‹ Système de politique positive (volume 3)Chapitre 41 sur 43 · CONSIDÉRATIONS SUR LE POUVOIR SPIRITUEL · texte numérisé non relu

CONSIDÉRATIONS SUR LE POUVOIR SPIRITUEL

Tous les divers systèmes sociaux établis dans Pantiquité ont eu pour caractère commun la confusion du pouvoir spirituel et du pou- , ▼oir temporel, soit que Tun quelconque de ces deux pouvoirs ait été complètement subordonné à Tautre, soit quMls aient directement résidé dans les mêmes mains, ce qui est arrivé le plus souvent. Sous ce rapport, ces systèmes doivent être distingués en deux grandes classes, suivant celui des deux pouvoirs qui était dominant. Chez les peuples où, par la nature du climat et de la localité, la philosophie théologique a pu se former rapidement, tandis que le développement de Tactivité militaire y a été restreint, comme en Egypte et dans presque tout TOrient, le pouvoir temporel n*a été qu*une dérivation et un appendice du pouvoir spirituel, régulateur suprême et continu de toute Torganisation sociale jusque dans les plus petits détails. Dans les pays, au contraire, où, par une influence opposée des circonstances physiques, Tactivité humaine a été de bonne heure essentiellement tournée vers la guerre , le pouvoir temporel n^a pas tardé a dominer le pouvoir spirituel , et à remployer régulièrement comme instrument et auxiliaire. Tels ont été, à peu près également, les systèmes sociaux de la Grèce et celui de Rome, malgré leurs différences très-importantes.

Ce n^est pas ici le Wmi d*expliquer pourquoi ces deux sortes d organisations ont été nécessaires dans les pays et aux époques où elles se sont établies, ni comment elles ont concouru, chacune à sa manière, au perfectionnement général de Tespèce humaine. Nous na

ÎÎS • ÔYSTÈâlB bÈ POUT1Q0Ë f*D»IîlfK.

les mentionnons actaellement que pour marquer avec précision la différence politique la plus importante qui ait existé dans la durée totale du système théolo^iqae et militaire, entre les caraetères qne ce système avait dans Fantiquité , et celui qu'il a pris an moyen âge.

A cette dernière époque, non-seulement le.^«tème Ihéologiqne et militaire a éprouvé une immense amélioration par la fondation du catholicisme et de la féodalité ; mais, en outre , le grand fait politiqoe résultant de cet établissement, c^est-à-dire , la division régulière entre le pouvoir spirituel et lé pouvoir temporel , doit être envisagé comme ayant éminemment perfectionné la théorie générale de l'organisation sociale^ pour tonte la dnrée possible de Téspècè humaine, et sous quelque régime qu'elle doive jamais subsister. Par cette admirable division, les sociétés humaines ont pu naturellement s*éta« blir sur une échelle beaucoup plus grande, par la possibilité de réunir sous un même gouvernement spirituel des populations trop nombreuses et trop variées pour ne pas exiger plusieurs gouvernements temporels distincts et indépendants. En un mot, on a ptt ainsi concilier» k uti degré jusqu'alors cfaimériqtie, lés avantages opposés de la centralisation et de là diffusion politiqties. II est mtoé devenu possible de concevoir sans absurdité, dans un avenir lointain, mais inévitable, la réunion du genre humain Ibut entier, on do moins de tocfte la race blanche, en une senle communanté universelle, œ qui eût impliqué contradiction tant que le pouiroir âpiritnél et lé pouvoir temporel étaient confondus, fin second liefl, dans rintérieur de chaque société particulière, le grand problènit politique qui consiste à concilier la subordination envers le gdute^ nemeiit nécessaire an mfilùtien de tout ordre pnbtic, avec la possible lité de rectifier M conduite quand elle devient vicieuse, â été té9oH antatlt qu'il pnië^ Tétre, par la séparation légale établie entrft le gonternement moral et le gouvernement matériel. La soumission a pu cesser d'être servile en prenant le caractère d'un Assentiment volontaire , et la remontrance a pu ceséer d^élre hostile, dti moins entre certaines limites , en É'af^poyant èur une puissance morale légklmement constituée. Atant cette époque, il n'y avait pas d'alternative ehlre la soumission la plue abjecte et la révolte directe, et telM sont ' etioofe les sociétés, &ithmé tobtes celles organisées ^us Ta^endatit du mahométisme, où les deux pouvoirs soiU, dès Torigiàei^ légalement confondu».

Ainsi, en résumé, par la division fondamentale organisée âtt tùàfeb à^é eittrér le pda^aif iplrituél et lé pouvoir temporel, Hi sédtétéi bumâirtés tmt pH êîté <« même Mrtlfi plhÊê étêitàtm 9( miétf

appeudigb général. — cinquième partie. 179

ôfdonnéei, combihaison que tous les législateurs , et même tons les philosophes , de Tantiquité avai^ proclamée impossible.

Quoique lé système catholique et féodal ait produit, autant que le cômpottait Pépoque où il a dominé t tous les avantages généraux qtië je riens d'indiquer comme inhérents à la division des deux pouvoirs, et qu'il ait ainsi contribué plus puissamment que tous les systèmes antérieni^ an perfectionnement de rhumaniTé, il n*en faut pttB moins recqnliaître qti^ la décadence qu'il a éprouvée était à la fois absolument ihévitable et rigouriusement indispensable.

J'ai démontré précédemment (1) que la philosophie théologique et la puissance morale fondée sur elle ne pouvaient et ne devaient avoir, par l^ur nature , qu^ui^ empire provisoire » même dans l'état le plus parfaî4^qu*el]es aient pu atteindre, c'est-à-dire, le catholicisme. J'ai établi qu'après avoir dirigé le genre humain dans son éducation {préliminaire , elles devaient nécessairement être remplacées dans sa virilité par une philosophie positive et un pouvoir spirituel correspondant* 11 est beaucoup plus aisé de faire une démonstration analogue à Tégard du pouvoir temporel , qui , primitivement fondé sur la supériorité militaire, doit finir par être essentiellement attaché à la prééminence industrielle, dans le mode d'existence vers lequel tendent de plus en plus les sociétés modernes. Ainsi, quelque éminefli^que fût la valeur du système catholique et féodal, pour Tépoque dé son triomphe, le développement de l'espèce humaine, dans la double direction scientifique et industrielle, a dû nécessairement finir par le détruire , et d'autant plus vite que ce système à plus que tout autre favorisé ce développement. J'ai même prouvé que , sousKe rapport spirituel , on pouvait observer, dans la première origine de ce système , le.germe de sa destruction, qui s'est développé immédiatement après le moment de sa plus grande splendeur. Cette observation, qu'il est aisé d'étendre à l'ordre temporel , ( puisque l'abolition du servage et raffranchissement des communes ont presque co-existé avec rétablissement complet delà féodalité ) est une manifestation saillante de la nature provisoire dn système social du moyen âge. -

Je ne fais ici ni Thistoire de la formation de ce régime , ni celle de sa dissolution. Mais pour mettre dans tout son jour l'état moral de la société actuelle , qui est le sujet propre de cet opuscule , je dois jeter un coup d'œil général sur la manière dont s'est opérée

(I) Voyet les ConHâéroHotM phihiopkUiuu iwr lêt ieiênees «1 iet imvanU,

la désorganisation spintuelle de ce système » et sur les principales conséquences qu'elle a engeodrées.

La destruction d'nn système social , et rétablissement dhin antre, sont, par leur nature, deux opérations trop compliquées, et dont chacune exige trop de temps pour qu'elles puissent jamais être menées de front. D^abord, Pinstitution d^un nouvel ordre politique suppose le renversement préalable de Tordre précédent, soit pour rendre possible la réorganisation en écartant les obstacles qui l'empêchaient, soit pour en faire sentir convenablement la nécessité par Texpérience des inconvénients de Pani^chie. Mais on peut dire même, sous le rapport purement intellectuel , que Tesprit humain, vu la faiblesse de ses moyens, ne saurait s'élever à la conception nette d^un nouveau système social^tant que le système antérieur n'est pas presque entièrement dissous. 11 serait aisé de vérifier par de nom* breux exemples cette déplorable nécessité.

11 y a donc, par la nature des choses, toutes les fois que Tespèce humaine est appelée à passer d'un régime politique à un antre, nne époque inévitable d^anarchie, au moins morale, dont la durée et Pintensité sont déterminées par l'étendue et l'importance dn changement. Ce caractère anarchique devait donc nécessairement se développer au plus haut degré dans la période de désorganisation dn système catholique et féodal, puisqu'il s^a^issait alors de la plus grande révolution qui puisse jamais avoir lieu dans Pespèce humaine, la transition directe de Pétat théologique et militaire à Pétat positif et industriel, relativement à laquelle toutes les révolution)^ antérienres n'étaient que de simples modifications. C'est aussi ce qui a eu lieu dans les seizième, dix-septième, et dix-huitième siècles, pendant les^ quels cette désorganisation s'est effectuée.

Dans le cours entier de cette période qu'on peut, à bon droit, qualifier de révolutionnaire , toutes les idées antisociales ont été soulevées et réduites en dogmes , pour être employées d'une manière continue à la démolition du système catholique et féodal, et pour rallier contre lui toutes les passions anarchiques qui fermentent dans le cœur humain , et qui, dans les temps ordinaires, sont comprimées par la prépondérance d'un régime social complet. Ainsi , le dogme de la liberté illimitée de conscience a d'abord été construit pour détruire le pouvoir théologique, ensuite celui de la souveraineté du peuple pour renverser le gouvernement temporel , et enfin celui de l'égalité pour décomposer l'ancienne classification sociale; sans poler des idées secondaires moins importantes, qui composent la doctrine critique , et dont chacune a tendu à démolir une pièce correspondante de l'ancien système politique.

Tout ce qui se développe spontanément est nécessairem^t légi-*time pendant un certain temps , comme satisfaisant par cela même à quelque besoin de la société. Aussi suis-je fort éloigné de mécon-

* naître Vnlilité et même la nécessité absolue de la doctrine critique dans les trois dernière siècles. Je .crois de plus que cette doctrine subsistera inévitablement, malgré toutes les apparences contraires r jmmu'à l'établissement direct d*un nouveau système social , et qu'elle exercera. pendant tout ce temps une iqflucnce indispensable, puisque ce ne sera qu^alors que Pexistencë de Tancien système pourra être vue comme irrévocablement terminée. Hais si, dans ce sens, Faction de la doctrine critique doit^être envisagée comme encore nécessaire , à un certain degVé, au développement de la civilisation, ellç n^en est pas moins aujourd'hui , sous un rapport beaucoup plus imp^lrtant , le principal obstacle à rétablissement du nouvel ordre politique ,.dont elle a d'abord facilité fa préparation»

Par une fatalité irrésistible, les différents dogmes dont se compose la doctrine critique n'ont pu acquérir toute l'énergie qui leur était nécessaire , pour remplir complètement leur destination naturelle, qu'en prenant un caractère absolu» qui les rend nécessairement hostiles , non seulement à l'égard du système qu'ils avaient à détruire , mais envers un système social quelconque. Ainsi, depuis que la démolition de l'ancien ordre politique est suffisamment consommée , Tin-

. fluence des principes critiques a déterminé dans la société une disposition, tantât involontaire, tantôt réfléchie, à repousser toute véritable organtsatron. En même temps, l'habitude contractée peu* dant trois siècles, d'appliquev cette doctrine à toutes les questions sociales, a naturellement porté les esprits à la prendre pour base de la réorganisation, lorsque Jes catastrophes déterminécff par la destruction du régime ancien ont eu mis en évidence la nécessité d'un retour à l'ordre. Alors s'est manifesté l'étrange phénomène , inexplicable pour quiconque n'en a pas suivi le développement historique, du désordre moral et politique érigé en système , et présenté comme le terme de la perfection sociale. Car chacun des dogmes de la doctrine critique, quand il est pris dans un sens organique, revient exactement à poser en principe , sous le rapport correspondant, que la société ne doit pas être organisée.

Il serait aisé de démontrer, sur chacun des dogmes politiques modernes , que ce jugement n'a rien d'exagéré. Mais j« ne me propose pas maintenant d'entreprendre rexamen direct et complet de Ja doctrine critique. Je ne l'ai ébauché ici que pour désigner clairement le point de vue sous lequel je considère cette théorie. Je doit me borner, pour mon objet actuel, à l'envisager dans son

I8t SiSTÈllB 0B POUTiqfGB PO^ltifi;

primifmlé pItM important, e^Mt-à-dlte en èé qui concerne là loi fbndâmentale de )a dirision entre lé pouvoir spirttnèl et lé ponroir temporel.

De tons les préjagés rërolationnaires , engendrés pendant les trois derniefâ siècles par la déeadence«de l'ancien système social', le t>liis '%tA\éti, le mieux enraciné ^ le plus nniversellement répandd, et lé 'foifdèmènt général dh tous les autres , c'est le principe en rertn Hoquel il ne doit pas exister dans] la société de pouvoir spirituel , on» ee qui revfenl au même , Tc^pinion qui ànbordonne complètement ce pouvoir au pouvoir temporel. Les roîÀ et les peuples qui luttent, plus ou moins ouverlement, sur toutes les autres parties de la doctrine critique, sont parfaitement d'accord sur ce point de départ. Dans les pays on le proteAantlsiiie a triomphé , cet anéantissement on cette absorption du pouvoir Spiritôef a été tf-éguliéremefat et ostensiMement proclamé. Mais le inêmè principe n'*a pki été, au fond, moins réellement rétabli, quoique d^une manière plue détournée, dans les étifts qui ont continué à S'intituler catholiques , où Ton a vu le pouvoir temporel soumettre entièrement k sa dépendance la faiértfrchie spirituelle, et le clergé lui-métoe se prêter vdlontairemenlt k cette transformation, en sVmprè^scnt de relâcher les liens qvâ rattlsaat^iit k son gouvernement ceutral pour se nationaliser. Enfin, pour rendre sensible , par un seul fait Récent, toute la (orce et Tuniversalité d'une telle opinion ,* il Mfirâ de rappeler qu*on a vti , dé nos jours, «{uel- ^QfÉ pnndloph^ très-recommandables qui, ayant tenté âe lutter ebntré ce préjugé ^ n'ont trouvé dans leur propre parti que des anta* goiiistes opiniâtres;

Après l'ëxplièatidn générale que j'ai donnée ci-dessuâ, je ne érains p&B qu'on M'accuse; relativement à cette idée-mère de lit doctrine crïtique , comme par rapport à toutes les autres , d'e^ méconnaître l'utilité et tnèUïè la nécessité temporaires , pouf opérer la transition de l'ancien système social aii nouveau. Mais comme je pen^ que , si la détnoUtidn du premier système a dâ Commencer par l'ofdre spirituel y la même marche doit nécessairement être suivie dans TétabHssément du second , je suis conduit k examiner, directement ce prihcipe fbudamental de là doètî-lne cHti^ue , afin de rappeler les' esprits , autant qu'il est en moi , aux véritables notions élémentaires de la politique générale , oubliées depuis trois siècles , en ce qu'elles ont d'applicable à l'état présent de la société. Tel est le but de cet opuscule dans lequel je chercherai à démontrer la nécessité de l'institution d'un pouvoir spirituel, distinct et indépendant du [t>nvoir temporel , et à déteicminer les principaux caractères dé là nodvéllé «rganiéàtiôn morale , pto^ aux ^iéM mèâéfûèt.

APPENDltm ëÊNÉftâti. — CU^UlÈJÉê PARTIE. léé

le dois d'abord prëtMter léÈ èspriU téùéchiê à $k plèïkéf à uii poitit de ifué si peu confbrtiie àh± habitude» actuelles: A cet effet , je crdil devoir indiquer une suite d'obserratioiis, qui; sans traiter enoorë la question en élle-mèitie ^ me paraissent propres à attirer l'attention «nr qe sujet, en faisant sentir, d/une manière empirique, que fa tendance universelle des publicistes et des législateurs modernes vers une organisation politique sans pouvoir Spirituel , laisse dans Tofcire adcial une immense et funeste lacàne. '. •

L'expérience du passé pourrait constater de deux maiiiercfà différentes la nécessité de la diVisidd etitre le potivoir spirituel et le pouvoir temporel : sdit en comparant Tétat de l'espèce bumaine Éous Tempire du catholicisme et de la féodalité , avec celui dans lequel la maintenaient les organisations essentiellement tempol'éllei de la Gféce et de Bome; soit en montrant les inconvénients qu'a prodti^, depuis le cofrimenceÉnent du seizième siècle , 4a suppression du pourofr spirituel , oU , ee qui est politiquement équivalent , son usutpatton par le pouvoir temporel. Quoiqu'il fût possible de tirer de )ji premièi*é classe d'oteervatiens des tenèefgnements eâseotîëls, directement applicables à la question actuelle, cependaiii ta grande diire^sité dèè éftoqUes lèi êompllqaerâit trop pour qu'ils ptissent ^ ptadnhé lé ftèntimèiié â*étidence que je Vèsx surtout déterminer Ici; et» d*ailleut^, j'ai duffisamiUent indiqué les bases dé cette coinparaisdU au. commencement dé cet opuscule. Ainsi, je m'attacherai eicluàivemené^ dans ce qui ta suiv^^ , à la seconde espèce de faits i dont lé témoignage , plus direct et plus sensible , doit être plus décisif. 11 me reste donc k considérer sommairement , dans les sociétés moderUesj les principales ^rtes d'inconvénients politiques qu'on peut attribue}' avec certitude à la dissolution du pouvoir spirituel. Un examen de cette importance exigerait nktureliement 'des déve- « loppemeuts très-étendus. Haià lé lecteur, une fois placé au point de tué cônvenablei pourra âiiëmeUt stippléer lui-même aux détails qui me Sont interdits ici.

Afin de n'iàtreduire dana cette suite d'obMfi^tionS que des Mts susceptibles de déterminer une conviction nette et irrésistible, j'éèarte à dessein la considération des grandes catastrophes, bien qu'elles remontent, en dernière analyse, à la désorganisation spirituelle de la SocHgtë, parce que, malgré -o^^ origine, leur retour peut, avec raison , lire regardé comme ct&o)ffiais impossible ; je Uie borne k examiner l'état habituel des peuples civilisés pendant les trois derniers Siècles, et tel qu'il MhSiste encore aujourd'hui. *-

Si Van envisagé û^hdtâ \éê rèlationè politiquei lés pldé générUléd ^ on vàiî <tué j tant ^uè lé ^«êtiiè eatlkrliqdé à conservée une gràitdé

ifik SYSTÊMli DE POLITIQUE POSITIVE.

vigueur, Le§ rapports d'État à État ont été soumis, dans touta Tterope chrétieune, à une organisation régulière et permanente, capable d^entretenir ^habituellement entre eux un certain^ ordre volontaire, et dfi lenr imprimer, qliand les- circonstances l'ont exige » une activité collective, comme dans la vaste et Itaiporlante opération des croisades. En un mot, ou^ a pu contempler alors ce que M. de Maistre appelle , avec une si profonde justesse , le miracle de la monarchie européenne. Sans doute, vu Tétat de la civilisation à cette époque, ce gouvernement était fort incomplet. Mais sous ce rapport, comma. , sous le rapport national , le gouvernement le plus imparfait n'estil pas, à la longue, très-préférablo à Tanarcbie? Qu*esl-il arrivé à cet égard, depuis l'absorption du pouvoir papal ? Les diverses puissances européennes sont rentrées , les unes vis^-vis des autres , dans Tétat sauvage; les rois ont fait graver sur leurs canons l'inscription , dés lors exactement vraie^ ultima ratio regum. Quel expédient a-t-on imaginé pour combler le vide immense que laissait à cet égard Tan-* nulation du pouvoir spirituel? On doit sans doute rendre justice aux efforts très-estimables des diplomates pour, produire et maintenir, à défaut d'un lien réel, ce qu*on a appelé l'équilibre européen; mais on ne peut s'empêcher de sourire à l'espoir de constituer par une telle voie un véritable gouvernement d'États. Il est évident que ce système d'équilibre , considéré dans sa durée totale , a occasionné plus de guerres qu'il n*en a empêché. L'ébranlement produit par la révolution française Ta réduit en poussière, et chaque État est .resté dans l'inquiétude continue d'un envahissement général de la part de quelque grande puissance. Au moment oùj^écris cet opuscule, l'Europe entière n'est'^elle pas tout près de craindre , quoiqn'à tort sans doute , de voir tout le système des relations extérieures compromis par la mort d'un seul homme?

11 faut ajouter à ce qui précède , que , suivant une remarque trèsjudicieuse de M. de Maistre, Taction du pouvoir spirituel , sous le rapport que je considère , doit être jugée non-seulement par le bien sensible qu'elle produit, mais surtout par le mal qu'elle prévient et qui n'est pas aussi facile à constater. Un exen^ple mémorable , in* diqué par ce philosophe , peut mettre dans tout son jour l'importance d*une telle observation.

Dans la formation du système colonial qui a suivi la découverte fk l'Amëtique , deux nations éminemment rivales, dont chacune pouvait envier à l'autre les plus importantes possessions coicmiales du gkA>e, et qui étaient sur une étendue immense dans un contact perpétuel , n'ont jamais eu, par ce motif, une seule guerre , tandis que toutes les autres puissances européennes se disputaient avec l'achar-».

APPENMCE GÊNÊftAL. — CINQUIÈME PARTIE. 18S

nement le pins obstiné quelques postes presque insignifiants. Comment un si grand résultat a-t-il été produit? par un seul acte du* pouvoir spirituel, déjà même ébranlé dans son existence. II a suffi d*une simple bulle d'Alexandre VI , qui , dès Forigine , avait équitablement tracé une ligne générale de démarcation entr» les établissements coloniaux de TEspagne et ceux du Portugal.

Je le répète , tout ce qui est arrivé a dû arriver, et je suis cer* tainement aussi éloigné que personne de tout regret stérile sur le passé. Nais qu'il me soit permis d^observér, avec le grand Leibnitx, le fait de Timportante lacune laissée dans l'organisation européenne par la dissolution inévitable de l'ancien pouvoir spirituel , et d'en conclure que, sous ce premier rapport^ l'établissement d*un nouveau gouvernement moral est impérieusement réclamé par l'étal présent des nations civilisées.

En portant maintenant la vue sur Torganisation intérieure de chaque peuple , la même nécessité devient encore plus sensible , par une foule de motifs dont je me borne à indiquer les plus généraux.

La décadence de la philosop)ue théologique et du pouvoir spirituel correspondant a laissé la société sans aucune discipline morale. De là , cette série de conséquences que je marque dans l'ordre où elles s'enchaînent mutuellement.

1^ La divagation la plus complète des intelligences. Chacun tendant k se former, par ses seules forces , un système d'idées générales» sans remplir aucune des conditions indispensables pour cela , il est devenu peu à peu rigoureusement impossible , dans les masses , d'obtenir, entre deux esprits seulement, un accord réel et durable sur aucune question sociale, même très-simple. Si cette anarchie pouvait se borner à ce qu'elle a de ridicule, le mal serait sans importance, et la satire suffirait pour le réduire dans les limites convenables. Mais la facilité qui en résulte de concevoir, comme à peu près également plausibles, le pour et le contre sur la plupart des points dont la fixité importe si éminemment au bon ordre , produit des effets d^une tout autre gravité.

Pour sentir convenablement la profondeur et l'universalité de cette anarchie intellectnelle, il faut observer qu'elle n*existe pas seulement aujourd'hui entre les partisans de la doctrine critique, dans Tesprit desquels elle est constituée en dogme fondamental ; mais, ce qui est bien plus décisif, on peut l'apercevoir aussi , quoiqu'à un degré naturellement beaucoup moindre, chez les partisans de la doctrine rétro^rrade , où elle est, contradictoirement à leur tendance,

an rétulUt ipTolonUip» df la m^rcbf géf^if%h «t IrrmtiUt dt Tasprit humain. D^abord , oi| obserre pgrmî eui^ une première gr^nd* division , qoî dégénère souvent en opposition directe , entre les dér fensenrs du catholicisme et ceux de la féodalité. De plus, en ne cou-* sidérant qv^ les premiers, dont les opinions sont nécessairemeol plus compactes , on recoanaît que s'ils conyergeni sur un asses gratfS nombre de points pour pouvoir être rns comme formant upe seule école, ils n*en présentent pas moins s)^r lea questions fondamentale^ de^ divergences très-essentielles, qui finiraient par les conduire, c)aQS la pratique , à des résultats tout à fait incohérents , si Tétat sQciat actuel permettait une application étendue de leurs doctrines, Cmt ce que constate un exanien attentif de» théories produites dans cette direction par les principaux penseurs, M. de Maistre , M. de U Mennais, M. de Bonald, et M. d'Eiktein. Leurs diverses opinions manifestent chacune , au fond , un degré très-sensible dMndiyidualité sur les points les plus importants (1).

2^ L'absence presque totale de morale publique. D*nn c6té, la destination de chacun dans la société n^étant plus déterminée pap aucunes maximes généralement respectées , et les institutions pra> tiques ayant dû se conformer à cette situation des esprits, l'essor d^ ambitions particulières n^est plus contenu réellement que par Ta puissance irrégulière et fortuite des circonstances extérieures propres aux divers individus. D'un autre coté , le sentiment social cherchant vainement , soit dans la raison privée , soit dans les préjuges publics, des notions exactes et fixes sur ce qui constitue le bien général dans chaque cas qui se présente , il finit par dégénérer peu à peu en une vague intention philanthropique, incapable d^exercer aucune action réelle sur la conduite de la vie. Par cette double influence, chacun, dans les grands rapports sociaux , est graduellement conduit a se faire centre , et la notion de Tintérét particulier restant seule bien claire au milieu de tout ce chaos moral , Tégoïsme pur devient naturellement le seul mobile assez énergique pour diriger Pexistence active.

Ce résultat, si sensible aujourd'hui dans la morale publique, s*étend même jusqu'à un certain point à la morale privée. Celle-ci dépend heureusement de beaucoup d'autres conditions que celle d'opinions arrêtées. L'instinct naturel , qui parle beaucoup plus clairement dans

(i) Le philosophe le plui eontéqaenl, parmi tous eeui qui éerivent anjaurdlmi dans ceuo direcUon, M. de la Mennais, vient d'être conduit tout réeanuDeiit é une infraction solennelle des principes fondamentaux, en inToqaant rormellemeul la liberté des eoMes.

i» ç«f que dê^9 1$ pNçéfJent ; U piUysaaiçfi iq^iqB^ çroismtte des b^bitodeg d'Qr(lr« et de ^-ayaU , qui tendent si fortement i écart^f ridée dii vice; ramélioratiop gênera)^ des conditions, produits p^u: le développemept pcnNnuel 4e Tinduatrie, qui rend lés tentations mqjns yiye& et q^qins fréquentes; rado^cissenjent uqiversel des mœurs, résultant du perfçctio^nen^^nt de la civilisation; toutes ces ^ causes doivent sans doute contre-balancer extrêmement l'immoralité que tend à engendrer aujourd'hui Tabsence de principes fixes de copduite. Cependant le défaut d'organisation produit , même sous ce rapport , des effets incontestables , quoique plus diffîcil||| a démêler. Que chacun, consultant son expérience journalière, et écartant préalablement les cas grofsiers , .où Tévidence du mal est trop palpable pour qu'il ne soit pas étouffé dans son germe , exan^jne si la vie réelle ne se ressent pas de Tétat flottant où sont aujourd'hui 1% plupart des idées de devoir, soit dans les diverses relations de famille , soit dans les rapports ordinaire et mutuels des supérieurs et des inférieurs , soit dans les relations réciproques des producteurs et des consommateurs , etc.

Au reste I une observation indirecte peut dispenser, jusqu'à nq certain point , à cet égard , de la vérification immédiate. C'est le fait dp la prépondérance ol^^enue pr^q^e généralement , du moins di^ns If^ pratique , par les théories morales qui prétendent expliquer tou^ les sentiment^ de lliomme en les rattachant exclusivement à Tinterai personnel. Si, considérées spécfilativemeqt , Tinstinct moral les repousse, elles soift derepues, dans le fuonde réel, le piode permanent d*explication« et n>ême elles conservent encore, parmi les philosophe^, un crédit qui n^est qu'un indice trop fidèle du véritable état de la société. L'opjnion dominante aujourd'hui chez eux que li| législation pénale est, en dernière analyse, le seul moyen efiScace d'assurer la moralité dans les classes ipférieures, confirme clairement cette observaMon.

Z* l^ prépondérance sociale accordée de plus en plus, depuis tfois siècles, au point de vue purement matériel, est encore une conséquence évidente de la désorganisation spirituelle des peuples modernes. (^ pPUVQir pratique ayant , dès le seizième siècle , finnulé op sphalterpisé toujours davantage le ppuvoir théorique , le mêqie esprjt s'est insinué à mesure dans tous les élémenls de la société. En tout, on est arrivé peu à pei; à considérer presque exclusivement T utilité imniédiate, ou du moins k la placer eq première ligne. Ainsi, par exemple , dans l'appf éciation raisonnée des sciences , on a méconnu de plus en plus leur importance philosophique, et elles n^ont été évaluées qu'en raison de leurs services pratiques.

laS > SYSTEME DE POLITIQUE POSITIVE.

Cet esprit essentiellement matériel est snrtont sensible en Angleterre , où , par un concours de causes spéciales , cette sorte d'organisation sociale provisoire , formée depuis le seizième siècle , a pris pliu de consistance que sur le continent; il domine beaucodp pins conw plétement oncore aux États-Unis , où la désorganisation spirituelle a , été poussée infiniment plus Idn que partou/t* ai Heurs. ' Quand la marche des événements a amené- Tépoque des constitutions , le même caractère s'est prononcé d^une manière éminemment frappante dans oette nouvelle sphère d'activité. L'attention s'est exclusivement portée vers la partie matérielle de ce grand travail. On s*est occupé directement de refondre toutes les institutions pratiques ; on a été jusqu'à régler, dans le plus mince détail , les formes des assemblées délibérantes , sans penser à établir préalablement de nouvelles doctrines sociales, sans avoir seulement tenté de déter*miner exactement l'esprit du nouveau système politique. Aujourd'hui même où, grâce à l'expérience , la société entre dans de meilleures voies , en ce sens du moins qu'elle renonce définitivement aux constitutions métaphysiques, il est à craindre que l'influence des mêmes habitudes n'entrave longtemps encore la véritable réorganisation.

C'est sans doute par le rétablissement d'un ordre moral que doit nécessairement commencer cette vaste opération ^ la réorganisation des esprits étant à la fois plus urgente et mieux préparée que le règlement des relations sociales. Néanmoins , il est probable que la disposition , encore trop prononcée dans les peuples , à demander immédiatement des institutions , ou , en d'autres termes y k vouloir reconstruire le pouvoir temporel avant le pouvoir spirituel « sera d'abord un puissant obstacle à l'adoption de cette marche naturelle , seule efficace.

4^ Je dois indiquer enfin comme dernière conséquence générale de la dissolution du pouvoir spirituel , l'établissement de cette sorte d'autocratie moderne qui n'a point d'analogie exacte dans l'histoire, et qu'on peut désigner, à défaut d'une expression plus juste , sous le nom de ministérialisme ou de despotisme administratif. Son caractère organique propre est la centralisation du pouvoir poussée de plus en plus au delà de toutes les bornes raisonnables , et son moyen général d'action est la corruption systématisée. L'une et l'autre résultent inévitablement de la désorganisation morale de la société.

Une loi très-connue de la nature, en politique, établit formellement que le seul moyen de n'être pas gouverné , c'est de se gouverner soimême. Elle est applicable aux masses comme aux individus, aux choses comme aux personnes. Elle signifie, dans son acception la

plus étendne, qae moins le gonrerneinent moral a d^éner^e dans une société, plus il est indispensable que le gouvernement matériel acquière d'intensité, pour empêcher Tentière décomposition du corps social. Gomment concerrait-on, par exemple , dans une population aussi étendue que celle de la France , dont aucun lien moral ne combine plus assez fortement les diverses parties y que la nation ne se dissolvît pas en communautés partielles de plus en plus restreintes, si, à défaut d*un esprit commun, un pouvoir temporel central ne retenait pas tous les éléments sociaux dans une dépendance immédiate et continue? Un tel effet ne serait que la continuation de l'influence du même principe qui, comme je l'ai indiqué plus haut, a décomposé en nationalités indépendantes l'ancienne société européenne. Aussi la centralisation temporelle s'est-elle effectuée de plus en plus , à mespre que la désorganisation morale est devenue plus complète et plus sensible. La même cause qui rendait indispensable un tel résultat , tendait, sous un autre point de rue, à Teogendrer inévitablement, puisque l'annulation du pouvoir spirituel a détruit la seule barrière légale qui eût pu contenir les empiétements du pouvoir temporel.

Quant à la corruption érigée en moyen permanent de gouTemement, cette déplorable conséquence résulte plus clairement encore que la précédente de Tanéantissement du pouvoir spirituel. On pourrait le pressentir en voyant naître ce honteux régime dans le pays où la dégradation de l'autorité morale a été le plus fortement constituée d'une manière légale. Mais il est aisé de s*en convaincre directement.

Dans une population où le concours indispensable des individus à Tordre public ne peut plus être déterminé par Tassen liment volontaire et moral accordé par chacun à une doctrine sociale commune , il ne reste d'autre expédient, pour maintenir une harmonie quelconque , que la triste alternative de la force ou de la corruption. Le premier moyen est incompatible avec la nature de la civilisation moderne, depuis que le caractère temporel de la société a cessé d'être essentiellement militaire pour devenir essentiellement industriel. La . richesse, qui, par l'institution de la propriété, était d'abord la mesure régulière de la force, comme étant son résultat permanent, en est devenue de plus en plus, dans les siècles modernes, la source principale et constante. Elle serait, sous ce rapport, désignée trèsexactement par le nom de force rirtuelle. De là il est résulté insensiblement que, comme moyen de discipline, la riolence a flni par se changer en corruption. Autant l'état présent des sociétés repousse le premier mode, autant il se prête an second , depuis que

190 SYSTfelfB M POUTK^VB POSITIVE»

la désûrgaBÎflation morale a commeneé k se prononcer clairement.

Les goaTemements ne sauraient agir sur les individus qu'en employant sur une plus grande échelle les mêmes procédés que ceux-<â reconnaissent entre eux comme les plus eiBcaces pour influer journellement les uns sur les autres. Ainsi , quand Tintérêt personnel est considéré, dans les relations privées , comme le seul mobile dans l'énergie duquel on puisse mettre ordinairement une confiance suffisante, peut-on s^étonner que le pouvoir central soit conduit à user du même moyen d'action? Ce résultat affligeant ne doit pas plus être imputé aux gouvernants qu'aux gouvernés, il tient à leurs fautes mutuelles; ou, plus exactement, il est la conséquence pénible, mais heureusement momentanée, de Tétat passager d^anarchie dans lequel a dû se trouver nécessairement la société , pendant la transition dn système théologique et militaire au système positif et industriel.

Si le tableau que je vienft d'esquisser des eflets généraux graduellement produits, depuis le seizième siècle, par la désorganisation morale de la société, est jugé conforme à l'observation, et si les faits sont reconnus dériver de la cause que je leur assigne, comme j'en ai la ferme espérance , ils feront sans doute comprendre que rétablissement d'un nouveau pouvoir spirituel est d'une importance encore plus capitale , sous le rapport national , que sons le rapport européen.

Pour prévenir, autant que possible , toute interprétation inexacte de ma pensée, je déclare ici , sous le premier point de vue, comme je l'ai déjà fait sous le second, que, dans mon opinion, cet état d'anarchie, dont je déplore avec tous les vrais observateurs les funestes conséquences, a été non-seulement un résultat inévitable de la décadenc'C de Taucien système social , mais encore une coa* dition indispensable à rétablissement du nouveau. En reprenant, sous ce dernier rapport , l'examen direct des quatre faits généraux ci> dessus expdSés , je pourrais prouver, sur chacun d'eux , que s'il présente une monstruosité révoltante lorsqu'on le conçoit comme état permanent ( ce à quoi mène rigoureusement la doctrine critique* quand on la prend dans un sens organique), il n'en est plus da tout ainsi en ne l'envisageant que comme état purement transitoirew Je me borne à indiquer ce nouvel examen pour le premier fait , qaî est la base de tous les autres.

La profonde anarchie qui règne aujourd'hui dans les intelligences^ se tfouve non-seulement motivée dans le passé par la décadence nécessaire de l'aucien système social, mais elle sera, de plus, encore inévitable, et même indispensable, jusqu'au moment où les doctrines destinées à servir de fondement à la nouyelle organisation anront

APPEMDIOB aftnftRAI.. «^ GINQUltMl PARTIE. ifl

éU aiilBMmtneiit formëas. D*im 0M4 tant qa« dimra i«ltt lerto é*im* terrègne moral < il y aurai par le fait^ impoaaibilité de ditcipliner lei inlelligeneei* D'an autre càiét AÎ, aTaol la fin de eette époque, ott tentait de déterminer directement le ralliement dea eaprita» commet à défaut de dootrinea eonrenables » ce ne pourrait être que par dea moyena matériels et arbitraires, il arrirerait nécessairement que le libre développement de la pensée étant interdit^ aux uns pour former les doctrines, aux autres pour se mettre à portée de les adopter^ l'opération même de la réorganisation se trouverait arrêtée.

Ainsi , j'ai la conviction d'apprécier autant que personne tout ee qu'il y a de Taleur réelle dans la doctrine critique ; mais je de» mande qu*on ne se méprenne plus sur sa véritable nature. L'époque est arrivée où Ton peut se rendre nn compte rationnel de la marob« qui a été suivie ; la routine pure n'est plus indispensable. Il est pos* sible de conserver aux principes critiques toute Tinfluenee qu'ils doivent exercer encore pendant un certain temps , sans être obligé pour cela de les concevoir comme organiques , et de s'endormir ainsi dans une sécurité factice sur les graves dangers de diverses sortes dont la société serait menacée par une prolongatidti vicieuse de l'anarchie actaelle. Si cette disposition intellectuelle excède peutêtre la portée de la plupart des esprits, telle doit être du moins, à mes yeux , le point de vue désormais habituel des penseurs qui Teu« lent consacrer leurs forces à la grande opération sociale du dixneuvième siècle.

Par l'ensemble des considérations indiquées jusqu'ici ^ j'espêr« avoir suffisamment préparé tous les lecteurs réfléchis à voir traiter directement cette question fondamentale du pouvoir spirituel » don! l'éveil inspire aujourd'hui tant de craintes puériles et chimériques^ Je puis donc procéder sans hésitation à Texamen immédiat de la question.

La répartition actuelle des opinions, relativement âa priaeipe fondamental de la nécessité d'un pouvoir spirituel , présente A l'ob-^ servateur impartial un contraste singulier et même pénible. D'une part , ceux qui prennent la cause de la vraie liberté , de la eivilisa'' tion, ceux , en un mot, qui s'annoncent comme ayant spécialement une tendance progressive, et qui Tout en effet jusqu'à un certain point, dominés par le désir, légitime en lui-même mais nullement raisonné, d'éviter à tout prix la théocratie, suivent pour cela niM route qui, si elle pouvait être parcourue jusqu'au bout, conduirait inévitablement , pour ne pas tomber dans une anarchie complet» ^ au despotisme le plus dégradant, celui de la force dépourvue de toute autoriiê morale. D'une autre part, ceux qu'on accuse de ten*

dftnce rétrograde , et qui , yëritablement , méritent a quelque égard cette accusation, non dans leurs intentions philosophiques , mais dans les conséquences inévitables qu'entraînerait Tentière application de leurs doctrines," sont au fond les seuls dont les théories relèrent convenablement la dignité humaine, en constituant la supériorité morale comme le correctif et le régulateur de la force ou de la richesse.

Par les diverses considérations indiquées ci-dessus, j'ai cherché à démontrer que l'état social des nations les plus civilisées réclame impérieusement aujourd'hui la formation d'an nourel ordre spirituel , connne premier et principal moyen de terminer la période révolutionnaire, commencée au seizième siècle, et parvenue depuis trente ans à son dernier terme. 11 s'agit maintenant d'examiner, d'une manière directe , la nature de Torganisation spirituelle propre aux sociétés modernes. Une question aussi fondamentale , qui se lie intimement à toutes les hautes questions politiques , ne saurait être convenablement traitée que dans un ouvrage spécial, s'adressant exclusiTcment aux esprits les plus sévères. Mais quoique les indications très -sommaires auxquelles je suis ici réduit soient certainement insuffisantes pour approfondir, comme elle doit l'être, une telle question, néanmoins elles contribueront peut-être à appeler sur ce sujet l'attention des hommes graves, ce qui est actuellement mon but essentiel.

Pour avoir un aperçu complet du nouvel ordre moral , il faut envisager séparément les fonctions que doit remplir le pouTotr spirituel , abstraction faite de sa constitution propre, et ensuite le caractère général que doit avoir son organisation pour correspondre exactement à la nature de la civilisation moderne. Les explications suivantes sont exclusivement consacrées au premier genre de considérations , qui se réduit essentiellement à Tanalyse des divers rapports principaux sous lesquels la société a besoin d'un gouvernement spirituel. Plus tard, j'examinerai la seconde partie de la question. Cette division est déterminée par la marche naturelle de la raison publique, qui, sans doute, parviendra à sentir fortement la nécessité d'un nouveau pouvoir moral , avant que de comprendre nettement sa yéritable organisation. Après avoir ainsi indiqué, dans son ensemble , le nouvel ordre spirituel vers lequel tendent les sociétés modernes , j'envisagerai , dans un dernier travail , la marc^SLgénérale suivant laquelle doit s'effectuer, par la nature des choses , ce grand mouvement de reconstruction , en partant du point où il est parvenu aujourd'hui.

Il serait d'abord facile de se former empiriquement une idée trèsnette des attributions du pouvoir spirituel moderne , en observanl

avec attention celles dn clergé catholique , à l'époque de sa plus grande vigueur et de son entière indépendance, c'est-à-dire depuis environ le milieu du onzième siècle jusque vers la fin du treizième. Sans doute les bases philosophiques de ces deux pouvoirs, et les relations sociales correspondantes, par suite leurs modes respectifs d'influence, sont de nature entièrement différente, et même, à beaucoup d'égnrds, absolument opf^osée. Mais, quant à Tétendue et à rintensité d^action, ce qui est ici le point essentiel à déterminer, on peut dire qu^à chacun des rapports sociaux qui étaient matière à statuer pour le clergé catholique, il correspond , dans le nouveau système politique, une attribution analogue pour le pouvoir spirituel moderne. Il est même vraisemblable que le nouveau système devant s'établir d'une manière beaucoup plus paisible que Pancien, et à une époque plus éclairée, où sa nature, bien plus calculée d'avance, doit être par cela seul mieux comprise, Tinterventioii du pouvoir spirituel y sera plus explicite et plus complète, parce qu'il rencontrera moins de résistance dans le pouvoir temporel correspondant, riéanmoins, quelque précieuse que soit cette comparaison par le degré de précision qu'elle comporte , et qu'il serait bien difficile d'obtenir de toute autre manière, elle ne peut être profitable qu'aux esprits capables de faire abstraction de Textiême diversité des deux états de civilisation, ou plutôt do ne lui accorder que sa juste part d'influence, et qui en même temps ont étudié le passé dans des dispositions suffisamment de'gagées des préjugés vicieux inspirés généralement aujourd'hui par la doctrine critique contre le régime spirituel du moyen âge. Ce rapprochement conduirait donc presque inévitablement, chez la plupart des lecteurs, à de fausses applications, qui donneraient une idée fort erronée de mon opinion. Ainsi, quoique j'aie jugé convenable de l'indiquer pour ceux qui peuvent l'utiliser, je procéderai , sans m'y arrêter davantage , à une exposition directe, en considérant immédiatement les fonctions du pouvoir spirituel moderne.

Quoiqu'il puisse être utile, et même, en certains cas , nécessaire de confsîdérer l'idée de société abstraction faite de celle de gouverne^ ment , il est universellement reconnu que ces deux idées sont , en réalité , inséparables ; c'est-/i-dire que l'existence durable de toute association réelle suppose nécessairement une influence constante, tantôt directrice, tantôt répressive, exercée, entre certaines limites, par l'ensemble sur les parties, pour les faire concourir à l'ordre généra! dont elles tendent toujours, par leur nature, à s'écarter plus ou moins, et dont elles s'écarteraient indéfiniment s'il était possible qu'elles fussent absolument abandonnées k leurs impulsions propres.

IM SYSTfeMI OB POUTIQOI POSITI?!.

Gètte influence tottle le conipose de denz sortes d'actions, Tane matérielle, Pantre morale, entièrement hétérogènes, soit dans leurs bases, •oit dans lenrs modes, quoiqae toujours coexistantes. La première porte immédiatement sur les actes, pour déterminer les uns et empêcher les antres : elle est fondée, en définitif, sur la force ou » ce qui revient au même, sur la richesse, qui en est devenue Téquiralent chez les peuples modernes, à mesure que les progrès de la civilisation ont transporte à la prééminence industrielle la puissance eivile primitivement attachée k la supériorité militaire. La seconde consiste dans le règlement des opinions, des penchants, des volontés, en un mot des tendances : elle a pour base Tautorité morale, qui résulte, en dernière analyse , de la supériorité de l'intelligence et des lumières. G^est ainsi que concourent au maintien de Tordre social les deux grandes espèces d'inégalité sur lesquelles toute société est établie.

Depuis que la civilisation a été assez avancée pour que ces deux hranches générales du gouvernement aient pu être attribuées à des classes différentes, ce qui s'est opéré au moyen âge, la distinction entre elles est devenue sensible à tous les yeux, et on a créé pour la désigner les noms de pouvoir temporel et de pouvoir spirituel, qu^il convient, par cela même, de maintenir, du moins provisoirement, pour le nouvel état social , quoique leur structure rappelle encore essentiellement celui d'après lequel ils ont été formés.

Le pouvoir spirituel a donc pour destination propre le gouvernement de Topinion; c'est-à-dire rétablissement et le maintien des principes qui doivent présider aux divers rapports sociaux. Cette fonction générale se divise en autant de parties quUl existe de classes distinctes de relations; car il n'y a, pour ainsi dire, aucun fait social dans lequel le pouvoir spirituel n'exerce une certaine influence quand il est bien organisé , c'est-À-dire en harmonie exacte avec l*état de civilisation correspondant. Son attribution principale est donc la direction suprême de Véducation^ soit générale, soit spéciale ; mais surtout de la première, en prenaut ce mot dans son acception la plus étendue, et lui faisant signifier, comme on le doit, le système entier d^idées et d'habitudes nécessaire pouf préparer les fndividns à Tordre social dans lequel ils doivent vivre, et pour adapter, autant que possible, chacun d'eux à la destination particulière qu'il doit y remplir. C'est dans cette grande fonction sociale que Taction du pouvoir spirituel se marque le plus nettement, car elle lui appartient exclusivement, tandis que, dans tous les autres cas, son influence se complique plus ou moins avec celle du pouvoir temporel. C'est par 14 qu'il fait, d*nne manière décisive, Tépreuve de ses fbircee, et eti même temps ^nll poM lee fbfidettients leè plus so-

ikPPENDIGB GÉNÉRAL. — CINQUIÈME PARTIE. 195

lides de son autorité générale. VéÛAkcaXion embrasserait même Tensemble des fonctions nationales du pouvoir spirituel, si, par une extension abnsiye de cette expression, on y comprenait, à Texemple de quelques philosophes, non-seulement la préparation de la jeunesse, mais encore l'action si importante exercée sur les hommes faits, qui en est le complément nécessaire et la suite inéritable. Cette seconde elasse de fonctions spirituelles consiste à représenter sans cesne, dans la vie active, soit aux individus, soit aux masses, les principes dont ils ont été pénétrés, comme à les rappeler à leur observation quand ils viennent à s*en écarter, en tant que les moyens moraux sont efficaces pour cela (1).

Telles sont, en aperçu, les fonetions générales du pouvoir spirituel, considéré dans une nation isolée. Mais les rapports de peuple à peuple lui assignent une nouvelle classe d'attributions, qui ne sont que la suite des précédentes, transportées sur une plus grande échelle. Envisagée abstraitement, la juridiction du pouvoir spirituel ne comporterait, dans sa cireonscription territoriale, d'autres limites que celles du globe habitable, si toutes les fractions de l'espèce humaine étaient parvenues à peu près au même état de civilisation , puisque Tassociation spirituelle est évidemment susceptible, par sa nature, d'une extension indéfinie. Mais, considérée dans la réalité, elle embrasse seulement tous les peuples (comme, par exemple, ceux de l'Europe) dont l'état social est assez semblable pour qu'il puisse exister entre eux un certain degré de communauté permanente, et dont la diversité est néanmoins assez grande pour exiger autant de gouvernements temporels, distincts et indépendants les uns des antres. Car, aussitôt que cette similitude existe, il s^établit inévitablement des rapports suivis, d'où résultent, à la fois, la possibilité et

(i) Outre ce» deax ordres de foDctloof, le pouvoir spirituel exerce encore évidemment, comme corporation savante, une innuencc consulialive, directe ou indirecte , dans toutes les opérations sociales. Mais ce dernier genre d'allribu> tiens, qu'on est tenté aujourd'hui de concevoir comme trés-élcndu et même comme priDci pal. en raisonnant d'après l'éducation si vicieuse et si incomplète ■ que l'on a sous les yeux, rentre essentiellement dans l'un ou l'autre des deux préoédentt, quand on considère un système social bien ordonné; et c'est pourquoi Je n'en fais pas, dans cet aperçu sommaire, une mention eipresse. Car, lorsque Véducaiion est ce qu'elle doit être, il n'arrive presque jamais que les individus ou les masses aient vraiment besoin dans la pratiique de principes généraax autres qae ceax dans lesquels ils ont été élevés; il eai seulement nécessaire qu'on les leur rappelle et qu'on leur en eiplique l'application, parce qu'ils (endent naturellement à les oublier ei i les mal comprendre. Quand les besoins généraux ou partieuliors de la société exigent réellement de nouveaux prinoipea, c'est au Douvoir a^irituel , qui doit les fournir réf uliérem«^t comme classe cliargée de la culture des connaissances théoriques, A les introduire convenablemen daasto sysiésM de Kédueation.

196 SYSTÈME DE POUTlQUfi POSITIVE.

la nëceMité d*ime cerUine direction oommnne, destinée à les régnlarber en les assujettissant à des principes généraux et uniformes.

On ne doit pas s^étonner que les philosophes catholiques aient tu dans ce gouremement européen Tattribution principale et caractéristique du pouToir spirituel, puisqu'elle était la plus sensible et la plus nette, comme lui appartenant tout à fait exclusirement. Sans doute, dans chaque état social déterminé, Tassociation d'un nombre quelconque d'hommes sous un même régime spirituel précède toujours nécessairement leur réunion'' sous un même gouvernement temporel. Gela est tout aussi rrai dans l'ordre national que dans Tordre européen. Mais cette yérité est infiniment plus facile à constater dans le second* cas que dans le premier^ car dans celui -ci les deux pouvoirs coexistent constamment ; tandis que dans l'autre « par la nature des choses , l'association spirituelle est toujours en pleine rigueur longtemps avant aucun commencement d^association temporelle, à tel point que, dans l'ancien système politique, la première a pu seule exister, et qu'il est même encore incertain ai la seconde existera jamais dans quelque système que ce soit.

Tel est donc le second grand objet incontestable de Texercice du pouvoir spirituel : la réunion de tous les peuples européens, et en général du plus grand nombre de nations possible , dans une même communion morale. Cette dernière fonction, qui complète le tableau de ses attributions, se réduit, comme les précédentes, à rétablisse* ment continu d'un système d'éducation uniforme pour les diverses populations, et de l'influence régulière qui en est la conséquence nécessaire. C'est par là que le pouvoir spirituel se trouve naturellement investi , k Pégard des difierents peuples et de leurs chefs temporels, de la portion d'autorité qui est indispensable pour qu'ils soient conduits, Tolontairement ou involontairement, a soumettre leurs con* testations à son arbitrage, et à en recevoir une impulsion commune, dans les cas qui exigent une action collective.

Ainsi , en résumé, la vie des individus et celle des peuples se composent alternativement de spéculation et d'action, ou, en d'autres termes, de tendances et de résultats. Ces deux ordres de faits s^entrelacent de mille manières dans l'existence réelle. Le pouvoir spirituel a pour objet propre et exclusif le règlement immédiat du premier, le pouvoir temporel celui du second. Chacun des deux pouvoirs agit légitimement, toutes les fois qu'il se renferme strictement dans sa sphère naturelle d'activité, du moins en tant que la distinction est humainement possible. Quand Pun d'eux usurpe, au delà de cette mesure, quelque fonction de Tautre, il y a abus, ce qui ne veut pas dire que de telles usurpations, dans un sens ou dans l'antre, n'aient

été ou ne puissent même redevenir momentanément inéyi tables et indispensables dans certaines circonstances, sans pour cela constituer jamais Tétat normal. Tel est Tordre-type vers lequel doivent toujours tendre les combinaisons «politiques ; quoique du reste, il soit indubitable d'avance que l'imperfection de l'organisation humaine, sôit sons le rapport de Tintelligence, soit sous celui des passions, nous interdit absolument Tespoir, dans ce cas comme dans tout autre, d'obtenir jamais un succès complet (l).

Après avoir posé, pour fixer les idées, cette définition générale du pouvoir spirituel dans un état social quelconque, il devient facile, en spécialisant les considérations précédentes , de constater que ce pouvoir, convenablement réorganisé^ n'a pas une moins grande influence à exercer dans le système'de la civilisation moderne que dans celui du moyen âge. -Je ne dois pas ici m^occnper particulièrement de ce dernier, à l'égard duquel je renvoie les lecteurs aux ouvrages des philosophes catholiques, et surtout de M. de Maittre, qui, dans son Traité du Pape, a présenté l'exposition la plus méthodique, la plus profonde, et la plus exacte de l'ancienne organisation spirituelle (2). Il s'agit essentiellement ici de considérer le pouvoir spiri-

(0 Dans l'ordre philosophique, l'influence spiriloelle et Tinfluenee temporelle seront toujours, de leur nature , parraitement distinctes; mais, dans l'ordre politique, la distinction, même approximative, n'est pas toujours possible, parce qu'il eiisle une foule de cas secondaires de gouvernement, que ce n'est pas ici le lieu d'indiquer, dans lesquels on ne saurait éviter qu'elles se trouvent réunies h peu prés également dans les mêmes mains. Le principe Tondamenlal de la division des deux pouvoirs exige simplement que jamais la possession simultanée de tous deux i un haut degré ne puisse exister dans aucun individu ni dans aucune classe, ce qui est non-seulement trés-praticable, mais même inévitable depuis une longue suite de siècles, et surtout dans le système social moderne.

(2) Les philosophes de l'école rétrograde, et particulièrement M. de Maistre qui peut aujourd'hui en être regardé comme le cher, ont présenté, à l'occasion de leur défense du système catholique, quelques considérations générales très-importantes sur le pouvoir spirituel , envisagé dans une société quelconque. Mais ces conceptions abstraites, quoique susceptibles de fournir d'utiles indications à ceux qui veulent traiter sous son véritable point de vue cette question fondamentale, manquent à la fois de la précision et do la généralité nécessaires pour établir une opinion méthodique. On y remarque constamment cette inconséquence radicale qui consiste à transporter directement aux sociétés modernes les considérations exclusivement puisées dans l'observation des sociétés du moyen âge si essentiellement différentes. D'ailleurs liées, comme elles le sont toujours, au projet de restauration d'un système dont la destruction , déjà presque entièrement consommée, est désormais irrévocable, elles tendent bien plus, dans l'état présent des esprits, à fortifier le préjugé général contre tout pouvoir spirituel qu'A le déraciner. On peut même observer que le sentiment, involontaire quoique fort incomplet, de cette désharmonie totale avec leur siècle, inspire i ces philosophes une sorte d'hésitation et de timidité A ce sujet, qui se fait sentir jusque dans leurs jugements sur le passé.

Ces travaux n'ont donc essentiellement, sous le rapport philosophique, qu'une utilité historique, comm^ éminemment propres A mettra dans tout son jour le vrai

IM SYSTtlIE DE POLITIQUE FOSnTVE.

tuel dani l'état aoclal propre aux nations modernes, et qne je regarde comme caractérisé , sous le rapport temporel , par la prépondérance totale de Tactivité industrielle.

Dans l'ordre positif, Torganisation sociale,* enrisagée, soit dans son ensemble, soit dans ses détails, n'est pas autre chose qne la régularisation de la division du travail , en prenant cette dernière expression, non dans le sens infiniment étroit que lui ont donné les économistes (1); mais dans son acception la plus étendue, c'est4-dire comme s'appliquant à toutes les diverses classes des travaux coexistants, soit théoriques, soit pratiques, qui peuvent être conçues comme concourant à un môme but final, et y comprenant les spécialités nationales , aussi bien que les spécialités individuelles. La séparation et la spécialisation de plus en plus grandes des activités particulières^ soit d'individu k individu, soit de peuple à peuple, constituent, en effet, le moyen général du perfectionnement de l'espèce humaine, et , par une réaction nécessaire et continue, en sont aussi le résultat permanent (?). C'est par là que la société tend naturellement à devenir de plus en plus étendue, et qu'elle doit finir

caractère général de l'ancien système, et à Taire apprécier dignement les immentes bienfaits dont le genre humaÎB lui est redevable. A cet égard, les conceptions de Técole rétrograde conservent toute leur valeur, comme étant pleinement et diree- URMni applicables à un ordre do faits pour lequel , ou plutôt d'après lequel, elles ont été systématisées. Mais, relativement à la réorganisation morale deê sooièiéf aaUielles, la question doit être regardée, malgré tous ces iravaui, comme absokimenl iniacte.

Du reste, l'infloenoe politique de Técolo rétrograde n'en est pas moins, sous es rapport capital, très-utile aujourd'hui, et même nc^cessaire pendant un certain temps, quoique d'une manière indirecte et en quelque sorte négative. Car elle présente, d'une part, un obstacle indispensable pour préserver la société de la prépondérance totale dos doctrines critiques, qui empêcherait toute organlsalioo réelle. En même temps, elle agit comme un stimulant, non moins esseatiel, po«r contraindre la civilisation noderne é produire enfin le système moral qui lui est propre, et k lui donner toute la consistance qu'il doit avoir pour être suscepUMe de remplacer l'ancien. Dans ce sens, l'influence de l'école rétrograde esleiactement aussi nécessaire que celle de l'école critique, quoique d'uae autre aianiéra, et doit naturellement subsister pendant le même temps.

(1) Les économistes ayant été conduits, par la nature imparfaite des recharrbes que la marche générale de l'esprit humain leur avait destinées, à considérer l'état social sous un point de vue très -incomplet, on comprend aisémeal qu'ils n'aieoi dà apercevoir que dans ses applications las moins étendues et les nsoins imper*> tantes le principe de la division du travail, dont ils sont, à propremeot parler, les inventeurs. On doit remarquer, à l'honneur d'Adam Smith, que nan-sealemaat il a, le premier, conçu ce grand principe d'une manière natte ei positive, mais qu^l l'a présenté sous un point de vue beaucoup plus élevé que tous ses suceesseurs.

(2) Les considérations indiquées dans cet alinéa et dans le suivant sont , par leur nature, tout aussi applicables à l'ordre tbéortqva qu!A l'ordre pratique. Mais j'ai cru devoir ici les diriger essentiellement vers ce dernier» ain d'aa déduira plus natieroant la nécessite du pouvoir spirituel , ea qui est msMitanaiii awn but prtecifai.

APPENDICE GÉNÉRAL. — ClNQUltlIE PARTIE. 19^

par einbraiter tAt ou tard la totalité du genre humaîo, si la durée asaignée par l'ensemble des lois du monde à l'activité progressive de notre espèce est suffisamment prolongée. Tous les progrès réels qui ont eu lieu ou qui pourront s'opérer dans l'organisation sociale peuvent être regardés, de ce point de vue, comme ayant eu ou devant avoir pour dernier résultat d'établir une meilleure distribution du travail. Car Tordre social serait évidemment parfait^ soit sous le rapport du bien-être particulier, soit sons celui de la bonne har-^ monie de Tensemble , si chaque individu ou chaque peuple pouvait, dans tous les cas, être livré exclusivement au genre précis d'activité auquel il est le plus propre, soit par ses dispositions naturelles, soit par ses antécédents, soit par les circonstances spéciales où il se trouve placé; ce qui, considéré sous une autre face, ne serait exactement * qu'une parfaite division du travail. Sans doute un tel ordre ne saurait, à aucune époque, exister complètement. Mais le genre humain tend continuellement k s'en rapprocher de plus en plus, sans qu'on puisse déterminer jusqu'à quelle distance il en restera jamais. C'est surtout dans l'état social qui se prononce toujours davantage chez 4es peuples modernes, que cette tendance est la plus directe et la plus sensible. Car l'activité industrielle, comparée à l'activité militaire, est caractérisée par cette admirable propriété que son libre et plein développement dans un individu ou dans un peuple ne fuppose point nécessairement sa compression dans d'autres indi- Tidns ou d'autres peuples, et qu'au contraire, non-seulement elle admet le concours universel, mais même qu'elle le provoque inévitablement, entre certaines limites; d^où il résulte naturellement que les hommes et les nations sont continuellement poussés à former des associations de plus en plus étendues et de plus en plus paisibles.

Mais, si la division du travail, considérée sous ce premier rapport , têi la eause générale du perfectionnement humain (1) et du développement de l'état social, elle présente, considérée sous un autre, non moins naturel, une tendance continue à la détérioration el à la dissolution, qui finirait par arrêter tout progrés , si elle n'était incessam-

(0 L'imperfection da langage m'oblige à employer ces mots de perfectionnement et de développement, dont le premier, ei même le second, quoique plus net, rappelle ordinatrewent des Idées de bi«n absolu et d'amélioration Indéfinie, que je n'ai point l'Intention d'eipriraer. Ces mots ont pour moi le simple objet seienliliqtte de désigner, en physique sociale, une certaine succession d'états du genre humain s'effectuant selon des lois déterminées; usage exactement analogue à eelaf <|u'ett fbnt les physiologistes dans l'étude de l'individu , pour iodfqaer une •aile 4e iransfarmaiiens è laaaelle as se rsttàeba eanstamment auenne idée néees saire d'amélioré tioa aa de détériaratlaii caiitfnaet.

ment combattue par une action toujonrs'croissante de gouvernement, et surtout de gouvernement spirituel. Il résulte, en eflet, nécessairement de cette spécialisation constamment progressive que chaque Individu et chaque peuple se trouve habituellement placé à un point de vue de plus en plus borné, et animé d'intérêts de plus en plus particuliers. Si donc, d'une part, Tesprit s*aiguise, de Tautre il s'amincit (1); et, de même, ce que la sociabilité gagne en étendue, elle le perd en énergie. Par là, chacun, homme ou peuple, devient de plus en plus impropre à saisir, par ses propres facultés, la relation de son action spéciale avec Tensemble de Taction sociale, qui , en même temps , se complique toujours davantage ; et , d*un autre côté , il se lent de plus en plus porté à Isoler sa cause particulière de la cause commune, qui précisément est de jour en jour moins perceptH>Ie. Ces inconvénients de la division du travail tendent évidemment, parla nature des choses, à augmenter continuellement, aussi bien que ses avantages. Les premiers annuleraient donc les seconds, s'ils pouvaient avoir un cours entièrement libre. Ue là la nécessité absolue d'une action continue, produite par deux forces, l'une morale , l'autre phy^ ^ sique , ayant pour destination spéciale de replacer constamment an point de vue général des esprits toujours disposés par eux - mêmes à la divergence, et de faire rentrer dans la ligne de l'intérêt commun des activités qui tendent sans cesse à s'en écarter. £n même temps qu'une telle intervention est indispensable, elle devient possible et même inévitable, en ce que le développemont naturel des diverses inégalités, qui résulte forcément de la division du travail, tend à établir de lui-même la hiérarchie , soit spirituelle, soit temporelle, nécessaire à ce genre d'action. Tel est le point de vue vraiment élémentaire de la théorie générale du gouvernement , dont tout l'artifice consiste ainsi, à chaque époque, à régulariser cette hiérarchie spontanée qui se forme dans l'intérieur de la société, de façon à atténuer, autant que possible, l'influence funeste de la division du travail , relativement à son influence ulile.

Ces considérations s'appliquent spécialement au système de la civilisation moderne, tout aussi bien que celles de nature opposée indiquées précédemment. Cet état social étant celui où la division du travail est poussée le plus loin, et où elle doit inévitablement éprouver, plus que dans aucun autre, des accroissements continus , soit entre les individus, soit entre les peuples , les inconvénients attachés

(1) Quelques économistes, et enir'aulres M. Say, ont aperçu cet eflTet inévitable de la division du Uavai! poussée trét-loin , mais seulement dans les mêmes cas suballemes qui avaient été le sujet exclusif de leurs observations.

APPENDICE GÊNÊBAL. — CINQUIÈME PAfiTIE. 201

à cette division y sont nécessairement plas prononcés , comme ses avantages. Il est aussi inférieur, sous le premier rapport , à oelui des nations de Tantiquité, qu'il lui est supérieur sous le second, ce qui fournit une ample matière à discourir pour ceux qui veulent louer ou blâmer, dans un sens absolu, l'un ou Pautre, et qui le peuvent indifféremment, suivant le point de vue où ils se placent. Qni n*a observé en effet que, sous les rapports de la généralité d'esprit et de rénergie politique, les peuples anciens (1) sont aussi supérieurs aux modernes, qu^ils leur sont inférieurs sous ceux de l'étendue des connaissances et de Tuniversalité des relations sociales. On voit, par ce qui précède, qu'il n'y a rien d'accidentel dans cette opposition , dont il importe, sans doute , d'approfondir la source , a6n de bannir radicalement les tentatives vicieuses ayant pour objet de combiner, dans le nouvel ordre social , deux genres de prééminence qui s'excluent mutuellement.

Quoi qu'il en soit, le dernier ordre de considérations indiqué cidessus, qui explique la fonction générale du gouvernement , conçu dans sa plus large destination, et surtout dans le système de la civilisation moderne, s'applique évidemment, d'une manière spéciale, au pouvoir spirituel, pour montrer que, dans le nouvel état social, Taction de ce pouvoir doit avoir, par la nature des choses, plus d'étendue et moins d'intensité que dans tous les états antérieurs. Puisqu'en effet, les inconvénients généraux de la division du travail s'accroissent inévitablement de plus en plus, par la même nécessité qui produit le développement graduel de la civilisation , la société a donc de plus en plus besoin , surtout chez les peuples modernes , de sentir Tinfluence de cette corporation spéculative qui, faisant de la considération du point de vue général, sa spécialité propre et permanente, est destinée à la rappeler constamment aux individus et aux peuples, et qui en même temps, désintéressée par la nature de son caractère et par rindépendance de sa position sociale, dans ce mouvement pratique d'où résultent tant de motifs de divergence et d'isolement, est éminemment apte à identifier son intérêt particulier avec Tintéret commun, dont elle peut être regardée comme l'organe propre, dans le plus (^rand nombre des cas. Mais pour compléter cet aperçu gêné-

(1) En observant le caractère spécial de la société cliex les peuples anciens , il faut nécessairement avoir en vue seulement les classes entre lesquelles il eiistait une société réelle, c'est-à-dire les hommes libres, les esclaves étant généralement considérés comme une sorte d'animaux domestiques. Avec cette restriction , qui montre d'ailleurs que la condition du genre humain, pris en masse, a éprouvé depuis cette époque une immense amélioration, l'observation indiquée dans le texte demeare incontestable.

203 SYSTiMB m POLITIQQR HMITIVI^

rai, il est indispeDMble de distinguer avec plus depréeîsîoA, daoe lei déTeloppement continu de Taction totale de gouyernement » ealre \m direction spirituelle et la direction temporelle de la société.

En observant d'une manière suffisamment approfondie le roéca* nisme des sociétés humaines , on reconnaît , comme je Tai indiqué plus haut , que , dans chaque système politique , la formation da pouvoir spirituel a toujours précédé nécessairement le développement du pouvoir temporel , même dans les systèmes où ces deux pouvoirs ont été réunis dans les mêmes mains. Cest ainsi, pour prendra l'exemple le plus décisif, que la constitution romaine était, à som origine, aussi essentiellement théocralique que celle des Étrusques; et quoiqu'elle ait pris plus tard un caractère si différent, c'est toU'* jours dans leur autorité comme corporation sacerdotale que les patriciens ont vu la base fondamentale de leur puissance. Généralement ^ en effet, l'association spirituelle, fondée sur la communion des doctrines et sur l'homogénéité des sentiments qui en résulte doit, par la nature des choses, précéder Tassociation temporelle, fondée sur la conformité des intérêts; puisque celle-ci ne peut exister sans Tautre (les intérêts ne pouvant jamais être d'eux-mêmes assez conformes poui* dispenser d'une certaine similitude de principes ), tandis que Ton conçoit la possibilité d^associer par cette dernière condition seulement, pourvu que l'opposition des intérêts ne soit pas extrême , quoiqu^il n*y ait de société vraiment complète et stable, soit entre individus, soit enlre peuples, que celle où les deux conditions sont remplies simultanément jusqu'à un certain degré, k mesure que la civilisation se développe , chacune des deux sortes d'association augmente en étendue , en diminuant en énergie , comme je Tai expli^ que. Mais la différence primitive tenant à leur nature intime se fait toujours sentir entre elles , sous ce rapport que l'association temporelle ne pouvant absolument se maintenir seule et sans le concoura du pouvoir spirituel , tandis que l'association spirituelle peut rigoureusement subsister dans une certaine mesure par elle-même et sana l'aide du pouvoir temporel, le pouvoir spirituel augmente son domaine pendant que la société se complique , au lieu que le pouvoir temporel voit diminuer le sien. En effet, il n^y a de gouverné temporellement que ce qui ne peut l'être spirituellement, c*est-à-dire qu'on ne régit par la force que ce qui ne peut l'être suffisamment par Topinion. Or, à mesure que les hommes se civilisent, ils deviennent d'une part plus sensibles aux motifs moraux , et d^tne autre part plus disposés à la conciliation amiable des intérêts» G*es( pourquoi Taction du pouvoir temporel décroît sans cesse , et doit être moindre dans le nouvel état social que dans tous les états antëneurt;

APPENUGB 66NfiRAL. — GINQUIËMB PARTIE. 203

tandis que Taction da pouvoir spirituel augmente, et doit être plus grande dans le système de la civilisation moderne que dans aucun autre. On voit par là combien profondément est vicieuse la disposition introduite aujourd'hui dans presque toutes les têtes par les doctrines critiques, et qui porte à concevoir le nouvel ordre social sans pouvoir spirituel I puisqu'au contraire, ce pouvoir y doit nécessairement exercer une beaucoup plus grande action politique, dans m sphère naturelle d*activité , que ne Texercera dans la sienne le pouvoir temporel, qui (end à devenir de moins en moins important, et à

- se réduire de plus en plus, du moins tant que la civilisation restera ascendante, à une hiérarchie purement civile, quoique vraisemblablement ce dernier effet ne doive jamais étre^ à aucune époque, absolument complet.

Après avoir ainsi conçu l'action générale du pouvoir spirituel moderne, en contemplant dans leur ensemble ses diverses fonctions, soit nationales, soit européennes, il est nécessaire de compléter cet aperçu en les considérant dans leurs détails principaux.

La première division de cet ensemble de fonctions, celle à laquelle je crois devoir me borner ici , consiste , comme je dit , à distinguer dans le pouvoir spirituel deux grandes classes d'attributions : les

^unes nationales, les autres européennes (1). Considérons d'abord les premières.

Nous avons vu que, sous ce rapport, l'action du pouvoir spirituel consiste essentiellement à établir par Véducation les opinions et les habitudes qui doivent diriger les hommes dans la vie active, et ensuite à maintenir, par une influence morale, régulière et continue, exercée, soit sur les individus , soit sur les classes , Tobservation pratique de ces règles fondamentales (2). Il s agit donc d^examiner les motifs principaux qui , en opposition aux préjugés actuels , nécessi-

(1) Dans rallernatïTe forcée d'employer Tune ou l'auire de ces deux expressions européênnei et wniveruUet pour désigner celle partie des Tonetions du pouvoir spirituel qui s'exerce sur les relations de peuple à peuple; Je dois préférer la première comme plus précise et consacrée d'ailleurs par le passé, quoiqu'elle soit vraisemblablement à la fois trop étendue et trop restreinte, mais sans rien préjuger par là sur l'exteBsion territoriale que eomperiera à ime epo^e quelconque la jtiridiclion du pouvi/ir spirituel.

(2) Afin de simplifier autant que possible cet examen sommaire, Je dois éviter de le faire porter sur les points qui ne sont pas généralement contestés, qaoU qu'il pût être utile de les présenter plus rationnellement qu'on n'a l'habitude de les concevoir. C'est pourquoi Je continue ici à ne considérer dans Véducation que la partie sociale, et nallement Pinslraction théorique, générale oa spéciale, qui doit présider à l'activilé industrielle. Celte dernière sorte de préparation forme évidemment. une attribution essentielle du pouvoir spirituel, sur la nécessité de laquelle Je n'insiste point, puisqu'elle n'est, ce me semble, mise en doute par personne.

tent, dans le nonrel état social , un gourememçiit moral portant sur les idées, sur les penchants, et sur la conduite, soit dans l'ordre individuel , soit dans Tordre collectif.

Le dogmatisme est Tétat normal de l'intelligence humaine , celui vers lequel elle tend, par sa nature, continuellement et dans tons les genres, même quand elle semble s^en éc/urter le plus. Car le'scepUcifsoe n*est qu'un état de crise, résultat inévitable de Pinterrègne intellectuel qui survient nécessairement toutes les fois que l'esprit humain est appelé à changer de doctrines, et en même temps moyen indi«petsable employé soit par Findividu, soit par l'espèce, pour permettre ht transition d'un dogmatisme à un autre, ce qui constitue la seule utilité fondamentale du doute. Ce principe, qui se vérifie dans fous les ordres d^idées, est applicable, à bien plus forte raison, aux idées sociales, comme étant à la fois les plus compliquées et les plus importantes. Les peuples modernes ont obéi à cette impérieuse loi de notre nature, jusque dans leur période révolutionnaire, puisque toutes les fois quHl a fallu réellement agir, même seulement pour détruire, ils ont été conduits inévitablement à donner une forme dogmatique à des idées purement critiques par leur Msence.

Ni rhomme, ni Tespèce humaine ne sont destinés à consumer leur vie dans une activité stérilement raisonneuse, en dissertant conti^ nnellement sur la conduite qu'ils doivent tenir. C'est à Yaclion qu'est appelée essentiellement la totalité du genre humain , sauf une fraction imperceptible , principalement vouée par nature à la contemplation. Et néanmoins toute action suppose des principes préalables de direction que les individus ou les masses n'ont ni la capacité ni le temps d'établir, ou seulement de véri6er, autrement que par l'application même dans le plus grand nombre des cas. Telle est, sons le simple rapport intellectuel , la considération fondamentale qui mo« tive, d'une manière décisive , l'existence d'une classe qui , éminemment active dans l'ordre spéculatif, est constamment et exclusivement occupée à fournir à toutes les autres des règles générales de conduite dont elles ne peuvent pas plus se dispenser qu'elles ne sont aptes à les former ; et qui , une fois admises , leur permettent d'employer tonte leur capacité de raisonnement à les applique!^ jndicieasement dans la pratique, en s'aidant pour cela des lumières de la classe contemplative, quand la déduction ou l'interprétation présentent trop de difBcultés.

Cette nécessité d'une direction spirituelle se montre non moins clairement si , cessant de considérer l'homme seulement comme intelligent, on l'envisage aussi sous le rapport moral. Car même en admettant que chaque individu ou chaque corporation pût se former

par 868 8eule8 facalté8 le plan de oondnite le plii8 convenable, soit à son propre bien-être , soit à )a bonne harmonie de Tensemble , il resterait certain que cette doctrine , devant se trouver le plus souvent en opposition, à un degré quelconque, avec les impulsions les plus énergiques de la nature humaine , elle n^exercerait par elle-mâme presque aucune influence sur la vie réelle. Elle a donc besoin d'être, pour ainsi dire, vivifiée par une force morale régulièrement organisée , qui , la rappelant sans cesse à chacun au nom de tous, lui imprime toute Ténergie résultant de cette adhésion universelle, et seule capable de surmonter ou même de contre -balancer suffisamment la puissance des penchants anti-sociaux , naturellement prépondérante dans la constitution de Thomme.

Quels que puissent jamais être les progrès de la civilisation , il sera toujours vrai que Èi Tétat social est , à certains égards , un état continu de satisfaction individuelle , il est aussi , sous d'autres rapports non moins nécessaires , un état continu de sacrifice. En termes plus précis , il y a pour chacun , dans tout acte particulier, un certain degré de satisfaction sans lequel la société ne serait pas possible , et on certain degré de sacrifice sans lequel elle ne pourrait se maintenir, vu l'opposition des tendances individuelles , qui est absolument inévitable dans une proportion quelconque. L'intensité relative du premier ordre de sensations peut augmenter sans doute, et elle augmente en effet constamment, ce qui constitue l'amélioration progressive des conditions humaines; mais l'ordre contraire subsiste toujours nécessairement , et même son intensité absolue augmente aussi sans cesse , par cette ardeur croissante des désirs que notre organisation lie invariablement à l'accroissement des jouissances , comme une compensation inévitable et un correctif indispensable.

La plus grande perfection sociale imaginable consisterait évidemment en ce que chacun remplît toujours dans le système général la fonction particulière à laquelle il est le plus propre. Or, même dans cet état extrême et qui est purement fictif (quoiqu*on approche sans cesse ) , les hommes auraient besoin d'un gouvernement moral , parce qu'aucun ne saurait contenir spontanément ses penchants personnels dans les limites conformes à sa condition propre. Car la nature et fa société assigneront éternellement, d'un commun accord, aux divers individus des rôlSs très-inégalement satisfaisants. Les aptitudes naturelles etîes destinations sociales présentent une variété infinie, soit pour le genre, soit pour l'intensité. Au contraire les penchants habituellement prédominants sont à peu près les mêmes sous ces deux rapports chez tous les hommes , ou du moins ils sont chez tous assez énergiques pour inspirer à chacun le désir spontané de toutes les

SM «risÉw m pouxmn loiiiift.

differepce des conditions. De U donc )a nécessité de déTelopper par une action spéciale ce qu'il y a dans rbomme de raoralilé naturellfl, pour réduire, autant que possible , les impulsions de chacun à la mesure voulue par Tharmonie générale , en habituant dès Tenfance à la subordination volontaire de Tintéret particulier envers rintéeâft commun , et en reproduisant sans cesse dans la rie aclÎTe, avec tont Tascendant nécessaire , la considération du point de vue social. Sans cette salutaire influence, qui étouffe le mal dans sa aonrce, la aociélé étant constamment obligée d'agir matériellement sur les indiTidos^ soit par la violence directe , soit par l'intérêt, pour réprimer dans leur effet des tendances qu^elle aurait laissées se développer libre* ment, le maintien de l'ordre deviendrait bientât impossible quand ceUe discipline temporelle serait parvenue an dernier degré d'exagération qu'elle comporte. Mais heureusement , par la nature des choses, la conception absolue d^un tel mode de gouvernement, à la fois barbare et illusoire , n'est et ne peut être qu'une simple supposition. Dans la réalité, la répression temporelle n^a jamais été et na sera jamais que le complément de la répression spirituelle , qui ne saurait, à aucune époque, suffire tout à fait au besoin social. Si, d'après la marche naturelle de la civilisation , la première diminue sans cesse ,• c'est à la condition inévitable que la seconde augmente dans la mcmc proportion.

Ainsi , soit sous le rapport intellectuel , soit sons le rapport Bioral, il est constaté que, dans toute société régulière, les notions de èiêm ou de mal destinées à diriger la conduite de chacun dans les divecaat relations sociales (et même dans la vie purement individuelle , en tant qu'elle peut influer sur ces relations) , doivent se réduire à oe qui est preicrit ou prohibé par des préceptes positifs, établis et maintenus par une autorité spirituelle convenablement organisée y et dont Teusemble constitue la doctrine sociale directrice (1). Par là.

•(0 Dans les raisonnements précédents, j'ai spécialement considéré Tactioa du i.oaverneroeni comme répressive plutét qoe comme directrice, aln de imaai adapter la démonstration aux liabiludes ^ui dominent aujourd'hui si gépéral^ment dans les spéculations politiques. Mais 1^ mômes motifs s'appliquent évi« demment, avec bien plus de force encore, lorsqu'on ne se borne pas à eoBoevoir le gouvernement dans sa destination passive, coniroe ayiint ponr o^et 1^ mainiieirde l'ordre, et qu'on Tenvisage dans &a destination active, comme cbar^ de faire concourir à un même but général toutes les activités parilelles, ce qui «si à mes yeui sa principale fonction, surtout dans le système social propre aux pea* pies modernes. Les lecteurs qui auront bien compris les deux classes de ooasUlérations indiquées ci-dessus, les transporteront aisément à ce nouvel aspect de la question.

APPENfiiqi &tMtU%f r? ClXQUItVV fiRTIB. |ttf

se tff)H9» e^liquëe Mite TràUlfl wpif\^9ê 4» grar« boHMiP im^ ]^ p|)ilQiApbie ciihoMque , d*4prè« ee^te çonneiM&noe profpo^Qi <iDPH q^Q efientifiUemenk empiriqne, de potre netof e qui U carapMiâfe «i émineipmept, a «yatëmatiaé la réf allât général, en pré«entanl dirfctefnent camme une vertu fondamentale , base imn^uable et néeei^ saire du bonbeur privé ou public , la foi , e^e«t-à-dire la dilpQiilion à croire spontanément , sans démonstration préalable , auf dPiPiai proclaipés par une autorité compétente: eequi eut, en 60*01, la fionditipn générale indispensable pouf permettre rétablissement et le maintien d'qne véritable communion intellectuelle et morale.

En principe 9 toute Tac^ion de Tindividu auc la dqctrine wé§u\%^ trice , «e borne , dans TéUt normal , à en déduire la règle pratique applicable à chaque cas particulier, en consultant l'organf spirituel dans tous les cas douteux. Vais quant à la construction même de le doctrine, soua quelque aspect qu^on la considère, chacun n^a pas d'autre droit légitime que d'en solliciter la rectification partielle , quapd l'expériancl^ constaté que, soua un rappqvt quelcqnque, elle ne remplit paa suffisamment son but pratique. C'est au pouvoir spiri* tuel, ainsi averti, qu'il appartient naturellement d'efieotuer dans la doctrine les changements convenables , après en avoir vérifié la né* cessité. Tel est , du moins , Tordre régulier. Dans tonte autre hjrpo^ thèse, la société doit être regardée comme se trouvant dans un véri^ table état de révolution, plus ou moins complet. Cet état, néeeisaica aussi À certaines époques déterminées, quoique toujours transitoire^ est assujetti à des règles spéciales d^une toute autre nature , dont jt n'ai point, par conséquent, à m'occuper ici, où je statue uniquement pour l'état normal (1).

Les deux ordre« de considérationa générales indiqués ci-deesus , s'appliquent spécialement à réti|t social vers lequel tendent lee peu* pies moderues. Car, dana ce nouvel état, caractérisé, par une sépa-

(1) Lf} dév«loppQoieQt inéviMbl«ilient graduel de la raison publique par rappori au Bentimenl du besoin de réorganisation , présente naturejlement un état passager, déjà atteint par un certain nombre d'esprits, où l'oh admet la nécessité d'une doctrine soeiale, en méoannaissaot encore l'importance d'une classe inTOStieda l'autorité convenable, ayant pour destination spéciale et permanente de la vivifier. Mais cette demi-conviction, politiquement stérile puisqu'elle revient proprement ^ désirer la fin tans vouloir le moyen, ne saurait manquer de se compléter promptement, quand elle sera trés-répandue. Car, après avoir compris réellement la nécessité intellectuelle , morale, et politique d'une doctrine générale; ort ne peq| tarder à sentir. Indépendamment de ce que (ouic doctrine suppose des fondateurs, que f sous chacun de ces trois rapports, elle exige absolument des interprétas, qql,d'un autre côté, se produisent spontanément; de telle sorte que l'idée de fonetion et celle û'organe sont aussi inséparables, par la nature des choses, dans la physique sociale que dans la physiologie.

ration plus complète et toujours croissante des diverses fonctions | chacun n'est apte à concevoir spontanément , quelque capacité qa'U puisse avoir, qu'une portion infiniment petite de la doctrine dont il a besoin pour sa conduite, soit industrielle, soit sociale; et, en même temps, son intérêt propre, devenu plus partiel , tend naturel^ lement à s'écarter de l'intérêt commun dans un plus grand nombre de cas, quoiqu'à un moindre degré.

La tendance évidente des sociétés modernes vers un état essentiellement industriel , et, par conséquent, vers un ordre politique où le pouvoir temporel appartiendra , d'une manière fixe , aux forces in* dustrielles prépondérantes , commence aujourd'hui à être généralement sentie , et la marche naturelle des choses la manifestera de jour en jour davantage. L*entraînement inévitable produit par le sentiment d'une vérité, si importante quoique partielle, dispose les esprits à méconnaître on même à négliger la réorganisation morale de la société ; il tend à maintenir Thabitude enjendrée par la doctrine critique , et spécialement entretenue par l'économie politique , de la prédominance du point de vue purement matériel dans les considérations sociales. En considérant trop exclusivement les immenses avantages moraux et politiques incontestablement propres au mode d'existence industriel , on finit par se les exagérer au point de concevoir qu'ils dispensent presque entièrement de toute véritable organisation spirituelle , ou , du moins , que celle-ci n'aura plus qu'une importance econdaire , quand une fois les relations sociales seront devenues purement industrielles, au lieu d'être altérées dans leur caractère , comme elles le sont encore, par les institutions et les habitudes dérivées des antécédents militaires de la société.

Quant à nous, qui ne devons pas envisager ce grand fait en arti^es destinés à se passionner pour ce que son aspect peut offrir d'at^ trayant à l'imagination humaine , mais en observateurs qui , sans se permettre de l'admirer ou de le maudire , Tadmettent comme une donnée fondamentale dans toutes les spéculations politiques modernes, nous devons nous efforcer, autant que possible , de l'étudier sous toutes ses faces. Or, dans cette disposition rationnelle , on peut aisément constater que l'influence régulatrice et directrice du pouvoir spirituel n'est pas moins nécessaire dans l'ordre des relations industrielles, qu'elle ne l'a été dans l'ordre des relations militaires, quoique ce ne soit pas entièrement de la même manière. Je me borne ici , sur ce sujet , k quelques indications générales, me réservant de les compléter et de les développer, si la controverse vient à l'exiger.

En supposant, ce qui est d'ailleurs absolument impossible , que

APPENDICE GÉNÉRAL. -- CINQUIÈME PARTIE. 20d

Tordre temporel correspondant à ce nonvel état de la société puisse s'établir complètement sans rintenrention d^un pouvoir spirituel , il reste yrai que , privé de cette influence conservatrice , un tel ordre ne pourrait aucunement se maintenir. S'il est certain qu'outre les causes générales de désordre, inhérentes à toute société, et qui nécessitent un gouvernement moral , le système militaire en présente qui lui sont propres, cela est incontestable aussi pour le système purement industriel : seulement ces causes spéciales ne sont pas les mêmes dans les deux cas , et par suite elles n'ont point la même intensité (f).

Les intérêts individuels sont sans doute bien plus conciliables, par leur nature, dans le nouveau mode d'existence que dans l'ancien. Mais cette heureuse particularité, qui rend la règle morale plus facile à établir, n'en dispense en aucune manière, puisque l'opposition, pour être devenue moins intense, n'a nullement disparu, et qu'elle est même plus étendue, en tant que les contacts sont plus multipliés. Ainsi, pour choisir l'exemple le plus important, bien que Thostililé entre les chefs et les ouvriers remplace très-avantageusement pour Tordre social celle qui existait entre les guerriers et les esclaves, elle n'en est pas moins réelle. Vainement espérerait-on la détruire par des institutions temporelles qui, en liant plus intimement les intérêts matériels de ces deux classes, diminueraient l'action arbitraire exercée par chacune d'elles sur l'autre. Jamais un état fixe ne sera solidement établi sur le simple antagonisme physique, le seul que de telles institutions puissent régulariser. Quoique fort utiles, sans doute, elles seront toujours insuffisantes , parce qu'elles laisseront nécessairement subsister le désir et même la possibilité dans les chefs d'abuser de leur position pour réduire les salaires et le travail, et dans les ouvriers d'obtenir par la Tiolence ce que la vie laborieuse ne peut leur procurer. La solation de cette grave difficulté exige indispensablement l'influence continue d'une doctrine morale, imposant aux chefs et aux ouvriers des devoirs mutuels , conformes à leurs relations réciproques. Or, cette doctrine ne peut évidemment être fondée et main-

(i) M. Danoyer, dans un ouvrage récemment publié, en constatant par des observations très-luminensea sur les divers états successifs de la civilisation, la tendance des sociétés actuelles, sous le rapport temporel, à Tétat purement industriel, a su se prémunir contre Texagération vulgaire qui porte à concevoir ce nouveau mode d'existence comme doué d'une perrection absolue. 11 a consacré le dernier chapitre de son livre k l'analyse consciencieusement sévère des principaux inconvénients propres à la société industrielle. Quoique cette énuméraiion soit conçue dans un tout autre but que celui de mes considérations actuelles, et exécutée dans un esprit entièrement différent, J'y renvoie le lecteur, pour suppléer immédiatement aux développements qui me sont interdits ici.

210 SYSTÈME DE POUTiQtJE POSITÎTE.

tonne qne p«r une antorité spirituelle, placée a nn point de rue i général pour embrasser Pensemble de ces rapports, et, en même temps, assez désint^essée dans le bionrement pratique poikr n^étre pté habituellement suspectée de partialité par aucune des deux classes ennemies entre lesquelles elle doit sMnterposer. On peut f)iire des obserrations analogues sur les autres grandes relations industrielles , telles que belles des agriculteurs et des fabricants, des uns ou des antresayec les commerçants, on do tous arec les banquiers. 11 est clair que, dans ces dirers rapports , les intérêts absolument abandonnés à eux-mêmes, sans aucune autre discipline que celle qui résulte delear propre antagonisme < Unissent toujours par atteindre le degré d*opposition directe (1). De là résulte donc la nécessité fondamentale d*une règle ihorale^et^ par suite, d^une autorité spirituelle, indispensables pour les contenir dans ces limites^ où, au lien de lutter, ils convergent ; limites dont ils tentent sans cesse k sortir. Il serait d'ailleurs facile d'établir que cette action morale , considérée sons ses deux aspectst doit jouer en outre un rôle indispensable et principal , dans rétablissement des institutions temporelles destitiées à compléter cette régularisation des rapports sociaux.

Ce serait trop compter sur la puissance des démonstrations de Téco-* nomie politique pour prouver la conformité bécessaire des divers intérêts industriels, que d^espérer qu'elle puisse jamais suffire à les discipliner (2). Quand même on accorderait à ces démonstrations toute la latitude logique, d'ailleurs fort exagérée^ que les écononilsteè lenr ont donnée^ il resterait certain que l'homme ne se conduit pai Uniqoement^ ni même principalement, par deà calcnls^ et, en seccmd

(1) La crise commerciale et riianafactorière qui désole en ce momoit lepafi oA l'actiTité indusirielle est le plus déreloppée, crise qui peut prendre à loui instant uM caractère politique plus ou itioins grave, est très-propre h vérifier, pour les observateurs Impartiaux, la nécessité d'une certaine action de gourememenc, exercée sor les relations industrielles, comme, dans le passé, sur les relations militaires, dans doute de tels inconvénients sont, de leur nature, passagers. Hais rOHlre séclai et le bOntieuf indltlduel réclament, d'iih commun accord, contre le renouvellement toujours imminent de ces oscillations funestes des garanties plus directes, plus explicites, en un mot, plus régulières, qui ne laissent pas chacan ju&e dans sa propre cause, et qui n'exigent pas la considération spontanée et trèssQlvie d'dn point de vue gébéral ^ de la ptH d*eàprits babltnèlleffleut placés à an point de Vtiè trés-particoliei'.

(t) Le vice Foudathenial de l'économie pHIittque, envisagée comme théorie sociale, cotiiiste directement en ce que pour avoir constaté, sons qoelqdes rapports parUeallers, qui sont Tort loin d'être les plos linportinlë, la tendance tt^ntanèe et permanente des sociétés hnmaines Vers un certain ordre nécessaire; elle se croit âtiiorisée à en concidrè rinutilité de lé régdiarisel' par deé InslltaiiOhl |>ôsiUve8; Candis aue cette grande vérité politique, conçue dans son ensemble, t>roiive seolement là t>os8lbillté de l'organisation , %n inéme temps qu'elle conduit à en appré< cier dignement l'imporlfence ëapltale.

lira» tpoLHi n*est pas toajoun, ni même le pltu soDTent, susceptible dé calculer avec justesse. La physiologie du dix-neuTième siècle, confirmant on plutdt expliquant reipërience nniverselle^ a démontré positivement la frivolité de ces théories métaphysiques qui représentent Phomme comme un être essentiellement calculateur, poussé par le seul mobile de Pintérét personnel.

Ainsi la morale, soit (nrivée, soit publique, sera nécessairement flottante et sans force , tant qu'on placera comme point de départ , pour chaque individu ou chaque classe, la considération exclusive de l'utilité particulière. C'est béànmoins & quoi mène inévitablement, par sa nature, Pesprit industriel; comme tout autre esprit purement temporel, quand il se produit isolémetit et sans avoir subi Pinfluencë morale régulatrice , qui ne peut se trouver que dans Paction d'un pouvoir spirituel convenablement organisé. S'il était possible de concevoir que la société fût entièrement livrée, d'une manière exclusive, à Pidlpulsion directement déterminée par la seule activité temporelle ; 4e nouvel ordre politique (si on pouvait alors lui donner ce nom) n'aurait d'autre avantage réel sur l'ancien (considéré aussi dans la même hypothèse abstraite) que de substituer le monopole à la conquête, et le despotisme fondé sur le droit du plus riche au despotisme fondé sur le droit du plus fort. Telles seraient les conséquences extrêmes , mais rigoureuses, d'une organisation sociale purement temporelle, si une telle hypothèse pouvait jamais se réaliser. Mais heureusement , quelque vicieux qile puissent être nos aperçus politiques, la nature des choses préserve la Mciëté de Tinfluence absolue de ses propres aberrations , et lV>rdre final qui s'établit de lui-même est toujours supérieur à celui que les oombinaisons humaines avaient construit d'avance.

La nécessité d'un ordre spirituel dans le nouvel état social, se manifeste no»seulement pour les relations entre individus ou entre classes, mais encore dans la morale simplement personnelle. Une oooaidération générale , puisée dans Pétude de la nature humaine , montre d'abord , comme la plupart des philosophes Pont observé de tout temps, que le fondement le plus solide des vertus sociales se trouve dans l'habitude des vertus individuelles , puisque c'est par là que Phomme fait Péprenve la plus décisive de sa force de résistance aux iinpulsions vicieuses de ses penchants organiques. Mais, indépendamment de ce motif nnivetvel , l'influence inévitable que les actes parement relatift à l'individu exercent indirectement sur l'ensemble, dans un système quelconque de relations sociales , se marque d'une manière spéciale dans le système moderne, et nécessite, par conséquent, wiu tm nosteait n^iport , le règlameat iiK>itil de la société.

Pour n*en citer qu'un seul exemple , il est généralement reconnu , depuis les travaux de M. Malthus, que la tendance constante de la population à croître plus rapidement que les moyens de subsistance, tendance qui est surtout propre aux sociétés industrielles, exige, dans le penchant le plus énergique de Thomme , une certaine répression permanente, qui ne saurait évidemment être produite an degré suffisant que par une autorité morale , quelle que puisse éit c d^ailleurs rinfluence incontestable des moyens temporels pour contenir cet instinct dans les limites convenables*

Je n'ai considéré jusqu'ici , d'après le motif général énoncé plus haut, que l'action préventive on répressive du pouvoir spirituel dans le nouveau système de relations sociales. Son importance est encore plus sensible, en y considérant aussi l'action directrice.

Quand même on admettrait hypolhétiquement que dans le nouvel élat social le maintien de Tordre peut avoir lieu spontanément sans aucune influence régulatrice spéciale , il demeurerait incontestable que, pour agir collectivement, comme la nature du système les y appelle dans un grand nombre de cas , les individus et les classes ont besoin d'être dirigés par des dogmes communs, établis par le poavoir spirituel dans l'éducation sociale, et ensuite constamment reproduis par lui dans la vie réelle. Le besoin de doctrine est d'autant plus grand, sous ce rapport, que la classification des individus étant nécessairement dans ce système, infiniment plus mobile que dans Tancien, chacun s'y trouve d'autant moins préparé naturellement à la destination particulière qu'il doit remplir. Quand les conditions étaient essentiellement héréditaires, Téducation domestique pouvait être regardée pour ainsi dire comme une préparation suffisante. 11 n'en est plus ainsi quand les conditions tendent essentiellement à se répartir conformément aux aptitudes individuelles. L'éducation publique, soit générale, soit spéciale, acquiert alors beaucoup plus d'importance, comme le seul moyen rationnel de déterminer ces aptitudes, originairement si peu marquées dans la plupart des cas, et, en même temps, de les développer convenablement. L'action du pouvoir spirituel devient donc alors d'autant plus indispensable pour établir et pour maintenir une classification sociale conforme à l'esprit du système. Qu'on pense à la multitude de vocations manquées et de fausses positions qui résultent aujourd'hui de l'absence de direction intellectuelle et morale, qu'on essaye de calculer les déplorables conséquences qui en dérivent , soit pour les individus , soit pour la société, et on comprendra l'importance de la considération précédente.

Telles sont en aperçu, les principales classes de motifs qui aasi-

gneat au pouvoir spirituel moderne une large et fondamentale influence , en rexaminant seulement dans ses attributions natio* nales.

Les mêmes considérations générales sont exactement applicables à Taction nécessaire que doit exercer le pouvoir spirituel pour le règlement des relations de peuple à peuple, le crois donc pouvoir me dispenser ici d'indiquer explicitement cette extension, que tout lecteur attentif saura développer aisément, en se tenant au point de vue fondamental déterminé par les raisonnements précédents.

Toute la différence radicale entre les deux cas, consiste dans la plus grande généralité du second ordre de rapports sociaux. Mais si cette distinction montre l'action régulatrice du pouvoir spirituel comme nécessairement moins intense dans Tordre européen que dans Tordre national , elle la présente, en même temps, comme encore plus pro*prement indispensable ( proportion gardée de Timportance des rapports ) , et surtout comme moins susceptible d'être remplacée par aucune autre influence.

Les relations entre peuples ayant à la fois beaucoup plus d'étendue et une bien plus grande continuité dans la civilisation moderne que dans celle du moyen âge, le règlement en devient d*autant plus né-cessaire. L'activité collective de la société européenne, qui n'a existé , dans l'ancien système, que par intervalles fort éloignés^ doit devenir, dans le nouveau, sinon rigoureusement permanente, du moins^ex« trêmement fréquente. Elle est déterminée , soit par les opérations d'une utilité commune, qui exigent le concours de deux ou d'un plus grand nombre de peuples ; soit par l'influence d'ensemble , en partie répressive, que les nations les plus civilisées doivent exercer sur celles qui le sont moins, dans l'intérêt commun des unes et des autres. Ces divers motifs seront même assez puissants peut-être pour provoquer la formation d'un certain degré de souveraineté temporelle , s'étendant à la fois sur plusieurs dea peuples les plus avancés. Mais ce qui est évidemment incontestable , dans toute supposition , c'est qu'ils nécessitent directement l'établissement d'une doctrine sociale, commune aux diverses nations, et, par conséquent d'une souveraineté spirituelle , capable de maintenir cette doctrine en organisant une éducation -européenne, et de l'appliquer ensuite convenablement dans des relations effectives, lusque-là l'ordre européen sera sans cesse sur le point d*être compromis, malgré* l'action à la fois despotique et insuffisante (quoique d'ailleurs provisoirement indispensable aujourd'hui ) , exercée par la coalition imparfaite des anciens pouvoirs temporels, qui ne saurait offrir aucune garantie solide de

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sëonrlté, poiaqu'elle est, par sa nature ultime » toujours prêta à am dissoudre (1).

Je crois devoir signaler ici , comme dans le cas précédent , mais pins rapidement , les fausses conceptions politiques que tend à produire aujourd'hui Taperçu incomplet de PaTenir temporel de la société; en représentaut les relations de peuple à peuple comme sufiBsamment régularisées, par cela seul que les direrses nations seraient parvenues â la vie parement industrielle. Sans doute, ce nouveau mode d'existence a Theureuse propriété de faciliter Passociation morale des nations, comme celle des individus ou des classes; mais il n'en dispense pas davantage dans le premiet* cas que dttns le second, et même il la rend plus nécesssire, en tant qu'il multiplie et qu^l étend les relations. Admettons un instant que Tordre temporel européen puisse perdre entièrement le caractère militaire pour recevoir le caractère purement industriel , sans que ce changement soit précédé et provoqué par une réorganisation spirituelle convenable, œ qui certainement implique contradiction. Même dans cette hypothèse abstraite , il reste incontestable que ce système ne saurait avoir aucune solidité, si les diterses nations étaient abandonnées, d*niie manière fixe, aux seules impulsions temporelles, sans les snborbonner à aucune doctrine morale commune , établie et maintenue par un pouvoir spirituel quelconque. Car ^inté^êt particulier, conçu comme base unique et directe d'un plan de conduite , peut encore moins servir à fonder solidement la morale des peuples qu'à établir celle des individus et des classes. En effet, en supposant même ton-

Ci) M. de la Mennais a très-clairement démontré que, par sop caractère purement tertiporet, et par rbétèrogènèiié radicale de ses éléments C<|Qi èti fésafte nécessairement), l' institution de la Sainte-Alliance ne peOt présenter ni «ne fliité réelle, ni une efficacité suffisante; même sous le rapport simplement passif, et, A plus forte raison, sous le rapport a cil r. Ce philosophe a viciorièusement établi qu'une telle institution est absolument incapable, par sa natare , d'offHr à l'Esrope moderne l'équivalent réel de l'action générale exercée au moyen âge par l'ancien pouvoir spirituel , et qui ne peut être vraiment remplacée que par une influence spirituelle quelconque.

Mais on n'en doit pas moins concevoir la formation de la Sainte-Alliance comne un résultat forcé de l'inévitable désorganisation de l'ancien système social , qui a nécessité, surtout dans l'ordre eutopéen, l'absorption momentanée da pottvott spirituel par le pouvoir temporel; et, en même temps, comme un moyen iodispensable, quoique fort imparfait, de maintenir en Europe un cprtain ordre provisoire, aussi longtemps que durera rinterrégn» moral. L'état révolutionnaire ne doit pas être Jugé par les mêmes tég lea que l'état normal. On peut méas ajontar que rétablissement de la Sainte-Alliance, considéré comme remplaçant l'équilibre européen proprement dit, indique le sentiment vague et incomplet, il est vrsl, mais réel , dé la nécessité d'une ré«rganisat(bn èuropéeniié ; en taèÉnê tampl qu'il la prépare, i cerulni égards, en babitiuat \h. peuples, coIftra^ipltireflMat aux préjugés critiques , à concevoir cet ordre de relations comme assojëui à une aetion directe êl pérmanébte Os goitvehieéiént.

APPENDICE GfillÊRAL. — CINQUIÈME PARTIE. 215

jours que U condnite puisse être exclusiTement on principalement dirigée par le calcul (ce qui li'est pas plus vrai des nations que des individus), la relation du bien- être de chacun avec celui de tous est certainement à la fois moiUs réelle et moins perceptible dans Tordre européen que dans Tordre national. 11 est bien difficile ^ et par suite infiniment rare que le bonheur réel d*un inditidu puisse s'accorder complètement avec une condnite antisociale fortement prononcée; ' cela est beaucoup plus facile, et, par suite , beaucoup plus commun, pour une nation , même dans le mode industriel, comme Texpérience ne Ta que trop prouvé depuis la fondation du système colonial et prohibitif, si bien que telle est encore Topinion dominante. De même, sous le rapport intellectuel, un individu pourrait, à U rigueur, en cessant d^étre actif, se placer au point de vue national , et le saisir jusqu^à un certain point, sll avait la force de tête suffisante; cela est bien autrement difficile , quand il faut s'élever jnsqu^an point de vue européen , et une organisation sociale qui exigerait un tel effort, d'une manière permanente, dans un très- grand nombre d'hommes , ou seulement même dans les chefs des ordres temporels nationaux, serait évidemment impossible.

Les théories exagérées des économistes sur Tidentité nécessaire et constante des intérêts industriels propres aux diverses nations, auraient beau être d'une exactitude absolue , elles seraient inévitablement encore plus impuissantes à régulariser les rapports des peuples que ceux des individus , à Taide de la seule conviction qu'elles pourraient produire. Vainement les peuples les plus avancés tendent-ils aujourd'hui , plus ou moins fortement , à sortir du régime prohibitif. Ce résultat fût-il jamais complet, Tesprit d'hostilité inèuslrielle ne manquerait pas de se reproduire sous de nouvelles formes qu'il saurait bien créer, s'il était possible que chaque nation continuât indéfiniment à n'admettre d'autre règle de conduite que la satisfaction de son intérêt propre , sans se reconnaître aucun devoir moral envers les autres. La seule puissance vraiment capable de contenir dans les limites nécessaires cette rivalité naturelle des peuples , et de Tutiliser en la réduisant, du moins régulièrement, à une légitime émulation , c'est celle d'une doctrine générale sur les rapports effectifs des nations, établie et proclamée habituellement par une autorité spirituelle , qui , parlant à chaque peuple au nom de tous, trouve, dans cet assentiment universel, Tappui nécessaire pour faire admettre ses décisions.

Ainsi, en résultat final de toutes les considérations précédentes, on vérifie par les détails cette proposition fondamentale établie cidessus diaprés une vue d'ensemble : Tétat social vers lequel tendent

les peuples modernes nécessite , tout aussi bien que celui du moyen âge , soit sous le rapport actif, soit même sons le rapport passif, et par des motifs , les uns généraux , les antres spéciaux , une organisation spirituelle (c'est-à-dire intellectuelle et morale), tant européenne que nationale.

J'examinerai plus tard, dans le même esprit, sons ses aspects principaux, la nature de cette organisation, que j^ai dû jusqu'ici , par une abstraction nécessaire , laisser indéterminée , afin de ne pas rendre impraticable une démonstration déjà si profondément compliquée. Cette nouvelle exposition, outre son extrême importance propre, dissipera peut-être l'obscurité inévitablement attachée , dans une certaine proportion , à ce point de vue abstrait, pour le plus grand nombre des esprits ; et surtout elle détruira les fausses interprétations qu'on est généralement porté à concevoir, dans les habitudes actuelles, aussitôt qu'il s'agit de pouvoir spirituel. Telles sont du moins mes espérances.

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