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T. 3. T. 4. T. 5. T. 6

Le succès du Mercure était bien fait pour exciter des convoitises; aussi rencontrons-nous plusieurs tentatives de concurrence, mais qu'il fut assez fort pour étouffer dans leur germe , jusqu'à ce qu'enfin le Journal de Paris réussit à s'implanter en face de lui. Avant de parler de ce premier de nos journaux quotidiens, nous dirons quelques mots de deux essais qui ont avec lui, au moins par le titre, quelque analogie.

A la fin de juin 1676 , François Colletet , ce pauvre poète immortalisé par Boileau, lequel ,

Crotté jusqu'à V échine, Allait chercher son pain de cuisine en cuisine,

entreprit la publication d'un Journal de la ville de Paris , contenant ce qui se passe de plus mémorable

pour la curiosité et avantage du public. Le titre de départ porte : Nouveau Journal de la ville de Paris. En doit-on inférer qu'il n'était pas le premier ?

« Le règne de Louis XIV, y est-il dit en guise de préambule, est si digne de vivre dans la mémoire des hommes que depuis que ce grand prince a pris lui-même le soin et la connaissance des affaires, non-seulement les années, mais même les semaines, les jours et les moments en sont précieux et remarquables. C'est ce qui nous a convié d'écrire l'histoire de chaque jour sous le titre de Journal , afin d'apprendre aux siècles à venir tous les glorieux succès de ce temps , par lesquels on connaîtra la félicité du gouvernement , la tranquillité des peuples, les mœurs, la grandeur et la magnificence du royaume, notamment de Paris , qui en est la capitale; la clémence et la justice du roi, qui procure le repos et le bonheur du public. »

Puis viennent les nouvelles , classées par jour, en un paquet d'un seul tenant ; ainsi :

Dimanche 28 juin. Dans l'église de Saint-Martin-des-Champs, l'abbé Thévenin fit le panégyrique de ce saint, à cause de la fête de la translation de ses reliques, qui se fait tous les ans le 4 de juillet. On publia au prône des paroisses un monitoire, à la requête d'Antoinette Nicolas, femme de Gabriel Moussinot, avocat et notaire apostolique, à rencontre de certain étalier boucher du marché Neuf, dont elle a été battue et excédée. Le chevalier de Lorraine arriva de l'armée du roi, indisposé. La chaleur fut grande, une infinité de carrosses s'assemblèrent vers la porte de

Saint-Bernard, et l'on voyait, depuis Charenton jusques à Àuteuil, la Seine remplie de bateaux et de monde qui se baignait. Ce jourlà Ton trouva plus de vingt personnes noyées.

Cette chaleur extraordinaire fait une grande partie des frais de ce premier numéro. Le 29, « le monde continua de se baigner, à cause de la chaleur excessive, et Ton trouva douze corps noyés, à Tentrée de la nuit. » Le 30 , « la chaleur fut plus grande qu'elle n'avait jamais été , et Ton s'en aperçut bien à la représentation d'Atys , qui tarit tellement les bourses qu'il ne s'y trouva que pour dix louis de spectateurs. Les bains furent fréquentés ; diverses personnes se trouvèrent encore noyées, et quelques femmes et filles , s'étant trop penchées sur le côté d'un bateau , le renversèrent et périrent. » Le 1 er juillet, « l'on vit passer plusieurs cadavres noyés, que l'on portait, et l'on dit que depuis quinze jours que la chaleur dure, plus de 400 personnes sont péries dans l'eau , et une partie de ce fâcheux accident arriva par la malice ou par l'imprudence de quelques-uns qui lâchèrent ou coupèrent le chable où l'on se tient d'ordinaire. » Le 3 juillet , sur le soir, « il y eut une ondée de pluie, qui néanmoins ne troubla pas le bain; après laquelle on vit paraître sur la Seine , au delà de la porte Saint-Bernard , trois différents bateaux chargés de violons, deux desquels étaient inconnus, et dans l'autre étaient ceux de l'Opéra, que M. Her-

val, intendant des finances, donna à mesdames la présidente de Mesmes, de Gouvernay, mademoiselle La Bazinière, et autres de la famille, qui furent ensuite régalées par M. de Rambouillet à Rambouillet même. » Enfin, le vendredi 3 juillet, « par la pluie de la veille , le temps se trouva tout-à-fait rafraîchi. L'on fit afficher Y Histoire chronologique de la grande Chancellerie de France > et son origine , qui se débite chez Pierre Le Petit, rue Saint-Jacques, à la Croix-d'Or. M. le chevalier de Lorraine a trouvé l'air de Paris meilleur pour sa santé que celui de Flandre. »

On voit par ces quelques extraits le genre d'intérêt qu'aurait pu présenter un pareil journal , s'il eût vécu. Mais il ne semble pas avoir eu une longue durée. Il paraîtrait qu'on l'entrava dès ses premiers pas, et que son auteur réclama en vain auprès du ministère. C'est ce qui résulterait de la lettre suivante du marquis de Seignelay à La Reynie, datée de Saint-Germain-en-Laye, le 27 novembre 1676, et reproduite dans la Correspondance administrative sous le règne de Louis XIV :

« J'ai rendu compte au roi du Mémoire que vous avez donné à mon père au sujet du Journal des affaires de Paris, que le nommé Colletet s'est ingéré de faire imprimer. Sa Majesté m'a ordonné de vous dire qu'elle veut que vous en défendiez le débit et l'impression. »

Il est donc supposable que le journal de Colletet n'alla pas au delà du premier numéro ; du moins, c'est tout ce qu'en possède la Bibliothèque impériale, et nous n'en avons pas trouvé trace dans les autres dépôts publics. Ce numéro unique offre une particularité que nous devons relever. Les deux dernières pages sont occupées par des annonces rangées sous une rubrique spéciale : « Avis et affaires de la semaine , apportés au Bureau pour en instruire le public, » et imprimées en caractères différents de ceux du corps du journal. C'est, à notre connaissance, la première fois que cette disposition se rencontre. Voici quelques-uns de ces avis :

Si quelqu'un désire mettre des enfants en pension , on sait un honnête homme pour cet emploi.

On donnera connaissance d'un autre homme pour écrire et déchiffrer toute sorte d'affaires, tant du Palais que du Châtelet, de quelque nature quelles puissent être.

Un autre se présente encore pour être concierge ou économe d'une maison , soit aux champs ou à la ville ; très-capable de cet emploi.

Une personne a perdu un sac de toile cousu, dans lequel il y avait huit cents livres en louis et écus d'or : si quelqu'un en donne avis, on lui fera donner la récompense promise.

Un honnête homme a trouvé une méthode nouvelle pour apprendre à lire en fort peu de temps à la jeunesse : quiconque en aura besoin pourra s'adresser au bureau, et on l'indiquera.

Un autre, consommé dans la langue grecque, en fait des répétitions et des leçons particulières chez lui, en l'ile du Palais, sur le quai de l'Horloge, à la Croix-d'or , en faveur de ceux qui aspirent à la médecine et qui en veulent parfaitement apprendre les termes.

4î JOURNAL DE PARIS

On vend chez Hélie Josset, rue Saint-Jacques, à la Fleur de lys d'or, l'Histoire de Tertullien et d'Origènes, qui contient d'excellentes apologies de la foi contre les payens et les hérétiques, par M. de la Motte.

La bibliothèque de M. le Roy se vend aussi dans la grande salle des Auguslins du grand convent.

Enfin, la feuille (in-4°) se termine par cet avertissement :

Le public sera averti que le sieur Colletet, seul commis pour la direction des Journaux de Paris, et de ses dépendances, a établi son bureau en sa maison , rue du Mûrier, proche Saint- Nicolas-du-Chardonnet, vis-à-vis la petite porte du séminaire, et qu'il s'y trouvera exactement tous les lundis, mercredis et vendredis, depuis une heure après midi jusqu'à six heures précises du soir pendant les grands jours, et jusqu'à quatre heures et demie en hiver, pour recevoir tous les avis, mémoires, placards, affiches, monitoires, billets de pertes, de maisons, d'offices à vendre, etc., afin qu'il en soit fait mention dans le journal de chacune semaine.

On apprendra pareillement audit bureau le jour que sera imprimé l'avis circulaire qui contiendra, pour la satisfaction des curieux, tous les sujets que cette histoire journalière doit traiter.

11 y avait véritablement dans Colletet l'étoffe d'un gazetier. Longtemps avant qu'il entreprît cette feuille, notamment en 16G1, à l'occasion du mariage de Louis XIV, il avait préludé par de nombreuses relations particulières, qui étaient comme des pages détachées d'une Gazette. Ayant échoué dans le projet dont nous venons de parler, il entreprit dès l'année suivante la publication d'un Bureau

académique des honnêtes divertissements de l'esprit , ouvrage périodique , dont il devait paraître une feuille par semaine, mais qui, souvent interrompu, ne fournit que 1 1 numéros, dans lesquels on trouve une Bibliographie française et une Bibliographie de Paris, ou annonces des livres nouveaux, pouvant faire suite aux Bibliographies du P. Jacob de Saint- Charles (1).

Quarante ans après , parut une Histoire journalière de Paris, dont le privilège est donné au sieur D. B. D. S. G. (Du Bois de Saint-Gelais). Dans cette feuille , qui , dit l'approbation — donnée en la Bibliothèque du Roi, le 21 de mai 1717, par Boivin — peut être regardée comme un supplément agréable et curieux des autres journaux historiques, pour ce qui concerne la ville de Paris , » l'auteur se proposait de ramasser après les autres journaux et gazettes les glanes qui lui paraîtraient utiles et curieuses pour l'histoire de la capitale.

Il n'est presque point douteux, lit-on dans la préface, que Paris ne soit la plus grande ville de l'Europe ; au moins est-il sûr que l'on n'en connaît aucune où les conditions et les professions soient si variées, où les sciences et les arts soient plus cultivés,

CI) Bibliographia parisina, catalogue des livres imprimés à Paris de 1643 à 1653, qui fut suivie de la Bibliotheca gallica univer salis, dans laquelle sont, enregistrés — par ordre de matière comme dans la précédente — tous les livres publiés pendant la même période dans le reste de la France.

où les amusements soient plus nombreux, où les modes s'établissent plus despotiquement et passent plus vite, enfin où paraisse davantage le caractère d'une nation que toutes les autres veulent imiter. Une ville faite de cette sorte mérite une place considérable dans l'histoire; il ne s'y passe rien d'indifférent, parce que les traits les plus simples peuvent servir à faire connaître la nation... Une nation telle que la française a plus besoin qu'aucune autre d'une histoire journalière. Ses usages sont peu constants, ses goûts ne sont pas longtemps les mêmes, ses modes changent souvent ; elle est méconnaissable à elle-même au bout de quelques années: les habits de nos pères nous paraissent des déguisements; les mœurs des comédies de Molière ne sont déjà plus les nôtres ; les œuvres d'un grand poète mort depuis peu viennent de paraître avec un commentaire pour expliquer les choses de son temps. Voilà ce qui a fait concevoir le dessein de donner tous les trois mois une espèce de relation de Paris où l'on recueillera, autant qu'il sera possible, tout ce qui ne se trouve point dans les ouvrages périodiques qui font mention de ce qui s'y fait...

Saint-Gelais, « pour donner des choses une connaissance plus étendue , se proposait d'en parler moins en journaliste qu'en historien. » 11 procède, en effet, d'une façon encore aujourd'hui fort usitée dans certains journaux. Ainsi, à propos de la rentrée des Académies , il raconte l'origine de ces sociétés et l'établissement de chacune des nôtres ; à propos de la visite du Czar aux Gobelins, il retrace l'histoire de cet établissement, et, « comme la différence qu'il y a entre la tapisserie de haute-lisse et celle de basse-lisse est assez ignorée, ainsi que la manière dont l'une et l'autre se travaillent, il

croit faire plaisir aux amateurs des arts de donner une idée de leur fabrique ; » à l'occasion d'un incendie, « on remarquera qu'étant d'une sage police de tenir des secours tout prêts pour les divers accidents, la ville a, pour les incendies, un grand nombre de seaux d'osier doublés de cuir (ils sont faits de cette sorte afin d'être jetés de haut sans s'endommager, comme il arrivait aux seaux anciens, qui étaient de bois cerclé de fer). Ces seaux sont gardés chez les échevins et chez les bourgeois qui l'ont été, et ne servent que dans les embrasements. Depuis 1 705 , il y a aussi des pompes semblables à celles de Hollande, composées de plusieurs tuyaux de cuir qui entrent l'un dans l'autre, pour empêcher le progrès du feu en élevant l'eau et en la jetant à la hauteur que l'on veut et où l'on veut. Elles sont entretenues aux dépens du roi. »

On ne peut nier que cette méthode, dont on a depuis quelque peu abusé, n'eût du bon à l'époque où écrivait Saint-Gelais ; aujourd'hui même que nous avons tant de champs où l'on peut moissonner à pleines mains, on trouverait encore à glaner dans son journal , qui n'avait pas d'autre prétention, plus d'une particularité intéressante. Citonsen quelques-unes.

Les bals publics étaient alors « un spectacle nouveau, qui commença pour la première fois le jeudi 2 janvier 1716 sur le théâtre de l'Opéra, On jouit

de ce divertissement trois fois la semaine , et les trois derniers jours du carnaval... Le bal commen çait à 1 1 heures du soir, et durait toute la nuit jusqu'à 6 heures du matin. On prenait l'écu cou rant par personne, et Ton n'y pouvait rentrer sans payer de nouveau comme la première fois. » — Les bals de l'Opéra recommencèrent le 26 de décembre, et les Comédiens, ayant obtenu la même permission, en donnèrent le lendemain de semblables pour la première fois. Leur salle était plus décorée que celle de l'Opéra, mais de la même façon. Le parterre, élevé au niveau du théâtre et de l'amphithéâtre, les joignait de même par le moyen de deux abattants; mais la machine était plus aisée , quoique du même inventeur, le frère Nicolas Augustin, connu par d'autres inventions. (Suit la description du mécanisme.) 11 y avait, comme à l'Opéra, une double symphonie... La salle était éclairée dans sa longueur de 18 lustres et de 64 bras, dont la moitié était à branches. Il y avait grand feu dans les foyers, agrément qu'on n'avait point à l'Opéra; aussi pourrait-ce bien être ce qui a contribué davantage à y attirer plus de monde... »

Il y eut cette année une prolongation de la foire de Saint- Germain jusqu'au jeudi de la semaine de la Passion. Autrefois elle ne finissait que le samedi de la même semaine, et les marchands déménageaient le lundi et le mardi saints, mais depuis environ vingt ans elle se ferme quinze jours avant Pâques, ainsi

que les théâtres, qui ne se rouvrent que le lendemain de la Quasimodo. Cependant l'Opéra, non plus que les comédiens français et italiens, n'ayant point voulu profiter de cette prolongation, finirent à l'ordinaire, la veillo du dimanche de la Passion. On sait que la pièce que représentent les comédiens français ce dernier jour est Polyeucte, tragédie sainte de Corneille. Elle fait ordinairement tout son effet à cette représentation, et par les beautés qui lui sont propres, et par la perfection du jeu, les acteurs se surpassant, à cause de l'émulation que leur donne l'affluence du monde. Les loges sont retenues plus de deux mois

auparavant, et tout est plein à trois heures. Cet empressement vient encore de la curiosité d'entendre le remerciement que les comédiens font ce jour-là, le dernier de l'année théâtrale. Anciennement, c'était toujours le même comédien qui le faisait et qui annonçait : on l'appelait, dans la troupe, l'orateur. Cela n'est plus, ils font l'un et l'autre tour à tour. Ce compliment contient en substance des expressions de reconnaissance, de la part des comédiens, de l'honneur que le public leur a fait pendant le cours de l'année, de très-humbles excuses de ne l'avoir pas contenté autant qu'ils l'auraient souhaité, et des protestations de faire de nouveaux efforts à l'avenir pour mériter la continuation de son assiduité.

Quelque simple que soit un fait, sa nouveauté le rend remarquable. Il arriva vers la fin de janvier (4717) un vaisseau marchand portant pavillon et flammes, et monté de huit pièces de canon. Il venait du Havre et était chargé de morue. C'était un heu, sorte de bâtiment hollandais, qui lire peu d'eau, ce qui lui avait donné la facilité de venir jusqu'à Paris. Il salua de tout son canon le pavillon des Tuileries, et vint mouiller au port Saint- Nicolas, "devant le Louvre. Tant qu'il y a resté, le peuple n'a cessé de s'y arrêter, et l'on assure que l'équipage a gagné plus de cent écus à le laisser voir en dedans, quoiqu'il prît seulement un sou par personne. Il est venu deux mois après un pareil bâtiment ; on ne l'a pas regardé.

V Histoire journalière de Paris n'eut que deux volumes ou numéros : le premier, consacré à Tannée 1716 et aux trois premiers mois de 1717; le second , aux trois mois suivants. Défense fut faite à l'auteur d'aller plus loin; et, comme nous n'avons rien aperçu dans ce recueil qui pût exciter les susceptibilités de l'administration, nous sommes tenté de croire que Saint-Gelais , comme aussi Colletet probablement, fut victime de la jalousie des entreprises rivales privilégiées, la Gazette et le Mercure.

Paris donna encore, en 1 777, son nom à un journal, mais qui était appelé, celui-là, à de plus longues et plus brillantes destinées : nous voulons parler du Journal de Paris, ou Poste du Soir, le premier de nos journaux quotidiens (1), dont les fondateurs auraient, dit-on, emprunté l'idée à une gazette de Londres intitulée London Evening PosL Le prospectus de cette nouvelle feuille fut lancé dans Paris au commencement de novembre 1776, et il y produisit une immense sensation. Un journal quotidien ! quelle bonne fortune pour la curiosité,

(I) II y avait déjà soixante-quinze ans que ce progrès avait été réalisé en Angleterre. Le premier journal quotidien parut à Londres le 11 mars 1702, sous le titre de Daily courant. Ses fondateurs avaient adopté un format de moitié plus petit que le format usité, « afin d'épargner au public au moins la moitié des impertinences que contenaient les journaux ordinaires. »

et aussi pour l'industrie! « Aux vingt-huit journaux qui paraissaient déjà dans cette capitale, dit La Harpe, on vient d en ajouter encore deux nouveaux. L'un s'appelle Poste de Paris, et paraît tous les jours. Il rend compte de la pluie et du beau temps, des nouveautés du jour, de l'historiette qui a couru la veille, etc. 11 est de nature à être assez en vogue : on aime fort dans Paris à parcourir tous les matins une nouvelle feuille , et dans les provinces on est bien aise d'être au courant (quoiqu'un peu tard) de toutes les nouvelles de Paris (1 ) . » Mais, d'un autre côté, quelle menace pour les journaux qui tenaient le haut du pavé, et même pour la multitude des petites feuilles qui pullulaient dans la capitale ! Le nom de l'individu qui s'annonçait comme étant à la tête de l'entreprise n'était pourtant pas fait pour en donner une grande idée : c'était un clerc de notaire, nommé de La Place ; mais on était persuadé qu'il avait derrière lui des hommes puissants, et le luxe avec lequel on monta les bureaux, dans un hôtel loué au milieu d'un des quartiers de Paris les plus chers, témoignait de la confiance que les fondateurs avaient dans le nouvel établissement. Cette confiance était d'ailleurs partagée par le public, qui voyait dans cette affaire un vrai Pérou, si elle pouvait aboutir. Mais en

(\) Correspondance littéraire, lettre Cl . L'autre journal était le Journal français de Palissot et Clément.

viendrait-on jamais à l'exécution? Voilà ce dont on doutait, tant le nouveau journal blessait d'intérêts, tant on prévoyait d'obstacles. La presse, pensait-on, était trop gênée dans Paris pour que les rédacteurs pussent tenir impunément tout ce qu'ils promettaient. La grande difficulté surtout, c'est que cette feuille en devait faire tomber une foule d'autres, ou plutôt qu'avec celle-là, remplie suivant le programme, il semblait qu'on ne dût plus en avoir besoin d'aucune autre pour tout ce qui concernait la capitale. On pouvait le supposer, d'après ce qu'elle promettait devoir contenir, à savoir :

L'annonce des livres le jour môme où ils auraient paru , ainsi que des cartes géographiques, des estampes, de la musique, avec le prix, l'adresse du libraire, l'interprétation du titre; les journalistes se réservant, en outre, de donner des notices plus longues et plus détaillées lorsque ces nouveautés le mériteraient;

Ces légères productions de l'esprit, ces madrigaux, toutes ces pièces de poésie, fruit du bon goût et de la gaîté décente; ces bons mots, ces anecdotes, auxquels la nouveauté semble ajouter du prix ;

La description des fêtes particulières, le répertoire des spectacles de Paris, les modes, la construction des édifices publics* et articuliers, le nom des artistes qui y seraient employés ;

Le récit des actions vertueuses dans tous les genres ,

La valeur des comestibles et fourrages ;

L'arrivée des grands ; celle des savants et des artistes étrangers, avec des notions sur le genre de sciences qu'ils cultivent et d'arts qu'ils professent, leur demeure, leur départ ;

Le bulletin de la maladie des personnes dont la santé intéresse le p blic, soit par le rang qu'elles occupent ou les dignités

JOURNAL DE PARIS îl

dont elles sont revêtues, soit par la réputation dont elles jouissent ;

L'objet des édits et déclarations, des arrêts des cours souveraines, des jugements et ordonnances des tribunaux ; les jugements rendus la veille dans les causes intéressantes; les vacations des tribunaux ; les mutations dans les offices de judicature, de finance et autres; le changement des officiers publics, les bénéfices vacants dans les églises de Paris , les cérémonies religieuses et le nom des prédicateurs ;

Des détails sur les paiements de l'Hôtel-de-Ville , comme la lettre, le nom des payeurs, etc.; le cours des effets publics et du change de Paris, les numéros sortis de la roue de fortune ;

Les observations astronomiques du jour, les observations météorologiques de la veille, les aurores boréales et autres phénomènes du ciel, etc., etc.

Si Ton se reporte au temps où parut ce programme , on comprendra ce qu'il devait avoir de séduisant pour le public, et de peu rassurant pour les journaux existants, journaux renfermés tous dans une spécialité plus ou moins étroite, et, en tout cas, ne paraissant, au plus, que tous les huit jours. Ceux-ci, d'ailleurs, étaient d'autant plus fondés à se plaindre qu'ils payaient pour la plupart une forte redevance au département des affaires étrangères; aussi s'étaient-ils empressés de protester contre le privilège accordé au nouveau venu. Mais, je le répète, on était convaincu que ce phénix ne paraîtrait point, ou qu'il paraîtrait avec les ailes tellement rognées, qu'il ne pourrait aller

tt JOURNAL DE PARIS

haut ni loin. On le croyait si bien que mille souscripteurs à peine s'étaient fait inscrire à l'avance.

Cependant , malgré toutes les clameurs et les oppositions , le Journal de Paris parut au jour fixé par le prospectus, le 1 er janvier 1 777 ; mais ce premier numéro ne répondait que bien imparfaitement aux espérances qu'avaient fait naître les belles promesses de ses fondateurs. Un bulletin astronomique et météorologique, un article sur YAlmanach des Muses , une annonce de librairie, trois ou quatre faits administratifs et judiciaires , deux événements , un bon mot et l'annonce des spectacles, font les frais de ce numéro, avec l'extrait suivant d'une lettre de Voltaire, datée de Ferney, le 22 décembre 1 776 :

Le plan de votre journal, écrivait le patriarche aux rédacteurs de la nouvelle feuille, me paraît aussi sage que curieux et intéressant. Mon grand âge et les maladies dont je suis accablé ne me laissent pas l'espérance do pouvoir produire quelque ouvrage qui mérite d'être annoncé par vous. Si j'avais une prière à vous faire, ce serait de détromper le public sur tous les petits écrits qu'on m'impute continuellement. Il est parvenu dans ma retraite des volumes entiers imprimés sous mon nom dans lesquels il n'y a pas ne ligne que je voulusse avoir composée. Je vous supplierais au; ; de vouloir bien, par un mot d'avertissement, me délivrer de i foule de lettres anonymes qu'on m'adresse : je suis obligé de renvoyer toutes les lettres dont les cachets me sont inconnus... Je ne doute pas que votre journal n'ait beaucoup de succès ; je me compte déjà au nombre de vos souscripteurs (4).

(I) On lit, au sujet de cette lettre, dans la Correspondance secrète : « Les ré-

Le numéro se termine par cet avis :

Nous avons annoncé, dans le prospectus de ce journal, que la feuille, paraissant tous les jours, ne serait que de quatre pages in-8°. Si nous ne consultions que les difficultés inséparables d'une entreprise de cette nature, si nous n'étions pas convaincus que le temps lui donnera le degré de perfection dont elle est susceptible..., nous aurions prescrit à notre tâche ces bornes étroites; mais nous nous assujettissons dès ce jour au format in- 4° : s'il double nos frais, il nous assure les moyens de remplir plus strictement nos engagements avec le public...

Or, Tin-4 0 de cette époque n'était guère plus grand que l'in-8° actuel, et un numéro du Journal de Paris serait fort à Taise dans une colonne d'un de nos grands journaux. L'abonnement n'en coûtait pas moins 24 livres pour Paris , et 31 livres 4 sous pour la province. Aussi la spéculation futelle heureuse, et procura, dit-on, jusqu'à 100,000 francs de bénéfice par an.

Du reste , le premier numéro n'apprenait rien sur les entours du journal, sur ses rédacteurs ni sur ses soutiens. On sut pourtant que parmi les intéressés se trouvaient Corancez , un commis aux l fermes, Dussieux, déjà connu par divers ouvrages, et un apothicaire du nom de Cadet. La profession de ce dernier ne pouvait manquer, dans ce temps

dacteurs du Journal de Paris n'ont pas manqué de suivre la leçon que donne M. le chevalier de Rutlidge dans sa comédie du Bureau d'esprit : ils ont orné leur première feuille d'une lettre du papa grand homme. Cette lettre, comme vous le devez bien penser, renferme des éloges. H. de Voltaire s'y plaint de la liberté qu'on prend de mettre sous son nom beaucoup d'ouvrages qu'il n'a pas composés : c'est une pierre d'attente pour tons les désaveux qu'il se propose de faire. »

si fertile en épigrammes, de fournir matière à quelque facétie ; on répandit la suivante :

On Usait au sacré vallon Un nouveau journal littéraire :

' « Quelle drogue ! dit Apollon.

— Rien d'étonnant, répond Fréron, Il sort de chez l'apothicaire I

— Quoi 1 dit Linguet sur son haut ton, Un ministre de la canule

Voudrait devenir notre émule !

— Oui, dit La Harpe; que veux-tu ?

Cet homme, ayant toujours vécu Pour le service du derrière,

Doit compléter son ministère En nous donnant un torche-cu.

Quoi qu'il en soit, et bien que le Journal de Paris ne tînt pas à beaucoup près tout ce qu'il avait promis , il avait sur les autres journaux un avantage inappréciable pour des Français , et des Parisiens surtout : c'était de paraître tous les jours ; avec cet avantage, s'il le conservait, il devait à la longue survivre à tous les autres et s'enrichir de leurs dépouilles.

Aussi n'y eut-il sorte de tracasseries que ne lui suscitassent ses confrères pour le faire échouer; c'était à qui lui arracherait une plume, sous prétexte qu'il allait sur ses brisées et blessait son privilège. Ils firent si bien qu'un beau matin la petite poste, chargée de le distribuer, s'y refusa,

exigeant un abonnement plus considérable. Enfin, la jalousie en vint à ses fins avant qu'uu mois se fût écoulé. Le 23 janvier, le Journal de Paris ne parut pas ; le bruit se répandit bien vite qu'il était suspendu , et cette nouvelle causa un grand mouvement dans la capitale, car, si peu intéressante que fût la nouvelle feuille, elle comptait déjà un grand nombre de souscripteurs; les gens les plus distingués de la cour voulaient l'avoir : la reine , la famille royale, les princes, la lisaient, même madame Elisabeth. Malgré cette curiosité générale et ces hautes sympathies, on en était à craindre qu'elle ne pût reparaître , tant il y avait de gens ameutés contre elle. Ce n'étaient plus seulement les journaux rivaux ; c'était encore l'avocat général Séguier, qui ne voulait pas qu'on y parlât de lui , et conséquemment des affaires du Palais; c'était le clergé, qui se récriait contre une histoire d'abbé qu'on y avait insérée ; c'était un officier aux gardes, un M. de la Hoirie, qui jetait feu et flamme pour une anecdote rapportée sur son compte. Enfin, c'était une rumeur générale. Le journal, cependant, fut assez heureux pour triompher de toutes ces clameurs, et reparut après quelques jours.

Mais quels avaient été les motifs de cette suspension? Les rédacteurs, en reprenant la parole, se bornèrent à dire — cela se comprend — « qu'ils ne pouvaient que les respecter, ces motifs, et leur

rendre tout l'hommage qu'ils méritaient. »

t. ii. i

Probablement il faut voir la cause, ou plutôt le prétexte de cette rigueur, dans cette bluette, qui commençait le numéro du 22 :

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