Systeme de telegraphes et de semaphores a l'usage de la marine, dans le Golfe St. Laurent
Le sujet des communications télégraphiques, devant relier à la terre ferme, les grandes Iles du Golfe St. Laurent, comme l'Ile d'Anticosti et le groupe des Iles de la Madeleine, et les côtes éloignées de la rive nord du fleuve St. Laurent, à notre système télégraphique, est si important, au point de vue des besoins journaliers de notre navigation et de l'avenir de notre marine marchande, que nous croyons que le public nous saura gré de publier, sous forme de brochure, les lettres que l'Hon. Dr. P. Fortin, Orateur de l'Assemblée Législative, a adressées *à plusieurs journaux de cette ville, l'une, au mois de mai 1875, l'autre, au mois de janvier dernier, pour démontrer l'utilité, nous devons dire, la nécessité de ces sortes de communications, et aussi, pour faire voir combien le projet qu'il recommande est réalisable et avantageux.
On sait que les Iles nommées plus haut, sont forcément séparées du reste du monde, pendant cinq mois de l'année. Car, aucun bâtiment, soit à voile soit à vapeur, ne peut se rendre à ces Iles, pendant l'hiver, à cause des glaces flottantes qui emplissent le golfe St. Laurent.
Or, depuis l'établissement du pays, ces deux Iles ont été le théâtre de sinistres maritimes dix fois plus sérieux, plus désastreux que tous ceux survenus, sur les autres points de la côte du golfe, soit pour les équipages et les passagers, soit pour les bâtiments et leurs cargaisons. Car il est tout-à-fait impossible, durant l'hiver, d'y porter assistance aux vaisseaux naufragés, et en tout autre temps de l'année, lorsque la saison, était même favorable ailleurs, les secours nécessaires ne pouvaient y arriver qu'à travers des obstacles à peu près insurmontables ; ce qui, du reste, est parfaitement expliqué dans ces lettres.
Nous pouvons dire que c'est un sujet bien traité, logiquement, avec une science complète : les lettres respirent des sentiments
d'humanité et de générosité qu'on ne peut trop admirer. Aussi, à l'Hon. M. Fortin, revient l'honneur d'avoir mis au jour cette idée philantropique, qui est en même temps la sauvegarde d'intérêts commerciaux immenses. A un autre point de vue tout patriotique, M. Fortin considère que la réalisation de son projet, jointe aux grandes améliorations que l'on fait à la navigation intérieure, fera des ports de Québec et de Montréal, des rivaux sérieux du port de New-York, par le détournement qu'ils opéreront, à leur profit, du commerce du Grand-Ouest.
Nous devons ajouter que les Bureaux de Commerce de Montréal, de Québec, d'Halifax et de plusieurs autres villes ont appuyé ce projet par des résolutions passées à l'unanimité. De plus, le Bureau de Commerce de la Puissance, à sa réunion, à Ottawa, dans le mois de janvier dernier, a aussi passé une résolution à l'unanimité, pour en recommander l'exécution au gouvernement.
Nous ne devons pas oublier de dire, non plus, que la Chambre des Communes a nommé, à sa dernière session, un comité pour s'enquérir de toute matière relative à ce sujet. Et le président de ce comité, l'Hon. M. Robitaille, après une enquête minutieuse et soignée, a, avec le concours unanime du comité, présenté un rapport, accompagné de documents importants, dans lequel le système de communications télégraphiques en question, est fortement recommandé.
Et nous ne pouvons douter que nous ne voyions bientôt ce magnifique projet en pleine opération. Et alors, alors seulement, nous pourrons dire que la navigation à travers le bas du fleuve et du golîe St. Laurent est entourée des garanties de sûreté, de commodité et de facilité qui nous permettront de rivaliser avantageusement avec les ports de Portland, de Boston et surtout de New-York, qui nous font tous une concurrence si grande et si contraire à nos intérêts.
Rédacteur du " Canadien."
Première lettre publiée dents le Canadien du 8 mai 1875.
Communication par le Télégraphe avec le centre du Golfe St. Laurent.
Monsieur,
Les appréhensions: et l'anxiété toujours nouvelles causées par le retard inexplicable de six steamers, qui sont actuellement dans le Golfe St. Laurent, depuis dix à douze jours, et dont nous n'avons aucune nouvelle, m'ont déterminé à venir vous demander de mettre Ima disposition les colonnes de votre journal.
Il n'est que trop vrai qu'il se trouve, à l'heure qu'il est, dans le Golfe St. Laurent six steamers, ayant à leur bord plusieurs milliers de passagers, et valant, y compris leurs cargaisons, plusieurs millions de piastres, privés de tout secours depuis une quinzaine de jours. Mais le plus pénible, est que nous ne pouvons en avoir de nouvelles, avant qu'ils aient traversé le. Golfe, sur un parcours d'environ 200 milles, et pénétré dans le fleuve St. Laurent où les stations télégraphiques du Cap-Rosier et de la Rivière au Renard peuvent nous faire parvenir des télégrammes.
Qu'est-ce qui empêche ces steamers de traverser le golfe ? Ce sont certainement des champs de glace, et non pas des banquises, parce qu'on ne rencontre pas de ces dernières au sud de l'Ile d'Anticosti.
Il est donc probable que ces steamers sont pris dans les glaces, qu'ils ne peuvent, en aucune sorte, en sortir, jusqu'à ce que le dégel, un vent favorable ou des ras de marée, aient fait disperser la glace de manière à leur ouvrir un passage.
Quant à leur sûreté, si les capitaines de ces steamers ont pris les précautions ordinaires, je n'éprouve aucun sujet de crainte, car ainsi couverte par les glaces, la mer est aussi paisible que les eaux d'un étang.
Je m'appuie, pour établir la véracité de ce que j'avance, moins sur les observations que j'ai faites, lorsque je fus entouré par les glaces à bord du Napoléon ///, près des Iles de la Madeleine, et en traversant le détroit de Belle-Ile, que sur les informa* tions recueilliesde la^ bouche des capitaines des ^Iles de la Ma-
deleine, de la Pointe des Esquimaux et du côté nord de Natasquan, qui se livrent à la chasse du loup-marin dans les glaces et avec lesquels j'ai eu l'occasion de faire connaissance.
Je me suis très-souvent rencontré avec eux, depuis bientôt 23 ans et je me suis toujours intéressé à recueillir tous les renseignements et toutes les informations possibles au sujet du mouvement de la glace clans le golfe, en automne, en hiver et au printemps.
Nous savons comment ces hardis pécheurs quittent leurs ports respectifs au mois de mars, avec des goélettes de 25 à 60 tonneaux (dont quelques-unes sont vieilles et peu solides! et sillonnent le golfe en tous sens, à travers les glaces, en quête de loups-marins. Chose remarquable, il est bien rare qu'il leur arrive des accidents. Mais il faut dire pourtant que souvent ils sont en traîné? avec elles pendant des semaines entières et sont alors dans l'impossibilité de se mouvoir en aucune sorte. C'est de cette population de hardis marins qu'il faudrait s'enquérir pour savoir si la navigation du golfe, considérée comme entreprise commerciale, est possible.
Maintenant j'aborde le point important de ma correspondance,; j'ai dit qu'il était impossible, dans l'état présent des choses, de recevoir aucune nouvelle des steamers transatlantiques, avant qu'ils eussent traversé le golfe et fussent arrivés à proximité du Cap-Rosier, ou de la Rivière-au-Renard. Mais il pourrait en être autrement pour l'avantage du pays. Nous avons presqu'au milieu du golfe, et justement située en face de sa principale entrée, ce que j'appellerai nue guérite, où se trouvent toujours de vigilantes sentinelles: Ces sentinelles ont vu les steamers en question, peut-être les voient-ils à V instant où j'écris. Ils savent en quel état sont les glaces qui les environnent et qui les captivent. Ils savent s'il y a moyen de leur porter secours. De cet endroit ils voient la glace se former dans le golfe et se mouvoir en tous sens. Ils savent quand elles commencent à disparaître ou quand un steamer peut traverser le golfe sans danger.
Et ces renseignements que des milliers d'intéressés, tant de ce côté que sur l'autre rive de l'Atlantique, voudraient posséder, ces renseignements qui sont d'une importance capitale pour nous. elles ne peuvent pas nous les communiquer. Une infranchissable barrière s'y oppose. Pendant six mois de l'année, toute communication entre ces sentinelles et le continent se trouve interceptée. Cette guérite dont je parle est l'Ile aux Oiseaux, et les sentinelles
C| sont les trois hommes' qui gardent le phare érigé sur ces rochers. Mais ne pourrait-on pas trouver un moyen qui permettrait à ces trois hommes qui se trouvent pour ainsi dire perchés à 140 pieds au-dessus du niveau de la mer, de nous faire part de leurs informations ?
Chaque jour, lorsque le temps n'est chargé d'aucun brouillard, leur regard peut, embrasser une étendue de 15 à 25 milles. Moi même du haut de ces rochers, j'ai embrassé d'un coup d'oeil une distance aussi considérable. De ce poste avancé, l'on peut signaler les neuf-dixième des steamers et la moitié des vaisseaux en desti nation de Québec et de Montréal, d'autant plus que ces Rochers aux Oiseaux se trouvent sur la route suivie par les navires. Eh bien î pour ces observateurs, serait-il possible de nous communiquer les informations si importantes pour notre navigation? Je réponds sans hésitation, oui; j'ai déjà parlé à plusieurs du projet que je suggère, et ce projet se rattache à un système de télégraphie qui, je le crois, devrait-être organisé le long de toutes nos eôtes, et suppléer par là même à de graves lacunes dans notre système de communication par télégraphe.
Ce système est des plus simples et des plus faciles comme chacun pourra s'en convaincre. Mais il ne faut pas se le dissimuler, les entreprises les plus simples, sont souvent celles qu'il est le plus difficile de faire exécuter par le gouvernement.
L'Ile aux Oiseaux, comme je l'ai dit, est située vers le milieu du golfe. Elle se trouve à 17 milles de la pointe est des Isles de la Madeleine, presque dans une direction sud-ouest ; les Tles Madeleines ayant 36 milles de longueur, se trouvent dans la même direction ; et de l'île Amhersjl, Pile la plus méridionale du groupe, à la côte nord de l'Ile du Prince Edouard, il y a seulement 45 milles.
Eh bien! submergeons un cable sous-marin entre l'Ile du Prince Edouard et l'Ile Amherst, faisons traverser les Iles de la Madeleine par une ligne télégraphique, à laquelle les habitants de la localité contribueront pour une large part, j'en suis sûr : réunissons les Iles de la Madeleine à l'Ile des oiseaux par un second câble sous-marin, et vous aurez ces trois vigilantes sentinelles en constante communication avec nous, et avec tout le continent, printemps, été, automne, hiver.
Vous'sauriez, par^ce moyen, quand l'entrée du golfe est pas-
sable pour les steamers, au printemps. Ce projet est d'autant plus facile a mettre à exécution qu'il se trouve partout des rivages favorables au placement d'un câble et le fond de la mer, sur lequel le cable devra reposer, se trouve être d'une moyenne profondeur, et a l'avantage de n'être pas rocailleux.
Avec une telle ligne télégraphique, non seulement nous connaîtrions l'état de la glace dans le golfe, mais nous saurions aussi où sont ces steamers transatlantiques, pour la sûreté desquels l'on craint tant en ce moment, et comment et où l'on pourrait leur porter secours si la chose était nécessaire.
Cette ligne télégraphique ne nous serait pas seulement utile pour cette circonstance, elle serait d'un grand secours à notre marine et à nos pêcheries. De plus, la population si importante des lies de la Madeleine, qui contribue pour beaucoup au com merce et au revenu de la Province, et qui, pendant six mois de l'année, se trouve complètement privée de communications avec le reste du continent, retirerait de grands avantages de cette amélioration. D'ailleurs, elle mérite cette marque d'attention de notre part. Faisons donc enfin, ce qu'à notre place tous les autres pays auraient fait depuis longtemps. Imitons la Norvvége, un pays qui pourtant ne dispose pas de plus de ressources que nous. Non seulement elle a entouré toutes ses côtes maritimes, jusqu'à 71 de latitude nord, à Hammerfest, le port de quelque importance le plus septentrional qui existe, d'une ligne télégraphique, mais cette voie de communication s'étend jusqu'au Cap Nord, dans la Finlande et va aboutir à la mer Blanche.
Non seulement le télégraphe est posé à toutes stations ordi naires ou sémaphoriques bâties sur cette vaste ligne, mais on le trouve encore sur les points les plus avancés de la côte et jusqu'aux fameuses Iles Loffoden, place renommée pour ses pêcheries de morue. Le télégraphe a été établi là dans l'unique but de favoriser cette branche d'industrie.
Ne pouvons-nous pas faire autant que la Norwége ? Nous faisons beaucoup d'améliorations dans ce pays, je l'avoue, mais pour la plupart, ces améliorations sont faites dans l'ouest. Tournons notre attention du côté de l'Est, nous, la véritable population maritime de la Province de Québec ; la richesse est là ! si nous avons le souci de l'aller chercher
«Tai déposé au Bureau de l'Echange une carte télégraphique de la Norwége, qui montre d'un coup d'œil tout le système télégraphique de ce pays.
Me suis-je exprimé clairement ?
Je l'espère.
Mettons nous donc à l'œuvre sans retard, ne perdons pas le temps en discussions bien souvent inutiles dans des essais4de projet dont l'utilité pratique est contestable.
Maintenant disons quelques mots relativement au coût de l'entreprise.
Suivant les données de personnes compétentes, les frais d'installation de cette ligne télégraphique pourraient s'élever à $40, 000, et la promesse d'un subside de 4 à 5,000 piastres pendant un certain nombre d'années, avec l'entente que les «vapeurs du gouvernement aideraient à entretenir la ligne, pourrait, j'en suis sûr, déterminer une compagnie à entreprendre l'exécution de ce projet.
Les profits de la Compagnie du Télégraphe aux Isles de la Madeleine seraient considérables, vu que les marchands, les négociants, les pécheurs auront besoin très souvent, en hiver particulièrement, decommuniquer avec leurs correspondants d'Halifax, de Pictou et de Québec. Les équipages des vaisseaux de pèche, au nombre de 1000 à 1500 venant des provinces maritimes et des Etats-Unis, donneraient, pendant la saison de la navigation, un emploi quotidien aux différentes stations érigées aux Isles de la Madeleine pour l'usage des pêcheries et de la navigation.
Ne perdons pas de vue l'importance des télégraphes maritimes, tant pour ce qui concerne la sûreté des personnes que pour la conservation de la propriété. N'oublions pas que le Delta, l'un des plus beaux steamers, de la valeur de $350,000 y compris sa cargaison, est échoué sur la côte, près de Gap Chatte, et en perdition, et qu'avec un télégraphe maritime, pour quelques piastres de dépêches envoyées à Québec, on lui aurait donné à temps l'assistance nécessaire et le steamer aurait été sauvé.
Je m'appuie sur l'autorité de M. George Davie pour citer un tel fait et j'ai déjà fait connaître comment, si nous avions eu un télégraphe maritime à la Rivière-au Renard? en 1870, la barque Eléonore eût été sauvée.
Le sauvetage d'un seul de ces vaisseaux suffirait à payer plus que le coût de ce télégraphe.