‹ Système de politique positive (volume 3)Chapitre 32 sur 43 · SOMMAIRE APPRÉCIATION DE L^ENSEMBLE DU PASSÉ MODERNE · texte numérisé non relu

SOMMAIRE APPRÉCIATION DE L^ENSEMBLE DU PASSÉ MODERNE

Le système qae la marche de la cÎTilisation nous appelle à remplacer était la combinaison da pouvoir spirituel , ou papal et théologiqne, et du pouvoir temporel, ou féodal et militaire.

La naissance de ce système doit être rapportée , quant au pouvoir spirituel au commencement de la prépondérance du christianisme en Europe, c'est-à-dire, vers le troisième ou quatrième siècle. Quant an pouvoir temporel, on doit placer son origine aux premières grandes tentatives d^établissement des peuples du Nord dans le Sud de TEarope, et aux premiers démembrements de TEmpire romain, c'est-àdire,^ à peu près à la même époque.

La constitution définitive de ces deux pouvoirs eut lien dans le onzième jet le douzième siècle. A cette époque, d'une part, la féodalité s'établit universellement sur des bases fixes, comme pouvoir national ; et d'une autre part, l'autorité du saint-siége fut complètement organisée comme pouvoir européen.

Arrctons-nous un instant sur cette époque remarquable, pour faire deux observations importantes.

En premier lieu, cette double organisation s'est efiectuée en peu de temps, et sans beaucoup de difficultés, parce qu'elle avait été graduellement préparée pendant les sept à huit cents ans qui s'étaient écoulés depuis l'origine des deux pouvoirs.

L'établissement du pouvoir temporel était la suite du renversement de la puissance romaine par les peuples septentrionaux. Si ce pouvoir ne s'est pas constitué aussitôt après que cette puissance a été totalement anéantie, c'est qu'il était évidemment nécessaire pour ceU qu'on

APPENDICE GÉNÊBAL. — DEUXIÈME PABTIE. 5

eût d'abord mis^in terme an système d'irruption : ce qui s'effectua par les conquêtes des nations établies les premières sur celles qui entreprenaient de nouTelles invasions. Tel a été l'objet des guerres de Gharlemagne contre les Saxons et les Sarrasins, et ensuite des croisades.

La constitution du pouvoir spirituel avait été préparée par le renversement du polythéisme, et par rétablissement de la religion chrétienne, dont le clergé nombreux s'était répandu dans toute TEurope.

Lorsque, dans le onzième siècle, le pape Hildebrand proclama directement la supériorité de l'autorité pontificale, comme pouvoir européen, sur les pouvoirs nationaux, il ne fit autre chose que résumer un principe dont les bases étaient déjà établies dans toutes les têtes, ou, en d'autres termes, rédiger une croyance dont tous les éléments étaient depuis longtemps adoptés.

En second lien, la coïncidence des deux pouvoirs, quant à l'époque de leur origine, et quanta celle de leur constitution définitive, mérite d'être notée. Nous pourrons observer la même analogie, par rapport à leur décadence, et cette simultanéité constante tend à prouver (indépendamment du raisonnement, qui montre ces deux pouvoirs comme appuyés f un sur l'autre), qu'ils doivent disparaître en même temps; que le pouvoif temporel ne saurait être remplacé par un pouvoir d'une nature différente, sans qu'un remplacement analogue ait lieu pour le pouvoir spirituel, et réciproquement.

Ce système social avai^ris naissance pendant la durée du système précédent, et même à l'époque où celui-ci venait d'atteindre son développement intégral. Pareillement, lorsque le système féodal et théologique s'est constitué au moyen âge, le germe de sa destruction commençait à naître, les éléments du système qui doit le remplacer aujourd'hui venaient d'être créés.

En effet, quant au pouvoir temporel, c'est au onzième et au douzième siècle qu'a commencé raffranchissement des communes. Quant au pouvoir spirituel, c'est à peu près en même temps que les sciences positives ont été introduites en Europe par les Arabes.

Fixons toute notre attention sur ce fait capital, qui est le véritable point de départ de la série d'observations par laquelle nous devons aujourd'hui illuminer notre politique.

La capacité industrielle, ou des arts et métiers, est ce qui doit se substituer au pouvoir féodal, ou militaire.

A l'époque où la guerre était et devait être regardée comme le

5 SYSTEMS DE POLITIQUE POSmVB.

premier moyen de proepéritë pom: les nations , il était natarel que la direction dei affaires temporelles de la société fût entre les mains d^on pouvoir militaire, et que rindustrie, classée comme subalterne, ne fût employée que comme instrument. Au contraire, quand les sociétés sont enfin convaincues par l'expérience que le seul moyen pour elles d'acquérir de la richesse consiste dans l'activité pacifique, c*està-dire dans celle des travaux industriels, la direction des afiaires temporelles doit naturellement passer à la capacité industrielle, et la force militaire, à son tour, ne peut plus être classée qu'en subalterne, comme une force purement passive, destinée même vraisemblablement à devenir un jour tout a fait inutile.

Or Tafiranchissement des communes a posé la base de ce nouvel état de choses ; il en a préparé la possibilité , et même la nécessité • qui s'est ensuite développée de plus en plus , ainsi que nous le prouverons bientôt. Cet afirancbissement a constitué la capacité indus* trielle, puisqu'il a établi pour elle une existence sociale indépendante du pouvoir militaire.

Avant cette époque, outre que les artisans pris collectivement étaient dans la dépendance absolue des militaires, chacun d'eux était entièrement soumis à Tarbitraire individuel du possesseur de la terre dont il faisait partie. •

L'affranchissement , en laissant subsister le premier genre d'arbitraire, anéantit le second , et par suite créa le germe de la destruction du* premier. Auparavant, les artisans ne possédaient rien en propre ; tout ce qu'ils possédaient , et eux-mêmes , appartenaient à leur seigneur; ils n'avaient que ce qu'il coulait bien leur laisser. L'affranchissement créa une propriété industrielle ayant pour origine le travail , propriété distincte , indépendante et bientôt rivale de la propriété territoriale , qui était purement d'origine et de nature militaire.

Par cette mémorable innovation, la capacité industrielle put se développer, se perfectionner, s*étendre , et les nations purent s'organiser dans toutes leurs parties sur une base industrielle , la tête seule de la société restant militaire , ainsi que la direction générale dont elle continuait à demeurer en possession.

Faisons 9 pour le pouvoir spirituel, des observations analogues à celles que nous venons de faire pour le pouvoir temporel.

La capacité scientifique positive est de même ce qui doit remplacer le pouvoir spirituel.

A l'époque où toutes nos connaissances particulières étaient eisentiellement conjecturales et métaphysiques , il était naturel que la

direction de la société, quant à ses affaires spirituelles, fût entre les mains d'un pouvoir thëologique , puisque les théologiens étaient alors les seuls m|taf)hy8iciens généraux. Au contraire , quand une fois toutes les parties de nos connaissances sont uniquement fondées sur des observations , la direction des affaires spirituelles doit être confiée à la capacité scientifique positive^ comme étant évidemment trèssupérieure à la théologie et à la métaph}rsique.

Or rintroduction des sciences positives en Europe par les Arabes a créé le germe de cette importante révolution , qui est aujourd'hui pleinement terminée, quant à nos connaissances particulières, et quant à nos doctrines générales pour la partie critique.

A peine les Arabes eurent-ils commencé à établir, dans les parties de PEurope qu'ils avaient conquises , des écoles pour renseignement des sciences d'observation, qu'une ardeur générale dirigea tous les esprits distingués vers cette nouvelle lumière. Des écoles semblables s'élevèrent bientôt dans toute l'Europe occidentale; des observatoires , des salles de dissection , des cabinets d'histoire naturelle , furent institués en Italie , en France, en Angleterre , en Allemagne. Dès le treizième siècle, Roger Bacon cultivait avec éclat les sciences physiques. La supériorité du positif sur le conjectural, de la physique sur la métaphysique , fut tellement sentie dès l'origine, même par le pouvoir spirituel, que plusieurs membres éminents dn clergé , et entre autres deux papes , k peu près vers la même époque, allèrent compléter leur éducation ù Cordoue, en y étudiant le» sciences d^observation sous les professeurs arabes.

Ainsi, en résumant les observations précédentes, nous pouvons poser en principe de fait , qu'au moment où le système féodal et théologique fut définitivement organisé , les éléments d'un nouveau système social commencèrent à se former. Une capacité temporelle positive, c'est-à-dire la capacité industrielle, prit naissance à côté du pouvoir temporel parvenu à son entier développement; et une capacité spirituelle positive, c'est-à-dire la capacité scientifique, s'éleva derrière le pouvoir spirituel , à l'instant où il commençait à développer toute son activité (i).

(0 La division de ta société, et de toat ce qui la concerne en temporel et spirituel, doit subsister dans le nouveau système comme dans Tancien. CeUe division, qui n'eiisiait pas chez les Romains, est le perfectionnement le plus capital dans rorganisaiion sociale qui ait été fait par les modernes. C'est là ce qui a primitivement fondé la possibilité de faire de la politique une science, en permettant de rendre la tliéorie distincte de la pratique. Seulement cette division , dans le nouveau système, n'est plus euire deux pouvoirs, mais entre deux capacités.

Avant de passer à rezamen des faits ultérieurs, considérons cette différence remarquable entre les deux systèmes, qui se montre dés la naissance du nouveau, et que j*ai tâché de rendre par l'opposition des mots pouvoir et capacité. Je ne dis pas : un nouveau pouvoir s'élève a côté de chacun des deux pouvoirs anciens, mais : une capacité s'élève à côté dun pouvoir. C'est, en d'autres termes , Faction des principes qui naquit alors, pour se substituer aujourd'hui à l'action des hommes , la raison pour remplacer la volonté.

Le pouvoir temporel dans l'ancien système étant militaire , exigeait par sa nature le plus haut degré d'obéissance passive, de la part de la nation. Au contraire, dans la capacité industrielle, envisagée comme devant diriger les affaires temporelles de la société , l'arbitraire n'entre point et ne saurait entrer, puisque, d'une part, tout est jugeable dans le plan qu'elle peut former pour travailler à la prospérité générale, et, d'une autre part, l'exécution da ce plan ne peut exiger qu'un très-faible degré de commandement.

De même le pouvoir spirituel , étant de sa nature conjectural , devait nécessairement demander le plus haut degré de conBance et de soumission d'esprit. C'était là une condition indispensable à son existence et à son action. Au contraire , la capacité âcienLifique positive, conçue comme dirigeant les affaires spirituelles de la société, n'exige ni croyance aveugle , ni même confiance , au moins de la part de tous ceux qui sont susceptibles d'entendre les démonstrations ; quant aux autres, l'expérience a suffisamment prouvé que leur confiance dans les démonstrations unanimement arrêtées entre les savants positifs, ne peut jamais leur être préjudiciable, et que co genre de confiance, en un mot, n'est point susceptible d'abus.

Ainsi on peut considérer, si on veut, la capacité scientifique positive comme donnant lieu à un pouvoir, en tant qu'elle crée une force; 'mais c'est le pouvoir de démonstration, au lieu du pouvoir de révélation.

Tel est donc notre point de départ :

Au onzième siècle , le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel se sont définitivement constitués, et en même temps deux capacités positives ont commencé à se former derrière ces deux pouvoirs, et à préparer leur décadence et leur remplacement. En un mot» un système s'est établi, et un autre a pris naissance. Depuis cette époque, ces deux systèmes ont toujours coexisté en se choquant, tantôt sourdement , tantôt ouvertement , et de manière que le premier a de plus

en plus perdu de ses forces , tandis qne le second en a de p]as en pins acquis.

L'examen du passé se divise donc , à partir de cet instant , en deux séries contemporaines , celle des observations sur la décadence de Pancien système , et celle de l'élévation du nouveau. C'est aussi la division que nous allons suivre dans tout ce qui reste à dire.

iO SYSTÈME DE POLITIQUE POSITIVE.

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