PREMIERE PARTIE, CHAPITRE III, SECTION I
prouver cette réforme complète : comment démontrer par des chiffres la pureté de l'ànie, la délicatesse des sentiments et l'innocence des intentions? La société, impuissante pour opérer cette régénération radicale, est aussi sans pouvoir pour la constater quand elle existe. C'est dans l'un et dans l'autre cas une affaire de for intérieur: dans le premier cas. Dieu seul peut agir; dans le second, Dieu seul peut juger. Cependant, celui qui, sur la terre, est le ministre de Dieu, a quelquefois aussi le privilège de lire dans la conscience; et c'est ainsi que les deux ecclésiastiques dont nous parlions tout à l'heure croient connaître la moralité des prisonniers et ce qui se passe au fond de leurs âmes. Ils sont sans doute mieux placés que tous autres pour obtenir la confiance de ces malheureux, et nous sommes persuadés que souvent ils reçoivent des aveux désintéressés et des repentirs sincères. Mais aussi combien ils risquent d'être trompés par des protestations hypocrites! Le condamné, quel que soit son crime, espère toujours être gracié. Cet espoir existe surtout dans les prisons des États-Unis, où pendant longtemps on a poussé jusqu'à l'abus l'usage des grâces (1). Le criminel est donc intéressé à témoigner au chapelain , qui seul entretient avec lui des communications morales, un profond remords de son crime et un vif désir de revenir à la vertu. Quand ces sentiments ne seraient pas sincères, il ne les exprimerait pas moins. D'un autre côté, l'homme de bien qui consacre toute son existence à la poursuite d'un but honorable est luimême sous l'influence d'une passion qui doit engendrer des erreurs. Comme il désire avec ardeur la réforme des criminels, il y croit facilement. Faut-il accuser sa crédulité? Non, car les succès dans lesquels il a confiance l'encouragent à en tenter de nouveaux; les illusions de cette nature ne deviendraient fâcheuses que si, sur la foi de semblables régénéra^ tions, on multipliait les grâces. Car ce serait encourager l'hypocrisie, et l'on verrait bientôt les criminels se réformer par calcul (2). Nous devons dire qu'en général ce danger paraît vivement senti, et que les grâces deviennent de plus en
(4) Voyez Notes statistiques, n" 16. Nous y expliquons les causes diverses qui ont, aux Etats-Unis, amené l'abus du droit de grâce.
(2] M. Smith lui-même nous disait qu'il se tenait en g»rde contre les démonstrations extérieures de repentir : il ajoutait qu'à ses yeux la meilleure preuve de sincérité d'un détenu était qu'il ne désirât pas quitter la prison.
plus rares : si le vœu de l'opinion publique était complètement satisfait, les gouverneurs n'useraient de leur droit de grâce qu'en faveur des condamnés dont la culpabilité est devenue douteuse par suite de circonstances postérieures au jugement. Cependant nous devons ajouter aussi que l'inconvénient d'un trop grand nombre de grâces accordées aux condamnés n'est pas encore entièrement évité; et à Auburn, sur le nombre total des grâces, il y en a un tiers qui se donne sur la présomption de la réforme.
En résumé sur ce point, nous le dirons hautement, si le système pénitentiaire ne pouvait pas se proposer d'autre fin que la réforme radicale dont nous venons de parler, le législateur devrait peut-être abandonner ce système; non que le but ne soit admirable à poursuivre, mais parce qu'il est trop rarement atteint. La réforme morale d'un seul individu, qui est une grande chose pour l'homme religieux, est peu pour l'homme politique; ou, pour mieux dire, une institution n'est politique que si elle est faite dans l'intérêt de la masse; elle perd ce caractère, si elle ne profite qu'à un petit nombre.
Mais s'il est vrai que la réforme radicale de l'homme dépravé ne soit qu'un accident du système pénitentiaire , au lieu d'en être une conséquence rationnelle , il est également certain qu'il est une réforme d'un autre genre, moins profonde que la première, mais cependant utile pour la société, et que le système dont il s'agit semble devoir produire naturellement.
Ainsi nous ne doutons pas que les habitudes d'ordre auxquelles est soumis le détenu pendant plusieurs années n'influent beaucoup sur sa conduite morale lors de sa rentrée dans la société.
La nécessité du travail, qui dompte son penchant à l'oisiveté; l'obligation du silence, qui le fait réfléchir; l'isolement, qui le met seul en présence de son crime et de sa peine; l'instruction religieuse, qui l'éclairé et le console; l'obéissance de chaque instant à des règles inflexibles; la régularité d'un vie uniforme; en un mot, toutes les circonstances qui accompagnent ce régime sévère, sont de nature à produire sur son esprit une impression profonde.
Peut-être en sortant de prison n'est-il pas un honnête homme, mais il a contracté des habitudes honnêtes. 11 était