Bicarbonate de soude
Cette solution est isomoléculaire à une solution de 0,665 % de chlorure de sodium.
Ce milieu physiologique à 6,7 ®/oo m’a donné d’excellents résultats, et, avec cette solution, je n’ai pour ainsi dire pas eu de décès parmi les larves opérées. La solution saline était préalablement stérilisée, puis très fortement agitée pendant un quart d’heure au moins avant l’emploi, afin de l’aérer. Faute de prendre cette dernière précaution, on est certain de retrouver le lendemain les larves mortes, asphyxiées.
Les individus opérés étaient tenus séparément dans des cylindres en verre et, 5 à 6 jours après l’opération, le milieu physiologique était remplacé par de l’eau ordinaire. L’observation et l’enregistrement des progrès de la régénération se faisaient tous les trois jours, ces jeunes organismes régénérant avec une vitesse considérable. La patte opérée et la patte témoin furent dessinées, dans la règle, tous les dix jours, quelquefois même à des intervalles de cinq jours seulement. Les dessins furent effectués, comme pour les séries des Tritons adultes, à l’aide de la chambre claire avec un grossissement linéaire de 27 diamètres. Pour rendre les dessins possibles, les larves ont été très légèrement narcotisées à l’éther; je n’ai perdu aucun des individus, malgré ces narcoses répétées, très légères, il est vrai, contrairement à ce que l’on trouve rapporté par beaucoup d’auteurs.
§ 2. Série L /. Opérations sur Salamandra maculosa, a) Pattes antérieures:
Série Lia,, — 5 larves de S, maculosa^ de 25 à 30°^“ de longueur, venant d’être extraites de l’utérus maternel, sont opérées, le mai 1923.
Gomme les conditions opératoires, et consécutivement les résultats, variaient légèrement, je rapporte ici les résultats de cette série sous forme d’un tableau:
Niveaux
d’amputat.
des
deux
pattes
Début d’apparition du bourgeon de Régén.
Ecart entre les deux régénérats
Côté témoin
Côté opéré
Nombre de jours après l’amputation
15 jours
60 jours
45 jours
12 jours
35 jours
23 jours
12 jours
30 jours
18 jours
18 jours
60 jours
42 jours
12 jours
65 jours
53 jours
Les dessins de la fig. 51, qui ont été effectués 35 jours après l’amputation et la suppression de l’innervation, montrent bien l’absence complète de toute régénération des pattes gauches dans trois cas (les individus A, D et E visibles sur la figure). Cependant, les deux autres individus B et G montrent à ce moment, un début de régénération nettement visible du côté gauche. Par contre, la régénération des pattes droites témoins est partout très avancée.
Il résulte de cette série où les amputations avaient été pratiquées à des niveaux comparables à ceux utilisés pour les Tritons adultes que, somme toute, le comportement des larves de Salamandres,
Fig. 51.
Dessins des deux pattes de toutes les larves de la série L 1 a Salamandra maculosa) effectués 35 jours après l’amputation et la résection des nerfs. (Gross. environ X 5,5.)
au point de vue de l’action du système nerveux, est le même que celui des Tritons adultes. On observe un retard minimum de 18 jours dans l’apparition du bourgeon de régénération, puis la régénération du côté opéré devient également manifeste, consécutivement au retour nettement observé de la sensibilité et de la motricité de la patte primitivement paralysée.
b) Pattes postérieures:
2® Série L / p. — 4 larves de Salamandra maculosa^ nées au Laboratoire le jour précédant l’opération, longues respectivement de 25, 28, 29,5 et 30“^^^ sont opérées le septembre 1923. L’extraction des quatre branches du plexus crural est complète^ Les amputations ont porté sur différents niveaux, comme il ressort de la fig. 52.
10 jours après l’amputation, deux individus présentent, du côté témoin, un début douteux de régénération; 17 jours après l’ampu-
Fic. 52.
Dessins des deux pattes des 4 larves de la série L 1 p (S. maculosa) 24 jours après l’amputation et la résection des nerfs. (Gross. environ X 5,5.)
tation, ces deux indmdus montrent des bourgeons de régénération bien formés, qui existent aussi chez les deux autres larves, mais qui y sont plus petits. Du côté opéré, les surfaces d’amputation semblent être cicatrisées et pigmentées. 24 jours après l’opération, les dessins de la fig. 52 montrent, du côté témoin, de larges palettes avec début de différenciation des doigts, tandis que, du côté opéré, tous les individus présentent, en ce moment, des surfaces d’amputation parfaitement planes, recouvertes d’un tissu épithélial normal et pigmenté, comme le reste du corps.
30 jours plus tard — 54 jours après l’amputation — une des larves a présenté du côté opéré un bourgeon de régénération, alors que du côté témoin les pattes étaient régénérées, au point de ne plus pouvoir être distinguées de pattes normales. Les 3 autres individus n’ont été le siège d’aucune régénération, du côté opéré, pendant plus de 4 mois.
Les résultats obtenus avec les larves de Salamandres, opérées dans les mêmes conditions que les Tritons adultes, montrent donc très nettement que la régénération des pattes antérieures et postérieures dépend aussi de leur innervation.
L’apparition du bourgeon de régénération, du côté opéré, ne se fait, en aucun cas, avant un minimum de 35 jours, alors que du côté témoin les pattes présentent déjà, à ce moment, des doigts bien différenciés. L’écart dans l’apparition des deux bourgeons de régénération des mêmes individus est de 18 à 53 jours. 3 individus sur 9 n’ont présenté aucune régénération du côté opéré.
Etant donné l’impossibilité de préciser avec une exactitude suffisante le niveau de section des branches du plexus, il ne peut être question ici de rechercher les relations existant entre la valeur du retard de la patte opérée et la distance entre le niveau de section des nerfs et celui d’amputation.
§ 3. Série L IL Opérations sur larges de Tritons,
a) Pattes antérieures:
Le matériel utilisé ici est indifféremment constitué par des larves de T, cristatus ou T. alpestris\ toutefois il con\ient de dire que, pour une même grandeur (dépassant 20 une larve de
Triton cristatus est beaucoup plus jeune qu’une larve de T, alpestris, les premiers présentant une croissance initiale beaucoup plus forte que les seconds.
O. SGHOTTÉ
3® Série L II — 6 larves de T. cristatus de 24 à 28,5 et 10 larves de T, alpestris de 22 à 30 ““ ont été opérées les 12 et 13 juillet 1923.
Quelques individus ont dû être réamputés, 3 ou 4 jours après l’opération, par suite du développement de moisissures sur le moignon.
Fig. 53.
Dessins des pattes de 5 premiers individus de la série LU a. D® rangée: 12 jours après l’opération; 2“^® rangée: 33 jours après l’opération. (Gross. lin. environ x 5,5.)
La vitesse de régénération est extraordinairement grande chez les individus de cette série. 4 à 5 jours après l’amputation, le bourgeon de régénération est déjà macroscopiquement visible du côté témoin. 5 jours plus tard, les palettes montrent des sillons, indicateurs des futurs doigts; 15 jours après l’amputation, les doigts sont individualisés; 5 jours plus tard encore, la régénération peut être considérée comme virtuellement terminée.
Les dessins des fig. 53 et 54 (rangées impaires), effectués 11 ou 12 jours après l’amputation, rendent visibles cette rapidité dans la régénération des pattes témoins. Une comparaison avec les figures du premier et du troisième chapitres de ce travail (séries A et B) montrera que ces régénérats de 10 à 12 jours correspondent à des formations de 2 mois environ, chez les Tritons adultes.
Dessins des deux pattes de 10 larves de la série L II a. 1^® et 3°^® rangées: 12 jours après l’opération; 2°^® et 4°^® rangées: 33 jours après l’amputation et la suppression de l’innervation. (Gross. environ x 5,5).
Rev. Suisse de Zool, T. 33, 1926.
O. SCHOTTÉ
Ces mêmes figures montrent aussi qu’aucune régénération, macroscopiquement visible, n’est décelable du côté opéré, les surfaces d’amputation étant en ce moment à peu près planes, contrairement à ce qui avait été observé par Rubin sur des Axolotls de 12 à 30 cm. Dans quelques cas, si l’on y regarde de plus près, on voit bien, à la loupe,Sou 4 jours après l’amputation, un petit monticule blanc ressemblant à un bourgeon de régénération, mais plus tard ce monticule semble se réduire et aboutit ainsi à une surface d’amputation plane.
20 à 25 jours après l’amputation, les bourgeons de régénération apparurent également, du côté opéré, chez tous les individus. Les rangées paires des mêmes fig. 53 et 54 montrent des dessins faits 33 jours après l’amputation et d’après lesquels on voit, du côté opéré, un stade de régénération identique à celui qui s’observait, 20 jours auparavant, du côté témoin. Il y a, dans l’ensemble de ces 14 individus, un écart dans l’apparition du bourgeon de régénération allant de 20 à 25 jours.
Deux larves de T, alpestris eurent, cependant, un comportement aberrant. Ces individus avaient été opérés suivant la même méthode que tous les autres, mais, pendant la mise à nu du plexus, l’artère sous-clavière fut atteinte et une violente hémorragie empêcha la continuation de l’opération. Ces individus régénérèrent des deux côtés (voir fig. 53 A et fig. 54 F) avec la même vitesse, bien que la guérison de la blessure ait nécessité plus d’une semaine. Il m’a semblé utile de rapporter ces deux cas — qui sont en somme des expériences témoins — pour démontrer à nouveau l’impossibilité d’une influence sérieuse du traumatisme opératoire sur la régénération, même chez des organismes aussi délicats que le sont des larves de 23 et 25
Il résulte des 14 cas, où l’opération avait réussi, que toujours, chez les larves de Tritons de 22 à 30 on observe, du côté opéré, une absence du pouvoir régénérateur pendant un minimum de 20 jours. A ce moment, les pattes témoins présentent des régénérats âgés de 15 jours au moins. L’apparition du bourgeon de régénération se faisant normalement déjà 5 jours après l’opération, l’écart dans le début manifeste du pouvoir régénérateur est de 15 à 20 jours.
Le comportement exceptionnel des deux individus ayant subi les mêmes interventions opératoires, mais sans section certaine
du plexus, démontre une fois de plus l’inexactitude de la théorie de Goldfarb, même si l’on cherche à l’appliquer à ces très jeunes organismes.
b) Pattes postérieures:
4^ Série L II p. — Ablation du plexus crural et amputations bilatérales chez 10 larves de T, alpestris, de 20 à 26 le 31 août et le l®^' septembre 1923.
5 jours après l’amputation, rien n’est encore visible des deux côtés, chez tous les individus; 3 jours après, cependant, toutes les pattes témoins présentent des bourgeons de régénération parfaitement nets. 15 jours après l’amputation, les pattes témoins sont déjà au stade «palette», avec ou sans indications des futurs doigts.
Fig. 55.
Dessins des deux pattes de toutes les larves de la série LIIp (T. alpestris), 23 jours après l’amputation et la suppression de l’innervation. (Gross. linéaire environ x 5,5.)
Les dessins de la fig. 55 montrent l’état comparatif des deux pattes, 23 jours après l’amputation, et il en ressort qu’aucun des individus n’est encore, en ce moment, le siège de la moindre régénération macroscopiquement décélable du côté opéré, tandis que,
O. SCHOTTÉ
du côté témoin, les doigts sont toujours très bien différenciés, parfois même parfaitement individualisés.
Un mois après l’opération, un seul individu présente, du côté opéré, un bourgeon de régénération; 5 jours plus tard, 2 autres individus montrent le même stade du même côté; encore 5 jours plus tard — 40 jours après l’amputation — 9 individus sur 10 régénèrent, le dixième n’ayant montré aucune régénération du côté opéré jusqu’à sa mort, survenue deux mois et demi après l’opération.
Il résulte de cette série que toutes les larves de Tritons de 20 à 26 dont le plexus crural avait été réséqué, montrent, sans exception, une absence temporaire de régénération pendant 35 à 40 jours en moyenne, sauf pour un individu, où cette durée ne fut que de 30 jours. La régénération visible apparaissant, à cette époque, pour les pattes postérieures témoins, 8 jours après l’amputation, l’écart minimum dans l’apparition du pouvoir régénérateur est ainsi de 27 à 32 jours en moyenne, exceptionnellement de 22.
Un individu sur 10 n’a présenté aucune régénération jusqu’à sa mort (75 jours après l’amputation).
§ 4. Conclusion.
1® Chez les larves d’Urodèles ayant au moins 20*^”^, comme chez les Tritons adultes, la suppression complète de l’innervation, par section des nerfs, inhibe la régénération des pattes antérieures et postérieures (33 cas).
2^ Cette inhibition de la régénération des pattes est temporaire dans l’immense majorité des cas (29 sur 33), et l’on assiste alors à la reprise d’une régénération tardive. Celle-ci débute, pour les larves des Tritons, en été, déjà 20 à 25 jours après l’amputation (pattes antérieures), en automne, 35 à 40 jours après l’amputation (pattes postérieures). Dans le cas des larves de Salarnandra maculosa^ cette reprise de la régénération s’est faite 33 à 65 jours après l’amputation, pour les pattes antérieures, et au bout de 54 jours, pour les pattes postérieures.
3^ Deux cas, où il avait été infligé involontairement un traumatisme du côté opéré encore plus grave que normalement (section de l’artère, mais vraisemblablement sans destruction du plexus) et dans lesquels la régénération avait été simultanée avec celle du
côté témoin, prouvent que les retards observés ne sauraient être attribués à une simple action du traumatisme.
4® La régénération tardive des pattes opérées, débutant après que les pattes témoins ont déjà formé des régénérats avec doigts différenciés, coïncide avec le retour de la motricité et de la sensibilité.
50 La parfaite similitude des résultats observés avec ceux précédemment constatés chez les Tritons adultes montre que les larves d’Urodèles se comportent exactement comme les Tritons adultes, en ce qui concerne la relation existant entre le système nerveux et la régénération des membres-
6® La rareté relative des cas d’absence complète de régénération (4 cas seulement sur 33) ne pourra être discutée que lorsque nous aurons examiné de plus près ces mêmes faits chez les Tritons adultes.
Il ressort des résultats obtenus que le fossé maintenu entre la régénération à l’état larvaire et ce phénomène à l’état adulte est artificiel, le comportement des larves, au point de vue de leur déterminisme fonctionnel, étant identique à celui des adultes.
W. Roux avait séparé les étapes du développement des organismes en deux périodes: a) une période larvaire à fonctionnement cellulaire indépendant du système nerveux et b) une période adulte où le système nerveux règle les échanges et le fonctionnement général. Dans l’esprit de mes devanciers et d’un auteur critique récent (Anders), les larves d’Urodèles de 30°^°^ appartiendraient à la première catégorie. D’après ce qui précède, nous pouvons conclure, au contraire, que les larves d’Urodèles de 20 à 30^^ se trouvent déjà dans la deuxième période de différenciation fonctionnelle.
51 la théorie de W. Roux est exacte, il faudra probablement distinguer entre:
a) Une période embryonnaire à corrélations fonctionnelles plus lâches, où très probablement la régénération se ferait sans le concours du système nerveux;
b) Une période larvaire à différenciation fonctionnelle plus accusée qui correspondrait à la deuxième période de W. Roux, où la régénération serait déjà dépendante du système nerveux.
O. SCHOTTÉ