DISCOURS
PRONONCE AUX FUNÉRAILLES DE BLAETflLLE,
Par l'auteur do Système de Philosophie poeitwe, le 15 César 61 (mardi 7 mai ISSO), rédigé le surlendemain avec plus de développement, et publié au nom de la Société Positiviste.
Messieurs,
Après ces divers hommages officiels, peut-être serez-votis peu disposés à écouter enfin un simple philosophe qui, sans aucun caractère légal, vient exercer spontanément le sacerdoce de l'Humanité sur la tombe du dernier penseur vraiment éminent que comportât la biologie préliminaire. Vingtcinq ans de liaison m'autorisent spécialement à élever ici, au nom du passé et de l'avenir, une voix systématique, dont l'illustre défunt a souvent reconnu la libre compétence. Quelques semaines avant cette fin si imprévue,
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il accepta pleinement le rang modeste que j'osai lai assigner dans le nouveau calendrier occidental.
La juste appréciation finale de presque tous les hommes d'élite se trouve beaucoup entravée par une fatale opposition entre leur propre nature et l'ensemble des impulsions qui dominèrent leur «xlstence. Ce conflit s'aggrave quelquefois jusqu'à imposer même une carrière directement contraire à la principale vocation de certains penseurs, dont le vrai génie ne peut alors être dignement senti que d'après une exacte théorie historique. Tel fut surtout le grand Diderot, que son siècle condamna irrésistiblement à seconder une pure démolition, tandis qu'il était né pour les plus sublimes constructions.
Quoique la destinée théorique de Blainville soit loin d'offrir un contraste aussi déplorable, elle présente cependant une insuffisante harmonie entre l'aptitude .intellectuelle et la disposition sociale. L'ayant essentiellement jugé d'après ce qu'il pouvait faire, je me suis toujours expliqué ainsi l'irrécusable imperfection de son développement effectif. Une telle réaction personnelle de la rétrogradation politique sur l'évolution scientifique peut montrer fortement combien il importe aux grands esprits de se lier profondément au mouvement général de l'humanité. C'est principalement pour signaler a la jeunesse ce salutaire enseignement que j'ai cru devoir intervenir dans cette funèbre solennité.
L'essor décisif de la biologie fut immédiatement préparé, au dix-huitième siècle, par le concours spontané de plusieurs impulsions originales, successivement dues d'abord à Bernard de Jussieu et à Linné, puis à ButTon, enfin a Haller et à Vicq-d'Azyr. D'après cet immortel préambule, l'étude générale de la vie acquit un vrai caractère scientifique, dès que la chimie put lui fournir une base suffisante. La positivité rationnelle s'introduisit alors dans les principales conceptions biologiques, surtout quant a l'existence végétative et animale, d'où elle pénétra bientôt jusqu'au domaine intellectuel et moral. Bichat et Lamarck, ensuite Cabanis et Gall, furent les organes essentiels de cette double fondation, à laquelle Broussais ne tarda point à procurer un complément indispensable, en subordonnant irrévocablement la pathologie à la biologie. Ainsi s'ouvrit glorieusement le dixneuvième siècle, par la dernière construction réservée à la science proprement dite, alors parvenue à permettre enfin l'élaboration directe de la saine philosophie, conduisant aussitôt à la vraie religion.
Dans cet extrême office scientifique, la part de Blainville résultait nettement d'une pleine concordance entre sa propre nature intellectuelle et les nouveaux besoins de l'esprit humain. Chacun des trois grands aspects de la vie individuelle, tant morale que physique, se trouvait alors ébauché 1 suffisamment, y compris môme l'existence anomale. Mais les diverses cou-
ceptions fondamentales, statiques, dynamiques, et taxonomiques , avaient ainsi surgi séparément, sans que leur harmonie générale eût encore suscité des méditations caractéristiques. Cette systématisation était alors devenue le principal besoin de la partie la plus synthétique de la philosophie naturelle. Elle convenait donc à l'esprit le plus coordinateur qui ait cultivé la biologie depuis Aristote, si Ton excepte le génie de Biohai, dont l'universelle prééminence, autant déductive qu'induotive, exclut Aoute comparaison.
Blainville sentit à temps sa belle mission, et la poursuivit toujours, mais sans l'avoir jamais accomplie comme il le pouvait. Il a successivement testé de coordonner les conceptions sur la structure, l'exisLence, et la classification des corps vivants. Néanmoins, il n'acheva réellement aucune de ces trois grandes constructions. Quoiqu'il ait, mieux que personne, embrassé l'ensemble de chacune d'elles, et caractérisé leurs vraies relations mutuelles, , nul traité complet n'a finalement dévoilé toute sa puissance dogmatique. .Peut-être ne sera-t-elle jamais appréciée assez que dans mon ouvrage fondamental, où d'ailleurs je jugeai impartialement ses services scientifiques, surtout envers la hiérarchie animale. Son aptitude systématique ne se caractérisa pleinement que par ce degré initial d'élaboration qui suffit à l'exposition orale. Aussi la principale supériorité de Blainville ne put-elle être dignement sentie que de ceux qui eurent le bonheur de suivre convenablement une série complète de ses admirables leçons. En un temps où, faute de direction philosophique, les savants sont devenus étrangers à tout vrai talent didactique, l'enseignement d'un tel penseur laissera de profonds souvenirs. Mais, s'ils parviennent, comme ceux de Boërhaave, jusqu'à la postérité, ils ne pourront qu'y augmenter les regrets mêlés de blâme que m'inspire aujourd'hui le déplorable avortement d'une carrière évidemment réservée aux grandes constructions biologiques.
Ce fatal résultat ne s'explique point assez par une insuffisante éducation, privée de cette base mathématique qui, indispensable au plein essor de toute rationalité, convient spécialement aux esprits systématiques. Une telle lacune, malheureusement universelle chez les biologistes actuels, n'empêcha pas les constructions de Bichat, ni même celles de Cabanis, de Gall, et de Broussais. Quoiqu'elle dût entraver davantage la mission échue à Blainville, elle était loin de pouvoir produire son avortement. D'ailleurs, sans ses perturbations politiques et morales, ce puissant penseur aurait bientôt apprécié l'importance de cette préparation, qu'il se serait aisément appropriée.
Il faut donc sortir des conditions intellectuelles pour découvrir comment
une telle existence scientifique est restée au-dessous de sa nature et de sa
destination. Cette triste discordance doit être directement attribuée à la
tendance rétrograde qui empêcha toujours ce grand esprit de participer
rancnement au mouvement général de eon siècle.
Les cinq fondateurs de la biologis avaient tous subi profondément l'impulsion révolutionnaire , et dignement secondé, chacun à sa manière, la régénération totale où elle doit aboutir. En poursuivant leur office scientifique, Blainville seul eut le malheur de rejeter leur direction philosophique et leur destination sociale. De là provint l'inévitable avortement de ses principaux efforts théoriques, ainsi privés de la noble stimulation continue qu'exige tout essor abstrait de notre chétive intelligence.
Ses premières impressions politiques se lient aux sanguinaires aberrations qui accompagnèrent notre ébranlement initial. La longue rétrogradation qui s'ensuivit fut d'autant mieux accueillie par sa raison naissante que les préjugés de sa caste, et même les malheurs de sa famille, l'y disposaient spécialement. Toutefois, ses inclinations politiques ne purent jamais empêcher la pleine émancipation mentale inhérente à son essor scientifique. Un tel cerveau ne pouvait, de nos jours, éprouver, à ce titre, l'affreuse fluctuation qui écrasa le faible caractère de Pascal. Cet antagonisme le priva seulement des puissantes ressources intellectuelles que procure le sentiment habituel d'une intime liaison des efforts de chacun avec les tendances de tous. Ses concessions théologiques se bornèrent toujours à proclamer la nécessité sociale des croyances chrétiennes, sans reconnaître leur réalité dogmatique. L'indépendance de son âme le détourna sans cesse de toute pratique catholique, malgré de vives obsessions.
Pour mieux comprendre comment ce conflit intérieur ne troubla pas davantage un esprit aussi conséquent, il faut même noter que ses propres sympathies politiques tendirent longtemps à le préserver spécialement de la rétrogradation philosophique. Tant que dura l'apparente restauration de la royauté, Blainville sentit, avec tous les hommes clairvoyants, que l'alliance théologique compromettrait gravement ce pouvoir précaire, auquel fi vouait un attachement désintéressé.
C'est ainsi que l'influence catholique se trouva naturellement contenue chez lui pendant sa principale carrière, depuis son mémorable début scientifique jusqu'à l'entière terminaison de son cours exceptionnel de biologie dynamique. Dans ces vingt années de pleine vigueur, cette haute intelligence fut essentiellement progressive, malgré ses velléités rétrogrades. On n'oubliera jamais que ses premiers travaux rendirent enfin une éclatante justice à la grande fondation de Gall, que poursuivait encore une oppression officielle, indignement secondée par les divers organes apparents de l'opinion publique. Dix ans après, Blainville accueillit noblement mon ébauche initiale de 'la vraie science sociale, d'après l'ensemble de la philosophie naturelle. Telle fut même l'origine de notre longue liaison, jamais troublée par notre pleine liberté habituelle, qui eût été, chez lui, incompatible avec de véritables convictions théologiques. Je me souviendrai toujours combien il se sentait honoré de se trouver associé au dernier
géomètre vraiment éminent dans la dédicace publique de mon ouvrage fondamental.
Mais cette heureuse inconséquence dut eeaaer à la chute de son parti politique. Dès lors passé irrévocablement de l'attitude dirigeante au simple rôle d'opposant, ce parti fut nécessairement conduit à s'appuyer de plus en plus sur les doctrines arriérées dont ses meilleurs chefs avaient redouté l'impopularité tandis qu'ils gouvernaient C'est ainsi qu'une rétrogradation, longtemps bornée à la politique, s'étendit alors à la philosophie, et même envahit enfin jusqu'à la science, pendant la seconde carrière de Blainville, guère moins prolongée que la première. La postérité remarquera cette dé» génération graduelle d'un esprit qui pourtant avait alors produit tous ses vrais titres d'immortalité. En effet, ce fatal déclin, outre des résultats passagers- qui seront bientôt oubliés, a laissé des témoignages durables, que le nom de Blainville fera malheureusement survivre. Celui qui systématisa le mieux la hiérarchie animale finit ainsi par la placer sous le désastreux patronage de la théologie. Le seul traité que Blainville ait achevé est essentiellement indigne de lui, tant pour le fond que pour la forme. Mes infructueuses remontrances contre une telle publication me prouvèrent même qu'il avait déjà perdu jusqu'au sentiment des conditions propres à une véritable histoire de la biologie.
En méditant sur cette chute, on se demande comment les infiuenoes sociales que j'ai signalées ont pu exercer de pareils ravages. Des esprits moins puissants subirent alors de semblables impulsions rétrogrades, tant privées que publiques, sans eu recevoir d'égales atteintes. Je dois dono scruter davantage la vraie nature de ce grand biologiste.
La sagesse catholique reconnut jadis que l'imperfection mentale résulte surtout de l'insuffisance morale. Ce précieux aperçu du moyen âge se trouve déjà systématisé par la vraie philosophie moderne, qui démontre l'ascendant nécessaire du cœur sur l'esprit, tant pour le mal que pour le bien. En rappliquant convenablement à l'appréciation personnelle dont je dois compléter l'ébauche, on voit la dégénération intellectuelle de Blainville émaner surtout des graves lacunes de son organisation morale.
Sa haute valeur spéculative fut pourtant accompagnée des qualités que rappelle l'acception roasouline du mot cœur. Le courage et la fermeté de Blainville formaient un mémorable contraste avec le caractère dégradé de presque tous les savants actuels. Dès son début, il utilisa dignement ce noble privilège, en brisant avec énergie l'habile oppression exercée sur lui par une célébrité usurpée, dont le temps a déjà fait justice. Aux grands attributs intellectuels, cette nature exceptionnelle joignit dono les principales qualités de la vie active, y compris même la prudence, qui seule en assure l'efficacité directe. Mais ce rare concours ne fut point complété par une suffisante évolution affective. Telle est la vraie source d'un avortement qu'il
Importa ici d'expliquer, pour apprendre à la jennene nommant la supério» rite réunie de l'esprit et du caractère n'obtient un plein succès que «nu l'impulsion du oœur, en bornant même ce mot à son sens féminin.
Cette condition n'étonnera point oeux qui savent que nos affections eoastitaent à la fois le principe et le but de toute notre existence, où l'intelUfcsnee etraotivité ne fonctionnent essentiellement que comme moyens. Or, oe moteur universel comporte deux régimes très-diflérents, suivant que la prépondérance y appartient à la personnalité on à la sociabilité* Quelle que soit la puissance réelle des Impulsions égoïstes, tous les grands efforts inteUeotuels émanent exclusivement des instincts sympathiques. Ceux-ci développent seuls le charme inhérent à la destination sociale des travaux abstraits. Seuls, ils dirlgentconvenablement les méditations scientifiques, et soutiennent la eonstanoe indispensable aux constructions théoriques»
Mais les mobiles habituels de Blsin ville résultèrent surtout des penchants personnels, et son organisation cérébrale le détourna trop des affections bienveillantes, d'abord privées, puis publiques. Toutefois, son égolsme fat 4e la plus noble sorte, exempt de la cupidité vulgaire, et même de la puérile -ambition temporelle» qui animent aujourd'hui la plupart des savants. II n'eut jamais en vue que l'ascendant spirituel» mais sans le rapporter s l'évolution fondamentale de l'humanité. Aucun savant ne comprit aussi bien que lui la division nécessaire entre le pouvoir philosophique et le pouvoir politique. Il flétrissait sans pitié tous ceux qui passaient de la science an commandement Cette déviation lui semblait, et avec raison, témoigner un secret sentiment de rinsufflsanoe théorique. Pendant la longue domination de ses amis politiques, il repoussa toujours les hautes invitatioas qui le poussaient au pouvoir temporel. Son orédit auprès d'eux ne résulta. jamais d'aucune fréquentation régulière. D'ailleurs, il ne l'employa qu'au profil d'autrui, contre des iniquités scientifiques, déguisées sous des prétextes politiques qu'il savait dignement écarter. Quoique son énergie l'ait heureusement éloigné de toute coterie académique, aucun savant ne fit entant que lui respecter partout l'indépendance des théoriciens. Mais cette tendance de son orgueil scientifique n'était point réglée par de vrais motifs sociaux. Eilo le poussa souvent à procurer aux corps savants une autorité dont ils sont maintenant indignes.
Cette prépondérance des meilleurs instincts égoïstes ne pouvait aucunement remplacer, chez Blainvilie, l'imperfection naturelle des impulsions vraiment sympathiques. Sa haute raison lui fit souvent proclamer la moralité comme la première condition de tout essor théorique. Même, il surmontait assez son orgueil pour comprendre sincèrement l'importance de la fraternité universelle. Néanmoins, son cœur fut essentiellement dépourvu de cette spontanéité habituelle dont ne dispense aucune réflexion. Vivre pour autrui lui semblait la loi du devoir, sans lui offrir le type du bon-
heur. Il ne sentit dono qu'à moitié la vraie morale humaine. Blainville manqua du feu sacré qui partout pousse directement à l'active poursuite tiu bien, à la fois sans relâche et sans effort, dans la seule vue d'une inévitable satisfaction intérieure. Envers cette source exclusive de notre véritable unité, la moindre femme digne de son sexe surpasse nécessairement le plue puissant penseur privé de tendresse. La bonté du cœur importe davantage que la force du caractère au plein essor d'une oarriôre purement théorique. Blainville put s'en convaincre à temps ohex imminent géomètre mentionné ci-dessus, et qui, vraiment doué de tendresse, ne vit point son évolution scientifique gravement altérée par son défaut réel !d¥nergie.
Telle est l'explication fondamentale des lacunes et des discordances propres à cette imparfaite oarrière. Des impulsions trop personnelles privèrent Blainville de l'ardeur et de la constance oonvenables à sa mission théorique, et faute desquelles sa valeur mentale ne put se développer assex. Malgré ses convictions hiérarchiques, il manquait, au fond, du prinoipe affectif de la vraie subordination. Il ne voyait jamais que des concurrents la ou il -devait sentir des collègues, et quelquefois des supérieurs. Toujours injuste envers Broussais, il ne sut pas même s'incliner devant Biobat. Quand la personnalité prend un tel ascendant, elle trouble autant l'essor habituel des vues générales que celui des sentiments généreux.
- U faut ainsi scruter Blainville pour comprendre l'opiniâtreté de ses tendances rétrogrades, envers lesquelles sa haute raison eût, sans cela, surmonté facilement ses impressions d'enfoncé et même ses préjugés aristocratiques. Une telle nature ne pouvait accueillir une révolution destinée
-principalement à faire enfin prévaloir la vraie sociabilité sur toute personnalité. C'est aussi ce qui l'empêcha d'adopter franchement la philosophie positive, vers laquelle son esprit l'entraînait fortement, mais dont il
- repoussait la destination morale et politique. Même l'étude approfondie du catholicisme ne put ainsi lui faire assez apprécier cette intime culture habituelle du cœur qui constitua le principal mérite du vrai régime chrétien. Les âmes vulgaires lui semblaient seules assujetties à une telle né-
• eessité. Il ne se la serait jamais appliquée, que s'il avait pu en comprendre l'efficacité théorique. Mais cette réaction systématique du cœur sur l'esprit constitue l'un des plus précieux résultats du positivisme, que Blain- •ville étudia trop peu et trop tard pour l'utiliser ainsi. Son horreur de la 'révolution ne l'empêcha dono pas de participer profondément au vrai caractère essentiel de l'état anarehique, l'insurrection de l'esprit contre le cœur, à laquelle tous les occidentaux sont de pins en plus livrés depuis la fin du moyen âge.
Une meilleure organisation morale eût fait sentir à Blainville les divers
«tangers de la fatale séoheressc qui atceompegne, surtout aujourd'hui, la
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culture scientifique. 5oa heureuse éducation esthétique lui aurait, k cet égard, fourni de salutaire» diversion» hibituolles; tandis que, malgré cette préparation exceptionnelle, il est ainsi resté trop étranger an vrai goût de* différents beaux-arts. Il eût aussi trouvé des ressources encore plus efficaces dans les principales affections de famille, seule garantie normale du véritable essor moral. Maïs son égolame l'en détourna trop, quoiqu'il m'ait ensuite avoué souvent combien il regrettait son triste célibat.
Voila comment la seule insuffisance morale altéra profondément une des plus forte* intelligences qui aient jamais existé. Ainsi entraîné k s'isoler du généreui mouvement de son siècle, Blalnville ne put finalement mériter de la postérité qu'un rang très-inférieur à sa valeur intrinsèque. Suif l'incomparable Biohat, il était, au fond, l'égal, et peut-être le supérieur, dea immortels fondateurs de la biologie. Cependant il ne sera point cuusi k leur niveau . Spécialement analogue au respectable Cabanis, pour la profondeur des vues et l'aptitude systématique, il restera toujours au-dessous de lui par l'ensemble de sa carrière, quoique plus prolongée et même plus laborieuse. D'après sa principale construction, je l'a] déDnitivement érigé en adjointde Lamarck, dans mon système général de commémoration occidentale. Malgré son intraitable fierté, sa consciencieuse raison a aussitôt ratifié cet humble rang, quoique Blainvllle dût se sentir virtuellement mpérieur ace grand zoologiste.
Les imperfections du «sur troublent moins le caractère que l'esprit. Cependant, l'insuffisance affective se manifeste aussi dans la vie active de Blainville. L'activité, comme l'intelligence, ne se développe pleinement que sous les impulsions sympathiques, et jamais par des molifs personnel», quoique ceux-ci aient ordinairement l'initiative de ce double essor. Malgré ea rare fermeté, Blainville manqua réellement d'énergie en plusieurs griits occasions de sa vie publique, soit civique, soit même académique. Je le lui ai assez reproché alors pour être ici autorisé h signaler l'importante mort- Lie qui ressort spontanément d'un tel contraste.
Cette sommaire appréciation dispense tout connaisseur de rechercher si cet éminent penseur fut vraiment heureux, même après avoir réuni les extérieures du bonheur humiin. Malgré ses efforts jour- > gaieté apparente ne pouvait tromper que des observateurs superficiel.? : aucune femme ne dut jamais i^ méprendre. Blainville ne fut pas heureux, psroe qu'il n'aima point asMs, quoiqu'il ait été sincèrement aimé. Sa triste Qn représente trop l'ensemble de sa vie. Cette mort imprévue et sans douleur ne non vient qu'aux égoïstes, u de recevoir aucun adieu.
morale que je devais faire sortir de opportun que des»
Les véritables temples de l'Humanité se placeront naturellement au milieu des tombes d'élite ; car le vrai Grand-Être se compose surtout des morts dignes de survivre. Ce lieu funèbre convient donc, mieux qu'aucun autre, à l'enseignement sacré de la morale positive, qui doit surtout nous apprendre à lier de plus en plus chaque existence personnelle à l'éternelle évolution sociale.
Afin de caractériser davantage ma principale intention, j'ajouterai que l'insuffisant essor de Blainville fut nécessairement plus funeste à sa propre gloire qu'au progrès général de la biologie. L'état correspondant de l'esprit humain ne comportait point une systématisation finale des études vitales. Cette grande tache, réservée aujourd'hui aux jeunes biologistes qui en seront dignes, ne devait s'accomplir que sous l'impulsion directe de la sociologie, unique source normale de toute construction encyclopédique. Blainville n'a donc manqué qu'une systématisation purement provisoire, dont l'achèvement eût toutefois facilité beaucoup le travail définitif, même quand elle se serait bornée à l'un des trois aspects biologiques.
Ce qu'il n'a point exécuté ne saurait être tenté de nouveau. Privés d'un tel préambule, les biologistes encyclopédiques devront seulement faire plus d'efforts pour construire directement la vraie théorie abstraite de la vie, mais sans s'arrêter à une préparation désormais inopportune. La science universelle et la religion définitive ont déjà surgi. Tous les véritables théoriciens doivent y rattacher intimement leurs travaux propres, sous peine d'un avortement plus complet et moins excusable que celui de Blainville.
Ce triste cercueil du dernier savant qui ait dignement cultivé la dernière science préliminaire marque nettement la clôture nécessaire du régime provisoire de la raison moderne. A l'essor épuisé de la spécialité, il faut enfin substituer la culture encyclopédique, seule au niveau des besoins actuels de l'Occident bouleversé. Elle peut seule, d'ailleurs, agrandir le vrai domaine théorique, et même consolider les acquisitions antérieures. Les discours que vous avez d'abord entendus suffiraient pour rappeler la tendance dominante à dépecer la biologie, sous le patronage des fausses célébrités. Cet empirisme dissolvant va prendre un plus libre cours, par l'extinction de la seule autorité scientifique qui le contrariât. La hiérarchie biologique, principal domaine de Blainville, est déjà menacée d une entière décomposition, d'après la désastreuse activité des savants incapables d'apprécier une telle fondation. Elle ne peut être sauvée que d'en haut, sous l'universelle discipline qui, émanée de la vraie science sociale, réservera toute culture théorique à des penseurs encyclopédiques. Ceux-là seuls seront toujours disposés, de cœur et d'esprit, à généraliser convenablement leurs conceptions spéciales. Dans son instinct rétrograde mais organique, Blainville finit par sentir confusément le besoin de subordonner la biologie à l'ensemble des dogmes humains : il ne te trompa que sur le choix du système.
746 SYSTÈME DE POUTIQUB POOBOL
Si la science fat, an moyen âge, essentiellement soumise à 1» religion de Dieu, elle doit désormais, au nom de la raison et de la morale, servir, beaucoup plus complètement, la religion de rHumanité.
Auguste COMTE, 11, ru laiataa^fr-Frâca.
Publié, in-4*. le S Saint-Paul 68 (Jeudi »S mai 18SI).
P. S. Pour mieux comprendre ce discours, il faut noter que son débat avait déterminé le brusque départ de tous les représentants officiels des diverses classes en décadence, théologiques et académiques. Ce champ ainsi resté aux esprits positifs indique assez où siégera finalement la renommée de Blainville. Quoique revendiquée aujourd'hui par des corporations qu'il méprisait, et qui troublèrent toute sa vie, sa gloire appartiendra bientôt s la seule école qui Tait vraiment apprécié, et qui a déjà flétri son célèbre oppresseur. Blainville passera définitivement dans le camp où Ton consolide ses titres, sans adhérer au milieu qui dégrade ses résultats.
Si l'humanité ne se compose que des personnages dignes d'incorporation, elle n'admet aussi, de chacun d'eux, que les tendances conformes à l'évolution générale, en écartant toute divergence passagère. Dans le nouveau calendrier occidental, je ne fis que systématiser le jugement spontané de la postérité quand j'érigeai Tycho-Brahé en adjoint de Copernic. Or, malgré leur opposition scientifique, tous deux concoururent involontairement à l'essor décisif de l'astronomie moderne. De môme, une reconnaissance éternelle rangera le digne successeur de Lamarck parmi ceux qui, en fondant la biologie, préparèrent la sociologie, quoiqu'il ait moins senti que son chef la tendance nécessaire de ses principaux efforts.