DEUXIEME PARTIE, CHAPITRE II
de leurs passions ou le tourbillon diimonde les avait étourdis et égarés : on les isole, et on les ramène ainsi h la réflexion. Leurs communications avec des méchants les avaient pervertis : on les condamne au silence. L'oisiveté les avait dépravés : on les fait travailler. La misère les avait conduits au crime: on leur apprend une profession. Ils ont violé les lois du pays : on leui' inflige une peine. Leur vie est protégée, leur corps sein et sauf; mais rien n'égale leur souff'rance morale. Ils sont malheureux ; ils méritent de l'être: devenus meilleurs, ils seront heureux dans la société dont ils respecteront les lois. Yoilà tout le système des pénitenciers d'Amérique.
Mais, dit-on, ce système, essayé en Europe, n'y a point réussi ; et, pour le prouver, on cite l'exemple de Genève et de Lausanne, où des prisons pénitentiaires ont été établies à grands frais, sans produire les résultats qu'on en attendait pour la réforme des condamnés.
Nous pensons que l'exemple de ce qu'a fait la Suisse ne saurait, sous aucun rapport, influer sur ce que la France pourrait faire à cet égard. En effet, on est, pour la construction des prisons de Suisse, tombé dans l'écueil qui n'a pas toujours été évité aux États-Unis, c'est-à-dire dans la manie d'élever des monuments d'architecture, au lieu de construire simplement des établissements utiles : la dépense des pénitenciers de la Suisse ne doit donc en aucune façon être prise pour base de ce que pourraient coûter en France des prisons de même nature. D'un autre côté , si le régime de ces pénitenciers n'a point été efficace sous le rapport de la réforme des détenus, il ne faut point s'en prendre au système des États-Unis : c'est une erreur de croire que la discipline des prisons de Genève et de Lausanne soit la même que celle des pénitenciers d'Amérique. Le seul point commun entre les prisons des deux pays est que dans l'un et dans l'autre les détenus passent la nuit dans des cellules solitaires. Mais ce qui établit dans le système pénitentiaire des deux peuples une différence capitale, c'est qu'aux États-Unis la discipline repose essentiellement sur l'isolement et le silence, tandis qu'en Suisse les rapports des détenus entre eux, pendant le jour, ne sont point prohibés.
Il est certain que la liberté des communications, accordée aux prisonniers, dénature entièrement le système américain,
184 DU SYSTÈME PÉMTENTIAIRE.
OU, pour mieux dire, fait naître un système nouveau qui n'a aucune ressemblance avec ce dernier.
Quant à nous, autant nous sommes portés à croire que le système fondé sur l'isolement et le silence est favorable à la réforme des criminels, autant nous sommes enclins à penser que la réforme des condamnés qui communiquent ensemble est impossible.
Il nous semble donc qu'abstractivement parlant, le système pénitentiaire des États-Unis, dont la supériorité sur tout autre régime de prisons nous paraît incontestable, se présente à la France avec toutes les conditions de succès que peut offrir une théorie dont les premières expériences ont réussi. En émettant cette opinion, nous ne nous aveuglons point sur les obstacles que ce système aurait à vaincre pour s'établir parmi nous.
Les obstacles sont dans les choses, dans les mœurs et dans les lois.
Le premier de tous, c'est l'existence d'un autre ordre de choses, établi sur une base différente et sur des principes diamétralement opposés. Le système américain a pour fondement la séparation des prisonniers, et, par cette raison, il y a dans chaque pénitencier autant de cellules que de condamnés. En France, au contraire, le système cellulaire, établi d'une manière générale, est inconnu, et dans toutes nos prisons la plupart des détenus sont confondus pendant la nuit dans des dortoirs communs. Ce point suffit pour rendre impraticable chez nous, quant à présent, un système qui repose tout entier sur l'isolement des criminels. Il faudrait donc, pour que ce système fût mis à exécution, que de nouvelles prisons fussent construites sur le modèle des pénitenciers modernes; mais ici se présente une grave difficulté, celle qui résulte des frais de première construction.
Nous sommes loin de croire que la dépertse occasionée par cet objet fût aussi considérable qu'on se le figure généralement. Ceux qui voient à Paris une prison-modèle , destinée à quatre cents condamnés, coûter 4,000,000 fr. (1), en concluent avec une sorte de raison que, pour loger, suivant le même système, 32,000 détenus, il foudrait dépenser 320,000,000 fr., c'est-a-dire 10,000 fr. pour chaque détenu.
(1) La prison de la rue de La RoqueUe, près du cimetière du Père-Lachnise.