CONTE
Aux pieds d'un bonze à face de bonneau Un pénitent hâtait sa kyrielle, Et lui disait : a Mon père, amour nouveau Me tient au cœur. — Mon fils, est-elle belle Celle qu'aimez ? — Comme un ange, et fidèle.
— Ah ! quel plaisir ! Habitez-vous loin d'elle ?
— Même logis. — Quelle commodité !
Mais parlez-moi, mon fils, sans vanité :
De vous souvent reçoit-elle accolade ?
— • Tous les deux jours. — Vous êtes donc malade! »
La Harpe, dans sa Correspondance littéraire (lettre 62), indique une seconde raison , qu'il croit la véritable : « C'est, dit-il, une petite historiette dont les acteurs connus sont le grand aumônier et un abbé de la C***, célèbre , il y a vingt ans , par le talent de chanter, dans le temps qu'on chantait mal. Cet abbé s'avisa de demander un bénéfice > et le prélat dépositaire de la feuille lui répondit en chantant cès deux vers du Devin du village :
Quand on sait aimer et plaire, A-t-on besoin d'autre bien ?
Cette anecdote imprimée, quoique sans nommer les acteurs, a paru un peu leste. »
Quoi qu'il en soit , le Journal de Paris reparut dès le 29 , n'ayant perdu dans cette bagarre que son directeur, dont on pensa que le gouvernement avait exigé le sacrifice; un nota annonça, en effet, que le sieur de La Place avait cessé ses fonctions ; mais il ne dit pas qui le remplaçait. Somme toute, cette petite persécution ne nuisit probablement pas au succès de la nouvelle feuille. Ce succès fut tel qu'il trouva ses propriétaires au dépourvu. Ne pouvant prévoir, en commençant leur entreprise , ni toute l'étendue de la carrière où ils allaient entrer, ni le degré d'encouragement qu'ils pouvaient attendre, ils avaient proportionné leur tirage au nombre des souscripteurs que l'empressement du public leur faisait raisonnablement espérer ; mais cet empressement ayant été au delà de leurs espérances, ils s'étaient bientôt trouvés dans l'impossibilité de satisfaire aux demandes nombreuses de ceux qui désiraient acquérir la collection entière ou compléter celle qu'ils avaient déjà. Une réimpression du journal en entier n'aurait offert qu'une collection trop volumineuse, où les objets qui pouvaient mériter d'être conservés auraient été noyés dans une foule d'autres, qui, séparés des circonstances qui les avaient fait admettre à l'époque, étaient devenus sans intérêt. Ils se décidèrent donc à publier un Abrégé dans lequel ils rassemblèrent, par ordre de matières , tout ce que les cinq premières
années du journal, 1777-1781, contenaient d'intéressant, d'utile et d'agréable (1).
Cet abrégé , où l'on a suivi , pour la distribution des matières , Tordre observé dans le journal , est divisé en douze chapitres dont le sommaire nous initie à la composition de ce premier essai de journal quotidien.
Le premier chapitre, — Météorologie, — présente un tableau par colonnes où l'on voit d'un coup d'œil, année par année et mois par mois, les variations de la température et de l'atmosphère, de la hauteur de la Seine, et de la quantité des pluies. A ce bulletin , le journal ajoutait pour chaque jour l'heure à laquelle les réverbères seraient allumés et éteints (2) , — quand on les allumait , car alors à Paris , comme cela a encore lieu dans la plupart des villes de province, on reconnaissait à la pleine lune, qu'elle fût absente ou présente, un privilège qu'on respectait scrupuleusement , et les bons Parisiens étaient prévenus, dans ce cas, que les réverbères ne seraient pas allumés, à cause de la lune.
Le 2 e chapitre - — Poésies fugitives — contient un
( i ) Ce premier abrégé, en 4 toI. in-4*, devait être suivi d'un second qui aurait embrassé les cinq années suivantes. Nous ne sachions pas que les promesses des éditeurs à cet égard aient été réalisées.
(2) Nous apprenons ainsi que le 1" janvier IT77 les réverbères furent allumés à quatre heures et demie et éteints le lendemain matin à une heure. « Que de vols et de meurtres, s'écrie P. Manuel (La Police de Paris dévoilée), n'a pas coûté l'avarice de cette police, lorsqu'elle n'allumait pas ces sales réverbères , qui eux • mêmes ne sont que des ténèbres visibles !... ■
choix des pièces de ce genre qui peuvent se relire avec plaisir. A ce sujet, les auteurs font une observation que de Visé avait déjà opposée à ses détracteurs : « Les personnes d'un goût sévère, disentils, trouveront qu'on ne l'a pas été assez dans ce choix ; mais cette sévérité n'a pas paru convenir à un ouvrage du genre de celui-ci , destiné à recueillir, non des modèles de poésie , mais tout ce qui peut amuser le loisir ou satisfaire la curiosité d'un grand nombre de lecteurs. »
Dans le 3 e chapitre, sous le titre à 1 Extraits et Notices de livres, on trouve l'annonce et une courte analyse de tous les ouvrages pouvant offrir quelque intérêt. — Le 4 e est consacré aux Découvertes et Observations sur les Sciences et les Arts; — le 5 e , aux Beaux-Arts; — le 6 e , aux Evénements et Cérémonies publiques dignes d'être conservés. — Le 7 e offre un choix d'Anecdotes, de bons mots et de traits intéressants. — Le 8 e , qui a pour titre Administration, renferme, en entier ou par extraits, les édits, arrêts, ordonnances, règlements, etc., relatifs au gouvernement, à l'administration, à la police, etc. — Le 9 e , sous le titre de Variétés, contient un grand nombre de lettres et d'observations sur toutes sortes d'objets de littérature, de morale et de critique. « Plusieurs de ces morceaux, disent les éditeurs, offrent des plaisanteries ingénieuses et gaies, des censures piquantes, des vues originales ou
utiles sur nos mœurs, nos usages, nos établissements publics. Nous faisons sans scrupule, ajoutent-ils, l'éloge de cette partie de Y Abrégé du Journal de Paris, parce qu'elle est moins l'ouvrage des rédacteurs du journal que du public même. On sait que beaucoup de gens de lettres célèbres , et de gens du monde distingués par leur esprit et leur goût, ont concouru par ces fruits de leur loisir à répandre de la variété et de l'intérêt sur un ouvrage périodique qui comporte tous les tons et embrasse tous les objets. »
L'éloge historique des morts célèbres dans les différentes classes de la société forme le 1 0 e chapitre, sous le titre de Nécrologie.
Le 1 1 e chapitre , consacré aux Spectacles, contient le précis des pièces nouvelles données sur les trois grands théâtres de la capitale, des jugements impartiaux sur leur mérite et leur succès, ainsi que sur les débuts des différents sujets qui y ont été reçus , les anecdotes et les règlements relatifs à ces spectacles. — Enfin, le 12 e et dernier chapitre, en donnant l'annonce du Concert spirituel (1), fait connaître les morceaux de musique les plus intéressants qui y ont été exécutés , les musiciens , les cantatrices et les virtuoses qui y ont fait connaître leurs talents.
(4) Concert établi en 4735 au château des Tuileries, par privilège accordé à François Philidor, à la condition qu'il dépendrait toujours de l'Opéra et lui paierait 6,000 livres par an.
Ajoutons que le Journal de Paris avait encore un article Tribunaux, un article Modes, des Mercuriales, qu'il enregistrait les appositions de scellés, qu'il donnait tous les jours le cours du change et des effets publics.
11 y avait là, assurément, à si petite dose que tout cela fût servi, de quoi « amuser le loisir ou satisfaire la curiosité d'un grand nombre de lecteurs. »
Pour ce qui est de V Abrégé, nous n'avons pas besoin d'en faire ressortir l'importance; disons encore qu'il est terminé par une table générale qui en rend l'usage plus facile.
Ce programme du Journal de Paris, notamment l'article des foins , donna lieu à d'interminables plaisanteries. En voici une des meilleures; elle est de Clément :
Fournissez-vous à la boutique Des journalistes de Paris :
Tout s'y trouve, vers et physique, Calembours, morale, critique.
Et de l'encens à juste prix ; Monstres de la foire et musique, Voltaire et l'Ambigu comique, Course aux jockeis et les paris, Danseurs de corde et politique, Finances et vol domestique.
Liste des morts et des écrits, Si la lune est pleine ou nouvelle, S'il pleut, s'il vente, ou bien s'il gèle,
Et si les foins sont renchéris,
11 en rend un compte fidèle.
Les journalistes de Paris
Ont la science universelle.
Ce n'est pas tout, car leur pamphlet
Est d'un usage nécessaire
Pour compléter le ministère
De l'apothicaire Cadet.
11 aurait manqué quelque chose à la gloire des nouveaux journalistes s'ils n'eussent été chansonnés; aussi le furent-ils sur tous les tons. Les couplets suivants datent de 1 782.
Air des Triolets.
Cadet, d'Ussieux et Corancez Sont trois lettrés de conséquence.
Par qui seront-ils effacés, Cadet, d'Ussieux et Corancez?
Prenez leur journal et lisez, Vous direz en toute assurance :
Cadet, d'Ussieux et Corancez Sont trois lettrés de conséquence.
Cadet, d'Ussieux et Corancez Sont tout remplis d'intelligence.
Peuples savants, applaudissez Cadet, d'Ussieux et Corancez.
Sont-ils par la crainte poussés, Ils critiquent avec prudence :
Cadet, d'Ussieux et Corancez Sont tout remplis d'intelligence.
Cadet, d'Ussieux et Corancez, Montrent quelquefois du courage.
Voulez-vous les voir élancés, Cadet, d'Ussieux et Corançez?
Contre les auteurs délaisses Qui ne font ni bruit ni tapage, Cadet, d'Ussieux et Corançez Montrent quelquefois du courage.
Cadet, d'Ussieux et Corançez, Cest un plaisir de vous connaître.
Dites-le, vous qui connaissez Cadet, d'Ussieux et Corançez.
De l'esprit ils en ont assez Pour ne pas le faire paraître.
Cadet, d'Ussieux et Corançez, C est un plaisir de vous connaître.
Cadet, d'Ussieux et Corançez !
Ah! les jolis noms pour Fhistoire !
Un jour ils y seront placés, Cadet, tfUssieux et Corançez; Par eux les Gacons, les Visés, Verront s'éclipser leur mémoire.
Cadet, d'Ussieux et Corançez! Ah ! les jolis noms pour Vhistoire!
Le Journal de Paris eut même l'honneur d'être traduit sur la scène de la Comédie-Française, dans une de ces pièces à tiroir comme on en faisait déjà, et qui ressemblaient assez pour le fond à ces Revues de Tannée dans lesquelles nos petits théâtres font , chaque hiver, assaut d'esprit , — d'autres , moins polis, diraient assaut de bêtise. La pièce en question avait pour titre : Molière à la nouvelle salle,
ou les Audiences de Thalie. Thalie et Melpomène reçoivent Molière dans le nouveau temple qu'on vient de leur élever. Elles l'instruisent des révolutions que les lettres, le goût, l'art dramatique, ont éprouvées depuis qu'il a quitté la terre. De là une diatribe à laquelle Melpomène n'aurait pris aucune part si elle se fût un peu plus respectée, diatribe quelquefois gaie, mais plus souvent violente, contre les spectacles forains, les tragédies et les comédies modernes', les dictionnaires, les almanachs, les journaux, et nommément le Journal de Paris.
Les « très-circonspects et très-patients » rédacteurs dédaignèrent de répondre à une pareille attaque ; cette prudence leur valut ce camouflet :
0 (TUssieux, Cadet, Corancez, Comme on vous a bernés ! comme on vous a tancés !
Mais Corancez, d'Ussieux, Cadet, Ont toutes les vertus, le sang- froid du baudet;
Et Cadet, Corancez, d'Ussieux, N'en écrivent pas moins, n'en écrivent pas mieux.
Mais l'heureux triumvirat prenait très-bien son parti de plaisanteries qui étaient, en quelque sorte, la consécration de son succès; il avait, d'ailleurs, de bien autres soucis.
La lutte, en effet, se poursuivit longtemps entre le nouveau journal et les anciens , mais plus particulièrement avec la Gazette de France > et sur le ter-
rain des annonces. On sait quelle était l'étendue du privilège de Renaudot ; la Gazette en inférait à son profit le monopole, ou, tout du moins, la priorité des annonces. Elle ne leur avait ouvert que bien tardivement ses colonnes, nous l'avons vu, et ne leur accordait qu'une place bien restreinte ; mais elle en avait fait l'objet d'une publication spéciale, les Petites Affiches, qui jouèrent dans la littérature un rôle qu'on ne soupçonnerait pas généralement, et dont nous parlerons bientôt. L'abbé Aubert, qui en avait alors la direction, se montrait le défenseur ardent de ce qu'il regardait comme son droit, et il poursuivit le Journal de Paris avec un rare acharnement.
L'abbé Aubert, dit Manuel (Police de Paris dévoilée), a toujours nourri le désir et l'espoir de faire mourir la feuille de Paris : il l'avait toujours sous la dent. Tantôt il se plaignait au ministre de ce qu'elle annonçait, le 21 décembre 1784, la nomination de l'abbé Maury à une place de l'Académie dont il ne serait question que dans la Gazette du 22; tantôt, pour remuer les puissances, il faisait souffler à M. d'Angiviller que tous les articles sur le Salon devaient lui être soumis, et à M. de Crosne, qu'il avait le droit de connaître les juges anonymes des peintres. Il allait plus loin encore : il s'efforçait de convaincre le ministère que le Journal de Paris reproduisait sous une autre forme le scandale
et la licence des bulletins à la main. « C'est là , s'écriait-il dans un mémoire judiciaire où il revendiquait les droits de la Gazette contre son redoutable concurrent, c'est là qu'on a lu, entre une infinité d'autres faits hasardés, que Madame, bellesœur du roi, était grosse, et qu'elle avait senti son enfant remuer; c'est là que toutes les extravagances du magnétisme ont été consignées et prônées ; c'est là qu'on a ouvert une souscription pour un être imaginaire qui devait traverser à sec la rivière de Seine avec des sabots élastiques ; c'est là que la loterie pour l'édition prohibée des œuvres de Voltaire a été imprimée à différentes reprises ; c'est là qu'a été exaltée la prétendue découverte d'un charlatan qui promettait de neutraliser les fosses d'aisances avec une pinte de vinaigre, et qui s'est enfui après avoir été la cause de la mort de deux hommes. Ce journal, à qui l'administration est sans cesse obligée de faire faire des rétractations , des désaveux , est devenu le répertoire de toutes les nouvelles controuvées, de tous les faits apocryphes, de toutes les inventions ou imaginaires , ou nuisibles , de toutes les querelles entre les gens de lettres, les artistes et les particuliers. C'est par la facilité qu'on trouve à y faire insérer des écrits même satyriques qu'a été publiée cette lettre scandaleuse qui a porté le roi à un acte éclatant de sévérité envers un écrivain peu maître de son imagination
et de ses premiers mouvements, qui n'aurait peutêtre pas essuyé cette disgrâce, s'il n'avait pas trouvé cette voie ouverte aux écarts de sa plume. » Puis, mêlant de la logique à l'éloquence : « Quoi I mes Affiches y dont le privilège , qui fait partie de celui de la Gazette y remonte à 1612, seraient subordonnées à celui du Journal des Savants, qui, étant de 1665, leur est postérieur de 53 ans; à celui du Journal de Paris, qui, n'étant que de 1776, leur est postérieur de 1 64 ans ! Et la faculté accordée à ces deux journaux par un simple privilège du sceau d'annoncer toutes les nouveautés avant la Gazette et le Journal général de France (Petites Affiches), anéantirait les dispositions des lettres-patentes d'octobre 1612, mars 1628, février 1630, octobre 1 631 , avril 1 751 , juillet 1 756 et août 1 761 , toutes lettres enregistrées , soit aux requêtes de l'Hôtel, soit au Parlement ! »
Nous reviendrons tout à l'heure, en traitant des Petites Affiches, sur ces titres de la Gazette ; mais, pour l'intelligence du procès qui s'agitait, il est bon d'avoir sous les yeux le privilège dont arguait l'abbé Aubert ; le voici dans sa dernière teneur :
« Faisons défense à toutes personnes, de quelque qualité qu'elles soient, de s'immiscer dans la composition, vente et débit d'aucunes gazettes de France, ni d'aucuns imprimés de relations et de nouvelles,
tant ordinaires qu'extraordinaires, lettres, copies ou extraits d'icelles, et autres papiers généralement quelconques contenant la relation des choses qui se passeront tant en dedans qu'en dehors de notre royaume ; ni de faire aucune des choses qui ont été ou dû être dépendantes du privilège de la Gazette, sans la permission expresse et par écrit du ministre et secrétaire d'Etat ayant le département des affaires étrangères ; à peine contre les contrevenants de confiscation des imprimés et exemplaires, ainsi que des caractères et des presses, de six mille livres d'amende, et de tous dépens, dommages et intérêts, même de punition corporelle. »
Aubert demandait à grands cris qu'on appliquât cette loi à l'imprimeur du Journal de Paris; mais il eut beau s'agiter, un arrêt du conseil , pour assurer la fourniture des neuf exemplaires à la chambre syndicale, fit défenses à tous auteurs et éditeurs, directeurs et rédacteurs de gazettes, journaux, affiches, etc., tant à Paris que dans les provinces, même ceux étrangers dont la distribution est permise dans le royaume, d'annoncer aucun ouvrage imprimé ou gravé , national ou étranger, si ce n'est après qu'il aura été annoncé par le Journal des Savants, ou subsidiairement par celui de Paris, à peine d'être tenus, en leur propre et privé nom, d'acquitter ladite fourniture, et, en outre, de
cent livres d'amende pour la première contravention, de trois cents livres pour la seconde , et d'amende arbitraire, ainsi que de déchéance de leurs privilèges ou permissions pour la troisième , même de telle autre peine qu'il appartiendra s'il s'agissait d'ouvrages prohibés.
C'est là ce qui explique la philippique que nous venons de citer. Il était pourtant réservé à l'abbé Aubert une première consolation . Le baron de Breteuil donna dans ses bureaux des ordres très-sévères, — c'est là du moins ce qu'écrivait l'abbé à M. Durival, le 19 mai 1785, — pour qu'à l'avenir les objets qui intéressaient son département fussent annoncés par la Gazette, et non par le Journal de Paris.
Les directeurs de la Gazette, d'ailleurs, ne se tinrent pas pour battus; ils continuèrent à s'opposer de toutes leurs forces aux empiétements faits sur elle, et ils finirent par obtenir un arrêt du Conseil, en date du 23 décembre 1785, qui confirmait son privilège , et réglait , entre elle et les autres feuilles publiques, la police à observer pour l'annonce des livres nouveaux. Par cet arrêt, le roi substituait la Gazette de France et le Journal de la Librairie (1 ) au Journal des Savants et au Journal de Paris pour l'annonce des ouvrages, imprimés ou gravés , re-
(i) Voir pour ce dernier journal notre chapitre des journaux Uttéraires.
mis à la Chambre syndicale de Paris (1). Ce changement était motivé sur ce que , le premier étant destiné plus spécialement à l'analyse des ouvrages scientifiques, et l'autre à faire connaître ceux d agrément, ils n avaient qu'imparfaitement rempli jusqu'à ce jour le but que Sa Majesté s'était proposé. LaGazette de France, étant la plus répandue, se trouvait, par cette raison, plus propre à remplir cet objet, son débit s'étendant dans toutes les provinces du royaume , et même chez l'étranger. Quant au Journal de la Librairie, il réunissait à la modicité de l'abonnement des indications claires , précises et telles qu'il convenait. Ainsi l'avantage du commerce des nouveautés en tout genre devait résulter infailliblement de cette destination plus réfléchie. — Du reste, Sa Majesté couvrait de sa protection la Gazette de France, dont le privilège méritait, par son ancienneté , des considérations : il ne serait point limité à dix ans, comme celui des almanachs, journaux, gazettes et autres feuilles périodiques ;
(1) Il semble résulter de là qu'aucun livre ne pouvait être annoncé qu'il n'eût été préalablement déposé. L'obligation du dépôt remonte au commencement du xvii» siècle. Un édit do Louis XIII, du mois d'août 1617, avait prescrit de déposer gratuitement à la Bibliothèque royale deux exemplaires de tout ouvrage imprimé-, un arrêt du conseil, du 91 octobre 1638. enjoignit d'en mettre aussi deux exemplaires dans la bibliothèque du chancelier. En 1704, un nouvel arrêt du conseil, du 15 octobre, porta à neuf le nombre d'exemplaires a déposer de chacun des livres, feuilles et estampes que l'on imprimait ou réimprimait; ils devaient être remis gratuitement et sans frais aux syndic et adjoints, chargés de les distribuer dans l'ordre suivant : deux au garde de la bibliothèque du roi, deux au garde du cabinet du château du Louvre, un à la bibliothèque du chancelier, un pour l'examinateur de l'ouvrage, et trois pour la communauté des libraires et imprimeurs. Maintenant le dépôt est Axé à deux exemplaires ; il était de cinq sous l'Empire et quelques années après.
elle continuerait à être régie conformément aux lettres-patentes du mois d'août 1761 . — Les Petites Affiches ou Journal général de France, et les Affiches de province, étant des feuilles périodiques censées faire partie de la Gazette de France, devaient jouir des mêmes avantages , et ne seraient point sujettes plus quelle au renouvellement du privilège.
On voit par là à quelles restrictions la presse était encore assujettie quelques années avant la Révolution.
Panckoucke, qui avait alors le privilège du Meraire, intervint dans la querelle ; mais il y apporta beaucoup plus de modération, soit tempérament, soit confiance dans la force de son journal, « le premier de tous les journaux, le plus utile de tous aux gens de lettres, au gouvernement, et qui rendait annuellement aux différents départements , à la grande et à la petite poste, dix fois plus que tous les autres papiers de France et étrangers réunis. » Il conseillait tout simplement au gouvernement d'ordonner à la Chambre syndicale de remettre à chaque propriétaire des journaux une copie de tous les livres, estampes et musique qu'on pouvait annoncer, en payant les frais de cette copie; et quant aux neuf exemplaires qui devaient être remis à la Chambre syndicale, il fallait en rendre les im-
primeurs responsables, en les autorisant à les retenir.
C'est sur un autre terrain que l'éditeur du Mercure avait engagé la lutte, et il la voulait soutenir par d'autres moyens, que les Petites Affiches > du reste, comme nous le verrons tout à l'heure, n'avaient pas non plus négligés. Il annonçait, l'année suivante, que le Mercure publierait sans augmentation de prix un supplément contenant les prospectus et avis particuliers de la librairie. Les propriétaires du Journal de Paris, non moins désireux d'accroître leurs bénéfices, réclamèrent cette insertion comme l'apanage naturel de leur feuille, qui, se publiant tous les jours, pouvait remplir plus promptement et plus utilement pour les auteurs l'objet de leurs annonces. L'affaire fut portée devant le garde des sceaux. Panckoucke avait pour lui l'antériorité -, mais , en homme qui connaît son monde, il crut devoir, par surérogation, appuyer son bon droit de la distribution d'un millier de louis, qu'il répandit dans les bureaux des affaires étrangères , du ministre de Paris et de la police. Une lettre officieuse lui permit d'aller en avant , avec promesse de l'indemniser, si plus tard on se prononçait pour le Journal de Paris. Nouveau prospectus, par lequel il fait ressortir les avantages de sa proposition : un prospectus de deux pages ne coûtera ainsi que 42 livres, etc. Riposte du Journal
de Paris , qui offre pour 21 livres une feuille de supplément composée de huit colonnes ou quatre pages. Nous ne savons comment se termina cette lutte; mais dans tous les cas, et c'est l'important, le public y dut trouver son avantage.
La même année où le Journal de Paris eut à soutenir contre la Gazette le procès dont nous venons de parler, il s'attira, par une indiscrétion au fond bien innocente, une affaire beaucoup plus désagréable, qui lui coûta plus cher, et qui, même, faillit le faire supprimer. Voici comment Garât (1) raconte cette mésaventure :
H n'y avait, en 4777, de querelles que dans la littérature et dans les sciencçs, et de révolutions que dans les faveurs de la cour, dans les engouements et dans les modes de la ville. Mais un journal de tous les matins était tellement approprié au goût des Français et à la vie de Paris, qu'on ne faisait plus de déjeuner où celui-là ne fût à côté du chocolat ou du café à la crème. On s'étonnait qu'on eût pu vivre si longtemps sans journal, et les auteurs du Journal de Paris, pénétrés de la nécessité et de la difficulté de soutenir et d'étendre un succès si brillant dès les premiers jours, cherchaient toutes les nouvelles et toutes les nouveautés, et préféraient quelquefois celles qui pouvaient être dangereuses à recueillir.
Un envoyé de la Cour de France (S) à une petite cour d'Allemagne, plus décoré par son nom et par son esprit que par le
(<) Mémoires sur M. Suard et sur le xviii» siècle, t. II, p. 398.
(S) Ce n'était pas la cour de France, mais celle de Luné ville, qui avait député Boufflers vers cette princesse allemande, qui se montra aussi ridiculement susceptible qu'elle était, à ce qu'il paraît, grosse et grasse. Il s'agissait d'une négociation de mariage pour le roi de Pologne.
titre et l'importance de sa mission, fut reçu de très-mauvaise grâce par la princesse auprès de laquelle il se rendit en grande hâte ; il se présentait, en effet, avec une joue enflée par une fluxion. Un diplomate vieilli dans le métier aurait pu prendre plus d'une vengeance sérieuse ; le chevalier de Boufflers, d'abord abbé et puis hussard, aima mieux tourner de jolis vers que de jouer de mauvais tours, et rima gaiment sa mésaventure.
T avais une joue enflée.
La princesse boursouflée, Au lieu d'une en avait deux; Et Son Altesse sauvage Parut trouver très-mauvais Que j'eusse sur mon visage La moitié de ses attraits.
On avait partout appris ces vers aussitôt qu'ils circulèrent en manuscrit ou en l'air ; et s'il n'était bon à rien qu'ils fussent insérés dans le Journal de Paris, cela était aussi au moins indifférent pour son altesse allemande.
Cependant sa colère fut grande, et il fallut bien que la cour de France la partageât. On ne dit rien au poète, qui ne pouvait pas être anonyme, quoiqu'il ne se nommât point, et on voulut punir les propriétaires et les éditeurs du Journal de Paris. On eut un instant l'idée de l'ôter à ses fondateurs et â ses propriétaires pour le donner à M. Suard, à qui il aurait valu vingt ou vingtcinq mille francs. Le gouvernement ne respectait si peu ce genre de propriété que parce que tout le monde alors ignorait en France qu'un papier public, fondé sur un privilège du roi, pût être une propriété particulière. M. Suard .apprit à tous qu'elle est la plus légitime, la plus sacrée de toutes, puisqu'elle est composée des facultés de l'esprit et de l'âme de ses auteurs. Il prit la défense de ceux dont on lui offrait la fortune; il ne la leur conserva pas seulement, le premier de tous il la fit reconnaître pour une propriété aussi inviolable au moins que la propriété des terres. Il fit de ce principe, dont la lumière s'étend si loin, la règle d'un
gouvernement absolu, la loi d'une nation qui avait beaucoup de franchises et qui n'avait encore aucune liberté, la maxime anticipée et fondamentale de l'existence légale de tant de journaux que la liberté devait bientôt faire éclore.
Touchés d'un si noble procédé, les journalistes firent accepter, par reconnaissance, à M. Suard, une part dans ce journal qu'il venait de refuser entier. Il en devint à la fois le censeur, le copropriétaire, et l'un des rédacteurs dont les articles multipliaient le plus les abonnements.
Garât ne citant que quelques vers estropiés du charmant badinage qui donna lieu à cette grosse affaire , nous croyons être agréable à nos lecteurs en leur mettant sous les yeux la pièce de conviction dans toute sa scélératesse.
Air : De la fanfare de Saint-Cloud.
Enivré du brillant poste Que f occupe récemment, Dans une chaise de poste Je m'embarque fièrement, Et je vais en ambassade, Au nom de mon souverain, Dire que je suis malade Et que lui se porte bien.
Avec une joue enflée Je débarque tout honteux.
La princesse boursoufflée Au lieu d'une en avait deux; Et Son Altesse sauvage Sorts doute a trouvé mauvais Que f eusse sur mon visage La moitié de ses attraits.
« Princesse, le roi mon maître Pour ambassadeur m'a pris.
Je viens vous faire connaître V amour dont il est épris.
Quand vous seriez sous le chaume, Il troquerait, m'a-t-il dit, La moitié de son royaume Pour celle de votre lit. *
Par 1 union de vos personnes, L'Europe avec plaisir verrait Sur une tête deux couronnes.
Et deux têtes dans un bonnet. »
La princesse à son pupitre Compose un remerciement, Et me remet une épître Que f emporte lestement.
Et je descends dans la rue, Fort satisfait d'ajouter A r honneur de ¥ avoir vue Le plaisir de la quitter.
Air : Ne v'ià-t-il pas que j'aime !
Dans ces beaux lieux en revenant.
Je quitte TExcellence, Et reçois pour mon traitement
Cent vingt livres de France.
Le Journal de Paris avait eu cependant la circonspection de supprimer ce dernier couplet, qui se termine par un mauvais calembour dont l'explication ne sera peut-être pas inutile : Bouffiers avait
reçu , à l'occasion de son ambassade , la croix de Saint-Louis (cinq louis , cent vingt livres).
Cette affaire occupa tout un mois Paris, la France et l'Europe. Grimm ne pouvait manquer d'en entretenir son illustre correspondant; mais on ne s'étonnera point qu'il n'ait pas vu précisément les choses du même œil que le complaisant biographe de Suard. Il rapporte une complainte de Corancez, qu'il fait précéder des réflexions suivantes :
Le Journal de Paris a été suspendu depuis trois semaines, à cause d'une vieille chanson du chevalier de Boufflers sur son ambassade auprès de la princesse Christine de Saxe, que le rédacteur s'était avisé d'y insérer en rendant compte d'un recueil de vers et de prose, intitulé Les quatre Saisons littéraires, où se trouve cette malheureuse chanson, faite il y a plus de vingt ans, et que tout le monde sait par cœur. On ne peut nier que ce ne soit une grande sottise d'imprimer dans une feuille qu'on envoie à toute la famille royale des vers où Ton s'est permis de tourner en ridicule la tante de Sa Majesté ; mais il n'est pas moins certain que ce n'est que par pure ignorance qu'on a commis une pareille faute, que la chanson est assez ancienne pour qu'on ait pu en oublier le véritable sujet, et qu'après tout le rédacteur de l'article n'a fait que citer des couplets qu'on avait imprimés impunément avant lui dans un livre publié et vendu depuis deux mois avec privilège et approbation. Quoi qu'il en soit, si messieurs les rédacteurs méritaient une petite leçon pour n'être pas mieux instruits de ce que dans la bonne compagnie personne n'ignore, il y a eu des gens d'esprit qui ont fort bien jugé que cette leçon pourrait avoir plus d'un côté utile ; en conséquence, on a fort exagéré les torts de leur étourderie. Le privilège du journal leur a été retiré par ordre exprès du roi. On a répandu adroitement le bruit qu'il pourrait bien être supprimé tout à fait,
que Sa Majesté ne voulait plus en entendre parler, qu'elle avait décidé, du moins, que cette feuille ne serait plus rédigée par les mêmes personnes, et qu'il se présentait des compagnies qui en sollicitaient le privilège en offrant des sommes considérables, etc. Des avis si alarmants pour les propriétaires d'une entreprise qui rend aujourd'hui plus de cent mille francs de produit net les ont déterminés enfin à s'adresser à M. Suard, à le supplier très-humblement de vouloir bien sauver leur propriété en la mettant sous l'abri de son nom, et de recevoir pour prix de sa complaisance un quart ou du moins un cinquième des bénéfices. La délicatesse do notre académicien n'a pas cru devoir accepter une pareille proposition; mais après beaucoup d'instances, et de la part des malheureux propriétaires, et de la part de M. le garde des sceaux, qui les protège, il s'est enfin laissé persuader à recevoir, avec le titre de rédacteur du journal, un traitement fixé par le roi, avec un petit intérêt particulier dans l'affaire, qui puisse la lui rendre encore plus personnelle. On estime que les deux objets réunis ne passeront guère quinze à vingt mille francs; c'est ce que son désir d'obliger a pu obtenir de sa délicatesse. Grâce à cet arrangement et à quelques autres sacrifices moins connus, le privilège vient d'être rendu aux anciens propriétaires, MM. Corancez, Romilly, Cadet et d'Ussicux ; mais M. Suard sera seul responsable de l'usage qu'ils en pourront faire à l'avenir. Ce risque là, sans doute, vaut bien la peine qu'on le paie généreusement.
Voici maintenant la complainte de l'infortuné Corancez :
Enivré du brillant poste Qui me rendait important, Je menais d'un train de poste Le public et son argent.
Au fait de mon ambassade Du reste n'entendant rien, Je pouvais être malade Quand Sautreau se portait bien.
JOURNAL DE PARIS L'œil rouge et la mine enflée, Je promenais gravement Ma vanité boursouflée Et mon air de président, Quand tout à coup un orage Dérangea tout mon calcul, Et sa bourrasque sauvage Faillit à me rendre nul.
Uun membre d'Académie, Fort avide du bonheur, la finesse et le génie Combinèrent mon malheur.
Ma Feuille était fort courue, Mais il fallut ajouter Au plaisir de l'avoir eue le chagrin de la quitter. '
De huit mille écus de rente Perdant jusqu'au dernier quart, Uune plume pénitente J'écris à Monsieur Suard :
« Je conviens que d'une tante Le prix par moi méconnu Méritait que de ma rente On m'ôtdt le revenu. »
Touché de ma repentance, Epris d'argent et d'amour, Mon patron rompt une lance Dans le cercle de la cour :
On me rendit mon pupitre, Et le bon Monsieur Suard Chez moi ne voulut qu'un titre, Avec sa prébende à part.
Nous citerons encore le récit de la Correspondance secrète, parce que ce rapprochement nous a semblé présenter quelque intérêt :
Depuis samedi dernier le Journal de Paris est supprimé, pour une cause si légère, et en même temps si extraordinaire, que le public en a cherché une autre, mais vainement. Une chanson du chevalier de Boufflers, faite il y a douze ou quinze ans, sur son ambassade auprès de la princesse Christine, abbesse de Remiremont, chanson imprimée dans vingt recueils avec approbation et privilège du roi, a été la véritable cause de cette suppression, parce que le Journal de Paris Fa citée d'après un ouvrage intitulé Les Saisons littéraires, imprimé au mois de mars dernier. On a représenté au roi que, la princesse Christine étant sa tante, cette chanson était licencieuse, quoique la princesse ne fût point nommée, et par ce tapage on a donné à la chanson une célébrité qu'elle n'avait point encore eue. Le public , privé du journal, a jeté les hauts cris. M. le garde des sceaux, en conséquence d'un ordre exprès du roi, avait révoqué le privilège; mais, ce magistrat a représenté ensuite à S. M. que ce qu'on lui avait montré comme un manque de respect punissable n'était qu'une inconsidération innocente, et le roi a reçu cette représentation avec bonté, de sorte qu'on espère que le journal reprendra son cours avant la fin de cette semaine.
Si c'étaient des courtisans gens de lettres, et trop instruits ou trop puissants pour n'être pas disposés à l'indulgence, qui eussent provoqué cette suppression, il serait à désirer que ces messieurs ne suivissent pas la carrière des lettres, où leurs jalousies sont si dangereuses. Dans le beau siècle de Louis XIV, les Montauzier, les La Rochefoucauld, cultivaient les lettres et protégeaient les lettrés, et c'est tout ce que les courtisans doivent se permettre : car, si une fois ils y introduisent leur esprit de rivalité, les écueils de la carrière deviendront assez terribles pour en écarter tous ceux qui pensent, et qui ont besoin de repos pour rendre leurs pensées utiles à leur siècle et à la postérité.
Le moyen d'arriver à cette crise déplorable, c'est, pour eux, d'épouser les haines des gens de lettres de profession, qui invoqueraient jusqu'au secours du tonnerre contre des rivaux qui n'ont pas pour eux la considération à laquelle ils prétendent. Boileau Ta dit,
Qui n'aime point Cotin n'estime point son roi, Et n'a, selon Cotin, ni Dieu, ni foi, ni loi.
Suspendu le A juin, à la demande du comte de Lusace, frère de la princesse Christine, le Journal de Paris reparut le 27, mais , disent de leur côté les Mémoires secrets , « grevé d'une forte pension en faveur de Suard, intrigant qui, sans rien faire, se fourre partout, et s'est fait donner le titre de réviseur général de cette feuille, pour prévenir le retour d'une indiscrétion pareille à celle qui a motivé la suspension. »
La Correspondance secrète mentionne à ce propos une particularité qui mérite que nous la rapportions. Elle confirme d'abord, à son point de vue, le récit des autres chroniqueurs : « On dit que le Journal de Paris est laissé aux mêmes entrepreneurs, auxquels on a imposé des lois sévères dont ils ne pourront point s'écarter, et, afin que le goût préside à leur rédaction, on leur a nommé un réviseur homme de lettres, M. Suard, de l'Académie française, qui sera juge compétent et impartial de tout ce que les circonstances permettront d'admettre ou ordonneront de rejeter. » Puis elle ajoute :
« On avait prétendu que, suivant le nouveau régime, le journal ne rapporterait que des lettres signées de leurs auteurs, et cette précaution, un peu tardive, aurait évité ci-devant quelques inconvénients, attendu que tel homme qui se croit gai sous le masque ne se hasarde pas avec tant de facilité à se montrer à visage découvert. Mais ce bruit est démenti par le fait , et les plaisants pourront continuer à jouir de l'incognito, sauf à se voir punis, s'ils blessent quelqu'un, puisque leurs noms seront toujours indispensablement exigés au bas de leurs manuscrits. »
Et de fait , le Journal de Paris continua d'être , comme on dirait aujourd'hui , une tribune accessible à tous, ouverte à toutes les plaintes, à toutes les réclamations, à tous les débats. C'est là surtout ce qui fait l'intérêt de cette feuille , où venaient se * répercuter tous les jours le bruit et les préoccupations, et, en quelque sorte, la physionomie de la grande ville.
Dans l'intervalle de ces deux mésaventures qui faillirent lui être fatales, le Journal de Paris en avait éprouvé une autre, que nous devons rappeler, quoiqu'elle n'ait pas eu de suites sérieuses, parce qu'elle fournit une nouvelle preuve de la circonspection à laquelle étaient tenues les feuilles publiques. Le fait est ainsi raconté dans la Correspondance se-
crête : « Le Journal de Paris a été suspendu pour avoir un peu critiqué l'oraison funèbre de l'impératrice-reine prononcée à l'église Notre-Dame par l'évêque de Blois. Ce discours, qui est très-médiocre , y a cependant été traité avec beaucoup de ménagement. 11 paraît que les évêques sont encore plus délicats que les poètes; le malheur, c'est qu'ils sont plus puissants.
Tant de fiel entre-t-il dans Vâme des dévots ! »
Métra reproduit ensuite et analyse l'article des a pauvres journalistes de tous les jours » , et il en montre la parfaite innocuité. Les journalistes avaient omis à dessein des particularités qui auraient pu faire grand tort au susceptible orateur ; mais il fallait encore louer M. l'évêque : c'est ce qu'ils n'avaient pu faire , et ils avaient été sur le point d'être victimes de leur véracité. « Ici le public est compté pour rien. Les auteurs des papiers publics sont souvent contraints de lui mentir impudemment , dès qu'il s'agit de l'intérêt du moindre petit seigneur. L'affaire devient bien plus grave encore quand il est question d'un comédien qui croit qu'on a voulu offenser sa personne sacrée. » On donne pour exemple la querelle de Fréron le fils avec Desessarts, dont nous parlerons en son lieu.
Tout le monde, dans cette circonstance, prit
parti pour le journal, et la suspension fut immédiatement levée. « Les entrepreneurs du Journal de Paris, ayant été se jeter aux pieds de M. le comte de Maurepas, ont obtenu grâce, et leur feuille a repris son cours. Ils se sont bien promis, sans doute, de ne plus s'égayer aux dépens des évêques ; mais on n'a point apparemment exigé d'eux une semblable réserve à l'égard des simples abbés. Ils ont épluché avec une rigueur extrême l'oraison funèbre que l'abbé de Boismont a prononcée dans la chapelle du Louvre, en présence de l' Académie française. »
Suivant les Mémoires secrets, ce serait cette dernière critique qui aurait motivé la suspension du journal , et cette rigueur aurait été provoquée par l'Académie, qui, nous le savons déjà , ne souffrait pas volontiers qu'on touchât à l'un de ses membres. Quoi qu'il en soit, le fait n'en subsiste pas moins, avec son enseignement.
Une autre fois, et c'était quelques mois après qu'il avait été placé sous la férule de Suard, le Journal de Paris ayant rendu un compte un peu léger de la mort philosophique du poète Barthe, l'auteur des Fausses infidélités, les rédacteurs furent vertement tancés , et contraints à expier cette imprudence par une aumône de 600 livres ,-au profit des pauvres de la paroisse de Saint-Roch ; et ce fut , dit-on, le réviseur de la feuille qui dut payer cette
amende de ses deniers , ce qui prouverait que sa position n'était pas tout-à-fait une sinécure.
Le Journal de Paris alla sans autre encombre jusqu'au début de la Révolution, où il se métamorphosa, comme toutes les feuilles qui existaient alors, et nous le retrouverons au nombre des journaux politiques les plus importants de cette époque.
Recherches sur les origines de la publicité commerciale. — Nouveaux détails sur les commencements de Renaudot et de son Bureau d'adresse. — Histoire des Petites Affiches. — Alliance de la littérature et de l'industrie.
Voilà un sujet qui pourra paraître, au premier aspect, quelque peu étranger à notre cadre ; cependant il touche par plus d'un point, comme on va le voir, à la littérature, et même à la politique. Il entre d'ailleurs dans notre plan de faire connaître le journal sous toutes les formes qu'il a revêtues, et l'application de ce puissant véhicule aux besoins du commerce et de l'industrie mérite bien que nous y prêtions quelque attention ; nous sommes d'autant plus porté à nous y arrêter que le peu de données qui ont cours sur cette matière, et qui vont se répétant de livre en livre, sont loin d'être exactes. 11 faut dire qu'elle est environnée d'une telle obscurité dans ses commencements , et qu'il y règne ensuite une telle confusion, que l'on ne
peut s'y reconnaître qu'à force de patience . et de recherches.
On attribua longtemps l'invention des Petites Affiches à un imprimeur du nom de Boudet, qui, en effet, obtint en 1746 un privilège pour la publication d'une feuille de cette nature. Barbier releva, soi-disant le premier, la fausseté de cette attribution, dans son Dictionnaire des anonymes (v° Affiches) et dans son Examen critique des dictionnaires historiques (v° Boudet), en s'appuyant sur un passage du Journal des Savants y où il est dit, à la date du mois d'août 1 716, que « le sieur Thiboust, libraire-imprimeur, vend chaque semaine une brochure in-12 qui contient les affiches de Paris, des provinces et des pays étrangers » , lequel recueil avait pour auteur, d'après le P. Baizé (Catal. manuscr. de la doct. chrét. , t. xix, fol. 21 1) Jean Du Gone ou Du Gono, de Gannat en Auvergne, « homme de mérite , mais abondant en desseins singuliers. » 11 y avait plus de cinquante ans que l'abbé Claustre, en mentionnant l'essai de Du Gone dans la. table du Journal des Savants, avait protesté contre les prétentions de Boudet et de ceux qui lui succédèrent.
Ce n'est, d'ailleurs, pas plus à Du Gone qu'à Boudet qu'est due l'invention des feuilles d'avis qu'on désigne aujourd'hui sous le nom de Petites AfficJies, et, pour être dans le vrai et en trouver
l'origine, c'est encore près de cent ans plus haut qu'aurait dû remonter le savant bibliographe.
La publicité commerciale date, en effet, comme la publicité politique, du commencement du xvh" siècle; elles sont toutes les deux sorties du même berceau, elles ont toutes les deux le même père : Théophraste Renaudot.
Nous avons déjà parlé des premiers essais de publicité de cet esprit inventif, notamment de son Bureau d'adresse; quelques détails sur ce curieux établissement ne seront ni hors de propos ni sans intérêt.
11 commença à fonctionner une année avant la naissance de la Gazette; son fondateur nous l'a déjà appris : « 11 avint l'an 1630, fondé sur l'autorité d'Aristote et du sieur de Montagne. » Mais Renaudot en avait conçu et présenté le plan dès son arrivée à Paris, en 1612; il n'avait pas fallu moins de dix-huit ans pour le mettre sur pied.
Une chose digne de remarque, c'est le soin qu'eut Renaudot, dès l'origine, d'abriter ses inventions sous le cou vert de la charité. 11 va, dureste, nous donner lui-m^me, sur ses premiers projets, des détails très-circonstanciés et très-curieux ; ils ont été consignés par lui dans une brochure aujourd'hui rarissime, dont l'existence m'avait été révélée par le catalogue Leber, et que M. À. Pottier, le savant conservateur de la bibliothèque de Rouen, a mise
à ma disposition avec une bienveillance dont je ne saurais trop le remercier, car elle est venue éclairer des incertitudes dont je cherchais en vain depuis longtemps la solution. Elle est intitulée : Inventaire des aù idresses du Bureau de rencontre, où chacun peut donner et recevoir avis de toutes les nécessitez et comoditez de la vie et société humaine, — Par permission du Roy, contenue en ses Brevet, Arrests de son Conseil d' Estât, Déclaration, Privilège, Confirmation, Arrest de sa Cour de Parlement, Sentences et Jugement donnez en conséquence. — Dédié à Monseigneur le Commandeur de la Porte, par T. Renaudot, médecin du Roy. — A Paris, à l'enseigne du Coq, rue de la Calandre, sortant au Marché-Neuf, où Vun desdits Bureauœ d'adresse est estably. 1 630. (Gr. in-4° de 34 pages, orné de vignettes et fleurons.)
C'est, à n'en pas douter, la première pièce émanée de cette officine, d'où devaient sortir la Gazette, les Petites Affiches, et tant d'autres écrits politiques ou relatifs au commerce.
Elle est dédiée à « Haut et puissant seigneur Monseigneur Amador de La Porte, chevallier de l'ordre de S. Jean deHierusalem, conseiller du Roy en ses Conseils d'Estat et privé, bailly de la Morée, commandeur de la Bracque, ambassadeur ordinaire dudit ordre près Sa Majesté, gouverneur de la ville et chasteau d'Angers, etc. »
Elle débute par un quatrain à ce même Amador de La Porte :
Cette entrée, Ame d'or, de la Porte d'honneur Que la naissance, Vheur et la valeur vous donne, Fait voir que la vertu soy-mesme se guerdonne, Et ne tient que du ciel sa naissance et son heur.
Isaac Renaudot,
Etudiant m droit (4).
Vient ensuite la dédicace. Renaudot commence, comme de raison, par faire un pompeux éloge du Commandeur, puis il continue ainsi :
De sorte, Monseigneur, que, mon inclination mesrae cessant, qui est en possession de rapporter toute son estude à l'honneur de vostre maison , je n'çus&e peu choisir une protection plus favorable que la vostre à l'établissement d'un dessein qui regarde si notoirement l'utilité publique. Tel est le règlement des pauvres,
(4) Il parait que les prétentions à la poésie étaient héréditaires dans la famille. La première production imprimée de Renaudot <jue j'aie rencontrée est une pièce de vers, de 4627, conservée à la Bibliothèque impériale. Ce sont des Stances pour la santé du Boy ; en voici la première, une des moins mauvaises :
Il est vray que ce siècle pervers N'a rien qui ne soit à l'envers :
Un roy miracle de notre âge Pour les maux qu'il n'a pas commis Ha la fièvre que son courage Donnait à tous ses ennemis.
La pièce est dédiée à Monseigneur le Cardinal de Richelieu, et très-probablement en l'écrivant Renaudot pensait plus au puissant ministre qu'au monarque malade :
Digne prélat qui sais calmer
Les orages de notre mer,
Tire-nous des maua, ou nous sommes,
Impètre du ciel notre bien :
Il t'aime encorplus que les hommes
Et ne te refuse de rien.
Par tes prières sa bonté Au Roy donnera la santé, Et cette fièvre, pour bon signe, Poussera dehors son venin :
Comment serait-elle maligne, En un naturel si bénin?
tant désiré de vous et de tous les gens de bien, pour lequel ayant eu l'honneur d'estre mandé et employé par Sa Majesté, et luy ayant fait voir que l'une des plus grandes incommoditez de ses sujets et qui en réduisoit mesme plusieurs à mendicité, estoit la faute d'adresse des lieux et choses nécessaires à l'entretien de leur vie, lesquelles, au contraire, enseignées, accomoderont toute sorte de personnes , cette proposition a esté tellement approuvée de ceux ausquels il luy a pieu d'en commettre l'examen, qu'en suitte de son brevet du 44 e jour d'octobre 4612, qui me donne pouvoir, exclusivement à tous autres, d'establir les Bureaux de ces addresses en tous les lieux de son obéissance, durant cette longue suitte d'années requise à la solide perfection d'un ouvrage de durée, j'ai obtenu plusieurs arrests de son Conseil d'Estat, ses lettres patentes de déclaration, privilège et confirmation du don d'iceux, autre arrest de sa cour de Parlement, sentences et jugements de Messieurs le Lieutenant civil, Bailly du Palais et autres juges des lieux où mes Bureaux sont establis ; si bien qu'il ne reste aujourd'huy qu'à informer le public de la commodité qu'il recevra de cet establishment, nostre désir ne se portant jamais aux choses incognûes.
Je sçay bien que cette introduction ne sera pas, seule entre toutes les autres, exempte de difficulté. Il s'en trouvera qui blasmeront mon courage de s'estre porté à une si haute entreprise, sans que la despense qu'il me faut continuer pour la perfection de cet œuvre m'en ayt destourné. A ceux-là je respon que, me recognoissant né au bien public, auquel j'ay sacrifié le plus beau de mon aage, sans autre recompense que celle dont la vertu se paye par ses mains, il seroit désormais trop tard d'espargner, comme on dit, le fond du tonneau, après avoir esté prodigue du reste. Et qui sçayt si, dans toute l'estenduë de ce grand Estât (que la valeur de nostre invincible Monarque va faire encore plus grand et l'accroistre jusques où sa justice le voudra permettre), voire qui sçayt si dans le seul enclos de cette populeuse ville de Paris, où la dévotion est ingénieuse à produire toute sorte de bonnes œuvres, il ne se trouvera point, sinon autant que Dieu ,
appaisant son juste courroux, en demandent au Père des croyants pour sauver une ville, au moins une seule personne qui, goustant les utilitez qui naistront à milliers de l'establissement de ces Bureaux, inventez au bien et soulagement du peuple, vueille éterniser sa mémoire en les dotant de quelque revenu suffisant pour luy faire continuer, avec plus d'ornement et de splendeur, le soustien de ses grandes charges? Dont ceste-ci ne sera pas la moindre, qu'à toute heure les pauvres y trouveront gratuitement avis des commoditez et occasions qu'il y aura de gagner leur vie, la plus charitable aumosne qu'on leur puisse départir.
Et comme les jugements sont divers, d'autres abbaisseront si fort cet employ au-dessous de ma charge, qu'ils tascheront à me rendre par là méprisable. Pauvres gents qui ne considèrent pas que ce n'est point tant le sujet comme la façon de le trait ter et les personnes qui s'en meslent d'où les occupations s'appellent basses et relevées. Agis estoit toujours Agis, mesme au bas bout ; Caton toujours luy dans sa charge de nettoyer les rues ; et le miracle de nos jours, ce Grand Cardinal, dont les sublimes actions rendent tous vos liltres inférieurs à celuy que vous portez si dignement d'estre son oncle, le justifie, meslant comme il fait dans ses plus haults desseins, le soin des pauvres, qui l'appelloyent leur père, avant que ce beau nom eust fait place à celuy de Restaurateur de la France, sous les heureux auspices du plus grand Roy du monde. Ouy, le Grand Cardinal ayant donné souvent ses suffrages à ce mien projet, il n'a rien désormais en soy que de grand et de magnifique.
Je me persuade aussi qu'un nombre de petits avortons d'esprits, à peine capables d'une seule chose, jugeant des autres par eux-mêmes, blasmeront la diversité de mes emplois, voyant que mes veilles et l'habitude que j'ay prise dès mon enfance à l'assiduité du travail me donnent assez de temps pour exercer ma profession de la médecine avec honneur, et au contentement, comme je croy, de ceux qui m'employent ; assez pour servir de Paranymphe aux héroïques actions que toute la France admire dans mes Eloges, moins riches, à la vérité, de mon ouvrage que
de leur matière, mais tels qu'ils se font lire et taire la colomnie ; assez pour m'égayer et ne m'estranger point les plus délicattes oreilles par mes poèmes ; assez pour n'abandonner pas le soin qu'il a pieu au Roi me commettre du reiglement des pauvres, quelque difficulté qui s'y trouve, dont j'appelle à tesmoing tous les Ministres de l'Estat et les principaux Officiers des cours souveraines, et assez encor pour obliger le public, en cet establishment de mes Bureaux de rencontre , de toutes ses nécessitez. Ils diront sans doute bien plus hardiment qu'ils le faisoyent, que je devroye employer cette vigueur toute entière à l'exercice de ma profession. C'est aussi ce que je fay : je ne partage point mon esprit en mesme temps à deux diverses choses. Ceux qui ont quelque nom en la médecine, avec lesquels j'ay souvent l'honneur d'en conférer, doivent ce tesmoignage à la vérité.
Mais suis-je à blasmer si j'imite quelquefois le compas, dont l'autre pied descrivant une figure, n'empesche pas la maistresse branche de se tenir à son point. Non, ces petits Aristarques me permettront de leur dire qu'ils ne sçavent pas la longueur d'un jour naturel, ménagé d'un bon ordre, dont les jeux et les divertissements sont les choses qu'ils censurent. Comme s'ils blasmoyent un architecte de ce qu'il n'a pas toujours l'esprit bandé à la proportion de ses voûtes et de ses colomnes, mais de ce qu'il égayé quelquefois sa main à desseigner la posture d'un marmot, ou la grimace d'une teste de satyre. La médecine est le centre de mon repos, c'est la masse de mon édifice ; sont-ils fâchez si mes passe-temps ont quelque chose de plus que des figures ? L'Hypocrate et le Galien n'estoyent pas de cet ajis, quand ils nous désiroyent la cognoissance de toutes les disciplines ; et jusques aux pauvres malades reconnoissent la différence qu'il y a entre l'ennuieuse pesanteur de celuy qui ne les tire jamais du triste penser de leur maladie, et la gayeté d'un esprit universel qui sçayt divertir le leur, quand il en est temps, par la plaisante variété de son discours, lequel, bien souvent, ne sert pas moins de médecine à l'âme que les remèdes matériels au corps, et qui, pour leur grande connexité, n'est guères moins
nécessaire. Mais c'est ainsi que jadis, pour la même variété d'estude, Celse, Fracastor, Cardan, Scaliger, et tant d'autres grands médecins, ont receu mesme blasme : qu'ainsi je puisse leur ressembler en la louange qu'ils ont finalement remportée i Joygnez à cela que ce mien dessein, une fois estably comme il est, n'a plus que faire de mon industrie, et me laisse , assez content d'en avoir esté le premier mobile : car de trouyer mauvais en moy seul ce que l'usage approuve en tant d'autres, qui font exercer leurs greffes et offices par des commis, ce serait le: fait d'une injustice trop ouvertement passionnée.
Or, comme il sembioit nécessaire de respondre à ces objections pour me garantir de blasme, ainsi, Monseigneur, je n'en serois pas désormais exempt si j'estendoye plus avant les bornes d'une lettre desjà trop longue, veu que c'est assez de précaution contre la médisance de tous mes censeurs, qu'un Commandeur de La Porte prenne, comme il fait, en sa protection ceste belle entreprise, qui fera redoubler les vœux du public pour sa prospérité, et renouveller tous les jours ceux que fait à ceste mesme fin, Monseigneur, votre très-humble et très- obéissant serviteur.
Suit une longue préface, que Renaudot a reproduite dans le tome xxii du Mercure françois, sous le titre de Discours sur l'utilité des Bureaux d'adresse, où nous lui avons déjà fait quelques emprunts.
Chacun sent, y dit-il, la peine qu'il y a de rencontrer à point nommé ses nécessités, qui plus, qui moins, selon ses facultés et connaissances, petites ou grandes. Il semble manquer à la perfection de notre société quelque lieu public qui soit comme la lunette d'approche, l'abrégé et le ralliement de tant de pièces détachées. C'est à quoi il prétend remédier par l'établissement d'un Bureau d'addresse et de rencontre de toutes les commodités de la vie ; lequel encore que plusieurs grands politiques des siècles passés aient touché comme nécessaire au bâtiment de leurs républiques, si est-ce qu'il n'y a point d'Etat où il soit plus
requis qu'en France, puisqu'il n'y en a point de plus affluent en peuple. De l'absence d'un pareil établissement, du désordre qui en résulte, se sentent presque toutes les sortes de conditions, même les gens de lettres, comme il le prouve par l'autorité de Montaigne.
Pour autre exemple, un apothicaire, curieux de l'honneur de sa profession, a dispensé fidèlement quelque remède rare, mais excellent, et recommandé par les meilleurs autheurs de la médecine. Il se présente une maladie fascheuse, où, après avoir inutilement employé les remèdes vulgaires, l'advis des médecins fameux se porte à l'usage de cettuy-cy ; mais, pour ce qu'on ne le tient pas d'ordinaire dans les boutiques, et qu'on n'est point adverti du lieu où il se trouve, on est contraint de s'en passer, avec l'incommodité du malade, et le desplaisir de ceux qui le traittent; tandis que la composition segaste, et paye d'une perte ingrate le soing, la despense et la fidélité de son maistre. Aussi, messieurs les gouverneurs de l'Hostel-Dieu, ayant entendu cette ouverture, "et, selon leur grande charité et expérience en telles affaires, considéré le bien qui en revient au public, l'approuvèrent unanimement par résultat de leur Bureau du 28 janvier 4 628, comme elle l'avoit esté auparavant pour messieurs de l'Hostel-de-Ville. Et, à la vérité, ce n'est pas moins le devoir du bon magistrat d'ouvrir la porte au bien que de la fermer au mal, ce qui ne se peut mieux faire qu'en facilitant les choses licites, dont le défaut et les obstacles qui s'y rencontrent portent ordinairement et presque nécessairement aux illicites les hommes qui ne peuvent demeurer sans rien faire. De sorte qu'il n'y aura d'ores en avant que les plus signalez en meschanceté, qui venants en ce lieu, ne se dégoustent du vice, y voyants d'un costé mille belles ouvertures pour s'employer en choses permises, et d'ailleurs ne s'y présentant aucune occasion de faire mal , auquel un Bureau public, éclairé de tout le monde, ne sçauroit laisser le moindre soupçon, et, s'il y venoit, seroit estouffé dès sa naissance. . .
Je viens au trafic, qui en sera notoirement facilité : car, tout
ainsi que l'ignorance oste le désir, estant impossible de souhaitter ce qu'on ne cognoist pas, de mesme la cognoissance des choses nous en amène l'envie ; de sorte que, tout estant, par manière de dire, exposé aux yeux de ceux qui le voudront voir, il ne faut point douter que pour un marché il ne s'en passe trois : ce qui augmentera visiblement le commerce, et aura encore plus d'effet en cette populeuse ville de Paris qu'en autre lieu de ce royaume, en laquelle souvent on cherche au loing ce qui est près de soy, dont néantmoins on est contraint de se passer, avec incommodité.
Je finis par les pauvres, l'objet de mes labeurs, et la plus agréable fin que je me sois jamais proposée. Entre toutes [les causes de la pauvreté, dont la déduction seroit ennuyeuse, nous pouvons dire asseurément que l'une des plus manifestes, et qui réduit les personnes de moindre condition au misérable estât de mendicité, ou à soutenir leur vie par moyens illicites, et finalement à l'Hostel-Dieu , si pis ne leur arrive, c'est qu'ils accourent à trouppes en cette ville, qui semble estre le centre et le païs commun de tout le monde, sous l'espérance de quelque avancement, qui se trouve ordinairement vaine et trompeuse •: car, ayants despencé ce peu qu'ils avoient au payement des bienvenues et autres frais inutiles ausquels les induisent ceux qui .promettent de leur faire trouver employ, et aux desbauches qui s'y présentent d'elles mesmes auxquelles leur oysiveté donne un facile accez, ils se trouvent accueillis de la nécessité avant qu'avoir trouvé maistre : d'où ils sont portés à la mendicité, aux vols, meurtres, et autres crimes énormes, et par les maladies que leur apporte en bref la disette infectent la pureté de notre air, et surchargent tellement, par leur multitude, l'Hostel-Dieu et les autres hospitaux, que, nonobstant tout le soing qu'on y apporte, ils peuvent véritablement dire que le nombre les rend misérables. Au lieu qu'ils pourront désormais, une heure après leur arrivée en cette ville, venir apprendre au Bureau s'il y a quelque employ ou condition présents, et y entrer beaucoup plus aisément qu'ils ne feroient après avoir vendu leurs hardes; ou,
n'y en ayant point, se pourvoir ailleurs. Ce qui fera discerner plus facilement les fainéants et gens sans adveu, pour en faire la punition qu'il appartiendra.
Renaudot va ensuite au devant des objections que son projet ne saurait manquer de rencontrer, quelque évidente qu'en soit l'utilité, et les réfute péremptoirement. Après tout, continue-t-il,
Ce qui doit fermer la bouche à cette opposition et à toutes les autres, c'est qu'estant permis à un chacun de s'en servir si bon luy semble, ou ne s'en servir point, on n'y sauroit trouver de grief ou sujet de plainte, autrement il faudrait démentir la maxime Qu'à celui qui le veut, on ne fait point de tort.
Mais pour ce que ce n'est pas assez de faire le bien, il le faut faire dans l'ordre, j'ay creu (mon lecteur) vous devoir la déduction des moyens desquels Dieu s'est servi pour cet establishment, d'autant plus innocents qu'au lieu de m'estre ingéré, j'ay receu l'honneur d'estre mandé exprès par Sa Majesté du lieu de ma demeure , éloigné de cent lieues, dès son heureux advènement à la couronne, pour contribuer ce peu que j'avoye d'industrie au règlement des pauvres de son royaume (4). Se faut-il esbahir si le succez respond tellement aux desseins de nostre invincible
(1) C'est en que Renaudot fut mandé à Paris par le Roi, ou mieux, par Richelieu; il y avait six ans, à cette époque, qu'il avait «recule bonnet à la fameuse Université de Montpellier. » A Guy Patio, « ce faquin venu d'un misérable paysan du village de Hodan, près de Beauvais qui lui reprochait d'avoir été • élevé de la fange et de la poussière * par le Cardinal, il répondait, dans un factum que nous avons déjà cité (Besponse à l'Examen, etc. V. tome i, page 468), que ses ennemis, en le tirant si souvent de la fange, lui faisaient plus d'honneur qu'à uu Patin, qui y était toujours. « Mais leur ignorance, ajoute-t-il, m'oblige à leur repartir qu'ils sont aussi mal informés des commodités dudit sieur Renaudot comme de tout le reste. De quoi le greffe de la Cour peut faire foi, par l'arrêt qu'il obtint l'an 1M8 contre ses curateurs, qui portait condamnation contre eux de plus de vingt mille livres pour ses meubles paternels et maternels, sans y comprendre ses héritages, qui ne se montaient à guères moins. Voilà cette fange et cette poussière qu'il laissa dans Loudun, sa ville natale, lorsqu'il fut appelé en celle-ci, oh il en est venu plusieurs, à présent beaucoup mieux accommodés que lui, qui n'avaient pas, en y arrivant, tant de biens de leur patrimoine. •
prince, que mainte fois avant que venir et voir l'ennemy sa réputation le fait vaincre ? Qui est-ce qui peut résister en terre à la puissance d'un règne dont le premier exploit fut la conqueste du Ciel, par ce moyen devenu partisan de ses armes ? Arrivé que je fus dans cette ville, suivant l'advis de Messieurs les commissaires establis sur le fait des pauvres, je communiquay mes moyens de les secourir à Monseigneur le Président Le Jay, qui n'y exerçoit pas lors moins dignement la charge de lieutenant civil qu'il fait à présent la sienne. L'un de mes principaux articles estoyent les offres que je faisoye d'establir ces Bureaux d'addresse de toutes les commodités. Ils furent leus en la chambre du Conseil et trouvez raisonnables pour le soulagement de la chose publique, ouy sur ce le Procureur du Roy, et de son consentement, par sentence rendue* au Chastelet le 28 d'aoust 4 642. Mais comme telle rivière est navigable tandis qu'elle demeure dans les bornes de son lit, et tel ruisseau capable de faire tourner une roué* cependant qu'il est contraint dans sa chaussée, qui venants à rompre leurs digues et s'espandre par plusieurs endroits ne le sçauroyent plus faire, ainsi Sa Majesté, voyant que celte invention peut aucunement supporter les frais de son entretien tandis qu'un seul en recueillera la commodité, comme seul il en aura la peine* qui, divisée entre plusieurs, leur seroit ruineuse, il luy pleut m'accorder le Brevet suivant :
Aujourd'huy 44 e jour d'octobre 1642, le Roy estant à Paris, désirant gratifier et favorablement traiêter Théophraste Renaudot, l'un de ses médecins ordinaires, lequel Sa Majesté, sur l'advis qu'elle a eu de sa capacité, a fait venir exprès en cette ville pour s'employer au règlement général des pauvres de son royaume, Sa dite Majesté, pour les bons et agréables services qu'il luy a rendus, et pour les frais de ses voyages, luy a fait don de la somme de six cents livres, dont il sera payé contant par le trésorier de son épargne, auquel est mandé ce faire en vertu du présent Brevet. Par lequel, en outre, Sa Majesté a accordé audit Renaudot et aux siens ou qui auront droit de luy la permission et privilège, exclusive-
nient à tous autres de faire tenir Bureaux et Registres d'addresses de toutes les commodités réciproques de ses sujets, en tous tes lieux de son royaume et terres de son obéissance qu'il verra bon estre. Ensemble, de mettre en pratique et establir toutes les autres inventions et moyens par luy recouverts pour Vemploy des pauvres valides et traittement des invalides et malades, et généralement tout ce qui sera utile et convenable au règlement desdits pauvres, avec défences à tous autres qu'à ceux qui auront pouvoir exprez dudit Renaudot d'imiter, altérer ou contre-faire sesdittes inventions , en tout ou en partie, ny mesmement lesdits Bureaux, Registres et tables d'addresse et de rencontre^ à peine de six mille livres d'amande, applicables^ un tiers à Saditte Majesté, un autre au dénonciateur, et Vautre tiers audit Renaudot, auquel Sa Majesté veut toutes lettres nécessaires en estre expédiées en conséquence du présent Brevet, qu'elle a pour ce signé de sa main et fait contresigner par moy, son conseiller secrétaire d' Estât de ses commandements et finances. Signé : LOUIS. — Par le Roy, la Reyne régente sa mère présente : De Loménie.
Mais, dit ensuite Renaudot, comme on ne saurait trop peser tout ce qui regarde le public, il se présenta de rechef au Conseil de Sa Majesté pour faire examiner le contenu en ce brevet, et notamment cette ouverture de Bureaux dont il. s'agit. Le Conseil en fit le renvoi à ses commissaires, lesquels, après une longue délibération, donnèrent leur avis le 30 octobre 1617, portant qu'il était du service de Sa Majesté y bien et soulagement de ses sujets , que ladite proposition fût reçue; conformément auquel avis Sa Majesté ordonna qu'il en jouirait par arrêt de son Conseil d'Etat du 3 février 1618, et autres donnés en conséquence les 28 février et
22 mars 1624, déclaration du 31 mars 1628 et privilège du 8 juin 1629. Ensuite desquels, et sur des appellations interjetées de la sentence du prévôt de Paris, et opposition à l'exécution desdits Brevet, Arrêt du Conseil, Déclarations et Privilège, la Cour de Parlement, l'audience tenant, par l'avis de Messieurs les gens du roi, confirma, par arrêt du 9 août 1629, son privilège, défendant à quiconque de s'immiscer, sans son consentement, de faire les impressions et addresses y mentionnées.
S'ensuit la teneur dudit Privilège.
LOUIS, etc. Notre bien-aimé Théophrasle Benaudot, docteur en médecine et l'un de nos conseillers et médecins ordinaires, nous a très-humblement fait remontrer que, pour l'effet et exécution du Brevet que nous lui avons concédé, contenant la permission et privilège, exclusivement à tous autres, de faire tenir Bureaux et Begistres d'addresses ou tables de rencontre de toutes les commoditez de nos sujets, en tous lieux de nostre obéissance qu'il verroit bon estre, il seroit nécessaire, pour mieux faire comprendre et gouster au public l'utilité qui s'en peut tirer, de mettre au jour un livre par lui composé sur ce sujet, intitulé : l'Inventaire des Addresses du Bureau de rencontre, qu'il désirerait faire imprimer; mais il craint que, l'ayant fait, et exposé qu'il sera en vente, d'autres libraires et imprimeurs que ceux qu'il aura choisis ne le fassent imprimer, et, par ce moyen, qu'il fût frustré du fruict et effet de son œuvre et labeur, ce qui no seroit raisonnable. A ces causes, etc. (Du 8 juin 4629.)
Déclaration du Boy pour l 'establissement des Bureaux d'adresses et tables de rencontre en tous les lieux de son obéissance. Sur laquelle est intervenu l'arrest de la Cour de Parlement, et sentence
du Prévost de Paris contenant l'entherinement d'icelîes. — (Du 3< mars m*.)
LOUIS, etc. Nous n'avons jamais rien eu en plus grande recommandation que le soulagement, bien et utilité de nos sujets, ce qui nous auroit fait rechercher, dès nostre advenement à la couronne, les moyens d'y pourvoir, et mander les personnes qui nous pourroient donner avis en cette occurence, et, entre autres, l'un de nos amez et féaux conseillers et médecins ordinaires, maistre Théophraste Renaudot, lequel nous ayant fait voir que Tune des plus notables incommoditez de nosdits sujets, et qui en réduisoit mesme plusieurs à la mendicité, procedoit de ce qu'ils ne pou voient aisément rencontrer les addresses de leurs nécessitez, faute d'y avoir quelque Heu destiné à cet effet, où nosdits sujets pussent avoir recours toutefois et quantes que bon leur sembleroit, nous lui'-aurions, entre autres choses, accordé la permission et privilège de faire tenir Bureaux et Registres d'addresses... par nostre Brevet du M octobre 1642... à quoy il auroit continuellement vacqué et fait travailler depuis ledit
temps A ces causes, désirant que le pubjic reçoive le profit
et utilité du susdit établissement, Nous avons dit et déclaré, disons, déclarons, voulons et nous plait que ledit Renaudot et ceux qui auront droit de luy puissent, conformément à nostredit Brevet, establir des Bureaux et tables de rencontres en tous les lieux de nostre obéissance qu'ils verront bon estre ; ausquels Bureaux il pourra mettre des commis, dont il demeurera civilement responsable, qui tiendront livres et registres dans lesquels il sera permis à un chacun de faire inscrire et enregistrer, par chapitres distincts et séparez, tout ce dont il pourra donner addresse sur lesdites nécessitez, et serablablement d'y venir apprendre et recevoir lesdites addresses par extraits desdits registres. Sans qu'il soit payé plus de trois sous pour chacun enregistrement ou extrait desdits registres, et gratuitement pour les pauvres ; et sans qu'aucun soit contraint se servir desdits Bureaux, tables et registres, si bon ne luy semble. A la charge que ceux qui se seront fait enregistrer seront tenus venir faire
descharger le registre dans vingt-quatre heures après qu'ils auront rencontré la chose pour laquelle ils s'estoient fait inscrire, et à l'instant mesme qu'ils auront changé d'avis, en cas qu'ils en vinssent à changer, sous les peines ausquelles ils se soumettront lors dudit enregistrement; et ce pour obvier à l'incommodité qui adviendroit en addressant des personnes aux lieux où ils ne trouveroient plus ceux qui se seroient inscrits : ce qui priveroit lesdits Bureaux de l'utilité que le public en attend ; et pour laquelle descharge il ne sera rien payé.... Signé : LOUIS. — Par le Roy y De Loménie ; et scellé sur simple queue du grand sceau de cire jaune.
Viennent ensuite des Lettres de confirmation du don desdits Bureaux d'adresse fait par Sa Majesté à Vautheur et aux siens.
Et enfin après ces longs liminaires, qui occupent les deux tiers de la brochure, nous arrivons à ce qui en fait l'objet principal, au corps du livre, à l'Inventaire des Adresses du Bureau de rencontre. Bien que cette pièce qui n'est, à proprement parler > que le prospectus de rétablissement, soit un peu longue, et que le fond du livre premier ne rentre pas précisément dans notre cadre, elle nous a paru assez intéressante, sous des rapports divers, pour que nous n'ayons pas hésité à la donner en entier.
Sommaire des chapitres de l'inventaire des addresses du Bureau ou table de Rencontre, où sont contenues les matières desquelles on y peut donner et recevoir avis.