permettra à la dernière de ces sept années du noviciat positif de diriger immédiatement l'ensemble de cette éducation vers sa principale destination sociale, par l'exposition méthodique de la morale, dont chaque démonstration essentielle deviendra alors pleinement appréciable, suivant la saine théorie du monde, de la vie, et de l'humanité.
Pendant tout ce cours d'études, le trimestre libre de chaque année sera partiellement consacré aux examens publics destinés à constater l'assimilation de toutes les connaissances antérieures. Les exercices esthétiques de la première éducation se prolongeront volontairement au milieu des travaux scientifiques de la seconde, pour peu que les goûts naturels s'y trouvent sagement encouragés. Ils feront naître accessoirement, dans les deux der-
nières années de l'initiation philosophique, l'étude spontanée de nos deux principales langues anciennes, à titre de complément poétique, lié d'ailleurs aux théories historiques et morales dont le prolétaire sera alors préoccupé. Si l'habitude du grec intéresse surtout nos origines esthétiques, celle du latin est encore plus utile au plein sentiment de notre filiation sociale.
L'évolution philosophique de l'individu subira graduellement, comme celle de l'espèce, sa dernière préparation, pendant ces sept années d'essor rationnel, en passant du polythéisme antérieur à un monothéisme non moins spontané, par la réaction croissante de l'esprit de discussion sur la prépondérance primitive de l'imagination. Il faudra respecter aussi cette libre transition métaphysique, où chacun rendra naïvement un dernier hommage aux conditions essentielles de l'initiation humaine. On doit reconnaître que ce régime provisoire couviendra toujours à la nature abstraite et indépendante des études mathématiques, qui absorberont les deux premières années d'un tel noviciat. Tant que la déduction prévaut sur l'induction, l'esprit demeure nécessairement enclin aux théories métaphysiques. Leur essor spontané conduira bientôt chacun à réduire sa théologie primitive à un déisme plus ou moins vague, qui, pendant les études physico-chimiques, dégénérera, sans doute, en une sorte d'athéisme, finalement remplacé, sous la lumineuse impulsion des conceptions biologiques, et surtout sociologiques, par le vrai positivisme. C'est ainsi que la systématisation définitive de la morale coïncidera avec un plein sentiment personnel de la filiation humaine, qui permettra au nouveau membre de l'humanité de sympathiser dignement avec tous ses ancêtres et ses contemporains, sans cesser de travailler pour ses successeurs quelconques.
Un tel plan d'éducation populaire semble d'abord peu compatible avec la précieuse pratique spontanément émanée de la
sagesse prolétaire, qui consacre les dernières années de l'apprentissage industriel à de libres voyages, aussi utiles à l'esprit et au cœur que leur sont ordinairement nuisibles les vagues excursions de nos riches oisifs. Mais cet heureux usage ne contrarie nullement des études sédentaires, puisqu'il donne toujours lieu à de longs séjours dans les principaux centres de production, où l'ouvrier retrouvera naturellement l'équivalent de chaque cours annuel qu'il aurait suivi au pays natal. L'homogénéité de la corporation philosophique, et son uniforme extension territoriale,.préviendront assez les inconvénients propres à de telles mutations. Chaque système de cours n'exigeant en tout que sept professeurs, dont chacun parcourrait successivement tous les degrés encyclopédiques, le nombre total de ces fonctionnaires resterait assez petit pour qu'ils pussent partout être d'un mérite équivalent, et trouver aussi une égale assistance temporelle. Loin de gêner les voyages prolétaires, le régime positif leur imprimera un nouveau caractère intellectuel et social, eu les étendant à tout l'Occident, dont la surface entière offrira aisément à l'ouvrier positiviste les moyens de poursuivre son éducation, sans être même arrêté par le langage. Ces sages déplacements, où se développera la fraternité occidentale, compléteront d'ailleurs les études esthétiques, soit en familiarisant davantage avec les idiomes appris pendant la seconde enfance, soit surtout en faisant mieux goûter les productions musicales, pittoresques, ou monumentales, qui ne peuvent s'apprécier qu'à leur source locale.
On doit craindre aujourd'hui que les trois cent soixante leçons de cet enseignement septennaire ne permettent point d'y embrasser convenablement un tel ensemble d'études fondamentales. Mais il n'en faut pas juger par l'extension actuelle des cours correspondants, qui tient à leur spécialité habituelle, et surtout à l'empirisme dispersif de la plupart des professeurs,
d'après notre déplorable régime scientifique. Quand la saine philosophie aura régénéré nos diverses études positives, en y faisant dignement prévaloir l'esprit d'ensemble au nom du sentiment social, la condensation familière des conceptions produira des leçons beaucoup plus substantielles, toujours destinées à diriger, au lieu de remplacer, des efforts spontanés, dont dépend toute véritable efficacité didactique. Un exemple exceptionnel, trop oublié maintenant, permet de se former quelque idée d'une telle rénovation, d'après ces célèbres cours, si heureusement nommés révolutionnaires, qui, au début de l'École Polytechnique, concentrèrent en trois mois l'enseignement des trois années. Ce qui fut alors une admirable anomalie, due surtout à l'exaltation républicaine, pourra devenir l'état normal, quand une pareille puissance morale s'appuiera sur une entière systématisation mentale, inconnue à nos éminents précurseurs.
L'efficacité didactique du sentiment a été jusqu'ici ignorée, parce que la culture de l'esprit coïncidait, depuis la fin du moyen âge, avec l'inertie du cœur. Mais la subordination continue, à la fois spontanée et systématique, de l'intelligence à la sociabilité, qui constitue le principal caractère du positivisme, est aussi féconde en avantages théoriques qu'en propriétés morales. Dans tout le cours de l'éducation populaire, les parents et les maîtres saisiront chaque occasion opportune de développer le sentiment social, dont l'excitation familière charmera souvent les plus austères leçons. L'esprit sera toujours consacré surtout à raffermir et à cultiver le cœur, qui, à son tour, l'animera et le dirigera. Cette intime solidarité entre les pensées générales et les sentiments généreux facilitera d'autant mieux les études scientifiques du prolétaire qu'elles succéderont à des études esthétiques qui auront déjà suscité d'heureuses habitudes pour embellir la vie entière.
En destinant surtout au peuple une telle éducation, je n'ai pas seulement voulu mieux caractériser son extension universelle et sa nature philosophique. A mes yeux, il ne doit finalement exister aucun autre enseignement organisé, du moins général. La dette sacrée ainsi acquittée par la république envers les prolétaires ne s'étend nullement aux classes qui peuvent aisément acquérir l'instruction qu'elles désirent. Cette instruction spéciale ne peut être d'ailleurs qu'un développement partiel, ou tout au plus une application déterminée, de la saine instruction générale, d'après laquelle chacun deviendra même susceptible ordinairement d'accomplir seul cette initiation secondaire. Quant à l'apprentissage professionnel, il doit surtout résulter ensuite de l'exercice, jusque dans les plus grands arts, sans comporter jamais aucun véritable enseignement. La fausse appréciation qui prévaut aujourd'hui à ce sujet tient à la déplorable absence de toute éducation générale, depuis la désuétude du régime catholique. Car les précieux établissements spéciaux, créés pendant les trois derniers siècles, dans tout l'Occident, et dignement régénérés, en France, par la Convention, ne constituent, au fond, que divers germes scientifiques indispensables pour la rénovation finale de l'éducation générale. Autant leur efficacité théorique est incontestable, autant on peut mettre en doute l'utilité pratique qui semble les avoir inspirés, et dont les arts correspondants pourraient aisément se passer, sans môme excepter l'École Polytechnique, le Muséum d'histoire naturelle, etc. Ils n'ont une valeur capitale qu'à titre de moyens transitoires, comme toutes les saines créations de notre temps anarchique. En ce sens, ils peuvent aujourd'hui être utilement réorganisés sous l'inspiration d'une philosophie qui, sans aucune illusion sur leur durée, les adaptera mieux à leur éminente destination actuelle. A divers égards, elle en proposera même quel-
ques autres, surtout une haute école philologique, embrassant l'ensemble des langues humaines suivant leurs vraies affinités, pour compenser l'indispensable suppression des chaires gréco-latines. Mais tout cet échafaudage provisoire disparaîtra, sans doute, avant la fin du dix-neuvième siècle, quand prévaudra le système définitif d'une véritable éducation générale. Sa présente nécessité ne doit pas faire méconnaître son caractère et sa destinée. Au fond, l'État ne doit l'instruction qu'aux prolétaires; et, en l'organisant sagement, elle dispense de toute institution spéciale. Ces principes définitifs facilitent beaucoup l'éducation populaire, en même temps qu'ils l'ennoblissent. Ils conduiront les nations, les provinces, et les villes à demander, à l'envi, au pouvoir occidental les plus éminents professeurs pour des cours dont tout vrai philosophe s'honorera toujours, quand on sentira partout que la popularité réelle d'un digne enseignement coïncide nécessairement avec son élévation systématique. Cet office habituel deviendra naturellement la principale fonction de la plupart des organes de la nouvelle spiritualité, au moins dans une grande partie de leur carrière active.
D'après les indications précédentes, une telle éducation générale ne comporte aujourd'hui aucune organisation immédiate. Quelles que pussent ôtre, à cet égard, les dispositions sincères des divers gouvernements actuels, leurs efforts empiriques nuiraient beaucoup à cette grande fondation en voulant la hâter, surtout s'ils prétendaient la diriger. En effet, tout véritable système d'éducation suppose l'ascendant préalable d'une vraie doctrine philosophique et sociale, qui en détermine la nature et la destination. Les enfants ne sauraient être élevés contrairement aux convictions paternelles, ni môme sans leur assistance. Quoique l'éducation systématique doive ensuite consolider beaucoup les opinions et les mœurs qui ont déjà pré-
valu dans le milieu social, elle serait impossible si ces principes de ralliement n'y avaient pas d'abord obtenu spontanément une suffisante prépondérance. Jusque-là, la systématisation mentale et morale ne peut s'accomplir que chez des individus assez préparés, dont chacun s'efforce de réparer, autant que possible, les vices et les lacunes de sa propre éducation, sous la présidence d'une nouvelle doctrine universelle. Ces tardives convictions personnelles dirigent l'initiation collective de la génération suivante, si la doctrine doit vraiment prévaloir. Telle est, à cet égard, la marche naturelle, dont aucune influence artificielle ne peut dispenser. Loin donc d'inviter les gouvernements actuels à organiser déjà l'éducation générale, il faut les exhorter à abandonner franchement les attributions oiseuses ou perturbatrices qu'ils conservent encore à ce sujet, surtout en France. J'ai ci-dessus indiqué la double exception que comporte cette maxime actuelle, pour l'instruction primaire et la haute instruction spéciale, qui doivent attirer de plus en plus une sage sollicitude publique, comme germes indispensables d'une vraie rénovation. À cela près, il importe beaucoup que le pouvoir temporel, central ou local, abdique son étrange suprématie didactique, en établissant la véritable liberté d'enseignement, dont j'ai signalé les deux conditions essentielles, par la suppression simultanée de tous les budgets théologiques et métaphysiques. Tant qu'une doctrine universelle n'aura pas librement prévalu, les efforts quelconques des gouvernements actuels pour la régénération directe de l'instruction publique ne pourront être que rétrogrades, puisqu'ils devront ainsi s'appuyer sur quelqu'une des diverses doctrines arriérées qu'il s'agit aujourd'hui de remplacer entièrement.
C'est donc chez les adultes qu'il faut maintenant s'efforcer surtout d'établir enfin des convictions systématiques, qui permettront ensuite la vraie rénovation de l'éducation proprement
dite. Parmi les moyens essentiels que la presse et la parole permettent d'appliquer à cet indispensable préambule, je dois distinguer ici une suite plus ou moins méthodique de cours populaires sur les diverses sciences positives, y compris l'histoire, désormais digne d'un tel rang. Mais ces cours ne peuvent comporter une pleine efficacité que d'après un caractère vraiment philosophique, et par conséquent social, même envers les moindres études mathématiques. Ils doivent aussi rester toujours indépendants d'un gouvernement quelconque, afin d'éviter toute doctrine officielle. L'ensemble de ces conditions se résume très-heureusement, en concevant ces cours comme occidentaux, et non comme purement nationaux. On y provoque ainsi l'active prépondérance d'une libre association philosophique, résultée, dans tout l'Occident, du concours volontaire de ceux qui peuvent dignement coopérer à ce grand office transitoire, par une intervention essentiellement gratuite. Le positivisme peut seul déterminer aujourd'hui une telle formation. C'est surtout ainsi que se développera bientôt la coalition fondamentale entre les philosophes et les prolétaires.
Suivant cette marche indépendante, les efforts destinés à propager les convictions positivistes coïncideront naturellement avec le libre essor de l'autorité spirituelle qui doit y puiser la base de notre régénération. Le régime transitoire se rapprochera donc autant que possible de l'état normal, à mesure que la solidarité spontanée des deux classes extrêmes de l'ordre final se caractérisera davantage. Pour mieux sentir cette tendance graduelle, les cours positivistes doivent être comparés aux clubs correspondants. Tandis que les uns préparent directement l'avenir, les autres concourent au même but en jugeant le passé et conseillant le présent, de manière à ébaucher à la fois les trois modes essentiels du nouveau spiritualisme.
L'ensemble des indications précédentes caractérise assez le système final de l'éducation populaire, et la transition immédiate qui doit le préparer. Pendant qu'elle s'accomplira, l'alliance des philosophes avec les prolétaires réalisera, des deux parts, d'importants avantages, longtemps avant que l'état normal soit devenu possible en Occident. Cet énergique appui permettra à la naissante spiritualité d'obtenir bientôt le respect, et môme l'affection, des chefs temporels les plus disposés aujourd'hui à dédaigner toute puissance qui n'est pas matérielle. Leur vain orgueil sera souvent conduit à invoquer l'intervention des philosophes contre la juste indignation des prolétaires. Quelque violente que semble toujours la force du nombre, elle finit, d'ordinaire, par l'être, au fond, beaucoup moins que celle de la richesse. Car elle dépend surtout d'un concours qui, prolongé, exige une convergence intellectuelle et morale, sur laquelle l'influence philosophique agit davantage, soit pour former, soit pour dissoudre. Sans que les philosophes puissent jamais disposer à leur gré de nos prolétaires, comme l'ont rêvé quelques roués, ils pourront en modifier beaucoup les passions et la conduite, quand ils y appliqueront dignement leur autorité morale, au profit réel, tantôt do l'ordre, tantôt du progrès. Ce libre ascendant ne peut résulter que d'un double sentiment habituel de confiance et de reconnaissance, déterminé non-seulement par l'aptitude présumée, mais surtout par les services rendus. Nul ne pouvant faire convenablement valoir ses propres réclamations, c'est aux philosophes qu'il appartient de présenter noblement aux classes dirigeantes les justes exigences des prolétaires, tandis que ceux-ci obligeront les chefs temporels à respecter la spiritualité nouvelle. D'après ce double échange habituel, les vœux des uns seront purifiés de toute tendance anarchique, et les prétentions des autres n'indiqueront plus aucune vaine
ambition. Loin de dégrader son propre caractère par des préoccupations intéressées, chacune des deux classes obtiendra ainsi sa principale satisfaction, en se bornant à la noble poursuite de son office social.
Pour achever de caractériser la politique positiviste qui seule convient aux prolétaires, il me reste à indiquer les dispositions d'esprit et de cœur qu'elle suppose en eux, et d'où résultent celles qu'ils doivent [exiger de leurs alliés philosophiques. Ces diverses conditions habituelles se réduisent, au fond, à mieux développer les tendances propres au peuple, et déjà prépondérantes dans le centre du grand mouvement occidental.
Sous le rapport intellectuel, il y en a deux principales : l'une négative, ou d'émancipation ; l'autre positive, ou de préparation.
Quant à la première, elle est assez remplie déjà, du moins à Paris, envers le régime théologique, plus radicalement déchu chez nos prolétaires que partout ailleurs. Le vain déisme où s'arrêtent encore tant de lettrés, a peu de crédit parmi le peuple, heureusement étranger aux études de mots et d'entités qui seules peuvent prolonger cette extrême halte de l'émancipation moderne. Il faut seulement que les vraies tendances de l'esprit populaire se prononcent davantage, afin d'éviter toute illusion et tout mensonge sur le caractère intellectuel de notre régénération. Or, cette manifestation décisive ne tardera pas à s'accomplir, dans un millieu essentiellement libre, où la nouvelle philosophie lui servira d'organe systématique. Nous de-
vons y compter d'autant plus qu'elle se lie intimement aux besoins sociaux du peuple, puisque le vain système d'hypocrisie théologiqme qu'il faut aujourd'hui briser ouvertement est surtout institué, ou du moins appliqué, contre ses justes réclamations. Cette immorale mystification suppose la soumission mentale des prolétaires, et ne tend qu'à éluder leurs vœux légitimes
d'amélioration réelle en les détournant vers un avenir chimérique. Eux seuls peuvent donc et doivent rompre ce complot, encore plus ridicule qu'odieux, en se bornant à témoigner sans déguisement leur vraie situation intellectuelle, avec une énergie qui ne permette aux classes dirigeantes aucune iu éprise. Ils seront ainsi conduits à repousser tous les docteurs qui ne seraient point assez émancipés, ou qui conserveraient une adhésion quelconque à cette dissimulation systématique, sur laquelle s'appuient, depuis Robespierre, tous les rétrogrades, démagogiques ou monarchiques. À ceux qui conçoivent sincèrement notre vie sociale comme un exil passager, auquel chacun doit participer le moins possible, l'énergique sagesse du peuple répondra bientôt en les invitant, d'après leur propre principe, à abdiquer toute administration d'une économie étrangère à leur unique but.
L'émancipation métaphysique de nos prolétaires est moins avancée, et pourtant aussi indispensable, que leur affranchissement théologique. Chez les populations préservées du protestantisme, les subtiles divagations qui aujourd'hui entravent tant l'esprit germanique ont, sans doute, obtenu peu de crédit. Mais le peuple conserve partout, môme à Paris, un vicieux préjugé en faveur de l'instruction correspondante, quoiqu'il en soit heureusement dépourvu. Il importe beaucoup de rectifier maintenant cette dernière illusion de nos prolétaires, qui seule gêne désormais leur essor social. Elle repose d'abord sur une confusion trop fréquente entre l'instruction et l'intelligence, d'où la modestie populaire conclut que les hommes instruits sont seuls aptes à gouverner. Or, cette méprise, quoique très-excusable, conduit souvent à choisir des guides incapables. Une meilleure appréciation de notre société apprendra au peuple que, malgré l'orgueil de nos lettrés et môme de nos savants, c'est hors de leur sein que se trouvent aujoud'hui la
plupart des esprits vraiment puissants, parmi ces praticiens si dédaignés, et quelquefois chez les plus illettrés prolétaires. On jugeait mieux au moyen âge, ou, l'éducation l'emportant sur l'instruction, on savait admirer et utiliser la profonde sagesse réelle de chevaliers fort ignorants. La rectitude, la sagacité, et même la cohérence, sont, en général, des qualités très-indépendantes de toute instruction, et leur culture résulte jusqu'ici beaucoup plus de la vie pratique que de l'apprentissage théorique. Quant à l'esprit d'ensemble, principale base de toute aptitude politique, on peut garantir aujourd'hui qu'il manque surtout aux classes lettrées.
Cette remarque conduit à apprécier, en second lieu, la principale source du grave préjugé que je reproche à nos prolétaires les plus émancipés. Il tient surtout, en effet, à leur confusion vicieuse entre toutes les sortes d'instruction. La déplorable confiance politique qu'ils accordent encore aux littérateurs et aux avocats montre que le prestige pédantocratique survit chez eux aux prestiges théologiques et monarchiques. Mais le cours naturel de notre existence républicaine ne tardera point à le dissiper aussi, d'accord avec l'influence systématique de la saine philosophie. L'instinct populaire sentira bientôt que l'exercice continu des talents d'expression, écrite ou orale, loin de constituer une garantie réelle d'aptitude à la conception, tend, au contraire, à nous rendre incapables de toute appréciation nette et décisive. Reposant sur une instruction dépourvue de tous véritables principes, il suppose ou entraîne presque toujours l'absence totale de convictions fixes. Habiles à formuler les pensées d'autrui, la plupart des esprits ainsi cultivés deviennent finalement incapables de discerner le vrai du faux, envers les moindres sujets, même quand leur propre intérêt l'exige. Le peuple doit donc renoncer aujourd'hui à l'aveugle vénération q\\\ l'entraine trop souvent à leur confier ses destinées
sociales. Ce sentiment hiérarchique est sans doute indispensable au bon ordre; mais il a besoin d'être mieux dirigé.
Ainsi conduits à examiner quelle doit être leur propre préparation mentale, et dès lors celle de leurs vrais organes, les prolétaires sentiront qu'elle consiste surtout à systématiser, par de saines études scientifiques, leur culture spontanée de l'esprit positif. Leurs travaux journaliers provoquent l'essor rudimentaire de la véritable méthode philosophique, et dirigent leur attention vers les principales lois naturelles. Aussi les prolétaires parisiens, type naturel du peuple occidental, sentent-ils mieux que la plupart de nos savants cette intime combinaison de la réalité avec Futilité qui caractérise l'esprit positif. Leurs fonctions spéciales excitent beaucoup moins les besoins de généralité et de liaison. Mais elles laissent un loisir mental très-propre à développer, sous ce rapport, les inclinations naturelles de tous les bons esprits. Toutefois, c'est surtout l'impulsion sociale qui bientôt fera sentir au peuple combien il % lui importe de compléter et de coordonner ses conceptions réelles. Décidé maintenant à rectifier autant que possible un ordre vicieux, il comprendra la nécessité d'en connaître d'abord les véritables lois, comme envers toute autre économie extérieure. 11 sentira ensuite qu'on ne peut bien apprécier ce qui est sans le rattacher, d'une part, à ce qui a été, d'une autre, à ce qui sera. Le besoin même de modifier le cours naturel des phénomènes sociaux lui fera désirer de connaître la suite de leurs antécédents et leurs tendances spontanées, afin d'y mieux éviter toute intervention vicieuse ou superflue. Ayant ainsi reconnu que l'art politique dépend, encore plus qu'aucun autre, de la science correspondante, l'esprit populaire sentira bientôt que cette science, loin d'être isolée, exige l'étude préalable de l'homme individuel et du monde extérieur. Dès lors, il aura remonté toute la hiérarchie élémentaire des conceptions
positives, et reviendra systématiquement à la source où le placent spontanément ses occupations spéciales, essentiellement relatives à l'existence inorganique. Ce cours nécessaire de la raison prolétaire lui représentera bientôt la philosophie positive comme la seule qui convienne au peuple, soit* pour la théorie, soit pour la pratique, puisqu'elle embrasse le même domaine avec la même destination, et qu'elle accorde la même prépondérance aux considérations sociales. L'instinct populaire sentira ainsi qu'une telle doctrine se borne à systématiser ce qui en lui reste spontané, et que cette coordination augmente beaucoup l'efficacité, publique et privée, de la morale et du bon sens, double base commune des deux sagesses, spéculative et active, désormais inséparables. Nos prolétaires rougiront alors d'avoir jamais confié les plus difficiles recherches à des esprits qui ne conçoivent pas même l'exacte différence entre on centimètre cube et un décimètre cube. D'une autre part, on doit peu craindre que les savants proprement dits, si respectés des classes moyennes, acquièrent maintenant beaucoup d'influence populaire. Ils sont antipathiques au peuple par leur indifférence réelle pour les grandes questions sociales, devant lesquelles s'effacent nécessairement leurs puérilités académiques. Leur empirique spécialité les rend incapables de satisfaire les justes exigences de ces naïves intelligences, qui, suivant la formule du grand Molière, aspirent toujours à avoir des clartés de tout. A mesure que la vaine ambition des savants actuels les pousse hors de leurs anciennes enceintes, la raison vulgaire s'étonne de constater combien leur régime si ?anté a rétréci leur intelligence, sauf envers quelques questions peu étendues et rarement importantes. La saine philosophie dissipera cette surprise naturelle en expliquant comment cette sorte d'idiotisme académique dut résulter de la vicieuse prolongation d'un mode transitoire. Progressif pendant les trois
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derniers siècle», pour élaborer le long préambule scientifique de la rénovation philosophique projetée par Bacon et Descartes, ee régime provisoire a dû devenir rétrograde depuis que l'accomplissement de cette préparation permet la construction directe de la véritable science, nécessairement relative à l'Humanité. Loin de seconder aujourd'hui le principal essor de l'esprit moderne, il en entrave beaucoup, surtout en France, l'extension et la coordination décisives, comme l'avait admirablement pressenti la sagesse révolutionnaire de la Convention, quand elle osa supprimer l'Académie des sciences. Nos prolétaires ne tarderont pas à comprendre combien l'instinct poli* tique de la grande assemblée fut alors heureux. On doit donc présumer qu'ils sauront retirer leur confiance aux esprits métaphysiques ou littéraires sans se livrer au mauvais esprit scientifique. Leur but social leur inspirera le besoin de généralité autant que celui de positivité. Tandis que la spécialité propre aux chefs industriels continuera de leur faire admirer nos savants, le peuple se trouvera politiquement entraîné vers les vrais philosophes, dont le très-petit nombre actuel s'accroîtra bientôt d'après l'appel et même le recrutement proie* taires.
Quant aux conditions morales de l'essor populaire, elles résultent surtout d'un actif sentiment de la dignité fondamentale du prolétariat combiné avec l'instinct de sa destination actuelle.
Sous le premier aspect, nos prolétaires peuvent se borner à se considérer moralement comme de vrais fonctionnaires publics, à la lois spéciaux et généraux. Un tel caractère ne doit d'ailleurs aucunement altérer leur mode actuel de rétribution privée, naturellement propre à tout service assez immédiat et assez circonscrit pour que son appréciation spéciale soit directe et habituelle. Il faut seulement compléter cette récompense in*
dividuelle de chaque acte par une juste gratitude sociale envers l'agent, comme nos mœurs le font déjà dans les professions dites libérales, où le salaire ne dispense point de la reconnaissance. C'est ainsi que la spontanéité républicaine de la Convention avait empiriquement devancé les indications systématiques de la saine philosophie pour caractériser la coopération populaire. Afin de sentir la dignité réelle de leurs travaux propres, il suffit aux divers prolétaires d'en supposer la suppression, ou même la suspension, qui troublerait aussitôt tout l'ordre élémentaire de l'existence moderne. Ils doivent aujourd'hui comprendre moins leur participation générale, principale source de l'opinion publique, et dès lors appui essentiel de l'autorité morale. Mais, suivant mes explications antérieures, cet office normal ressort tellement de leur nature et de leur situation, il est d'ailleurs si conforme à leurs besoins collectifs, que son appréciation leur deviendra bientôt familière, à mesure que le cours des événements en permettra, et même en exigera, l'application caractéristique. Ce sentiment graduel ne pourrait être gravement altéré que par un vicieux exercice de ce que les métaphysiciens nomment les droits politiques. Une telle préoccupation détournerait le peuple des questions morales relatives à l'usage du pouvoir pour le livrer aux vains débats qui en concernent la possession habituelle. Mais ce danger est peu redoutable, surtout en France, où l'instinct prolétaire n'est égaré par aucun fanatisme métaphysique. Les doctorales remontrances de nos idéologues, même officiels, n'empêcheront pas la sagesse populaire de sentir ailleurs sa vraie destination sociale. A la saturation actuelle de votes électoraux, succédera bientôt la désuétude volontaire d'une attribution illusoire, qui n'a plus même l'attrait du privilège. D'impuissants efforts pour concentrer l'attention du peuple sur les questions politiques proprement dites ne sauraient le détourner des véritables questions sociales, dont la
solution réelle est surtout morale. Il ne laissera jamais réduira la grande révolution à de simples substitutions de personnes ou de coteries, ni même à des modifications quelconques dans la constitution du pouvoir central.
Ces dispositions du peuple en exigent d'équivalentes chez ceux qui aspirent à sa confiance spirituelle. Us doivent, comme lui, placer les questions sociales au-dessus des simples questions politiques, et ils doivent, mieux que lui, apprécier la nature essentiellement morale des solutions correspondantes. Au fond» cela revient à prendre pour base normale de l'organisation moderne la séparation systématique des deux puissances élémentaires. Ce principe est tellement conforme aux vrais besoins populaires, que bientôt le peuple en exigera l'admission de tous ses guides intellectuels. Pour mieux l'assurer, ils les obligera, sans doute, à abdiquer formellement toute prétention personnelle au pouvoir temporel, soit central, soit même local. Ainsi voués irrévocablement au sacerdoce de l'Humanité, les vrais philosophes inspireront plus de confiance à leurs alliés prolétaires, et aussi aux classes dirigeantes. Dispensée de l'application immédiate, la théorie sociale pourra prendre un libre essor, qui, loin d'être perturbateur, préparera dignement l'avenir normal, sans négliger la transition présente. En même temps, dégagée de vaines prétentions doctorales, la pratique ne conservera plus aucune affinité rétrograde avec des doctrines épuisées, et s'adaptera graduellement aux indications rénovatrices de l'esprit public, tout en accomplissant avec énergie son indispensable office matériel.
Pour mieux convenir à leur destination, actuelle et finale, les mœurs populaires doivent seulement développer davantage leur caractère spontané. Cela exige surtout que l'instinct prolétaire se purifie de toute vaine ambition de grandeur ou de richesse personnelle. L'empirisme métaphysique réduirait vo-
lontiers la grande révolution à élargir au peuple l'accès habituel du pouvoir, politique ou civil, au delà des anciennes limites. Mais cette faculté, quoique indispensable à l'ordre final, est loin de satisfaire aux vraies conditions populaires, puisqu'elle ne comporte que des améliorations individuelles, qui ne changent pas le sort de la masse sociale, ou plutôt qui tendent souvent à l'empirer, par la désertion des membres les plus énergiques. La Convention seule a su comprendre dignement une telle influence. Elle seule sut honorer les prolétaires en tant que tels, dans leur office spécial, et dans leur participation générale à la vie publique, principale compensation de leur condition matérielle. Tous les chefs, rétrogrades ou stationnaires, qui lui ont succédé, ont tenté, au contraire, de les détourner du but social, en leur facilitant l'accès individuel des positions supérieures. L'aveugle routine des classes moyennes les a involontairement associées à cette politique corruptrice, en leur faisant prôner l'universelle imitation des habitudes d'épargne qui ne conviennent qu'à elles. Ces habitudes sont indispensables pour accumuler et administrer les capitaux ; elles doivent donc prévaloir dans la partie intermédiaire de l'organisme final. Mais elles seraient déplacées, et même funestes, partout ailleurs, là où l'existence matérielle dépend surtout d'un salaire quelconque. Les philosophes et les prolétaires doivent également repousser des mœurs qui tendent à dégrader leur caractère moral, sam améliorer ordinairement leur situation physique. Chez les uns et les autres, l'absence de toute grave responsabilité pratique, et le libre essor, tant public que privé, de la vie spéculative et affective, constituent les principales conditions du vrai bonheur. Malgré les publications de nos économistes sur l'efficacité sociale des caisses d'épargne, la saine philosophie justifiera pleinement les répugnances décisives de l'instinct populaire, qui y voit surtout une source continue de
corruption morale, par la compression habituelle des sentiments généreux. Les empiriques déclamations contre les cabarets ne les empêcheront pas d'être jusqu'ici les seuls salons du peuple, qui va y cultiver une sociabilité beaucoup plus recommandable que l'égoïste fréquentation des lieux de dépôt. Quant aux vrais dangers personnels de cette sage imprévoyance, la civilisation les diminue toujours, sans Ater au prolétaire le caractère qui constitue à la fois son principal mérite et sa plus précieuse consolation. Cette rectification résulte surtout d'un essor croissant des affections et des pensées. En appelant dignement le peuple à la vie publique, le régime positif saura faire du club le meilleur correctif du cabaret. Sous ce rapport, les mœurs philosophiques ont aujourd'hui besoin de suivre les généreuses inspirations de l'instinct populaire. Toute avidité pécuniaire, comme toute ambition temporelle, deviendra bientôt une source légi- . time de suspicion envers ceux qui, aspirant au gouvernement spirituel de l'humanité, indiqueraient ainsi au peuple leur insuffisance morale, ordinairement liée à une secrète impuissance mentale.
Le pouvoir moral des philosophes assistés des prolétaires est surtout destiné, dans l'économie positive, à modifier sans cesse, par une juste répartition de l'estime, le classement social, où. doit toujours prévaloir la prépondérance matérielle. En respectant la subordination des offices, on jugera ainsi chaque fonctionnaire, suivant la valeur propre de son esprit et de son cœur, en fuyant l'anarchie autant que la servilité. Rien ne saurait empêcher le peuple de reconnaître même que les vraies qualités indispensables aux divers postes pratiques sont fort au-dessous de la prépondérance temporelle qu'ils procurent. 11 sentira de plus en plus que la véritable félicité humaine n'y est point attachée, et qu'elle peut appartenir davantage à sa modeste condition, sauf chez les êtres exceptionnels qui doivent aspirer au
commandement, d'après une organisation, plutôt funeste que favorable, que notre sagesse collective applique seule au bien commun. Les vrais prolétaires, comme les vrais philosophes, cesseront bientôt d'envier une grandeur inévitablement assujettie à une grave responsabilité. Quand cette compensation ne sera plus illusoire, le peuple reconnaîtra que tout l'art social est dirigé vers sa juste satisfaction continue, d'après l'actif concours de ses chefs spirituels avec ses chefs temporels. Dès lors, il ne désirera ni la célébrité achetée par de pénibles méditations habituelles, ni la puissance chargée de constants soucis. En laissant surgir librement d'indispensables vocations théoriques et pratiques, la masse sociale pourra se féliciter d'une situation conforme à notre constitution ordinaire, qui lie surtout le bonheur réel à l'exercice modéré du sentiment, de la raison, et de l'activité. L'urgence matérielle étant écartée, chacun cherchera la juste rétribution de sa bonne conduite dans l'estime durable, même posthume, de la portion de l'humanité qui a pu l'apprécier. En un mot, la qualification, conservée par une fausse modestie, mais émanée d'un instinct anticipé de la réalité sociale, caractérisera de plus en plus tous les fonctionnaires supérieurs comme les serviteurs involontaires de leurs subordonnés volontaires. Sans aucune utopie, la société positive se trouvera tellement organisée que ses chefs, théoriques ou pratiques, au milieu de leurs avantages personnels, regretteront souvent de n'être pas nés ou restés prolétaires. Pour les grandes âmes, la préémineuce temporelle ou spirituelle n'a jamais procuré de solide satisfaction que par un essor plus complet du sentiment social, d'après une meilleure participation au bien commun. Or, le principal mérite de Hordre final consistera à rendre habituellement accessible à tous cette heureuse liaison de la vie privée à la vie publique, en assurant au moindre citoyen une influence sociale, non pas impérative, mais con-
sultative, toujours proportionnée à son zèle et à son mérite.
Tous les aperçus propres à cette troisième partie confirment son indication initiale sur l'aptitude nécessaire du prolétariat à constituer le principal appui, non-seulement du système définitif, mais aussi de notre régime provisoire, qui, ainsi conçu, différera le moins possible de l'état normal qu'il doit préparer. Les principales conditions que j'ai assignées à cette politique de transition, en terminant la seconde partie, trouvent leur meilleure garantie dans les dispositions naturelles du peuple occidental, surtout en France. Nos chefs temporels doivent plutôt suivre sagement les tendances populaires que prétendre à les diriger : car elles sont spontanément conformes à nos vrais besoins actuels, soit de liberté, soit d'ordre public.
La liberté d'examen et d'exposition, que la France possède avec une plénitude ailleurs impossible, repose principalement sur l'émancipation mentale de nos prolétaires, surtout parisiens. Ils se sont affranchis de toute théologie, sans accepter aucune métaphysique. Mais leur absence totale de convictions systématiques se concilie admirablement avec une soumission d'esprit qui les dispose à accueillir celles où la réalité et l'utilité se trouveraient assez combinées. Toutes les autres classes actuelles seraient volontiers oppressives, pour imposer des doctrines incapables de résister à la discussion. C'est du peuple seul que les vrais philosophes doivent attendre la consolidation et l'extension d'une liberté indispensable à leur office. Mais aucune garantie légale ne saurait inspirer autant de sécurité que cette heureuse garantie morale. Quelles que puissent jamais être les velléités rétrogrades ou stationnaires de certains chefs ou partis, nulle oppression réelle n'est possible avec une telle population. C'est le titre le plus décisif pour confirmer à la France sa présidence naturelle de la grande élaboration occidentale. Les dispositions populaires surmonteront bientôt les répugnances qu'excite
encore l'indispensable extension de notre liberté à l'association età l'enseignement. Une population aussi sociable ne se laissera pas ôter définitivement les libres réunions' habituelles où elle peut à la fois satisfaire ses goûts dominants et surveiller ses principaux intérêts. Son besoin profondément senti d'une instruction réelle, que les métaphysiciens et les théologiens sont également incapables de lui donner, la poussera de plus en plus à seconder, avec une irrésistible énergie, la vraie liberté d'enseignement, dont les conditions essentielles seraient longtemps éludées sans un tel appui.
Quant à l'ordre public, la garantie populaire n'y est pas moins nécessaire, au dedans comme au dehors. La paix dépend autant que la liberté de la disposition fondamentale de nos prolétaires.
C'est surtout à leur énergique répugnance pour la guerre que l'Occident doit aujourd'hui son admirable tranquillité. Les vains regrets des divers partis rétrogrades sur la décadence de l'esprit militaire sont moins expressifs que l'institution indispensable, d'abord française, puis occidentale, du recrutement forcé, qui indique naïvement nos mœurs véritables. Malgré de factices déclamations, il faut bien reconnaître ainsi que, dans nos armées, les officiers sont seuls volontaires. Aucune classe, d'ailleurs, ne participe moins que les prolétaires aux préventions nationales qui, quoique très-affaiblies déjà, divisent encore le grande famille occidentale .Elles sont plus actives chez les classes moyennes surtout à raison des rivalités industrielles qui s'y rattachent. Aux yeux prolétaires, elles s'effacent partout devant la similitude fondamentale des penchants et des situations. Cette heureuse conformité prendra bientôt une consistance décisive par l'essor universel de la grande question sociale que le peuple soulève aujourd'hui pour! obtenir enfin sa digne incorporation à l'ordre moderne. Nulle aberration, militaire ou industrielle,
n'empêchera plus un tel intérêt de maintenir, par son uniforme prépondérance, l'harmonie générale de l'Occident.
A la vérité, ces puissantes émotions sociales sont moins favorables à Tordre intérieur qu'à la paix extérieure. Mais les justes alarmes propres à notre anarchie spirituelle ne doivent pas empêcher de reconnaître aussi les garanties spontanées que nous offrent, même à cet égard, les vraies tendances populaires. C'est surtout du peuple qu'on doit attendre la prépondérance du pouvoir central sur le pouvoir local, ci-dessus jugée indispensable à l'ordre public. Sous la seule condition de ne susciter aucune crainte de rétrogradation, le gouvernement proprement dit obtiendra facilement son appui contre une assemblée où prévaudront presque toujours des tendances anti-prolétaires. Entre ces deux branches du pouvoir temporel, l'instinct populaire préfère spontanément celle dont le caractère plus pratique et l'efficacité moins équivoque correspondent mieux à ses vœux essentiels. De vaines discussions constitutionnelles peuvent convenir aux ambitieux des classes moyennes, en facilitant leur avènement politique. Mais cette stérile agitation inspire peu d'intérêt, et souvent un juste mépris, au peuple qui n'en saurait profiter, et dont elle tend à éluder les réclamations légitimes, en augmentant l'instabilité du seul pouvoir capable d'y satisfaire. La prédilection populaire est donc assurée à toute administration qui saura la mériter, surtout en France, où les passions politiques sont déjà effacées sous l'irrévocable ascendant des questions sociales. En consolidant] le pouvoir central, l'appui des prolétaires doit aussi en améliorer beaucoup le caractère habituel ; car il le dépouillera de toute vaine prétention théorique, pour le réduire à sa vraie destination pratique. Sous tous ces aspects, les vœux systématiques des philosophes seront beaucoup secondés désormais par l'influence spontanée de leurs alliés prolétaires.
Pour mieux caractériser cette salutaire intervention du peuple dans la politique actuelle, je dois ajouter une dernière indication sur la source propre à fournir un pouvoir central capable de diriger la transition temporelle jusqu'à la cessation de l'interrègne spirituel.
L'heureuse équivoque que présente, surtout en français, le mot peuple, rappelle sans cesse que les prolétaire ne forment point une véritable classe, mais constituent la masse sociale, d'où émanent, comme autant d'organes nécessaires, les diverses classes spéciales. Depuis l'extinction des castes, dont la royauté fut le dernier vestige, c'est parmi les prolétaires que se recrutent essentiellement nos chefs temporels. L'état normal exige seulement que ces nouvelles puissances ne deviennent pas directement publiques, sans avoir exercé d'abord, dans les travaux privés, une autorité pratique indispensable à leur éducation politique. En tout régime régulier, le gouvernement proprement dit ne peut être qu'une expansion de la prépondérance civile. C'est pourquoi Tordre final des sociétés modernes assure le pouvoir temporel aux principaux chefs des travaux industriels. Quoiqu'ils y semblent encore impropres, il ne tarderont pas à l'obtenir, à mesure que la réorganisation spirituelle les en rendra plus dignes, et leur en facilitera d'ailleurs l'exercice en simplifiant son caractère, dès lors purement pratique.
Néanmoins, aucune de ces deux conditions ne se trouve assez remplie aujourd'hui pour permettre l'accès habituel du pouvoir temporel à ceux qui en deviendront finalement les organes répiliers. Ils peuvent y bien remplir déjà les divers offices spéciaux, comme nous l'avons récemment vu, même envers les fonctions qui paraissent les plus étrangères aux aptitudes industrielles. Mais, quant à remplacer la royauté dans son office central, ces classes en sont maintenant incapables, sauf des exceptions personnelles, que rien n'annonce aujourd'hui, et
dont ne doit pas dépendre notre régime provisoire,. L'élévation des vues et des sentiments leur manquent trop jusqu'ici pour leur permettre maintenant une telle ascension politique. D'ailleurs, hors de l'industrie, cette double condition de la suprématie pratique ne se trouve pas, en général, mieux remplie. Elle l'est beaucoup moins chez les savants, principalement en France, où le régime académique a tellement rétréci l'esprit, desséché le cœur, et énervé le caractère, que la plupart d'entre eux sont inhabiles à la vie réelle, et surtout indignes du moindre commandement, même scientifique.
Cette inaptitude sociale de nos diverses classes spéciales oblige à satisfaire autrement une telle exigence révolutionnaire» en s'adres«ant là où l'esprit d'ensemble se trouve moins comprimé et le sentiment du devoir mieux cultivé. La saine théorie historique me conduit à déclarer, sans hésitation, que nos prolétaires peuvent seuls fournir habituellement de dignes possesseurs du suprême pouvoir temporel, jusqu'à la terminaison de l'interrègne spirituel, c'est-à-dire pendant une génération au moins.
En écartant tout prestige pédantocratique ou aristocratique, un examen rationnel montre aisément, d'après les indications initiales de cette troisième partie, que, chez le peuple, la généralité des pensées et la générosité des sentiments sont plus faciles et plus directes que partout ailleurs. Un défaut ordinaire dénotions et d'habitudes administratives rendrait nos prolétaires peu propres aux divers offices spéciaux du gouvernement pratique. Mais il n'en résulte aucune exclusion quant à l'autorité suprême, ni envers toutes les hautes fonctions temporelles qui exigent une vraie généralité sans supposer aucune spécialité. Quand ces postes éminents seront occupés par de dignes prolétaires, leur sage et modeste instinct saura bien trouver des organes convenables, au sein des classes qui les ont fournis jusqu'ici. Leur
salutaire prépondérance assurant désormais le caractère pratique et l'esprit progressif du gouvernement, ils pourront utiliser sans danger toutes les aptitudes spéciales, même celles qui, placées trop haut, répugneraient le plus au service républicain» Tous les éléments temporels propres aux diverses phases modernes fourniront ainsi d'heureux auxiliaires de notre transition finale, surtout parmi les militaires et les juges, aisément susceptibles d'une sincère transformation républicaine, sous cette puissante impulsion prolétaire. Pendant qu'une telle suprématie rassurera et calmera la masse populaire, sans exiger aucune grave compression habituelle, elle réagira sur les chefs industriels de manière à les rendre de plus en plus dignes de leur finale élévation temporelle, à mesure que leurs sentiments s'épureront et que leurs vues s'élargiront.
Ainsi, les conditions de la liberté et celles de Tordre public vont concourir à transférer révolutionnairement le pouvoir central à quelques éminents prolétaires, tant que durera l'interrègne spirituel. Leur avènement nécessaire ne répandra point chez leurs frères une ambition perturbatrice, comme celle qu'y excite aujourd'hui l'ardeur des richesses ; car tous sentiront aisément la nature exceptionnelle et les conditions indispensables de cette rare grandeur.
La destination d'une telle anomalie politique détermine aussi son mode d'accomplissement. Il faut, en effet, l'affranchir de cette routine intéressée qui, pendant la dernière génération, fît du pouvoir local une sorte d'apprentissage obligatoire pour le pouvoir central, quoique celui-ci fut toujours le vrai but des ambitions parlementaires. Une irrécusable expérience a trop confirmé, sous ce rapport, les saines indications théoriques, qui ^présentent un tel mode comme ne pouvant laisser surgir que de vains discoureurs, dépourvus de toute véritable aptitude politique, suivant le type girondin. Outre que nos prolétaires se-
raient peu propres- à triompher ainsi, on doit assurer que, s'ils avaient le malheur d'y parvenir, ils y perdraient la rectitude et la spontanéité qui constituent aujourd'hui leurs vrais titres à ce commandement exceptionnel.
C'est donc d'emblée, et sans aucun circuit parlementaire, que nos chefs prolétaires devront monter au poste temporaire que leur assigne le positivisme. Notre marche directe vers la régénération finale pourra dès lors prendre nettement son vrai caractère, autant paisible qu'énergique, par le concours, spontané et systématique, de philosophes purs de toute ambition temporelle avec des dictateurs étrangers à toute tyrannie spirituelle. La raison publique flétrira désormais, comme étant à la fois perturbateur et arriéré, tout docteur qui prétendra commander et tout gouverneur qui voudrait enseigner. En un mot, notre gouvernement révolutionnaire aura subi l'intime transformation qu'eût exigée celui de la Convention, si cette admirable création politique avait pu, suivant l'intention officielle, durer jusqu'à la paix générale.
Tel est le pacte définitif entre les vrais philosophes et les vrais prolétaires, pour diriger la terminaison organique de la grande révolution, par un sage prolongement du régime propre à la Convention, en s'efforçant d'oublier toutes les traditions empiriques de ses divers successeurs, rétrogrades ou stationnaires. L'esprit d'ensemble et le sentiment social dominent également les deux éléments de cette combinaison fondamentale, garantie nécessaire de la présente transition, et gage certain de l'avenir normal. Si l'un d'eux en constitue le représentant spontané, l'autre en doit devenir l'organe systématique. Les lacunes théoriques de nos prolétaires seront aisément réparées par les philosophes, qui, sous l'irrésistible invocation de la sociabilité, leur imposeront l'étude de la saine théorie historique, sans
laquelle la solidarité humaine ne serait sentie que dépourvue de sa perpétuité caractéristique. Quoique l'insuffisance morale des philosophes actuels offre plus d'obstacles aux prolétaires, la réaction populaire s'y trouvera assistée de hautes convictions sur l'universelle prépondérance du cœur, propres à surmonter le vain orgueil qui troublerait le concert rénovateur.