PAUPÉRISME E\ AMÉRIQUE
presque certain d'en augmenter sans cesse le nombre. Une pareille loi d'ailleurs déprave toujours la population qu'elle est appelée à soulager. On sait à quelles sommes énormes s'élève déjà en Angleterre la taxe des pauvres. Que l'état actuel des choses dure encore un demi-siècle, et l'on pourra dire avec justice que , dans ce pays, les prolétaires jouissent du sol, et que les propriétaires sont leurs fermiers. Il y a peu d'indigents en Amérique ; mais ce fait nous semble tenir à des raisons étrangères à l'objet qui nous occupe; et on peut croire qu'il en est ainsi , non à cause de la loi, mais au contraire en dépit de la loi. Nous avons remarqué aux États- Unis que la législation sur le paupérisme était une source d'abus administratifs de tous genres , de très grandes dépenses et de difficultés d'exécution sans nombre. Il nous a paru que les dernières classes du peuple en Amérique se livraient à des habitudes désordonnées, et agissaient avec une imprévoyance qui tenait surtout à la certitude d'être secourues au besoin. L'Irlandais des grandes villes passe l'été dans l'abondance, et l'hiver à la maison des pauvres. La charité publique a perdu pour lui son cachet d'ignominie, parce que des milliers d'hommes y ont journellement recours. On a observé d'ailleurs en Europe que quand les classes supérieures de la société entreprennent de soulager les misères du pauvre, elles dépassent presque toujours le but qu'elles veulent atteindre, parce que leur imagination leur exagère les souffrances que causent à l'indigent des privations qu'elles n'ont jamais endurées elles-mêmes, lien est ainsi en Amérique ; les maisons de charité que nous avons eu occasion de visiter offrent en général au pauvre un asile non-seulement sain , mais agréable ; il y trouve un bien-être et des jouissances qu'un honnête travail ne lui procurerait peutêtre pas au dehors.
Nousjoindrons à ces rétlexions préliminaires le tableau statistitique du nombre des pauvres de l'État de New- York en 1830 et des sommes qui ont été dépensées pour leur entretien : ce tableau servira à donner une idée fort exacte du paupérisme en Amérique. L'État de New-York est, comme on sait, le plus grand de l'Union, et rien n'indique que le nombre des indigents y doive être moindre qu'ailleurs.
L'État de New-York était en 1830 divisé en cinquante-cinq districts administratifs , appelés comtés ; dans chacun de ces comtés résidaient trois ou cinq administrateurs nommés les surintendants des pauvres. Ces magistrats veillent à ce que les secours soient fournis aux indigents, font bâtir et entretenir la maison de charité du comté , et président à sa direction. Chaque année , les fonds nécessaires à cet objet sont levés, d'après le vote d'un corps électif Q\)^Q\(i thehoard of supervisors, lequel représente le comté. Les surintendants des pauvres doivent , aux termes de la loi, envoyer annuellement un compte de leur administration augouver-
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nenient central de l'Etat. C'est l'extrait de ces différents rapports annuels que nous allons présenter.
Quarante-quatre districts seulement, contenant un million six cent cinquante-trois mille huit cent quarante-cinq habitants, ont envoyé leurs rapports en 1830 (1).
Il résulte de ces documents que dans les quarante-quatre comtés on a secouru en 1830 quinze mille cinq cent six pauvres; ce qui donne un pauvre sur sept cent habitants (2). Parmi les quinze mille cinq cent six pauvres se trouvaient deux mille trois cent soixante-seize individus étrangers à l'État de New-York : reste donc un pauvre de l'État de New- York sur cent vingt-six habitants.
Le travail de ces quinze mille cinq cent six individus a épargné à l'Élat une dépense qu'on aurait pu évaluer en 1830 à 10,674 dollars.
Chaque pauvre n'a donc gagné durant cette année à l'Etat que 70 cents ou 3 fr. 71 c.
L'entretien de ces quinze mille cinq cent six pauvres a coûté à l'État, déduction faite du produit de leurs travaux, 216,535 dollars au moins (3) ; ce qui donne pour chaque pauvre pendant l'année une dépense de 1 4 dollars ou 7 4 fr.
Les frais d'administration et de justice seuls se sont élevés à 27,981 dollars ou 158,299 fr.
Ainsi, dans l'année 1830, la taxe relative à l'entretien des pauvres s'est montée, dans l'État de New-York, à 13 cents ou 69 c. par habitant.
Indépendamment de ces dépenses annuelles, les terres et bâtiments que l'État consacre à nourrir et contenir les pauvres forment encore un capital considérable.
On applique depuis peu, dans l'État de New-York, au soutien des pauvres, le système des colonies agricoles (4). Dans les qua-
(1) Le secrétaire d'État, dans son rapport au Corps législatif, signale celte omission importante de la part des administrations locales de onze comtés. Mais il établit le fait sans l'accompagner d'aucunes observations. En Amérique, l'autorité centrale semble n'exister que par tolérance, et se dissimule elle-même le plus qu'elle le peut. Dans l'Ktat de New-York, le seul où se rencontre une ombre de centralisation, on se plaint déjà fort haut du pouvoir accordé au gouvernement.
(2) Des évaluations dont la base est, il est vrai, assez incertaine, portent le nombre des pauvres, en France, à environ un sur seize habitants.
(3) Nous disons rt«7noms, parce que, on effet, plusieurs comtés n'ont pas parlé, dans leurs rapports , des frais d'administration , qui cependant sont fort considérables.
(4) Quand nous disons qu'on a appliqué au soutien des pauvres le système des colonies agricoles , nous ne voulons pas dire par là qu'on ait imité l'exemple de la Hollande. Dans les deux pays, on emploie les pauvres à cultiver la terre ; mais, du reste, il n'y a presque aticune analogie entre les detis svstèmes.