NOVEMBRE
CONSIDÉRATIONS PHILOSOPHiQUES SUR LES SCIENCES ET LES SAVANTS.
En étudiant dans son ensemble le phénomène du développement de ]*e8prit humain, soit par la méthode rationnelle, soit par la méthode empirique , on découvre , à travers toutes les irrégularités apparentes , une loi fondamentale à laquelle sa marche est nécessairement et invariablement assnjettie. Cette loi consiste en ce que le système intellectuel de Thomme, considéré dans toutes ses parties, a dû prendre successivement trois caractères distincts, le caractère théologique, le caractère métaphysique, et enfin le caractère positif ou physique. Ainsi, rhomme a commencé par concevoir les phénomènes de tous genres comme dus à rinfliience directe et continue d^agcnts surnaturels; il les a ensuite considérés comme produits par divei^es forces abstraites inhérentes aux corps, mais distinctes et hétérogènes ; enfin , il s^est borné à les envisager comme assujettis à un certain nombre de lois naturelles invariables , qui ne sont autre chose que l'expression générale des relations observées dans leur développement.
Tous ceux qui connaissent suffisamment Pétat de Tesprit humain aux différentes époques de la civilisation , vérifieront aisément l'exactitude de ce fait général. Une observation très-simple peut mellresur la voie de cette confirmation, maintenant que cette révolution est achevée pour la majeure partie de nos idées. L'éducation de Tindividu, en tant qu'elle est spontanée, présente nécessairement les mêmes phases principales que celle de l'espèce, et réciproquement. Or, aujourd'hui , tout homme au niveau de son siècle constatera facilement
iS8 8YSTÈII£ DE POUTIQUB POSITiy&
sur laî-inémeqa*il a été, naturellement, théologien dans son enfanee, métaphysicien dans sa jeunesse, et physicien dans sa virilité. L'histoire des sciences prouve directement qu'il en a été de même d« Tensemble du genre humain. Mais , de plus, il est possible d'expliquer pourquoi la formation des idées humaines a dû suivre nécessairement une telle marche.
Pour l'entendre d'une manière nette et complète, il faut envisager cette loi, comme tous les autres faits sociaux, sous un double point de vue : sous le point de vue physique de la nécessité , c'est-à-dire comme dérivant des lois naturelles de Vorganisation humaine , et sous le point de vue moral de son indispensabililé , c'est-à-dire conune étant le seul mode convenable mi développement de Tetprit humain.
Sous le premier rapport, la loi est facile à concevoir.
Un penchant naturel et irrésistible porte le genre humain à être théologien avant que de devenir physicien. L'action personnelle de l'homme sur les autres êtres est la seule dont il comprenne le mode, par le sentiment qu'il en a. 11 est donc conduit à se représenter d'une manière analogue la réaction que les corps extérieurs exercent sur lui , ainsi que l'action qu'ils exercent entre eux, et dont il ne peut voir directement que les résultats. Du moins est-ce ainsi qu'il doit les concevoir tant que les progrès do l'observation n'ont pas encore fait reconnaître des différences très-frappantes entré la marche de ces phénomènes et celle de siens. Si , plus tard, il change Ses couceplions à ce sujet , c'est uniquement parce que, désabusé, par l'ez* périenceet la réflexion, de ses illusions primitives, il renonce absolument à pénétrer le mystère du mode de production des phénomènetf dont sa nature lui interdit à jamais toute connaissance, pour se ré« duire à en observer les lois effectives. Car si , même aujourd'hui , avec toutes les notions positives que nous avons acquises, nous von* lions tenter de concevoir, pour le plus simple phénomène, paf quelle puissance le fait que nous appelons cause engendre celui que nous appelons effet, nous serions inévitablement entraînés à réalisât des images semblables à celles qui ont servi de base aux premières théories humaines, comme Barthez l'a très-judicieusement remarqué* en étendant une idée de Hume.
L'homme commence donc, nécessairement, par voir tous leê corps qui fixent son attention comme autant d'êtres vivants, d'une vie ana* logue à la sienne» mais, en général , supérieure, à cause de l'action plus puissante de la plupart d'entre eux. Ensuite, le développement de ses observations lui fait convertir cette première hypothèse en celle, moins durable, d'une nature morte dirigée par un nombre plus ou moins grand d'agents surhumains invisibles, distincts et indëpen-
dants les tins des antre , et dont le caractère et Tantoritë correspondent à Pespéce et à retendue des phénomènes attribués à leur influence. Cette théorie, qui d!abord ne s^appljquaitqu*auz phénomènes des corps extérieurs, s^étend , plus tard , même à ceux de l'homme et de la société , lorsque la contemplation humaine se reporte sur eux. C*est alors que la philosophie théologique commence à prendre iinè réritable consistance, et k influer puissamment sur les progrès de Tes* prit humain.
Hais le perfectionnement inévitable et continu des connaissances naturelles ne tarde pas à modifier ce système^ et finit par le détruire.
A proprement parler, l'homme n*a jamais été complètement théologien. Il y a toujours eu quelques phénomènes assez simples et assez réguliers pour qu'il ne les regardât, même dès Torigine, que comme soumis à des lois naturelles, ainsi qu'Adam Smith Ta très-bien expliqué (1). Seulement, ces phénomèmes n'étaient d'abord ni les plus nombreux ni les plus importants , k beaucoup près. Quant aux autres,on peut dire (^ue l'homme n'a eu recours aux explications théologiques qu'aussi longtemps que les conceptions physiques n*onC pas été possibles ; car, lorsqu'elles le sont devenues , il s'y est attaché exclusivement.
La première influence des progrès de Tobservatiôd a été de poHer l'esprit humain k réduire continuellement le nombre des agents sar** naturels, en attribuant k un seul les fonctions qui , primitivement^ en exigeaient plusieurs, k mesure que les relations des phénomènei ont acquis plus de généralité. Cet effet, poussé k son dernier degré , a fini par simplifier le système théologique au point de le ramener k l'unité.
Dès cette époque, l'action continue du même principe qui avait d'abord conduit l'esprit humain du fétichisme au polythéisme , et ensuite du polythéisme au théisme. Ta porté k resserrer l'interyention directe de la grande cause surnaturelle entre des limites de plus en plus étroites , en la réservant toujours pour la direction des phéno* mènes dont les lois positives étaient inconnues. Pour les antres , là découverte de leurs lofs permettant de les prévoir arec plos de précision , et par suite d'agir sur eux avec plus d'efficacité que les théories
(1) Toyei, dans ses OBwwréi pottkuines, VEtiai pkitùtopkiquê iwr TBUMn de Gastronomie. Geioavrage, trop peu connu sur le coniineni, et généralcmeiil mal apprécié, a un caractère plus positif que les autres productions de la philosophie écossaise, si Ton en excepte celles de Hume. Très- remarquable pour son temps, H pourrait èU'e médité avec beaoeoap de fruit, même aojourd'bal.
il^Q SYSTÈME DE POLITIQUE POSITIVE.
Ihéologiques spéciales, rhomme a cessé de plus en plus d'employer celles-ci dans ses^ spéculations habituelles, et s'est,servi toujours davantage de celles qui satisfaisaient le mieux à ses deux grands besoins de prévoyance et d'action. EnOn, lorsque les conceptions naturelles ont acquis une étendue et une généralité suffisantes (c'est-idire, de nos jours), lorsqu'elles ont embrassé par quelques points principaux tous les ordres de recherches réellement accessibles à nos moyens, l'esprit humain, étendant par analogie à tous les phénomènes, même inconnus, ce qui n'éUit vérifié que pour un certain nombre, les a tous considérés comme soumis à des lois physiques invariables , dont la découverte , de plus en plus précise , est désormais le seul but raisonnable de nos travaux spéculatifs. Alors , la méthode théologiqu'e , qui jusque-là n'avait pas entièrement cessé d'être en usage , a été regardée comme ne pouvant plus être employée dans nos recherches , et 1a méthode positive a commencé à diriger tout à fait exclusivement l'activité de notre intelligence.
Après avoir conçu cette grande révolution comme un fait inévitable, il faut expliquer pourquoi une telle marche a été indispensable au développement de la raison humaine. U philosophie positive a obtenu aujourd'hui un tel ascendant sur les esprits, qu'on a peine à concevoir, pour aucune époque, l'utilité, et, à plus forte raison, la nécessité de la philosophie théologique et de la philosophie métaphysique, comme moyens de recherches. Elles ^nt presque universellement regardées, surtout la première, comme des aberrations de Tesprit humain, même par ceux, en très-petit nombre, qui conçoivent ces aberrations comme ayant été inévitables. Il est donc nécessaire de rectifier les idées sur ce point essentiel, sans l'éclaircissement duquel on ne pourrait comprendre la loi de la succession des trois philosophies que d'une manière très-imparfaite, qui limiterait singulièrement l'étendue et la valeur de ses applications. Il importe sans doute de constater que l'esprit humain n'a pas été jusqu'à nos jours en état de démence, et qu'il a constamment employé, à chaque époque, la méthode qui pouvait être la plus favorable à ses progrès, du moins en embrassant l'ensemble de sa marche.
Il est certainement incontestable aujourd'hui que l'observation des faits est la seule base solide des connaissances humaines. On peut même dire strictement , en prenant ce principe dans sa plus grande rigueur, que toute proposition qui n'est pas réductible à la simple énonciation d'un fait, ou particulier, ou général, ne saurait avoir aucun sens réel et intelligible. Mais il n'est pas moins certain que le développement de la capacité d'imagination doit précéder celui de la capacité d'observation. Les mêmes causes qui déterminent cet ordre
APPENDICE GÉNÉRAL. — QUATRIÈME PARTIE. ÎUi
dans rëdncalion indiTidnelle , le rendent bien plus indispensable encore dans celle de Tespèce.
La méthode positive est la plus sûre dans sa marche, et même la seule sûre; mais elle est en même temps la plus lente, et, par cette raison, nullement convenable à Tenfance de Pesprit humain. Si cet inconrënient a pu être sensible, même quand notre intelligence était depuis longtemps en pleine activité , qu'on juge de ce qu^il eût été à répoque de nos premiers efforts. La simple possibilité d'une telle méthode suppose préalablement une suite d'observations , d^autant plus longue que les premières lois naturelles sont toujours celles dont la découverte exige le plus de temps. Or, d'un autre côté, Tempirisme absolu est impossible, quoi qu*bn en ait dit. L'homme est incapable . par sa nature, non-seulement de combiner des faits et d*en déduire quelques conséquences, mais simplement même de les observer avec attention, et de les retenir avec sûreté, s^il ne les rattache immédiatement à quelque eiplication. En un mot, il ne peut pas plus y avoir d'observations suivies sans une théorie quelconque, que de théorie positive sans observations suivies. 11 est donc évident que les facultés humaines seraient nécessairement restées dans un engourdissement indéfini y s'il eût Xalln attendre pour raisonner sur les phénomènes que leur liaison et leur mode d'exploration ressor tissent de leur observation même. Ainsi, les premiers progrès de Tesprit humain n'ont pu être produits que par la méthode théologique, la seule dont le développement puisse être spontané. Elle seule avait l'importante propriété de nous offrir, dès l'origine, une théorie provisoire, vague et arbitraire, il est vrai, mais directe et facile, qui a groupé immé* diatement les premiers faits , et à l'aide de laquelle nous avons pu , en cultivant notre capacité d'observation , préparer Tépoque d'une philosophie toute positive.
S'il était possible d'entrer ici dans quelques détails sur ce grand siget , on verrait clairement que non-seulement la philosophie théologique , prise dans son ensemble, a été indispensable pour préparer le d4veloppement de la méthode positive , mais aussi que les différents perfectionnements qu'elle a éprouvés, et qui ont d'ailleurs été produits par les progrès de l'observation , ont , par une réaction nécessaire^ puissamment contribué à les accélérer. Pour ne citer que ^ le fait de ce genre le plus remarquable, il est évident que sans le passage du polythéisme au théisme, les théories naturelles n'auraient jamais pu prendre aucune véritable extension. Cette admirable simplification de la philosophie théologique, réduisit, dans chaque cas particulier, l'action de la grande puissance surnaturelle à une certaine direction générale, dont le caractère est nécessairement vague.
iUl STSTËMB DB POLITIQUB MSITITE.
Par là, l*6spnt humain fat pleinement autorisé et mtoe fortement engagé à étudier, comme mode d'action de cette puissance, les lois physiques de chaque phénomène. Avant cette époque , au contraire, rintelligence qui tendait à des recherches positives, rencontrant, pour tous les phénomènes, même les plus simples, autant d*expH7 cations théologiques spéciales et très-détail lées , tout physicien était inévitablement un impie.
La nécessité de la marche que nous examinons devient encore plus sensible, si Ton considère qu'en même temps que la philosophie théologique était la seule primitivement possible, elle était aussi la seule appropriée à la nature des recherches qui ont dû occuper d'abord Pesprit humain.
C'est uniquement par une expérience fondée sur l'exercice même de ses facultés, que l'homme a pu parvenir à connaître leur véritable portée. A l'origine, on le trouve constamment enclin à se l'exagérer. Ce penchant est alors singulièrement fortifié par l'ignorance des lois naturelles, qui le lie à l'espoir d'exercer sur l'extérieur une action ponr ainsi dire arbitraire. Dans cet état de l'intelligence, les recherches sur la nature intime des êtres, sur Torigine et la fin de l'univers et de tous ses phénomènes, paraissent seules dignes d'occuper fbrtement l'esprit humain. Effectivement, elles seules en sont susceptibles. On est d'abord étonné de trouver une telle témérité unie à une aussi profonde ignorance. Mais , en y réfléchissant, on reconnaît qu'il est impossible de concevoir aucun motif assez énergique pour entraîner et pour soutenir l'intelligence humaine , à sa première époque, dans les recherches purement théoriques, sans Tattrait puissant que lui inspirent, surtout alors, ces immenses questions, dans lesquelles sont comprises pour elles toutes les autres, et même sans tes espérances chimériques de puissance indéfinie qui s'y trouvent liées. Kepler a vi • vement senti cette nécessité pour l'Astrologie relativement à l'Astronomie ; et Berthollet a fait la même remarque pour l'Alchimie, relativement k la Chimie. Mais, quoi qu'il en soit de cette explication, le fait lui-même, qui est incontestable, suffit pour montrer clairement à quel point la philosophie théologique est seule adaptée à l'état primitif de l'esprit humain. Car le premier caractère de la philosophie positive est, précisément, de regarder comme nécessairement insolubles pour l'homme toutes ces grandes questions. En interdisant à notre intelligence toute recherche sur les cause-s premières et finales des phénomènes, elle circonscrit le champ de ses travaux dans la découverte de leurs relations actuelles II est donc sensible que , quand même le choix eût été possible, à l'origine, entre les deux méthodes, l'esprit humain n'eût pas hésilé à rejeter avec dédain celle qui, par
APPENDIGB GÊNÉBAL. -- QUATRIÈME PARUE. i&3
rhomiltié de set promesses, comme par la lenteur de ses procèdes, répond si mal à l'étendue et à la vi? acité de nos besoins intellectuels primitifs.
Les réflexions précédentes prouvent dçncque, âne considérer que les conditions philosophiques du développement de Pesprit humain, il a dû nécessairement employer longtemps la méthode Ihéologique, avant de se diriger par la méthode positive. Mais cette obligation de- Tient encore plus frappante, si Ton tient compte aussi des conditions politiques, non moins indispensables que les premières à Véducation intellectuelle de Tespèce humaine.
Ce n'est que par une abstraction, d'ailleurs ttécessaire, qu'on |ieat étudier le déTcloppement spirituel de l'homme , séparément dé son développement temporel, ou, celui de l'esprit humain sans celui de la société : car ces deux déraloppements , bien que distincts entre eux, ne sont pas indépendants; ils exercent au contraire^ l'un sur l'autre, une influence continue, indispensable à tous deux.
11 ne suffit pas de sentir, d'une manière générale, que la culture de notre intelligence n'est possible que dans la société, et par la société; il faut de plus reconnaître que la nature et l'étendue des relations sociales déterminent, à chaque époque, le caractère et la vitesse de nos progrès spirituels, et réciproquement. Chacun sait aujourd'hui, par exemple, qu'il est impossible de concevoir dans l'esprit humain aucun progrès réel et durable, dans cet état de la société où chaque individu est constamment obligé de pourvoir par lui-même à sa sub-' sistance. Car la division entre la théorie et la pratique, cause générale de notre perfectionnement, ne saurait exister alors k aucun degré. Mais, ches les peuples pasteurs, et même chez les peuples agriculteurs, dont le mode d'existence a cependant fait disparaître ce premier obstacle, cette condition fondamentale est souvent fort loin d'être remplie. Il faut, en outre, que l'organisation sociale soit assez arancée pour permettre l'établissement régulier d'une classe d'hommes qui, dispensés des soins de la production matérielle et de c^ix de la guerre, puissent se livrer, d'une manière suivie, à la con^ templation de la nature. En un mot , sons ce rapport comme sous beaucoup d'autres non moins importants, la formation des connais* sauce humaines suppose, préalablement, un état social déjà trèscompliqué. Or, d'un autre cdté, aucune société réelle et compacte ne peut se former et se maintenir sans l'influence d'un système d'idées quelconque, capable de surmonter l'opposition des tendances individuelles, si prononcées k l'origine, et de les faire concourir à un ordre constant. Cette fonction capitale ne pouvait donc être remplie que par une théorie philosophique qui fût dispensée, par sa nature.
l!»!i SYSTÈME I^B POLITIQUE POSniYE.
de cette lente élaboration prëliminaire, nécessaire an déreloppemeot des connaissances réelles, et qni exige la durée prolongée d\in ordre politique régulier et complet Tel est Tadmirable caractère de la philosophie théologique, exclusivement à toute autre. G^est à elle qu'est dû, par la force des choses, rétablissement primitif de tonte organisation sociale. Sans la puissante et heureuse influence qu'elle seule peut exercer sur les esprits dans Penfance des peuples, on ne saurait concevoir aucune classiBcation permanente, capable de comporter et de seconder, jusqu'à un certain point, Pessor des facultés humaines. Sous le rapport qui nous occupe ici , quel autre ascendant que celui des doctrines théologiques aurait pu , au milieu d'une population de guerriers et d'esclaves, permettre et maintenir Texistence d'une corporation uniquement occupée de traraux intellectuels, et à plus forte raison, lui assurer la prépondérance, indispensable à ses premières opérations, comme à la stabilité de la société?
Ainsi, en ayant égard aux conditions soit morales, soit politiques, du développement de l'esprit humain, on trouve qu'il a dû nécessairement commencer par la philosophie théologique, avant de parvenir à la philosophie positive. Il est aisé de constater, ^vec la même certitude, qu'il n'a pu passer de l'une à l'autre, qu'en employant la philosophie métaphysique.
Les conceptions théologiques et les conceptions positives ont un caractère trop différent, trop opposé même, pour que notre esprit, qui ne marche que par des degrés presque insensibles , puisse passer sans intermédiaires des unes aux autres. Ces intermédiaires indispensables ont été et ont dû être les conceptions métaphysiques, qui, tenant à la fois de la théologie et de la physique, on plutôt n'étant que la première modifiée par la seconde, sont, par leur nature, éminemment propres à cette opération, dans laquelle consiste toute leur utilité.
La philosophie théologique, se plaçant directement à la source première de tous les phénomènes, s'occupe essentiellement d'en dévoiler les causes génératrices, tandis que la philosophie positive, écartAt toute recherche de la cause, qu'elle proclame inaccessible à l'esprit humain, s'attache uniquement à découvrir la /ot, c'est-à-dire les rapports constants de similitude et de succession que les faits ont entre eux. Entre ces deux points de vue, s'interpose naturellement le point de vue métephysique, qui considère chaque phénomène comme produit par une force abstraite qui lui est propre. Cette méthode est précieuse par la facilité qu'elle donne de raisonner sur les phénomènes, sans envisager directement les causes surnaturelles, que l'esprit humain a pu ainsi éliminer peu à peu de ses combinaisons.
Cesi effectÎTeinent par un tel procédé que ce changement a^est opéré, dans tontes les directions intellectuelles. Quand les progrès de robserration ont conduit Thomme à généraliser et à simplîBer ses conceptions théologiqnes , il a remplacé, dans chaque phénomène particulier, Tagent surnaturel primif par une entité correspondante, à la considération de laquelle il s^est dès lors exclusivement attaché. Ces entités étaient d^abord des espèces d^émanations de la puissance suprême; mais, grâce à l'indétermination de leur caractère, elles ont fini par se spiritualiser au point de n^étre plus regardées que comme les noms abstraits des phénomènes, à mesure que Taccroissement des connaissances naturelles a fait sentir le vide de ce genre d'explications, et a permis, en même temps, de lui en substituer un autre. G^est ainsi que la métaphysique a été un moyen de transition, à la fois naturel et indispensable, de la théologie à la physique. Son triomphe est, d'une part, le signe infaillible, et, d'une autre part, la cause directe de la décadence de la première et de l'éléyation de la seconde.
Si les diverses considérations précédentes prouvent clairement que les théories théologiques et métaphysiques ont été, pour Tesprit humain, un préliminaire indispensable, elles montrent, avec la même évidence, que ces doctrines n^ont pu avoir aucune autre destination naturelle, puisque leur développement n*a jamais été qu'une tendance continue et progressive vers des théories positives. Par cela même qu*elles ont été propres à diriger Tenfance de la raison humaine, elles sont nécessairement impuissantes à lui servir de guides, lorsqu'elle a atteint sa maturité. Quand une fois Tesprit humain a réellement abandonné une théorie, il n'y revient jamais. La vigueur et rinfluence d'une méthode se mesurent par le nombre et Timportance de ses applications : celles qui ne produisent plus rien cessent bientôt absolument d'être employées. Or, comme depuis deux siècles au moins, les méthodes théologiques et métaphysiques, qui avaient présidé aux premiers essais de notre intelligence, sont devenues entièrement stériles ; comme les découvertes les plus étendues et les plus importantes, celles qui honorent le plus l'esprit humain, ont été, depuis cette époque, uniquement dues à l'emploi de la méthode positive, il est évident, par ce fait seul, que c'est à celle-ci qu'appartiendra désormais la direction exclusive de la pensée humaine (1).
Sans méconnaître les importants et innombrables services de tout
(1) A la fin du seiitéme siècle, Bacon comparait déjA les Idées tbéologiqaes A des vierges consacrées au Seigneur, qui sont devenues stériles. De nos jours il eût certainement étendu sa comparaison aui idées métaphysiques, dont la stérilité n'est pas moins manifeste.
ik6 SYSTÈME DB POLITIQUE POSITIVE.
genre rendus précédemment par la théologie et la métaphysique , on ne peut se dissimuler que notre esprit n*est pas destiné à composer indéfiniment des théogonies, ni à se contenter toujours de logomachies. La connaissance la plus exacte et la plus complète possible des lois de la nature» et par suite la recherche de faction qne Pespèee humaine est appelée à exercer sur le monde extérieur, tels sont les véritables et constants objets des efforts du génie humain, lorsque son éducation préliminaire est terminée. La philosophie positive est donc Tétat définitif de Thomme, et ne doit cesser qu'avec ractivilé de notre intelligence. L^attrait qu'elle nous inspire, sa parfaite convenance avec la nature de nos besoins spirituels, sont tels qu'aussitôt qu'elle commence à se former par la découverte de quelques grandes lois, les esprits les plus distingués renoncent avec une singulière fa* cilité, sur les points correspondants , aux espérances si séduisantes de science sublime et absolue , que leur donnaient la théologie et la métaphysique , pour rechercher avec ardeur lajiure satisfaction intellectuelle attachée aux connaissances réelles et précises. Ce n'est pas aujourd'hui sans doute qu'il est nécessaire d'insister beanconp pour constater une tendance qui se manifeste à chaque instant et de mille manières, même dans les intelligences les moins avancées. Partout où les conceptions positives ont pu être mises en concurrence avec les conceptions mystiques et vagues, le dégoût pour .celles-ci n'a pas tardé à se faire sentir (1).
Il résulte donc, de toutes les considérations ci-dessus indiquées, la démonstration , à la fois théorique et expérimentale , du fait général énoncé d*abord : l'esprit humain « par sa nature, passe successivement , dans toutes les directions où il s'exerce , par trois étals théoriques différents : l'état théologîque, l'état métaphysique, et l'état positif. Le premier est provisoire , le second transitoire , et le troisième définitif.
Cette loi fondamentale doit être aujourd'hui, à mes yeux , le point de départ de toute recherche philosophique sur Thomme et sur la société.
(I) Le langage, qui, examiné historiquement, présente un tableau fidèle des révoinlions de Tespril humain, nous offre de celto-ei un témoignage très-sensible- Le mot teieneet, qui d'abord n'avait été appliqué qu'aux spéculations tbéologiques et métaphysiques, et, plus lard, aux recherches de pure érudition qu'elles ont engendrées, ne désigne plus aujourd'hui, quand il est isolé, même dans l'acception vulgaire , qne les connaissances positives. Lorsqu'on veut tenter de lui donner une autre signification, on est obligé, pour se faire entendre, de recourir i des périphrases dont l'emploi montre bien que, aux yeux du public actuel, c'est en cala seul qne consiste le véri tabla $m9oir. '
APPENDICE GÉNÉRAL. -^ QUATRlfeMB PARTIE. 1&7
Puisque les doctrines thëologiques et métaphysiques conserToit encore quelque activité, ou du moins une assez grande influence, il est évident que cette importante révolution n'est pas terminée. A quel point en est-elle? Que reste-t-il à faire pour l'accomplir? Voilà ce qu'il faut examiner.
Ce n'est pas ici le lieu d*ezpliquer par quel enchaînement de travaux ce grand changement a été produit. Il suffit de noter en fait, pour fixer les idées, que c*est au mouvement déterminé dans Tesprit humain, par les préceptes de Bacon, par les conceptions de Descartes, et par les découvertes de Galilée, (mouvement qui n*était lui-même que le résultat final et inévitable de tons les travaux antérieurs), que doit être rapportée Porigine directe d'une philosophie vraiment positive, c'est-à-dire, entièrement dégagée de l'alliage théologique et métaphysique , qui avait plus ou moins altéré jusqu'alors le caractère des théories naturelles.
C'est pendant les deux siècles écoulés depuis cette mémori|ble époque que les diverses branches de nos connaissances sont enfin parvenues à l'état positif. Hais s'il importe peu , pour notre objet actuel, d'examiner par quels moyens ce passage s'est opéré, il est au contraire très-essentiel d'observer attentivement dans quel ordre nos différentes classes d'idées ont subi cette transformation; car cette notion est indispensable pour compléter la connaissance de la loi précédemment exposée.
Une marche fort simple et fort natu^relle se manifeste à cet égard. Nos diverses conceptions sont successivement devenues positives, dans le même ordre qu'elles avaient suivi pour devenir d'abord théologiques, et plus tard métaphysiques. Cet ordre est celui du degré de facilité que présente l'étude des phénomènes correspondants. Il est déterminé par leur complication plus ou moins grande , par leur indépendance plus ou moins entière, par leur degré de spécialité, et par leur relation plus on moins directe avec l'homme, quatre motifs qui, quoique ayant chacun une influence distincte, sont, dans le fond, inséparables. Or, voici, à cet égard , la classification dictée par la nature des phénomènes , telle que nous la connaissons aujourd'hui.
Les phénomènes astronomiques sont à la fois les plus simples, les plus généraux, et les plus éloignés de l'homme ; ils influent sur tous les autres, sans être influencés par eux , du moins à un degré sensible pour nous ; ils n'obéissent qu'à une seule loi , la plus universelle de la nature, celle de la gravitation. Après eux, viennent les phénomènes de la physique terrestre proprement dite, qui se compliquent des précédents, et qui, en outre, suivent des lois spéciales, plus bornées dans leurs résultats. Ensuite, les phénomènes chimi-
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qnes, qai dépendent des nos et des autres, et dans lesqnels on aperçoit de plus une nouTelle série de lois, celle des affinités , dont Jes effets sont moins étendus. EnBo, les phénomènes physiologiques, oà Ton observe toutes les lois de la physique, soit céleste, soit terrestre, et de la chimie, mais modifiées par d autres lois qui leur sont propres, et dont rinflnence est encore plus limitée.
11 résulte de cette simple exposition que les conceptions humaines, sous Pane quelconque des trois formes générales assignées précédemment, ont pu prendre une assez grande extension relativement aux phénomènes qui sont antérieurs dans cette échelle encyclopédique, sans être encore développées relativement aux suivants, puisque les premiers sont indépendants des seconds ; tandis que , au contraire, elles nVnt pu commencer à se former par rapport à ceux-ci, sans avoir déjà acquis une certaine consistance par rapport aux autres, dont l'influence doit inévitablement être prise en considération dans toute théorie. Cette classification fixe donc d'une manière irrésistible Tordre du développement de chacune des trois philosophies. Les faits sont conformes à ce principe, comme il est aise de le vérifier : cela est surtout facile pour la philosophie positive, dont la formation, d'ailleurs toute récente, étant naturellement plus lente^ offre des intervalles plus distincts.
En observant, sous ce point de vue, la marche de Tesprit humain depuis deux siècles, on trouve qu'en effet l'astronomie est devenue la première une science positive ; après elle , la physique, ensuite la chimie, et enfin, de nos jours,* la physiologie. Tel est Pétat présent du développement intellectuel.
Afin de connaître avec toute la précision nécessaire la véritable époque à laquelle est maintenant parvenue cette grande révolution, il faut distinguer, dans la dernière science (la physiologie) la section relative aux fonctions intellectuelles et affectives, d'avec celle qui comprend les autres fonctions organiques.
Ce n'est qu'après tous les autres que les phénomènes moranx sont sortis du domaine de la théologie et de la métaphysique, pour entrer dans celui de la physique. Rien sans doute n'était plus naturel d'après l'échelle encyclopédique établie ci -dessus. Mais si cette circonstance inévitable rend , à leur égard, la transformation moins sensible, elle n'en est pas moins réelle, quoique encore inaperçue du plus grand nombre des esprits. Tous ceux qui sont vraiment au niveau de leur siècle, savent, par le fait , que les physiologistes considèrent aujourd'hui les phénomènes moraux absolument dans le même esprit que les autres phénomènes de l'animalité. Des travaux fort étendus ont été entrepris dans cette direction, et se suivent avec ardeur depuis
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plus de vingt ans; des conceplîons positives, plus ou moins fécondes, ont pris naissance ; des écoles se sont formées spontanément pour les développer et les propager; en un mot, tons les signes de Tactivité humaine se sont manifestés, à un degré non équivoque, par rapport a la physiologie morale. Il est inutile ici de prendre parti pour ou contre aucune des diverses opinions qui se disputent aujourd'hui l'empire, sur Tespèce, le nombre, Pétendne, et l'influence réciproque des organes assignables aux (Afierentes fonctions, soit intellectuelles, soit affectives. Sans doute, la science n'a pas encore trouvé, sous ce rapport, ses bases définitives ; et il n'y a de solidement établi que quelques généralités insuffisantes, quoique très -précieuses.' Mais le fait même de cette diversité de théories, qui indique une incertitude inévitable dans toute science naissante, constate clairem^t que la grande réfolution philosophique est effectuée pour cette branche de 90s connaissances, comme pour toutes les autres, dn moins dans les esprits qui forment à cet égard l'avant-garde dn genre humain, et qui, tôt ou tard, sont suivis par la masse. Car, dans les divergences qui ont lieu, la méthode positive est reconnue, de part et d'antre, comme le seul instrument admissible ; la formation d'une théorie physique, qui consiste ici dans la combinaison du point de vue anatomiqne avec le point de vue physiologique , est regardée , dans toutes les opinions , comme le seul but raisonnable ; la théologie et la métaphysique sont, d'un commun accord, éliminées de la question, ou dn moins elles n*y jouent aucun râle important ; et, ^el que doive être le résultat final de la discussion, elle ne pent que diminuer encore leur activité. En nn mot, les débats étant désormais renfermés dans le chamg de la science, la philosophie n'y est plus intéressée.
J'ai spécialement insisté sur ce dernier fait philosophique , d'abord parce qu'il est encore à peine remarqué et même souvent contesté, et surtout parce que , pour quiconque a bien compris ma classification des sciences , cette dernière observation présente à la fois une nouvelle preuve irrécusable, quoique indirecte, et nn résumé trèsprécis de l'ensemble du grand changement intellectuel.
Après avoir ainsi établi , par le fait, à quel point est arrivée aujourd'hui la formation de la philosophie positive, il faut examiner ce qui reste encore à faire pour la compléter.
La série naturelle des phénomènes fournit, pour ainsi dire d'ellemême, la réponse à cette question.
Les quatre grandes classes d'observations précédemment établies ne comprennent pas, du moins explicitement, tous les points de vue sous lesquels peuvent être considérés les êtres existants. 11 y manque
1$0 8TST&1IB DB POUnQUl POSITIVE.
éTidemment le point de Tue social poar les êtres qui ea sont snsce{^ tibles , et surtout pour l'homme ; mais on Toit , avec la même clarté , que cette lacune est la seule. Ainsi , nous possédons maintenant ane physique céleste , une physique terrestre , soit mécanique , soit chimique , une physique végétale, et une physique animale : il nous en faut encore une dernière, la physique sociale, afin que le système de nos connaissances natm'elles soit complet. Cette condition une fois remplie , lions pourrons , par un résumé général de toutes nos diverses notions , construire enfin une vraie philosophie positive, capable de satisfaire à tous les besoins réels de notre intelligence. Dès ce moment, la pensée humaine ne sera plus obligée, sur aucun point , de recourir à la méthode théologique ou à la méthode métaphysique: et celle;s-ci, ayant perdu leur dernière utilité , n'auront plus qu'une existence historique. En un mot, le ^enre humain aura entièrement terminé son éducation intellectuelle , et pourra désormais suivre directement sa destination définitive.
Telles sont les importantes considérations que je dois maintenant développer.
Le cadre actuel ne me perinet pas de caractériser suffisamment l'esprit particulier et la méthode spéciale de celte dernière branche de la philosophie naturelle. Je me borne ici à dire, pour prévenir tonte confusion , que j'entends par physique sociale la science qui a pour objet propre l'étude des phénomènes sociaux (1), considérés dans le même esprit que les phénomènes astronomiques , physiques, chimiques, et physiologiques, c'Sit-à-dire comme assujettis à des lois naturelles invariables , dont la découverte est le but spécial de ses recherches. Ainsi , elle se propose directement d'expliquer * avec le plus fie précision possible , le grand phénomène du développement de Tespèce humaine , envisagé dans toutes ses parties essentielles; c'est-à-dire de découvrir par quel enchaînement nécessaire de transformations successives le genre humain, en partant d'un état à peine supérieur à celui des sociétés de grands singes , a été conduit graduellement au point où il se trouve aujourd'hui dans l'Europe civilisée. L'esprit de cette science consiste surtout à voir, dans l'étude
(0 Les phénomènes sociaux, en tant qu'humains, sont sans cloute compris parmi les phénomènes physiologiques. Mais quoique, par celle raison, la physique sociale doive nécessairement prendre son point de départ dans la physiologie individuelle, et se maintenir avec elle en relation ooBiinae, elle n'es doit pas moins être conçue et cultivée comme science entièrement distincte, A cause de l'influence progressive des générations humaines les unes sur les autres. Cette influence qui est, en physique sociale, la considération prépondérante , nt saurait être convenablement étudiée du point de<Tue parement physiologique.
APPENDICE GÉNÉRAL. — QUATRUEME PARTIE. 15i
approfondie du passé , la véritable explication du présent et la manifestation générale de Tavenir. Envisageant toujours les faits sociaux, non comme des sujets d'admiration ou de critique, mais comme des sujets d'observation , elle s'occupe uniquement d'établir leui^ relations mutuelles , et de saisir Tinfluence exercée par chacun d'eux sur l'ensemble du développement humain. Dans ses rapports avec la pratique, écartant des diverses institutions toute idée absolue de bien ou de mal , elle les regarde comme constamment relatives à l'état déterminé de la société , et variables avec lui : en même temps elle les conçoit comme pouvant toujours s établir spontanément par la seule force des antécédents , indépendaniment de toute intervention politique directe. Ses recherches d'application se réduisent donc à mettre en évidence , d'après les lois naturelles de la civilisation combinées avec l'observation immédiate, les diverses tendances propres à chaque époque. Ces résultats généraux deviennent, à leur tour, le point de départ positif des travaux de l'homme d'État , qui n'ont plus ainsi d*antre objet réel que de découvrir et d'instituer les formes pratiques correspondantes à ces données fondamentales , afin d'éviter, on du moins d'adoucir autant que possible, les crises plus ou moins graves que détermine un développement spontané, quand il n'a pas été prévu. En un mot, dans cet ordre de phénomènes comme dans tout autre , la science conduit à la prévoyance , et la prévoyance permet de régulariser l'action.
A cette description, nécessairement très-imparfaite, du caractère de la physique sociale, il faut ajouter, pour que cet aperçu puisse avoir quelque utilité, l'indication sommaire du principe fondamental qui distingue la méthode positive particulière à cette science. Il con* siste en ce que, dans la recherche des lois sociales, l'esprit doit indispensablement procéder du général au particulier, c*est-à-dire commencer par concevoir, dans son ensemble , le développement total de Tespèce- humaine, en n*y distinguant d'abord qu'un très-petit nombre d états successifs, et descendre ensuite graduellement, en multipliant les intermédiaires , à une précision toujours croissante , dont la limite naturelle consisterait à ne mettre qu'une seule génération d'intervalle dans la coordination des termes de cette grande série. Cette marche est essentiellement commune à tontes les parties de la physique des corps organisés, mais elle est particulièrement obligée dans la physique sociale (1).
(0 Au reste, il serait aisé de sentir trés-oellement, parle fait même, en quoi consiste la physique sociale, si l'on regardait comme irrévocablement établie la
152 STSTÈME DE POUTIQUE POSITIVE.
Telle est donc, autant que je pois ici l'indiquer, la nature de la nouvelle science physique, destinée à compléter le système de nos connaissances positives. Après cette définition, qui mV para indispensable pour fixer les idées , il est facile d'expliquer pourquoi cette dernière branche de la philosophie naturelle n'a pas pu se former jusqu'ici , et pourquoi elle doit inévitablement coumiencer aujourd'hui.
A ne considérer même les théories sociales que sous le rapport purement philosophique, elles ont dû, nécessairement, conseryer plus longtemps que tontes les autres le caractère théologique et le caractère métaphysique, d'après la loi de formation élablie ci-dessus. Car leurs phénomènes occupent évidemment le dernier rang dans notre échelle encyclopédique , comme étant à la fois les plus compliqués , les plus particuliers, les plus directs pour l'homme, et ceux qui dépendent de tous les autres. H serait sans doute impossible de concevoir que l'esprit humain s'élevât à des idées positives sur les phénomènes sociaux , sans aroir préalablement acquis une connaissance assez étendue des lois fondamentales de l'orgam'sation humaine. Or cette connaissance suppose, de son c6té, la découverte préliminaire des principales lois du monde inorganique. Et celles-ci, en outre , influent aussi directement sur le caractère et sur les conditions d'existence des sociétés humaines.
Les lecteurs habitués à la considération des lois naturelles sentiront aisément toute l'étendue et toute la force de cette universeUe et profonde relation. Pour n'indiquer ici que le cas le plus décisif, celui où le rapport est le moins apparent , il est aisé de se conraincre que les phénomènes astronomiques, par leur extrême généralité, exercent sur les phénomènes sociaux une influence prépondérante. Leurs lois ne sauraient éprouver le moindre changement qui n'apportât une altération profonde dans le mode d'existence et de développement des sociétés humaines. Qui ne voit, par exemple, que le fait du mouvement de la terre , d'abord méconnu , ensuite découvert , a dû influer au plus haut degré sur tout notre système intellectuel 7 On peut même dire que les plus simples circonstances de forme ou de position , insignifiantes dans l'ordre astronomique , ont une importance suprême dans Tordre politique. Ainsi, qu'on sup-
loi fondamentale exposée ci -dessus. Car, dans celle sopposition, li sctence aurait déjà réellement commencé. La découverte de celle loi, si Ton admelson exactitude, serait un premier pas direct en physique sociale, puisqu'elle présente un premier enchaînement naturel, le plus général possible, des phénomènes sociaux.
pose une Tariation de quelques degrés dasis Tobliquitë de récliptîquey qui établirait une nouvelle distribution des climats ; une augmentation ou une diminution légère dans la distance de la terre au soleil , qui ferait changer la longueur de l'année et la température du globe, et, par suite, yraisemblablement , la durée de la yie humaine ; et une foule d*autres modifications analogues, dont Timportance astronomique serait presque nulle, on sentira que, an contraire, le déreloppement humain ne peut plus être conçu, à beaucoup près, tel qu'il a en lieu. Il est facile de multiplier à l'inBni , et dans tous les genres, de telles suppositions, qui sont propres à mettre en évidence les relations effectives dés divers ordres de phénomènes. Elles feront sentir que les conditions d'existence des sociétés humaines sont dans un rapport nécessaire et continu, non-seulement avec les lois de notre organisation, ce qui est évident, mais aussi avec toutes les lois physiques ou chimiques de notre planète et celles du système solaire dont elle fait partie. Ce rapport est tellement intime, que si quelque changement notable venait à s'inti*oduire dans une seule de ces innombrables influences de toute sorte , sous Pempire absolu desquelles nos sociétés subsistent, la marche du genre humain serait profondément altérée, en ne supposant môme que des variations qui ne compromissent pas son existence.
Il est donc sensible que les phénomènes sociaux ne pouvaient point , par leur nature , être ramenés à des théories positives avant que cette révolution ne fût effectuée pour les phénomènes astronomiques, physiques , chimiques, et physiologiques. Comme, relativement à ces derniers, la transformation n*a eu lieu que de nos jours, .et même qu'elle est encore à peine sentie pour les phénomènes moraux, dont la théorie est la plus directement indispensable à la physique sociale, on conçoit aisément pourquoi cette science n'a pas été pos* sible Jusqu'à présent.
Cette explication acquiert un nouveau degré de clarté, en considérant une antre circonstance tout à fait particulière aux phénomènes sociaux. En effet , leur étude positive, pour devenir possible, exigeait évidemment que la marche de l'espèce humaine fût assez avancée pour manifester d'elle-même aux observateurs quelques lois naturelles de succession. En essayant de mesurer la portée de cette condition , il me semble que la base expérimentale de la physique sociale n'aurait pas eu une étendue suffisante si elle n'avait'^u embrasser la totalité du développement qui a eu lieu jusqu'ici dans le genre humain. Cette conjecture sera rigoureusement démontrée pour tous ceux qui admettront la loi exposée ci-dessus ; car cette loi ne, pouvait se dévoiler qu'après que la révolution sur la-
154 8YSTËIIE DB POLITIQUB POflITITBt
qnalle eU« porte aurait été en effet complètement subie par I^Hprit homain, relativement à la majeure partie de nos idëea , ce qui nom ramène exactement à Tépoqne assignée tout k Theore par d'anlres motifs.
Les mêmes considérations qni expliquent ce qui a empêché jn^ qulci la méthode positive de s'étendre aux théories sociales pronvent , non moins fortement , que cette dernière partie de la grand* rénovation intellectuelle doit nécessairement s'effectuer aujonrd'hni.
L^esprit humain tend constamment à Tunité de méthode et de doctrine ; c'est pour lui Tétat régulier et permanent : tout antre ne peut être que transitoire. Il est impossible que nous employions htbitnellement une certaine mélhode dans la plupart de nos combinaisons, et que nous ne finissions pas ou par y renoncer absolument, on par rétendre à toutes les autres. Ce dernier cas est le seul supposable , relativement aux méthodes dont Texpérience a établi la supériorité. 11 y aurait donc contradiction à penser que Tesprit humain, élevé maintenant à raisonner d^une manière positive sur tous les phénomènes astronomiques , physiques , chimiques « et phynologiques , dût continuer toujours à raisonner (héologtqnement et méeapfaysiqnement quand il s*agit des phénomènes sociaux. Quiconque a étudié le caractère intellectuel de l'bomme , sentira qu'il ne peut en être ainsi. H arrivera donc inévitablement, on que Tastronomie, \a physique , la chimie, et la physiologie redeviendront métaphysiques et même théologiques, ce qui serait absurde k supposer, ou que la politique deviendra positive , ce qui est par conséquent indubitable.
Un philosophe du dix-neuvième siècle , qni a plus approfondi que personne la nature de l'ancien état du genre humain , M, de Maistre, a senti la nécessité de celte alternative d'une manière très>convainoante. 11 a fort bien vu que le développement des sciences naturelles tendait à détruire radicalement Tempire de la théologie et de la métaphysique; il a compris que, pour être vraiment conséquent dans ses regrets sur la décadence de Tancien système intellectuel et social, il devait hardiment remonter juqn'à ces temps antiques où il y avait unité dans l'esprit humain, par une subordination uniforme de toutes nos conceptions à la philosophie surnaturelle (I).
Sans doute , puisque toutes les sciences positives n*ont pas pu aé former simultanément, il a dû exister des périodes plus ou moins
(1) Voyex, entre autres, dans les Soiréet de Saint- Pétenbourg, une comparaison très-remarquable entre le caractère de la science antique et celui de la science modemo.
APPEm>IGE GÉNÉRAL. — QUATRIÈHS PARTIE. 155
longues pendant lesquelles Tesprit humain employait à U fois les trois mëthodes, chacune pour un certain ordre dMdëes (1). La philosophie métaphysique, érigeant en principe immuable, selon son usage, un état essentiellement passager, a établi, d'après ce fait, la maxime d'un partage fondamental et absolu entre la méthode théologique et la méthode positive , sous les noms abstraits de foi et de raison. Mais Texpérience prouve clairement qu'une telle doctrine n*a jamais servi qu*à étendre le domaine de la raison aux dépens du domaine de la foi , ce qui était du reste la destination naturelle de ce principe de transition , qui fut longtemps utile. Malgré cette trêve étemelle entre la théologie et la physique, celle-ci a toujours tendu de plus en plus à envahir le système entier de nos idées, et sa forco a augmenté pour cela dans la proportion des conquêtes déjà effec* tuéés. Comme il ne lui reste plus aujourd'hui qu'à s'emparer des idées sociales , il est donc évident qu^elle doit finir par les comprendre aussi dans son domaine , et même très-prochainement , si Ton apprécie l'immense pouvoir que lui donne sa domination exclusive sur toutes nos autres classes d^idées.
La conséquence tirée de cette considération d'unité devient encore plus sensible, en examinant la formation de la théorie théologique on métaphysique relative aux phénomènes sociaux.
La philosophie superficielle du dix- huitième siècle a généralement représenté la doctrine sociale théologique comme l'œutfe de législateurs incrédules , qui n'y auraient tu qu*un instrument de domination. Sans insister ici sur l'absurdité choquante d'une telle supposition , qu'on n'a plus besoin de réfuter aujourd'hui , l'expérience nous montre, conformément à Tordre général de formation établi au commencement de cet article , que la philosophie théologique s'est étendue aux phénomènes sociaux , et a pu , par suite , devenir un moyen d'organisation , uniquement en vertu de l'empire qu'elle avait d'abord acquis en expliquant tous les phénomènes des corps extérieurs et de l'homme lui-même. Cette explication est l'origine première et la condition fondamentale de l'ascendant général obtenu par le
(1) CeUe confasion pastagére et inéviuble est la principale difficulté qae paifse éprouver la vériQcaiion de la loi exposée ci-dessas. Mais en observant que Ici irois métbodet n'ont Janalt été employées à la fols pour le OBême ordre d'idéef , la difiicalié disparaîtra, si Ton a égard à Tordre encyclopédique précédemment établi.
Le fait de cet état raiite est,d'aillenri, la seule objection sérieuse qui ait été raite Jusqu'ici, à ota connaissance, contre celte loi fondamentale. Encore cette objection n'est-elle présentée que par des esprits malheureusement étrangers, par leur éducation , aux sciences positives , quoique très -supérieurs en eux-mêmes.
système thëologiqae. La même relation s^obserre toDJonn dans les diverses formes qu'il prend successivement. N*estr4l pas évident, par exemple , qn'aussilât que Pesprit humain a pu s'élever à Tidée d'une seule grande cause surnaturelle produisant tous les phénomènes dn. monde extérieur et les phénomènes individuels de Phomme, il n'a pas pu s^empêcher d'appliquer la même doctrine k la direction des sociétés? 11 en a été de même encore, lorsque les conceptions humaines sont devenues métaphysiques. Quand cette transformation s'est opérée pour les idées astronomiques , physiques, chimiques , et physiologiques, il eût été possible de prévoir qu'elle ne tarderait pas à s'étendre aux idées politiques. Il y a une connexion profonde, quoique indirecte , entre les conceptions d'Arbtote suf la physique céleste et terrestre , les doctrines soolastiques du moyen âge , et le Contrat social de Rousseau; c^est le même esprit, embrassant un nouvel ordre d'idées. Ainsi , les théories sociales ayant toujours été, de fait^ en relation intime et nécessaire avec celles des autres phénomènes , les transformations qui ont pu avoir lieu jusqu'ici pour les premières ayant constamment suivi celles éprouvées par les secondes, il en doit être de même (et à plus forte raison , vu la discordance plus grande) du changement qui a fait passer celles-ci à l'état positif, et qui, par conséquent, ne peut manquer de se manifester aussi dans la doctrine relative aux phénomènes politiques.
Tous les symptômes, généraux ou particuliers, qui peuvent signaler une telle révolution se sont, en effet, déjà prononce «vec une énergie bien suffisante pour ne laisser aucun doute sur son prochain accomplissement.
La prépondérance totale obtenue, dans le siècle dernier, par la métaphysique relativement aux idées sociales est un signe irrécusable de la décadence complète de la théologie. D'un autre c6té, le dégoût profond qui se manifeste généralement pour la politique métaphysique depuis Texpérience de la révolution française , et qui n'a pas cependant ramené les esprits aux doctrines théologiques, est un indice non moins certain de la prochaine formation de la politique positive, seule capable de déterminer un assentiment universel de la part d'intelligences devenues aussi rebelles au pouvoir des abatractions qu'à l'autorité des oracles, et qui ne veulent plus céder qu'à la force des faits.
On peut même avancer que des tentatives directes , plus on moins complètes, ont déjà été conçues par les penseurs les plus dbtingnés pour satisfaire à ce nouveau besoin de l'esprit humain. Tel est essentiellement le caractère des travaux dn grand Montesquieu. D'abord , dans son ouvrage sur les Romains, et surtout ensuite dans V Esprit
des loig, il s'est efforcé de rattacher les uns aux autres les phénomènes politiques, et de saisir les lois de leur enchaînement. Cette tentative était sans doute trop prématurée pour pouvoir réussir ; mais le fait seul constate clairement la tendance de Tesprit humain. Plus tard, Condorcet s'est élevé dans la même direction à la conception directe et définitive, en se proposant d'étudier le développement successif^de Tespèce humaine ; et , quoique ^exécution de ce projet ait été radicalement manquée , il n'en montre pas moins combien le besoin a été senti. On doit considérer sous le même point de vue les efforts tentés en Angleterre dans le siècle dernier pour perfectionner la nature de l'histoire , en lui donnant le caractère explicatif ou scientifique, au lieu du caractère descriptif ou littéraire qu'elle avait eu jusqu'alors. En Allemagne, les travaux de Kant(l) et de Herder sur la philosophie Se Thistoire, et postérieurement la formation, parmi les jurisconsultes , d'une école qui conçoit la législation comme toujours déterminée nécessairement par l'état de la civilisation, manifestent, avec la même évidence, la tendance générale de notre siècle vers les doctrines positives en politique. Un goût exclusif pour les ouvrages qui montrent plus ou moins ce caractère se prononce chaque jour davantage ; et , ce qui est une observation très- décisive, il domine même l'esprit de parti. Les hommes qui s'efforcent le plus de rétablir la théologie dans son ancien empire, v cédant à leur insu au génie du siècle , tiennent à honneur d'employer surtout à rétablissement de leurs opinions Tautorité des considérations positives (2).
L'époque est donc enfin venue où, en dernier résultat de tous ses travaux antérieurs, l'esprit humain peut compléter l'ensemble de la philosophie naturelle , en ramenant les phénomènes sociaux après tous les autres à des théories positives. Les diverses tentatives préliminaires que nous venons d'indiquer rapidement suffisent pour signaler cette opération, et pour la rendre immédiatement praticable, mais elles la laissent tout entière à effectuer. Telle est la grande tâche philosophique réserrée au dix -neuvième siècle par la marche naturelle de notre développement intellectuel.
(1) Kant, dans un petit ouvrage écrit en 1784, et dont le litre mâme est trèsremarquable {Introduction à une hittoire générale de l'etpéce humaine), a formellément établi que les pbénoménef sociaux doivent être regardés comme aussi réductibles à des lois naturelles que tous les autres phénomènes de l'univers.
(2) Si, par exemple, le livre du Pape a, comme on n'en saurait douter, une grande valeur philosophique , il la doit esseniiellement à ce que , par une contradiction Tondamentale, l'auteur s'est attaché, autant qu'il a pu, à n'employer dans ses raisonnements que la méthode positive, et n'a fait qu'un usage secondaire des confidéraiions puisées dans la philosophie ihéologique t>u métaphysique.
15B ^ $Y$Tkm DB POLITIQUII POSITIVE.
QiMud ce traraîl «Mra terminé , ou plutôt quand îl sera a«ie« aranoé pour que regprit humain soit désormais regardé comme IrréTOcaJ^lerment engagé dans cette nouvelle direction , nous pourrons en0Q ot nous devrons même procéder à la conslmclion d'un système général des connaissances humaines, dont tous les éléments seront alon développés.
Depuis et avant l'Ëneyclopédie du dix-huitième siècle , il a été fait dans ce but une foule de tentatives, dont aucune n*a réussi. Chaqua jour on en voit naître de nouvelles qui n'ont pas plos de sqccès, ut qui ne servent qu'à constater le besoin qu'éprouve profo|idém«iil notre intelligence de mettre de Tordre et de l'unité dans ses acquisitions. La nullité de tous ces efforts tient à ce que les diverses connaiasances humaines n'ayant pas eu toutes jusqu'ici le même caractère , il a été nécessairement impossible de les confbiner en un système unique. On a pu construire, à d'autres époques , une encyclopédie théologique on métaphysique, et en effet, par exemple, tous les ' systèmes des philosophes grecs étaient, pour leur siècle, autant d'oicyclopédies. On pourra construire plus tard une encyclopédie posî-^ tive , quand la physique sociale aura pris quelque consistance. Mats vouloir, comme on Ta toujours prétendu jusqu'ici, former u|ie ency« clopédie à la fois théologique, métaphysique, et positive, c'est vouloir composer un ensemble avec des éléments qui s'excluent mutuellement. II n'est pas étonnant que des entreprises aussi mal conçues aient fini par. discréditer un tel projet parmi tons les bons esprits. Mais il ne saurait plus en être de même quand une fois, la science sociale étant devenue- positive et la théologie avec la métaphysique chassées de leur dernier asile, le système de nos idées ne se jcom*posera plus que d'éléments homogènes. Alors il suffira de résumar les connaissances relatives aux divers ordres de phénomènes, pour découvrir immédiatement leur enchaînement naturel , et former par là une véritable philosophie positive, bien plus complète et bien mieux liée que n'ont jamais pu l'être la philosophie métaph3rBique « et même la philosophie théologique, qui, provisoires de leur nature, n'ont été à aucune époque rigoureusement universelles.
Cette vaste entreprise, que le siècle actuel verra sans doute accomplie , doit être regardée comme le dernier acte et je but final de la grande révolution commencée par Bacon, par Deseartes, et par Galilée. Elle est indispensable comme la seule base spirituelle possible du nouvel état social vers lequel respèce humaine tend si fortement aujourd'hui ; car ce n'est que par sa force d'ensemble qu'une doctrine quelconque peut parvenir à diriger la société. Tant que les conceptions 'positives resteront isolées entre elles, tant qu'elles ne se
APPENDICE ÇfiNÊBAÏ.. — QUATRIÈMK PARTIE. (gf
priMeateront pas à Tesprit comme les diverses parties d'un s^éme ii|ii(|tte e( complet , elles pourront conserver une très-grande importance dans les cas particuliers, elles pourront même lutter avec beaucoup d'avantage coatre l'autorité politique de la théologie et de la métaphysique , mais elles ne sauraient les remplacer dans la direction suprdme de Tordre social. Le perfectionnement de nos connaissances exige ipdispensablement, sans doute, qu*il s*établisse, dans le sein de )a scjepce , une division de travail permanente, et même que la spécialisation des recherches de chacun soit poussée aussi loin que possible. Mais il est tout aussi incontestable que la masse de la société, qui a continuellement besoin de tous ces divers résultats à la fois , et qui ne peut ni ne doit nullement s'inquiéter de ce mécanisme intérieur, a besoin,, pour adopter exclusivement les doctrines scientifiques comme guides habituels , de ne voir en elles que des branches diverses d^un seul et même tronc. Cette condition n*est pas moins indispensable, relativement au corps scientifique lui-même, pour Tunité et Thomogénéité de son action politique, qui sera toujours . très-faible quand elle ne sera pas concentrée. Ainsi , tant que cet état de choses subsistera , la théologie et la métaphysique , malgré leur décrépitude évidente, conserveront encore, en vertu de leur seule généralité , des prétentions légitimes à la souveraineté morale.
Cette dernière considération me ramène , par une autre voie , à la nécessité de la physique sociale. Dans les motifs précédemment employés pour la démontrer, j'ai à dessein écarté le point de vue de l'organisation sociale , afin de fixer Hou te Tattention sur le moa« vement philosophique qui devait k lui seul déterminer ce changement. Hais la conclusion déduite de cet ordre unique de considérations est singulièrement fortifiée si Ton a égard , comme on le doit, aux grands besoins politiques de la société actuelle. Je me bornerai ici à une simple indication sur cette partie importante de la question , que je traiterai plus tard d^une manière spéciale.
La société est évidemment aujourd'hui, sous le rapport moral , dans une véritable et profonde anarchie, reconnue par tous les observateurs , quelles que soient leurs opinions spéculatives. Cette anarchie tient, en dernière analyse, à Tabsence de tout système prépondérant, capable de réunir tous les esprits en une seule communion d'idées. Les conceptions positives ont acquis une étendue suffisante pour annuler de fait Vinfluence politique de la théologie, et même de la métaphysique , sans être encore devenues assez générales pour les remplacer dans la direction spirituelle de la société. 11 résulte de cette opposition fondamentale et continue que les esprits, n'ayant plus aucun lien réel , divergent sur tous les points
eMentîeb, arec celle licence que doit prodaire rindividEialité non comprimée. De là Tabeence complète de mortfle publique; par suite, le débordement universel de Tégoîsme, et la prépondérance des /considérations purement matérielles ; et , pour dernière conséquence nécessaire» la corruption érigée en système de gouTemement« comme étant le seul moyen d'ordre applicable à une populalkm devenue sourde à tout appel fait au nom d'une idée générale , et sensible uniquement à la voix de Tintérét privé. Pour terminer radicalement ce désordre qui , s*il pouvait se prolonger, n'aurait diantre issue que Tentière dissolution des rapports sociaux , la seule manière est de le détruire dans son principe, en ramenant, par un procédé quelconque , le système intellectuel à Tunité. Or cela ne peut se faire que de deux manières : ou bien en rendant à la pbilosopbie théologique ( car il est inutile de parler ici de la métaphysique , qui ne serait jamais qu'une transition ) toute l'influence qu'elle a perdne ; ou bien en complétant la philosophie positive de façon à la rendre capable de remplacer définitivement la théologie. C'est à ces termes simples que se réduit aujourd'hui la grande question sociale. Si donc on regarde comme démontrée l'impossibilité de rétablir la théologie dans toute l'étendue de son ancien empire ( et certes personne n'en doute plus] , il n'y a pas d'autre solution admissible que la formation définitive de la philosophie positive. 11 ne s'agit pas d'examiner si cela est avantageux ou déplorable, si une telle opération est difficile ou aisée, si elle doit exiger beaucoup ou peu de temps. Toutes ces questions oiseuses sont écartées par cette décision fatale de Tobseï^ vation : il n'y a plus d'autre issue pour la société, il faut donc mettre immédiatement la main à l'œuvre. Kt d'ailleurs , les autres considérations indiquées ici montrent que cette révolution dernière, qui doit enfin rétablir dans la société un ordre stable , loin d'être aussi supérieure qu'on l'imagine aux forces actuelles de l'esprit humain , est tellement préparée par les antécédents qu'elle en est devenue inévitable.
Ainsi, la formation de la physique sociale , qui, sous le rapport purement intellectuel , a été déjà démontrée comme indispensable pour arriver à un système philosophique complet, n'est pas moins nécessaire , sous le> rapport politique , pour produire une éducation sociale entièrement homogène, qui puisse servir de base à une hiérarchie ûj.e et régulière. Ces deux grandes conditions sont, évidem* ment, la conséquence l'une de l'autre. Car l'éducation et la philoao* phie sont en relation intime et nécessaire , vu l'impossibilité d'élever une société autrement que sous l'influence du système d'idées prépondérant. L'éducation sociale a été d'abord théologique , et plus
tard, métaphysique , parce que la philosophie a été successivement Pane et l'antre. Elle est aujourd'hui, à la fois, théologique, métaphysique , et positive , parce que la philosophie affecte simultanément ces trois caractères, relativement aux divers ordres dMdées; ou, plutôt, il n*y a aujourd'hui ni éducation, ni philosophie réelles, par cela même qu'il y en a trois, qui s'excluent mutuellement. Enfin, dans la nouvelle ère sociale où l'espèce humaine est près d'entrer, la philosophie , et par suite, l'éducation générale , doivent devenir entièrement positives. Ces deux grandes opérations, dont la première doit servir de base à la seconde, correspondent au même besoin fondamental de la civilisation actuelle, considéré sous deux faces diffé* rentes, le besoin d'une doctrine et d'une direction.
Pour moi ce travail est déjà entrepris, car je regarde la physique sociale comme ayant aujourd'hui même un commencement d'existence, et ce point de vue dominera toujours dans mes considérations philosophiques. Mais je ne demande pas à nos lecteurs de partager immédiatement ma conviction à cet égard. Je désire seulement porter toute leur attention sur cette marche naturelle et continue de l'esprit humain, qui l'engage toujours plus avant dans la philosophie positive ; j'espère leur faire sentir que Tépoque est arrivée où cette révolution doit inévitablement s'étendre aux théories sociales ; et enfin leur prouver que son accomplissement est le seul moyen réel de rétablir dans la société un ordre moral , sans prétendre engager aucune discussion oiseuse sur le degré précis d'opportunité, ni sur le mode détaillé de ce changement.
Les considérations présentées ici conduisent naturellement k envisager les sciences sous un nouveau point de vue.
Elles ne sont pas seulement, à mes yeux, la base rationnelle de l'action de Thomme sur la nature. Leur importance, sous ce rapport, quoique assurément fort grande, n'est qu'indirecte et secondaire. Elle n'explique pas suffisamment l'intérêt profond que l'esprit humain, par un instinct admirable, a toujours pris à leurs théories les pins abstraites , sans aucune vue d'utilité matérielle , .et qui subsiste aujourd'hui dans toute sa force, malgré la prépondérance vicieuse accordée depuis trois siècles au point de vue purement pratique.
Je regarde avant tout les sciences, même dans leur état actuel , comme ayant pour destination directe et principale de satisfaire à ce besoin fondamental qu'éprouve notre intelligence , d'un système de conceptions positives sur les différents ordres de phénomènes qui peuvent être le sujet de nos observations.
Considérées dans le passé, les sciences ont affranchi l'esprit humain de la tutelle exercée sur lui par la théologie et par la mctaphy-
iique , et qui, indispensable à son enfaiice , tendait eùstlite à la pr(>longer indéfiniment. Considérées dans le (irésent, elles doivent servir^ soit par leurs méthodes , soit par leurs résultats généraux, à déterminer la réorganisation des théories sociales. Considérées dans Tavenir^ elles seront, unefbis systématisées, la base spirituelle permanente de l'ordre social , autant que durera sur le globe Tactirité de notre espèce.
Ce résumé général présente Texistence sociale des satants sous un point de rue qui s*éloigne des idées ordinaires. Il me reste donc à le développer pour avoir Un premier aperçu complet de la grande révolutiod morale qui tend aujourd'hui à s*accomplir dans le genre humain.
L'histoire politique des savants, envisagée dans son ensemble , présente trois grandes époques qui correspondent exactement à Tétat, d'abord théologique, ensuite métaphysique, et enfin positif, de la philosophie humaine , qui est le sujet de notre premier article. Je dois ici me borner à une exposition sommaire de cette nouvelle série de faits généraux.
Le premier système social dans lequel Tesprit humain ait pu commencer à faire des progrès t*éels et durables , a eu poDr caractère fondamentel la confusion du pouvoir temporel avec le pouvoir spirituel, ou, plus exaetement , la subordination complète de Vnn par rapport  Tautre. En tertnes plus précis, il a consisté essentiellement dans la prépondérance générale et absolue d'uiiç caste savante, organisée sous l'influence de la philosophie théologique.
Toute société primitive, en tant que son développement est indigène et spontané , manifeste une tendance naturelle vers une telle organisation. Mais ce régime n'a pu s'établir complètement et acquérir une grande consistance , que dans les pays où , par une combinaison favorable de circonstances de climat et de position (que ce n'est pas ici le lieu d^expliquer), la philosophie ihéologique a pn prendre de bonhe betlre toute son extension, et obtenir par suite un ascendant irrésistible sur les autres parties du système social. Ces conditions ont été remplies en Egypte, dans la Chaldée, dans Undostan , dans le Tibet , dans la Chine , et dans le Japon , auxquels on peut joindre le Pérou, et probablement aussi le Mexique, qtielques généi^ations avant la découverte de l'Amérique.
En ne considérant cet état de société que sous le rapport abstrait , on est surtout frappé de ce profond caractère d'unité et de liaison qat dominé alors si complètement dans le système intellectuel. Jamais , depuis cette époque , l'esprit d'ensemble ne s'est manifesté an ttïioïé degré, et il kle pourk*a être retrouvé dans lavenir que par la 66hâtruetion dîrmè dé U philosophie positive.
L*boiiiogënéilë des conceptions liumaines , alors uniformément tbéologiques , est sans doute la cause première de cette systématisation absolue. Mais cette cause, qui a été universelle , n*a pas produit partout un tel effet, du moins à un degré aussi éminent. Il fallait, en outre, l'organisation du corps scientifique particulière à cet état social.
Par le fait seul de Texistence d'une caste sarante , on peut dire qu'il s'était établi dès lors entre la tbéorie et la pratique une division régulière et, permanente; mais, en premier lien, cette division était incomplète sous un rapport très- important, puisqu'elle ne s'étendait pas aux combinaisons sociales. En second lieu , il n'existait aucune distribution de travail déterminée dans le domaine de la théorie. Telle est la nature spéciale de cette première organisation scientifique.
L*uniyersalité des connaissances, qui est aujourd'hui si justement regardée comme une ambitieuse chimère, était alors , au contraire, le caractère dominant des membres de la corporation spirituelle. Dans les rangs supérieurs de la hiérarchie , chaque ministre du culte était à la fois astronome (ou plutôt astrologue), physicien, médecin, ingénieur même, et aussi législateur et homme d'État. En un mot, les noms de prêtre, de philosophe , et de savant , qui , plus tard , ont pris des acceptions si différentes, étaient alors rigoureusement synonymes ; la combinaison de ces trois caractères est marquée dans la personne de Moïse , qu'on peut regarder comme le type le plus connu de ce premier état de l'esprit humain.
11 est facile de s'expliquer cet état d'universalité, car il dépend directement des mêmes causes qui ont déterminé la prépondérance de la caste savante, et il est, au moins, aussi inévitable. Si une combinaison quelconque de circonstances physiques a permis aux conceptions humaines, dans certains pays, un développement assez rapide pour qu'elles aient pu se systématiser très*promptement sous.la forme théologique, il a dû évidemment résulter de cette rapidité mêmeque, à l'époque de la coordination, les diverses branches des connaissances n'étaient pas encore assez étendues pour exiger ou pour admettre une division réelle et stable.
Mais cette universalité de travaux ne coïncide pas seulement, par une relation nécessaire, avec la suprématie sociale de la caste savante; elle en est aussi le plus ferme soutien. Le crédit obtenu par les prêtres, comme astronomes, médecins et ingénieurs, est la base de leur autorité politique; et, réciproquement, le pouvoir dont ils jouissent eit une* condition indispensable au développement de leurs tpéculations scientifiques.
C'est dans la nature de cette organisation spirituelle qu*il faut chercher la yëritable explication première de la vigueur et de la consistance adimi:^les qui ont toujours si fortement caracténse ce système social primitif, par comparaison à tous ceux qui ont existé depuis. Dans un ordre où tout se tient tellement que, pour attaquer une partie quelconque , il faudrait ébranler directement l'ensemble , doit-on être étonné de cette énergie de résistanee qui a constamment surmonté jusqu'ici Faction de toutes les forces connues? Aussi cet état de société doit-il élre regardé comme la véritable époque du triomphe du système théologique. Quelque |>uis8^ce réelle que ce système ait montré depuis , on peut dire , sans exagél'ation , qu^après celte période il a été en décadence continue. C'est jusque-là que l'espèce humaine devrait remonter, si elle pouvait rétrograder.
En reconnaissant que le régime théocratique était à la fois la conséquence nécessaire et la condition indispensable des premiers progrès de l'esprit humain , on ne peut se dissimuler que , par sa nature, il tendait à devenir un obstacle permanent et presque invincible à des progrès plus étendus. Soit qu'il y ait une incompatibilité nécessaire entre Textréme solidité du système social et sa perfectibilité , soit plutôt que la combinaison de ces deux grandes propriétés fût seulement supérieure aux moyens que Thomme a pu employer jusqu'ici, il est certoin que les peuples les plus fortement organises ont fini par être presque stationnai r es. C'est ce qui a eu liea dans tous les pays où la théocratie avait pu s'établir complètement. L'explication en est facile*
Il n'y a de perfectionnement possible pour Tesprit htvnain que par la séparation des travaux. Le système théocratique n'avait lui-même de valeur, sous le rapport intellectuel, que comme étant le seul moyen d'organiser, sur des bases régulières et stables , im commencement de division entre la théorie et la pratique. Hais cette division première qui , une fois fixée, était , par le caractère du système, irrévocable, avait besoin d'être poussée beaucoup plus loin pour permettre indéfiniment le développement des facultés humaines. Tel était le vice radical de ce régime primitif.
Les divers ordres de nos conceptions ne peuvent point, par leur nature, se développer avec la même rapidité. J'ai ci-dessus établi la succession nécessaire qui se manifeste constamment dans leur formation. On voit par là que cette organisation scientifique, en vertu de laquelle toutes les diverses théories sont cultivées à la fois par les mêmes esprits, ne doit pas tarder à s'opposer fortement au perfectionnement de nos connaissances , puisqu'elle ne comporte de
progrès que ceux qui peuvent être simultanés pour toutes les parties du système intellectuel.
Cette conclusion est singulièrement fortifiée si , avec le point de vue purement philosophique, on combine le point de vue politique de la fusion du pouvoir temporel dans le pouvoir spirituel, qui caractérise cette première époque sociale. Car, par cette seule cause, tout grand perfectionnement des théories humaines devient impossible comme tendant au renversement total et' immédiat de l'ordre politique. Quels progrès importants pourrait-on espérer, sous un ré.gime en vertu duquel toute découverte essentielle doit être nécessairement envisagée , non-seulement comme un acte dMmpiété , mais encore comme ime sédition directe? La philosophie théologique était, dans ces premiers temps, et elle a même toujours été jusquMci , la seule capable de diriger la société. Ainsi , tant que le pouvoir temporel nja été qu^une dérivation du pouvoir spirituel , et même tant que les théories physiques et les doctrines sociales n'ont pas été entièrement séparées , les premières n'auraient pas pu sortir de Tétat théologique sans détruire les bases de la société.
Si donc les progrès de l'esprit humain n*ont é(é possibles à l'origine qu'au moyen du premier degré de division du travail régularisé par le régime Ihéocratique , il est évident que les progrès ultérieurs ont exigé, non moins indispensablement, une division beaucoup plus détaillée, qui n*a pu s'établir que sous un régime tout différent. Il fallait, ^par^dessus tout, que la culture deTesprit humain devînt indépendante de la direction immédiate de la société, afin que la division et le perfectionnement de nos connaissances pussent avoir lieu sans compromettre l'existence de Tordre politique.
Le développement naturel des diverses théories aurait, sans doute, fini par déterminer spontanément cette séparation , même dans les théocraties , quoique , par les motifs précédents , un tel changement dût y être considérablement retardé. Il semble, en effet, impossible que, au bout d'un temps quelconque, pour si lents qu'on suppose les progrès, la difiicullé toujours croissante d'embrasser continuellement, dans toute son étendue, le système universel des idées humaines , ne conduise pas à une spécialisation de plus en plus grande. On peut même observer, dans les castes savantes des diverses théocraties , quelques commencements d'une division perfectionnée. Mais la marche des événements n'a permis à aucune théocratie connue une existence assez prolongée pour qu'on y puisse observer le développement d'une telle révolution. Heureusement pour la civilisation humaine, la nouvelle organisation scientifique s'est établie par une voie beaucoup plus rapide.
iM SYSTÈME DE POLITIQUE POSITIVE.
C'est dans la Grèce qu^a été accompli ce changement si indiapen* sable pour le^ destinées futures de l'esprit humain. Par la manière dont les connaissances furent introduites de TÉgypte et de TOrient dans cette contrée, elles s'y trouvèrent, dès 1 origine, entièrement extérieures à Tordre social. L^activité militaire, vers laquelle tendaient nécessairement les sociétés grecques, y rendait impossible rétablissement durable de la théocratie pure. En même temps, d^autres causes mettaient de trop puissants obstacles an libre et plein développement de cette activité, .pour qu'elle pût absorber exclnsive* ment, comme àilome, toutes les grandes forces intellectuelles. Par cet heureux enseml)|e de conditions, la division entre la théorie et la pratique fut immédiatenfent beaucoup plus complète qu'elle ne Tétait dans les théocraties, et la théorie elle-même put se subdiviser librement, 11 se forma une classe d'hommes, anssi purs de toute ambition politique que dégagés de toute occupation matérielle , et voués à une existence entièrement philosophique. Partant des premières connaissances de tout genre amassées par les castes sacerdotales, leur but unique et constant fut de cultiver aussi complètement que possible le domaine de l'esprit humain. Cette mémorable révofation dans l'organisation du corps scientifique est résumée pour Vobservateur par la distinction tranchée qui s'établit, dès ce moment, entre le nom de philosophe et celui de prêtre. A ce nouvel état, correspond, abstraitement, le caractère métaphysique qui commence' alors à se manifester nettement dans le système intellectuel.
A l'origine de cette seconde organisation , il n'y eut de progrès réel qu'en ce que l'existence de la corporation spirituelle était devenue purement spéculative, et complètement affranchie de toute participation à la conduite des affaires publiques. Du reste, les premiers sages de la Grèce n'introduisirent pas plus de spécialité daoi leurs recherches théoriques que les castes sacerdotales , si ce n'est que, dès le commencement, ils assignèrent aux beaux->arts, comme plus développés, un domaine tout à fait séparé. Mais, malgré cette confusion, encore inévitable alors, la grande condition était remplie, et la division des connaissances humaines ne tarda pas à s'établir graduellement d'elle-même, à mesure que lenr développement deve* nait plus étendu.
Les philosophes avaient d'abord espéré pouvoir mener da front le perfectionnement des conceptions sur l'homme moral et snr la société, avec celui des théories relatives aux phénomènes physiques. La suite de leurs travaux rendit enfin sensible la nécessité d'une séparation totale entre ces deux ordres de recherches. Les premMrs essais pour perfectionner les théories sociales , dans lesqtielf on p«at
déjà observer une certaine tendance vague à les dépouiller du caractère théologique, firent comprendre que cette transformation était encore beaucoup trop supérieure aux forces de Tesprit humain. Les écoles philosophiques dont les spéculations avaient pris plus particulièrement celte direction reconnurent que, sous ce rapport, et surtout eu égard aux besoins de I organisation sociale, il était impossible d^aller an delà de cette grande généralisation de la doctrine ihéologique, à laquelle était déjà parvenue depuis longtemps la classe supérieure des hiérarchies sacerdotales. Dès lors, les connaissances relatives au monde extérieur et à Thomme physique, comme susceptibles, par leur nature, d'un perfectionnement plus rapide, et en même temps comme liées moins directement à Tordre politique , furent entièrement séparées des doctrines sociales. Celle8><!i restèrent théologiques, tandis que les autres devinrent métaphysiques, et se rapprochèrent, par conséquent, davantage de Tétat positif.
Ce fut ainsi que s^étahlit peu à peu une organisation spirituelle entièrement différente de celle des castes sacerdotales. Les noms do savant et de philosophe, qui d^abord , en se séparant de celui de prêtre , étaient restés équivalents entre eux , devinrent à leur toiflr parfaitement distincts Tun de Vautre. Le premier ne s'appliqua dés lors qu'aux penseurs livrés à la culture des connaissances physiques,, et dont l'existence isolée, même en spéculation, du mouvement de la société, fut encore plus purement théorique que celle des pre-. miers soges de la Grèce (1). Le second ne désigna plus que ceux qui sWcupaient exclusivement des études morales et sociales, et qui désormais, s'efforcèrent de participer toujours davantage au gouvernement spirituel. En un mot, la distinction est, dès cette époque, essentiellement la même que celle qui subsiste encore aujourd'hui. Les deux classes étaient tellement séparées, qu'elles ne tardèrent pas à devenir rivales , dans les dernieiai âges de la philosophie grecque. C'est vers le siècle d'Alexandre que la division commença à se prononcer ouvertement. Elle a été profondément caractérisée par deux grandes séries de travaux , ceux d'Aristote dans la direction spécialement scientifique, et ceux de Platon dans la direction philo-
(I) A ceue époque, on peut voir dans Arcbintédo l« type parfait de la classe scientifique proprement dite. L'activité si purement spéculative de cette classe est, sans doute, bien caractérisée par le tableau que Tont les historiens de la mort sublime de ce grand hamme; maisellt Test encore plos profondément parfadtnfrable naïveté avec laquelle il s'eicuse envers la postérité d'avoir momencanément sacrifié son Renie à des découvertes d'une utilité matérielle.
sophiqae proprement dite. La formation du musée d'Alexandrie, ai différent des anciennes écoles grecques, est un témoignage irrëcnsable de cette séparation , en même temps qu^elle contribua pnisamment à la développer.
C'est au moyen de cette division qu'ont eu lieu tons les progrès ultérieurs de l'esprit humain. Les sciences, entièrement isolées , ont pu désormais s'étendre, se subdiviser et se perfectionner, et devenir peu à peu positives, de métaphysiques qu'elles étaient à l'origine de cette période, sans troubler l'économie sociale. La.phHo8ophie, concentrant ses forces sur un "jpoint unique, a pu déterininer dans la masse des nations policées le passage du polythéisme au théisme, et développer ainsi dans toute son énergie la puissance des doctrines théologiques pour civiliser le genre humain.
Cette organisation spirituelle, née dans la Grèce , a été le premier fondement du système social établi douze siècles après, et qui a eu pour caractère essentiel cette admirable division du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel , par laquelle il fut si supérieur au système théocratique. Le germe de cette division existait , sans doute , dans l'activité purement spéculative des sectes philosophiques au sein des populations grecques. Pour qu'il pût se développer, il fallait d^al>ord que la séparation entre les sciences et la philosophie permît à celle-ci de tendre librement à la réunion des diverses écoles dans un théisme commun. Ce but une fois atteint, la division n'a plos exige qu'une grande condition temporelle pour commencer à déterminer 'directement une nouvelle organisation sociale. Cette condition consistait dans la décadence du système de conquête, produite par la réunion de tout le monde civilisé sous une seule domination , résultée de la prépondérance de Rome. Quand ces deux bases fondamentales ont été posées, la marche des événements a pu accélérer on retarder le développement du système social du moyen âge ; mais il a dû nécessairement finir par se constituer.
Si la première origine de ce système doit être rapportée à l'organisation de l'esprit humain dans la Grèce, on y découvre aussi la cause primitive de la décadence qu'il a subie pendant les quatre derniers siècles. Par la séparation absolue établie entre les sciences et la philosophie, le système théologique n'a pu être en rapport avec les connaissances spéciales que dans l'état où elles se trouvaient quand ce système a pris son caractère définitif. Il lui était nécessairement impossible de se prêter à leurs progi*è8 ultérieurs. Lorsque celles-ci ont commencé à devenir positives, l'incompatibilité intellectuelle entre la théologie et la physique n'a pas tardé à prendre un caractère politique , et à se prononcer plus ou moins ouvertement
APPENDICE GÉNÉRAL. — QUATRIËIfE PARTIE. 169
comme hostilité fondamentale entre le pouvoir spirituel et la classe scientifique, constituée primitivementen dehors du système social (1). Tel est le grand schisme originaire qui fut , plus tard , le mode général de la désorganisation de ce régime.
Platon interdisait l'entrée de son école à tous les hommes étrangers à la géométrie, la seule science qui eût alors un caractère prononcé. Pendant près d*un siècle, ses disciples eurent une grande part au perfectionnement de cette branche de nos connaissances. Mais bientôt rimpérieuse nécessité manifesta pleinement Tiropossibilité de conci* lier cet ordre de recherches avec les travaux philosophiques que \
cette secte regardait justement comme les plus importants qu'elle pût entreprendre , et comme lui étant spécialement destinés par sa constitution primitive. Elle devint peu à peu, et pour toujours, parfaitement étrangère au mouvement scientifique. Archimède, Apollonius, Hipparque, les trois grands mathématiciens de l'antiquité, n'étaient certainement pas des platoniciens.
Pendant longtemps , l'opposition fondamentale entre les sciences et la philosophie n'a pas été assez profonde pour que leur rivalité pût compromettre le système théologique. Quand elle a commencé à se faire sentir, elle a même été dangereuse (>our les sciences avant de l'être pour la théologie. Saint Augustin tente, il est vrai, de réfuter les raisonnements des astronomes d'Alexandrie sur la sphéricité de la terre; et une telle entreprise de la part d'un aussi grand esprit montre clairement jusqu'à quel point était parvenu dès lors l'isolement entre la philosophie et les sciences. Mais on reconnaît en même temps que cette discussion est pour lui purement philosophique, et que, comme membre du pouvoir spirituel , il n'y attache nullement l'importance majeure de celle qui fut déterminée plus tard par les découvertes de Copernic et de Galilée.
La réorganisation de l'état social sous Tiniluence du théisme était une opération trop capitale pour ne pas attirer presque exclusivement toutes les forces intellectuelles, et commander par-dessus tout l'attention et l'estime de la société. Aussi , pendant sa longue durée, les sciences furent-elles comparativement très-négligées , du moins
(i; Quelques penseurs irès-dis lingues, qui sentent la véritable cause, de la décadence du système ibéologique, voudraient, aujourd'hui, pour le restaurer, le refondre avec les sciences. Mais c'est méconnaître Tobservation fondamentale que je viens d'indiquer. Quand même lliélérogénéité radicale de la théologie et de la physique ne rendrait pas leur combinaison absolument impossible, il faudrait, pour TelTectuer, pouvoir recommencer successivement en sens Inverse toutes les modiQcations survenues depuis Platon dans Torganisation spirituelle de la société. Sans doute, l'Europe actuelle ne saurait redevenir égyptienne.
170 aTSTDig PB POLITIQIJÇ posmvB.
4aiis rOccident (|). P'aillenni* U len^qr même 46 Umn Wf^t^P^ ^permeUait aisément aux membres du pouvoir spirituel dp se t^r ji leur niveau, sans que le caractère théologique en fût aiicunemeiit altérée
Mais lorsque la nature du système social eut été définitivement développée par les travaux du grand pape Uildebrand et de ses premiers successeurs , alors le gprme de dissolution que ce système contenait dès sa naissance commença bientôt à devenir sensible Les forces principales de Tesprit humain et l'attention publique, ■• reportant peu à peu sur les sciences, déterminèrent dans cette direction de grands et rapides progrès. Dès ce moment, le pouvoir spirituel ne tarda pas à décliner, surtout quand le caractère positif des nouyelles connaissances eut commencé à se marquer»
Vainement le clergé témoi^pa-t-il d'abord un empressement fort honorable à s'emparer du nouveau domaine intellectuel. Des vo* lontcs individuelles, ou même collectives, quelque puissantes qn^el les fussent, ne pouvaient prévaloir contre Tinflexible nature des choses, qui établissait une incompatibilité absolue entre la théologie et U physique, ni contre ce caractère d'isolement des sciences, si profoadément imprimé a la philosophie ihéologique du moyen âge dès soo origine, et qui s^était depuis continuellement développé. On ûuit par sentir généralement que la culture des connaissances positives fie pouvait appartenir de plein droit qu'à des esprits qui leur fussent entièrement dévoues, et qui n'eussent pçs à soutenir des doctrines hétérogènes (?).
Les grands efforts du clergé , dans le douzième et le treisième siècle, pour s'emparer des théories naturelles à leur naissance, furent singulièrement favorables à leurs progrès, puisque cette cor* poralion était alors la seule dont les membres pussent se livr(?r saqi obstacles à l'activité spécula^ve. Mais ils ue changèrent ni ne pou-
Ci) On regarde ordinairemeni cetle sorte de délaissement des scieaces eomiM une conséquence des invasions des barbares; mais il e$l évidemment ués-aniéricur. Il se manifesta, dés les premiers siècles du christianisme, par i'éiai de langueur où tomba le musée d'Alexandrie. On voit môme des marques trés-sensible> de ceUe tendance, à partir du moment où le platonicisme commença à triompher des auirea sectes philosophiques. Uéloignemenl, et même ranimosité réciproque, des savants ei des philosophes proprement dits , se développèrent dés lors toujours davantage.
(2) Plus tard, la nouvelle série d'efforts tentés avec tant de persévérance et l'habileté par les Jésuites pour s'emparer du doutaine des sciences, et qui n'« as eu plus de succès que l'ancienne, a rendu encore plus sensible l'impossibilité
pas
radicale de cetle entreprise.
APPENMCE GÉNtRAt. — QUATtltlU PARTIE. 171
vaient changer le caractère tacerdoUl. Si quelques eeeléMaatiques se vouèrent entièrement à cette nouvelle classe de triàvaux, ils oeisèrent d^étre prêtres pour devenir savants, sans que Topposilion naturelle des deux systèmes intellectuels en fût nullement diminuée. En pensant aujourd'hui à Albert le Grand et à Roger Bacon, c*est comme physiciens qu*ou les considère, et non pour se rappeler que Tun était archevêque et l'autre moine.
L'incompatibilité des théories naturelles et de la philosophie théo-^ logique ne tarda pas à se manifester clairement peu de temps après ces deux hommes iUustres, par )a lenfeur qu apporta généralement le clergé dans cette nouvelle étude, et même par Tespèce d'aversion instinctive qu^elle lui inspira bientôt. On trouve une marque sensible de ces dispositions dans Tobligation où les rois furent de bonne heure, et de plus en plus , d'instituer pour les sciences un enseignement spécial, sous leur protection immédiate, et entièrement indépendant de Tautorité ecclésiastique. C'est de cette époque que datent la première extension de la métaphysique aux idées morales et sociales, et aussi les premières tentatives directes d'opposition aux doctrines du clergé. Par l'influence de ces divers ordres de faits, la séparation et l'opposition entre la science et la théologie furent désormais, à tous les yeux, pleinement et irrévocablement établies. Les luttes, plus sensibles encore, qui eurent lieu depuis, ne firent que développer continuellement cet antagonisme.
Ce n'est pas ici le lieu d'entrer dans les détails de cette exposition. Il suffit d'avoir constaté que , depuis l'époque où la philosophie théologique du moyen Age est parvenue à produire complètement l'organisation sociale correspondante, son activité a été essentiellement défensive ; qu'un nouvel ordre spirituel a pris naissance par le dcve* loppement des théories naturelles, qui ont ordinairement attiré dès lors les plus grandes forces intellectuelles; que les connaissances positives ont pénétré de plus en plus dans l'éducation générale ; ea un mot, que les savants, tenus en dehors du pouvoir spirituel, ont acquis peu à peu tout l'empire perdu successivement par le clergé.
Que leur reste-t-il à faire pour constituer, à leur tour, un nouveau pouvoir spirituel , non moins puissant, à sa manière que l'ancien? Il faut compléter le système des connaissances naturelles , en formant la physique sociale, et, par suite, procéder directement à la construction finale de la philosophie positive. Cest ainsi et seulement ainsi que la science, reprenant un caractère entièrement général, pourra devenir apte à suppléer à l'impuissance de la théologie pour le gouvernement moral de la société. «
Cet aperçu de l'avenir des sciences conduit à considérer une troi-
172 SYSTÈME DE POLITIQUE POSltlVE. •
sième organisation du corps scientifique, qui correspond à l'état po> sitif de la philosophie, comme Torganisation grecque à son éut métaphysique, et coipme l'organisation égyptienne ou asiatique à son état théologiqne. Les savants, parvenus enfin à construire leur philosophie propre, s^incorporeront de nouveau à la société pour en être les directeurs spirituels, suivant un mode absolument différent da mode tbéocratique. Il me reste à indiquer le travail intérieur qui doit s^effectuer pour cela dans la classe scienlifique. Les bornes de cet écrit ne me permettent de présenter que très-sommairement cette importante exposition, fe reviendrai, plus tard, d'une manière spéciale, sur chacune de ses parties essentielles.
Cest surtout le système intellectuel positif qui exige et provoque la division du travail. Depuis son origine, Tétude des théories naturelles a été constamment en se subdivisant de plus en plus entre les divers esprits qui s'en occupent. Par le fait seul de son accroissement indéfini, elle continuera nécessairement à se subdiviser toujours davantage. 11 ne saurait donc être question d^imprimer aux savants le caractère de généralité qui leur manque encore, par une universalité de travaux analogue à celle des castes sacerdotales, et qui serait évidemment impossible, vu Tclendue actuelle de chaque ordre de connaissances , quand même on supposerait qu^un tel projet pût être tenté. C'est, au contraire, par une application plus complète du principe de la division du travail, que ce perfectionnement indispensable peut être obtenu. II s^agit uniquement d'attribuer Tétudc sociale et la philosophie devenues positives, à une nouvelle section du corps scientifique. Cette classe sera distincte de toutes les autres, mais seulement autant que celles-ci le sont entre elles. Elle sera continuellement contrainte, par la nature de ses doctrines, de se tenir avec elles en relation directe et continue, comme celles-ci le seront réciproquement a son égard par une éducation générale précédant pour chacune réducation spéciale.
En observant la formation intérieure du corps scientifique, on peut constater que, sous ce rapport dWganisation, comme sous celui des doctrines, il ne s*agit que de conduire jusqu'à son entier accomplissement une révolution qui s^est toujours développée de plos en plus jusqu'ici. Cela est aisé à concevoir d'après Tordre encyclopédique établi ci -dessus. En effet , les diverses classes de savants, quoique toutes spéciales, ne le sont pas au même degré. Les géomètres sont naturellement les plus spéciaux, parce que leor science ne s'appuie sur aucune autre, étant, au contraire, la base de toute la philosophie natucelle. Quand on passe aux astronomes , on trouve déjà plus de généralité dans les connaissances, parce que.
APPEf9DIGE GÉNÉRAL. — QUATRIÈME PARTIE. 17S
outre rétude directe des phénomènes qu'ils considèrent, ils sont nécessairement assujettis à l'emploi continu des sciences mathématiques. Les physiciens proprement dits sont encore moins spéciaux, puisque la nature de leurs études exige un recours permanent aux .méthodes mathématiques , et une connaissance directe des lois gé« nérales du système du monde. Par un motif semblable, les chimistes qui remplissent les conditions imposées par la nature des phénomènes qu'ils étudient ont nécessairement uu degré de généralité encore plus grand. Enfin, les physiologistes, occupés de phénomènes dont les lois se compliquent avec celles de tons les autres, sont naturellement les moins spéciaux de tous les savants, étant obligés de posséder une connaissance, au moins générale, des sciences mathématiques, astronomiques, physiques, et chimiques. Les savants en physique sociale ne feront que s^élever nécessairement, dans la même direction, à un degré immédiatement supérieur à celui des physiologistes. Étudiant une classe de phénomènes qui , par leur nature, dépendent des lois de tons les précédents , ils auront indispensablement besoin d'une éducation préliminaire qui les familiarise avec la connaissance des piéthodes et des résultats principaux de toutes les autres sciences positives, seule base rationnelle de leurs travaux propres. Ayant ainsi constamment sous les yeux l'ensemble des connaissances physiques, ils seront inévitablement conduits à construire directement la philosophie positive, aussitôt que leur science spéciale aura fait assez dé progrès pour ne plus absorber exclusivement toute leur activité (1).
En même temps que cette nouvelle classe de savants se formera, il devra s'opérer aussi dans le corps scientifique une sous-division importante, indispensable à la précision de son caractère philosophique, et, par suite, à la fermeté de son action politique. Elle consistera dans un nouveau et dernier perfectionnement de la division générale entre la théorie et la pratique. Cette division est encore incomplète, en ce que le caractère d'ingénieur a toujours été plus ou moins mêlé avec
(1) Aa reste, pour terminer celte qaesUon de raniversalité , sar laquelle on a Unt discuté, il faadrait, ce me semble, disiingaer entre runiversalilé active et ronivertalité passive. La première conduit à vouloir perfectionner simultanément toutes les branches des connaissances humaines; elle est évidemment absurde et chimérique. La seconde consiste, en se bornant à la culture spéciale d'une seule science, à posséder asseï de notions exactes sur toutes les autres pour en bien eomprendre l'esprit, et pour sentir profondément leurs relations avec celle dont on s'occupe exclusivement. Celle-là est non-seulement possible, mais même indispensable i un degré quelconque; elle existe de fait, plus ou moins, dans les diverses classes de savants , d'après ce que Je viens d'exposer; elle doit se développer complètement cbei ceux qui se destineront k la physique sociale.
174 STSTÈME DE POUTI^ÇB ^SflIY^.
celui de savant, <|^*i1 altère fortement, ipêmç fi3i9BI1^^to* k- l'9Tf* gine des théories naturelles, cette confusion étfit sans doute inévitable ; en même temps elle était indispensable, afin de f^ire fpprécîeir leur importance à des esprits encore trop grossiers pour compreQdre toute utilité théorique qui n^est pas susceptible d^élre iouQédiateiDen^ matérialisée. Mais , aujourd'hui , cette relation directe et permanente n'est plus nécessaire. C'est surtout par leur importance philosopbiqaç que les sciences devront être désormais jugées, ^i^ssi, les savante, loin d'avoir a restreindre leur sentiment profond de la dignjté théoxique, doivent, au contrai re, résister avec ol^stinatioQ a toutef |^ teiitatives qui pourraient être faites, vu Tesprit trop pratique dp siècle actuel, pour les réduire à de simples fonctions d'ingénieurs. Mais c'esl surtout par des doctrines convenables qu'ils peuvent éteindre dëâni-: tivement des prétentions qui conserveront nécessairei][^en^ oi^ cçftaine légitimité, tant que les rapports entre la Jhéorie et la pr^MqUf n'auront pas été régulièrement organisés, par un ^stèque de çoncepr tions spécialement adapté à cette destination. jCe système, le^ sav^nlv seuls peuvent le construire, puisqu'il doit dériver de leurs copb^ifsauces positives sur la relation entre le monde extérieur et Thomifie. Cette grande opération est indispensable pour constituer la classe 4c^ ingénieurs, comme corporation distincte, servant d'intermédiaire permanent et régulier entre les savants et les industriels pour toi|9 les travaux particuliers (1).
Telles sont donc , en aperçu , les diverses doctrines nécessaires pour compléter l'organisation moderne du corps scientifiqpie » e^ que déjà j'avais représentées comme indispensables pour terminer
(i) On peut aiiément reconnaître dans le corps scienliflqne, (el qall existe anjourd'hui, un certain nombre d'ingémeun, distincts des «ayants propreineBl dits. Celte classe importante a dû nécessairement se former la dernière, quand la théorie et la pratiqqe, parties de points si opposés, ont été assez avancées lune et l'autre pour se donner la main. Cest ce qui rend son paraciére distioet si pea tranché encore. Quant à ses doctrines propres , qui dpivenl lui dQnper nni» exi$r tence nettement spéciale, il n'est pas facile d'en indiquer la véritable nature,' car U n'y en a Jusqu'ici que quelques rudimenu. Je ne connais que la cqncçpMoo de l'illustre Monge sur la géométrie descriptive qui puisse en donner une idée exacte, comme étant la théorie générale immédiate des arts de cons^-uctip^. Cest une suite de conceptions analogues, relatives à toutes lesaiilres grandes opérations pratiques rationnellement analysées, qui doit former le corps de doctrins propre aux ingénieur;. Cette formation suppose naturellement que la construction delà philosophie positive est déjà avancée Jusqu'à un certain point, car toute grande application aux arts exige ordinairement la combinaison de connaissance qui se rapportent à la fois à plusieurs points de vue scientiflques.
L'établissement de la classe des ingénieurs, avec son caractère propre, a d'ai|tant plus d'importance que cette classe sera sans doute l'agent direct et nécessaifp de la coalition entre les savants el les industriels, par laquelle seule pourra PfN||* mencer directement le nouveau système social.
APPENO^ÎK alM^aH. r^ QUATRlIUP PARTIE. ^^
U^ fof mittitm à^ «yttinae iotfllfDtiiel proRrt »n lUMir»! tfm 4$ V^tf prît liiim^in, SfiDs douU, ceitr»Ya«» ne geroot p9(i ei^^piit^f pur 1m «ftraqM actuels, dont les forces sont irrëvpcablenient on^ilgéef dans de4 recherches très-importantes, qu'il serait absurde et fanest^ de vouloir interrompre. Vais ils ne sauraient être, par leur nature, u(i]çipent entrepris que par des esprits élevés ^us Tempirp des diverses méthodes positives, familinrisées avec les principaux résultats de toutes les sciei^ces physiques, et assujettis k U sanction directe e( continue du cprps scientifique existant. C'est, surtout, la fprmatiQU plus ou moins prompte de cette nouvelle classe de savants qui déterminera naturellement la rapidité de ces travaus^ complémentaires | destinés à investir enfin le système positif de la suprématie spirituelle que la marche invariable du genre humain lui assigne dans ^ Tavenir.
Quand ees divers travaux seront assez avancés pour avoir pris un caractère irrévocable, on verra l'éducation sociale tomber d*elleméme pour toujours entre les mains des savants. Déjà , tout est préparé pour cette grande révolution. Les connaissances naturelles sont enfin devenues, a tous les yeux, et deviendront de plus en plus l'objet principal de l'enseignement. Si le système régulier de Tinstruction publique ne répond pas suffisamment à ce pressant besoin des esprits actuels, ils en cherchent la satisfaction au dehors, et ils parviennent à l'y trouver. Les gouvernements, continuant k seconder, comme ils l'ont fait, dès l'origine, cette tendance universelle, créent dans ce but une foule de nouveaux établissements spéciaux. Depuis les degrés supérieurs de l'instruction théorique jusqu'aux plus simples rudiments destinés aux intelligences les moins cultivées, ils s'efforcent, par tous les moyens qui sont à leur disposition, d'imprimer aux esprits le caractère positif (1). En un mot . les mesures politiques qui
(1) On n'a pas, ce me semble, considéré du point de vue convenable et aveo toute l'atlenilon nécessaire la saite d'efTorls faits , particulièrement depuis trente ans, par les divers gouvernements européens pour propager dans toutes les classes de la société Tinstruction scientifique, par des institutions spéciales, indépendantes des universités régulières. Ce mouvement s'est d'abord marqué par la fondation d'une école (l'École polytechnique) qui a présenté cette innovation philosophique d'un établissement d'instruction théorique, d'un haut degré de généralité, et dont néanmoins le caractère positif est absolument pur de tout mélange théologique et métaphysique. Ce mouvement s'est depuis continué sans interruption avec une intensité toujours croissante. En ce moment, la classe ouvrière est immédiatement appelée à y participer, par les institutions dont M. Charles Dupin en France, et M. le docteur Birbeck en Angleterre, ont été les plus zélés promoteurs, et que les gouvernements encouragent puissamment. Des établissements semblables vont avoir lieu même en Russie, il en existe déjà en Autriche et en Prusse ; et dans quelques années toute l'Europe en sera couverte. Leur influence ne saurait manquer de déterminer la fondation d'instituts analogoes et plus élevés
pemrent réritablement contribuer à cette régénération, sont âé^k etsentielleraent développés. Il ne manqae que la grande condition philosophique sans laquelle tous ces efforts partiels, quelque soins qu^ls fussent, ne sauraient avoir aucun résultat très -important, la formation des doctrines positives générales ci -dessus indiquées.
L^ensemble des considérations présentées dans cet article, peatêtre envisagé comme une première ébauche de la question du poavoir spirituel, traitée seulement du point de vue philosophique. Après avoir ainsi posé, par avance, les principes de la discussion, nous pourrons maintenant examiner directement dans toutes ses parties cette grande question, la plus fondamentale qu on puisse agiter aujourd'hui. Tel sera l'objet d'*un nouveau travail.
pour les classes sopérieures de Pindustrie, ainsi qu'on peut co.iiuneiicef à le reeonaallre en Angleterre.
Cest peut-être par celte Toie toute directe que l'éducation so<âale pourra éire entiéreaieot régénérée, quand les doctrines nécessaires seront formées. Car il serait probablement trop embarrassant de refondre les uniTcrsités en partant de leur eut actuel.
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