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FRÉRON

Lettres sur quelques écrits de ce temps, — L'Année littéraire.

Fréron, comme nous l'avons vu, fît ses premières armes sous l'abbé Desfontaines; il s'était attaché de bonne heure à ce célèbre critique avec lequel il rédigea les Observations et les Jugements, et il en demeura jusqu'au bout le lieutenant le plus courageux et le plus dévoué ; il conserva même à sa mémoire une fidélité et une reconnaissance dont les exemples, en pareil cas, sont assez rares.

Peu de jours après la mort de Desfontaines, il écrivait à Lefranc de Pompignan :

Je perds un bienfaiteur, un guide, et plus que tout cela, un ami. S'il a paru de moi quelque écrit qui ait mérité des applaudissements, si j'ai montré quelque étincelle de talent et de goût,

Cest à vous, ombre illustre ! à vous que je le dois.

J'ose dire, Monsieur, et je ne crains pas d'en être démenti, que notre siècle a autant d'obligations à l'abbé Desfontaines que le siècle dernier en eut à Boileau. Si l'on veut même examiner sans prévention les services que ces deux auteurs ont rendus aux lettres, on conviendra sans peine que nous devons beaucoup plus à notre critique que nos pères ne durent à Boileau, par le besoin pressant que nous avions d'un censeur judicieux et éclairé... D'ailleurs, l'ami de Racine, comme poète, n'a fait qu'effleurer les auteurs et jeter en passant du ridicule sur leurs misérables productions, au lieu que l'Aristarque de nos jours est entré dans des détails aussi instructifs qu'agréables... L'érudition, le choix, l'abondance, la précision, la délicatesse et l'enjouement, voilà ce qui caractérise cette plume célèbre. Il avait le coup d'œil infaillible; il saisissait parfaitement le ridicule dans le goût d'Horace et de Lucien.

Cependant, soit qu'il fût impatient de voler de ses propres ailes, soit qu'il cédât à quelque considération que nous ignorons, Fréron, trois mois avant la mort de Desfontaines, le 1 er septembre 1745, commença la publication d'un Journal à lui, sous le titre de Lettres de Madame la Comtesse de*** (1).

Voici le jugement qu'en porta le maître (Jugements, t. x, p. 288) : « C'est un petit ouvrage in-

(I) C'est donc par inadvertance que M. Ch. Misarddit que Fréron s'attacha à Desfontaines, « qui rédigeait alors un petit journal intitulé : Lettre* A Madame la Comtesse de... ■

génieux, qui promet une suite. On souhaite que l'auteur puisse avoir autant d'esprit chaque mois, et qu'étant un peu plus correct dans son langage, il soit toujours aussi agréable, aussi brillant, aussi badin. On espère aussi qu'il ne daignera pas insérer dans sa brochure des pièces fades et surannées, telles que le portrait de M. de Fontenelle, barbouillé par quelque précieuse bégueule (1). »

Ces Lettres étaient rédigées avec une certaine modération ; elles ne laissèrent pourtant pas que de blesser un grand nombre d'amours-propres par la liberté qu'y prenait l'auteur de dire nettement son avis sur les œuvres des écrivains même les plus célèbres : on avait peine encore à s'accommoder de tant de franchise. Il se forma bientôt contre lui un orage qu'il ne put conjurer, et sa feuille fut supprimée dès le mois de janvier suivant. Le coup partait évidemment de la coterie philosophique, peut-être même de Voltaire, qui en était le chef. Fréron ne s'y trompa point : il connaissait Voltaire et le crédit qu'avait cet homme, en dépit de la

(I) Desfontaines avait déjà eu F occasion de s'expliquer sur le compte de son jeune collaborateur ; il en parlait ainsi, quelques années auparavant, dans ses Observations (t. xxx, p. 73; : « Cet ingénieux biographe est connu d'un grand nombre de personnes d'esprit et de lettres comme un jeune homme d'un goût sûr et parfait, d'une fine littérature, et surtout comme un excellent humaniste. Il consacre ses talents à l'histoire, qu'il étudie avec une extrême application depuis plusieurs années. Il a même entrepris un ouvrage historique très-considérable (Y Histoire d'Allemagne) qui manquait dans notre langue, et qui, à en juger par ce qu'il m'a fait l'honneur de m'en communiquer, doit effacer tout ce qui a été écrit sur cette matière, n contiendra de grandes recherches, jointes à une scrupuleuse exactitude et à une élégante simplicité de style. •

disgrâce qui pesait sur lui, et il le savait peu scrupuleux sur les moyens de se venger de ses contradicteurs.

Fréron, d'ailleurs, devait être odieux à Voltaire à plus d'un titre. Il sortait des Jésuites, il avait été l'élève, le complice de Desfontairies, il s'annonçait comme un écrivain religieux, comme un ennemi des philosophes, et un ennemi autrement redoutable que Desfontaines. C'est plus qu'il n'en faut pour expliquer la guerre à mort qu'il lui déclara, guerre à laquelle tout le courage de Fréron n'aurait peut-être pas suffi, s'il n'eût rencontré quelques protecteurs dont l'autorité amortit la violence des coups qui lui étaient portés. Heureusement pour lui il obtint dès ses débuts les bonnes grâces et la protection de Stanislas, qui régnait alors sur la Lorraine, et, par son entremise, les bonnes grâces et la protection de la reine, sa fille. Marie Leczinska n'aimait pas les philosophes; son père, qui avait du goût pour les gens de lettres et les savants, les eût peut-être aimés, s'il n'eût été dévot ; on sait combien Louis XV les redoutait. Un champion qui s'offrait à les combattre ne pouvait donc être que le bienvenu auprès de ces augustes personnages. Mais en obtenant la protection des deux premiers, Fréron contractait en quelque sorte l'engagement de combattre les philosophes à outrance, et, s'il ne pouvait les anéantir, tout au moins de ne leur accorder

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ni trêve ni merci. L'entreprise était audacieuse; elle ne fut pas au-dessus de son talent.

En 1749, il reparaît dans l'arène, avec les Lettres sur quelques Ecrits de ce temps, et cette fois il n'en sortira plus, ou du moins, si la puissance de ses ennemis parvient de temps à autre à l'en arracher, aussitôt que la violence aura cessé de peser sur lui il y reparaîtra, toujours animé d'une ardeur plus grande, contre laquelle les cachots de la Bastille et du Fort-l'Evêquc demeureront impuissants.

Voici comment Fréron débute dans ce nouveau journal :

La Critique m apparut dernièrement en songe, environnée d'une foule de poètes, d'orateurs, d'historiens et de romanciers. J'aperçus dans une de ses mains un faisceau de dards, dans l'autre quelques branches de laurier. Son aspect, loin d'inspirer la crainte, inspirait la confiance aux plus ignares amants des savantes soeurs ; ils osaient l'envisager d'un œil fixe et semblaient défier son courroux. La déesse, indignée, faisait pleuvoir sur eux une grêle de traits. Quelques écrivains, dont la modestie rehaussait les talents, obtenaient des couronnes ; plusieurs recevaient à la fois des récompenses et des châtiments. Cette vision m'a fourni l'idée de ces lettres, où l'éloge et la censure seront également dispensés

Voilà tout, et quand, en 1754, les Lettres devinrent Y Année littéraire (1), titre auquel la renommée de Fréron est demeurée plus particulièrement at-

(I) Ce changement de titre, auquel l'auteur « aurait été forcé, par des raison* dont il serait inutile d'entretenir le public », devrait, si l'on en croyait les ennemis de Fréron, s'expliquer par des considérations qui n'auraient été ni désintéressées, ni même loyales : il n'aurait pu résister à l'offre que lui faisait un concurrent de le payer à raison de 10 louis la feuille, somme de beaucoup supérieure à celle qn'il recevait de Péditeur des Lettres.

tachée, il n'y mit d'autre préambule que cette épigraphe, prise de Martial : Parcere personis, dicere de vitiis; et s'il s'écarta quelquefois de ce précepte, qu'il semblait ainsi prendre pour règle, la faute en futà ses ennemis, qui épargnaient si peu sa personne.

Elève de Desfontaines et son collaborateur pendant dix ans, qu'était-il besoin à Fréron de profession de foi? Son but, tout le monde le savait, c'était, si l'on peut ainsi dire, la démolition de Voltaire et des Encyclopédistes, et ce but, il le poursuivit pendant vingt-cinq ans avec une persévérance , avec une animosité, si l'on veut, mais, il faut bien en convenir aussi, avec un courage, avec une énergie, dont les annales littéraires n'offrent pas d'autre exemple. Il ne laissait échapper aucune occasion de montrer que Voltaire était injuste dans ses critiques, indécent dans ses diatribes, et que ses ouvrages n'étaient pas tous des chefs-d'œuvre. Il accusait les Encyclopédistes d'être intolérants, égoïstes, pleins de morgue et vindicatifs; il leur reprochait de corrompre le goût par leurs paradoxes, et les mœurs par des principes qui tendaient au renversement de l'ordre social; il avait le courage de dire que les philosophes ne respectaient dans leurs écrits ni la religion, ni les lois, ni le trône, et il semblait prédire les malheurs de la Révolution.

Les feuilles de Fréron furent accueillies tout d'abord avec la plus grande faveur, au dire même

de ses ennemis. « A la mort de l'abbé Desfontaines, dit La Harpe (1) , Fréron se porta pour son successeur, et débuta, vers Tan 1748, avec beaucoup de succès. Les ouvrages périodiques, si multipliés depuis, étaient alors assez rares en France : il n'y avait guère que le Mercure et le Journal des Savants. Le Mercure était en possession de louer tout, et le Journal des Savants n'était fait, comme il l'est encore, que pour très-peu de lecteurs. Un ouvrage de pure critique devait donc être fort goûté ; il fournit des jugements à l'ignorance, des armes à la malignité et à l'envie, des consolations à la médiocrité. Dans les provinces surtout, les bourgeois qui lisent sont fort aises que quelqu'un se

charge de leur indiquer quelles nouveautés il faut faire venir de la capitale et ce qu'il en faut penser. Les tragédies de Marmontel furent la première pâture dont s'engraissa Fréron. Le hasard a fait tomber en mes mains quelques-unes des feuilles de ce temps-là : elles sont un peu différentes de celles qu'il a faites depuis ; le ton est moins indécent et moins grossier; il y a plus de discussion et moins d'injures. La critique de détail avait beau

(I) La Harpe fait précéder cette appréciation du « rôle qu'a joué pendant trente ans dans la littérature cet homme si malheureusement célèbre, ce journaliste qui a été de tout temps le plus furieux de ses ennemis », de protestations d'impartialité qu'on n'est pas obligé de prendre à la lettre. « Je me crois capable de le juger sans partialité, dit-il, parce que je n'ai jamais cru que nous eussions rien a nous disputer. J'écarterai les satires, qui ne sont des arguments que pour la haine, et franchement je méprise assez l'écrivain pour ne pas haïr l'homme. * (Correspondance littéraire, lettre 43.)

jeu sur les pièces de Marmontel, qui écrivait fort mal en vers, et cette critique avait le mérite piquant de s'exercer sur des ouvrages qui avaient joui d'un succès passager. Ses feuilles, d'abord sous le titre de iMtres de la Comtesse^ et ensuite sous celui à'An~ née littéraire, eurent un débit prodigieux. Fréron gagna pendant plusieurs années plus de vingt mille livres par an. Ce n'est pas que dans le temps même de cette vogue il ait jamais bien écrit : on n'a jamais trouvé dans ses feuilles, ni cette aménité de ton qui tempère et adoucit la censure, ni cette finesse de goût qui la fait pardonner, ni ces discussions instructives, seméesde principes féconds et lumineux, ni cette flexibilité de style qui se plie à tous les sujets, qui s'élève, quand il le faut, à la plus grande hauteur, et descend avec agrément jusqu'au plus frivole badinage : c'est ainsi que devrait être fait un bon journal, et j'avoue que ce ne peut jamais être l'ouvrage que d'un écrivain très-supérieur à cette besogne. Fréron, au contraire, a toujours écrit ou en homme de collège qui prodigue les figures d'une rhétorique triviale, ou en bel esprit de café qui ne connait point la bonne plaisanterie, ou en satirique emporté qui n'a plus rien à ménager, ni pour les autres ni pour lui-même. »

Grimm aussi reproche à Fréron ce manque de formes, et il le fait, comme pour prêcher d'exemples, dans des termes qui donneront un avant-goût

de l'aménité que les philosophes apportèrent dans cette querelle : « Nous avons ici un homme qui se nourrit de la honte, des ridicules et des chutes des auteurs, et qui, au défaut de mauvais ouvrages à critiquer, trouverait encore le secreft de; vivre de satires et de libelles faits contre les auteurs. Cet homme, que M. de Voltaire a appelé ua insecte sorti du cadavre de l'abbé Desfontaines (4), aud'ailleurs assez d'esprit pour trouver son compté dans l'exercice d'un métier aussi méprisable. Quoique la plupart de ses remarques soient fondées, il n'fcn a pas moins excité l'indignation des honnêtes g«ns, de ceux même qui trouvent sa critique juste. 11 y a une façon de dire tout; mais ces critiques impudents et mercenaires n'ont jamais connu les égards qu'on doit aux hommes en général, et encore moins ceux qu'on doit aux gens de mérite qui ont droit à l'estime publique. » Plus tard nous verrons Grrmm dire, à propos de la Gazette littéraire : « 11 faudrait que tout, jusqu'aux noms des journalistes, fût ignoré du public, sans quoi le chapitre des égards et la crainte des tracasseries disposeront, dans mille circonstances, de leur franchise et de leur impartialité. » Mais la passion ne se pique pas d'être conséquente. ■ '

(I) Dans lo Pauvre Diable :

De Loyola chassé pour ses fredaines, Vermisseau-né du c de Des fontaines...

. Gét animal se nomme Jean Fréron.

Les ennemis de Fréron, qui étaient cent contre un, qui disposaient en outre d'un immense crédit, mirent d'ailleurs dans leurs persécutions contre l'intrépide journaliste le plus violent acharnement. Bientôt il devint l'objet de toutes les satires, de toutes les calomnies, et si quelquefois il paraît échapper à la haine, ce n'est que par le ridicule, dont tous les amours-propres irrités s'efforçaient de le couvrir; on sait quel déluge de prose et de vers Voltaire fit pleuvoir pendant vingt ans sur la tête de son impassible adversaire.

Nous nous bornerons à rappeler les principaux épisodes de cette longue lutte, du reste assez connue : ce sont toujours les mêmes faiblesses, les mêmes passions. Nous nous attacherons plus particulièrement à quelques incidents propres à faire ressortir l'attitude, le rôle de l'autorité, dans ces querelles qui passionnèrent si fortement les esprits On ne dit pas de quel camp partit l'agression ; mais la chose importe assez peu : l'égale antipathie qui animait les deux partis l'un contre l'autre ne pouvait que bien difficilement se contenir. Dès ses débuts, Fréron escarmouche contre son ennemi ; son arme favorite c'est l'ironie, et il la manie avec une rare dextérité. Nous citerons comme exemple le début et la conclusion de la critique qu'il fit du Temple de la Gloire^ très-pauvre opéra composé par Voltaire à l'occasion de la victoire de

t. il 47

Fontenoy, et représenté à une fête donnée à Versailles le 27 noYembre 1745. - - * ■

Voici comment il débute :

Ce n'est pas seulement par l'élévation de son génie que Corneille a mérité le nom de grand; la droiture et la noble simplicité de son cœur, sa modestie, compagne ordinaire du vrai mérite, son aversion pour les vils manèges, son indifférence pour les honneurs et les bienfaits de la cour, son attachement à la religion, tout concourait dans sa personne à lui acquérir ce titre glorieux. . Ce poète, le seul digne peut-être de remplir l'étendue de ce nom, se citait au tribunal de sa propre raison, et se jugeait avec toute la rigueur dont aurait pu s'armer l'envieuse rivalité ; il imprimait à la tête de ses ouvrages et découvrait au public les fautes qui lui étaient échappées, soit dans le dessein, soit dans l'exécution.

Et comme s'il eût craint que Voltaire ne se reconnût pas dans ce portrait par antiphrase, il continue ainsi :

Qu'il serait heureux, pour le maintien du bon goût, que tons les auteurs célèbres eussent le désintéressement et la bonne foi de

Corneille I II ne manque aux talents de M. de Voltaire que de rendre ce service à la littérature. Si, au lieu de songer à de nouvelles productions, il prenait la peine de revoir ses enfants d'un œil sévère et d'en relever héroïquement les défauts, n'aurait-il, pas assez d'occupation pour le reste de sa vie ? En attendant qu'il se livre à ce noble travail, je vais risquer mon sentiment sur son Temple de la Gloire. L'estime singulière que j'ai conçue depuis longtemps pour cet illustre écrivain m'inspirera, dans cet examen, autant d'indulgence que l'amour paternel pourrait lui en donner à lui-môme, s'il entreprenait de se critiquer.

Suit l'examen du poëme, dont Fréron fait ressortir toutes les pauvretés ; puis il termine ainsi :

Qu'on ne dise donc plus que les paroles de ce ballet sont d'autant plus consolantes pour M. de Cahusac (4) qu'elles viennent du premier génie du siècle. Quand bien même elles seraient indignes de M. de Voltaire, n'a-t-il donc pas la prérogative des héros, qui par là multitude de leur hauts faits ont acquis le droit de faillir ? Quoique notre poète ne soit pas encore introduit dans le temple privilégié des immortels beaux-esprits, ses succès brillants et ses nombreux lauriers lui donnent assurément le droit de faire désormais de mauvais ouvrages. On sait d'ailleurs qu'il n'a jamais été heureux dans la structure de ses temples. Je lui en connais quatre, savoir : les Temples du Goût, de la Gloire, du Bonheur et de Y Amitié (î). Le dessin de ce dernier est plus régulier; l'architecture en est même légère et délicate. Si j'osais, je proposerais à l'auteur d'en construire un cinquième, le Temple de V Amour-propre (3).

C'était aussi spirituel que méchant. 11 semblerait que Voltaire, là-dessus, eût dû éclater. Mais non ; soit qu'il eût résolu de ne plus se commettre avec des folliculaires, soit qu'il jugeât prudent de laisser tomber cette attaque pour ne pas s'en attirer de pUis vives, il se borna à lancer contre son adyersaire des épigrammes sournoises que ses amis livraient à la publicité, à le déchirer dans ses correspondances, à le couvrir de boue, à entasser sur son compte les plus odieuses calomnies : l'injure, la

(1 ) Auteur de quelques mauvais opéras,

(8> Le goût malheureux de Voltaire pour ces édifices poétiques lui avait valu le surnom de Templier.

(3) Opuscules, t. il, lettre 13.

calomnie, ce sont là trop souvent, malheureusement, les raisons de Voltaire, et il ne recule pas devant les plus grossières, les plus absurdes, persuadé, comme Basile, qu'il en restera toujours quelque chose. « Pourquoi permet-on que ce coquin de Fréron succède à Desfontaines? Pourquoi souffrir RafTiat après Cartouche ? Est-ce que Bicêtfe est plein (1) ? » Ainsi s'exprime le défenseur de la liberté de la presse la première fois qu'il se décide à parler de Fréron, coupable d'avoir usé de cette liberté contre lui. Cette phrase si violemment haineuse résume d'ailleurs toute la polémique de Voltaire avec ses adversaires : quiconque n'est pas pour lui ne peut être qu'un monstre que la société doit rejeter de son sein , et il en dirait presque autant de ceux qui osent les accueillir. Ainsi de Desfontaines, ainsi de Fréron. Fréron était sorti de chez les jésuites : il n'a pu en sortir que pour quelque crime honteux, il en a été chassé. M. de Choiseul protège Fréron, ou, ce qui est pour lui la même chose, ne le persécute pas : il s'en plaint à d'Argental, il le déplore avec Thiriot, il en cherche la cause; il se rappelle alors que M. de Choiseul a été le condisciple de Fréron au collège de Clermont, et que leur intimité, dit-il quelque part, y a été poussée « jusqu'aux complaisances les plus infâmes. » 11

(I) Lettre au comte d'Argcntal, 24 juillet 1749,

n'est pas jusqu'à M. de Malesherbes que nous le .verrons insulter tout à l'heure pour le trouver trop tiède à le venger des critiques de Fréron.

Quel que fût le stoïcisme de Fréron, on comprendra que la modération ne lui fut pas toujours facile dans une pareille guerre. Cependant sa critique .n'a-pas la violence qu'on pourrait supposer; elle est de beaucoup dépassée sous ce rapport par certaine critique de nos jours qui n'a pas pour elle les circonstances atténuantes qu'on pourrait invoquer en faveur de Fréron. On en jugera par l'article suivant, qui mit le feu aux poudres et détermina l'explosion de la colère, de la haine de Voltaire, si longtemps, si violemment concentrée. Fréron commençait ainsi la lettre 1 re du tome VI des Lettres sur quelques écrits de ce temps (1 752) .

S'il y avait parmi nous un auteur qui aimât passionnément la gloire et qui se trompât souvent sur les moyens de l'acquérir; sublime dans quelques-uns de ses écrits, rampant dans toutes ses actions ; quelquefois heureux à peindre les grandes passions, toujours occupé de petites; qui sans cesse recommandât l'union et

l'égalité entre les gens de lettres, et qui, ambitionnant la souveraineté du Parnasse, ne souffrît pas plus que le Turc qu'aucun de ses frères partageât son trône ; dont la plume ne respirât que la grandeur et la probité, et qui sans cesse tendît des pièges à la bonne foi; qui changeât de dogmes suivant les temps et les lieux, indépendant à Londres, catholique à Paris, dévot en Auslrasie, tolérant en Allemagne; si, dis-je, la patrie avait produit un écrivain de ce caractère, je suis persuadé qu'en faveur de ses talents

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on ferait grâce aux travers de son esprit et aux vices de son cœur.

Le bruit que fit ce portrait « dicté par Mégère » , et dont, au témoignage de Delisle de Sales, on répandit une foule de copies manuscrites dans la capitale, prouve assez combien il était ressemblant : « le nom de Voltaire n'y était pas ; mais l'énigme portait son nom avec elle. » Il était évidemment de l'intérêt de Voltaire, de sa gloire peut-être, de ne pas justifier les interprétations malignes du public eu les prenant pour soi. 11 aima mieux avouer en quelque sorte la ressemblance et satisfaire son ressentiment. Comme il n'était pas alors à Paris, il mit en campagne sa nièce, Madame Denis, qui « frappa à toutes les portes ministérielles, et obtint la suppression momentanée du journal, ainsi que le châtiment sévère du journaliste. » Tant il est vrai que toute vérité n'est pas bonne à dire, surtout aux puissances (1).

« Dans l'intervalle, continue Delisle, Thiriot, le correspondant du grand Frédéric, que Voltaire appelait plaisamment son thuriféraire, négocia avec Fréron lui-même pour qu'il rétractât sa diatribe. Le

(i ) On lit courir à ce sujet une épigramme dont nous nous bornerons à citer le trait final. A la solliciteuse qui lui demande vengeance :

Mais, dit le chef de notre librairie,

Notre Aristarque a peint de fantaisie

Ce monstre en l'air que vous réalisez.

— Ce monstre en Vair ! Votre erreur est extrême,

Reprend la nièce. Eh ! Monseigneur, lisez :

Ce monstre-là, c'est mon oncle lui-même.

journaliste, qui voyaitdéjàla prison en perspective, répondit, avec autant de fierté que d'intelligence, que, quand un sujet tirait l'épée contre son souverain, il ne devait jamais la remettre dans le fourreau. Et il tint parole, car il mourut les armes à la main.

» Voltaire, conseillé par sa grandeur d ame et par le sentiment de sa supériorité, devait, de ce moment, accorder une sorte d estime à son dangereux, mais loyal ennemi ; il n'en fit rien : il eut recours à une espèce de vengeance d'Atrée qui déshonore à la fois le vainqueur et sa victime.

» Le Pauvre Diable parut, ouvrage charmant dans sa double licence, qui donna une sinistre immortalité à Trublet, à Pompignan, et surtout à Fréron. Ce dernier fut écrasé parce coup de massue (il ne s'en portait pas plus mal, comme nous le verrons); malheureusement l'épigra ( mme, écrite avec la plume licencieuse de Pétrone, ne saurait se lire sans faire rougir, et dès lors elle perdit tout son effet. Fréron parut un moment absous de son crime parce que son vainqueur l'avait partagé. »

Et en effet, dit M. N isard, tout ce que peut suggérer la haine la plus implacable jointe au mépris le plus profond, tout le poison que peut distiller la calomnie, quand le calomniateur est altéré de la soif de la vengeance, est renfermé dans cette courte, mais abominable peinture. Cependant, ce portrait

n'est rien, si on le compare à celui que le poète vindicatif a tracé du même personnage dans le 18 e chant de la Pucelle, et qui le remplit tout entier. Voltaire appelait ce chant la Capilotade. 11 en avait d'abord fait un poème à part, et ce n est que plus tard qu'il l'inséra dans la Pucelle, « par voie de prophétie ou à peu près. » Fréron y fait partie d'une bande de galériens composée de tous les écrivains dont Voltaire avait à se plaindre, et qui, s'acheminant vers Toulon, se livre à des exploits dignes des Cartouche et des Mandrin, m Dieu m'a fait la grâce, écrit-il à ce propos à ïhiriot, que quand on veut rendre les gens ridicules et méprisables à la postérité, il faut les nicher dans quelque ouvrage qui aille à la postérité. Or, le sujet de Jeanne étant cher à la nation, et Fauteur, inspiré de Dieu, ayant retouché et achevé ce saint ouvrage avec un zèle pur, il se flatte que nos derniers neveux siffleront les Fréron, les Mayer, les Caveirac, les Chaumeix, les Gauchat, et tous les énergumènes, et tous les fripons ennemis des frères. »

A peu de temps de là fut répandue dans le public une brochure anonyme intitulée : Anecdotes sur Fréron écrites par un homme de lettres à vn magistrat qui voulait être instruit des moeurs de cet homme. « Ce pamphlet dégoûtant, où rien n'est omis de ce qui illustrerait au bagne les états de service du plus effronté coquin, fut attribué tout d'une voix à Vol-

taire. * — a Qui croirait, dit Grimm, grand admirateur du patriarche, comme on sait, qui croirait que la même plume pût écrire la traduction de M. Plokof et les Anecdotes sur Fréron? Sérieusement, je n'ai garde d'accuser le patriarche de ce tas d'ordures détestables ; c'est quelque Thiriot ou quelque abbé de La Porte, tout aussi grand gueux que Fréron, qui lui fournit ces infamies, dont il a ensuite la faiblesse de souiller sa plume dans un moment de désœuvrement. » Voltaire, voyant le mauvais effet produit par cet ignoble libelle, nia hardiment qu'il en fût l'auteur; il poussa plus loin la hardiesse, il le mit sur le compte de La Harpe. « Les Anecdotes sur Fréron, écrit-il à Le Brun, sont du sieur La Harpe, jadis son associé et friponné par lui... Thiriot, ajouta-t-il, m'a envoyé ces Anecdotes, écrites de la main de La Harpe. » Plus tard il est obligé de rétracter cette indigne calomnie ; il écrit à La Harpe, auquel il avait déjà une première fois fourni des explications : « Soyez persuadé qu'il n'y a personne dans la littérature d'assez vil et d'assez insensé pour vous attribuer jamais ces Anecdotes sur feu Zoïie Fréron. 11 n'y a qu'un colporteur qui puisse les avoir écrites, et ce n'est pas à l'auteur de Warwich et de Mêlante qu'on pourra jamais attribuer de pareilles misèrefc. » De semblables traits n'ont pas besoin de commentaires.

Mais aucune de ces satires, aucun de ces pamphlets, n'eut autant de retentissement que l'Ecossaise, comédie soi-disant traduite de l'anglais, dont Voltaire inonda Paris au commencement de 1760. Dans cette pièce, Fréron, sous le nom de Frélon, joue le rôle infâme d'espion et de dénonciateur politique; il y est traité de fripon, de crapaud, de lézard, de couleuvre, d'araignée, de vipère, de faquin, de lâche coquin, de dogue (1), etc., etc., etc.

Fréron, feignant de prendre cette pièce au sérieux, en rend compte dans le plus grand détail, et avec plus de modération encore que d'habitude. Il en signale habilement les défauts ; mais il nie qu'elle soit traduite du théâtre anglais de M. Hume, sous le nom duquel elle était publiée, et ne croit pas davantage qu'elle soit de Voltaire.

Quelle apparence, en effet, qu'une aussi médiocre production soit sortie d'une si belle plume Il m'est revenu, ajoute- t-il plus loin, que quelques petits écrivailleurs prétendaient que c'était moi qu'on avait voulu désigner sous le nom de Frélon : à la bonne heure, qu'ils le croient ou qu'ils feignent de le croire, et qu'ils

(i) « Voltaire, racoute Dclislc de Sales, avait, pour la garde de son château de Ferney, un dogue d'une haute stature, toujours le poil hérissé, toujours aboyant contre son ombre, et, par une de ces espiègleries qu'il serait infiniment téméraire de confondre avec la méchanceté, il lui avait donné le nom de Fréron... L'illu&trc vieillard parut étrangement surpris qu'un écrivain qui avait fait la Philosophie de ZaAVï/tire(Delisle de Sales, « qui avait été appelé à faire un assez long séjour dans celte espèce de terre promise de la littérature ») eût pu apprivoiser un animal à tète parlante ou aboyante tel que Jean Fréron. » Disons en passant que Fréron s appelait Elie Catherin, et non Jean, comme les encyclopédistes, et Voltaire le premier, affectaient de l'appeler, soit poor la commodité de la versification, soit, comme le prétendent quelques-uns, à cause de la grossière équivoque à laquelle prêtaient les initiales du nom ainsi accommodé, J... F

tâchent même de le faire croire aux autres. Mais si c'est moi réellement que Fauteur de la comédie a eu en vue, j'en conclus que ce n'est pas M. de Voltaire qui a fait ce drame. Ce grand poète, qui a beaucoup de génie, surtout celui de l'invention, ne se serait pas abaissé jusqu'à être le plagiaire de M. Piron, qui longtemps avant Y Ecossaise m'a ingénieusement appelé Frélon. Il est vrai que Piron avait lui-même dérobé ce bon mot, cette idée charmante, cet effort d'esprit incroyable, à M. Chevrier, auteur infiniment plaisant. De plus, M. de Voltaire aurait-il jamais œé traiter quelqu'un de fripon ? 11 connaît les égards, il sait trop ce qu'il se doit à lui-même et ce qu'il doit aux autres. Si je m'arrêtais à ce tas d'ordures, j'aurais peut-être l'air d'y être sensible, et je vous proteste que je m'en réjouis plus que mes ennemis mêmes. Je suis accoutumé depuis longtemps aux petits ressentiments des écrivains. Il faut que je vous apprenne, à ce sujet, une anecdote vraie. Un auteur français très-célèbre, qui s'était retiré dans une cour d'Allemagne, fit un ouvrage dont il ne me fut pas possible de dire beaucoup de bien. Ma critique blessa son amour-propre. Un jour on lui demanda des nouvelles de France; il répondit qu'il n'en savait point. Par hasard on vint à parler de moi : « Ah ! ce pauvre Fréron, s'écria-t-il d'un air touché, il est condamné aux galères ; il est parti ces jours derniers avec la chaîne : on me l'a mandé de Paris. » On interrogea l'auteur sur les raisons qui m'avaient attiré ce malheur ; on le pria de montrer la lettre dans laquelle on lui apprenait cette étrange nouvelle. Il répondit qu'on ne lui avait appris que le fait, sans en expliquer la cause, et qu'il avait déchiré la lettre. On vit tout d'un coup que ce n'était qu'une gentillesse d'esprit. Je ne pus m'empêcher d'en rire moi-même, lorsque quelques amis m'écrivirent cette heureuse saillie.

On ne saurait porter plus loin le stoïcisme.

Avons-nous besoin de dire que cet « auteur français très-célèbre» n'était autre que Voltaire, qui, suivant l'expression d'un biographe, répéta si souvent

que Fréron avait été aux galères, que la moitié de l'Europe savante finit par le croire, et l'autre moitié par en douter.

Cependant la vengeance de Voltaire demeurait incomplète tant que Y Ecossaise Savait pas été représentée. Il travailla donc sans relâche à se donner cette satisfaction, et il l'obtint le 26 juillet de la même année. La bravoure de Fréron, si l'on peut ainsi dire, ne se démentit pas dans cette occasion solennelle : placé, le jour de la première représentation, au centre de l'orchestre, où il était le point de mire de toute la salle, il assista stoïquement au spectacle de sa propre dégradation, si je puis ainsi dire; il se vit sans sourciller attaché à cet infâme pilori, tandis que le public, recruté parmi les amis de Voltaire, et la cabale philosophique, applaudissaient à tout rompre. 11 n'y avait qu'un Fréron ou un Socrate qui pussent se voir de sangfroid traiter ainsi en plein théâtre de vil coquin, de scélérat. Madame Fréron, qui, par l'ordre de son mari, siégeait au premier rang de l'amphithéâtre, ne put soutenir jusqu'au bout une si pénible épreuve; elle se trouva mal, et Ton fut obligé de l'emporter.

Voici comment s'exprime Delisle de Sales à propos de ce honteux scandale :

Me voilà arrivé à la partie peut-être la plus délicate de ces mémoires : il s'agit d'avoir raison contre un grand homme qui m'honora

de son amitié ; il m'en coûte de le traduire un moment sur la scène. Je voudrais arracher de sa vie le feuillet du triomphe de l'£cossaise, comme la muse de l'histoire, à Chantilly, déchirait celui des victoires du grand Condé contre sa patrie ; mais la reconnaissance ne saurait parler plus haut dans mon cœur que cet instinct irrésistible de morale, de justice et de philanthropie, destiné à entraîner tout homme de bien qui, en présence de ses contemporains, ne voit que la postérité. Oui, je le déclare avec franchise, YEcossaise, jouée sur le théâtre de l'Athènes moderne, avec l'autorisation d'un gouvernement sans principes et les applaudissements tumultueux d'un public qui ne juge pas, mais qui se venge, est un délit d'un ordre majeur qu'aucune considération littéraire ne saurait expier. Jamais l'histoire ne pardonnera au ministère désorganisateur de Louis XV d'avoir laissé traîner dans la fange, sans jugement préliminaire des tribunaux, le nom de Fréron, tout couvert d'opprobre qu'il était, et encore moins les noms couverts de gloire du créateur d'Emile et d'Helvétius, dans la comédie des Philosophes. Ces deux scandales sont une tache ineffaçable pour la monarchie dégénérée qui avait eu un siècle de Louis XIV.

Voltaire a osé tout cela et bien plus encore contre Fréron, et le gouvernement l'a toléré, et le monde s'en est amusé; mais que Fréron en insinue seulement, bien bas, la millionnième partie contre Voltaire, et il sera bien heureux s'il échappe à la Bastille; sa feuille est confisquée quand sa liberté ne Test pas. A peine lui passe-t-on la plaisanterie la plus innocente en réponse aux injures les plus atroces. C'est ainsi qu'on lui fît toutes sortes de difficultés pour un compte rendu en charge de la première représentation de YEcossaise dont il voulait égayer ses lecteurs. Et pourtant il y avait

alors à la tête de la direction de la librairie un magistrat dont le nom est synonyme d'homme de bien; nous voulons parler deM. de Malesherbes. Nous trouvons dans les Causeries de M. Sainte-Beuve, cet arsenal si riche et si charmant, sur l'administration de ce magistrat libéral, et notamment sur l'incident qui nous occupe, de précieux renseignements dont nous sommes heureux de pouvoir faire notre profit.

« C'est en 1 750 que M. le chancelier de Lamoignon avait chargé son fils de diriger la librairie, qui était alors dans les attributions du chancelier. M. de Malesherbes était un homme éclairé, et selon les lumières modernes; il aurait voulu la liberté de la presse, et croyait peu à l'efficacité de la censure, quand une fois l'opinion a pris son essor dans un certain sens. Et malgré tout le voilà placé à la tête de cette censure, et investi de la plus délicate des fondions, en présence d'une littérature philosophique très-émancipée, dont il partage plus d'une doctrine, en face d'une opposition religieuse et réactionnaire très-irritée, qui a des appuis à la Cour auprès de la reine et du dauphin, en regard enfin du Parlement, qui a ses préjugés, ses prétentions, et qui voudrait, dans bien des cas, évoquer à lui le jugement des livres et des auteurs.

» L'office du directeur de la librairie consistait, quand un livre lui était soumis (et tous devaient l'être) à indiquer un censeur; sur l'approbation de

ce censeur, approbation quelquefois publique et d'autres fois tacite, ou permettait d'imprimer l'ouvrage, non sans avoir exigé le plus souvent des corrections. Ce n'était cependant pas une raison pour qu'à la rigueur, même après la publication du livre, et nonobstant cette censure préalable, suivie d'approbation, il ne pût y avoir poursuite, soit par arrêt du Conseil du roi, soit par le fait du Parlement. Enfin il était toujours temps pour qu'une lettre de cachet intervînt, qui envoyait l'auteur à la Bastille. On voit d'ici la complication et le dédale. Malesherbes, qui était d'ailleurs premier président de la Cour des aides, ne pouvait donc consentir^ remplir une mission aussi arbitraire, d'une juridiction si peu définie et d'une responsabilité si périlleuse, que pour obliger son père, et aussi dans l'intérêt des lettres et des sciences, qu'il aimait si vivement, et auxquelles il pouvait être utile.

» 11 était impossible qu'il contentât tout le monde, ou mieux il était impossible qu'il n'indisposât presque tout le monde.

On ne peut contenter tout le monde et son père.

11 l'éprouva dans son administration, et dut se le redire bien souvent; ce qui n'empêcha point que, le lendemain de sa démission, il ne fût universellement regretté de tous les gens de lettres.

» Le directeur de la librairie, par sa position, se

trouvait le confident et quelquefois le point de mire de tous les amours-propres inquiets ou irrités ; amours-propres de gens du monde, de grands seigneurs, de dévots, de gens de lettres surtout, il avait affaire à tous ensemble ou à chacun tour à tour, et il en savait plus long que personne sur leurs singularités secrètes et leurs faiblesses. Quelques-uns de ces amours-propres parlaient au nom de la religion et de la morale; quelques autres (et ce n'étaient pas les moins aigres) se mettaient en avant au nom du goût.

» J'ai entendu dire sérieusement, remarquait-il, qu'il est contre le bon ordre de laisser imprimer que la musique italienne est la seule bonne...

» Je connais des magistrats qui regardent comme un abus de laisser imprimer, sur la jurisprudence, des livres élémentaires, et qui prétendent que ces livres diminuent le nombre des véritables savants.

» La plupart des médecins voudraient qu'on défendît d'écrire en langue vulgaire sur la médecine.

» Presque tous ceux qui ont joué un rôle dans les affaires publiques n'aiment point à voir écrire sur la politique, le commerce, la législation.

» Les gens de lettres pensent de même sur la critique littéraire; ils n'osent pas proposer de la proscrire entièrement, mais leur délicatesse sur cet article est si grande, que, si l'on y avait tout l'égard qu'ils désirent, on réduirait la critique à rien. »

» Dans les Mémoires de lui qui ont été publiés sur la librairie et la liberté de la presse, M. de Malesherbes revient souvent, et avec une raison piquante, sur cette diversité et cette contradiction des mille amours-propres entre eux. On eût fait de ces observations une satire ingénieuse dans le goût d'Horace; il se bornait à en tirer quelques principes d'équité et de bonne administration.

» Nous sommes aujourd'hui dans un moment peu favorable pour bien sentir les avantages de la liberté de la presse. Ces avantages sont répandus et comme disséminés dans un ensemble d'effets généraux insensibles qui tiennent au contrôle de la publicité et à tout ce qu'elle prévient d'abus; au contraire, les inconvénients de cette liberté sont directs et trèssensibles, ils touchent et frappent chacun. La société a eu peur, et, depuis qu'elle se rasseoit, elle n'est pas devenue très-raisonnable sur cet article de la presse. Les écrivains eux-mêmes sont devenus de plus en plus exigeants. Pour retrouver de part et d'autre quelque justesse d'appréciation et de la lucidité de coup-d'œil, il faut se reporter au temps de M. de Malesherbes et le suivre dans quelques-unes des mille affaires contentieuses qu'il eut à démêler. On appréciera la différence des régimes à cent ans de distance. La société verra qu'elle n'a raisonnablement rien à regretter ni à vouloir reprendre de ce bon vieux temps, et les écrivains

verront aussi qu'ils n'ont pas trop à se plaindre du temps d'aujourd'hui. »

VEcossaise fut une des grandes affaires de l'administration de M. de Malesherbes. Fréron, comme nous venons de le dire, voulut rendre compte dans sa feuille de la comédie où il était outragé, et en tirer vengeance. 11 était difficile de s'y opposer. Le censeur donné par M. de Malesherbes (Coquelej de Chaussepierre) fit d'abord toutes sortes dedifcultésau critique. Fréron, dans le-premier moment, s'était livré à de grosses représailles, à des personnalités et à des injures; le tout était encadré dans une relation assez spirituelle qu'il intitulait Relation d'une grande bataille, c'est-à-dire de la soirée de la Comédie-Française (26 juillet 1760). Mais le censeur lui rayait tout. Fréron, hors de lui, écrivait à ce censeur dont il ne savait pas le nom; il s'adressait en dernier ressort à M. de Malesherbes :

C'est bien la moindre des choses que je réponde par une gaieté à un homme qui m'appelle fripon, coquin, impudent... J'ai recours à votre équité, Monsieur. On imprime tous les jours à Paris cent horreurs : je me flatte que vous voudrez bien me permettre un badinage. Le travail de mon Année littéraire ne me permet pas de faire de petites brochures détachées ; mon ouvrage m'occupe tout entier et ne me laisse point le temps de faire autre chose. Mes feuilles sont mon théâtre, mon champ de bataille; c'est là où j'attends mes ennemis et où je dois repousser leur* coups.

M. de Malesherbes fut d'avis que, cette fois, il fallait passer quelque chose à Fréron; ou ne lui raya que les personnalités les plus directes. « Il faut suivre une règle, écrivait Malesherbes au censeur, quoique nous nous en soyons un peu écartés dans la feuille de la Bataille, parce que, dans ce momentlà, le pauvre Fréron était dans une crise qui exigeait quelque indulgence. »

« Grâce aux difficultés que lui opposa la censure, Fréron, obligé de se contraindre et de passer de l'injure à l'allusion, a véritablement acquis de la finesse et de l'esprit plus qu'il ne s'en accorde ordinairement. C'est un de ses meilleurs articles, le meilleur peut-être; c'est presque du Janin déjà, avec plus de sobriété. 11 caractérise sous des noms légèrement travestis, comme dans la bataille du Lutrin, les principaux chefs de l'armée philosophique, Diderot et son aide-de-camp Sedaine, Grimm, Marmontel, et les autres à la suite : on les reconnaissait tous alors sous leur masque transparent. »

Nous croyons qu'on lira avec intérêt cette pièce curieuse :

Relation d'une grande bataille donnée à la Comédie-Française à la première représentation de ^'Ecossaise.

Hier samedi 26 de ce mois, sur les cinq heures et demie du soir, il se donna au parterre de la Comédie-Française une des plus

mémorables batailles dont l'histoire littéraire fasse mention. Il s'agissait du Caffé ou de l'Ecossaise qu'on représentait pour la première fois. Les gens de goût voulaient que cette pièce fût sifflée ; les philosophes s'étaient engagés à la faire applaudir.

L'ayant-garde de ces derniers, composée de tous les rimailleurs et prosailleurs ridiculisés dans l'Année littéraire, était conduite par une espèce de savetier appelé Biaise, qui faisait le Diable à quatre (1). Le redoutable Dortidius (l) était au centre de Parmée ; on l'avait élu général d'une voix unanime. Son visage était brûlant, ses regards furieux, sa tête échevelée, tous ses sens agités, comme ils le sont lorsque, dominé par son divin enthousiasme, il rend ses oracles sur le trépied philosophique. Le centre renfermait l'élite des troupes, c'est-à-dire tous ceux qui travaillaient à ce grand dictionnaire dont la suspension fait gémir t Europe, les typographes qui l'ont imprimé, les libraires qui le vendent et leurs garçons de boutique (3). L'aile droite était commandée par un Prophète de Boëhmischbroda (4), le Calchas de l'armée, qui avait prédit le succès du combat. Il avait sous ses ordres deux régiments de clercs de procureurs et d'écrivains sous les charniers. La gauche, formée de deux brigades d'apprentis chirurgiens et perruquiers, avait pour chef le pesant La M... (5), cet usurpateur du petit royaume d'Angola. Un bataillon d'ergoteurs irlandais, charmés d'obéir à l'abbé Micromégan (6) leur compatriote, faisait l'arrière-garde ; ils avaient juré d'user jusqu'au dernier lobe de leurs poumons pour défendre la charmante Ecossaise, celte nouvelle Hélène, qui trouble la littérature et la philosophie. H y

(1 ) Sedaine, auteur d'un opéra comique connu sous ce titre.

(2) Diderot.

(3) Ceci est un coup de patte à Voltaire, qui avait laissé échapper ces mots prétentieux à propos dos persécutions cou lie Y Encyclopédie, encore une des affaires, et des plus grosses, de l'administration de Malesherbes.

(4) Grimm, qui avait fait une brochure sous ce titre.

(5) Le chevalier de La Moilière, qui s'attribuait, faussement pensait-on, la paternité d'un roman ayant pour titre : Angola. Dans un article postérieur, Fréron, reconnaît qu'il « s'est trompé ou a été trompé sur ce point : « M. de Ln M... ne s'est point trouvé à ce fameux combat. Mais quel était donc ce commandant de l'aile gauche? C'est un point historique qui me parait mériter la peine d'être éclairci. •

(6; Le chevalier de Mehégan, qui avait eu maille à partir avec Fréron.

avait jusqu'à un corps de réserve de laquais et de savoyards, en redingotes et en couteaux de chasse, qui recevaient Tordre d'un petit prestolet (1) que la secte elle-même méprise et qu'elle emploie, chassé de l'autre parti dès qu'on a connu son peu d'esprit et de talent, dévoré de la rage d'être journaliste et ne pouvant y réussir, chose pourtant si aisée, au rapport des philosophes ses protecteurs.

La veille et le matin de cette grande journée, on avait eu soin d'exercer tous ces nobles combattants, et de leur marquer les endroits où ils devaient faire feu et applaudir à toute outrance. Le sage Tacite (3), le prudent Théophraste (3) et tous les graves sénateurs de la république des philosophes ne se trouvèrent point à cette affaire ; ils ne jugèrent pas à propos d'exposer leurs au* gustes personnes. Ils attendaient l'événement aux Tuileries, où ils se promenaient inquiets, égarés, impatients. Ils avaient donné ordre qu'on leur envoyât un courrier à chaque acte.

Les gens de goût s'avançaient tranquillement, mais en trèspetit nombre, sans commandants, sans dispositions, et même sans troupes auxiliaires ; ils se reposaient sur la justice de leur cause : confiance trop aveugle !

La toile se lève : le signal est donné, l'armée philosophique s'ébranle; elle fait retentir la salle d'acclamations; le choc des mains agite l'air, et la terre tremble sous les battements de pieds. On fut quelque temps sans dépêcher le courrier, parce qu'on ne savait si le premier acte était fini ; lorsqu'on en fut certain, le général honora de cet emploi un de ses plus braves aides-decamp, Mercure, exilé de l'Olympe et privé de ses fonctions périodiques (4). Il partit plus prompt qu'un éclair, arriva aux Tuileries, annonça le brillant début aux sénateurs assemblés, leur dit qu'on avait applaudi à tout rompre, même avant que les acteurs ouvrissent la bouche ; que le seul nom de Wasp (mot anglais qui

(1 ) L'abbé de La Porte, autrefois collaborateur, alors rival de Fréron par son Observateur littéraire.

(2) D'Alembert, qui avait traduit quelques portions du grand historien.

(3) Duclos.

(4) Marmontel, à qui Ton avait retiré le brevet du Mercure.

signifie guêpe) avait excité des transports d'admiration, que rien n'était échappé, et qu'on avait saisi tout l'esprit, tout le sel, toute la finesse des épigrammes d'araignée, de vipère, de coquin, de faquin, de fripon, etc., etc., etc.

Le Sénat, en récompense d'une si heureuse nouvelle, assura le messager qu'il relèverait toutes ses pièces tombées, qu'il forcerait le public à les trouver nobles et touchantes, ou du moins qu'il les ferait jouer devant lui.

Au second, au troisième, au quatrième acte, nouveaux courriers, nouveaux avantages. Enfin le faible détachement du goût fut écrasé par la supériorité du nombre, et les barbares se virent maîtres du champ de bataille. L'armée victorieuse fit une marche forcée pour se rendre aux Tuileries, où elle déboucha par le pont Royal, au bruit des trompettes et des clairons (4). Le Sénat Très-Philosophique fut dans un instant entouré des vainqueurs, couverts de sueur et de poussière. Tous parlaient en même temps ; tous s'écriaient : Triomphe ! victoire ! victoire complète!

Les Anciens leur imposèrent silence, et, après avoir embrassé deux fois leur habile général , ils voulurent apprendre de luimême les particularités de l'action. Le vaillant Dortidius en ûV\e récit d'un style sublime, mais inintelligible. On eut recours àu

(I) Allusion à mademoiselle Clairon, violente ennemie du journaliste, qui, ira jour, voulut, elle aussi, se donner le plaisir de l'envoyer au Fort-l'Evèque. On lil dans la Correspondance de Grimm : « On dit que le vertueux Fréron, connu par son amour pour la vérité et son fanatisme pour les bonnes mœurs, en s'extasiaol sur la sagesse de mademoiselle Doligny, dans son journal immortel, s'est laissé emporter un peu trop loin par sa ferveur pour la chasteté, et que le public a cru reconnaître, dans sa philippique contre les actrices qui vivent dans le désordre, les erreurs célèbres de la première jeunesse de mademoiselle Clairon. Ce qu'il y a de sûr, c'est que cette fameuse actrice s'est plainte du vertueux M. Fréron, et que ce digne panégyriste de la chasteté des actrices a été mis au Fort-PEvèqoe pour avoir insulté mademoiselle Clairon. Qu'on se fasse, après cela, l'apotre de la vertu ! I/expérience et la connaissance du siècle auraient dû apprendre depuis long» temps au pauvre Wasp qu'il est plus sûr d'insulter M. de Voltaire, M. Diderot, M. d'Alembert, M. Helvétius, que de s'attaquer à une comédienne. » (1765.) U nouvelle était prématurée. Voltaire, à qui elle était parvenue jusqu'à Ferney, en avait tressailli de joie : Absolvit nunc pœna deos ! s'était-il écrié. Mais sa joie fut trompée : Fréron ayant réussi à se soustraire au mandat d'arrêt lancé contre lai, fit agir ses protections auprès de la reine, qui obtint sa grâce. Heureusement pour nos journaux, petits et grands, que les artistes d'aujourd'hui sont moins susceptibles.

petit prestolet, qui fut clair, mais plat. Ses yeux pétillaient d'allégresse. Cependant sa joie était mêlée d'un peu d'amertume : il regrettait qu'on eût mis Wasp à la place de Frèbn ; il prétendait que ce dernier nom eût été bien plus plaisant ; il ne concevait pas pourquoi on l'avait supprimé ; il savait que l'auteur de l'Année littéraire lui-même avait demandé qu'on le laissât (1).

Le Sénat fut très-satisfait de tout ce qu'il venait d'entendre. Le général lui présenta la liste des guerriers qui s'étaient le plus distingués. Sur la lecture qui en fut faite à haute voix, on ordonna au petit prestolet de l'insérer en entier dans sa première gazette littéraire, avec de grands éloges pour chaque héros. Ensuite les sénateurs tendirent la main à l'un, sourirent agréablement à l'autre, promirent à celui-ci un exemplaire de leurs œuvres mêlées, à celui-là de le louer dans le premier ouvrage qu'ils feraient, à quelques-uns des places de courtier dans l'Encyclopédie, à tous des billets pour aller encore à Y Ecossaise gratis, en leur recommandant de ne point s'endormir sur leurs lauriers et de continuer à bien faire leur devoir ; ils leur représentèrent qu'il était à craindre-que la vigilance des ennemis ne profitât de leur inaction pour leur dérober le fruit de leur victoire.

Après ce discours éloquent et flatteur, le Sénat les congédia, et invita à souper le général et les principaux officiers. Avant le banquet, on tira un beau feo d'artifice. Il y eut grande chère, un excellent concert de musique italienne, un intermède exécuté par des bouffons, des illuminations à la façade de tous les hôtels des philosophes. Un bal philosophique, qui dura jusqu'à huit

(4) « Cette circonstance est très-vraie. Les comédiens sont témoins que je les ai priés de conserver le nom de Frelon, et môme de mettre Fréron, s'ils croyaient que cela pût contribuer au succès de la pièce. Ils étaient assez porlés à m'obliger; apparemment qu'il n'a pas dépendu d'eux de me Taire ce plaisir, et j'en suis trèsfàcbé : notre théâtre aurait acquis une petite liberté honnête dont on aurait tiré un très-grand avantage pour la perfection de l'art dramatique. » (Note de M n«f> lUtérairt.) — « La police, dit Grimm (45 août 4760), par délicatesse pour M. Fréron, a exigé ce changement, et cela fait un honneur infini à son amour pour le bon ordre. Cependant, le public ayant applaudi avec scandale le rôle de M. Wasp, et en ayant fait une application continuelle au faiseur de feuilles de Paris, a persuadé aux honnêtes gens que la police aurait pu, sans danger, pousser la sévérité un peu plus loin. »

heures du matin, termina la fête. Les sénateurs, en se retirant, ordonnèrent qu'on eût à s'assembler aux Tuileries, sur les six heures du soir, pour chanter un Te Voltarium.

Ce n'est pas sans peine que Fréron avait sauvé ce Te Voltarium des griffes du censeur; cet homme désolant alléguait que ce serait pris comme une parodie indécente et une profanation. Fréron avait dû en référer encore à M. de Malesherbes; c'était sa plaisanterie finale, son trait, sa pointe; il y tenait plus qu'à tout :

Ainsi, Monsieur, écrivait-il, je vous prie en grâce de me la passer. Tout mon article n'est fait que pour amener cette chute, et je suis perdu si vous me la retranchez. Je vous supplie, Monsieur, de m'accorder cette grâce. Ce n'est point une supposition en l'air quand j'ai l'honneur de vous dire, Monsieur, que j'ai lu le Te Voltarium à deux évêques ; rien de plus certain et de plus vrai ; j'aurai l'honneur de vous les nommer lorsque j'aurai celui de vous voir : ils n'en ont fait que rire.

M. de Malesherbes avait ri aussi, et le lui avait passé. Tous ceux qui ont lu YEcossaise trouveront que ce n'était que justice. Voltaire, c'est tout simple, n'en jugea pas ainsi; il entra dans une véritable fureur. Il avait insulté Fréron sur la scène; Fréron lui répondait dans sa feuille : il ne pouvait concevoir une telle audace. Ses lettres de ce temps sont remplies à tout propos d'invectives contre M. de Malesherbes, qu'il représente comme le protecteur des feuilles de Fréron, parce que cet homme juste n'en était pas le persécuteur. 11 va, dans son

délire d'amour-propre, jusqu'à écrire par allusion à ce nom vénéré : « Le nom de Fréron est sans doute celui du dernier des hommes; mais celui de son protecteur serait à coup sûr l' avant-dernier. » A l'entendre M. de Malesherbes avilit la littérature; il fait entrer dans ses calculs de budget le produit des infamies de Fréron; il aime le chamaillis. » Lui, M. de Malesherbes, accusé par Voltaire d'aimer le chamaillis! La plume s'arrête à transcrire de telles injures. Mais que Malesherbes quitte la direction de la librairie, alors Voltaire, ramené au sang- froid et à des sentiments plus justes, écrira à d'Argental (14 oct. 1763) : « M. de Malesherbes n'avait pas laissé de rendre service à l'esprit humain en donnant à la presse plus de liberté qu'elle n'en a jamais eu. Nous étions déjà à moitié chemin des Anglais. . . •> De tels rapprochements sont toute une histoire, tout le portrait d'un homme; que dis-je? le portrait plus ou moins de tous les hommes (1).

Une autre fois c'est d'Alembert qui prenait Malesherbes en quelque sorte à partie à propos des attaques de Fréron, se plaignant à lui avec une aigreur des plus vives d'être sacrifié au journaliste. Voici une de ces lettres de d'Alembert, qui, voulant toute liberté et toute licence pour lui , n'en souffrait aucune chez les autres (23 janvier 1 758) :

(i) Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, t. u, p. 404 et suiv.

Monsieur, mes amis (les amis servent toujours à merveille dans ces occasions-là), me forcent à rompre le silence que j'étais résolu de garder sur la dernière feuille de Fréron. L'auteur des Cacouacs (plaisanterie de Moreau contre les Encyclopédistes), en attaquant l'Encyclopédie en général et quelques-uns des auteurs en particulier, avait jugé à propos de ne rien dire nommément contre moi ; il a plu à Fréron de ne pas suivre cet exemple. Dans un endroit des Cacouacs, il est parlé de la géométrie : Fréron, en rapportant cet endroit, a ajouté une note dans laquelle il cite un de mes ouvrages pour faire connaître que l'auteur a voulu me désigner en cet endroit, quoique la phrase qu'il rapporte ne se trouve dans aucun de mes ouvrages. Mes amis m'ont représenté, Monsieur, que les accusations de l'auteur des Cocouacs étaient trop graves et trop atroces pour que je dusse souffrir d'y être impliqué nommément. Je prends donc la liberté de tous porter une plainte des commentaires que Fréron a fait à mon sujet, et de vous en demander justice.

Là-dessus M. de Malesherbes, avec une patience exemplaire et en vrai juge de paix de la littérature, faisait avertir Fréron, et on lui demandait sur quoi il se croyait fondé pour attaquer si violemment l'Encyclopédie et si personnellement l'un des auteurs. Fréron répondait cette fois avec toute sorte d'esprit et de justesse (27 janvier) :

Monsieur, il m'est impossible de vous envoyer la note des articles encyclopédiques où je suis directement ou indirectement attaqué. Je n'ai jamais lu toute l'Encyclopédie ni ne la lirai jamais, à moins que je ne commette quelque grand crime et que je ne sois condamné au supplice de la lire. D'ailleurs ces messieurs me font venir, à propos de botte, dans les articles les plus indifférents, et où je ne soupçonnerais jamais qu'il fût question de moi. On m'a dit qu'à l'article Cependant, par exemple, il y avait

deux traits, l'un contre Dieu, l'autre contre moi ; mai9 l'article où ils se sont le plus déchaînés sur mon compte, c'est l'article Critique. Il y en a mille autres que je ne me rappelle pas, et mille autres que je n'ai pas lus.

Tout était bien jusque là, et Fréron aurait eu en tout ceci un trop beau rôle si vers la fin de sa lettre son amour-propre n'avait pas pris le dessus, s'exaltant jusqu'à lui faire dire : « Je crois que je m'y connais un peu, Monsieur; je sais ce qu'ils valent, et je sens ce que je vaux. Qu'ils écrivent contre moi tout ce qu'ils voudront; je suis bien sûr qu'avec un seul trait je ferai plus de tort à leur petite existence littéraire qu'ils ne pourront me nuire avec des pages entières de l'Encyclopédie. »

Des deux côtés il y a un moment où la folie commence. Malgré tout, Fréron était dans son droit; et à ce sujet M. de Malesherbes écrivait à d'Alembert une admirable lettre qu'on peut lire dans les Mémoires de l'abbé Morellet, et dans laquelle sont posés tous les vrais principes de la tolérance littéraire. Il y joignit une lettre à l'abbé Morellet, qui s'était entremis dans cette affaire, et lui disait :

« Pour les gens de lettres, l'expérience m'a appris que quiconque a à statuer sur les intérêts de leur amour-propre doit renoncer à leur amitié , s'il ne veut affecter une partialité qui le rende indigne de leur estime. » - . ,

— « Je suis très-accoutumé, disait-il encore en

une autre occasion, aux boutades et aux espèces d'accès auxquels les gens de lettres sont sujets; je ne m'en offense jamais, parce que je sais que ce sont de petits défauts inséparables de leurs talents. »

Dans une autre circonstance, répondant à l'abbé de Bernis, alors ministre, qui le pressait d'aviser à des moyens plus efficaces de censure contre l'Encyclopédie, dont chaque tome soulevait des çlameurs de plus en plus violentes, il disait qu'il n'y avait guère au fond à compter sur la censure; que des gens d'esprit, dans un ouvrage de longue haleine, viendraient toujours à bout de l'éluder. « Si j'étais lieutenant-criminel, ajoutait-il, mon métier serait d'intimider ceux qui seraient assez malheureux pour avoir affaire à moi. Je ne sais pas si j'aurais la vertu de cet état; mais heureusement ce n'est pas le mien. Je suis chargé d'une police qui concerne les gens de lettres, les savants, les auteurs de toute espèce, c'est-à-dire des gens que j'aime et que j'estime, avec qui j'ai toujours désiré de passer ma vie, qui font honneur à leur siècle et à leur patrie. »

Et c'est un pareil homme que les Encyclopédistes poursuivaient de leurs récriminations ! Ce n'était, nous devons le croire avec Malesherbes , que des boutades^ des espèces d'acefo. Nous venons de voir Voltaire revenir sur son compte à des sentiments plus équitables. Grimm, également, a rendu justice après coup à ses bons offices, et l'irascibilité de

cT Alembert ne l'empêchait pas de demander à Malesherbes, quelques mois après, une permission tacite pour imprimer à Lyon (sous la rubrique de Genève) ses Mélanges de Littérature : on lui donnait un censeur encyclopédiste pour la forme, et les épreuves allaient et venaient sous le couvert de l'indulgent directeur de la librairie (1).

ta susceptibilité si chatouilleuse de d'Alembert lui attira une autre leçon, mais partie de plus haut encore. Un jour il se trouve insulté par je ne sais quel gazetier qui rédigeait le Courrier du Bas-Rhin, dans les Etats du roi de Prusse. Vite il le dénonce à Frédéric, avec lequel il était, comme on sait, en grandes relations. Le roi, dans cette circonstance, se montre le vrai philosophe, le vrai citoyen de la société moderne ; il répond à d'Alembert :

Je sais qu'un Français, votre compatriote, barbouille régulièrement par semaine deux feuilles de papier ; je sais qu'on achète ses feuilles et qu'un sot trouve toujours un plus sot pour le lire , mais j'ai bien de la peine à me persuader qu'un écrivain de cette trempe puisse porter préjudice à votre réputation. Ah ! mon bon d'Alembert, si vous étiez roi d'Angleterre, vous essuieriez bien d'autres brocards, que vos très-fidèles sujets vous fourniraient pour exercer votre patience. Si vous saviez quel nombre d'écrits infâmes vos chers compatriotes ont publié contre moi pendant la guerre, vous ririez de ce misérable folliculaire. Je n'ai pas daigné lire tous ces ouvrages de la haine et de l'envie de mes ennemis, et je me suis rappelé cette belle ode d'Horace : Le sage demeure inébranlable,

(1) Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, t. n, p, 4U.

Et il continue de lui paraphraser le Justum et tenacem... On reconnaît dans cette admirable leçon le disciple de Bayle sur le trône (1).

Disons à l'honneur de Diderot qu'il fut exempt de cette faiblesse qu'on regrette de rencontrer dans des hommes comme Voltaire et d'Alembert. « Si l'Encyclopédie fut l'œuvre sociale et principale de Diderot en son temps et à son heure, dit encore M. Sainte-Beuve (2) , sa principale gloire à nos yeux, aujourd'hui, est d'avoir été le créateur de la critique émue, empressée et éloquente ; c'est par ce côté qu'il survit et qu'il nous doit être à jamais cher, à nous tous journalistes et improvisateurs sur tous sujets : saluons en lui notre père et le premier modèle du genre. Avant Diderot, la critique, en France, avait été exacte, curieuse et fine avec Bayle, élégante et exquise avec Fénélon, honnête et utile avec Rollin ; j'omets par pudeur les Fréron et les Desfontaines. Mais nulle part elle n'avait été vive, féconde, pénétrante, et, si je puis dire, elle n'avait pas trouvé son âme. Ce fut Diderot qui le premier la lui donna. Naturellement porté à négliger les défauts et à prendre feu pour les qualités, « je suis plus affecté, disait-il, des charmes de la vertu que de la difformité du vice ; je me détourne doucement

(1) Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, t. m, p. 158.

(2) tbid., p. 233.

des méchants, et je vole au-devant des bons. S'il y a dans un ouvrage, dans un caractère, dans un tableau, dans une statue, un bel endroit, c'est là que mes yeux s'arrêtent ; je ne vois que cela, je ne me souviens que de cela, le reste est presque oublié. Que deviens-je lorsque tout est beau 1... » Cette disposition de bon accueil, de facilité universelle et d'enthousiasme, avait son péril sans doute. On a dit de lui qu'il était singulièrement heureux en deux points, « en ce qu il n'avait jamais rencontré ni un méchant homme, ni un mauvais livre. » Car, si le livre était mauvais, il le refaisait, il imputait à l'auteur, sans y songer, quelques-unes de ses propres inventions à lui-même ; il trouvait de l'or dans le creuset, comme l'alchimiste, parce qu'il l'y avait mis. J'indique l'inconvénient et l'abus. Pourtant c'est bien à lui que revient l'honneur d'avoir introduit le premier chez nous la critique féconde des beautés, qu'il substitua à celle des défauts, et, en ce sens, Chateaubriand lui-même» dans cette partie du Génie du Christianisme qui traite éloquemment de la critique littéraire, ne fait que suivre la voie ouverte par Diderot. . . « Diderot avait au plus haut degré cette faculté de demi-métamorphose qui est le jeu et le triomphe de la critique, et qui consiste à se mettre à la place de l'auteur et au point de vue du sujet qu'on examine, à lire tout écrit selon l'esprit qui Va dicté. Il excellait à prendre pour un temps

et à volonté cet esprit d'autrui, à s'en inspirer, et souvent mieux que cet autre n'avait fait lui-même, à s'en échauffer, non-seulement de tête, mais de cœur; il était le grand journaliste moderne, l'Homère du genre, intelligent, chaleureux, expansif, éloquent, jamais chez lui, toujours chez les autres, ou, si c'était chez lui et au sein de sa propre idée qu'il les recevait, le plus ouvert alors, le plus hospitalier des esprits, le plus ami de tous et de toute chose, et donnant à tout son monde, tant lecteurs qu'auteurs» ou artistes, non pas une leçon, mais une fête. »

Mais retournons à Fréron et à l'Ecossaise. A quelques numéros du compte-rendu de la première représentation, il revient sur cette pièce, qu'il juge avec sang-froid et avec beaucoup de justesse. Les gens de lettres, dit-il, et les amateurs les plus estimables par leurs lumières et les plus zélés pour la gloire de la scène française gémissent de voir représenter une pareille pièce; ils s'étonnent qu'après que nos grands hommes ont travaillé pendant un siècle à purger l'art dramatique de tout ce qui le déshonorait, il ait pu être permis à un homme inquiet, mécontent, envieux, atrabilaire, de verser sur les lettres le poison qui le dévore, d'abuser de la célébrité de son nom et du crédit de ses partisans pour nous replonger dans la nuit dont nous

avions eu tant de peine à sortir, pour faire jouer une prétendue comédie, où il n'y a ni vraisemblance, ni liaison, ni intrigue, ni marche, ni chaleur, ni action, une farce italienne ou espagnole dans laquelle les premières règles sont violées. Quant au rôle de Wasp, extraordinairement applaudi à la première représentation, beaucoup moins à la seconde, tout ce qu'il en peut dire, c'est que ce n'est pas d'aujourd'hui que les auteurs, irrités des critiques qu'on fait de leurs ouvrages, y répondent par des invectives et par des calomnies. 11 nous reste des pièces de vers, des épigrammes, des libelles, où Boileau, auquel d'ailleurs il ne convient à aucun écrivain de ce siècle de se comparer, est traité de coquin, de fripon, A 1 infâme, de scélérat.

Cela dit, il n'y pensa plus, et Tancrède avant été représenté six semaines après, il en fit le plus grand éloge.

Les ennemis de Fréron, le vo\ ant ainsi inébranlable, recoururent, pour le ruiner, à un moyen auquel on aurait peine à croire, si la révélation publique qu'en fit la victime n'était demeurée sans réplique. C'est assurément un des traits les plus curieux des mœurs littéraires du xvm e siècle ; nous laisserons Fréron nous le raconter lui-même.

Les philosophes, dit-il, M. de Voltaire à leur tête, crient sans cesse à la persécution, et ce sont eux-mêmes qui m'ont persô-

cuté de toute leur fureur et de toute leur adresse. Je ne vous parle plus des libelles abominables qu'ils ont publiés contre moi, de leur acharnement à décrier ces malheureuses feuilles..., de leurs efforts pour me rendre odieux au gouvernement, de leur satisfaction lorsqu'ils ont pu réussir à me faire interdire mon travail, et quelquefois même à me ravir la liberté de ma personne. Malheureusement, dans le moment qu'ils se flattaient d'être délivrés d'un Âristarque incommode, je reparaissais sur l'arène avec l'ardeur d'un athlète dont quelques blessures que des lâches lui ont faites en trahison ranimaient le courage au lieu de l'abattre.

Le grand but qu'ils se proposaient était l'extinction d'un journal où je respecte aussi peu leur doctrine détestable que leur style emphatique, où, faible roseau, j'ai l'insolence de ne pas plier devant ces cèdres majestueux. Désespérés de ne pouvoir faire supprimer ces feuilles, ils formèrent le projet de les faire tomber, et vous conviendrez, quand vous en serez instruit, qu'ils s'y prirent très-habilement pour couronner ce dessein d'une heureuse exécution. Le détail de cette anecdote ne vous ennuiera pas.

Un censeur, nommé par le chef de la justice, a toujours mis à mes ouvrages le sceau de son approbation. Feu M. l'abbé Trublet fut chargé pendant longtemps de les examiner; mais, fatigué des plaintes importunes des auteurs, qui sans cesse lui faisaient des reproches de mes critiques, il m'annonça que son repos ne lui en permettait plus la révision. Je demandai un autre censeur, et, pour le mettre à couvert des criailleries de la tourbe des écrivailleurs, je priai le magistrat qui présidait alors à la librairie de m'en donner un qui gardât l'anonyme. Le magistrat goûta cet expédient; mais il ajouta qu'il ne fallait pas que je susse moimême le nom du censeur, afin que, lorsqu'il se croirait obligé de me rayer quelques traits, il fût inaccessible à mes instances pour les lui faire passer. On régla donc que le censeur ne serait connu que du magistrat et d'une autre personne que je connaîtrais, à qui je remettrais mes articles, qui serait chargée de les donner au censeur et de les retirer de ses mains lorsqu'il les aurait approuvés.

Je n'eus lieu que de m'applaudir, pendant plusieurs années, de cet arrangement; mais l'officieux médiateur s'étant démis de cet emploi, un autre que je connaissais encore prit sa place. J'ignorais qu'il fût l'ami de mes ennemis. Ils lui firent part d'un moyen neuf et admirable qu'ils avaient imaginé pour dégoûter le public de mon ouvrage : c'était de me renvoyer tous mes articles un peu saillants, sans les faire voir au censeur, en me marquant, que ce dernier leur refusait son approbation.

Cette heureuse idée fut merveilleusement remplie. Toutes les fois que, dans mes extraits, je m'avisais de m'égayer aux dépens de quelque grand ou petit philosophe, le nouveau facteur me les rendait, et ne manquait pas de me dire d'un air touché que le censeur no voulait pas en entendre parler.

Et le pauvre journaliste était obligé de refaire ces articles ou d'en composer d'autres, qui se ressentaient nécessairement de la précipitation qu'il était obligé d'y mettre pour que ses feuilles parussent au jour fixé.

Ce cruel manège a duré près do quatre ans. Enfin j'y

soupçonnais quelque mystère ; il ne me paraissait pas naturel qu'il y eût en France un censeur assez déraisonnable pour condamner des critiques quelquefois un peu vives, à la vérité, mais toujours renfermées dans les bornes prescrites. Je confiai ma pensée au magistrat sage, honnête, intègre autant qu'éclairé, qui, sous les ordres de M. le chancelier, veille aujourd'hui sur le département de la librairie. Il daigna m'écouter avec intérêt, et promit de me rendre justice. Je lui laissai tous les articles qu'on avait impitoyablement proscrits. Il les fit passer à mon censeur, accompagnés d'une lettre par laquelle il lui demandait pourquoi il ne les avait pas approuvés. Le lendemain le censeur rapporta les articles au magistrat, en lui protestant que jamais. on ne les lui avait envoyés, que c'était pour la première fois qu'il les avait lus, et qu'il n'y trouvait rien qui parût devoir en empêcher l'ira-

pression. Je saisis celle circonstance pour solliciter qu'on me permit de connaître mon approbateur et de lui adresser moimême mes ouvrages; ce qui me fut accordé.

C'est dans Y Année littéraire (1772, t. I, p. 3-10), en face de M. de Malesherbes et de V officieux médiateur , avec l'autorisation du censeur, que Fréron raconte cette chose étrange ; il n'est donc pas possible de la révoquer en doute.

« 11 y a deux réflexions iï faire sur ce passage, dit M. \isard, qu'on ne saurait accuser de partialité pour Fréron. La première est que, dans un siècle qui avait la prétention fondée de ne rien admettre sur parole, de tout examiner, de tout approfondir, de tout contrôler, la secte éminente investie de cette haute mission se soit méprise à ce point, qu'elle ait non seulement dénié à ceux dont elle combattait les préjugés le droit de se défendre eux-mêmes avec les mêmes armes, mais qu'elle ait employé, pour les réduire au silence, des moyens auxquels l'impuissance elle-même, poussée à bout, aurait eu honte de recourir. La seconde est qu'il se soit rencontré un homme qui , assez courageux pour n'être pas de l'avis de cette secte vindicative, et trop faible pour pouvoir se soustraire à ses persécuteurs, n'ait jamais permis à sa plainte de prendre le ton de l'invective, et qu'il ait, au contraire, montré une telle modération, une si grande simplicité, que l'innocence la plus pure et

la plus incontestable n'a pas un langage plus décent ni plus persuasif.

» La haine de Voltaire et des Encyclopédistes est honteuse. Ils étaient sans contredit les plus forts par le nombre et par le talent, et toutefois, tous leurs efforts, toutes leurs intrigues, n'avaient qu'un but, celui d'accabler Fréron sous le poids de la force brutale. On ne voit pas qu'il y en ait un seul qui daigne raisonner avec lui... Et pourtant ce Fréron traqué par eux comme une bête fauve opposait à toutes les injures la patience d'un Socrate, discutait avec un admirable sang-froid le mérite littéraire des pamphlets où ils travaillaient à le déshonorer; et, peu sensible à l'accusation d'ignorance qu'ils portaient contre lui, il s'attachait à les convaincre qu'en fait d:> bon goût, de tenue et de savoir-vivre, il était plus riche à lui seul, quand il le voulait, que tout leur bataillon réuni. Il est vrai que ses mœurs étaient détestables, et que les gens les plus touchés de son esprit se montraient difficiles sur les rapports avec sa personne. Mais , outre que les vices de Fréron étaient ceux de son temps, et que l'espèce de ministère public dont il était revêtu leur donnait des proportions qu'ils n'eussent pas eues dans un simple particulier, il valait apparemment mieux que sa réputation, et quand, par hasard ou autrement, on était mis en contact avec lui, la répulsion dont il avait été l'objet s'évanouissait tont-

m LA PRESSE

à-coup pour faire place à un sentiment tout opposé. »

Tous ceux qui voudront examiner impartialement les pièces de ce long procès, dont nous n'avons pu qu'effleurer les principaux épisodes, partageront l'avis de M. Nisard, et reconnaîtront qu'en effet ce Fréron si durement traité vaut mieux que la réputation que lui ont faite des ennemis peu scrupuleux, et que la génération nouvelle a aveuglément acceptée sur la foi de son oracle ; ils comprendront que sa mémoire ait trouvé des vengeurs, et ne s'étonneront pas de la chaleur avec laquelle un de ses héritiers les plus illustres, M. J. Janin, a pris sa défense; nous avons déjà cité quelques lignes du brillant article qu'il lui a consacré dans le Dictionnaire de la Conversation^ nous ne pouvons résister au plaisir d'en citer encore quelques traits :

« Fréron a été l'homme le plus courageux et le plus constamment courageux de son temps. Tout seul, lui qui n'était pas même le dernier des gentilshommes ou le dernier des hommes d'Eglise, il a défendu nuit et jour la cause du Roi et de l'Eglise, abandonnée par la France entière, par l'Europe entière. Tout misérable que vous le voyez là, perdu dans la foule, sans protecteur, sans appui, sans ami , sans conseil , tout seul , il a osé s'opposer à Voltaire, le Mahomet de ce temps-là ; il a tenu tête

tout seul aux Encyclopédistes, ameutés en masse... Il arrive à Paris, jeune encore et profondément versé dans l'étude de l'antiquité; la grande ville était alors toute fumante sur le volcan philosophique qui brûlait dans son sein... Il lève l'étendard de l'opposition philosophique; il entre en lice le premier, visière levée, et il dit à ses champions : « Venez et combattez derrière moi , à mon ombre et le visage couvert. » Alors commence cette lutte de vingt ans entre Fréron et le parti philosophique. Chaque jour, matin et soir, Fréron est sur la brèche, vo\ant venir les nouveaux hommes et les œuvres nouvelles. Que de grands hommes il a vu ainsi venir du haut de la critique où il s'était placé, comme au sommet d'une tour inexpugnable! Tout le xvm e siècle a passé devant lui en hurlant des cris de rage; et lui, il a jugé tranquillement et de sang-froid le xvm e siècle qui passait. . . .

» Autant Voltaire aimait la gloire, autant il haïssait Fréron ; autant Voltaire adorait la toute-puissance, autant il détestait Fréron. Cela vous paraîtra hardi à dire, et cependant cela n'est que vrai : Je grand Voltaire, ce maître souverain de l'Europe philosophique et littéraire, ce grand poète qui a pensé détrôner le Christ, ce roi tout puissant dont la capitale était Ferney, ce roi de l'esprit et des révolutions, des grâces et des paradoxes, ce prodige qui a renversé en se jouant, et comme il eût brisé

m LA PRESSE

une porcelaine chez madame de Pompadour, une monarchie et une religion de quinze siècles, s'il a été jaloux de quelqu'un dans sa gloire et dans sa toute-puissance, ce grand Voltaire, il n'a été jaloux ni de Racine, ni de Corneille, ni de Bossuet, ni de J.-J. Rousseau, ni de Montesquieu, il a été jaloux de Fréron! — Oui, lui-même, oui, Voltaire, il a été jaloux de Fréron. Et comment expliquer cette haine formidable de tous les jours et de toutes les nuits? Comment expliquer tant d'esprit et de génie inutilement dépensé à poursuivre et à accabler un seul homme? Comment se rendre compte de ce faitlà : Fréron attaqué par Voltaire autant, et aussi souvent, et plus violemment que Notre Seigneur Jésus- Christ lui-même! Fréron traité comme une religion, attaqué comme une croyance, et ce rare esprit, Voltaire, aussi inquiété par Y Année littéraire que par la Bible! Comment pensez-vous qu'un homme de l'esprit, du talent, du génie, de la poésie et de l'éloquence de Voltaire, se sera heurté toute sa vie contre un écrivain isolé, faible et pauvre, accablé de toutes parts ? Je le dis encore, c'est que Voltaire a été jaloux de Fréron; c'est que Voltaire, dans tout son triomphe, a été bien surpris et bien indigné quand il s'est vu tout d'un coup arrêté, par qui, grands dieux! arrêté par Fréron! Lui, Voltaire, portant ses deux mains de fer et de feu contre ce chiffon de Y Année littéraire, et ne pouvant venir

à bout de l'anéantir ! Lui, Voltaire, arrêté dans sa gloire par cette misérable feuille!... Avouez avec moi qu'en effet cela est étrange, et qu'en effet Voltaire, se voyant vaincu, comme Cromwell, par ce grain de sable placé là, a eu bien raison d'être furieux toute sa vie et de toute sa fureur contre Fréron. — Aussi vous savez comment s'est exhalée cette immense colère de Voltaire, qui n'a jamais eu d'égale... Tout ce que la haine a de fiel, tout ce que la rage a de venin, tout ce que la langue des halles a d'insolentes injures, tout ce que le mépris peut imaginer dans ses accès de brutalité, tout ce que des crocheteurs pris de vin , tout ce que des femmes de la halle brûlées de soif peuvent trouver dans leur gosier desséché d'horribles , de sales et infâmes mensonges, tout cela a été prodigué et versé à plein vase sur la tête de Fréron le journaliste. Voltaire, à cette grande occupation, a passé une grande partie de sa vie. Voltaire voyait Fréron partout, à chacune de ses pages. Fréron était pour Voltaire comme cet abîme entr'ouvert qui épouvantait Pascal. Au milieu d'une grande dissertation historique, Voltaire s'interrompait pour attaquer Fréron; au milieu d'un conte léger, cette ironie de tant de verve, de hardiesse et d'esprit, Voltaire, s'arrêtait pour insulter Fréron. Partout, à chaque instant, Voltaire écrit le nom de Fréron (1 ): . .

(i) « Les feuilles de Fréron étaient, de toutes les feuilles périodiques de Paris

» On ne saurait nier qu'il n'ait fallu un grand courage, un courage plus qu'humain, pour résister à toutes ces épreuves. Et cependant Fréron a tenu bon et n'a pas lâché d'un pas ; ni les outrages, ni les insultes, ni les persécutions de tout genre, n'ont pu le faire dévier un instant de la route qu'il s'était tracée. »

Un jour seulement le courage lui manqua avec la force. L'Année littéraire était entrée dans sa 23 e année, dans sa 29 e si l'on y ajoute les Lettres sur quelques écrits de ce temps, dont elle n'était que la continuation sous un autre titre, lorsqu'un jour qu'il souffrait d'un violent accès de goutte on vint lui apprendre que ses ennemis l'emportaient enfin, et que le garde des sceaux venait de supprimer le privilège de son journal sous le prétexte qu'il ne payait point les pensions dont on l'avait grevé. A cette nouvelle, Fréron désarmé s'avoua vaincu, pour la première fois. Cependant il ne ressentit ni indignation, ni colère « C'est là, dit-il, un malheur particulier, qui ne doit détourner personne de la défense de la monarchie; le salut de tous est attaché au sien. »> Disant ces mots, il baissa la tête et mourut, accablé de fatigues et d'ennuis. La goutte lui était remontée et l'avait étouffé.

celles que Voltaire lisait le plus assidûment, dit Delisle de Salles. Quand il en recevait une et qu'il la prenait pour la parcourir, on a remarqué que la main lai tremblait; il avait l'air d'un criminel qui va entendre sa sentence.

Ainsi tomba sur la brèche, le 10 mars 1776, à l'âge de 55 ans environ, cet intrépide joûteur, auquel on ne saurait, si prévenu que Ton soit, refuser quelques applaudissements. Il faudrait être aveugle pour ne pas reconnaître les services qu'il a rendus aux lettres en démasquant, en signalant, des écrivains médiocres, des novateurs dangereux, des réputations usurpées, en défendant les principes de la saine littérature, en se montrant l'ennemi du néologisme, du style emphatique, des dramaturges qui menaçaient de ramener vers la barbarie la scène où brillaient Corneille, Molière et Racine. « On peut regarder l'auteur de Y Année littéraire, dit Meusnier de Querlon , comme le grand prévôt du Parnasse ; il est la terreur des écrivains. C'est un genre particulier, que le courage et la sévérité du censeur rendent nécessaire dans im temps où tout paraît se dénaturer, où la décadence du goût est si générale et si sensible. »

« Au nombre des travaux de Fréron, dit encore M. Jules Janin, il faut placer sa défense de l'ancien théâtre et sa constante admiration pour Corneille et pour Racine, et son opposition constante à cette larmoyante et fade comédie par laquelle on espérait remplacer la comédie de Molière. C'est Fréron qui le premier a trouvé la critique dramatique, comme il a trouvé le style de la critique littéraire. Fréron est le plus habile analyste de ce monde. Son coup-

d'œil est prompt et sûr, sa parole est rapide et vive; il a bientôt trouvé le fort et le faible des ouvrages ; il est peu facile à éblouir , et jamais homme ne s'est mieux tenu en garde contre les étincelles du faux bel esprit et les efforts grandioses du mauvais goût. Fréron sait par cœur tous les modèles ; il en a puisé le suc de bonne heure, et, grâce à eux, il a toujours près de lui, à sa portée, une règle constante et sûre pour bien juger des ouvrages de l'esprit. Ajoutons encore que c'est Fréron qui a formulé les droits de la critique; c'est lui qui a enseigné aux plus beaux esprits à reconnaître et à adopter ces jugements portés au nom de l'art, par des hommes qui ont consenti à ne pas être des artistes et des écrivains à condition qu'on leur permettrait de comprendre et déjuger les écrivains, qui a appris aux grands hommes que c'est le droit de la critique de les citer à sa barre, et qu'un homme de goût et de style est l'égal, sinon de tous les grands écrivains, du moins de tous les grands livres. . . »

Palissot, qui avait été l'ami de Fréron, mais qui s'était ensuite brouillé avec lui et l'avait peu ménagé dans sa Dunciade, a tracé du célèbre critique, dans son Journal français, un portrait aussi fidèle, aussi impartial qu'il était possible de le faire alors, et que je regrette de ne pouvoir reproduire. Les torts de Fréron, dit-il en somme, appartiennent encore plus au dangereux métier de journaliste qu'au

journaliste lui-même. 11 avait beaucoup d'esprit naturel, une éducation cultivée, un caractère facile et gai, et, quoi qu'en aient dit ses ennemis, des mœurs très-douces.

Jusqu'au bout l'Année littéraire demeura une véritable puissance ; le succès ne se soutint pourtant pas toujours égal pendant sa longue existence, et cela se comprend facilement. Si grand que fût le courage de Fréron, son rôle n'était pas toujours facile. Apportait-il dans la discussion quelque vivacité, on l'accusait de « ne se soutenir que par le scandale, et ces scandales même commençaient à fatiguer : on se dégoûtait de cette monotonie d'injures toujours attachées aux mêmes noms, et qu'on savait par cœur dès la première ligne (1). » D'un autre côté, « dès que ses feuilles n'étaient plus soutenues par le sarcasme, si à sa main, et si agréable au lecteur, on les trouvait vides, on se plaignait. A quoi il répondait qu'il ne pouvait plaisanter le moindre grimaud du Parnasse qu'on ne le mulctât à la police, qu'on ne le sabrât, qu'on ne le mît en pièces (2). »

Pendant les sept ou huit dernières années de sa vie, dit La Harpe, « ses feuilles, qui ne lui valaient plus que six à sept mille livres, et qui étaient chargées de quatre mille livres de pensions, ne pouvaient

(I) La Harpe. — (4) Mémoires secrets.

plus suffire à sa subsistance. Il n était soutenu que par des secours étrangers, fournis par des hommes qui ne s'apercevaient pas que son nom pouvait décrier la meilleure cause. Aussi l'archevêque de Paris se trouve-t-il pour neuf mille francs dans la banqueroute de Fréron, qui meurt endetté, dit-on, de plus de quarante mille livres. Ce dérangement peut tenir à une grande facilité de caractère que lui attribuent ceux qui le connaissent, et qui ne s'accorde pas avec Tordre et l'économie, mais bien avec des goûts dispendieux, et même ruineux. Les pensions qu'il payait dans les derniers temps avaient achevé de l'accabler, et j'ose croire que c'était une injustice. Il faut laisser à un homme le produit de son métier, quel qu'il soit. L'exemple de Fréron, ajoute le haineux Aristarque, si habile, lui aussi, à se créer des ennemis, est une leçon pour quiconque croira pouvoir, avec quelque esprit et quelque littérature, se déclarer impunément l'ennemi des talents. » Ce qui n'empêcha pas que sa succession ne fut ardemment convoitée.

Si l'on en croit les Mémoires secrets, Fréron aurait rédigé pendant quelques années une gazette manuscrite qu'il envoyait en Piémont et dans quelques autres Etats, et pour laquelle il recevait cinquante louis; ce n'aurait été, à les entendre, qu'une rapsodie de tous les rogatons, contes populaires, historiettes, nouvèlles de Paris, digérée à la hâte et

mal écrite. Nous n'avons pas été à même de vérifier le fait.

Fréron eut pour collaborateurs l'abbé de La Porte, qui éleva autel contre autel en fondant les Observations littéraires; l'abbé Duport du Tertre, Sautereau deMarsy, Daillantde Latouche, d'Arnaud Baculard, Jourdain, Palissot, Dorât, Gastel Dudoyer, etc. Il avait en outre de nombreux collaborateurs officieux ou anonymes, et dans le nombre se trouvaient de grands personnages, si Ton en juge par cette phrase que je lis dans les Mémoires du marquis d'Argenson (1 ) : « J'envoie au sieur Fréron, auteur de Y Année littéraire, mon jugement sur ce livre (La Noblesse commerçante), et j'en ai gardé minute. »

Fréron mort, l'Année littéraire était-elle encore possible? Qui oserait, qui pourrait prendre la lourde férule tombée de ses mains puissantes? 11 laissait un fils, qui s'était déjà essayé dans quelques contes auxquels YAlmanach des Muses avait donné une indulgente hospitalité, mais qui n'avait guère qu'une viugtaine d'années et n'était pas à la hauteur d'une pareille tâche. « Le sieur Fréron est mort ces jours derniers , lit-on dans les Mémoires secrets, et l'on ne sait qui aura le privilège de ses

(4) Tom. v, p. 135, édit. elzevirienne de P. Jannet.

feuilles; mais tel écrivain que ce soit, il y a à parier qu'il ne vaudra pas son prédécesseur. Ce critique avait le goût sûr et exquis; il maniait le sarcasme avec beaucoup de gaîté et de finesse, et, s'il n'était aussi savant, aussi profond que l'abbé Desfontaines , son prédécesseur, il avait plus de grâces et de légèreté. On ne doute pas que Voltaire et tout le parti encyclopédiste ne triomphe de cette perte pour la littérature. -> 11 ne dépendit pas d'eux en effet que cette feuille si incommode ne fût supprimée ; et tandis qu'ils intriguaient pour la tuer, des compétiteurs avides s'efforçaient, d'un autre côté, de s'en emparer.

Linguet, entre autres, le futur auteur des Annales politiques, aurait, dit-on, convoité la succession de Fréron. Nous ne savons ce qu'il y a de vrai dans cette assertion; mais ce qui est plus positif, c'est qu'il fut l'un des rares défenseurs de l'Année littéraire et du jeune Fréron. Réfutant, « contre la loi générale qu'il s'était faite de ne point parler de ces petites superfétatiofis dont notre littérature n'abonde que trop » , une brochure, la Satyre des satyres, « qui n'était qu'un tissu d'injures dans le genre de celles dont M. Harpula a rempli, dans tous les temps, les feuilles où on l'a admis à travailler », et dans laquelle l'Année littéraire, et le jeune homme qui en était l'héritier, étaient indignement maltraités, il

s'exprime ainsi (Annales, t. 4, p. 293.) :

Représenter aux philosophes que ce journal est la ressource d'une famille honnête et peu fortunée ; qu'à ce titre seul, si l'humanité dont ils parlent tant, était, en effet, la règle de leur conduite, ils devraient le ménager; que, quels qu'aient été les torts du père envers leurs coryphées et ses saillies contre M. de Voltaire, ses enfants en sont innocents; qu'une des vertus les plus recommandées par la vraie philosophie, même chez les payens, c'est le pardon des injures ; que, si M. Fréron fils, pour expier le malheur de porter son nom, ne s'est pas fait l'adulateur des patriciens de Y Encyclopédie, ce n'est qu'avec des raisons qu'il les a combattus, et que, si cet usage qu'il a fait de ses talents n'en est pas une pour eux de les vanter, ce n'en est pas une non plus de chercher à les déprimer, de tâcher à couvrir sa jeunesse d'un opprobre capable de la décourager, de la priver môme des ressources nécessaires pour se soutenir; leur prêcher cette morale, ce serait me rendre ridicule à leurs yeux.

Mais pour être équitable autant qu'ils sont injustes et injurieux, j'oserai dire que ce journal, décrié par eux avec tant d'acharnement, est non seulement le mieux écrit de toutes nos feuilles périodiques actuelles, sans exception , mais que très-peu de livres du jour peuvent lui être comparés ; que c'est le seul asile qui reste au bon goût et peut-être aux vrais principes dans plus d'un genre; que l'associé du jeune titulaire, appelé par le libelle un bon pédant stupidement orthodoxe, est un homme d'un vrai mérite, d'une érudition rare, très-supérieur à ce que la tourbe philosophique compte aujourd'hui de génies parmi ses chefs (1); que, sans les entraves dont on l'accable, il donnerait à ses talents un essor encore plus élevé, plus redoutable à la secte qui prodigue les grands et les petits moyens pour l'enchatner : voilà ce qu'il faut apprendre au public. Les philosophes font ce qu'ils

(I) Le déclamateur satirique l'appelle Groaier; cela n'est pas juste. M. l'abbé G rosier a, en effet, travaillé quelque temps à l'Anuée littéraire , mais depuis longtemps il s'en est retiré. C'est aujourd'hui l'abbé Royou qui le remplace. Celui-ci H*t professeur de l'Université, comme l'ont été MM. Lebalteux, Thomas, Delille, tous académiciens; il n'est pas plus pédant qu'eux, pas moins orthodoxe, et certainement aussi peu stupide. (Note de Linguet.)

T. Il 49

peuvent pour anéantir ce journal, et, en tout sens, assurément, ce serait une perte, et une perte irréparable.

Le jeune satirique fait un crime au jeune journaliste d'aroir la protection du clergé : il serait plaisant qu'on pût se glorifier du patronage de je ne sais quels sectaires , qu'on pût s'enorgueillir d'être porté par les rédacteurs, compilateurs, colporteurs de Y Encyclopédie, et qu'on eût à rougir d'avoir mérité l'appui du premier corps de l'Etat.

Quoi qu'il en soit, la succession de Fréron xçsjta à son fils, grâce, paraît-il, à la protection de ma-dame Adélaïde, tante du roi; mais le garde des sceaux ne lui avait d'abord permis que de remplir les engagements de son père et de finir Tannée courante, de sorte qu'il avait été un instant question dans le conseil du journal de solliciter un autre privilège, et d'éteindre ainsi cinq mille livres de pensions dont l'esprit du défunt était grevé.

Ce fut, comme nous venons de le voir, l'abbé Grosier qui, à la mort de Fréron, prit la direction en chef de l'Année littéraire. « C'est un abbé Gro-^ sier, dit La Harpe, qui s'annonce aujourd'hui pour le continuateur des feuilles de Fréron, auxquelles il travaillait du vivant de ce dernier. Ces feuilles, quoique toujours composées dans le même esprit, c'est-à-dire pour flatter la jalousie naturelle qu'inspirent les réputations et les succès, n'ont pourtant pas repris faveur; elles ont même, dit-on, perdu de leur débit depuis la mort de Fréron, dont le nom excitait encore cette espèce de curiosité qu'on a tou-

jours pour la satire. Je doute que l'abbé Grosier parvienne, en ce genre, au même degré de célébrité. » (Correspond, littér. Lett., 50.)

On lit, d'un autre côté, dans la Correspondance secrète :

« M. Fréron fils a conservé le privilège des feuilles de son père ; mais la plume du défunt aurait pu être dans sa main le cimeterre de Scanderberg : MM. Le Bret, Clément et l'abbé Grosier doivent être ses aides-de-camp et opposer leurs efforts aux usurpations de la secte encyclopédique... '

» Les successeurs de Fréron , dont le fils de ce célèbre écrivain est le prête-nom, promettent au public beaucoup plus d'exactitude que le paresseux défunt n'en avait. On doit douter que ces feuilles aient le même succès qu'elles avaient, à différents titres, du temps du père. Indépendamment des gens de goût, qui, trouvant par ci par là des articles de sa main, se dédommageaient de l'ennui d'un grand nombre d'extraits fabriqués à 1 5 ou 20 sous la page, deux causes attiraient à Fréron un grand nombre de souscripteurs. Les femmes et les gens du monde aiment ici prodigieusement les méchancetés, et avaient de quoi se satisfaire amplement à cet égard dans Y Année littéraire. Les prêtres et les moines trouvent peu d'apologistes en ce siècle : tout le clergé lisait cette feuille et l'encourageait par des abonnements multipliés, parce que Fréron, pour

faire sa cour à feu M. le Dauphin, avait pris depuis quelques années le ton capucin, et s'était déclaré \$ Don Quichotte de la religion, de ses ministres et çte leurs suppôts. Je ne sais si les rédacteurs actuels auront les mêmes vues et la même adresse, mais, à coup sûr, ils n'auront pas assez d'esprit, et il faut de l'esprit infiniment pour assaisonner les méchancetés; il en faut autant pour n'être pas un capuciu dégoûtant, ennuyeux et ridicule. Le temps est passé où l'on baisait la robe des moines ; on conduit maintenant assez militairement la sainte mère Eglise. »

Les mêmes haines qui avaient poursuivi Fréron s'attachèrent à son successeur, et elles triomphèrent un instant. L'Année littéraire s'étant oubliée, dans le courant de 1 781 , jusqu'à manquer de respect à un comédien, ses ennemis firent si bien qu'elle fut suspendue sous ce prétexte, et le grand accapareur Panckoucke, « cet Atlas de la librairie, dont les vastes épaules auraient supporté le poids des masses les plus énormes » , se mit aussitôt en campagne, à l'instigation et avec l'appui du parti encyclopérdique, pour la faire supprimer et l'annexer à son Mercure.

Cette intrigue ne réussit qu'à moitié. L'Année littéraire obtint la permission de reparaître; mais le privilège en fut ôté à Fréron, dont elle cessa de porter le nom, et transféré à sa belle-mère, sans aucune stipulation en faveur de l'ancien proprié-

taire, qui restait ainsi à la merci de cette marâtre ; il arait été seulement recommandé à celle-ci de lui donner les secours pécuniaires que sa bienfaisancè et le succès du journal pourraient lui permettre. C'est par un arrêt du conseil que fut opérée cette dépossession. Elle était motivée sur l'abus que Fréron faisait de son privilège ; ses feuilles étaient qualifiées de satiriques, de calomnieuses contre les citoyens, même contre des personnes étrangères à la littérature. Et ce qu'il y avait de plus fâcheux pour Fréron, c'est que l'arrêt était dit rendu du propre mouvement du roi, formule dont on se servait quand on voulait couper court à toute opposition, à toute [réclamation juridique. Il était, en outre, défendu à la dame Fréron de se servir de la plume trop mordante des sieurs Salaun et Clément, non plus que de celle de son fils, et tous les autres journaux, dit-on, leur étaient également interdits.

* Et tout cela sous le prétexte de l'«pithète de ventriloque appliquée à un comédien . Mais pour tout le monde il était évident que le parti philosophique avait beaucoup influé dans cette vengeance, et ce qui le confirmait encore, c'est que défenses avaient été faites à la dame Fréron de rien laisser insérer dans son journal contre l'Académie, ou contre aucun de ses membres.

11 était impossible que le ministère, mieux renseigné, tînt longtemps rigueur au jeune Fréron,

i38 LÀ PRESSE

auquel d'ailleurs la Révolution qui approchait préparait un rôle autrement redoutable. Et qui sait /si le souvenir des avanies qu'il lui fallut dévorer alors ne fut pas pour quelque chose dans les excès qtii ont valu à son nom une si triste célébrité. Qui pourrait dire ce qui se passa dans son âme quand enfin, après les longues années de son enfance, auiïéês chargées d'humiliations et d'insultes publiques, il se vit, dans sa jeunesse, un nom redouté à l'égal de celui de Marat? Ecoutez encore La Harpe :

On vient de faire une justice publique de la basse et scandaleuse méchanceté. Le lieutenant de police) à propos de quelqu'une des grossières insolences de Y Année Uttéraire r « fait*venir le petit Fréron à son audience, lui a fait ôter son épée r publiquement, en vertu des ordonnances de police qui défendent de la porter, à moins qu'on en ait le droit par sa naissance ou par son état, et Ta traité devant tout le monde comme le dernier des misérables. « Vous êtes, lui a-t-il dit en propres termes, vous et vos coopérateurs, de la vile canaille, que je ferai punir. » On lui a ôté le privilège de son journal , qu'on a laissé par commisération à sa mère. Le journal continuera d'être rédigé par quelques pédants mercenaires; mais ce malheureux libelle, depuis longtemps, traîne dans la poussière des collèges et des cafés (f).

Et tant d'injures accumulées pendant trente ans sur la tête de son père, qu'il avait vu ne recueillir de son dévouement aux principes conservateurs que les insultes et les moqueries de ceux même qu'il défendait, n'ont-elles pas dû nécessairement retomber sur le cœur du fils ?

(1) Correspondance littéraire, lettre 154.

V Année littéraire fut continuée jusqu'en 1790. Avec les collaborateurs de Fréron fils que nous avons déjà nommés, nous devons encore citer te fameux Geoffroy, qui dèvait faire plus tard presque autant de bruit que le fondateur de l'Année littéraire. La collection, de 1754 à 1790, forme -292 vol. in-12. Les Lettres sur quelques écrits forment 1 2 volumes complets, plus 2 cahiers. La forrtie et les conditions sont les mêmes pour les deux publications : elles paraissaient tous les dix jours, par cahiers de 3 feuilles ou 72 pages, et coûtaient 1 2 sous le cahier, 16 sous par la poste.

En 1800, Geoffroy et l'abbé Grosier tentèrent de ressusciter cette feuille célèbre; mais il n'a paru de cette continuation que 45 numéros, en 7 volumes.

La Harpe journaliste

11 ne faudrait pas s'imaginer, d'ailleurs, que Fréron eut le monopole des inimitiés littéraires; il eut seulement l'honneur d'avoir les adversaires les plus illustres. Quiconque se mêlait de juger était sûr d'avoir contre lui le ban et l'arrière-ban de la littérature. « La mode dominante, écrit La Harpe dans la préface de sa tragédie de Timoléon, est au-

joiird'hui d'avoir de l'esprit.... Tandis qu'ufl petit nombre d écrivains illustres hpnorç çt éclair?, fc* nation > un bien plus grand B^opabre d'écrivpjns, obscurs, possédés de la manie d'être, Uttéraiçura, = sans titres et sans études, ont fait une espèce fc. ligue pour se venger du public, qui les oublie, jet des véritables gens de lettres, qui ne les connaissant pas; ils sont convenus de se trouver du génie tes uns aux autres, et de le répéter jusqu'à ce qu'w le croie. Ils ont établi que Y honnêteté de Y âme consistait à louer tout ce qui n'était pas louable, à applaudir de toutes ses forces lorsqu'on s'ennuyait. Ils ont décidé que celui qui aurait l'audace de n'être pas tout-à-fait aussi épris de leurs ouvrages qu'ils le sont eux-mêmes serait un homme d'un caractère affreux, sans douceur, sans aménité, sans respect pour les lois de la société, en un mot sans honnêteté, c'est le terme. »

C'est ce qu'éprouva La Harpe lui-même, ce premier lieutenant de Voltaire. Nous ne voyons plus guère en lui aujourd'hui que le grave et élégant aristarque du Cours de Littérature; mais avant de monter dans la chaire du Lycée, il avait tenu le sceptre, ou, si l'on veut, la férule, dans le Mercure et dans le Journal de Bruxelles; même antérieurement à son entrée dans le journalisme, avant d'être une puissance, il avait eu ses jours d'émeute. Dès ses débuts, bien qu'il semblât aspirer avant tout à la

gloire du poète tragique , il avait quelque chose qui décelait le juge et l'arbitre, et qui excluait l'idée de camarade : cela déplaisait, et tout d'abord on le trâita sans indulgence et presque comme un ennemi commun (1).

La Harpe, en effet, était né critique. Doué d'une grande aptitude à juger, il avait cette irritabilité dans les matières de goût dont parle Rivarol (1); mais aussi il avait cette ardeur d'amour-propre qui paraît inhérente au tempérament littéraire. Et puis v il commença par bien des tâtonnements et des faux pas avant d'atteindre au plein exercice de sa vocation véritable. Destiné à être un critique et un professeur de littérature, il aspirait à être poète. Sur cette route il rencontra tout d'abord, malgré quelques succès,

(1 ) « Je ne connais pas ce jeune homme, dit Grimm en parlant de La Harpe, pas même de figure. Il a du talent; on dit généralement qu'il a encore plus de fatuité, et il faut qu'il en soit quelque chose, car il a une foule d'ennemis, et son talent n'est ni assez décidé ni assez éminent pour lui en avoir attiré un si grand nombre. » («avril 1768.)

(1) «Le jugement, dit Rivarol, excellent juge en cette matière,' se coutente d'approuver et de condamner; mais le goût jouit et souffre. Il est au jugement ce que l'honneur est à la probité ; ses lois sont délicates , mystérieuses et sacrées. L'honneur est tendre et se blesse de peu : tel est le goût, et, tandis que le jugement se mesure avec son objet ou le pèse dans la balance , il ne faut au goût qu'un coup-d'œil pour décider son suffrage ou sa répugnance, je dirais presque son amour ou sa haine, son enthousiasme ou son indignation, tant il est sensible, exquis et prompt. Aussi les gens de goût sont-ils les hauts justiciers de la littérature. L'esprit de critique est un esprit d'ordre ; il connaît des délits contre le goût et les porte au tribunal du ridicule : car le rire est souvent l'expression de sa colère, et ceux qui le blâment ne songent pas assez que l'homme de goût a reçu vingt blessures avant d'eu faire une. On dit qu'un homme a l'esprit de critique lorsqu'il a reçu du ciel non seulement la faculté de distinguer les beautés et les défauts des productions qu'il juge, mais une âme qui se passionne pour les unes et s'irrite contre les autres, une âme que le beau ravit, que le sublime transporte, et qui, furieuse contre la médiocrité, la flétrit de ses dédains et l'accable de son ennui. -

Celte définition si bien sentie, Rivarol a passé sa vie à la pratiquer, et presque toutes les inimitiés qu'il a soulevées viennent de là.

m LA PRESSE

une opposition, des animosités, qui le déconcertèrent. Il s'en plaint amèrement à Voltaire : « 11 est également triste et inconcevable lui écrivait-il, d'etee h*ï par une foule de personnes qu on n'a jamais vues - » A quoi Voltaire répliquait : a 11 y a eu de tout temps des Frérons dan» la littérature; mais on dit qu'il faut qu'il y ait des chenilles pour que les rossignols les mangent, afin de mieux chanter. » nLa recette était singulière. La Harpe en usa trop; il eut trop affaire aux chenilles de la littérature, et il n'en devint pas plus rossignol. 11 n'eut pas le bon esprit de ne se point choquer des critiques modérées, ni de fermer les yeux sur les injures et les méchants procédés que l'envie oppose à tout suecès, à toute célébrité naissante; il engagea avec la foule des amours-propres des auteurs du temps une guerre, ou plutôt mille petites guerres, dans lesquelles sa dignité d'homme et d'écrivain reçut de cruelles et irrémédiables blessures.

Ces querelles incessantes, les sifflets qui, à tort ou à raison, ne lui étaient pas épargnés, l'existence inégale et nécessiteuse qu'il mena d'abord, tout cela était peu propre à fonder la considération et à imprimer le respect. Ajoutez qu'il était petit de taille, et même exigu, « haut comme Ragotin », disait Voltaire; ses ennemis l'avaient surnommé Bébé, en lui appliquant le sobriquet d'un nain du roi Stanislas; j'omets les autres sobriquets de Harpula,

PsaUeriorij Citkara, qui ne sont que des traductions eu des travestissements de son nom. C'était là un inconvénient très-réel pour le rôle auquel il visait. Les qualités qui tiennent à la personne physique ont beaucoup plus d'influence au moral qu'on ne l'imagine. Les hommes sont ainsi faits : le ton qu'on passe aisément à un homme de haute taille, oln ne le pardonne pas de même à un petit. Pope en son temps en sut quelque chose. La Harpe de même. Les auteurs critiqués par lui en vinrent bien souvent à la menace. « On se moque d'un nain qui se piète pour se grandir, écrivait Dorât, et, quand il importune, une chiquenaude en débarrasse. » Un méchant auteur du temps, Blin de Sainmore, passe même pour en être venu aux voies de fait en pleine rue contre La Harpe. Cette brutalité amusa fort la galerie et passa pour un tour de carnaval.

Mais ces grossièretés étaient moins à redouter pour La Harpe que les bons vers et les bonnes épigrammes dont il se vit plus d'une fois l'objet, et dont sa mémoire, jusqu'à un certain point, demeure victime. Jamais, par exemple, à son propos, on n'oubliera ces vers de l'apologie de Gilbert se justifiant de nommer les masques par leur nom :

Sif j'évoque jamais du fond de son journal Des sophistes du temps l'adulateur banal, Lorsque son nom suffit pour évoquer le rire, Dois-je, au lieu de La Harpe, obscurément écrire :

C'est ce petit rimeur de tant de prix enflé

Qui, sifflé pour ses vers, pour sa prose sifflé,

Tout meurtri des faux pas de sa muse tragique, w

Tomba de chute en chute au trône académique ? * \

Ces détours sont d'un lâche et malin détracteur.

De tels Vers sont des flèches que le blessé, bon gré mal gré, emporte avec soi dans l'avenir. On connaît ces autres de Le Brun, qui plus que personne semble avoir trouvé à harceler La Harpe une sorte de délectation \engeresse (1) :

De La Harpe, a-t-on dit, l'impertinent visage Appelle le soufflet. Ce mot n'est qu'un outrage. Je veux qu'un trait plus doux, léger, inattendu, Frappe l'orgueil d'un fat plaisamment confondu. Dites : Ce froid rimeur se caresse lui-même ; Au défaut du public, il est juste qu'il s'aime ; Il s'est signé grand homme, et se dit immortel Au Mercure ! — Ces mots n'ont rien qui soit cruel. Jadis il me louait dans sa prose enfantine ; Mais, dix fois repoussé du trône de Racine, Il boude, et son dépit m'a, dit-on, harcelé.

L'ingrat! fêtais le seul qui ne Veût pas sifflé !

Et cette épigramme, une des meilleures qui aient été faites.

Ce petit homme à son petit compas

Veut sans pudeur asservir le génie;

Au bas du Pinde il trotte à petits pas

Et croit franchir les sommets d'Aonie. y

(1 ) Le Brun ne démentait point le genus irritabile tatum; nous le verrons dans le prochain volume aux prises avec Fréron, qui s'était permis de critiquer une de ses odes.

Au grand Corneille il a fait avanie; Mais, à vrai dire, on riait aux éclats De voir ce nain mesurera Atlas, Et, redoublant ses efforts de Pygmée, Burlesquement roidir ses petits bras Pour étouffer si haute renommée (J).

La mort de Voltaire mit le comble aux épreuves et aux tribulations de La Harpe. La foule des petits auteurs, ses ennemis, n'attendait qu'une occasion pour tomber sur le disciple que la protection du maître ne couvrait plus. Le gouvernement, afin d'éviter des querelles indécentes, avait désiré que les journaux gardassent le silence sur Voltaire. La Harpe, rendant compte dans le Mercure, quelques semaines après, du Bajazet de Racine, se permit quelques observations sur cette tragédie, regardée généralement, disait-il, comme Tune des plus fai-

(i) On en pourrait citer cent autres. Nous avons dit que Piron, ayant eu à se plaindre de l'abbé Desfontaines, lui promit, en reconnaissance, de lui envoyer, pendant cinquante jours de suite, tous les matins, une épigramme pour son déjeuner, et qu'il lui tint parole. Linguet, qui avait bien autrement à se plaindre de La Harpe, lui promit de même de lui adresser des épigrammes périodiques, mais tous les lundis seulement. Aucune de celles de ces épigrammes qui sont parvenues jusqu'à nous ne m'a paru digne d'être citée après les précédentes. La Harpe eut même les honneurs de la caricature. « On est inondé tous les jours, dit Grirara, à la date d'octobre 1778, de nouvelles estampes relatives à nos traité* avec l'Amérique et à nos brouilleries avec l'Angleterre. Puisqu'on se permet ces libertés avec 'es puissances de la terre, faut-il s'étonner qu'on les prenne avec les chefs prétendus de la littérature ? L'estampe qu'on vient de faire graver en mémoire de la déclaration de guerre envoyée par M. de La Harpe, de l'Académie française, au Courrier de l'Europe, et de la réplique dudit Courrier au sieur do La Harpe, n'est qu'un mauvais calembour dont la malignité a fait tout le succès. Le jeune académicien y est représenté dans une posture fort ridicule, entouré de quatre estafiers qui V assomment de coups de bâton, et au bas de l'estampe on lit ces mots : Accompagnement pour La Harpe. » — En répondant au cartel du fameux cri tique, comme on se plaisait à l'appeler, le Courrier de l'Europe lui avait laissé le choix des armes, depuis l'épingle jusqu'au canon, et il ajoutait que, ne pouvant faire de lui un soldat, il en ferait un tambour.

bles de Racine ; il en indiquait les défauts, il en montrait les beautés toutefois, et remarquait que Voltaire, qui s'était essayé sur un sujet à peu près semblable dans Zulime, était loin d'avoir réussi à égaler Racine. « C'est donc une terrible entreprise, concluait-il, que de refaire une pièce de Racine, même quand Racine n'a pas très-bien fait. »

Que La Harpe, lié comme il était à Voltaire par les liens d'une reconnaissance presque filiale, eût pu choisir un autre moment et une autre circonstance pour parler de Voltaire que cette trêve de silence qui s'observait depuis sa mort, on le conçoit aisément; mais quand on a lu le judicieux et innocent article dans le Mercure même (5 juillet 1778), on a peine à comprendre la colère et l'indignation factices qu'il excita au sein de la coterie voltairienne. Une lettre adressée au Journal de Paris le dénonçait à lu vindicte des frères et amis. La Harpe s'empressa de se justifier : il avait parlé de Voltaire, dit-il, comme il eût parlé d'un classique, d'un ancien ; il a parlé de Zulime comme il eût fait de YOthon de Corneille, sans prétendre rabaisser le génie du poète lui-même. 11 avait mille fois raison, sauf un léger coin de convenance et d'à-propos, sur lequel il faisait tout le premier son meâ culpâ d'assez bonne grâce : il était évident que dans ce cas, comme dans bien d'autres, l'instinct du critique, de l'homme qui se sent une idée juste et qui ne résiste pas à la

dire, l'avait emporté chez lui sur les considérations secondaires. Mais rien n'y devait faire. Cette querelle, dont je signale seulement l'occasion et le prétexte, ne s'arrêta pas sitôt ; elle eut des suites et des ricochets sans nombre. La Harpe fut obligé de re^noncer à la rédaction en chef du Mercure; on réduisit ses honoraires à mille écus, en bornant son travail à un article de littérature et à la partie des spectacles (1).

L'irritation où cette attaque, injuste à l'origine, jeta La Harpe, l'engagea dans une série de disputes et de chamailleries indignes, où il se compromit de plus en plus. A des injures, il eut la faiblesse de répondre par d'autres injures, ce qui lui fit un tort irréparable, et lui nuisit beaucoup plus que tous les libelles dont il était assailli. « C'est une sottise inexcusable, écrit l'abbé Maury (2) ; mais il ne veut consulter personne, et, s'il écrit une seule ligne contre ses ennemis, il est perdu sans ressource. Le déchaînement du public est tel, qu'il n'est plus permis à La Harpe d'avoir raison. Je le lui ai dit avec tout le courage, et peut-être toute la brutalité de l'amitié : on le bafouera, on lui crachera au visage,

(4) Delisle de Sales assure, pour le tenir de La Harpe lui-même, que, sous sa direction, Ton tira du Mercure jusqu'à 7,000 exemplaires, ce qui suppose au moins, dit-il, 70,000 lecteurs, et qu'alors ses honoraires avaient été quadruplés. Panekoucke lui-même confirme ce chiffre de 7,000 abonnés dans uue réponse qu'il faisait à des attaques de Linguet, six mois à peine après quHl eut pris la direction du Mercure.

(2) Lettre à Dureau de la Malle, du 0 décembre I77«.

443 LA PKÈSSE

on le chassera de l'Académie et de Paris, s'il ûe renonce pas absolument au pugilat qui lui a si mal réussi. Je ne lui connais plus à présent qu'un sbiil ennemi : c'est le public en corps, qui se réunit en un seul point, et qui ne veut ni écouter ses apologies ni lire ses ouvrages. » u '

Ceux qui ont été habitués dès l'enfance à en tendre parler de La Harpe comme d'un oracle, d'un dictateur du goût, comme du Quintilien français^ seront étonnés de voir à quel degré de discrédit il était tombé à ce moment. 11 y avait pour lui à revenir de bien loin, comme on voit, et il lui fallait pour cela toute son énergie d'esprit et tout son courage. On sait comment il en revint.

La Harpe avait des qualités diverses; mais c'est comme journaliste que dès ses débuts il se montre le plus remarquable, et avec une verve propre, qui se produit moins dans son style que dans la suite de sa conduite même et de son zèle. Son goût n'est ni très-rare ni très-curieux, ni même exquis ; mais, dans son ordre d'idées, ce goût est pur et judicieux, il est prompt et n'hésite pas. Tel il se montre dans là plupart des articles du Mercure qui lui ont valu tant de représailles et de rancunes, tel dans sa correspondance avec le grand-duc de Russie, où il se donne toute carrière en fait de décisif, et dont la publication fit un bruit si épouvantable. Ses articles nous semblent assez froids aujourd'hui ; mais les

LITTÉRAIRE . 44<j

plaignants et les blessés appelaient cela des satires pleines de fiel, et, si on les lui reprochait, comme l'honnête Dorât le fit un jour, il répondait naïvement : « Je ne puis m'en empêcher, cela est plus fort que moi. »

La Harpe, comme tous les vrais critiques destinés à agir en leur temps, tels que Malherbe, Boileauj Samuel Johnson, a eu le courage de ses jugements; il en a eu l'intrépidité et jusqu'à la témérité imprudente, en face de la cohue des petits auteurs offensés. On trouve à travers tous ses écarts cette nature essentielle de critique, qui est son titre respectable. Somme toute, c'était, ainsi que l'a défini Chateaubriand, « un esprit droit, éclairé, im- . partial au milieu de ses passions, capable de sentir le talent, de l'admirer, de pleurer à de beaux vers ou à une belle action. » De telles paroles sont bonnes à opposera tant de récits moqueurs et dénigrants (1 ).

Mais une chose étrange, à peine croyable, c'est que La Harpe, qui était si foncièrement journaliste, qui ne pouvait résister à sa passion de critique, se retourna plus tard contre le journal. Nous lisons dans la correspondance de Grimm, à la date de janvier 1784 : « M. de La Harpe, qui depuis quelques années ne fait plus de journaux, sent aujour-

(f ) Prenant notre bien partout jpù nous le trouvons, et heureux quand noua le trouvons en si bon lieu, nous avons emprunté ce portrait de La Harpe, et la plupart des particularités qui précèdent, à M. Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, t. v, •

d'hui non-seulement toute l'inutilité d'im pareil travail, mais encore tout ce qu'il a de dangereux ët de nuisible. Il prétend surtout que c'est à cette espèce de peste de l'empire littéraire qu'il faut s'en prendre du mauvais succès de tant d'ouvrages dramatiques faits pour aller aux nues, si la canaille folliculaire leur laissait le temps de prendre l'essor, au lieu de leur arracher les ailes, pour ainfei dire, au sortir du nid paternel. Si les Brames/ écoutés tranquillement le premier jour, ont été abandonnés à la seconde représentation, n'est-ce pas encore la faute de ces maudites Affiches, de ce maudit Journal de Paris? Entraîné par la force de ces réflexions, M. de La Harpe a présenté une requête à M. le garde des sceaux pour le supplier d'ordonner à tous les faiseurs de feuilles de ne parler des nourveautés dramatiques qu'après un certain nombre de représentations ; et afin de donner à cette requête une plus grande importance, il a tâché d'abord de la faire signer par tous les gens dé lettres qui travaillent dans ce moment pour le théâtre ; il a obtenu de plus qu'elle serait appuyée de la protection prépondérante de la Comédie-Française. Tant de puissants ressorts ont cependant échoué; la requête a paru ridicule. On s'est fort égayé à la cour de l'extrême sensibilité de messieurs nos poètes. »

Le Journal de Paris se vengea de cette hostilité secrète par une fable, moitié prose, moitié vers, que

Grimm reproduit, mais trop plate vraiment pour que nous lui fassions cet honneur ; nous nous bornerons à l'analyser : m '....i,

Un jeune éléphant de bonne race régnait, dans les belles forêts du Gange, sur un peuple nombreux d'animaux célèbres par leur industrie. Ce roi, juste et bienfaisant tout ensemble, persuadé que la liberté est la mère des grandes choses, permettait à chacun de ses sujets de dire, faire et écrire tout ce qui ne blessait ni les mœurs, ni les lois, ni les personnes. Aussi usait-on amplement de la permission; quelques-uns même se donnaient les airs d'endoctriner le prince, de lui dénoncer publiquement ce qu'ils appelaient les abus de son gouvernement, et le prince, né débonnaire, lisait sans se fâcher leurs exagérations, tout prêt à faire usage de ce qu'elles pouvaient avoir d'utile au bien commun, car il avait lu quelque part qxxun sot quelquefois ouvre un avis important. , ,

Notre éléphant vit paraître un jour à son audience un chien de basse-cour à la mine rogue (La Harpe); un bœuf à la tête forte (Marmontel), un cheval d'assez bonne encolure (Ducis), et un chathuantà plumage bariolé (Lemierre, qu'il était d'autant plus injuste de mêler dans cette affaire qu'il avait résisté constamment aux sollicitations réitérées de La Harpe, et, seul des auteurs dramatiques, n'avait point signé la requête). Ces quatre animaux

m LA PRESSE

s'étaient associés pour se plaindre de deux ou trois lynx dont l'œil perçant avait surpris en eux des défauts mêlés à de bonnes qualités ; ils demandaient à l'éléphant

& imposer à ces lynx un éternel silence.

L'éléphant partit d'un éclat de rire,

Et puis il ajouta : Sur moi, sur mon empire, Je vous laisse, je crois, jaser très-librement : Souffrez donc que sur vous j'en laisse faire autant.

Soyez, si vous pouvez, admirables en tout, , Si vous voulez qu'en tout on vous admire.

Ces démêlés de La Harpe avec la critique donnèrent lieu, lors des premières représentations, si traversées, de sa Jeanne de flapies, à une scène assez éuricuse que la Correspondance secrète raconte ainsi (t XII, p. 234) :

« Le rédacteur des Petites- Affiches, l'abbé Aubert, plus vrai que le fade Journal de Paris et que les aboyeurs gagés du Mercure > qui affirment que les représentations sont très-brillantes, et cela à la face de tout un public qui crie au mensonge insigne ; cet abbé s'est amusé à indiquer les défauts de cette prétendue tragédie en se servant assez plaisamment des propres mots d'une ancienne critique de l'inexorable M. de La Harpe, tournure qui a beaucoup fait rire les nombreux ennemis que le mérite supérieur,

le génie transcendant, et surtout la modestie et l'urbanité de ce M. de La Harpe, lui ont fait dans, le monde* on ne sait comment. Aussi , pour une second» fois que quelques pauvres diables, afin de payer leur entrée, ont appelé l'auteur, combien de fois n'y a-t-on pas appelé V auteur des Petites- Affiches, Vabbé Aubert, l'abbé Aubert! Cet abbé est certaine* ment le premier écrivain qui ait été demandé par le parterre sans avoir fait de pièce de théâtre. Quel homme que ce M. de La Harpe ! il suffit d'avoir fait quelque mention de lui, d'avoir écrit une ou deux pages sur son compte, d'avoir rappelé, quoique contre lui-même, quelques-uns de ses jugements en matière de littérature, pour participer à ses honneurs, pour se voir enveloppé des rayons de sa gloire, pour être appelé par un public enthousiaste, pour s'entendre nommer après cet auteur sans pareil, et s'entendre nommer même avec plus d'-empressement que lui !» \ ,

Nous avons vu la part que La Harpe prit à la rédaction du Mercure; plus tard nous le retrouverons à la tête d'un autre journal. Toute sa vie, d'ailleurs* il fut journaliste quand même. La tournure de son esprit le portant à disserter, un attrait de prédilection le ramenait sans cesse vers cette épineuse pror fession. Pendant quarante ans il enrichit divers journaux d'articles où régnent les principes conseir r

vateurs du bon goût, lorsque aucun motif de partialité ne l'égaré et qu'il croit devoir adoucir l'humeur dénigrante qui lui est naturelle; il traitait si rudement la plupart des écrivains soumis à sa censure que d'Àlembert lui appliqua un jour, assez plaisamment, ce vers burlesque :

GilU a cela de bon, quand il frappe il assomme.

Ses remarques , sont quelquefois minutieuses, quelquefois il s'étend avec trop de complaisance sur des lieux communs; mais, en général, sa discussion annonce le véritable esprit d'analyse. Dans les morceaux qu'il soigne, sa dialectique est sûre et pressante; à la clarté, à la précision, à la correction de son style, on reconnaît le disciple zélé de nos classiques.

En 1 779, La Harpe fit une collection de ses principaux ouvrages, qu'il publia en six volumes. Il rassembla dans les deux derniers ce qui lui parut le plus curieux et le plus intéressant parmi les articles qu'il avait insérés dans le Mercure et dans le Journal de Politique et de Littérature, a On peut, dit Grimm à cette occasion, se plaindre du ton de ses critiques, on peut leur reprocher de ne porter presque jamais que sur un seul objet, sur Je style, mais on ne peut leur refuser en général le mérite d'un goût sûr et sévère. 11 ne se croit point obligé de faire valoir toutes les beautés de son ouvrage, et

c'est sans do\i te une espèce d'injustice; mais ses critiques n'en sont pas moins fondées.... Il est malheureux que les circonstances l'aient obligé à perdre tant de temps à dire du mal des autres et à se défendre ensuite contre les ennemis qu'il se faisait tous les jours en exerçant un si triste métier. > (Edit. Tachereau, t. x, p. 184.)

Le célèbre critique nous a laissé, dans le Mercure, sur cette profession de journaliste, pour laquelle il était si bien fait, quelques pages qui m'ont semblé bonnes à conserver.

Voltaire, dont on counaît les bontés pour La Harpe, qu'il honora de sa collaboration dans le Mercure, et ensuite dans le Journal de Bruxelles, lui avait écrit de Ferney , à la date du 1 9 avril 1772, une lettre on ne peut plus élogieuse.

Vous prêtez, lui disait-il, de belles ailes à ce Mercure, qui n'était pas même galant du temps de Visé, et qui devient, grâce à vos soins, un monument de goût, de raison et de génie. Votre dissertation sur l'ode me paraît un des meilleurs ouvrages que nous ayons. Vous donnez le précepte et l'exemple. C'est ce que j'avais conseillé, il y a longtemps, aux journalistes (4) ; mais peuton conseiller d'avoir du talent?... Vous soutenez votre rôle bien

(i) On trouve, en effet, dans les œuvres de Voltaire, sous le titre de Conseil* à un journaliste sur la philosophie, Thistoire, le théâtre, les pièces de poésie, les mélanges de littérature, les anecdotes littéraires, les langues,, le style (édition Beuchot, t. xxxvu, p. 358 et suiv.), d'excellentes pages, qui avaient paru dans le Mercure de novembre et que nous regrettons de ne pouvoir reproduire. «Vous me demandez, dit-il en entrant en matière, comment il faut vous y prendre pour faire un journal qui plaise à notre siècle et à la postérité. Je vous répondrai en deux mots : Soyez impartial. Vous avez la science et le goût; si, avec cela, vous êtes juste, je vous prédis un succès durable. »

noblement. Vous éclairez vos ennemis en triomphant d'eux; vous

ressemblez à ces braves généraux qui traitent leurs prisonniers

avec politesse, et qui leur font faire grande chère, -r Il^faut avouer que la plupart des querelles littéraires sont l'opprobre d'une nation. — C'est une chose plaisante à considérer que., tous ces bas satiriques qui osent avoir de l'orgueil... Vous .avez grqpde raison de ne pas baisser les yeux vers de tels objets, à{ai& ne vous lassez pas de combattre en faveur du bon goût , avancez hardiment dans cette épineuse carrière des lettres où vous avez remporté plus d'une victoire en plus d'un genre.Vous savez que les serpents sont sur la route, mais qu'au bout est le ^n^njfi de la gloire. Ce n'est point l'amitié qui m'a dicté cette lettre, c'çst la vérité ; mais j'avoue que mon amitié pour vous a beaucoup augmenté avec votre mérite, et avec les malheureux efforts qu'on a faits pour étouffer le mérite qu'on devait encourager f v 4).

La Harpe répondit par une longue lettre, qui mérite, à divers titres, de figurer dans cette histoire.

Rien ne fait plus d'honneur au Mercure que l'intérêt que vous voulez bien y prendre. 11 serait à souhaiter que cet exemple engageât les gens de lettres les plus distingués à' concourir à t la perfection d'un ouvrage d'autant plus intéressant pour eux que c'est une espèce de patrimoine littéraire où tous ont également des droits. Le Mercure est encore, malgré tout ce qui lui manque, le plus varié et le plus utile des ouvrages .périodiques. J'avoue qu'on a porté jusqu'à l'excès l'abus de cette espèce d'ouvrages aujourd'hui trop multipliés ; ce qui, dans son, origine, était destiné à instruire le public, est employé trop souvent à.- le tromper. Je sais bien que le nombre des journaux a dû croître avec l'étendue de nos connaissances et les objets de notre, curiosité. Il n'est pas possible qu'un seul ouvrage et un seul auteur puissent suffire à les analyser, et pour décider qu'un homme, est à peu près un sot , c'en serait assez de savoir qu'il se charge

: (i)Vàf . cétte lettre dans le Mrrture de mai 4773, p. 133.

de prononcer magistralement tous les huit jours, non seulement sur les travaux de la littérature et des arts, depuis la tragédie jusqu'à la satire et depuis la physique jusqu'à la gravure, mais même sur le mérite personnel de tous les écrivains et de tous les artistes, et sur ce qu'ils sont capables de faire ou de ne pas faire dans tout le cours de leur vie. Je conviens qu'il a fallu que les auteurs qui se chargent de mettre les provinces au courant des nouveautés dont la capitale est le centre se partageassent les différents objets sur lesquels s'exercent les sciences et les arts. Plusieurs de ces journaux n'ont point dégénéré de leur première institution. Ceux de Basnage, de Bernard, de Bayle, étaient des dissertations aussi travaillées qu'instructives sur des ouvrages de littérature grave, d'érudition et de philosophie. Loin d'être destinés à amuser les oisifs ignorants, ils étaient faits pour occuper les hommes instruits. Le Journal des Savants leur a succédé, et son titre n'est point un mensonge ; il est, en effet, rédigé par des savants respectables, sous les yeux du chef de la justice. Il ne s'est point écarté de son but. La littérature agréable et d'imagination y tient peu de place, et cette place est très-bien remplie par un homme de lettres qui a autant d'honnêteté que de goût, et qui est aujourd'hui un de vos confrères à l'Académie. *

Nous avons eu pendant quelque temps une Gazette littéraire que nous honoriez de votre correspondance, et qui avait le mérite de vous faire connaître ce que la littérature des peuples étrangers a de plus intéressant et de plus curieux. Ce journal utile et important, qui demandait beaucoup de connaissances et dé lumières de la part des rédacteurs, et beaucoup de secours de la part du gouvernement, nous a fourni huit volumes qui forment une collection précieuse à beaucoup d'égards, et doivent faire honneur au goût et aux talents des deux hommes de lettres à qui Ton en est redevable.

Quant au Mercure, il a été de tout temps le dépôt de toutes les espèces de nouveautés que la capitale peut transmettre aux provinces. Il est susceptible de tous les tons et de tous^w objets. 11 a été souvent entre les mains de gens de lettres d'an vrai

mérite, et on doit lui rendre cette justice qu'il n'y a peut-être point d'exemple, depuis le commencement de ce siècle, qu'aucun écrivain d'un talent reconnu y ait été maltraité, ni qu'on ait jamais manqué à la décence et aux égards envers ceux qu'on y a critiqués.

Ces égards si indispensables n'ont pas toujours été observés dans d'autres journaux. C'est que malheureusement les auteurs de ces journaux n'étaient pas de véritables gens de lettres, et c'est là un très-grand abus, qui peut-être est la source de tous les autres. Il serait à souhaiter que tous les écrivains n'eussent pour juges de ce genre que des confrères avoués, qui aient fait preuve de talent et jouissent d'une réputation méritée, qui, se devant quelque chose à eux-mêmes, n'oublient jamais ce qu'on doit aux autres et puissent craindre de compromettre leur jugement et leur considération. Mais à quoi faudrait-il s'attendre si par malheur on était jugé par des hommes qui n'auraient rien à perdre, et qui, ne pouvant pas se faire un état de la culture des. lettres, qui n'est pas à la portée de tout le monde, auraient recours à la misérable ressource de se faire satiriques en prose, ce qui est à la fois le plus facile et le dernier de tous les métiers.

On ne peut pas se dissimuler combien toute la bonne compagnie de Paris et des provinces, et cette foule d'hommes éclairés dont la France est remplie, combien cette classe distinguée pour qui surtout l'on devrait écrire, est fatiguée de tant de rapsodies périodiques, où l'on n'apprend jamais rien, si ce n'est à mépriser les auteurs de tant d'adulations et de satires également dégoûtantes, de toutes ces compilations mensuelles ou hebdomadaire» qui diffèrent par le titre et se ressemblent par l'ennui, enfin de tant d'écrivains sans esprit qui rendent compte de l'esprit des autres. C'est ce dégoût même qui a contribué peut-être à procurer un accueil plus favorable à quelques fragments d'une meilleure littérature qui ont été séparés de la foule, et qui ont attiré les regards des connaisseurs.

Vous avez paru satisfait , Monsieur, ainsi que le public, des morceaux de critique que j'ai hasardés, de temps en temps, dans te Jfoscwe, et auxquels je suis loin d'attacher de l'importance»

S'ils ont eu quelque succès, je crois en être redevable aux principes que j'ai suivis, et dont j'aime à vous rendre compte.

J ? ai toujours cru qu'un critiquo honnête ne devait jamais avoir d'autre but que d'instruire. S'il veut offenser et humilier, il est odieux ; s'il veut flatter, il est insipide ; s'il veut tromper, il est vil; s'il réunit ces trois vices, il est iniarae.

Quand les intentions sont pures, le style est décent. Ils mentiraient ceux qui, en écrivant des grossièretés et des injures, se diraient animés du zèle de la vérité.

Vous avez à parler ou d'un écrivain supérieur, ou d'un homme médiocre, ou d'un homme sans talent qui écrit par manie ou par besoin : vous devez au premier du respect, à l'autre des égards; au dernier de l'indulgence.

S'il est question d'un ouvrage excellent, d'un bon ouvrage, plus vous mêlerez d'observations aux louanges, plus vous éclairerez le lecteur et servirez le bon goût, sans blesser l'auteur. Le ton de l'admiration vraie se fera sentir jusque dans vos censures, et l'homme supérieur vous permet tout, dès que vous l'avez mis à sa place. ' •

Si l'ouvrage et Fauteur sont médiocres, votre tâche devient plus difficile. Vous avez affaire à un amour-propre tremblant, à une conscience alarmée. Si vous ne lui accordez de mérite que ce qu'il en a* il sera mécontent. Votre devoir n'est pas de le contenter, mais de faire en sorte qu'il n'ait pas droit de se plaindre. Le public et la vérité méritent plus de respect que lui, et rien n'est si funeste que les encouragements donnés au mauvais goût. Servez-vous de ce qu'il y aura de bon dans l'ouvrage pour éclairer l'auteur sur ce qu'il y a de mauvais. S'il est susceptible d'émulation et de progrès, il en profitera, sans peut-être vous aimer d'avantage ; s'il ne voit rien au-delà de ce qu'il a fait, il se plaindra tout seul.

finfln, s'il s'agit d'une de ces productions dont la foule est innombrable, et que cent cinquante ans de lumières font naître avec une facilité si malheureuse, comme la chaleur fait éclore les insectes, il n'y a qu'une ressource. Peut-être y a-tril deux bonnes pages dans un- volume ; tâchez de les trouver, et citez^les Sans

parler du reste. Si rien n'est digne des regards dn lecteur, alors n'en parlez pas, à moins que ce ne soit une matière à des ré* flexions utiles au goût. Mais, en général, toutes les fois qu'il n'y a rien à louer, le meilleur est de garder le silence. La louange est la partie douce et consolante de la pénible fonction de juger.

La plaisanterie est une autre partie bien délicate. Il ne faut se la permettre que contre ceux qui ont voulu offenser. La plaisanterie est la vengeance de la supériorité, et la punition du scandale littéraire.

Si Ton répond à vos censures, et que l'adversaire et l'ouvrage méritent une réplique , une discussion approfondie, une question traitée avec politesse honore les parties contendantes. Si Ton descend aux injures, laissez la haine se débattre contre le mépris.

Peut-être aurez-vous à parler d'un homme connu pour votre ennemi. Gardez que personne loue plus franchement que vous tout ce qu'il aura de louable, et n'épuisez pas la critique sur ce qui sera répréhensible. Qu'il soit bien évident que vous ne vous servez pas de tous vos avantages. Vous seul n'avez pas le droit d'être le plus sévère de ses lecteurs.

Il arrive quelquefois qu'un critique annonce, dès les premières lignes, une haine emportée, et prononce ensuite du ton d'un juge après avoir déclamé du ton d'un ennemi. C'est l'aveuglement d'une passion furieuse, qui, pourvu qu'elle s'exhale, ne se soucie pas d'en imposer.

Vous donnez, Monsieur, des leçons bien sages et bien éloquentes à ceux qui s'exposent à devenir, par état et par caractère, les ennemis de tous les talents, de tous les succès, de toutes les réputations. Vous vous êtes souvent élevé, dans votre juste indignation, contre ces organes de l'envie, de la haine et de Tinjustice. Mais n'avez-vous jamais été tenté de les plaindre ? Ah ! Monsieur, qu'il y a loin du plaisir d'admirer, de sentir le génie, au malheur de le haïr 1 Quel sort de s'être condamné à détester tout ce que les autres hommes aiment et révèrent, de trouver sa punition partout où les autres trouvent une jouissance, de ne

pouvoir prononcer qu'avec fureur des noms que Ton prononce partout avec enthousiasme, de poursuivre toujours de si loin des hommes qui s'avancent à pas de géant dans la carrière de la gloire, et (le combattre avec une voix faible et impuissante la renommée, qui répond avec ses cent voix ? Convenez, Monsieur, que Gravina a eu bien raison de dire que V envieux n'est jamais libre, mais qu'il est l'esclave du génie, qui le traîne partout sur ses pas.

Vous daignez me parler, Monsieur, des obstacles et des chagrins de toute espèce que mes ennemis m'ont suscités. Il est vrai qu'ils m'ont poursuivi avec un acharnement qui ne s'est pas démenti, depuis Warvic jusqu'à YEfage de Fènelon. Je sais qu'ils se flattaient de parvenir à me décourager entièrement, et qu'ils s'en sont môme vantés. Mais si tel était leur dessein, ils ont bien mal réussi. Leurs emportements et leurs excès n'ont servi qu'à intéresser en ma faveur ce public honnête et impartial qui s'indigne de la persécution et de l'injustice. Ce public a été révolté du projet si odieux et si manifeste d'étouffer un jeune homme qui n'opposait à la fureur de ses ennemis qu'une conduite irréprochable, le courage, le travail, et des ouvrages où les âmes bien nées aiment à retrouver leurs sentiments et leurs principes. 11 m,'a pardonné quelques productions précipitées qui échappent à }â première effervescence de la jeunesse, en faveur des efforts qu'il m'a vu faire pour lui offrir des écrits mieux conçus et plus travaillés. Enfin, accueilli dès mes premiers pas par tout ce que la nation a de plus illustre dans tous les genres, honoré du suffrage public des principaux membres de l'Académie et de la littérature, honoré surtout du vôtre et de votre amitié constante, je marche avec fermeté dans cette pénible route où l'on me préparait tant d'écueils. Votre voix m'y soutient encore. Puisse-tr elle s'y faire entendre longtemps 1 Puisse le Sophocle des Français finir comme le Sophocle des Grecs, par un chef-d'œuvre, et finir plus tard que lui! , . M

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