TROISIEME PARTIE, CHAPITRE I
nul ne pourra être puni pour une faute non prévue soit par les lois de Dieu, soit par celles du pays, ou par les lois de l'établissement. Voilà le premier des principes en matière criminelle, proclamé dans la maison de refuge. Le règlement contient aussi le principe suivant :
« Comme il est hors du pouvoir de l'homme de punir le « manque de respect envers la Divinité , on se bornera à iii- « terdire à celui qui s'en sera rendu coupable toute partici- « pation aux offices religieux, abandonnant ainsi le criminel « à la justice de Dieu, qui l'attend dans l'avenir. »
Dans la maison de refuge de Boston, l'enfant éloigné dos offices religieux encourt, aux yeux de ses camarades et dans sa propre opinion, le plus terrible de tous les châtiments.
Il est dit ailleurs que les enfants ne seront point admis à dénoncer les fautes les uns des autres ; et dans l'article qui suit, on ajoute que nul ne sera puni pour une faute sincèrement avouée. Nous connaissons en France des établissements publics où la dénonciation est encouragée, et où elle est exercée par les bons sujets de la maison.
Il existe aussi à Boston un registre des moralités, où chacun figure avec ses notes bonnes ou mauvaises : mais ce qui distingue ce registre de celui qui se trouve dans les autres maisons de refuge, c'est qu'à Boston chaque enfant donne lui-môme les notes qui le concernent. Tous les soirs les jeunes détenus sont successivement interrogés; chacun est appelé à juger de sa conduite de la journée : et c'est sur sa déclaration que la note qui l'intéresse est écrite. L'expérience apprend qu'il se juge toujours plus sévèrement lui-même qu'il ne serait jugé par les autres. Aussi se trouve-t-on souvent dans la nécessité de réformer la sévérité, l'injustice môme de la sentence.
Lorsque les difficultés se présentent sur le classement des moralités, ou lorsque quelques jeunes détenus ont commis des infractions à la discipline, il y a lieu à jugement. Douze jurés pris parmi les enfants de l'établissement sont réunis, et ils prononcent, soit la condamnation, soit l'absolution de l'accusé.
Chaque fois qu'il y a lieu d'élire parmi eux un magistrat ou un moniteur, la communauté s'assemble, procède aux élections, et le candidat qui obtient la majorité des suffrages est proclamé par le président. Rien n'est plus grave que la
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manière dont exercent leurs fonctions ces électeurs et ces jurés de dix ans.
On nous pardonnera d'être entrés dans le développement de ce système, et d'en avoir signalé les moindres détails. Nous n'avons pas besoin dédire que nous ne prenons pasau sérieux ces enfants citoyens. Mais nous avons cru devoir analyser un système remarquable par son originalité. Il y a d'ailleurs dans ces jeux politiques, qui s'accordent si bien avec les institutions du pays, plus de profondeur qu'on ne pense. Peutêtre ces impressions d'enfance et cet usage précoce de la liberté contribueront-ils plus tard à rendre les jeunes délinquants plus obéissants aux lois. Et sans nous préoccuper de ce résultat politique, un tel système est au moins puissant comme moyen d'éducation morale.
On conçoit en effet le ressort dont sont capables ces jeunes âmes dans lesquelles on fait vibrer tous les sentiments propres à les élever au-dessus d'eux-mêmes.
La disciplineacependant d'autresarmes dont elle fait usage lorsque les moyens moraux que nous venons d'indiquer ont été insuffisants.
Les enfants dont la conduite est bonne jouissent de grands privilèges.
Ils participent seuls aux élections, et sont seuls éligibles ; la voix de ceux qui appartiennent à la première classe compte même pour deux : espèce de double vote dont les autres ne sauraient être jaloux, parce qu'il dépend d'eux d'obtenir la même faveur. Les bons sont dépositaires des clefs les plus importantes de la maison ; ils sortent librement de l'établissement, et quittent leurs places dans les lieux de réunion, sans avoir besoin de permission ; ils sont crus sur parole, eu toutes occasions, et on célèbre le jour de leur naissance. Tous les bons ne jouissent pas de ces privilèges; mais quiconque appartient à une bonne classe a droit à quelqu'une de ces prérogatives.
Les peines imposées à la classe des mauvais sont :
La privation du droit électoral, du droit d'éligibilité; de plus, ils ne peuvent entrer chez le surintendant, ni lui parler sans sa permission, et il leur est défendu de causer avec les autres jeunes détenus; enfin, lorsque cela est nécessaire, on inflige au délinquant une peine qui l'affecte matériellement. Tantôt on lui fait porter des menottes; tantôt on lui met un
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bandeau sur les yeux; ou, enfin, on le renferme dans une cellule solitaire.
Tel est le système de la maison de refuge de Boston (1).
Celui des établissements de New-York et de Philadelphie, quoique infiniment moins remarquable, est peut-être meilleur : non que la maison de refuge de Boston ne nous paraisse admirablement dirigée et supérieure aux deux autres; mais son succès nous semble bien moins un effet du système luimême que de l'homme distingué qui le met en pratique.
Nous avons déjà dit que la confusion des enfants pendant la nuit est le vice grave de cette maison de refuge : le système qui y est établi repose d'ailleurs sur une théorie élevée qui risquerait de n'être pas toujours parfaitement comprise ; et sa mise en vigueur entraînerait de grands embarras, si le surintendant ne trouvait dans son esprit d'immenses ressources pour en triompher.
A New-York et à Philadelphie, au contraire, la théorie est simple. L'isolement de nuit, la classification de jour, le travail, l'instruction, tout dans un tel ordre de choses se conçoit et s'exécute facilement ; il ne faut ni un génie profond pour inventer ce système, ni un tour de force continuel pour le maintenir.
En résumé, sur ce point, la discipline de Boston appartient à un ordre d'idées bien plus élevé que celle de New-Y'ork et de Philadelphie; mais elle est d'une pratique difficile.
Le système de ces derniers établissements, fondé sur une théorie plus simple, a le mérite d'être à la portée de tout le monde. Il est possible de trouver des surintendants qui conviennent au système de Philadelphie; mais on ne doit point espérer de rencontrer des hommes tels que M. Wells.
Malgré la différence bien marquée qui distingue les deux systèmes, dont l'un ne peut être pratiqué que par des esprits supérieurs, tandis que l'autre est au niveau des intelligences ordinaires, reconnaissons, en terminant, que, dans l'un et l'autre cas, le succès des maisons de refuge dépend essentiellement du surintendant. C'est lui qui met en action les principes sur lesquels le système repose, et il doit, pour y parvenir, réunir dans sa personne un grand nombre de qualités dont l'assemblage est aussi nécessaire que rare.
(1) V. la traduction que nous donnons de ce règlement, à la fin du volume.
Si Ton voulait le modèle d'un surintendant pour les maisons de refuge, on ne pourrait peut-être en trouver un meilleur que celui qui est oifert par MM. Wells et Hart, qui sont à la tête des maisons de Boston et de New- York. Un zèle constant et une vigilance infatigable sont leurs moindres qualités ; à un esprit distingué ils joignent un caractère égal, dont la fermeté n'exclut point l'indulgence. Ils ont foi dans les principes religieux qu'ils enseignent, et confiance dans leurs efforts. Doués d'une sensibilité profonde, ils obtiennent encore plus des enfants en touchant leurs cœurs qu'en s'adressantà leurs intelligences. Enfin, ils considèrent chaque jeune délinquant comme leur enfant; ce n'est pas un métier qu'ils font, c'est un devoir qu'ils sont heureux de remplir.
Nous avons vu comment le jeune détenu entre au refuge, et à quel régime il est soumis.
Examinons maintenant quelles causes l'en font sortir, et tâchons de le suivre jusque dans la société où il va rentrer.
Le principe posé plus haut, que le détenu dans la maison de refuge ne subit point une peine, va retrouver ici son application. Comme il n'a été envoyé au refuge que dans son intérêt, on l'en fait sortir dès que son intérêt l'exige.
Lors donc qu'il a appris une profession, lorsque pendant une ou plusieurs années il a acquis des habitudes morales et laborieuses, on pense qu'il peut être devenu un membre utile de la société ; toutefois, on ne le met pas en liberté purement et simplement ; car, que deviendrait-il dans le monde, seul, sans appui, inconnu de tous? Il se trouverait exactement dans la situation où il était avant d'entrer dans la maison de refuge. On évite cet écueil funeste : le surintendant attend, pourle faire sortir de l'établissement, une occasion de le mettre en apprentissage chez quelque artisan, ou de le placer en qualité de domestique dans quelque famille honnête ; il évite de l'envoyer dans une ville, où il retrouverait de mauvaises habitudes et des compagnons de ses premiers désordres; et toutes les fois qu'il en a l'occasion, il préfère lui donner de l'emploi chez les cultivateurs.
Dans le moment où il quitte l'établissement, on lui remet un écrit dont le style est touchant et qui renferme des avis pour sa conduite à venir ; on y joint le don d'une Bible.
En général, on a reconnu l'inconvénient de rendre les jeunes détenus à la liberté, avant qu'une année au moins de se-