‹ SystèmeChapitre 1 sur 46 · PAR J. L. ALIBERT · texte numérisé non relu

PAR J. L. ALIBERT

Il est une alternative bien cruelle dans la destinée de l'homme sensible ; il faut que la mort vienne l'arracher ici-bas aux plus chers objets de son affection, ou qu'il leur survive pour les regretter. J'avoue que cette désolante pensée plonge souvent mon âme dans une profonde mélancolie. Elle a du naturellement renaître dans le cœur de ceux qui ont eu le bonheur inestimable de connaître et d'apprécier le docteur Roussel.

Il était né à Ax, département de FArriége; Éducation c'est dans cette ville qu'il commença son édu- "^^^^o"^^"cation. Il vint l'achever dans l'un des collèges de Toulouse, où il se distingua par plusieurs succès. Parvenu à l'âge où l'on fait choix d'une profession, l'instinct de l'étude le décida pour la science qui offre le champ le plus vaste aux

\j lÎLOGE lllSTORIQUK

méditations philosophiques. L'Université fameuse de MontpeUier brillait alors de tout son éclat. Lamure et Venel, par des vues profondes et lumineuses , dégageaient la médecine des entraves de la routine et des ténèbres de l'empirisme. Barthez, surtout, jetait les fondemens de sa grande renommée, par l'éloquence de son enseignement et la perfection de ses méthodes. Roussel se nourrit avidement de leurs leçons. On prévoit aisément ce que dut devenir un tel élève avec de tels maîtres. Toutefois, il avait déjà beaucoup appris, qu'il se mêlait encore dans la foule de ceux qui voulaient apprendre. Ses condisciples surpassés l'admiraient déjà, qu'il se doutait à peine de son talent. C'est le propre des vrais favoris de la science , de n'en voir jamais les limites. Dans l'ardeur insatiable qui les anime, ils s'imaginent tout ignorer , tant qu'il leur reste quelque chose à découvrir.

Son arri- Cette précicusc modestie , qui prétait un véeà Pans, ^ouvcau charme au caractère aimable du doc-

et ses li;u-

sons avec teur Rousscl , fut très-profitablc aux progrès

Bordeu. i , • • i • ». i • ' .. m. ^ ^

ultérieurs qui devaient lui mériter tant de gloire. Paris offrait de grandes ressources à son génie penseur et méditatif. Il s'y rendit, non comme tant d'autres, pour y faire servir son état à l'établissement de sa fortune , mais pour y grossir le trésor des connaissances qu'il avait

DE PIERRE ROUSSEL. vij

acquises dans la savante école qui l'avait formé. C'est là qu'il eut occasion de se lier étroitement avec l'un des médecins qui ont le plus honoré leur siècle et leur patrie : je veux parler de Bordeu, qui, à cette époque, était trop illustre pour être heureux. Les entretiens de Roussel consolèrent les ennuis pénibles de son âme. Rien de plus touchant que le commerce intime de ces deux philosophes qui s'éclairaient l'un l'autre, en se rendant un mutuel hommage. Malheureusement cette union si douce ne fut pas de longue durée; une mort inattendue arracha Bordeu du théâtre de ses succès. Roussel pleura sur le mausolée de ce grand homme; et, devenant l'interprète de la douleur publique, il immortalisa ses regrets avec cette éloquence entraînante qui fait aimer à la fois le panégyriste et le héros, (i)

Dans cette affreuse solitude du cœur, où il puWie

1 • 1 • .• 1 • j» • -1 1 son Système

laisse la privation soudaine cl un ami, il dut physique et chercher à se distraire de ses chagrins par des l?*^^"^* *^^ ^^

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travaux utiles, et par son zèle ardent pour l'humanité. On dit que les premiers penchans de la vie influent d'une manière puissante sur le genre d'idées que nous adoptons. Croira- ton

(i) Le docteur Roussel fit paraître cet éloge , qui est véritablement un modèle dans ce genre de littérature , en 177a.

yn] ÉLOGE HISTORIQUE

que l'amour fut en quelque sorte le génie du docteur Roussel ? Il était très-jeune encore que ce sentiment s'était éveillé dans son âme. C'est alors que son imagination inspirée commença à méditer sur les goûts , les moeurs , les passions et les habitudes des femmes, et qu'il fit une étude constante de leur constitution physique, et des attributs moraux qui en dérivent. Bientôt il coordonna les faits qu'il avait recueillis, et en composa un corps de science aussi intéressant que le sujet. Je ne chercherai point, à analyser ce livre, où tout est à sa place, où tout brille de ses véritables couleurs. Je craindrais de ternir cette glace polie, qui reproduit si bien à mes regards le chef-doeuvre des dieux et de la nature!... Avec quel art n'a-t-il pas disserté sur l'empire de la beauté , à laquelle , peut-être, il fut plus sensible qu'aucun autre homme! Avec quel charme il a su retracer et la grâce naïve qui enchaîne, et l'adroite coquetterie qui appelle, et la pudeur mystérieuse, cette prompte et délicate combinaison de l'instinct, qui répond au désir, même en le repoussant, et tant d'autres caprices aimables qui doublent le prix de la conquête, en prolongeant le rêve de l'illusion la plus enivrante ! Des artistes célèbres ont peint l'auteur d'Emile couronné par des enfans; je voudrais qu'on représentât l'auteur (lu Système physique et moral de la Femme ^ recevant le même hommage de ce sexe enchan-

DE PIERHE KOUSSKL. IX

teur , dont il a dévoilé l'organisme avec tant de finesse et tant de pénétration, (i)

Ce n'est pas le succès rapide qu'obtint cet H prépare . ^ les maté-

ouvrage qui rendit heureux le docteur Pioussel; riauxdeson

c'e^t le plaisir de le composer. Il y a tant de vo- physiq*u'^^et lupté à répandre ses sentimens et ses pensées!... ™^orA de

'^ ^ ^ , ^ , . 1 homme.

Ce n'était pas , d'ailleurs , assez pour lui d'avoir émis , sous des formes aussi élégantes , ses vues précieuses sur la plus belle moitié de l'espèce humaine. La peinture physique et morale de l'homme devait servir de pendant à cet ingé* nieux tableau, et en accroître en quelque sorte l'éclat par l'effet agréable des oppositions et des contrastes. Qui eut pu avoir des données plus fixes que lui pour exécuter cette nouvelle entreprise? L'anatomie, flambeau de notre art, ne l'avait pas seulement initié dans la connaissance matérielle de nos organes ; il avait fait une étude profonde des passions, et s'était long-temps nourri de l'histoire des peuples,

(i) Quand cet ouvrage parut pour la première fois , il eut un succès extraordinaire. On peut rappeler ici le jugement qu'en a porté Laharpe, dans sa Conespondance Uuéraire ; « M. Roussel, dil-il, écrit avec élégance et intérêt, sans défi clamation et sans fausse chaleur. Ses observations sont o d'un vrai philosophe , et son style est à la fois d'un écri- « vain sage et d'un homme sensible. Quoique le fond de son « ouvrage soil naturellement un peu scientifique, il se fait « lire partout avec agrément. »

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