V. 5e Rapport de la Société des prisons de Boston, p
En 1820, on fit dans le New-Jersey une loi qui autorisait les cours de justice à prononcer, dans les cas d'incendie, de meurtre, de viol, de blasphème, de parjure, de vol avec etfraction ou avec violence, de faux, etc., contre les coupables, la peine de l'emprisonnement solitaire dans une cellule pour un temps qui ne pourrait excéder le quart de celui auquel ils auraient pu être condamnés à l'emprisonnement avec travail. Voyez Lettre de M. Soutliard du New- Jersey, du 27 décembre 1831.
NOTES .VI,l*llAlU:ii(jLES. 253
{b) Ce fut le 2 avril 1821 que la législature de New-York prit un arrêté par lequel les directeurs d'Auburn étaient chargés de choisir une classe de condamnés composée des criminels les plus endurcis, et de les renfermer jour et nuit, sans la moindre interruption, dans leurs cellules solitaires, où il ne leur était pas permis de travailler. Le 25 décembre 1821, un nombre suffisant de cellules étant complété, on choisit quatre-vingts condamnés qu'on plaça dans les cellules. Voyez rapport de Gershom Powers , surintendant d'Auburn en 1828, page 80, et note manuscrite d'Elam Lynds, qui nous l'a remise lui-même.
Cet arrêté de la législature fut pris sur le rapport d'une commission d'enquête dont était membre M. J. Spencer de Canandagua , l'un des criminalistes les plus distingués de l'État de New- York :
« Les détenus , disait-il dans son rapport , devraient être classés « selon leur moralité ; les scélérats endurcis au crime seraient sou- « mis à un emprisonnement solitaire non interrompu,- ceux qui « viennent après dans l'échelle du crime seraient une partie du
< temps soumis à la même peine ; et pendant le reste de leur dé- € tention ils auraient la permission de travailler ; les moins crimi-
< nels et les moins dépravés auraient la faculté de travailler tout le « jour. > Voyez le Rapporta la législature, de l'année 1821.
(c) C'était pendant l'année 1822 , celle qui suivit immédiatement l'expérience des cellules solitaires sans travail. Voici comment M. G. Powers , le directeur d'Auburn , raconte ce qui arriva dans cette circonstance :
« Pendant l'année 1822, dit-il, il y a eu, terme moyen, deux cent
< vingt détenus dans la prison; d'après le rapport du médecin aux « inspecteurs, il paraît que le nombre des malades à l'hôpital cha- « que jour a été, terme moyen , sept ou huit. Il y a eu dix morts , « dont sept ont été causées par la phthisie pulmonaire; et sur ces « sept, cinq appartenaient aux cellules solitaires. Le médecin parle « dans son rapport de malades sortant des cellules et arrivant à « l'hôpilal avec la respiration gênée et des douleurs dans la poi-
< trine. »
Voici dans quels termes conclut le médecin dont parle ici M. Gershom Powers :
« Il est désormais reconnu que la vie sédentaire , quelles que « soient les circonstances qui l'accompagnent , a pour effet d'affai- * blir le corps , et par conséquent le dispose à la maladie ; cet effet « se peut remarquer dans les écoles comme dans les prisons, et par-
< tout où l'exercice du corps ne reçoit pas son entier développe- « ment. Si nous passons en revue les causes morales des maladies t humaines, nous en viendrons probablement à reconnaître que la « vie sédentaire dans la prison, qui entraîne avec elle toutes les
< passions débilitantes , telles que la mélancolie , le chagrin , etc.,
554 DU SYSTÈME PJÉXITEXTIAIRE.
« doit hâter singulièrement le progrès de la phthisie pulmonaire. > Voyez Rapport de G. Powers, 1828, page 81. Nous verrons plus tard que le travail , ajouté au régime de la prison , change entièrement les conclusions du médecin.
(d) Cette prison est aujourd'hui dans une sorte d'abandon; les cellules solitaires destinées à recevoir chacune un condamné sont ouvertes à tous les détenus , qui peuvent communiquer entre eux ; nous en avons trouvé soixante-quatre dans la prison ; on n'a gardé du système que ce qu'il avait de vicieux, c'est-à-dire l'absence du travail. Les détenus, à l'exception d'un très petit nombre, sont absolument oisifs, parce qu'on n'a point d'atelier pour les réunir. Malgré les défauts matériels de l'établissement , il nous semble qu'on pourrait en tirer un meilleur parti ; mais l'administration est dégoûtée par la mauvaise disposition des lieux; et le système n'ayant point eu le succès qu'on en attendait, l'attention publique a cessé de se porter sur ce point. Dans un gouvernement où la force et la suite ne sont nulle part, on ne fait bien que les entreprises qui intéressent vivement l'opinion publique, et qui donnent par conséquent de la gloire ou du profit aux individus qui s'en mêlent. Le pénitencier de Philadelphie est dirigé par des hommes d'un grand mérite ; celui de Pittsburg, déjà oublié, ne trouve, pour le conduire, que des agents d'une capacité ordinaire.
(e) La société des prisons de Boston date de l'année 1826. Depuis cette époque jusqu'à ce jour, c'est-à-dire pendant un espace de six années, elle a dépensé 17,498 dollars 19 cents (9*2,740, fr. 40 c), sur lesquels 15,681 dollars (83,111 fr. 31 c.) lui ont été donnés par des personnes charitables. C'est à l'aide de pareilles ressources que ses membres ont pu travailler efficacement à l'œuvre de la réforme des prisons : une des plus grandes richesses de la société consiste dans le zèle de M. L. Dwight, son secrétaire, qu'on voit rechercher avec une ardeur infatigable tous les documents propres à éclairer l'opinion publique ; ne négligeant aucun voyage, quelque pénible qu'il soit, quand il poursuit la vérité, visitant les bonnes comme les mauvaises prisons ; signalant les vices des unes, les avantages des autres ; indiquant les améliorations obtenues et celles qui sont encore à faire. Il travaille sans relâche à l'œuvre de la réforme.
Les rapports publiés sous les auspices de la société sont comme un livre authentique dans lequel sont enregistrés tous les abus et toutes les erreurs du système pénitentiaire, en même temps qu'on y constate toutes les heureuses innovations.
La société de Boston, qui pense que l'instruction religieuse doit être la base de tout système de réforme dans les prisons , a , pendant six années, entretenu de ses propres fonds des ministres du culte dans les prisons d'Auburn , de Singsing , de Wethersfield ,
de Lamberton (New-Jersey) et de Charlestown, près de Boston. Les sommes dépensées par elle pour cet objet se sont élevées à 4,727 dollars 29 cents (25,654 fr. 63 c). V. les six rapports publiés par cette société.
(/) La loi qui prescrit le travail dans les cellules solitaires est du 23 avril 1829. V. section 3 de la loi intitulée « An act to reformthe pénal laivs of this commomcealth. >
Il arrive assez fréquemment , même aux États-Unis , qu'on se méprend sur le véritable caractère du nouveau pénitencier de Philadelphie ; les uns , croyant que cette prison n'est autre que celle de Walnut, jadis lant vantée malgré tous ses vices, en font l'éloge ou la blâment, selon qu'ils la jugent sur sa réputation ou qu'ils en ont une connaissance personnelle; d'autres, informés de l'existence de la prison nouvelle , mais croyant que le travail en est proscrit , conformément à l'intention de ses fondateurs , condamnent cette prison et sa discipline , dans la conviction où ils sont qu'on n'y admet point le travail, qui cependant y est en vigueur.
{g) Il est assez remarquable que la loi pénale et celle qui règle le mode de son exécution , c'est-à-dire le système d'emprisonnement, ne forment qu'un seul contexte. Cette manière de procéder est tout à la fois logique et sage. En effet, toute la sanction d'une peine est dans son exécution. Le jugement qui condamne un criminel n'est qu'un principe, une idée, s'il ne prend par son exécution une forme matérielle. La loi qui règle cette exécution est donc aussi importante que celle qui décrète le principe; voilà pourquoi toutes les lois qui portent la peine d'emprisonnement devraient dire avec soin comment cette peine sera subie. C'est ce qu'a fait la législature de Pennsylvanie.
(Il) Le pénitencier du Massachussetts est organisé depuis 1829 ; celui du Maryland depuis le l^r janvier 1830 ; ceux du Tennessee, du Kentucky, ont été construits à la même époque. La prison du Vermont n'est pas encore entièrement achevée aujourd'hui ; mais elle se poursuit en ce moment, et s'exécute sur le plan d'Auburn. Quant à la prison du Maine, nous la considérons comme étant établie sur le même système, quoique dans le principe elle n'ait eu en vue que l'emprisonnement solitaire sans travail dans des cas spéciaux déterminés par la loi ; il est constant en effet que , depuis quelques années, le nombre des cellules ayant été augmenté et des ateliers ayant été formés pour que les détenus pussent travailler, ce pénitencier, qui avait dans son origine des traits communs avec Pittsburg et Walnut , appartient entièrement aujourd'hui au système d'Auburn.
256 DU SYSTÈME PJLMTEMIAIRK .
(0 Le plan d'une maison de refuge y est déjà adopté, et un comité s'est formé pour en poursuivre l'exécution.
On peut, parmi les mauvaises prisons, citer celle de Laraberton ( New- Jersey ) .
Les enfants et les vieillards y sont confondus. Tous les principes de discipline y sont méconnus ; les détenus et les employés de la prison s'entendent pour violer les règlements. La conversation des prisonniers roule uniquement sur les crimes qu'ils ont commis, sur ceux qu'ils commettront un jour, et sur leurs projets d'évasion. Depuis l'établissement de la prison, mille deux cent six individus y ont été renfermés, dont cent huit se sont évadés. La discipline est vicieuse, mais elle est sévère : on cite dix détenus qui sont morts par suite de châtiments rigoureux. Le travail des prisonniers est improductif et leur entretien est très dispendieux. V. 5"^ Rapport de la Société des prisons de Boston.
(;') On a vu les prisons qui renferment les condamnés pour crimes infectées de la plus grande corruption, et on a porté le remède là où s'est montré le plus grand mal : les maisons d'arrêt, où même le mal existe, mais où il fait moins de ravages, ont été oubliées ; cependant négliger les moins coupables pour ne travailler à la réforme que des grands criminels, c'est comme si, dans un hôpital, on ne s'occupait que des plus iniîrmes, et si, pour guérir des malades peut-être incurables, on laissait dépourvus de soins tous ceux qui pourraient facilement être rendus à la santé. Le vice que nous signalons ici est senti en Amérique par les hommes les plus distingués.
M. Edward Livingston l'attaque avec une grande force dans ses écrits :
« Dans les prisons qui renferment des condamnés, on ne mêle, « dit-il, que des coupables avec des coupables; mais, dans celles « où se trouvent les prévenus arrêtés provisoirement, le crime est « confondu avec l'innocence. »
V. son Introduction au Code disciplinaire des prisons, page 31.
Afin de mieux faire sentir tout l'inconvénient d'un mauvais système d'emprisonnement pour les prévenus , M. Livingston présente le tableau des individus arrêtés, jugés, acquittés ou condamnés à New-York depuis 1822 jusqu'en 1826 inclusivement. Il résulte de ce tableau que les quatre cinquièmes des personnes arrêtées à New-York comme prévenues de crimes ou délits, et jettes comme telles dans une prison en attendant le jour du jugement, sont en définitive reconnues innocentes soit par les magistrats de police, soit par le jury d'accusation (grand jury), ou enfin par le jugement, définitif. (V.ce tableau à la fin du volume.) Nous n'avons rencontré personne qui s'a(lli:eàt plus sincèrement du mauvais état des maisons d'ariêt en Amérique que M. Kiker, le recorder de
\OTES ALniABÉTIOL'ES. 257
la ville de New-Yoïk, magistrat d'un rare mérite et d'une haute vertu, qui joint à beaucoup de connaissances une grande expérience des affaires criminelles.
{k) Aux États-Unis, la tète de la société est toujours en avant dans la voie de la réforme : le reste du corps social, qui compose la masse de la population, suit d'ordinaire le mouvement, mais en se tenant à distance; et quand on veut le mener trop loin, il s'arrête tout court. C'est ainsi que, dans la Pennsylvanie, les quakers n'ont pu parvenir à faire abolir entièrement la peine de mort : son abolition pour le cas d'assassinat répugnait au sens des masses : il en serait de même dans les autres Etats de l'Union, si l'on tentait de la supprimer dans quelques-uns des cas où l'opinion générale la juge nécessaire. Les législateurs des divers Etats ne peuvent faire que ce qui plaît au plus grand nombre : et si, devançant l'opinion publique, ils tentaient des innovations dont le besoin ne fût pas encore senti, ils s'exposeraient non-seulement à perdre la faveur populaire, mais encore à voir leur ouvrage détruit l'année suivante par leurs successeurs.
(/) Il a été quelquefois reproché à l'emprisonnement solitaire de punir inégalement les criminels qui le subissent. Il est bien certain que ce châtiment fait éprouver aux détenus des impressions fort diverses ; il affecte plus vivement l'homme dont l'esprit a été cultivé que l'être brut dont l'intelligence n'a point été développée par l'éducation : la solitude devient plus pénible à mesure que les besoins de sociabilité sont plus grands. Mais cette inégalité dans les effets de la peine n'est point particulière à l'emprisonnement solitaire. Toutes les peines infamantes sont plus cruelles pour l'homme dont la position sociale est élevée que pour celui qui, pour les sublir, sort d'une condition obscure. Le criminel dont l'imagination est ardente et vive souffre plus de quelques heures de détention, même non solitaire, que le condamné dont l'esprit est naturellement tranquille. On a remarqué que l'Indien ne peut supporter longtemps la privation de sa liberté; sera-ce une raison pour abolir l'emprisonnement, de quelque nature qu'il soit, dans toute société où il y a des Indiens.
V. Rapport des commissaires -rédacteurs du Code pénal de Pennsylvanie.
{m) Sans parler des rapports monstrueux que les détenus ont entre eux pendant la nuit, il suffit de dire que l'entretien de deux criminels renfermés dans une prison roule uniquement sur les attentats qu'ils ont commis et sur ceux qu'ils espèrent commettre, lorsqu'ils seront en liberté. Dans de telles conversations, chacun se fait honneur de ses forfaits, et tous se disputent le privilège de
l'infamie. Le moins avancé dans la carrière du crime prête l'oreille aux discours du plus expérimenté ; et le plus corrompu parmi les prisonniers est un type sur lequel se modèlent bientôt toutes les moralités.
Tous ceux qui ont visité les prisons de France reconnaîtront la vérité de ce tableau. M. Louis Dwight, dans les rapports de la Société de Boston, signale une multitude de faits qui prouvent que, dans cette peinture, nous sommes encore au-dessous de la réalité.
Du reste, la contagion des prisons et l'inutilité des classifications sont désormais deux points reconnus aux États-Unis. M. Livingston s'exprime sur ce point dans des termes qui méritent d'être cités.
« Il est devenu manifeste qu'on ne doit espérer aucune réforme « chez les détenus, tant que cette confusion existera. On a essayé « en Angleterre, et même chez nous, de remédier à ce mal par « la classification des condamnés ; mais on a reconnu l'insuffisance « de ce moyen. Pour que le système fût bon, il fallait en venir « à la séparation individuelle de chaque détenu. En effet, alors « même qu'on réduit à deux la classe des individus mis ensemble, « il se trouve toujours que l'un a la puissance de corrompre l'au- « tre ; et s'il arrive par hasard que deux personnes soient arrivées « en môme temps au même degré de dépravation ; si, par un ha- « sard plus grand encore, il y a là un gardien dont le discerne- « ment soit tel qu'il aperçoive cette conformité si difficile à saisir « de deux moralités semblables, leur réunion leur sera encore fu- « neste, car elle augmentera pour chacun d'eux le fonds commun « du crime (the common stock of guilt). > Lettre de Livingston à Roberts Vaux, 1828.
(n) Le système de Baltimore est celui de Genève. Dans cette dernière ville on pense que le silence est si cruel, que l'homme n'a pas le droit de l'imposer à son semblable. En conséquence , on permet aux détenus de causer entre eux. C'en est assez pour qu'il n'y ait plus de système pénitentiaire. Le scrupule des Genevois prend sa source dans un sentiment d'humanité fort louable, mais qui nous semble mal entendu. Pour ne pas causer aux détenus une privation pénible, on leur laisse une liberté funeste ; afin de leur épargner une souffrance morale, on les laisse en proie au plus affreux de tous les maux, la corruption de la prison.
On conteste le droit de la société : eh quoi ! la société a le droit d'enchaîner le coupable dont le bras fut homicide, et elle ne peut étouffer une voix qui ne se fait entendre que pour corrompre ! On parle aussi des droits de l'homme! mais est-ce après l'avoir mis en prison qu'il faut parler de ses droits à la liberté?
(o) Nous avons, pour la visite de ce pénitencier, rencontré toutes les facilités possibles. M. Samuel Wood, le surintendant de la pri-
son, homme d'un rare mérite, avait donné des ordres pour que nous fussions admis à toute heure dans l'établissement , soit qu'il fût présent ou non. Il avait en même temps prescrit à tous les employés de la maison de nous ouvrir toutes les cellules, selon notre fantaisie, et de nous laisser communiquer avec les détenus sans témoin. M. Wood nous disait souvent : « Nous n'avons pas d'autre « intérêt que celui de la vérité. S'il y a quelque chose de vicieux « dans la prison que je dirige, il est important que nous le sa- « chions. »
Nous avons noté avec soin toutes les conversations que nous avons eues avec les détenus. Elles forment, sous le titre d'Enquête sur le pénitencier de Philadelphie, un document intéressant qui fait connaître les impressions successives qu'éprouvent les prisonniers dans la solitude.
"Voyez Enquête sur le pénitencier de Philadelphie, n» 10.
(p) Voici comment s'exprime à ce sujet M. Élam Lynds dans une note qu'il nous a remise lui-même :
« L'obéissance aux lois de la société est tout ce qu'on demande à un bon citoyen. C'est ce qu'il faut apprendre au criminel : et vous le lui enseignerez bieji mieux par la pratique que par la théorie. Si vous renfermez dans une cellule un homme condamné pour crime, vous n'avez aucun contrôle sur sa personne: vous agissez seulement sur son corps. Au lieu de cela, mettez-le au travail, et forcez-le de ftiire tout ce qui lui est ordonné ; vous lui apprenez à obéir, et lui donnez des habitudes laborieuses ; maintenant, je le demande, est-il rien de plus puissant sur nous que la force de l'habitude ? Quand vous aurez donné à un homme des habitudes d'obéissance et de travail, il y a bien peu de chances qu'il devienne jamais un voleur.
« Les criminels détenus dans une solitude absolue, qui demandent à travailler, ne le font pas parce qu'ils aiment le travail , mais parce qu'ils s'ennuient de leur isolement. »
[q] On ne saurait voir la prison de Singsing et le système de travaux qui y est établi sans être frappé d'étonnement et de crainte. Quoique l'ordre soit parfait, on sent qu'il repose sur une byse fi\i,gile : il est dû à un tour de force qui renaît sans cesse, mais qui se doit reproduire chaque jour sous peine de compromettre la discipline tout entière. La sûreté des gardiens est incessamment menacée. En présence de pareils dangers, si habilement mais si difficilement évités, il nous semble impossible de ne pas redouter quelque catastrophe dans l'avenir. Du reste, les périls que courent les employés de la prison sont, quant à présent, une des garanties les plus sûres du maintien de l'ordre : chacun d'eux comprend que la conservation de sa vie en dépend.
260 DU SYSTÈME PÉXITEXTIAIUK.
(r) V. Rapport du juge Powers, de 1828, page 108.
On ne saurait attacher trop d'importance au choix des employés : la discipline établie dans ces pénitenciers ne se soutient que par un zèle constant et une vigilance non interrompue.
Voyez ce que disent sur ce point M. Powers, page 25, rapport de 1828, et M. Barret, dans sa lettre n» 14. Voyez aussi les divers rapports de la Société de Boston.
Cette nécessité d'avoir de bons employés pour surveiller les détenus doit faire éviter une parcimonie mal entendue. En 1829, on a augmenté le salaire des employés de la prison de Baltimore, afin de les conserver ; sans cette augmentation ils se seraient retirés, et eussent été peut-être remplacés par des hommes sans talent et sans moralité. V. Rapport au gouverneur Martin, du 21 décembre 1829.
11 est important d'avoir des employés capables et honnêtes, non-seulement dans l'intérêt de la discipline de la prison , mais encore sous le rapport même de l'économie financière. Jusqu'en 1817,1e pénitencier du Maryland avait été onéreux à l'État; depuis cette époque il a été plus ou moins productif; ce changement subit s'est opéré sans qu'on substituât à l'ancien système un autre régime d'emprisonnement. Il y a eu seulement une meilleure administration due à des employés plus honnêtes et plus intelligents. Voyez brochures de M. Niles, du 22 décembre 1828.
V. aussi ce que disent sur cette question les inspecteurs de la prison d'Auburn, qui, en 1826, demandent l'augmentation du salaire des employés de cette prison. Rapport du 28 janvier 1826, page 3.
{s) Le système des prisons d'Amérique, qui est de rendre le travail des détenus aussi productif que possible, convient parfaitement à ce pays, oii la main-d'œuvre est extrêmement chère, faute de bras.
On ne craint pas, en établissant des manufactures dans les prisons, de compromettre le sort des ouvriers libres. A la vérité, une nation est en général intéressée à ce que la masse des productions s'accroisse toujours, parce que leur prix baisse à mesure que leur quantité augmente; et le consommateur, les payant moins cher, s'enricliit. Néanmoins, dans les pays où l'abondance de la production a réduit la valeur des objets manufacturés à son taux le plus bas, on ne peut accroître le nombre des produits sans mettre en péril l'existence de toute la classe ouvrière. On peut dire que les ])roduits sont à leur prix le plus bas, lorsque le gain de l'ouvrier lui donne tout juste de quoi vivre. Quand le gain de l'ouvrier libre est descendu à ce point, l'établissement de manufactures dans les prisons est bien plus dangereux que !a création de nouvelles manufactures libres. En effet, ce n'est pas seulement une concur-
ronce que les établissomenls particuliers ont à soutenir. Entre les manufactures d'ouvriers libres et celles des prisons, la partie n'est pas égale. La prison manufacture non pour gagner, mais pour diminuer ses charges ; elle baisse en conséquence le prix de ses produits comme il lui plaît, et son existence n'est jamais menacée. Les objets manufacturés éprouveut-ils une dépréciation, l'entrepreneur paie moins cher le travail des détenus, et se fait payer davantage par l'État les frais d'entretien. Au contraire , le manufacturier ordinaire ne se soutient que s'il gagne: les ouvriers qu'il emploie ont besoin de trouver dans leur travail des moyens d'existence ; et si les produits deviennent si modiques qu'il n'y ait profit ni pour l'un ni pour les autres, la manufacture croule.
Lors donc qu'on établit dans les prisons des manufactures, on élève contre toutes les industries libres une concurrence qui devient fatale, si, à raison du prix de la main-d'œuvre, elles se trouvent réduites à l'alternative de cesser leur cours ou de travailler à perte. En résumé sur ce point, les manufactures libres tombent si elles ne gagnent pas, parce qu'elles ont un capital limité; les manufactures des prisons , alimentées par l'État, se maintiennent toujours, soit qu'elles produisent peu ou beaucoup, parce qu'elles ne visent pas tant à gagner qu'à perdre le moins possible, et qu'elles ont pour se soutenir un capital qui se renouvelle à l'infini.
Ce sont sans doute ces considérations qui sont cause que le gouvei'nement anglais a déjà plusieurs fuis interrompu dans les prisons le travail des détenus. Voilà pourquoi on a imaginé ces machines {trcad-miU) qui font travailler sans produire.
Envisagées sous le rapport seulement de l'intérêt des prisonniers, ces machines ne remplissent que la moitié du but qu'on se propose en les faisant travailler. Il est vrai qu'elles occupent le détenu, et le préservent des dangers de l'oisiveté; mais que ferat-il une fois sorti de prison? et à quoi lui servira l'art de faire tourner le trcad-miU? A ne voir que l'intérêt du condamné, on ne devrait donc jamais le faire travailler de la sorte. Mais on ne doit l)as, dans la société, considérer seulement l'avantage des individus en prison ; on conçoit donc aisément l'embarras du gouvernement sur ce point. C'est une grande difficulté que de déterminer le moment où des manufactures ne sauraient être établies dans les in'isons sans danger pour les industries particulières , de môme que c'est une question délicate de morale et d'équité que celle de savoir jusqu'à quel point on peut protéger le criminel détenu sans opprimer l'ouvrier honnête et libre. On ne sauiait présenter sur ces questions des théories absolues : leur solution est subordonnée à une parfaite connaissance des faits et de l'état des choses dans chaque pays.
11 y a cependant un cas où le tread-miîl nous paraît mauvais sans aucune restriction : c'est lorsqu'il est établi de manière à créer
262 DU SYSTÈME PÉMTENTIAIRE.
des produits, comme il arrive quelquefois. Dans ce cas, il réunit le double inconvénient de n'apprendre aux détenus aucune profession, et d'augmenter la somme des produits manufacturés au détriment des ouvriers libres.
Quoi qu'il en soit, la question particulière du tread-mill, et celle du travail en général, qui sont graves pour plusieurs pays d'Europe, ne présentent aucune difficulté aux États-Unis; et il est manifeste que, dans ce pays, au point où en est le prix des objets manufacturés, le tread-mill dans les prisons ne répondrait à aucun besoin.
Il y a au contraire intérêt , pour la société en général comme pour les détenus, à ce que ceux-ci exercent dans leur prison une profession utile. Pour la société, parce que la production, aux États- Unis, est encore au-dessous des besoins de la consommation ; pour les détenus, parce qu'il leur importe d'apprendre un métier dont l'exercice leur fournira plus tard des moyens d'existence.
(0 II est probable que, lorsque la prison de Singsing sera totalement achevée, une plus grande variété de professions sera introduite dans l'établissement. A la vérité, les belles carrières de marbre qui existent sur le lieu même où la prison est bâtie , et dont l'exploitation est rendue si facile par le voisinage de l'Hudson, fourniront pendant longtemps une occupation suffisante aux prisonniers; mais ne sera-t-on jamais effrayé du danger qu'il y a de laisser mille criminels condamnés travailler en liberté hors des murs de la prison?
A Auburn et à Baltimore, les ateliers les plus occupés sont ceux de tisserands, menuisiers, tonneliers , cordonniers , serruriers. Pour les détails , voy. Rapports annuels sur les prisons d' Auburn et de Baltimore.
(m) V. Cahier des charges pour l'entreprise générale du service des maisons centrales de détention.
Outre la nourriture, l'habillement et le coucher des détenus, on met encore à l'entreprise la propriété, la salubrité de la prison, le blanchissage, etc. , etc. C'est l'entrepreneur qui fait raser les prisonniers et couper leurs cheveux ; il est chargé du chauffage et de l'éclairage pour les détenus et les gardiens ; il fait aussi les fournitures de bureaux, telles que papier, encre, cire, etc. Il entretient les objets nécessaires au culte, pourvoit à la sépulture des détenus ; de sorte que la santé, la vie, la religion, la mort, tout est donné à Tentreprise.
De peur de rien oublier, on dit, à la fin du cahier des charges, que l'entrepreneur fera toutes les fournitures généralement quelconques, prévues ou non prévues.
La cantine est exploitée par l'entrepreneur, intéressé à vendre
NOTES ALl'lIABÉTîgLES. 263
le plus de vin possible ; intéressé par conséquent à ce que la discipline soit violée; disposition d'autant plus dangereuse que le détenu peut dépenser dans la prison la moitié de son pécule, qui est des deux tiers du produit de son travail.
La conséquence de tout ceci est que l'entrepreneur étant chargé de tout faire, est l'homme le plus important de la prison. Les chefs d'ateliers, contre-maîtres, cuisiniers, boulangers, cantiniers, buandiers, barbiers, infirmiers, garçons de pharmacie, servants, hommes de peine, et tous autres dont les fonctions ne se bornent pas à une simple surveillance , sont choisis par l'entrepreneur, qui doit seulement les faire agréer par l'adniinislration.
Il résulte de là que la prison et sa discipline sont livrées à l'entrepreneur et à ses agents. L'entrepreneur a du reste une immense affaire à conduire : tout roule sur lui, les plus grandes opérations comme les plus petits détails.
Il y a sans doute une grande simplicité dans la comptabilité, puisqu'on n'a affaire qu'à un seul homme. Mais il est évident que cet homme doit être d'une extrême exigence ; comme il fait tout, il doit gagner sur tout. Ajoutez à cela que sa position si compliquée est, sous quelques rapports, très défavorable: en cas de contestation, le procès entre lui et l'administration est jugé par le conseil de préfecture, c'est-à-dire par l'adrainistration ; en d'autres termes, par sa partie adverse. On conçoit qu'il ne s'engage dans l'entreprise qu'avec des chances presque certaines d'un grand bénéfice.
Si l'on voulait, dans nos prisons actuelles, imprimer à la discipline une direction morale, l'entrepreneur y serait un obstacle. L'universalité d'attributions qui lui sont dévolues fait que la plupart des employés de la prison sont ses agents personnels ; élus, salariés par lui, ils sont dans sa dépendance immédiate; et c'est ainsi qu'il se trouve en possession des parties les plus importantes de la discipline.
Lorsque nous blâmons les inconvénients de l'entreprise, nous ne prétendons nullement approuver le régime de toutes les prisons où elle n'est pas en vigueur. Ainsi, nous sommes loin d'être partisans de la prison de Walnut-Street, dont l'administration est en régie ; nous pensons même que le principe de l'entreprise, appliqué sagement, est en somme plus utile que funeste.
(v) Dans le cours de l'année 1828, une révolte éclata dans la prison de Newgate (New-York), et prit un caractère si grave, que les sentinelles furent obligées de tirer sur les détenus. On finit cependant par dompter les rebelles ; mais, après s'être soumis à la force, cent des plus opiniâtres refusèrent de travailler ; on n'avait, pour les contraindre à l'obéissance, d'autre moyen que l'emprisonne-
264 DU SYSTÈME rÉMTF.XTIAIRE.
ment dans des cellules solitaires, au pain et à l'eau. Ce moyen fut employé ; mais pendant soixante-dix jours il fut inefficace , et ainsi les détenus insoumis restèrent plus de deux mois sans travailler.