PRÉFACE DU TOME DEUXIÈME. XXI
temps l'insuffisance croissante des répressions purement matérielles fait profondément ressortir le besoin universel d'une réorganisation spirituelle, seoie adaptée à la vraie nature de la maladie occidentale. La religion positive doit ainsi fournir l'unique force systématique qui puisse contenir également les inclinations [rétrogrades des gouvernements et les tendances anarchiques des populations^ en recommandant à la fois l'ordre au nom du progrès et le progrès au nom de Tordre.
Cette double aptitude est assez sentie déjà pour procurer au fondateur du positivisme une suffisante protection contre l'ignoble persécution qui a maintenant détruit toutes ses ressources matérielles* Le public occidental préservera d'une injuste misère le philosophe dont il utilise de plus en plus les travaux, et qui peut encore, s'il n'est point entravé, tant servir la grande régénération humaine. Quoique la souscription instituée pour moi soit jusqu'ici restée notablement inférieure au taux proclamé d'abord indispensable, son accroissement continu, surtout pendant l'année qui vient de finir, garantit sa prochaine efficacité, malgré le surcroit qu'exige ma dernière spoliation. Outre les divers symptômes généraux qui constatent les récents succès du positivisme, deux manifestations inattendues ont, en 1851, spécialement annoncé l'appréciation décisive de son aptitude caractéristique à satisfaire également les besoins les plus opposés. Toutes deux concernent, quoique en sens inverse, la lutte nécessaire qui terminera la révolution occidentale, par le libre ascendant du positivisme sur le communisme.
Les principaux conservateurs des Etats-Unis d'Amérique ont noblement invoqué la religion positive comme leur seul abri systématique contre les tendances subversives de la plus anarchique des populations occidentales, dans un milieu qui d'abord exclut toute répression matérielle. Ils acceptent dignement les sévères obligations morales que leur imposera le nouveau pouvoir spirituel, en retour du juste respect qu'il obtiendra pour leur libre emploi d'une richesse socialement possédée.
En même temps, d'éminents prolétaires lyonnais ont irrévocablement embrassé le positivisme, comme convenant mieux que le communisme à tous les vrais besoins du peuple. Une heureuse culture de la vie de famille leur facilite spécialement la saine appréciation de la seule religion qui convienne également aux deux sexes, et d'après laquelle la régénération moderne consiste surtout à développer l'existence domestique dans toutes les classes.
C'est ainsi que le positivisme commence réellement à satisfaire les pauvres en rassurant les riches, d'après son aptitude exclusive à traiter moralement des questions irrésistibles auxquelles on cherche dangereusement dévalues solutions politiques. Son fondateur peut donc compter à la fois sur le généreux patronage de quelques puissants disciples, et sur le concours, encore plus noble, de ces subsides d'un centime quotidien pour lesquels ma première circulaire témoignait ouvertement une juste préférence.
La prochaine extension de cette double sauvegarde justifiera ma paisible résignation aux plus extrêmes conséquences d'une honorable spoliation. Au
XXII SYSTÈME DE POLITIQUE POSniTE.
Het d'dttoiodr» sod bat oppressif, cette persécution ne m'a jamais rendu que plus calme et plus actif à la fois, en me vouant^ ayec plus de pureté et de plénitude, à mon office fondamental. Elle m'inspira toujours de nouveaux progrès vers les mœurs finales du prêtre de l'Humanilé, qui doit entiài^ment appuyer son existence matérielle sur une libre gratitude, d'abord privée, puis publique, en renonçant loyalement à toute richesse personnelle, comme à toute grandeur temporelle. Ma première circulaire indique ina renonciation systématique à tous les profits qui pourraient désormais résulter de mes ouvrages quelconques^ sauf le seul recouvrement des frais d'impression. Ce principe religieux, appliqué déjà dans ma récente publication, vient de recevoir son complément naturel sous l'impulaiott spéciale de ma nouvelle spoliation. Poussé par ce coup final à m'abandonner, sans aucune réserve, au noble patronage de mes vrais appréciateurs, j'ai bientôt étendu la môme règle à notre future Revue Occidentale, en y renonçant d'avance à toute rétribution, soit comme directeur, soit comme collaborateur. Mon caractère sacerdotal achève ainsi de se purifier, mes diverses prédications écrites devenant alors aussi gratuites que le furent toujours mes prédications orales. En diminuant d'un cinquième les frais annuels attribués d'abord à cette publication mensuelle, ce dernier complément d'une digne résolution hâtera, j'espère, l'institution d'un enseignement que réclame de plus en plus l'état présent de l'Occident.
Ce concours permanent du dévouement avec l'oppression m'a donc procuré finalement l'existence la plus homogène qui convienne au sacerdoce régénérateur. Les dix années de pleine vigueur cérébrale que Tordre normal me réserve encore pourront ainsi s'appliquer^ sans aucune entrave i aux grandes compositions que je promis en terminant mon ouvrage fondamental, et qui sont spécialen.ent rappelées dans la récente préface du principal de ces quatre traités. J'ose assurer qu'elles seront toutes accomplies dignement, si le public occidental ne me laisse pas succomber. C'est pourquoi j'attends, avec une entière confiance, la suffisante extension d'une garantie aussi méritée par l'ensemble de mes services que d'après mes désastres. Tous ceux qui doivent y coopérer reconnaissent, en général, les obligations sociales de la classe active envers la classe contemplative, et ils sentent spécialement que, de nos jours, elles resteront longtemps privées, avant de pouvoir devenir publiques. Malgré le profond égoïsme qui distingue le milieu polytechnique, j'espère même que ma dernière spoliation y développera des sympathies exceptionnelles, fondées sur l'appréciation plus spéciale d'une telle persécution, indépendamment de toute adhésion philosophique ou sociale. A plus forte raison dois-je compter que cette consommation inattendue réveillera le zèle des positivistes incomplets^ si puissants en Angleterre, qui admettent ma philosophie sans accepter encore la politique correspondante. Mais les positivistes conséquents sont assez nombreux déjà pour que leur intervention doive me suffire, quand leurs sentiments s'élèveront au niveau de leurs convictions, sous l'impulsion combinée de cette extrême nécessité privée et des plus graves intérêts publics. J'aborde donc, sans aucune inquiétude, l'expérience, si périlleuse
PBfiFAGE DU TOME OEUXiilIB. XXm
en apparence, qne ma situation m'oblige de tenter maintenant sur la véri« table][efficacité des inspirations régénératrices chez les âmes qui se dégagent de notre anarchie mentale et morale. Non-seulement ma modeste existence sera bientôt préservée de toute perturbation matérielle : mais les efforts ainsi 'déterminés vont inaugurer spontanément la juste protection dne^ en général^ à chaque digne apôtre de la religion universelle.
Salut et Fraternité^
AuausTB COMTE,
(10, rue Monsieur'le-Prince.)
N. B. En 1849^ première année de la souscription, elle produisit 2,928 fr. ; en 1850, elle parvint à 3,268 fr. ; en 1851, elle atteignit 4,205 francs.
Dans la circulaire initiale du 12 novembre 1848, qui fonda cette souscription, le produit indispensable fut fixé au taux annuel de 5,000 fr., en SOS du traitement de 2,000 fr. que je conservais alors.
2» A M. le doetenr J. M' CUntock,
Éditeur de la Rmva Méthodiate., à New-Tork.
Paris, le 7 Homère 64 (mercredi 4 ftTiier 1862}.^ Monsieur,
Dans le cahier de votre Revue Méthodiste pour janvier 1852, que j'ai reçu jeudi dernier, je viens de lire une consciencieuse appréciation de mon x>uvrage fondamental par un éminent adversaire, malgré ses inexactitudes involontaires, qui sont heureusement secondaires, quoique nombreuses, et dès lors susceptibles spontanément d'une juste rectification ultérieure. Ce noble procédé, auquel la presse française m'a trop peu habitué, me détermine à étendre aujourd'hui jusqu'à de tels antagonistes mon récent appel personnel au public occidental, appel qui, d'ailleurs, complète celui de 1848, mentionné dignement par ce mémorable article. Si je connaissais l'auteur anonyme, je me trouverais heureux de lui faire directement cet envoi, en lui témoignant ma sincère gratitude. Mais j'espère. Monsieur, que vous daignerez nous servir d'intermédiaire, et accepter aussi, pour vous-même, un autre exemplaire ci-inclus de ma circulaire. Je me félicite donc de cette rare infraction passagère à l'heureuse hygiène cérébrale qui, depuis beaucoup d'années, m'interdit systématiquement tous journaux ou revues quelconques, mêmes scientifiques, pour ne me permettre d'autre lecture habituelle que celle, toujours nouvelle, des vrais chefs-d'œuvre de la poésie occidentale ancienne et moderne.
Ia moralité publique exige maintenant que ce signal désespéré d'une injuste détresse retentisse dignement au delà de l'Atlantique, afin de mieux caractériser à la fois la tiédeur persévérante de la plupart de mes amis ou partisans et l'ignoble acharnement de mes persécuteurs académiques. Je ne saurais d'ailleurs, outre la commune occidentalité, me regarder comme
XXIV SYSTSaiE UE POUTIQnE POSHIYE.
apéciaiement étranger dane une république où je faillis, en 1816, trausplaDter ma naisBante carrière philosophique, sous le digne patronage du bon général Bernard, et même, iudireciement, du noble président Monroê. Quoi qu'il en soit, cette communication fera nettement apprécier la d^oiable extrémité où se trouve actuellement réduit, au centre de son long dévouement social, celui qui, après avoir fondé la philosophie positive, constroit maintenant, sur cette solide base, au delà même des promesses n^peléee par moD loyal adversaire, la Religion de l'Humanité.
I>e tous les clergés qu'engendra la décomposition, d'abord spontanée, puis systématique, du monothéisme occidental, celui des Étals-Unis me semble, en général, être aujourd'hui le seul qui possède un véritable pouvoir spirituel, c'est-à-dire une autorité, à la fois mentale et morale, toujours résultée de l'assentiment volontaire d'un pubUc afiranchi de toute contrainte matérielle. Si son ef&cacité sociale ne devient pas plus décisive pour la réorganisation moderne, je n'impute cette insuffisance ni à ses ministres^ ni môme à sa population^ mais surtout à l'irrévocable impuissanoe d'une religion radicalenoent incapable d'embrasser le véritable ensemble de reristenoe qu'elle doit systématiser, même en s'y bornant à la vie individuelle, réellemeDt inséparable de la vie collective. Avec de tels avantages, j'ose dire que le positivisme aurait déjà garanti tout TOocident contre l'anarchie et contre la rétrogradation, d'après les résultats que j'ai obtenus, an centre de l'ébranleoàent^ par des moyens aussi exigus que ceux dont la présente oammnnieatiou pourra vous donner une idée précise.
Kul Américain n'aurait cru possible que, dans ma phase actoéUe, on ne soit pas parvenu, au bout de trois ans d'efforts, à m'assnier librement le modique revenu annuel de sept mille francs, qui fut demandé primitivement pour réparer un vol légal, et sur lequel d'ailleurs chacun sait ici qae Je prélève scrupuleusement deux mille francs, afin de payer an dehors une pension que je regarde conmie un devoir. Je n'hésite donc pas à invoqaer loyalement l'intervention de digues adversaires, qui peut-être compenseront la coupable torpeur où persistent, sauf quelques admirables exceptions^ fram;ajses, ée^>ssaises et hollandaises, mes prétendus disciples dans presque Ujui l'Occident eurrjpéen, et surtout ceux de France ou d'Angleterre. Si les Occidentaux d'Amérique pouvaient flétrir, par un éclatant contraste, ranarcbique c^^nduite de ceux d'Europe, je m'en féliciterais doublement^ pour le bon emploi des dix années de pleine vigueur cérébrale que je puis encore consacrer à l'Humanité, et aussi pour la consécration pratique de la morale universelle, que j'aspirai toujours à constituer solidement en fondant un nouveau pouvoir spirituel, digne héritier de l'admirable catholicité propre au moyen &ge.
Afin de vous rassurer, Monsieur, sur la pleine continuité d'une paisible activité qui doit sembler compromise par une telle situation, je voudrais pouvoir aujourd'hui vous adresser, ainsi qu'à mon noble adversaire anonyme, le premier volume, publié en juillet 1851, de mon second grand ouvrage, spécialement promis quand j'achevai le premier il y a dix ans. Ce Système de politique positive aura, suivant cette fidèle annonce, qaatre vo-