MODE D'EXISTENCE DES TRILOBITES
L’étude des nombreuses localités de la Bohême où se trouvent les restes de ces Crustacés, ne nous a fourni aucun fait qui confirme ou qui contredise absolument cette opinion. Nous passerons brièvement en revue les gîtes de nos divers étages fossilifères , afin de faire apprécier les argumens que chacun d’eux peut fournir pour résoudre cette question.
Les schistes argileux de notre étage C offrent en Bohême les premières traces de la vie, car au dessous de leur horizon, nous n’avons jamais trouvé le moindre indice d’un être organisé. Skrey et Ginetz, sans compter bien d’autres localités moins connues, nous montrent les couches où sont ensevelis les restes des Trilobites, placées à une très-grande profondeur sous les autres formations. A Ginetz, par exemple, nous estimons à 400 m. environ, l’épaisseur des quartzites qui recouvrent immédiatement ces schistes. Ces derniers ne sont devenus accessibles que par suite des soulèvemens, ou par des dénudations d’une partie de la surface. Or, les couches argileuses qui présentent une puissance de plus de 300 mètres, sont remplies à diverses hauteurs de fragmens de Trilobites, de sorte qu’on doit croire, que ces Crustacés ont vécu sur place en quantité innombrable. A moins de supposer, que toutes ces dépouilles ont été entraînées par des courans, là où nous les trouvons; ou bien que le fond de la mer s’est successivement enfoncé sous les eaux, à mesure que les amas de schistes se formaient, il faudra bien admettre que les Trilobites ont vécu dans des parages dont la profondeur correspondait à l'épaisseur des formations qui s’y sont déposées. Nous ne trouvons d'ailleurs à Ginetz que des Trilobites, avec quelques fossiles appartenant à la famille des Cystidées. A Skrey, et sur tout le côté Nordouest du bassin, un seul représentant de la famille des BrachiopodeS paraît au milieu des Crustacés ; nous l’avons nommé Orthis Romingeri. t S’il est vrai, que les Brachiopodes en général, et les Orthis spécialement, ne vivent que dans des mers profondes, nous trouvons à Skrey une nouvelle indication, qui confirme les inductions que nous avons tirées au sujet de Ginetz. En d’autres termes, il paraîtrait que les Trilobites ont dû vivre sous une hauteur d’eau considérable.
Les localités fossilifères de notre étage D nous fourniraient des argumens de même genre, car nous voyons partout les Trilobites associés soit aux Brachiopodes, soit aux Céphalopodes. Les Orthis principalement sont mêlées aux dépouilles des Crustacés , à Zahorzan , Kônigshof, Praskoles, et partout où nous avons ouvert ces formations Les Cystidées se présentent en même temps, et quelquefois en masses innombrables. Trouvant ensemble les restes de tous ces animaux, d’une manière constante , ne sommes nous pas induit à penser, qu’ils ont aussi tous vécu dans la même localité et dans les mêmes conditions? On pourrait cependant penser, que les uns restaient fixés au fond, comme les Brachiopodes, tandisque les Trilobites et les Céphalopodes nageaient à la surface des eaux.
Si nous nous élevons dans les- étages calcaires, nous voyons il est vrai les Trilobites dominer dans certaines couches, où les autres classes sont très-faiblement représentées, et réciproquement, là où dominent les Brachiopodes ou les Céphalopodes , nous trouvons moins de Crustacés. Cependant, ces règles souffrent beaucoup d’exceptions, comme à Konieprus, où les Trilobites sont constamment mêlés aux Térébratules et aux Spirifères. D’ailleurs, on ne peut observer aucun ordre constant dans la superposition des bancs où domine chacune des diverses classes, de sorte qu’il nous semble impossible de trouver un argument solide en faveur de l’opinion suivant laquelle les Trilobites auraient vécu le long des rivages.
En étudiant la distribution horizontale des Trilobites dans notre terrain, (Sect. VIII. Chap. 2. §. 1) nous aurons occasion d’exposer nos observations sur la manière suivant laquelle les espèces et les individus ont été groupés, durant leur existence.
Les Trilobites - étaient-ils des Parasites ?
Cette opinion a été d’abord énoncée par Schlottheim (Isis. 1826. III. 316) et immédiatement réfutée par Dalman. Les motifs sur lesquels la savant Suédois base ses argumens, s’appliquent parfaitement aux Trilobites de la Bohême ; nous nous bornerons donc à traduire la passage relatif de son ouvrage, d’après la version Allemande. (Palaead. p. 28.)
•Pour réfuter cette opinion, dit Dalman, je n’ai qu’à exposer deux motifs très-simples. •D’abord, il est difficile de concevoir qu’un Crustacé qui s’enroule, puisse être un parasite, car
■ au moment dû il se reploie en boule, il doit nécessairement se détacher de l’animal au quel
• il était fixé, et tomber au fond des eaux. En second lieu, si les Palaeades ont été des para- » sites, que sont devenus les restes des animaux plus grands sur lesquels ils vivaient? On sait
■ depuis longtemps, que dans toutes nos formations de Transition, on ne trouve ni le moindre
• reste, ni la moindre trace d’un animal vertébré; et comme les Palaeades se sont conservées si
■ complètement et en si grand nombre, il serait impossible, que les squelettes des animaux plus
■ grands eussent disparu.
L’étude la plus superficielle de nos formations Siluriennes suffirait à tout paléontologue, qui aurait lû ce passage, pour être frappé de l’exactitude avec laquelle il s’applique à la Bohême. D’abord, d’après les faits et considérations exposés ci-dessus (p. 210) l’argument relatif à la faculté d’enroulement s’applique à tous nos Trilobites. Mais le second argument de Dalman est d’une force encore plus absolue relativement à notre terrain , qui dans toute sa hauteur ne nous a fourni aucune trace bien constatée d’un animal vertébré. Nous avons déjà dit, que notre étage C présente les restes de myriades de Trilobites, parmi lesquels on trouve à peine une Orthis et de rares fragmens de Cystidées. Les autres étages plus ou moins riches en Brachiopodes et en Céphalopodes, sont également dépourvus de tout fossile étranger à la classe des mollusques. Les corps connus sous le nom à'Ichthyodorulites et les empreintes analogues à celle d’une peau de poisson écailleuse, qui se rencontrent dans nos calcaires, ont été reconnus par Agassiz et par Heckel, comme complètement étrangers par leur structure, à la classe des Poissons. Ces savans ont assigné ces restes à la classe des Crustacés. Il n’existe donc dans notre Faune fossile, aucun indice certain de l’existence d’un animal sur lequel les Trilobites eussent pu vivre en parasites. Nous pouvons donc nous étonner de lire dans le Prodrôme de M. Corda, l’opinion de Schlottheim renouvelée, au sujet de nos Crustacés Siluriens. (Prodr. p. 8.) Nous avons dans
notre collection un couple de fragmens qui pourraient bien appartenir à des poissons, mais qui
n’ont pas encore été soumis à l’examen des autorités scientifiques sur cette matière. Comme ces fragmens proviennent de notre étage calcaire supérieur G, leur présence à cette hauteur, lors même qu’ils appartiendraient réellement à la classe des poissons , n’infirmerait point ce que nous venons de dire. On sait qu’en Angleterre, le Bone-bed est considéré comme formant la limite supérieure du Système Silurien.
L’existence simultanée des Trilobites et des vertébrés dans les terrains Dévoniens et Carbonifères ne saurait être contestée. Mais là justement, la famille des Crustacés devient déjà rare, et elle est représentée par des espèces peu nombreuses, dont les formes sont trop analogues
aux espèces Siluriennes, pour qu’il paraisse bien vraisemblable, qu’elles aient eu un mode d’exis¬
tence tout différent. Leur enroulement et les ornemens de leur test ne laissent guères présumer, qu’elles aient mené la vie parasitique.
Section VUI. Distribution des Trilobites.
Nous considérerons successivement:
Chap. 1. La distribution verticale des Trilobites.
Chap. 2. La diffusion horizontale.
Chap. 3. Les différences de formes observées dans l’espèce et le genre, en rapport avec leur distribution horizontale et verticale.
DISTRIBUTION VERTICALE DES TRILOBITES EN BOHÈME