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BAYLE

Nouvelles de la République des Lettres.

La critique s'appliquant à tout, a dit un maître dans cet art difficile (1), il y en a de diverses sortes, selon les objets qu'elle embrasse et qu'elle poursuit : il y a la critique historique, la critique littéraire, la critique grammaticale et philologique, etc., etc. Mais, en la considérant moins dans la diversité des sujets que dans le procédé qu'elle y emploie , dans la disposition et l'allure qu'elle y apporte, on peut distinguer en gros deux espèces de critique. L'une, reposée, concentrée, plus spéciale et plus lente, éclaircit et quelquefois ranime le passé, en déterre et en discute les débris, distribue et classe toute une série d'auteurs ou de connaissances : les Casaubon, les Fabricius, les Mabillon, les Fréret, sont les maîtres en ce genre sévère et profond ; nous y rangerons aussi ceux des critiques littéraires proprement dits qui , à tête reposée, s'exerçant sur des sujets déjà fixés et établis, recherchent les caractères et les beautés particulières aux anciens auteurs, et construisent des arts poétiques et des théories, à l'exemple d'Aristote et de Quintilien. Dans l'autre genre de critique, que le mot de journaliste exprime assez bien, je mets cette

(4) M. Sainte-Beuve.

faculté plus diverse, mobile, empressée, pratique, qui ne s'est guère développée que depuis trois siècles, qui, des correspondances des savants, où elle se trouvait à la gêne, a passé vite dans les journaux, les a multipliés sans relâche, et est devenue, grâce à l'imprimerie, dont elle est une conséquence, l'un des plus actifs instruments modernes. 11 est arrivé qu'il y a eu pour les ouvrages de l'esprit une critique alerte, quotidienne, publique, toujours présenté, à laquelle les plus puissants en littérature ne purent se soustraire. Le génie critique, dans tout ce qu'il a de mobile, de libre et de divers, y a grandi et s'est révélé ; il s'est mis en campagne pour son compte, comme un audacieux partisan ; tous les hasards et les inégalités du métier lui ont souri, les bigarrures et les fatigues du chemin l'ont flatté ; toujours en haleinç, aux écoutes, faisant de fausses pointes et revenant sur sa trace, sans système autre que son instinct et l'expérience, il a fait la guerre au jour le jour, selon le pays, la guerre à Vœil, ainsi que s'exprime l'auteur lui-même des Nouvelles de la République des Lettres.

Bayle est la personnification de ce génie critique; il le représente à un degré merveilleux dans sa pureté et son plein, dans son empressement discursif, dans sa curiosité affamée, dans sa sagacité pénétrante, dans sa versatilité perpétuelle et son appropriation à chaque chose .

Dès son enfance il s'était montré passionné pour la lecture ; il lisait tout ce qui lui tombait sous la main, mais pourtant relisait Plutarque et Montaigne de préférence. A dixrneuf ans il lit une maladie causée par ses lectures excessives. Plus tard, quand il était professeur de philosophie, l'arrivée des livres de la foire de Francfort, si peu choisis qu'ils fussent, lui occasionnait toujours un grand ennui ; on l'entendait alors se plaindre de ses fonctions, qui ne lui laissaient pas le loisir de cette pâture. Ln des écueils de ce goût si vif pour les livres eût été l'engouement et une certaine idée exagérée de la supériorité des auteurs, quelque chose de ce que n'évitent pas des subalternes et caudataires en ce genre, comme Brossette. Bayle, sous quelques dehors de naïveté, n'a rien de cela ; son bon sens le sauva tout jeune de la superstition littéraire pour les illustres, et c'était déjà là une admirable disposition pour exceller au génie critique, qui ne souffre pas qu'on soit fanatique, ou même trop convaincu, ou épris d'une autre passion quelconque. « J'ai assez de vanité, écrit-il à son frère cadet, pour souhaiter qu'on ne connaisse pas de moi ce que j'en connais, et pour être bien aise qu'à la faveur d'un livre qui fait souvent le plus beau côté d'un auteur, ou me croie un grand personnage — Quand vous aurez connu personnellement plus de personnes célèbres par leurs écrits, vous verrez que ce n'est pas

si grand' chose que de composer un bon livre... » 11 aime à causer de livres avec ce frère ; mais il prend soin de l'avertir qu'il lui en parle sans aucun égard à la bonté et à l'utilité qu'on en peut tirer : « Ce qui me détermine à vous en faire mention est uniquement qu'ils sont nouveaux, ou que je les ai lus, ou que j'en ai ouï parler. » 11 ne peut s'empêcher de faire ainsi ; il s'en plaint, il s'en blâme, et retombe toujours : « Le dernier livre que je vois, écrit-il de Genève à son frère, est celui que je préfère à tous les autres. » Langues, philosophie, histoire, antiquités, géographie, livres galants, il se jette à tout, suivant que les diverses matières lui sont offertes : « D'où que cela procède, il est certain que jamais amant volage n'a plus souvent changé de maîtresse que moi de livres. »>

On ne doit pas s'étonner qu'avec de pareilles dispositions, Bayle se soit pris d'admiration et d'émulation pour la belle invention des journaux par M. de Sallo, pour ceux que continuait de donner à Paris l'abbé de La Roque, pour les Actes des Erudits de Leipsick. Quand il se fut retiré en Hollande, il vit avec quelque étonnement que dans un pays qui comptait tant de gens instruits et tant de libraires, où, de plus, la liberté d'imprimer était si grande, on ne se fût encore pas avisé d'une semblable publication. Plus d'une fois la pensée lui était venue de remplir cette lacune ; mais il avait toujours re-

culé devant les difficultés de l'entreprise, jusqu'à ce que parut le Mercure savant de Blégny : il se laissa alors déterminer par les instances des savants de Hollande, qui le pressèrent plus vivement de mettre son dessein à exécution, pour écraser cette indigne rapsodie, et il commença en mars 1 684 la publication des Nouvelles de la République des Lettres. Voici comment il s'explique lui-même de son entreprise dans un avertissement placé en tête du premier numéro, et dont on remarquera le ton modeste :

On a trouvé si commode et si agréable le dessein de faire savoir au public, par une espèce de journal, ce qui se passe de curieux dans la république des lettres, qu'aussitôt que M. Sallo, conseiller au parlement de Paris, eut fait paraître les premiers essais de ce projet, au commencement de l'année 4 665, plusieurs nations en témoignèrent leur joie, soit en traduisant le Journal des Savants, • que ce bel esprit faisait imprimer tous les huit jours, soit en publiant quelque chose de semblable. Cette émulation s'est augmentée de plus en plus depuis ce temps-là ; de sorte qu'elle s'est étendue non seulement d'une nation à une autre, mais aussi d'une science à une autre science. Les physiciens et les chimistes ont publié leurs relations particulières ; la jurisprudence et la médecine ont eu leur journal ; la musique aussi a eu le sien ; les nouvelles galantes, diversifiées par celles de religion, de guerre et de politique, ont eu leur Mercure; enfin on a vu le premier dessein de M. de Sallo exécuté presque partout en une infinité de manières.

Il est surprenant que la République de Hollande, qui s'est toujours signalée par la culture des beaux- arts, aussi bien que par ses victoires et par son commerce, n'ait point pris part jusques ici à l'émulation générale dont j'ai parlé.. Elle a même un avantage qui ne se trouve en aucun autre pays : c'est* qu'on y ac-

corde aux imprimeurs une liberté d'une assez grande étendue pour faire qu'on s'adresse à eux de tous les endroits de l'Europe quand on se voit rebuté par les difficultés d'obtenir un privilège*..

Mais au reste l'on se croit obligé d'avertir de bonne heure le public, à cause de ce qui a été touché ci-àessus de la liberté dont jouissent nos libraires, qu'on ne prétend point établir un Bureau d'adresse de médisance, ni employer les mémoires qui n'auraient pour but que de flétrir la réputation des gens : c'est une licence indigne d'un honnête homme... On se tiendra dans un raisonnable milieu entre la servitude des flatteries et la hardiesse des censures. Si l'on juge quelquefois d'un ouvrage, ce sera sans prévention et sans aucune malignité, et de telle sorte que l'on espère que ceux qui sont intéressés à ce jugement ne s'en irriteront point : car nous déclarons premièrement que nous ne prétendons pas établir aucun préjugé pour ou contre les auteurs. II faudrait avoir une vanité ridicule pour prétendre à une autorité si sublime. Si nous approuvons ou si nous réfutons quelque chose, ce sera sans conséquence ; nous n'aurons pour but que de fournir de nouvelles occasions aux savants de perfectionner l'instruction publique. Nous déclarons en second lieu que nous soumettons, ou plutôt que nous abandonnons nos sentiments à la censure de tout le monde... Les goûts sont si différents, même parmi les grands esprits, même parmi ceux qui passent pour les meilleurs connaisseurs, qu'on ne doit ni s'étonner, ni se fâcher de n'avoir pas l'approbation de tous les bons juges. Cela ne doit nullement troubler la satisfaction que les auteurs ont d'eux-mêmes et de leurs ouvrages.

Il nous reste un autre avis à donner, qui n'est pas moins important : c'est que, comme nous n'affecterons pas de parler des livres qui concernent notre religion, nous n'affecterons pas aussi de n'en point parler. Mais quand nous en parlerons, ce sera d'une manière qui ne témoignera pas une partialité déraisonnable ; nous ferons plutôt alors le métier de rapporteur que celui de juge, et nous ferons des extraits aussi fidèles des livres qui seront contre nous que de ceux qui seront pour nous...

Tout le monde a si fort goûté la coutume d'insérer dans le Journal des Savants l'éloge des grands personnages que la mort a enlevés depuis peu, qu'on ne manquera pas de suivre cette méthode. C'est pourquoi on supplie les amis de ces illustres défunts de nous communiquer les mémoires nécessaires. Nous n'examinerons point de quelle religion ils auront été :

Tros Rutulusve fuat, nullo discrimine habebo ;

il suffira qu'ils aient été célèbres par leur science. Les moines illustres, de ce côté- là, n'obtiendront pas moins de justice qu'un autre savant. Il ne s'agit point ici de religion, il s'agit de science. On doit donc mettre bas tous les termes qui divisent les hommes en différentes factions, et considérer seulement le point dans lequel ils se réunissent, qui est la qualité d'homme illustre dans la république des lettres. En ce sens-là, tous les savants se doivent regarder comme frères, . ou comme d'aussi bonne maison les uns que les autres ; ils doivent dire :

Nous sommes tous égaux 1 . „ . „

[ comme enfants d Apollon.

Nous sommes tous parents )

Pour le reste, il ne s'expliquera pas davantage sur la manière qu'il a résolu de suivre, parce qu'elle est assez conforme au plan des journaux qui se font dans les autres parties du monde, et que tous les curieux connaissent déjà; mais il sera toujours disposé à accueillir les conseils que l'on voudra bien lui donner pour l'amélioration de son œuvre.

Bayle, en entrant dans le journalisme, se plaça tout d'abord au premier rang par sa critique savante, nourrie , modérée , pénétrante ; par ses analyses exactes, ingénieuses, et même par les petites notes qui, bien faites, ont du prix, et dont la tradition et

la manière seraient perdues depuis longtemps si on n'en retrouvait des traces encore à la fin du Journal des Savants actuel; petites notes où chaque mot est pesé dans la balance de l'ancienne et scrupuleuse critique, comme dans celle d'un honnête joaillier d'Amsterdam. Cette critique modeste de Bayle, qui est républicaine de Hollande, qui va à pied, qui s'excuse de ses défauts auprès du public sur ce qu'elle a peine à se procurer les livres, qui prie les auteurs de s'empresser un peu de faire venir les exemplaires, ou du moins les curieux de les prêter pour quelques jours, cette critique n'est-elle pas, en effet, si on la compare à la nôtre, et à son éclat, que je ne veux pas lui contester, comme ces millionnaires solides, rivaux et vainqueurs du grand roi , et si simples au port et dans leur comptoir ? D'elle à nous, c'est toute la différence de l'ancien au nouveau notaire, si bien marquée par Balzac dans sa Fleur des pois.

Outre le mérite de l'esprit et de la clarté, ce qui distingue particulièrement Bayle comme critique, son côté vraiment original, c'est sa tolérance universelle à l'égard des livres et des auteurs. Au sein de l'activité multiple du grand siècle, où la discussion et l'enseignement se mêlent sans cesse , la littérature, comme la philosophie et la religion, a ses sectes, ses hérésies : Bayle, parmi ces écoles, ces cabales, conserve une imperturbable

neutralité. Journaliste, il reste tel qu'il s'est montré jusque là, avec sa froide modération, une sorte d'indifférence mêlée de bienveillance et d'incrédulité, tendant la main à tous et ne s'engageant avec personne. Jusque-là le scepticisme avait été un moyen commode de secouer toute autorité, de voyager plus à son aise, d'attaquer et de confondre les systèmes les plus opposés. En matière d'art, d'éloquence et de poésie, sa critique, tout en restant négative, prend un autre caractère. Nous ne trouvons plus # là le contradicteur éternel, le. questionneur fâcheux, qui mettait aux abois les docteurs de l'Eglise et de l'Ecole. Ce disputeur naguère si ingénieux à soulever les difficultés, à signaler les endroits faibles, * lorsqu'il s'agissait d ébranler un système philosophique ou de dépister une tradition suspecte, affecte une réserve, une discrétion, dont on s'étonne. Cela tient à la nature même de Bayle, et aux habitudes de son esprit. « Il faut de l'âme, dit Vauvenargues, pour avoir du goût. » L'âme chez le critique , comme chez l'artiste, n'est autre chose que la passion , ou du moins le sens du beau. Or c'est là précisément ce qui manque à Bayle. La passion, elle est morte dans son cœur depuis longtemps; le beau absolu n'existe guère plus pour lui dans l'art que le vrai en philosophie et en histoire. La perfection est, à ses yeux, relative, variable; chaque peuple, chaque siècle est libre de l'entendre à sa façon. « Les an-

ciens avaient, touchant le front, un goût de t>eauté qui nous paraît assez extraordinaire, car ils trouvaient que les plus petits fronts étaient les plus beaux... Cela doit nous montrer que la beauté n'est qu'un jeu de notre imagination^ qui change selon les pays et selon les siècles. »

Le purisme en littérature n'est guère plus son fait que le stoïcisme en morale. Cette liberté de langage et de composition qu'il réclamait pour luimême, il l'accorde volontiers aux autres. La forme, le style, le plan, tout ce qui est d'art pur le préoccupe peu; il pardonne aisément à l'écrivain ses incorrections, ses fautes de goût, ses invraisemblances ou ses longueurs, pourvu qu'il trouve dans son œuvre un quart-d'heure de régal et d'amusement. Amateur de curiosités, il préfère aux morceaux les plus pathétiques et les mieux écrits une anecdote amusante, un fait singulier et inconnu. L'annonce d'un phénomène merveilleux, d'une épingle trouvée dans l'urètre, ou d'une femme qui accouche d'un grand plat d'œufs, occupe autant de place que celle des oraisons funèbres de la reinemère par Fléchier et de Condé par Bourdaloue. « Je suis, a-t-ii écrit quelque part, un philosophe sans entêtement, et qui regarde Aristote, Epicure, Descartes, comme des inventeurs de conjectures que l'on suit ou que l'on quitte, selon que l'on veut chercher plutôt un tel qu'un tel amusement d'esprit. »

Ce mot lâché par Bayle est significatif et trahit une disposition chez lui instinctive, le fort, ou, si Ton veut, le faible de son génie. Ce mot lui revient souvent; le côté de l'amusement de l'esprit le frappe, le séduit en toute chose. Sa curiosité est insatiable, il se met à la fenêtre et regarde passer chaque chose. Les nouvelles même l'amusent; il est nouvelliste à toute outrance.

On peut encore reprocher à l'auteur des Nouvelles de la République des Lettres l'abus de la dialectique, qui dessèche et ôte à la sensibilité ce qu'elle donne à la pénétration. La dialectique , qu'il pratiqua d'abord à demi par goût, à demi par métier, étant professeur de philosophie, avait fini par le passionner et par empiéter un peu sur sa faculté littéraire. Vers les dernières années de sa vie , lui-même avoue qu'il est dégoûté de tout, excepté des matières de raisonnement. On comprend par là le froid accueil qu'il fait aux pièces d'éloquence , l'espèce d'incrédulité qu'il apporte en jugeant ces grands enchanteurs du cœur et de l'oreille , les poètes, qu'il appelle des pousseurs de beaux sentimmtSj et qu'il considère assez volontiers comme une espèce à part, sans en faire une classe supérieure. D'une autre part, ce désintéressement où il était, pour son compte, dans l'éloquence et dans la poésie, le rendait plus complet, plus fidèle, dans son office de rapporteur de la république des lettres.

Mais pour nous, dont la perspective a étendu ou modifié les jugements, qui, en introduisant l'art, comme on dit, dans la critique, en avons retranché tant d'autres qualités, non moins essentielles, il est piquant de voir passer, associés, confondus dans les mêmes éloges , des hommes et des livres de mérites bien différents, les uns oubliés le lendemain, les autres entourés aujourd'hui de tout le prestige de l'éloignement et d'une gloire incontestée ; nous ne pouvons nous empêcher de sourire des mélanges et associations bizarres que fait Bayle, bizarres pour nous , à cause de la perspective , mais prompts et naïfs reflets de son impression contemporaine : le ballet de Psyché au niveau des Femmes savantes; VHippolyte de M. Racine et celui de M. Pradon, qui sont deux tragédies très-achevées; les Sermons du P. Allix accolés aux Contes de La Fontaine, que Bayle ne garantit pas, il est vrai, comme un livre de dévotion, mais ou les amateurs trouveront de fort beaux récits y et des gravures en taille -douce bien entendues et dans la bienséance nécessaire; Bossue t côte à côte avec le Comte de Gabalis; Circè y opéra à machines, à côté d'Iphigénie et sa* préface, qu'il aime presque autant que la pièce , parce que Racine y discute toutes les hypothèses sur le sacrifice d'Iphigénie, les opinions de Lucfèce, de Sophocle, d'Horace, de Pausanias, etc.; parce qu'il s'égaie d'une bévue commise par les adversaires d'Euripide dans la tra-

gédie à'Alceste; parce qu'en un mot cette préface eût été un excellent article du Dictionnaire. En rendant compte de la réception de Boileau à l'Académie, il trouve que « M. Boileau est d'un mérite si distingué qu'il eût été difficile à Messieurs de l'Académie de remplir aussi avantageusement qu'ils ont fait la place de M. Bezons. »

On le voit, Bayle est un véritable républicain en littérature. Cet idéal de tolérance universelle, d'anarchie paisible et en quelque sorte harmonieuse, dans un Etat divisé en cinq religions comme dans une cité partagée en diverses classes d'artisans, cette belle page de son Commentaire philosophique, il la réalise dans sa république des livres, et, quoiqu'il soit plus aisé défaire s'entre-supporter mutuellement les livres que les hommes, c'est une belle gloire pour lui, comme critique, d'en avoir su tant concilier et tant goûter.

« Je ne faisais point de critique, dit-il lui-même plus tard, et je m'étais mis sur un pied d'honnêteté; ainsi, je ne voyais dans les livres que ce qui pouvait les faire valoir; leurs défauts m'échappaient. * On lui reprocha même d'abord d'être trop prodigue de louanges ; mais il s'en était bientôt corrigé, et d'ailleurs ses respects dans l'expression envers les auteurs ne lui dérobèrent jamais le fond ; ses éloges même ont un ton de modération qui laisse place à plus d'un trait narquois jeté en passant :

« Il est certain que M. de Meaux tourne les choses d'une manière fort délicate, qu'il évite fort adroitement les endroits scabreux, et que l'air honnête, la modestie et Vart de paraître ingénu qui régnent dans ses ouvrages, peuvent rendre beaucoup de services à la cause qu'il soutient. »

N'oublions pas que Bayle, en s'exprimant ainsi, parlait d'un de ses plus redoutables adversaires, et chaque fois que la théologie reparaît, on sent renaître en lui l'esprit curieux et contradicteur, sa critique redevient plus pénétrante et plus hardie. C'est que pour lui la question religieuse domine toutes les autres, et, quelque bonnë volonté qu'il ait de demeurer impartial, il ne sait pourtant pas toujours se défendre des préventions de parti. « Bayle, remarque Arnauld (1) , avait déclaré qu'il ne prendrait point de parti sur les livres de religion et qu'il se contenterait d'être historien ; mais il a fait tout le contraire : il fait valoir les livres des hérétiques, dont la plupart ne seraient pas connus sans ce qu'il en dit; il a une adresse maligne. pour ôter, autant qu'il peut, toute la force à ceux des catholiques ; il donne souvent de grands éloges à des livres contraires aux bonnes mœurs : de sorte que c'est un grand défaut de police de souffrir que cela se vende dans des pays catholiques. » Si Bayle n'était pas toujours parfaitement impartial, ses ennemis, on

(I) Tome vi de ses Lettres.

le voit, ne péchaient pas précisément par la tolérance et la modération. Nicole ne le ménage pas davantage. « 11 faut , dit-il dans une de ses lettres, se commettre le moins qu'on peut avec ce nouvelliste. 11 a dans le fond l'esprit assez faux et nulle équité. 11 divertit, d'une manière indigne, des choses les plus lascives, mais il est en possession de plaire, et de donner un air ridicule à ceux qu'il lui plaît. C'est une chose pernicieuse que ces petits censeurs qui s'érigent en tribunal, et qui disposent de toutes les têtes mai faites, qui sont toujours le plus grand nombre. »

Ces accusations injustes autant qu'acerbes eurent pourtant gain de cause, et défenses furent faites de laisser pénétrer en France le journal du philosophe protestant; mais toutes les précautions ne purent empêcher qu'il n'en entrât chaque mois un grand nombre d'exemplaires, et ces taquineries ne firent qu'en augmenter le succès.

En dehors de ces grandes questions de théologie, d'histoire, de philosophie, Bayle se contente volontiers d'être l'écho de ce qui se dit ou s'écrit autour de lui; son journal est un miroir où viennent se refléter en abrégé les traits principaux des ouvrages contemporains et les impressions du public. L'auteur parle rarement en son propre nom ; il emploie de préférence les formules générales : on dit,

on pense, on estime. « Le discours de M. Boileau (lors de sa réception à l'Académie française) a été trouvé digne de son esprit et de sa réputation. La plupart de ceux qui en parlent le louent extrêmement, et ceux qui en disent le moins de bien font entendre seulement qu'il n'y avait rien d'extraordinaire. » Etait-ce prudence, politique, ménagement calculé pour ouvrir toutes les portes à son journal ? Peut-être dans une certaine mesure : car Bayle, par scrupule même de conscience, ne sépara jamais complètement sa cause de celle de ses libraires; et, disons-le à sa louange, il réussit à les enrichir en restant luirmême dans un état voisin de la pauvreté. Mais cette raison n'est pas la seule; ici encore il obéit à la pente naturelle de son esprit, à son goût décidé pour l'abstention.

Nous avons dit que Bayle se piquait peu de purisme littéraire; on a peine à s'imaginer, en le lisant, qu'il écrivait au moment de la culture la plus châtiée de la littérature de Louis XIV. Cela tient surtout à ce qu'il a presque toujours vécu loin de Paris, malgré le grand désir qu'il avait de venir s'y ravictuailler en esprit et en connaissances. M y résida bien quelques mois à différentes fois; mais on peut dire qu'il ne connut pas le monde de Paris, la belle société de ces années brillantes. Son langage et ses habitudes s'en ressentent d'abord ;

il paraît à la fois en avance et en retard sur son siècle : en avance par son dégagement d'esprit et son peu de préoccupation pour les formes régulières et les doctrines que le xvn e siècle remit en honneur après la grande anarchie du xvi e ; en retard d'au moins cinquante ans par son langage, sa façon de parler, sinon provinciale, du moins gauloise, par plus d'une phrase longue, interminable, à la latine, à la manière du xvi e siècle. Il écrit à toute bride; il a cette liberté de façon à la Montaigne qui est, il l'avoue ingénuement, de savoir quelquefois ce quil dit, mais non jamais ce qu'il va dire. Le séjour de Paris l'aurait poli sans doute, lui aurait fait perdre son tour, qu'il garda intact dans sa vie de province et de cabinet. Eût-ce été un bien? Y aurait-il gagné? Nous ne le croyons pas; pour notre compte, nous l'aimons mieux avec ses images franches, imprévues, pittoresques, malgré leur mélange. 11 rappelle le vieux Pasquier avec un tour plus dégagé, ou Montaigne avec moins de soin à aiguiser l'expression. Chez lui, d'ailleurs, le mot vif, qui ne se fait jamais attendre, rachète cette phrase longue que Voltaire reprochait aux Jansénistes.

Bayle lui-même remarque, au sujet des longues périodes, que ceux qui s'inquiètent si fort des règles de grammaire, dont on admire l'observance chez l'abbé Fléchier ou le Père Bouhours, se dé-

pouillent de tant de grâces vives et animées, qu'ils perdent plus d'un côté qu'ils ne gagnent de l'autre. Il ne s'en inquiétait donc en aucune façon, il n'a pas d'art, de style, à lui, et c'est une des conditions du génie critique dans la plénitude où Bayle nous le représente. Quand on a un style à soi, comme Montaigne, par exemple, qui est certes un grand esprit critique, on est plus soucieux de la pensée qu'on exprime, et de la manière aiguisée dont on l'exprime, que de la pensée de l'auteur qu'on explique, qu'on développe, qu'on critique; on a une préoccupation bien légitime de sa propre œuvre qui se fait à travers l'œuvre de l'autre, et quelquefois à ses dépens. Cette distraction limite le génie critique. Si Bayle l'avait eue, il aurait fait durant toute sa vie un ou deux ouvrages dans le goût des Essais, et n'eût pas écrit ses Nouvelles de la République des Lettres, et toute sa critique usuelle, pratique, incessante. De plus, quand on a un art à soi, une poésie, comme Voltaire, par exemple, qui certes est aussi un grand esprit critique, le plus grand à coup sûr depuis Bayle, on a un goût décidé, qui r quelque souple qu'il soit, atteint vite ses restrictions. On a son œuvre propre derrière soi à l'horizon ; on ne perd jamais de vue ce clocher-là, on en fait involontairement le centre de ses mesures. Voltaire avait de plus son fanatisme philosophique, sa passion, qui faussait sa critique. Le bon Bayle

n'avait rien de semblable. De passion, aucune ; l'équilibre même, une parfaite idée de la profonde bizarrerie du cœur et de l'esprit humain, et que tout est possible, et que rien n'est sûr. De style, il en avait sans s'en douter, sans y viser, sans se tourmenter à la lutte comme Courier, La Bruyère, ou Montaigne lui-même ; il en avait suffisamment, malgré ses longueurs et ses parenthèses, grâce à ses expressions charmantes et de source. Enfin il n avait pas d'art, de poésie, par devers lui. 11 n'a, je crois, jamais fait un vers français dans sa jeunesse, de même qu'il n'a jamais rêvé aux champs, ce qui n'était guère de son temps encore, ou qu'il n'a jamais été amoureux, passionnément amoureux d'une femme, ce qui est davantage de tous les temps. Tout son art est critique, et consiste, pour les ouvrages où il se déguise, à disposer mille petites circonstances, à assortir mille petites adresses, afin de mieux divertir le lecteur et de lui colorer la fiction .

En résumé, Bayle est resté, dans l'opinion générale, comme un des plus illustres représentants de la critique littéraire ; avant Voltaire, c'est presque le seul nom qu'on se plaise à citer. 11 dut surtout cette réputation à ses Nouvelles de la République des Lettres. Pendant trois ans il fut comme le rapporteur universel de l'Europe, entretenant chaque

mois le public de la plupart des ouvrages qui paraissaient dans l'Europe (1). Il s'acquitta de cette mission délicate avec une conscience et une habileté incontestables. À une époque où la critique naissait à peine, où les journaux savants, créés de la veille, étaient hérissés de longues et lourdes dissertations, faites pour effrayer les lecteurs les plus intrépides, on fut charmé de ces analyses sobres, rapides, claires, bienveillantes, de ce talent, que peu d'hommes ont possédé, même depuis, dans l'art d'exprimer et de résumer les idées d'autrui.

La modération, ou, si l'on veut, la timidité impartiale de ses jugements, acheva de lui concilier la faveur et la confiance de l'opinion. Son journal fut tout d'abord accueilli avec la plus grande faveur et lu avec une extrême avidité. « Tout est vif et animé dans les extraits de Bayle, dit un autre journaliste (2) ; il a l'art d'égayer ses matières et de renfermer en peu de mots l'idée d'un livre, sans fatiguer le lecteur par un mauvais choix ou par de froides ou ennuyeuses réflexions. Il était sage et retenu dans ses jugements, ne voulant ni choquer les auteurs, ni se commettre en prostituant les louanges. » — « Il était bien rare, ajoute Vigneul-

(1) Une remarque à faire, parce qu'elle a son importance, comme on le verra bientôt, c'est qu'il n'est guère question dans la feuille de Bayle que de livres latins et français, et d'un petit nombre d'anglais -, il n'y est rendu compte d'aucun ou* vrage allemand ou espagnol, et seulement de deux italiens, et encore n'en dit-il antre chose que ce qu'on lui en avait mandé.

(S) Basnage, dans la préface de V Histoire des Ouvrages des Savants.

Manille, que les auteurs eux-mêmes ne trouvassent leur ouvrage embelli sous ses mains. »

« Oh ! que cet homme-là devait être heureux en composant son Dictionnaire et ses Nouvelles de la République des Lettres ! s'écrie un penseur du xvm e siècle (1). Il passait d'objets en objets, et jugeait de tous avec liberté, supériorité et aisance. Son journal est le meilleur qui ait été et sera peut-être jamais fait ; tous les libres y sont extraits, jugés, approfondis, de main de maître. Si nous pouvons espérer d'avoir un pareil journal, ce doit être l'ouvrage d'une société bien composée, et dirigée par un protecteur éclairé. Qui l'établirait rendrait un grand service aux sciences et aux lettres. Il ramènerait tous les auteurs à la bonne voie, leur apprendrait comment il faut traiter des sujets que Ton manque la plupart du temps, eUeur montrerait les défauts de leurs compositions aussi bien que de leur style. Je ne sais si nos académies seraient bonnes pour se charger de ce travail, chacune en leur genre. Une seule compagnie ne suffirait certainement pas. On trouvera peut-être quelque jour dans mes papiers un plan raisonné de cette réformation des journaux, et des réflexions sur l'utilité extrême dont ils pourraient être pour composer l'histoire des progrès de nos connaissances, la plus intéressante de toutes celles que l'on peut écrire. »

(4) Marquis d'Argenson, Mémoires, Bibliothèque Elzévirienne, t. v, p. 456.

Citons encore et surtout l'opinion de Voltaire sur Bayle, ce « génie facile, ce savant universel, ce dialecticien aussi profond qu'ingénieux (1) » ; il en a très-bien parlé en maint endroit, mais jamais mieux qu'à la fin d'une lettre au Père Tournemine (1 735) : « M. Newton, dit-il, a été aussi vertueux qu'il a été grand philosophe. Tels sont pour la plupart ceux qui sont bien pénétrés de l'honneur des sciences, qui n'en font point un indigne métier, et qui ne les font point servir aux misérables fureurs de l'esprit de parti. Tel a été le docteur Clarke ; tel était le fameux archevêque Tillotson ; tel était le grand Galilée ; tel notre Descartes ; tel a été Bayle, cet esprit si étendu, si sage et si pénétrant, dont les livres, tout diffus qu'ils peuvent être, seront à jamais la bibliothèque des nations : ses mœurs n'étaient pas moins respectables que son génie ; le désintéressement et l'amour de la paix comme de la vérité étaient son caractère : c'était une âme divine. »

Voici enfin une opinion que l'on ne sera sans doute pas fâché de connaître ; c'est celle de La Fontaine ; elle est digne de lui et de Bayle. On la trouve à la fin d'une lettre à M. Simon, de Troyes, dans laquelle il décrit à cet ami un dîner et la conversation qu'on y tint (février 1 686) :

(I) Siècle dt Louis XIV.

Aux journaux de Hollande il nous fallut passer. Je ne sais plus sur quoi, mais on fit leur critique. Bayle est, dit -on, fort vif, et, s'il peut embrasser L'occasion d'un trait piquant et satirique, Il la saisit, Dieu sait, en homme adroit et fin ; Il trancherait sur tout, comme enfant de Calvin, S'il osait, car il a le goût avec Y étude.

Leclerc (1 ) pour la satire a bien moins d'habitude, Il parait circonspect ; mais attendons la fin : Tout faiseur de journaux doit tribut au malin, Leclerc prétend du sien tirer d'autres usages ; Il est savant, exact, il voit clair aux ouvrages. Hayle aussi. Je fais cas de Vune et l'autre main : Tous deux ont un bon style et le langage sain. Ije jugement en gros sur ces deux personnages.

Et ce fut de moi qu'il partit,

C'est que l'un cherche à plaire aux sages,

L'autre veut plaire aux gens d'esprit ; H leur plait. Vous aurez peut-être peine à croire Qu'on ait dans un repas de tels discours tenus ;

On tint ces discours; on fit plus:

On fut au sermon après boire...

Bayle, pendant qu'il publiait ses Nouvelles de la République des Lettres, ne laissait pas de poursuivre ses autres travaux ; ce fut le moment le plus actif et le plus fécond de cette vie si égale. L'excès de travail lui causa une maladie, qui le força de se dédoubler, en quelque sorte, dans ce rôle à la fois littéraire et philosophique; il dut, au grand regret de tous les amis des lettres, interrompre son journal en février 1687. Peu auparavant, il écrivait à l'un

(I ) Nous allons tout à l'heure faire sa connaissance.

de ses amis, en réponse à certains bruits qui avaient couru, qu'il n'avait nul dessein de quitter sa fonction de journaliste , qu'il n'en était point las du tout, qu'il n'y avait point d'apparence qu'il le fût de longtemps, et que c'était l'occupation qui convenait le mieux à son humeur. Cependant il lui fallut céder à la fatigue. A en croire quelques écrivains, un démêlé qu'il eut avec la fameuse Christine de Suède n'aurait pas peu contribué à le dégoûter du métier. En insérant dans ses Nouvelles une lettre écrite de Rome où cette femme étrange condamnait les persécutions exercées en France contre les protestants, Bayle avait observé que c'était un reste de protestantisme. Deux lettres pleines de hauteur et de dureté lui furent écrites à. ce sujet par un prétendu serviteur de la reine, et dans l'une de ces lettres se trouvait cette phrase, qui pouvait faire songer à la funeste aventure de Monaldeschi : « Vous pourriez vous vanter d'être le seul au monde -qui l'eût offensée impunément, si vous n'aviez pris le parti de la justification. » Ba\le l'avait pris, en effet, et ses excuses satisfirent tellement Christine, qu'elle voulut dès ce moment entretenir avec lui une correspondance pour tous les objets de littérature et de science.

Les Nouvelles de la République des Lettres furent continuées jusqu'en 1718, mais non sans interruption, par La Roque, Barrin, Jacques Bernard et

Jean Leclerc. La collection complète se compose de 56 volumes (1).

J. Leclerc : Bibliothèque universelle et historique, 1686-1693. — Bibliothèque choisie, 1703-1713. — Bibliothèque ancienne et moderne, 1714-1 727.

J. Leclerc, que nous venons de nommer parmi les continuateurs des Nouvelles de la République des Lettres, fut un des plus éminents critiques et des auteurs les plus féconds du 17 e siècle. 11 se trouvait en Hollande lorsque Bayle y commença la publication de son journal. Voyant le succès qu'obtenait ce recueil , bien qu'il fût resserré, comme nous venons de le voir, dans des bornes assez étroites, il se flatta d'en obtenir un non moins grand en entrant dans une plus large voie, et ne craignit pas de fonder à Amsterdam , à côté des Nouvelles de Bayle, alors dans toute leur vogue, un recueil rival , auquel il donna le nom de Bibliothèque universelle et historique. 11 annonça dans sa préface qu'il parlerait de toutes sortes d'ouvrages, en quelque langue quils fussent écrits ; qu'il en donnerait

(I ) Voir Sainte-Beuve, Portraits littéraires, t. 1, Du génie critique et de Bayle; — Lenient, Etudes sur Bayle; — Sayous, Histoire de la Littérature française à l'étranger. — C'est à ces trois auteurs que j'ai emprunté la plupart des couleurs dont j'ai composé le portrait du grand critique, n'ayant fait, pour ainsi dire, que les juxtaposer et les fondre.

des extraits plus étendus et plus exacts, surtout des livres de quelque importance, que n'avaient fait les journalistes précédents ; qu'il ne prendrait jamais parti dans les disputes des savants, mais qu'il rapporterait fidèlement les raisons de part et d autre, sans rien dire qui pût prévenir les lecteurs; qu'il exposerait sans préjugé les sentiments de toutes les sociétés chrétiennes (Leclerc était ministre arminien), avec les raisons dont chacune les défend; qu'il ne parlerait point des écrits qui tendent à ébranler les fondements de la religion chrétienne, ou à corrompre les bonnes mœurs; qu'il n'insérerait ni des satyres personnelles, ni des libelles contre les puissances; enfin qu'il ne s'étendrait pas sur les louanges des auteurs, ni sur la critique des écrits, ne voulant ni louer ni blâmer personne. C'était là assurément le plan d'un bon journal; il en fut malheureusement du programme de Leclerc comme de tous les programmes. 11 s'était associé pour ce travail le savant orientaliste Lacroze, et ils firent ensemble vingt volumes; mais la division s'étant mise entre eux, ils abandonnèrent leur publication, qui fut continuée jusqu'au vingt-cinquième volume par Jacques Bernard. On a ajouté un vingt-sixième volume, qui ne contient que la table des matières de la Bibliothèque universelle et historique.

En 1703, Leclerc, qu'on en avait, à l'en croire,

souvent sollicité, reprit ses idées de journal littéraire, et commença la publication d'une Bibliothèque choisie, dont il donna vingt-sept volumes, plus un volume de tables. Il avait quelque peu modifié son plan : il ne se bornait plus aux livres nouveaux, il s'était proposé de donner indifféremment des extraits des livres anciens et modernes, suivant qu'ils lui tomberaient sous la main ou que son goût l'y porterait, et il s'est plus particulièrement attaché aux livres anglais, ne s'occupant que rarement des ouvrages français, « que tout le monde, disait-il, pouvait lire et entendre aussi bien que lui. » Le dernier volume de la Bibliothèque choisie est de 1713.

L'année suivante, le laborieux critique en entreprit une troisième, sous le titre de Bibliothèque ancienne et moderne, pour servir de suite aux Bibliothèques universelle et choisie. Cette nouvelle Bibliothèque forme vingt-neuf volumes, y compris un volume de table. C'est donc un total de 80 volumes de journaux produits par cette infatigable plume, indépendamment d'une multitude d'ouvrages, quelques-uns très-considérables, dont les curieux trouveront la liste dans le P. Niceron (1).

La Bibliothèque universelle paraissait tous les mois en un petit cahier; la Bibliothèque choisie deux fois d'abord, puis trois fois par an; la Bi-

(*) Mémoires pour servir à l'Histoire des Hommes illustres, t. xl.

bliothèque ancienne et moderne, tous les trois mois. Ces trois recueils, malgré la diversité de leurs titres et de leurs dates, sont conçus et rédigés dans le même esprit, et, à peu de chose près, sur le même plan. C'est une suite bien nourrie d'extraits et de jugements des ouvrages qui paraissaient dans le monde littéraire et savant de l'Europe, coupée d'articles originaux , de dissertations, de biographies, à peu près comme dans nos revues modernes. Leclerc n'a ni la grâce, ni l'éloquence; en revanche, il a de la netteté et un bon jugement, qui peut sembler un peu commun aujourd'hui, mais fort oseur pour l'époque. Il est frondeur, plein d'une confiance un peu superbe en son savoir, et rarement content de celui des autres; il tranche à outrance contre les auteurs qui ne lui plaisent pas. Il exhorte volontiers les savants de son siècle à la modération, mais il ne prêche pas d'exemple : c'est bien le plus irritable des critiques.

« Le style de M. Leclerc, disent les journalistes de Trévoux (1), est plus coulant que pur, son érudition plus étendue qu'exacte, sa critique souvent judicieuse, toujours hardie. On remarque en lui un grand penchant à favoriser l'incrédulité, un grand soin de justifier tous les hérétiques, et fort peu d'égards pour les grands hommes que l'antiquité chrétienne a le plus respectés. » On est d'accord

(i; Juillet 4703, p. 4491.

pour reconnaître que le journal de Leclerc contient de nombreux articles intéressants, d'une clarté lumineuse, sur des livres peu communs, latins, anglais, allemands, des notices biographiques et littéraires qui sont de véritables ouvrages, et qu'aujourd'hui encore l'on consulte avec fruit. Mais trop souvent diffus et inexact, il fatigue le lecteur par des réflexions inutiles, mal placées, fausses souvent, et par de fastidieuses redites.

« Le plus grand mérite de Leclerc, dit Voltaire (Siècle de Louis À7V), est d'avoir approché de Bayle, qu'il a combattu souvent. 11 a beaucoup plus écrit que ce grand homme ; mais il n'a pas connu comme lui l'art de plaire et d'instruire, qui est si au-dessus de la science. »

Quoi qu'il en soit, on ne saurait méconnaître les services qu'a rendus ce laborieux critique ; lorsqu'on a eu sous les yeux les innombrables articles des Bibliothèques sur tant de sujets d'érudition critique et historique, on demeure convaincu de l'influence qu'ils ont dû avoir sur l'éducation des esprits. En communauté d'efforts et de mérite sur ce point avec Bayle et Basnage, Leclerc, par ses analyses sur des sujets si variés, a mis les esprits en contact avec une grande quantité de faits, de choses et d'idées; il les a aiguisés parla comparaison, de même que par son indépendance il a encouragé leur liberté, et porté coup à l'érudition pédantesque

en distinguant entre les mots et les choses, et mettant les premiers à leur place.

Histoire des Ouvrages des Savants, par II. Basnage de Beauval, docteur en droit, 1687-1709.

Lorsque Bayle se détermina à abandonner les Nouvelles de la République des Lettres, il jeta les yeux sur Basnage, avec lequel il s'était lié depuis son séjour en Hollande , comme sur l'homme le plus capable de continuer sa publication. Basnage voulut bien accepter les fonctions de journaliste qu'abandonnait son ami, mais non pas pourtant à titre de continuateur des Nouvelles. « On aurait toujours cherché, dit-il, dans la continuation des Nouvelles, l'illustre auteur qui leur a donné naissance, et le même titre mal soutenu n'aurait servi qu'à redoubler les regrets d'avoir perdu un homme inimitable. » Ces réserves faites, Basnage se mit immédiatement en possession de l'emploi laissé vacant par la retraite de Bayle, ou tout du moins regardé comme vacant , malgré la continuation des Nouvelles dont nous avons parlé, et dès le mois de septembre de la même année il publiait le premier volume de son Histoire des Ouvrages des Savants, précédé d'une préface où il annonçait le

plan de son journal. 11 se proposait d'y insérer toutes les particularités concernant les savants qui viendraient à sa connaissance. Pour la religion, il se montrait à découvert tel qu'il était, c'est-à-dire un vrai protestant; mais il se défendait de toute partialité qui aurait pu choquer ou seulement chagriner les autres partis, promettant de rapporter leurs raisons sans les affaiblir, et de leur donner à chacun le nom qu'ils se donnaient, sans pourtant aucune attribution de droit. Le P. Niceron (t. 2, p. 208) ne fait pas difficulté de louer Basnage de son impartialité, et reconnaît qu'il examinait les raisons sans avoir égard à la qualité de celui qui les soutenait. Nous n'étonnerons personne en disant que Arnauld en jugeait tout différemment; il prétend notamment « que Bossuet s'était trouvé obligé d'ajouter une trèslongue préface dans la deuxième édition de son Histoire des Variations, pour réfuter ce qui en avait été dit dans cette Histoire des Ouvrages des Savants. » 11 faut pourtant convenir que Basnage a été un des plus modérés parmi les journalistes protestants; son journal est écrit avec beaucoup de politesse, et, si les éloges y sont rares et modérés, les auteurs n'avaient à se plaindre ni du ton ni de la forme des jugements portés sur leurs productions; Basnage respectait tous les partis et toutes les religions.

Dans les premiers numéros de son journal, il s'était étudié, par un sentiment exagéré, à mettre, pour ainsi dire, ses pas dans les traces du célèbre critique auquel il succédait; quelques-uns de ses articles d'alors ne sont que des pastiches intelligents, mais un peu outrés, de la manière de Bayle. Peu à peu, néanmoins, il se fit une manière à lui : elle se distingue par la clarté de ses analyses, par la sûreté avec laquelle il saisissait le plan et les grands traits des ouvrages soumis à son examen, par un grand bon sens et une rare modération, qui ne se dément jamais, même dans les sujets de controverse; du reste, à l'exemple de Bayle, il apprécie plus le sens et les endroits de nouveauté que les qualités de la forme.

On a reproché à Basnage de mêler trop souvent ses réflexions avec celles de l'ouvrage dont il parlait, de sorte qu'il est difficile de distinguer les sentiments de l'écrivain des pensées de celui qui faisait les extraits. 11 en convient lui-même, mais il ne pouvait, dit-il, se résoudre à interrompre continuellement le discours en mettant partout des termes qui auraient séparé ce qu'il tirait de son propre fonds. N'est-ce pas d'ailleurs lui reprocher ce qui fait son originalité ? N'y a-t-il pas un art assez délicat et tout neuf, même après les Nouvelles de la République des Lettres j à faire ainsi cheminer le jugement avec l'analyse de l'œuvre? C'était la prétention

de Basnage et en partie son mérite; il voulait dérouiller l'érudition et la critique savante, et les recouvrir d'un vernis qui les rendît attrayantes pour les gens du monde. Son style marque assez cette intention, qui était si bien dans l'esprit du siècle : il aime les ornements, et se pique, avec une grâce un peu étudiée, d'élégance et de politesse; toutefois cela ne va jamais jusqu'à la vaine rhétorique, à la pédanterie encore moins, et Ton ne saurait découvrir l'ombre de déclamation là même où le critique a fait le plus de frais (1).

Somme toute le journal de Basnage est assurément l'un des meilleurs qui aient été publiés à l'étranger, et le plus bel éloge qu'on en puisse faire c'est de dire qu'il n'est pas resté trop au-dessous des Nouvelles de Bayle, dont il est une sorte de continuation.

L'Histoire des Ouvrages des Savants se compose de 24 volumes, dont chacun contient quatre mois.

Nous retrouvons sur notre route, à la date de 1690, l'abbé de La Roque, avec lequel nous avons déjà fait connaissance à l'article du Journal des Savants, Cet abbé était ce qu'on appellerait aujour-

(4) V. M. Safyous, ubi supra.

d'hui un faiseur. Chargé seul, depuis 1675, de la rédaction du Journal des Savants, tâche déjà audessus de ses forces, et dont il s'acquitta, comme nous l'avons vu, avec assez peu de succès, il crut néanmoins avoir suffisamment de loisir encore pour entreprendre d'autres journaux. Dès 1680, il avait fait paraître le prospectus d'un Journal ecclésiastique; mais le chancelier Séguier en avait empêché la publication, parce que cette feuille rentrait en quelque façon dans le plan du Journal des Savants. La Roque alors se rejeta sur un autre genre : il publia en 1 683 des Journaux de Médecine, ou Observations des plus fameux Médecins, Chir urgie ns et Anar tomistes de l'Europe, tirées des journaux étrangers ou des mémoires particuliers (Paris, 1683, in-12). On trouve dans ce recueil un assez grand nombre de faits curieux , des découvertes utiles et des remèdes nouveaux; mais on blâma La Roque d'une telle entreprise, qui convenait peu à son état; d'un autre côté, l'empirique Blégny, qui publiait alors le journal de médecine dont nous avons parlé plus haut, s'efforça de décrier son concurrent, et il parvint à faire tomber sa feuille. Cependant le goût qu'avait La Roque pour la médecine lui fit faire en 1686 une nouvelle tentative, qui ne lui réussit pas mieux. 11 en revint alors à son projet d'un Journal ecclésiastique ou Mémoires de l'Eglise, dans lequel il se proposait de recueillir jour par jour tout

ce qui se passerait de plus considérable dans toute Tétendue de l'Eglise. Le plan était magnifique; mais l'exécution n'y répondit pas, et l'auteur fut encore obligé d'abandonner cet ouvrage, dont il n'a paru qu'un volume.

Dépêches du Parnasse, ou la Gazette des Savants, Genève, 1693, petit in-12. — Vincent Minutoli, professeur d'histoire et de belles-lettres à Genève et bibliothécaire de cette ville, annonça en 1693 un nouveau journal littéraire, qu'il promit de publier de quinze jours en quinze jours, sous le titre de Dépêches du Parnasse, contenant des nouvelles de littérature et des pièces fugitives. Chaque dépêche se composait de 48 pages ; la première est du 1 er sept. 1693. Elles eurent une assez grande vogue, parce qu'on y trouvait une bonne critique et des pièces intéressantes. Le nom de l'auteur y contribua aussi, car on le savait en relations particulières avec Bayle, et l'on espérait que l'ancien auteur des Nouvelles de la République des Lettres aurait une certaine influence dans les Dépêches. Cela engagea même les libraires de Lyon à les réimprimer à mesure qu'elles paraissaient à Genève, pour les répandre en France. Mais l'auteur, peu content de

cette contrefaçon, qui lui enlevait ses abonnés, discontinua son journal après la cinquième Dépêche. Le volume qui contient les cinq qui ont été publiées est très-recherché et très-rare. L'Arsenal possède les quatre dernières dans un petit volume factice qui m'a été très-obligeamment révélé par M. Edouard Thierry.

Nouveau Journal des Savants, dressé à Rotterdam par le sieur C. 1694, in-8°. — Sous cette initiale se cachait Etienne Chauvin, réfugié français d'un grand savoir, également lié avec Bayle, qu'il suppléa dans sa chaire de philosophie pendant une longue maladie. Il commença ce journal en 1 694 à Rotterdam, où il en publia un volume, et le continua à Berlin, où il avait été appelé, pendant les années 1 696, 1 697 et 1698. On lit dans l'avertissement que c l'unique but des journaux doit être d'informer de bonne heure le public de ce qui se passe dans le monde savant, et de lui donner des extraits fidèles des livres nouveaux, afin que Ton en puisse juger sainement sur leur rapport. Une simple analyse, tout instructive qu'elle est, ne saurait guère plaire, non plus qu'un squelette n'est guère agréable à voir, quoiqu'il nous fasse bientôt connaître tous les ossements d'un animal, en nous les présentant dans leur véritable

situation. » D'où la conclusion qu'il faut dans les journaux de longs extraits, accompagnés de réflexions tirées directement du sujet. C'est ce que fit Chauvin, et non sans quelque succès, bien que son journal soit inférieur à celui de Basnage, auquel on Ta comparé. Il en paraissait tous les deux mois un numéro, avec une table particulière ; six numéros formaient un volume, qui se terminait par une table générale. En tout 4 volumes in-8°.

Vers la même époque, au mois de septembre 1693, un autre réfugié français. Gabriel d'Artis, commença à Amsterdam la publication d'un Journal sur toutes sortes de sujets, qu'il transporta ensuite, dans l'espoir d'un meilleur succès, à Hambourg, où il le continua jusqu'en 1696. Dans l'épître dédicatoire « aux très-illustres et très -magnifiques seigneurs les seigneurs du sénat et régence de la ville et république de Hambourg » , l'auteur s'explique ainsi : « J'étais tout porté à Amsterdam, mais mon inclination donnait la préférence à Hambourg, pour plusieurs raisons que j'estime des plus importantes; c'est ce qui m'a fait résoudre à commencer mon journal sous le titre de Journal d'Amsterdam, et à prendre en même temps les mesures nécessaires pour le pouvoir continuer sous le titre de Journal de Hambourg. »

On lit à la fin du numéro du 27 avril 1 696 : « Ce

sera ici la dernière feuille du 4 e tome de ce journal. Quelques occupations particulières m'obligent à en interrompre le cours pour un peu de temps ; mais . c'est pour le reprendre le plus, tôt qu'il me sera possible, et pour me mettre plus en état de remplir le plan que j'en donnai avant de commencer. » Nous ne sachions pas que ces promesses aient eu quelque suite. La numismatique occupe dans cette feuille une assez large place, et Ton y trouve la représentation de médailles rares et curieuses. — 5 vol.in-8°.

Bayle, dans ses lettres, parle de ce journaliste, mais il en fait peu de cas.

En 1695, Alleman, auteur de la Guerre civile des Français sur la Langue française, annonça l'intention de réunir chaque année dans un volume tout ce que les autres journaux offriraient de plus curieux et de plus certain, v Tous les ouvrages périodiques, disait-il, qu'on imprime en France et dans les pays étrangers, forment plus de 50 volumes par an, et reviennent à Paris, toutes les années, à 20 pistoles au moins. Ils sont pour la plupart trop diffus, remplis de mille choses inutiles, douteuses, déguisées et bien souvent fausses... » 11 en tirait la conséquence que son journal, suivant le plan qu'il en avait formé, réduit à un in-12 d'un prix modique, épargnerait aux curieux beaucoup de temps et de

peine, et une dépense assez considérable. L'idée était bonne, et Alleman la mit à exécution, d'une manière satisfaisante, en publiant un premier volume sous le titre de : Journal historique de l 'Europe pour Vannée 1 694, contenant ce qui s' est passé de plus considérable dans tous les Etats de l'Europe savante pendant cette année ; le tout mis dans un ordre également beau, succinct et aisé pour trouver d'abord tout ce que Von voudra savoir, avec quantité de remarques curieuses et recherchées, ln-12, de près de 600 pages. Ce journal fut imprimé à Paris, mais sous le nom de Strasbourg, les rédacteurs du Journal des Savants s'étant opposés à ce qu'un privilège fût donné pour un ouvrage dans lequel ils voyaient une sorte de concurrence. Alleman avait un volume tout prêt pour Tannée 1695; mais n'ayant pu le faire imprimer à Paris, il se rebuta et renonça à son projet.

Mémoires pour servir à l'Histoire des Sciences et des Beaux- Arts , recueillis par l'ordre de S. A. S. Monseigneur le Prince souverain de bombes. 1701 et s.

Ce journal célèbre, dont le titre a subi plusieurs changements, est plus connu sous le nom de Journal de Trévoux, qu'il reçut de la petite ville où il prit naissance. Louis-Auguste de Bourbon, prince sou-

LITTÉRAIRE 26t

verainde Dombes, ayant transféré son parlement à Trévoux, ën 1696, y établit une imprimerie considérable. Peu de temps après, les PP. Michel Le Tellier et Philippe Lalleman, jésuites, conseillèrent au prince de faire imprimer dans cette ville un journal littéraire, dont ils lui représentèrent les avantages. Ce projet fut goûté et accepté, et la direction et composition du nouveau journal fut confiée aux jésuites, qui en commencèrent la publication avec Tannée 1701 .

Dans leur épître dédicatoire les auteurs disent au prince que l'imprimerie qu'il venait d'établir à Trévoux ne pouvait d'abord être mieux employée qu'à donner au public un état fidèle de tout ce qui paraît de curieux chaque jour dans le monde, en quelque genre de science que ce soit ; mais ailleurs ils expriment plus clairement le principal objet de leurs Mémoires. « Le grand cours des journaux hérétiques, lit-on dans le numéro de janvier 1712, fit naître à M. le duc du Maine l'idée d'un journal où l'on eût principalement en vue la défense de la religion, et il choisit les jésuites de Paris pour l'exécution de ce dessein. » Ils avaient déjà, d'ailleurs, laissé percer leur pensée dans leur premier avertissement, où ils annoncent qu'ils ne prendront point de parti dans leur journal, « excepté quand il s'agira de la religion, des bonnes mœurs ou de l'Etat, en quoi il n'est jamais permis d'être neutre. » Et dans

un autre avertissement (janvier 1708) : « Dans ce dessein où nous sommes d'attaquer sans ménagements les ennemis déclarés de la religion, et de démasquer ses ennemis cachés, nous devons nous attendre à tous les effets de leur ressentiment. Mais rien ne nous détournera de notre dessein. Appliqués à remplir les intentions de S. A. S., nous négligerons les plaintes injustes de ceux que nous n'aurons pas assez loués, et les mouvements de ceux qui voudront empêcher qu'on ne nous loue... Cependant la diversité de religion ne nous empêchera pas de rendre justice à l'esprit, à la doctrine et aux travaux des savants étrangers : nous haïssons l'erreur, il est vrai, mais non pas d'une haine aveugle, qui refuse de voir dans l'hérétique ce qu'il a d'estimable. *

Les journalistes de Trévoux se sont montrés constamment fidèles à cette pensée dominante de leur œuvre ; aussi s'attirèrent-ils dès l'origine les critiques les plus vives; on alla même, en Hollande, jusqu'à réimprimer leurs Mémoires dans le but « d'offrir aux auteurs qui croiraient avoir été maltraités un champ ouvert pour se défendre (1). »

Parmi les adversaires les plus ardents des journalistes de Trévoux, il faut citer Voltaire, qui, d'ailleurs, comme nous le montrerons bientôt, dé-

(i) Cette réimpression, en 9 vol. in-8, qui contient, en effet, de nombreuses réponses aux critiques du Journal de Trévoux, s'arrête au numéro de juin <705.

testait cordialement toute la race des critiques. On connaît cette tirade de la Pucelle (3 e chant) :

0 toi, Sottise ! 6 grosse déité,

De qui tes flancs à tout âye ont porté

Plus de mortels que Cybèle féconde

N'avait jadis donné de dieux au monde,

Qu'avec plaisir ton grand œil hébété

Voit tes enfants dont ma patrie abonde,

Sots traducteurs, et sots compilateurs,

Et sots auteurs, et non moins sots lecteurs !

Je t'interroge, ô suprême puissance !

Daigne m'apprendre, en cette foule immense,

De tes enfants qui sont les plus chéris,

Les plus féconds en lourds et plats écrits,

Les plus constants à broncher comme à braire

A chaque pas dans la même carrière '

Ah ! je connais que tes soins les plus doux

Sont pour l'auteur du Journal de Trévoux (*).

Citons encore ce trait que leur décoche J.-B Rousseau (Epigr., m, 29) :

Petits auteurs d'un fort mauvais journal,

Qui d'Apollon vous croyez les apôtres,

Pour Dieu ! tâchez d'écrire un peu moins mal,

Ou taisez-vous sur les écrits des autres.

Vous vous tuez à chercher dans les nôtres

De quoi blâmer, et l'y trouvez très-bien :

Nous, au rebours, nous cherchons dans les vôtres

De quoi louer, et nous n'y trouvons rien.

(I) L'auteur sur lequel tirait Voltaire dans ce passage était le P. Berlhier, qu'il poursuivit plus particulièrement de ses sarcasmes. Voy. Relation de la maladie, de la confession, de la mort et de l'apparition du jésuite Berthier, etc. (Edit. Beuchot, t. xl, p. 13). Ce célèbre jésuite rédigea le Journal de Trévoux depuis 17M jusqu'à la destruction de sa société. Cette carrière pénible et délicate lui

Voici, d après la première préface, quel était le plan du Journal de Trévoux. On y annonce qu'il contiendra des extraits de tous les livres de science imprimés en France, en Espagne, en Italie, en Allemagne et dans les royaumes du Nord, en Hollande, en Angleterre..., eu sorte que rien de tout ce qui s'imprime en Europe n'y soit oublié. On promet d'y insérer souvent des pièces manuscrites de critique, de littérature et de sciences, comme aussi toutes les nouvelles des lettres. Et de fait on ne trouve dans aucun journal des nouvelles plus abondantes et plus généralement sûres. Quand ils se trompaient, ce qui arrive aux plus prudents, les rédacteurs de cette feuille célèbre n'hésitaient pas à réparer leur erreur, dès qu'elle leur était sigalée, et non-seulement les erreurs de fait, mais même les erreurs d'appréciation. Du reste ils invitaient tous les travailleurs à concourir à leur œuvre : une boîte était placée à la porte de l'imprimerie pour recevoir les articles qu'on voudrait bien leur faire parvenir. Mais ils avaient soin de prévenir qu'ils n'entendaient nullement se rendre garants du contenu des pièces, lettres ou dissertations qui leur seraient adressées, ni en prendre la défense contre ceux qui voudraient les réfuter, non plus que des livres dont ils donnaient des extraits.

suscita, surtout avec les encyclopédistes, des démêlés qui ne servirent qu'à donner un plus grand lustre à son mérite, par la modération qu'il mit dans ses défenses, et à accroître le succès de son journal.

Ils avaient d'abord invité les auteurs à faire eux-mêmes les extraits de leurs ouvrages. « Personne, ordinairement parlant, disaient-ils en 1 701 , n'est capable de faire mieux l'extrait d'un livre que celui qui l'a composé ; et d'ailleurs , un auteur pourrait craindre quelquefois qu'un autre faisant l'extrait de son livre, ne le fît pas parler et penser aussi bien qu'il croirait l'avoir fait. » Au bout de quelques années ils avaient changé d'avis; ils déclarent dans l' avertissement de 1712 «que nulle considération ne leur fera insérer dans leurs Mémoires des extraits faits par l'auteur même. C'est une fidélité, disent-ils, que nous devons au public notre juge : un rapporteur manque à son devoir quand il se fie aux parties de l'extrait d'une cause. » Cette opposition de sentiments dans un même ouvrage, ou, si l'on veut, un ouvrage dirigé par le même esprit, prouve qu'il y avait dès lors du pour et du contre sur cette question, qui n'est pas encore vidée, ou plutôt, — car si cela pouvait faire question à cette époque, où le point de vue de la critique était tout autre que de notre temps, il semblerait que cela n'est plus possible aujourd'hui, — sur un usage qui n'est pas encore complètement aboli.

Quoi qu'il en soit, on voit que la vanité des au-^ teurs n'était, dans les derniers siècles, ni moins inventive ni moins ambitieuse qu'elle l'est aujourd'hui. Nous lisons dans les Mémoires secrets :

M. Meunier de Querlon, dans sa huitième feuille, du 49 février, à l'article des livres nouveaux, fait une nouvelle sortie contre M. l'abbé de La Porte sur les plaintes de ce dernier de n'avoir pas assez loué le Porte-feuille d'un Homme de Goût, compilation de cette espèce du facteur littéraire : il donne à entendre que l'éloge du Mercure, que cet éditeur met en opposition avec celui du feuilliste provincial, est sans doute plus fade, puisqu'il est vraisemblablement de la façon de cet abbé. M. Meunier révèle, à cette occasion, une charlatanerie trop commune, par laquelle un auteur est le panégyriste de son propre ouvrage. Il était réservé, en effet, à notre siècle, de montrer cette impudence dont ne s'était pas encore avisé l 'amour-propre de nos auteurs, quelque grand, quelque chatouilleux qu'il ait toujours été.

L'abus que la paresse des journalistes a introduit de faire faire par les auteurs eux-mêmes les annonces de toutes les analyses de leurs ouvrages est poussé au point que ces messieurs se prodiguent sans pudeur les éloges les plus outrés. Voici comment M. d'Arnaud annonce, dans Y Avant-Coureur, la deuxième édition prétendue de son drame du Comte de Cominges :

« Nous nous empressons d'annoncer la seconde édition de ce drame, que le public a déjà vu avec tant de plaisir ; les corrections que l'auteur vient d'y faire lui assurent de nouveaux applaudissements. Le véritable génie, toujours modeste, se contente difficilement et cherche sans cesse le mieux... Ce drame d'ailleurs est une de ces productions qui se font lire et goûter, et qu'on aime mieux voir tout entière que par morceaux... M. d'Arnaud est fait pour avoir les plus grands applaudissements dans la carrière difficile du théâtre... On ne saurait trop l'exhorter à travailler dans ce genre ; nous ne faisons que rendre les sentiments du public : il se manquerait à lui-même s'il négligeait la gloire qui l'attend sur la scène. . . En dépit des satyriques, le vrai mérite est en lui accueilli. L'homme modeste ne doit jamais se décourager, malgré les cris de l'envie : ne faut-il pas que les réputations mûrissent (4 ) ? »

H) Mémoires secrets .mai 1765, février I7W.

Mais revenons au Journal de Trévoux.

On lit dans l'avertissement de 1 71 6 que des personnes amies des lettres ont demandé qu'on proposât dans les journaux des questions propres à exercer les savants, et différents desseins de livres. Les rédacteurs promettent en conséquence de proposer chaque mois deux questions, une sur l'Ecriture Sainte, l'autre sur les sciences ou la littérature, et d'indiquer chaque mois trois ou quatre desseins d'ouvrages dans tout genre de littérature, pour exciter au travail des esprits excellents qui languissent dans l'oisiveté : car trouver un beau dessein est souvent ce qui coûte le plus quand on veut devenir auteur. Ils proposèrent en effet quelques questions et desseins dans les numéros de janvier, d'avril et de mai , et ce beau projet paraît en être resté là.

Ils avaient promis, au commencement, de rapporter les différends qui pourraient s'élever entre les savants , mais en se bornant à exposer les raisons de part et d'autre, sans jamais eux-mêmes prendre parti. C'était promettre plus qu'on ne pouvait tenir. Aussi annoncèrent-ils dès 1 71 2 la fin de ce système d'abstention, ou plutôt ils cherchèrent à se justifier de s'en être trop souvent écartés. « Nous ne pouvons nous dispenser, disent-ils, de mêler de la critique dans nos extraits : agir autrement, ce serait manquer à nos devoirs les plus essentiels;

ce serait trahir les lecteurs qui nous prennent pour guides dans la connaissance des livres, que de les laisser séduire par des titres imposants, que de leur cacher les écueils où ils donneront infailliblement . Réduits indispensablement à insinuer les défauts des livres dont nous parlons, nous mettrons notre application à tempérer une critique nécessaire par tout ce qui la peut rendre moins sensible aux auteurs. Nous joignons si souvent les louanges aux reproches que nos éloges les plus sincères en sont - devenus suspects. » Si la critique du Journal de Trévoux eût toujours été aussi modérée qu'on le dit ici, il n'aurait pas soulevé tant de colères, on ne l'eût pas si souvent accusé de partialité. Et il faut que cette accusation fût bien fondée, puisque les rédacteurs eux-mêmes semblent avouer, dans leur avertissement de 1734, le tort qu'ils ont eu d'écouter trop souvent le préjugé ou la passion. « L'esprit de partialité, y disent-ils, est un écueil dangereux où bien des journaux ont échoué. » Et ils n'ont garde de s'excepter; on remarque même que depuis cette époque le journal est écrit avec plus de politesse et de modération , et en même temps avec plus de soin et plus de goût

Cependant le prince de Dombes, fatigué, dit-on, des plaintes continuelles qu'on lui adressait contre ce journal, refusa, après trente ans, de lui accorder un nouveau privilège , de sorte que ses rédacteurs

furent obligés de le transférer à Paris, où ils le continuèrent jusqu'en 1762, c'est-à-dire jusqu'à l'expulsion des jésuites. En 1734 il avait changé de forme; un nouveau privilège du roi avait été expédié au nom du P. Rouillé, qui en eut la direction, et il avait été assujetti à l'approbation d'un censeur, dont chaque numéro devait porter le visa.

Ce recueil célèbre faillit être englouti dans le naufrage de ses fondateurs, et vécut pendant quelque temps on ne sait trop comment. On lit à ce sujet dans les Mémoires de Bachaumont, à la date du 16 mai 1762 : « Trévoux, malgré les protestations du sieur Berthier, a encore paru ce mois-ci : sa tendresse paternelle n'a pu se porter à égorger ainsi un enfant chéri; il continue pourtant à se refuser aux offres très-obligeantes du chancelier. Ce magistrat suprême veut lui en conserver le privilège pour lui, ses hoirs mâles ou femelles, ses héritiers ou ayantcause, etc. On a tâté l'abbé de La Porte : les libraires lui ont proposé de remplacer ce journaliste. Le modeste abbé a refusé, sentant combien il était inférieur pour ce rôle. On prétend que le général veut mettre en Italie le P. Berthier à la tête d'un journal. »

Et à la date du 21 juillet 1762 : « On s'aperçoit facilement que ce ne sont plus les mêmes coopérateurs qui travaillent au Journal de Trévoux : il n'est plus ni aussi bien écrit, ni aussi savamment discuté. On conçoit en général qu'il est impossible

à des particuliers d'exécuter cet ouvrage périodique dans la même perfection que le faisaient les jésuites, et le P. Berthier en dernier lieu. Une bibliothèque immense, où vérifier à chaque instant les citations, des élèves sans nombre et pleins de talent qui trar vaillaient en sous-œuvre : comment rencontrer les mêmes secours? A l'ultramontanisme près, qui perçait toujours par quelque part, on regrettera longtemps ce journal, qui dégénère et dégénérera de plus en plus. »

La direction en fut enfin donnée, en 1763, à un M. Jolivet, médecin. A sa mort, arrivée environ deux ans après , M. de Sartines et le chancelier voulurent supprimer cette feuille, qui ne faisait plus que végéter, et n'avait plus, en quelque sorte, de raison d'être; ils étaient bien aises, en outre, de relever le Journal des Savants, déjà très-mécontent de l'introduction de la Gazette littéraire (V. plus loin), et de quelques autres contrebandiers qui empiétaient tous les jours sur son domaine. Mais ils cédèrent aux sollicitations des Génovéfains, qui en demandèrent la continuation, et en confièrent la rédaction au P. Mercier, si connu depuis sous le nom d'abbé de Saint-Léger. Cet abbé était un littérateur de beaucoup d'érudition, et il avait un « gériîe caustique, propre à répandre le sel nécessaire à un pareil ouvrage » . Il parvint à redonner quelque vie au vieux journal, et le continua jusqu'en 1776,

époque à laquelle il passa à l'abbé Aubert. Celui-ci, deux ans après, dans l'espoir de le régénérer, le transforma en une feuille aux allures plus jeunes, qui, « sans changer essentiellement de forme, devait contenir une infinité d'objets que comportait le titre, mais que les différentes mains par lesquelles il avait passé successivement en avaient écartés, par des raisons absolument étrangères au nouveau rédacteur. »

Nous trouvons dans les chroniqueurs du temps, sur ces dernières transformations du Journal de Trévoux, quelques particularités que nous transcrivons.

On lit dans la Correspondance secrète ^ à la date du 18 octobre 1777 : « Un officier de cavalerie, soutenu par le ministre de la guerre, vient de faire l'acquisition du Journal des Sciences et Beaux-Arts, si obscurément rédigé par M. de Castilhon. Il se propose de le faire faire avec plus d'éclat par une société de savants et de gens de lettres choisis qu'il s'est associés, et il destine le produit de ce journal à augmenter l'établissement d'une maison d'éducation

qu'il vient de fonder à ses dépens, sous la protection du roi, pour élever des enfants de soldats et de pauvres orphelins, etc., et leur donner toutes les connaissances nécessaires à l'état qu'ils voudront embrasser, en quelque genre que ce soit. Cet officier bienfaisant se nomme M. le chevalier du Paulet. »

Et à la date du 8 novembre suivant : « On vient de publier le nouveau plan du Journal des Sciences et des Beaux-Arts. Un militaire en a acquis le privilège et s'est associé plusieurs gens de lettres qui se proposent de tirer de l'obscurité cet ouvrage périodique jadis célèbre. Tout le monde sait qu'il a remplacé le Journal de Trévoux, qui était entre les mains des jésuites. Les calembours de M. Castilhon n'avaient pas eu le même succès que le sérieux des bons Pères, et le nombre des souscripteurs était tombé à deux cents. Les nouveaux auteurs, tous connus avantageusement dans différents genres, sont bien propres à rendre à ce journal l'éclat nécessaire pour être distingué au milieu d'un grand nombre de productions rivales. Je ne dis pas assez, car, en vérité, un journal pourrait être médiocre et l'emporter encore sur ceux dont nous sommes inondés. Au reste, on assure que le nombre en sera diminué au renouvellement de l'année. On ne supprimera pourtant pas le Journal de Littérature, parce qu'il doit achever la réputation de M. de La Harpe ; on ne supprimera pas le Mercure, parce qu'il alimente la curiosité des laquais ; on ne supprimera pas le Journal ecclésiastique, parce qu'il trouve une foule de lecteurs qu'on ne supprime pas ; on ne supprimera pas V Année littéraire, parce qu'elle se supprime d'elle-même, etc., etc., etc. Mais on supprimera le Journal français, parce qu'à vingt sous

de salaire à prendre sur chaque souscription, un auteur ne trouve pas de l'eau à boire; on supprimera le Journal des Théâtres, parce que les comédiens ne se soucient pas qu'on les juge; on supprimera le Journal des Dames , parce qu'il renferme une quantité de jolies choses, et que les autres ouvrages périodiques, qui sont fortement protégés, ne savent où trouver un couplet passable. »

Les efforts de Paulet ne furent pas heureux, paraît-il, puisqu'en 1779 il dut se résoudre à changer le titre de son journal et à lui donner un autre rédacteur en chef. C'est encore, en effet, ce même chevalier qui était propriétaire du Journal de Littérature, des Sciences et des Arts, si l'on en croit ce passage des Mémoires secrets :

« On sait que le Journal de Trévoux, depuis la destruction des jésuites, a passé dans différentes mains et n'a fait que se détériorer. Il semble qu'il était réservé à un ex-jésuite de le réparer et de lui rendre son lustre : ce que vient de faire M. l'abbé Grosier, qui, brouillé avec Fréron, a pris la direction de ce journal, sous le titre de Journal de Littérature, des Sciences et des Arts. Pour lui donner plus de véhicule par plus de fraîcheur, il a imaginé de le distribuer par cahiers, comme le Mercure, de dix jours en dix jours. Il a aussi tenté d'y insérer des nouvelles politiques, en s'écrivant ou se faisant écrire

des lettres ; mais le sieur Panckoucke n'a pas été dupe de cette ruse : il s'est plaint au garde des sceaux, et le premier journal a été condamné à lui payer un tribut considérable s'il voulait parler politique. C'est un chevalier Paulet qui est à la tête de l'entrepise, et donne cent louis à l'abbé Grosier, et le surplus du bénéfice doit tourner au profit d'un établissement nouveau du curé de Saint-Sulpice. » (Mai 17T9.)

La collection du Journal de Trévoux se compose de 878 parties, en 265 vol., petit in-12 (1).

On y joint ordinairement les recueils suivants, qui sont considérés comme y faisant suite :

Journal des Sciences et des Beaux-Arts, par l'abbé Aubert, 1768-75, à raison de 4 vol. pet. in-12 par année, non compris les suppléments.

Journal des Sciences et des Beaux- Arts, par les frères Castilhon, 1776-78, 18 vol. gr. in-12.

Journal de Littérature, des Sciences et des Arts, par l'abbé Grosier, 1779-82.

Les principaux rédacteurs du Journal de Trévoux furent les PP. Catrou, Rouillé, Tournemine, Merlin, Buffier, Marquet, Tellier, Germon, Castel, Ducerceau, Brumoy, Charlevoix, Berthier, etc., etc.

(i) Le Dictionnaire de la Conversation (supplément) dit que le Journal de Trévoux parut de <70l à 1704, et forme une collection de seize volumes II l Nous sommes vraiment honteux de relever de pareilles bévues, et plus honteux encore de dire qu'à peu près toutes nos encyclopédies fourmillent d'erreurs de celte force.

Il serait superflu aujourd'hui de faire l'éloge du Journal de Trévoux.

a Les auteurs de ce journal, dit l'abbé Desfontaines, sont constants à louer tous les ouvrages de ceux qu'ils affectionnent ; et pour éviter une froide monotonie, ils exercent quelquefois la critique sur des écrivains à qui rien ne les oblige de faire grâce. Je ne déciderai point si en donnant des preuves de la bonté de leur cœur, ils en donnent également de celle de leur esprit , et si les éloges et le blâme sont toujours équitablement appliqués. Leurs analyses plairaient sans exception aux esprits désintéressés, s'ils s'éloignaient tant soit peu du plan qu'ils ont suivi jusqu'ici. Du reste, il y a dans ces Mémoires de solides réflexions, des observations curieuses et de savantes dissertations. *

« Quelque mépris qu'aient affecté pour ce journal, dit de Querlon, des écrivains intéressés à décrier un ouvrage qui décélait leurs erreurs, leurs ignorances, leurs sophismes, leurs plagiats, leurs bévues, qui sans cesse contreminait les ennemis de la religion et les corrupteurs des bonnes lettres, c'était le meilleur journal de France, le plus instructif, le mieux fait, le mieux écrit et le plus utile ; il se distinguait des autres par l'érudition, les recherches, la bonne critique, et même par les agréments répandus sur certaines matières.

On a publié en 1771 Y Esprit des Journalistes de

Trévoux, ou Morceaux précieux de Littérature répandus dam les Mémoires... depuis leur origine jusqu'en 1762, contenant ce qu'il y a de plus neuf et de plus curieux, soit par les ouvrages dont les littérateurs ont rendu compte, soit par les réflexions judicieuses qui servent de préliminaires à leurs analyses (par Allets, 4 vol. in-12). « C'est, dit encore Querlon, une réunion d'excellents traits de littérature et de critique, de jugements propres à former l'esprit et le goût, de bons préceptes pour tous les genres d'écrire, de saines maximes de morale, etc., répandus dans 800 volumes que peu de personnes sont en état de fouiller. »

Nous en extrairons un morceau qui intéresse plus particulièrement notre sujet :

Sun les Journaux.

I) y a des règles sages et même sûres pour faire un choix judicieux dans le compte que l'on rend d'un livre; mais ces règles, que personne ne conteste, sont toujours, dans l'application, susceptibles de tempéraments délicats. Le style doit se mesurer à la qualité du sujet, et il serait contre la raison de transporter partout les mêmes tons, pour ainsi dire, et les mêmes réflexions; les talents, avec cela, sont partagés inégalement : l'agrément domine dans l'un, dans l'autre la solidité. Le grand art pour un journaliste, comme pour quiconque fait le métier d'écrire, est de connaître son génie et de s'y conformer. Le naturel même, dans le médiocre, plaira plus que ce qui sera guindé et contraint dans un genre plus relevé.

Il ne suffit pas, pour un bon extrait, de bien prendre le sens d'un livre et d'en présenter la substance , il faut y joindre une

espèce de raisonnement. C'est sans doute le principal de ces sortes d'ouvrages et la partie qui en est la plus estimable ; mais ce n'est pas tout : il faut encore l'agrément et la vivacité. Plus on a d'exactitude d'un certain côté, plus il faut, de l'autre, une honnête liberté pour tempérer l'austérité qui l'accompagne. Aussi voyons-nous que les auteurs qui ont le mieux réussi dans ce genre, de l'aveu de tout le monde, se sont constamment permis cet ingénieux stratagème. Bayle, dans ses Nouvelles de la République des Lettres, occupé de son sujet, ne l'est pas moins de ce qui peut l'embellir : son imagination féconde lui présente les traits qui conviennent à sa matière, et il les enchâsse avec cette facilité que tout le monde admire. Basnage, dans un goût différent, suit à peu près la même route. Tous les deux, de ce côté-là, mériteraient tous nos éloges, si la liberté dont nous parlons ne dégénérait chez eux le plus souvent en licence, et s'ils ne substituaient, de temps en temps, au badinage ingénieux que nous voulons, les sarcasmes les plus indécents et les invectives les plus passionnées.

On demandera peut-être si les journalistes doivent louer. Nous répondons que les bons ouvrages s'annoncent toujours d'euxmêmes. La meilleure façon d'assurer leur vogue serait d'insister sur ce qu'ils ont de bon, de neuf, de brillant. Pourquoi faut-il que mille considérations politiques, que d'incommodes bienséances, vous arrachent des louanges quelquefois peu méritées , et qui, lors même qu'elles sont justes, ne peuvent qu'indisposer le public dont vous voulez séduire le suffrage.

D'un autre côté, doivent-ils blâmer, critiquer? Mais qui pourrait s'empêcher de le faire dans les cas, par exemple, où l'on voit les bonnes mœurs attaquées, ou la religion elle-même livrée aux attaques d'un profane écrivain ? L'impartialité bien entendue ne porta jamais à dissimuler ces attentats ; car il vous est permis alors d'élever la voix, de contredire, d'attaquer avec la force que suggère l'amour du bien et de la vérité. Hors de là, dans les diapitres indifférents, raisonnez en critique, sans passion, sans aigreur : plus votre jugement paraît opposé à l'auteur, plus vous devez mettre de politesse et de douceur dans la forme dont vous

l'exprimez. L'humanité el la vérité gagnent également aux procédés obligeants.

Enfin il est faux que les journaux, s'ils ne sont pas en trop grand nombre, fassent un tort aux bonnes études. Outre que, par ce moyen, nous connaissons tous les livres rares et singuliers qui s'impriment en Europe, il y a un raisonnement bien simple à faire : ou les journaux sont bons, et de quelle ressource pour l'instruction ne sont-ils pas à ceux que le défaut de temps ou de génie écarte des études sérieuses ! ou ils sont mauvais , et leur décri assez connu les rends nuls, et oblige de recourir à des sources plus abondantes, et moins suspectes. Avant cet établissement, les bons ouvrages n'étaient connus et lus que des véritables savants. Aujourd'hui les gens habiles ou curieux de le devenir ne les étudient pas moins; les autres, en très-grand nombre, ont la facilité d'apprendre les particularités les plus importantes de la littérature, et de s'en procurer une connaissance qui, quoique superficielle, est bien supérieure à l'ignorance où l'on était auparavant comme obligé de vivre.

Les promesses d'un littérateur qui entreprend un journal sont ordinairement impartialité, équité, réserve dans les jugements, attention à ne critiquer qu'à propos, à louer plus volontiers, quoique sobrement, fidélité dans les extraits, recherche des nouveautés les plus intéressantes : tels sont les engagements qu'il contracte avec le public dans le premier moment de cette opération littéraire. En effet, qui se fit jamais journaliste pour ériger une boutique de scandale, comme dit Rousseau ! Lisez toutes les préfaces des journaux : leurs auteurs furent les plus honnêtes gens et les plus aimables littérateurs du monde. Comment arrive-t-il qu'on se plaint d'eux avant môme la fin de leur premier semestre. Beaucoup de causes, indépendamment des révolutions imprévues et des frottements de la matière, comme on dit en mécanique, contribuent à ces catastrophes. On ne raisonne point sur les pensées des autres sans révolter leur amour-propre si l'on ne les approuve pas en tout, sans paraître un fade adulateur si l'on paraît d'accord avec eux, enfin sans ennuyer le public si l'on se contente de la fonction de rapporteur. On ne lit guère les jour-

naux pour s'instruire ; on a en vue de s'amuser, de s'égayer : les petites choses, et surtout celles qui sont maligues, piquent et intéressent par préférence. Cette inclination est née il y a près de six mille ans, et durera jusqu'à la fin du monde : on doit compter sur cela en posant la base d'un journal. Cependant la construction de cet édifice suppose autant le moral que le littéraire. Le moral est la probité, la sagesse, le désintéressement, le zèle du bien public; le littéraire est un savoir fort étendu, une logique supérieure, un style éloigné de l'enflure et de la bassesse, plus approchant de la dissertation que du genre oratoire, plus proportionné aux manières de la conversation qu'au ton de l'enseignement.

Essais de Littérature pour la Connaissance des Livres. — Sous ce titre l'abbé Tricaud entreprit, en 1 702, une espèce de manuel bibliographique. « Son dessein était, dit-il , de ne traiter précisément que de certains livres recommandables par leur antiquité, par leur rareté ou par leur singularité; de discerner les meilleures éditions qui en ont été faites, d'indiquer les endroits qui en ont fait supprimer quelques-uns, et ceux qu'on a retranchés ou ajoutés à d'autres, et de rendre surtout au public la connaissance de certains livres curieux et secrets que le temps a fait périr, ou a rendus si rares qu'ils sont entièrement inconnus à la plupart des gens de lettres qui ont le plits d'érudition. » C'était là une idée heureuse; assurément, un livre fait selon ce

plan manquait alors à la république des lettres. Malheureusement Tricaud n'était pas à la hauteur de la tâche qu'il s'imposait. Voici comment le Journal des Savants s'exprime sur le premier de ses Essais : « Celui qui s'est donné la peine de faire cette petite compilation promet d'en donner une tous les mois ; il n'aura pas grande peine : il ne lit point les livres dont il parle; il tire ce qu'il en dit des auteurs modernes, qu'il copie, en y ajoutant beaucoup de fautes de sa façon. .. Il pourra fort aisément exécuter le dessein qu'il s'est proposé en mettant en pièces le Dictionnaire de Moréri et celui de Bayle, et en jetant les yeux de temps en temps sur quelques bibliographes. »

Des critiques du journal de l'abbé Tricaud ont été publiées par Pelhestre et l'abbé Faydit, sous les titres de Remarques critiques, et de Supplément aux Essais de Littérature.

On sait avec quel succès Debure le jeune réalisa, cinquante ans plus tard, le projet que l'abbé Tricaud n'avait fait pour ainsi dire qu'indiquer.

En 1705, Tricaud entreprit, de concert avec le P. Hugo, depuis évêque de Ptolémaïde, un nouveau Journal littéraire, qui était dans le goût des Essais de Littérature, mais avec plus de mordant, et qui fut supprimé après le septième numéro.

LITTÉRAIRE m

Pièces fugitives d'Histoire et de Littérature, anciennes et modernes, avec les nouvelles historiques de France et des pays étrangers sur les ouvrages du temps, et les nouvelles découvertes dans les arts et les sciences, pour servir à l'histoire anecdote des gens de lettres, 4 vol. in-12 ; 1704. — L'auteur de ce recueil le donne comme une sorte de supplément au Journal des Savants.

Ce nouveau journal, lit-on dans la préface, serait inutile si le plan de M, Sallo avait été exécuté dans toute son étendue, et comme il avait commencé de l'être par M. l'abbé Gallois et M. de La Roque , c'est-à-dire qu'on eût renfermé dans les Journaux des Savants toutes les pièces fugitives qui paraissent à Paris ou ailleurs; qu'on y eût recueilli toutes les nouvelles littéraires; qu'on y eût mis l'éloge de tous les savants que la mort enlève de temps en temps. Mais comme le Journal des Savants néglige présentement ces trois articles, pour ne s'attacher précisément qu'à l'analyse des livres nouveaux, l'auteur a cru obliger les savants en leur apprenant, avec la doctrine d'un livre, l'intrigue et l'anecdote qui y a rapport.

On trouve dans ce recueil des pièces curieuses et des anecdotes singulières ; le choix en est intéressant, et les nouvelles y sont contées d'une manière agréable, bien que le style laisse à désirer. Il est divisé en deux parties : la première destinée aux pièces fugitives, et dans laquelle la poésie ne devait être admise que lorsqu'elle serait excellente; la seconde destinée aux nouvelles littéraires. Il devait paraître six parties par an, de deux en deux mois ;

il n'en parut que quatre, et encore ne trouve-t-on que très -difficilement la quatrième, parce qu'elle fut supprimée dès qu'elle parut. On n'est pas d'accord sur l'auteur de ce journal : le privilège est au nom du sieur Flachat de Saint-Sauveur ; mais il est attribué par le catalogue de Boze à l'abbé Archimbaud, qui essaya sans succès en 1717 un nou\eau recueil dans le même genre, et par Y Histoire des Ouvrages des Savants à un M. Duperier.

Bibliothèque critique, ou Recueil de diverses pièces critiques, dont la plupart ne sont point imprimées ou ne se trouvent que très-difficilement, publiée par M. de Sainjore, qui y a ajouté quelques notes. — 1708-10; 4 vol. in-12. — Ce recueil, dû à la plume du savant hébraïsant Richard Simon, et à celle de Barat, son élève, contient un grand nombre de faits littéraires curieux, mais qui ne sont peutêtre pas suffisamment autorisés par le nom des auteurs. Supprimé par arrêt du conseil, sur les plaintes de plusieurs personnes qui s'y trouvèrent maltraitées, il fut bientôt repris par les auteurs sous le nom de Nouvelle Bibliothèque choisie > où Von fait connaître les bons Livres en divers genres de Littérature et l'usage qu 9 on en doit faire (1714, 2 vol. in-12). Le Journal des Savants attribue cette Nou-

velle Bibliothèque, pour la plus grande partie, à Barat, bibliophile trèséclairé.

En 1712, un réfugié français, Philippe Masson, ministre de l'église française à Dort, commença à Utrecht la publication d'une Histoire critique de la République des Lettres, tant ancienne que moderne (1712-1718, 15 vol. in-12), qu'il alla continuer à Amsterdam après les deux premiers volumes. « Son principal but était, disait-il, de faciliter aux gens de lettres les moyens de communiquer au public leurs pensées. » C'était une de ces tribunes comme on a tant de fois depuis essayé d en élever, et qui à peu près toutes, comme leur aînée, sont demeurées sans écho.

Journal littéraire. La Haye; 1713-36 ; 23 vol. — Le besoin d'un nouveau journal littéraire se faisait, paraît-il, sentir en Hollande. La mort de Basnage et la retraite de Bernard avaient mis fin à deux journaux justement estimés, et la Bibliothèque de Leclerc était renfermée dans des limites si étroites qu'elle semblait plutôt exciter que contenter la curiosité publique. Telles sont les considérations qui déterminèrent les nouveaux journalistes. Cela dit, ils exposent dans leur préface, l'utilité des journaux, et même de leur multiplicité, les principes quicons-

tituent un bon journal, et la grande difficulté, pour ne pas dire l'impossibilité qu'un seul auteur travaille avec succès à un ouvrage dont la bonté dépend de bien des qualités différentes, et souvent opposées; puis ils annoncent leur plan. .Nous les laisserons parler eux-mêmes, et nous recommandons cette page à certains critiques d'aujourd'hui :

Voici, disent-ils après avoir montré l'utilité des journaux, un autre sentiment, à l'égard de ces sortes d'ouvrages, qui pourraitbien ne pas être reçu si généralement : c'est que plus les journaux se multiplient et plus les gens de lettres y peuvent trouver d'utilité. On sait qu'il y a du moins autant de différents tours d'esprit qu'il y a d'airs différents répandus sur le visage des hommes : chacun, selon le caractère de son génie, regarde un livre sous une autre face, et, dans un ouvrage où tout le monde trouvera du mérite, chacun en particulier en sera d'ordinaire frappé d'une façon particulière...

Au reste, un journal demande, dans ceux qui l'entreprennent, beaucoup d'exactitude et de bonne foi ; un esprit partial n'y travaillera jamais d'une manière utile. Rien n'est plus facile que de faire trouver le meilleur livre extravagant par une analyse maligne ; rien de si aisé que de répandre un air de beauté sur un ouvrage pitoyable qu'on a résolu de faire paraître excellent.

Ce n'est pas tout : avec l'exactitude et la bonne foi , il faut, pour réussir, qu'un journaliste ait encore une certaine habileté. Quiconque fera l'extrait d'un livre dont il n'entendra pas la matière à fond court risque de ne pas pénétrer dans les vues de l'auteur, ou, du moins, de ne rien dire qui ne soit superficiel et peu capable de donner une idée fidèle de l'ouvrage sur lequel il travaille. 11 aura beau se prévaloir de la délicatesse de sa plume : les bons esprits ne sont jamais les dupes de l'agrément du style, et rien ne saurait les dédommager de la solidité, qui doit être la base d'un bon journal. 11 est vrai que la beauté des expressions et la finesse du tour font une grande partie de l'habileté d'un

journaliste ; il sera peu lu, à coup sûr, si son style est sec et dénué de tout ornement. Si jamais l'agréable doit être mêlé à Tutile, c'est dans un ouvrage de cette nature, dans lequel il s'agit de répandre de la gaieté sur les matières les plus sèches et les plus abstraites, et d'embellir les sujets qui, de leur nature, sont le moins susceptibles d'embellissement. Mais, encore un coup, ces ornements sans solidité ne sauraient simplement que plaire, et il s'agit ici de plaire, dans la vue d'instruire avec plus de facilité.

On aurait beau joindre une profonde connaissance des belleslettres à la facilité de mettre ses pensées dans un beau jour, on ne saurait réussir à faire un bon journal sans un esprit extrêmement laborieux. Ce n'est pas assez de lire la préface et la table d'un livre. Si l'on n'en veut juger que par là , les journaux sont d'une utilité fort mince, et chacun peut faire un examen de cette sorte dans la boutique des libraires. Un bon journaliste doit s'y prendre tout autrement : il doit lire un ouvrage d'un bout à l'autre; il ne faut pas simplement qu'il le parcoure, il faut qu'il le lise avec attention, et la plume à la main, pour faire les remarques qu'il jugera propres à entrer dans son journal.

Il suit de tout ce qu'on vient de remarquer qu'il est très-difficile, pour ne pas dire impossible, qu'un' seul auteur travaille avec succès à un ouvrage dont la bonté dépend de tant de qualités différentes et souvent opposées...

Les journalistes se font ordinairement un devoir de ne pas décider du mérite d'un livre, et de laisser deviner dans leurs extraits à quel degré de bonté un ouvrage doit être mis. Nous croyons cette prudence excessive et inutile, et nous avons résolu de nous expliquer sans détour sur ce que nous trouverons de bon et de mauvais dans un livre (1). Cependant, le but de décrier un ouvrage ne sera jamais le nôtre; nous nous ferons toujours un plaisir de louer, et nous ne critiquerons qu'avec ménagement...

Est-il un ouvrage qui soit entièrement à l'abri de la critique,

(I) Ils exceptent cependant les matières de théologie et les sujets philoso-r phiques qui influent sur la religion : là-dessus ils ne diront jamais leur sentiment-, ils se contenteront de faire des extraits fidèles, et de mettre les différentes opi- nions dans tout leur jour.

et ne peut-on pas dire sur co sujet « que cet heureux phénix est encore à trouver ? »

Aussi, quelque pointilleux que soient d'ordinaire les auteurs, il est certain que c'est moins la critique qui fait révolter leur amour-propre contre leurs censeurs que la manière de critiquer. Les critiques, même celles des plus célèbres auteurs satyriques de nos jours, sont ou outrageantes ou malignes ; elles ne tendent qu'à tourner un auteur en ridicule, et à lui attirer le mépris du public. En effet, l'art de ces écrivains ne consiste qu'à dire d'une manière fine et nouvelle que l'auteur qu'ils critiquent est un sot. Ds ne raisonnent pas, ils décident; et cette décision, hardie et bien tournée, impose au public...

On ne saurait dire qu'on offense les personnes dont on critique les ouvrages lorsqu'on ne fait que les relever avec modération, et qu'on n'avance rien qu'on ne s'efforce de prouver. Il est vrai que l'affaire est délicate, et qu'un auteur est tellement uni avec son ouvrage qu'on peut aisément s'y méprendre. Quoi qu'il en soit, on peut soutenir que rien n'est plus utile qu'une critique de cette nature, et qu'elle est souvent plus propre à former le goût et le raisonnement qu'une méthode plus suivie...

Le nouveau journal fut entrepris par une société de gens de lettres qui réunissaient entre eux de remarquables talents ; on nommait Sallengre, Themiseul de Saint-Hyacinthe, Van Effen, S'Gravesande, Marchand, Alexandre, et Ton y joignait même Leibnitz, dont le nom était déjà célèbre dans l'Europe savante.

« De tous les journaux composés par les étrangers, dit Desfontaines dans le Nouvelliste du Parnasse (t. i, p. 212), il n'y en a point qui soit mieux écrit que le Journal littéraire, surtout depuis 1719.

On reconnaît que les auteurs lisent les ouvrages avec réflexion, qu'ils ont de la capacité, et que leurs jugements sont exacts et sans partialité. Mais, sous prétexte de donner des analyses, ils sont un peu , trop copistes, défaut qui leur est commun avec la plupart des faiseurs de journaux. Je n'aime pas non plus le grand nombre de réflexions morales : qu'un journaliste entre dans des détails d'histoire littéraire, on le lui pardonne aisément, surtout quand ils sont peu connus ; mais qu'entraîné parla passion de faire le bel esprit, il m'accable de moralités, en vérité rien n'est plus incommode ; outre qu'on interrompt le fil de la narration, on blesse encore Tamour-propre des lecteurs : il semble qu'on ne les croie pas capables de tirer de justes inductions de certains faits historiques. Les personnes désintéressées applaudiront encore moins au zèle des journalistes pour le protestantisme, zèle qui leur fait adopter quelquefois des calomnies atroces : ce n'est pas dans un journal qu'on doit prêcher la controverse. » Ce dernier reproche ne doit point s'adresser aux premiers rédacteurs du journal, qui ne se sont point départis de la modération à laquelle ils s'étaient engagés, non plus qu'à ceux qui y ont travaillé depuis 1733, qui avaient eu soin de dire : « Nous nous attacherons peu aux controverses de religion, à moins qu'elles ne soient intéressantes par des accessoires qui les rattachent à l'histoire

ou à la critique. En ce cas-là, l'intérêt que nous avons que notre journal ait partout une entrée libre répond au public de notre honnêteté et de notre modération. II est humiliant de donner un pareil gage : la douceur et l'équité devraient être naturelles, aux gens de lettres. »

La première société constituée pour la rédaction du Journal littéraire s'était, en effet, dispersée en 1715, et ce n'est qu'à travers de nombreuses vicissitudes, et non sans avoir subi de longues interruptions, que ce recueil parvint jusqu'en 1736.

En 1732, époque où il passa entre les mains de La Barre de Beaumarchais, les anciens éditeurs en publièrent à Leyde, sous le titre de Journal de la République des Lettres, une suite qui n'eut que 3 volûmes.

Au mois de septembre 1 772, Castillon père et fils, Toussaint, Thiébault et autres, commencèrent à Berlin la publication d'un autre Journal littéraire, qui se poursuivit jusqu'à la fin de 1776, et forme 27 vol. in-8°.

Nous trouvons encore un Journal littéraire de Lausanne, par madame la chanoinesse de Polier, 1 794 et suiv. , 1 0 vol. in-8°.

Enfin Clément de Dijon publia sous ce titre, avec la collaboration de Fontanes, Deschamps et Després, une feuille qui vécut du 1 5 messidor an IV au 2 thermidor an V ; 4 vol. in-8°.

Nouvelles littéraires, contenant ce qui se passe de plus considérable dans la République des Lettres. La Haye, chez Henri du Sauzet, 1715-19, 11 vol. in- 8°. — Ces Nouvelles littéraires sont extraites de tous les journaux du temps. L'éditeur, qui en était aussi le compilateur, en donnait toutes les semaines une feuille volante, qui avait cela de commode, ditil, qu'on pouvait l'en voyerd abord par la poste à ceux qui sont impatients de savoir ce que contiennent les journaux. En effet, outre les nouvelles il donnait des extraits des journaux qui leur servaient comme de table raisonnée, et informaient les curieux de ce qu'ils y trouveraient d'intéressant, extraits d'autant plus utiles, comme il le fait remarquer, que plusieurs journaux sont écrits dans des langues qui ne sont pas entendues de tout le monde. Il prévient qu'il ne hasardera pas de porter son jugement sur le mérite des ouvrages, et que, s'il se trouve des jugements dans ses Nouvelles, c'est d'après les gens de lettres avec lesquels il est en correspondance; mais que, s'il ne juge pas du sujet des livres, il se réserve le droit de juger des livres mêmes, parce qu'il est de sa profession de se connaître en papier, en caractères, en marges, en vignettes. Ses Nouvelles roulent donc sur les livres nouveaux, sur les nouvelles découvertes dans les sciences et dans les arts, sur la vie et les ouvrages des savants, sur ce qui se passe de remarquable dans les universités,

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et généralement sur tout ce qui peut intéresser les amis des lettres. Il insérait quelquefois les Mémoires littéraires qu'on lui envoyait, ainsi que des pièces volantes, en vers ou en prose, et même des prospectus d'ouvrages.

Ce journal, qui avait une incontestable raison d'être, fut bien accueilli des contemporains, et il se fait lire encore aujourd'hui avec intérêt par un grand nombre de pièces fugitives qu'on y trouve sur toutes sortes de matières, même sur les disputes qui agitaient alors l'Eglise, et surtout par une multitude d'anecdotes littéraires de cette époque qui ne se rencontrent pas ailleurs.

Bibliothèque anglaise, ou Histoire littéraire de la Grande-Bretagne. Amsterdam, 1717-1728, 17 vol. in-12.

Ce fut encore un réfugié français, Michel de La Roche, homme d'esprit et bon littérateur, qui introduisit en Angleterre les journaux littéraires. Il avait commencé à publier à Londres, à l'usage des Anglais, des Memoirs of Littérature, dans lesquels il faisait entrer les articles les plus curieux et les plus intéressants des journaux de France, de Hollande et d'Allemagne. Ce projet n'eut pas le succès qu'il

en espérait, et il l'abandonna dans la cinquième année (1710-1714, 4 vol. in-fol. et in-4°). 11 pensa qu'il serait plus heureux avec un journal français consacré à la littérature anglaise, et il commença en 1717 la Bibliothèque anglaise. «Son but, disaitil, est d'instruire les étrangers, et surtout ceux qui n'entendent pas l'anglais, des livres qui s'impriment dans la GranderBretagne. C'est un pays où les sciences et les arts fleurissent autant qu'en aucun lieu du monde; ils y sont cultivés dans le sein de la liberté : il est donc important qu'il y ait quelqu'un qui soit capable d'informer de ce qui s'y passe. »

La Bibliothèque anglaise fut bien accueillie, et les journaux du temps s'accordent à en faire l'éloge. L'auteur, y dit-on, sait bien choisir les livres dont il veut parler; il entend bien ses matières; son style est simple, clairet concis. On remarque en lui un esprit d'équité et de modération. Il a l'art de mettre au fait d'un livre en formant l'extrait qu'il en donne de ce qu'il y a de plus instructif, de plus important et de plus curieux. Il joint quelquefois aux choses qu'il rapporte ses réflexions et sa critique, mais de façon que ce qu'il dit de lui n'est point confondu avec ce qu'il rapporte des auteurs. Quelquefois encore, au lieu d'un simple extrait, il prend la peine de traduire des morceaux assez longs, même des pièces entières, lorsqu'elles sont

courtes. Il rend compte non-seulement des livres nouveaux, mais aussi de quelques-uns de vieille date, lorsqu'ils sont curieux et que les autres journalistes n'en ont rien dit.

Des quinze volumes de la Bibliothèque anglaise, ,il n'y a que les cinq premiers qui soient de Michel de La Roche. Quelques reproches d'inexactitude qu'il s'attira, selon les uns, ou, selon les autres, sa partialité pour l'église anglicane, et même pour l'église romaine, contre les réformés, le brouillèrent avec son éditeur, qui refusa de continuer l'impression de son journal, et en même temps engagea sous main Armand de La Chapelle, célèbre ministre de la religion réformée, à le continuer sous le même titre. La Bibliothèque anglaise ne perdit rien au changement, si l'on en croit le3 auteurs de la Bibliothèque britannique, qui font un grand éloge du continuateur, recommandable par son grand savoir, par son jugement droit et solide, et par la beauté de son style, qui est vif et aisé, toujours assaisonné de quelques grains de sel attique.

Ainsi dépossédé, assez peu loyalement, de sa propriété, La Roche alla poursuivre ses projets à La Haye, où il publia de 1 720 à 1 721 , des Mémoires littéraires de la Grande-Bretagne (16 vol.). Il cessa alors d'écrire en français, et reprit la publication de ses Memoirs of Littérature, qu'il lit réimprimer, en 1722, en 8 vol. in-8°, auxquels il donna une

suite de six nouveaux volumes , qui finissent en 1 727 .

En 1733 parut à La lïaye une nouvelle Bibliothèque britannique, ou Histoire des Ouvrages des Savants de la Grande-Bretagne , qui s'annonçait comme la suite de celle de La Roche et La Chapelle. Les auteurs ne se sont pas nommés ; ils se bornent à dire, dans leur avertissement, qu'ils entendent parfaitement l'anglais, qu'ils résident à Londres, et qu'ils sont bien au fait de la littérature anglaise, ce qu'ils présentent au public comme de suffisantes

garanties.

S'il s'élève dans ces îles quelques disputes sur des matières de religion ou de philosophie, nous en rendrons, disent-ils, un compte exact, sans jamais prévenir le public ni pour ni contre. Epithètes honorables d'un côté, insinuations malignes ou satiriques de l'autre, tout cela sera banni de nos extraits, ne voulant pas nous ériger en déclamaleurs ni en juges, mais en rapporteurs fidèles et en historiens désintéressés. Il ne faut donc pas que les lecteurs s'effarouchent si on leur expose quelquefois des opinions nouvelles, ou même opposées aux sentiments reçus : la fonction de journaliste demande qu'on rapporte fidèlement ce qui se passe dans la république des lettres. L'Angleterre, plus qu'aucun autre, pays, est fertile en ouvrages remarquables pour la nouveauté, la singularité ou la hardiesse des sentiments; ce qui vient de la liberté qu'on y a d'examiner tout, et d'en appeler au seul tribunal de la raison... Nous nous abstiendrons de parler de certains ouvrages politiques, à moins qu'ils ne tendent à éclairer quelque loi, quelque point d'histoire ou quelque coutume de la Grande-Bretagne.

Le reste du plan est commun à tous les journaux. Cette nouvelle Bibliothèque britannique dura

d'avril 1 733 à avril 1 747, et se compose de 25 vol. , dont un de tables.

Nous trouvons encore parmi les aïeux de notre Revue britannique, un Journal britannique, par Maty, docteur en philosophie et en médecine (La Haye, 1750-57, 24 vol. in-8°). — Contrairement à une opinion que nous avons eu plusieurs fois l'occasion de rapporter, le nouveau journaliste croit que « pour penser avec liberté il faut penser seul. » 11 entre donc seul dans la carrière. Son recueil est exclusivement consacré à l'Angleterre, non-seulement pour les ouvrages dont il y est traité, mais même pour les nouvelles littéraires. Les nouvelles sont données sous la forme de petites notices, bien faites.

Il ne manque à l'Angleterre, dit l'auteur dans sa préface, qu'un journal qui fasse connaître les découvertes, les ouvrages et les projets qui paraissent dans celte île. Je me propose de remplir ce vide et d'animer ainsi les savants à de nouveaux travaux, les gens de goût à de nouvelles lectures, tous les hommes à l'amour de la vérité et de la vertu .. Libre de chaînes étrangères, je sais le prix de mon indépendance, et je me flatte de nVn pas abuser. Je n'abandonnerai point ma plume à l'esprit de parti, de secte ou de système : pour moi tous les hommes sont frères ; tout homme qui pense est mon ami, et ce principe influera sur mes critiques autant que sur mes éloges. Aucune branche de littérature ne sera négligée dans ce journal, aucune n'obtiendra une injuste préférence. Le physicien, le géomètre, l'antiquaire, le théologien, l'homme de goût, également juges de ce travail, en seront également les objets. Je passerai sans scrupule du sermon à la poésie badine et de la métaphysique au roman...

Clément, dans ses Lettres sur les Ouvrages de Littérature, parle avantageusement de ce journal, qui présente, dit-il, une bonne littérature anglaise, et très-bien raisonnée. 11 est rare, ajoute-t-il, de trouver réuni dans la même personne autant d'érudition, de connaissances variées, d'esprit, de goût et d'impartialité.

Le succès de la Bibliothèque britaîinique ne pouvait manquer d'exciter l'émulation et de provoquer dans les autres pays des entreprises semblables. En 1 720 quelques gens de lettres de Berlin formèrent le projet de rendre compte en français d'un grand nombre d'ouvrages importants et curieux qui s'imprimaient journellement en Allemagne, et qui demeuraient à peu près inconnus à l'étranger, parce qu'il n'en était rendu compte qu'en latin et en allemand. Le promoteur de ce projet fut Jacques Lenfant, ministre protestant, connu par de nombreux ouvrages, et qui, au témoignage de Voltaire, « contribua plus que personne à répandre les grâces et la force de la langue française aux extrémités de l'Allemagne. » Lenfant était en correspondance avec les principaux personnages de son siècle, et avait collaboré aux Nouvelles de la République des Lettres et à la Bibliothèque choisie de Leclerc. 11 forma donc une

société qui prit le nom de Société anonyme , et dont les assemblées se tenaient chez lui. Les principaux membres étaient Beausobre et Mauclerc, qui après la mort de Lenfant, arrivée en 1728, s'associèrent Formey.

La Bibliothèque germanique, ou Histoire littéraire de ï Allemagne, de la Suisse et des pays du Nord, qui ne devait accueillir ni les satires, ni les invectives, ni les écrits aigres et propres à mettre la désunion dans la république des lettres, et ne donner qu'une très-petite place aux controverses de religion, commença en juillet 1720, et se continua jusqu'en 1741 , au 50° volume. Formey, resté alors seul maître du journal, en changea le titre pour celui de Journal littéraire d'Allemagne, de Suisse et du Nord (1). 11 travailla seul à ce nouveau recueil jusqu'en 1746, époque à laquelle s'étant associé avec Pérard , pasteur français à Stettin , il recommença une Nouvelle Bibliothèque germanique, qui eut 26 volumes (1746-59). Il avait déjà, dès le temps de son association avec Beausobre et Mauclerc , publié séparément une feuille périodique intitulée Mercure et Minerve, sur laquelle nous manquons de renseignements. Le grand Frédéric, à peine monté sur le trône, fit engager Formey à publier un journal dont il lui fournirait les matéci) C'est à tort que les auteurs de la Biographie universelle attribuent cetusuite à tentent.

riaux. Ce fut ce qui donna naissance au Journal de Berlin , ou Nouvelles politiques et littéraires, in-fol., dont le premier numéro parut le 9 juillet 1740. Cependant les matériaux promis par le roi n'arrivant pas exactement, Formey prit prétexte de quelques plaintes qu'un article de circonstance avait soulevées de la part du département des affaires étrangères pour abandonner ce journal au commencement de 1741 . Ce laborieux écrivain entreprit encore en 1750 une nouvelle publication sous le nom de Bibliothèque impartiale, dont il donna 18 volumes (Leyde, 1750-58).

L'abbé Desfontaines adresse à la Bibliothèque germanique le reproche, qu'il avait déjà fait au Journal littéraire, de trop aimer la controverse, a Je reconnais d'abord qu'il y a d'excellentes dissertations sur le droit public, des extraits bien raisonnés, une érudition solide; mais c'est moins un journal qu'une compilation : ce qui doit la faire encore plus estimer des Allemands. Tandis qu'on s'attend à lire des détails littéraires, on est tout étonné de se trouver au prêche. Ce sont quelquefois de ridicules déclamations contre la chimérique idolâtrie de la religion romaine, et, pour leur prêter des couleurs séduisantes, on ramasse des anecdotes satiriques dénuées de preuves. 11 est étonnant que les auteurs de ce journal, estimables par leur savoir, veuillent jouer un tel personnage. »

En 1 722 la Suisse eut aussi son journal littéraire français. Dès 1702 le savant médecin J.-J. Scheuchzer, à qui les sciences naturelles doivent un grand nombre d'ouvrages estimés, avait entrepris lac publication des Nova litteraria hel Hica, destinées à faire connaître les savants que la Suisse possédait de son temps et leurs ouvrages, et qui eurent une grande vogue en Allemagne et dans les pays du Nord, où la langue latine était presque aussi commune que la langue naturelle. Des occupations plus importantes le forcèrent à abandonner cette publication en 1715, après 12 volumes. Elle fut reprise en 1722, en français , par une association d'écrivains , qui promirent de donner un numéro tous les mois ; mais les Nouvelles littéraires de la Suisse éprouvèrent de fréquentes interruptions, et après dix ans elles firent place au Mercure suisse, ou Journal helvétique de Neufchâtel.

L'année 1728 vit naître une Bibliothèque italique, ou Histoire littéraire de F Italie, publiée à Genève par Bourguet, de Ruchat, de Bochat et du Lignon , tous quatre demeurant en Suisse et connus par des ouvrages estimés. Leur but, annoncent-ils, est de faire connaître aux étrangers tous les livres qui se publient en Italie et qui méritent quelque attention; et ils ne se borneront pas aux livres nouveaux, ils donneront aussi des extraits de livres publiés aupa-

ravant, et même depuis le xv e siècle, quand il s'en trouvera qui soient peu connus et qui soient intéressants. 11 est certain que les savants d'Italie ont publié dans les trois siècles précédents des ouvrages très-dignes d'être lus, mais dont les noms sont à peine connus des gens de lettres les plus curieux du reste de l'Europe. On peut en dire autant de la plupart des ouvrages des savants italiens modernes. Diverses causes ont caché jusqu'à présent ces trésors aux étrangers, entre autres la rareté de quelques-uns de ces livres en Italie même, le peu de relations des libraires italiens avec les libraires étrangers , le prix pour l'ordinaire fort élevé des livres qui sortent de l'Italie, peut-être aussi le préjugé qu'il s'y produit moins de bons livres que dans les pays où la liberté de publier ce qu'on pense est plus grande, et enfin l'ignorance trop commune de la langue italienne, dans laquelle on a beaucoup écrit. Pour tous ces motifs, fondés en raison, la Bibliothèque italique, qui se compose de 18 vol. in-8°, devait être et fut favorablement accueillie. « Les extraits de ce journal, dit La Barre dans le Journal de Verdun, paraissent faits avec soin; on sent une main habile et beaucoup de goût dans le choix des faits; l'analyse est exacte et approfondie, et dans le peu de réflexions qui échappent aux auteurs on remarque une justesse admirable. Enfin le style m'a paru clair et facile, te

que le demande le genre didactique. Ce qui charme le plus, c'est le caractère de probité et d'honneur qui règne dans cette Bibliothèque, ainsi que l'impartialité, si souvent promise et presque toujours violée par les journalistes. »

Le Nouvelliste du Parnasse se montre moins indulgent pour la forme de ce recueil, tout en en reconnaissant l'incontestable utilité ; il paraît surtout blessé de ce qu'il appelle la bassesse des rédacteurs. « Les auteurs de cette Bibliothèque, dit-il, après avoir voué une impartialité constante, s'engagent solennellement à ne point faire les controversistes, et, afin de ne laisser aucun doute, ils déclarent, avec une franchise peu italienne, que deux motifs solides les empêcheront toujours de donner l'essor à leur zèle pour la religion protestante : 1° l'envie de faire entrer leur journal dans les pays d'inquisition; 2° l'attention du libraire qui le débite à ne rien laisser échapper de trop libre. Voilà donc un journal soumis à un censeur fort éclairé ; les termes dont se servent à ce sujet les Bibliothécaires, non pas italiens, mais suisses, mériteraient d'être rapportés. On n'a jamais plus vanté le pouvoir typographique ; mais je ne sais si tant de bassesse formera un préjugé avantageux aux journalistes. — Cependant, ajoute Desfontaines, malgré la sagacité du libraire, pour me servir des termes de la préface, il échappe de temps en temps

des réflexions qui ne soutiendraient pas impunément l'examen du tribunal de l'inquisition . »

L'Europe savante, 1718-1720. La Haye, 12 vol. in-8°. — Ce journal est regardé comme un des meilleurs qui aient été publiés dans le dernier siècle; la critique en était délicate et solide sans malignité.C'était l'œuvre d'une société quiavait pour chefl'auteur du Chef-d'œuvre d'un Inconnu, Thémiseul de Saint-Hyacinthe, et pour principaux membres le savant Hollandais Juste Van Effen, et les trois frères de Pouilly, de Burigny et de Champeaux. Les auteurs, dans leur préface, se prononcent pour une thèse que nous avons déjà vu plaider plus d'une fois par les entrepreneurs de journaux; ils s'attachent à faire voir qu'une société composée d'écrivains dont chacun s'applique a une science particulière est plus capable de faire un bon journal qu'un seul auteur, et le doit faire avec plus d'impartialité.

Un auteur, disent-ils, quelque équitable qu'il puisse être, a toujours un parti qu'il affectionne plus qu'un autre... Dans une société, chaque particulier a ses sentiments et le même droit de les faire valoir : de là résulte un examen critique dont les contradictions amènent à l'impartialité, et où l'opposition de divers sentiments fait, pour ainsi dire, réfléchir des lumières qui servent à mettre la vérité dans tout son jour... Une société ne distribue

les livres qu'elle doit faire connaître qu'à ceux qu'elle sait bien entendre les matières dont les livres traitent ; elle ne charge point de l'extrait d'un ouvrage une personne qui soit amie do l'auteur ou indisposée contre lui ; elle oblige celui qui fait un extrait à justifier sa critique : un autre examine l'extrait sur le livre, et le livre et l'extrait sont encore examinés par toute la société.

Ils ne se dissimulaient pourtant pas les inconvénients des sociétés; ils reconnaissent « qu'il est difficile d'y maintenir l'union, et qu'ainsi les ouvrages qu'elles entreprennent ne sont pas de durée; mais ils ont pris des mesures certaines pour la continuation de leur journal... »

L'Europe savante ne dura que trois ans, — au grand regret des gens de lettres. Son plan ne différait des autres bons journaux que par un point, qui avait une réelle importance : elle devait donner à la fin de chaque année — mais cela n'eut lieu que pour la première année — un supplément contenant par ordre alphabétique tous les ouvrages dont les autres journaux auraient parlé, avec les jugements qu'ils en auraient portés.

Cinq ans plus tard Van Effen publiait seul un Nouveau Spectateur français, paraissant tous les quinze jours, et qui n'eut que dix-huit numéros. L'année suivante, 1 726, il entreprenait une nouvelle publication, l'Histoire littéraire de l'Europe, contenant V extrait des meilleurs livres, un catalogue choisi des ouvrages nouveaux, les nouvelles les plus intéressantes de la République des Lettres et les pièces fugi-

tives les plus curieuses, qui ne vécut que deux ans (6 vol. in-12). 11 annonçait dans la préface de ce dernier recueil que ses extraits rouleraient sur toutes sortes de sujets indifféremment, avec réserve pour les livres de religion, dont il promettait seulement une exposition toute nue, sans y mêler ses propres sentiments. « Les journaux, disait-il, doivent ressembler à une histoire : donc il faut que l'auteur écrive comme s'il n'avait ni religion ni patrie ; c'est de la science seule qu'il s'agit dans un journal. » L'abbé Desfontaines fournit à ce recueil quelques articles de sa façon qui lui firent fermer les portes de la France.

Bibliothèque raisonnée des Ouvrages des Savants de l'Europe, Amsterdam, 1728-1753, 52 vol. in-8°. — Cette Bibliothèque fut présentée comme une suite des Bibliothèques de Leclerc, qui était resté seul de journaliste en Hollande, et qui venait de quitter la carrière. Dans la préface, on prévient que les auteurs ne veulent pas être connus, qu'ils ne se connaissent même pas entre eux et qu'ils travaillent à l'insu l'un de l'autre ; que les matières sont partagées entre eux suivant leurs professions, leurs talents et leurs études, et qu'en supposant la bonté du

choix, l'ouvrage doit être plus parfait que si un seul homme y travaillait : comme il n'entend pas tout, il ne peut pas également hien fournir à tous les extraits. On justifie l'incognito des auteurs par cette raison qu'un journaliste connu ne saurait être impartial et distribuer avec équité la louange et le blâme ; qu'il est souvent réduit à faire l'éloge de ce qui n'est point estimable, et à mettre au rabais des écrits et des écrivains qu'on estime. On promet de ne prononcer qu'avec connaissance de cause, et de ne point hasarder de censure qui ne soit raisonnée. On offre aux aiiteurs mécontents d'insérer dans h journal tous les éclaircissements et mémoires qui pourraient servir à leur faire rendre justice. On assure qu'on ne sortira jamais des bornes du respect dû a la religion, aux bonnes mœurs et aux lois; mais qu'après cela il n'y aura point d'égards humains qui empêchent de prononcer hardiment sur les livres, de quelque ordre qu'ils soient, et de quelque plume qu'ils partent. Pour justifier le titre de journal universel, on remarque que tous les journaux nationaux ont le défaut d'une espèce d'uniformité dont il est impossible qu'aucun soit parfaitement exempt.

En Allemagne, dit-on, on cultive beaucoup la jurisprudence, et les compilations y sont extrêmement à la mode. En Angleterre, toutes les professions se mêlent de théologie. En France, on épluche des phrases, on compare les poètes, on fait des factums, des

mandements, des oraisons funèbres, des discours d'académie... Un journal universel où Ton fait entrer ce qui se produit do meilleur dans toute l'Europe, tant pour les arts que pour les sciences, sera donc fort utile.

Cette Bibliothèque universelle eut pour fondateur Armand de La Chapelle, qui avait continué la Bibliothèque anglaise depuis 1719 jusqu'en 1727, et il eut pour principaux collaborateurs deux littérateurs alors en grande réputation, Barbey rac et Desmaizeaux.

« Ce sont les libraires, dit l'abbé Desfontaines, que l'auteur, pour voiler avec esprit sa vanité, fait doctement raisonner sur la fortune d'un journal, et sur les talents des journalistes. Si Ton voulait s'en tenir à l'idée magnifique qu'on trace de cette Bibliothèque, on croirait que l'auteur va effacer les Sallo, les Bayle et les Basnage; les figures les plus étonnantes sont encore trop faibles pour développer ses talents; cependant ce journal ne ressemble qu'aux plus médiocres. Qu'il est glorieux pour des libraires hollandais de se voir transformés en souverains législateurs de la république des lettres ! Le noble usage que fait le bibliothécaire raisonneur de cette heureuse liberté batavique, en se soumettant aux décisions d'un tribunal si infaillible! Qu'on compare cette préface avec celle de la Bibliothèque italique, on reconnaîtra combien les auteurs étrangers font gloire de dépendre des libraires. Cette

a\eugle dépendance contribuera sans doute à faire fleurir les lettres. La préface mérite d'être lue, tant pour la singularité des idées, que pour le ridicule néologisme. 11 paraît que l'auteur s est proposé dans son journal cette unité variée qui fait partout le beau, selon la définition de M. Crouzas. Il faut dire à sa louange qu'il a réussi, puisqu'il met partout une variété uniforme de réflexions plates et souvent ridicules, d'expressions vicieuses et comiques, et de phrases gothiques et excessivement longues. Tous ces défauts n'empêchent pas qu'il n'y ait de temps en temps quelques ëxtraits curieux. »

Ce jugement est peut-être un peu sévère. Malgré des défauts réels, la Bibliothèque raisonnée ne laissa pas d'être estimée et recherchée, et la preuve en est qu'elle fournit une carrière dont bien peu des journaux nés en Hollande ont atteint seulement la moitié, puisqu'elle est parvenue jusqu'au cinquantième volume, à raison de deux volumes par année. Uy a en outre deux volumes de tables, l'un pour les vingt-cinq premiers volumes, et l'autre pour les vingt-cinq derniers. Ces tables, qui sont très-bien faites, se divisent en deux parties, une table des noms des auteurs cités, et une table des ouvrages analysés, rangés par ordre de matières.

Le Glaneur historique , moral, littéraire, galant et ealotin. Amsterdam, 1 728, in-8°. — « Ouvrage bien écrit, dit le Nouvelliste du Parnasse, et d'ordinaire rempli de traits ingénieux et satiriques. 11 y a dans le style un air cavalier qui divertit, et certaines nouvelles y sont tournées assez agréablement. L'auteur avait pris le ton ironique, parce qu'il est quelquefois dangereux de dire crucment les vérités désagréables, qui ne perdent rien de leur mérite lorsqu'elles sont cachées sous une enveloppe ingénieuse. » On attribua cette espèce de gazetteàl'abbé de Varennes ; elle paraissait chaque semaine, par livraisons de 4 pages, et se compose d'une centaine de livraisons.

Outre ce Glaneur d'Amsterdam, il paraît qu'il s'en publia un autre, vers la même époque, à La Haye, qui n'avait ni la même modération, ni la même habileté. C'est du moins ce que nous apprend V Observateur sur les Ecrits modernes (m, 47) en parlant d'un Glaneur français qui parut à Paris de 1734 à 1737, avec cetle épigraphe : Diversité est ma devise (3 vol. in- 12). «Ce Glaneur français, dit l'abbé Desfontaines , n'est point un glaneur de plates médisances, d'horribles calomnies et de mensonges impudents, tel que le libelle diffamatoire qui s'imprimait à Paris sous le même titre, ouvrage audacieux, digne du dernier mépris et de la punition la plus exemplaire. Les magistrats de

la république firent la grâce au moine métamorphosé qui en était l'auteur de supprimer seulement son libelle, où tout ce qu'il y a de plus respectable dans la société était déchiré par cetle main téméraire. Les lois de la prudence et de la probité ne sont nullement violées dans le nouveau Glaneur imprimé à Paris : c'est un recueil innocent de petites pièces fugitives, en prose et en vers, d'anecdotes historiques et littéraires. . . On exhorte l'auteur à se refuser constamment à la fastidieuse trivialité de quelques bons mots sus de tout le monde, et à la fade apologie de certains ouvrages méprisés des personnes de bon sens. » Le Glaneur était en effet d'une complaisance un peu exagérée. « S'il m'échappe quelquefois un peu de critique, avait-il dit dans sa préface, elle tombera toujours sur les ouvrages, et non sur les auteurs, et elle y sera ménagée avec tous les égards qu'on doit à d'honnêtes gens, dont le principal but est de faire honneur aux lettres en général et à la nation en particulier. i>

Lettres sérieuses et badines sur les Ouvrages des Savants et sur d'autres matières. La Haye, 1729, 5 vol. in-8°. - — Le Nouvelliste du Parnasse dit que ces Lettres, où il était surtout question, dans l'origine,

des aventures secrètes des écrivains hollandais, de leurs querelles personnelles, où l'auteur accablait de railleries les faiseurs de rapsodies politiques et littéraires, sont écrites avec feu, bien que le style se sente un peu du terroir; et, suivant la Bibliothèque raisonnée, les auteurs paraissaient avoir des talents dont ils auraient dû faire un meilleur usage. Elles furent supprimées, sur les plaintes qu elles soulevèrent, par un arrêt de la Cour de Hollande du 26 juillet 1731. Alors La Barre de Beaumarchais, que Ton en regardait comme le seul auteur^ déclara, dans une lettre aux rédacteurs de la Bibliothèque française, qu'il avait des collaborateurs, et désigna nominativement Bruzen de la Martinière, qui lui donna un démenti formel dans la Bibliothèque raisonnée.

En 1738, Beaumarchais essaya, mais sans succès, de créer un autre recueil à Francfort. 11 retourna en 1740 à La Haye, et y fonda, sous le titre d'Amusements littéraires, ou Correspondance politique, historique, critique et galante, une nouvelle publication , qui ne réussit pas beaucoup mieux, et n'eut que trois volumes.

Critique désintéressée des Journaux littéraires et des Ouvrages des Savants, par une Société de Gens de

Lettres; lisez par François Bruys, auteur famélique principalement connu par une Histoire des Papes qui eut à son apparition un succès de scandale. Combien n'en avons-nous pas vu, de nos jours, de ces jeunes gens à qui la faim, malesuada famés , mettait la plume à la main, s'imaginant que le journalisme était une ressource toujours prête pour quiconque n'en avait pas d'autre, qu'il suffisait, quand on ne savait plus que faire, de prendre une feuille de papier et de la barbouiller d'inepties quelconques qu'on faisait endosser à une société de littérateurs, de membres de l'Institut, dans l'espérance de leur donner plus de poids. Ainsi avait pensé Bruys, ce qui prouve que l'épidémie dont nous sommes affligés depuis quelques années n'est pas une maladie de notre siècle. 11 avait à peine >ingt-deux ans quand il s'érigea en aristarque de tous les journalistes. Mais il laissa bientôt voir « qu'il n'avait aucune des qualités nécessaires pour réussir dans un pareil ouvrage, qu'il avait plutôt toutes les qualités opposées : style plat et embarrassé, mauvais goût, aucune connaissance des livres, peu de bonne foi, et grande opinion de lui-même. > Ce jugement est de la Bibliothèque française (t. iv, part. 1, p. 134); le Nouvelliste du Parnasse (t. i, p. 289) le traite encore plus mal.

On dit que la Critique désintéressée des Journaux est l'ouvrage (Tune communauté d'écrivains flamands, dirigée par un glorieux

rival de Bayle, qui promet d'enrichir la Hollande par l'impression d'un dictionnaire où il y aura plus d'érudition et plus d'esprit que dans celui de ce célèbre auteur. Il n'y a rien à rabaltre do ces belles espérances. Mais ce grand prometteur d'ouvrages , il y a quelques années que, dans un petit journal qui expira dans su naissance, il fit une critique de divers journaux, sans les nommer, et concluait par les déclarer tous détestables, excepté le sien, se donnant pour un autre Sallo. Les mômes idées se retrouvent dans la Critique désintéressée. Il n'y a qu'un peu plus de fanfaronnades et d'injures. Le modeste écrivain ! Il persiste à soutenir qu'il est le seul homme capable de juger des ouvrages. Il y aurait de la cruauté à lui envier cette petite satisfaction. Quoi qu'il en soit, ces grands esprits tombent dans les méprises les plus grossières, et parlent de tout ce qu'ils n'entendent point. En vérité, ces critiques désintéressés, qui s'annoncent comme les grands médecins de la république des lettres, sont bien propres à faire mourir les lecteurs d'ennui; ce sont des réflexions immédiatement audessous du trivial, un style froid, et qui ne sent pas les touillons de T âge, pour me servir de leurs expressions; des tirades de sermon aussi élevées que celles qu'on trouve dans le Pédagogue chrétien*: il y a partout un petit air de vanité et de présomption qui sied bien à ces' fameux écrivains.

Si vous me demandez pourquoi ces journalistes, dont la plupart sont Français d'origine, écrivent si peu correctement, je vous dirai que, nés dans un pays où la langue est abâtardie, il est bien difficile qu'ils puissent éviter les mauvaises expressions et le tour de phrases hollandais dont leurs oreilles sont continuellement frappées; malgré toute leur application, ils mêlent toujours à leur style un air étranger. Les Français, même réfugiés, qui ne sont point attentifs là-dessus, le prennent à la longue, à peu près comme ces savants qui, à force de lire d'anciennes chartes d'un latin barbare, perdent cette fleur de politesse que leur avaient donnée les auteurs du siècle d'Augu3te. C'est pour la même raison que le français est si corrompu dans les provinces du royaume.

La Critique désintéressée se mourait de consomption, quand elle se vit supprimer par arrêt de la cour de Hollande pour avoir pris avec trop de vivacité le parti de Jacques Saurin contre Armand de La Chapelle, en faveur du mensonge officieux. Obligé de quitter la Hollande après cet affront, Bruj s se retira d'abord à Londres, puis à Utrecht, où le besoin lui fit entreprendre, sous le titre du Postillon, ouvrage historique, critique , politique, moral, littéraire et galant, un journal qu'il transporta à Cologne, puis à Neuwied, et qui végéta, sans plus de succès que le précédent, de 1733 à 1736. (4 petits vol. in-12; la Critique en avait eu 3.)

Mémoires secrets de la République des Lettres, ou le Théâtre de la Vérité, par V auteur des Lettres juives. Amsterdam, 1737-48, 6 vol. in-12. — L'auteur des Lettres juives, c'est, comme on le sait, le marquis d'Argens, et celui-là encore c'est la nécessité qui l'avait poussé dans la carrière; mais au moins il y apportait des qualités qui, s'il eût eu un autre caractère, auraient pu en faire un écrivain remarquable. Déshérité par son père pour des folies que tout le monde connaît, d'Argens, pour vivre, s'était mis à écrire, et afin de le faire plus librement il

avait passé en Hollande. En fondant le recueil dont nous nous occupons, il s'était proposé de donner tous les mois des réflexions sur l'état présent de la république des lettres, persuadé qu'il était qu'une réforme dans l'empire littéraire serait non seulement profitable, mais encore très-nécessaire au bien et à l'instruction de toutes les nations européennes.

Depuis longtemps, disait-il, les savants se sont approprié le droit de ne point assez respecter le public, n'y ayant presque aucun d'entre eux qui ne soit responsable de quelque erreur qui s'est introduite par ses écrits... Il serait donc fort utile qu'il y eût dans la république des lettres un tribunal souverain qui jugeât des ouvrages des grands hommes avec l'impartialité qui conviendrait à des magistrats qui représenteraient les neuf muses et qui seraient les substituts d'Apollon. Le tribunal des journalistes est insuffisant, ajoutait-il, et même récusable, parce qu'ils ne parlent guère que des livres nouveaux, qu'ils donnent également des extraits des bons et des mauvais ouvrages, qu'il y a déjà longtemps qu'on les accuse de partialité et de se ressentir du vice interne qui cause tant de maux dans la république des lettres. Il faut des juges qui ne fassent aucune mention des ouvrages subalternes, qui entrent dans le détail des beautés et des fautes des bons auteurs, tant anciens que modernes, qui développent au public les causes des erreurs des grands hommes, qui fournissent les moyens de s'en garantir, qui parlent des intrigues littéraires, et qui montrent les ressorts cachés qui font agir les savants.

D'Argens veut bien se charger de cette magistrature suprême; mais, pour égayer son sujet, il promet d'entremêler ses jugements d'anecdotes, de bons mots, d'histoires propres à amuser le lecteur,

s'engageant à citer toujours ses garants et à n'avancer aucun fait dont il n'ait des preuves. Ces Mémoires, où l'auteur poussait, comme dans tous ses écrits, l'impartialité jusqu'à l'audace, ont joui dans leur temps d'une certaine vogue, et ne laissent pas que d'être curieux, D'Àrgens y montre une instruction grande et variée, mais employée avec trop peu de goût, de critique et de bonne foi.

Nouvelle Bibliothèque, ou Histoire littéraire des principaux Ecrits qui se publient. La Haye, 1738-44, 19 vol. in-12. — « 11 importe peu au public de connaître les auteurs de cette Nouvelle Bibliothèque, lit-on dans la préface : ces sortes d'ouvrages n'ont d'agrément qu'autant que les auteurs en sont inconnus. » Il n'y est rien dit non plus des motifs qui l'ont fait entreprendre. On s'y borne à exposer au long les inconvénients de la critique, dont le principal est qu'un journaliste, obligé de montrer également les beautés et les défauts des ouvrages, court risque de se faire tous les jours de nouveaux ennemis, et qu'en louant également les bons et les mauvais livres, on prévient bien les mécontentements des nouveaux auteurs, mais l'on tombe alors dans un inconvénient plus fâcheux encore que le

premier : on trompe le pûblic. — Ce recueil, dans tous les cas, émanait de plumes exercées; les extraits en sont bien faits, quoique un peu longs parfois, et ils sont écrits en bon style.

Camcsàt. Mémoires historiques et critiques. Amsterdam, 1722, 3vol.in-12. — Bibliothèque française, ou Histoire littéraire de la France. Amsterdam, 1723, et années suivantes, 50 vol. in-8°. — Bt-

blioihèque des Livres nouveaux. Nanci , 1726, in-12.

Nous avons eu déjà souvent l'occasion de citer Camusat et son Histoire critique des Journaux. Historien du journalisme et journaliste lui-même, il mérite, à ce double titre, que nous lui consacrions une mention particulière.

Né à Besançon, en 1695, d'un avocat au Parlement de cette ville, il avait été destiné à la profession de son père ; mais d'un caractère trop inconstant pour se livrer à rien qui demandât de la suite, il s'était promptement dégoûté de l'étude du droit. En 1 71 6, à peine âgé de 22 ans, il publia une Histoire des Journaux imprimés en France qui n'était qu'une ébauche très-imparfaite, mais dont une deuxième édition , plus nourrie , commença

uigmz

pourtant à le faire connaître. Il vint alors à Paris, où il fut accueilli par quelques personnes de distinction , et nommé bibliothécaire du maréchal d'Estrées, qui l'envoya en Hollande avec mission d'acheter des livres. La Hollande était alors la grande officine littéraire. Des libraires avec lesquels Camusat s'était mis en relation rengagèrent à s'y fixer pour y faire valoir ses talents, et, depuiscette époque jusqu'à sa mort, il ne se passa pas une année sans qu'il fît paraître quelque nouvel ouvrage. Mais ses nombreux écrits se ressentent tous de la précipitation avec laquelle il les a composés; dans tous pourtant se décèle l'homme d'esprit.

Prompt à former des projets, il les abandonnait aussi vite qu'il les avait conçus; quand il était dans son cabinet, au milieu de ses livres, son imagination l'emportait, il échaffaudait des plans à perte de vue, et il s'illusionnait jusqu'à les regarder comme exécutés : c'est ainsi qu'il cite comme étant terminé un Dictionnaire critique, qui devait servir de supplément à celui de Bayle, et qui n'a jamais existé que dans son imagination. On a trouvé dans ses papiers un catalogue écrit de sa main contenant les titres non-seulement de tous les ouvrages qu'il a composés de 1716 à 1731 inclusivement, mais encore de ceux qu'il devait composer jusqu'en l'année 1759, à laquelle vraisemblablement il bornait sa carrière. Evidemment, si Camusat avait eu

autant de force et de résolution pour exécuter, qu'il avait de pénétration et de promptitude à former des plans, il occuperait un rang des plus honorables dans notre histoire littéraire.

Nous avons déjà dit ce qu'était son Histoire des . Journaux, celle de ses œuvres sur laquelle il fondait les plus grandes espérances, et la seule qui lui ait survécu. 11 avait conçu le dessein de faire l'histoire de tous les journaux depuis leur origine. Cet ouvrage devait renfermer un abrégé de la vie des auteurs de chaque journal, l'examen de leur plan, de leur méthode et de leur style, les jugements des savants sur le tour, le caractère, le mérite et les défauts des extraits donnés par les journalistes. Il aurait ajouté sa propre critique à ces jugements; il nous aurait appris aussi le succès et la durée des journaux ; il aurait fait l'histoire critique des disputes qu'ils ont excitées. Toutes ces matières, qui étaient le fond de l'ouvrage, devaient être ornées d'une infinité d'accessoires, c'est-à-dire de notes où Camusat avait résolu de donner l'histoire des auteurs qu'il citait, et souvent aussi de ceux qu'il se bornait à nommer. 11 aurait ainsi fait revivre beaucoup d'écrivains demeurés ensevelis dans l'oubli, et l'on n'aurait pas manqué de trouver à glaner dans les autres accessoires qu'il promettait encore, ou, si l'on veut, dans les divagations où son imagination l'eût infailliblement entraîné.

Telle devait être cette Histoire des Journaux, objet des prédilections de Camusat; mais, absorbé par d'autres préoccupations, et prévenu par une mort prématurée, il n'alla pas plus loin, comme nous • l'avons dit, que l'histoire du Journal des Savants, et quelques notes sur cinq ou six autres ouvrages périodiques. Il en donna en 1716 un premier essai à Besançon en une brochure in-4° qui n'avait trait qu'au Journal des Savants, sur lequel il avait recueilli quelques anecdotes. Cet essai, faiblement écrit, supposait cependant dans son auteur des connaissances variées et assez étendues. 11 l'augmenta en 1719 de quelques nouvelles remarques et réflexions critiques, dont il fit un petit volume in-8°, imprimé encore à Besançon. En 1734, le libraire J. Bernard, d'Amsterdam, en donna une nouvelle édition en deux petits tomes in-12, réunis ordinairement en un volume, qu'il augmenta d'une histoire du Mercure galant, et de deux notes sur Vertot et Fontenelle. « J'ai travaillé tout cela, ditil, sur les mémoires qui m'ont été fournis de Paris, et l'ai façonné, autant que j'ai pu, suivant le caractère et le style de cet écrivain, pour mieux conserver l'uniformité convenable. Il ne me serait jamais venu dans l'esprit de me mettre auteur sous ses auspices, si l'on n'avait réveillé en moi l'envie de l'être, en me communiquant des matériaux qui devenaient inutiles faute d'ouvriers pour les mettre

en œuvre. J'avoue pourtant que nous ne manquons pas d'ouvriers, et que le pays où j écris est pourvu de manufactures considérables. Je pouvais y avoir recours, mais je n'ai pu résister à la tentation. C'est peut-être une sottise à moi d'être sorti de la classe des libraires pour entrer en celle d 'ouvriers en littérature... » Quoi qu'il en soit, l'ouvrage tel que Bernard l'a donné est plein de recherches curieuses, de renseignements précieux, et l'on ne peut que regretter qu'il n'ait point été achevé.

Camusat avait composé pour son Histoire des Journaux une préface qu'il a cru devoir supprimer avant sa mort, on ne sait pour quel motif. Il y donnait des règles pour bien faire les journaux, et accompagnait ces règles de réflexions justes et solides. Un journal écrit selon les idées qu'il émit dans cette préface eût été, selon l'expression de J. Bernard, un livre parfait, un phénomène dans la république des lettres; mais ce critique si judicieux, et qui connaissait si bien le fort et le faible des ouvrages, devait lui-même, comme nous allons le voir, fort mal réussir dans l'exécution.

11 débuta dans la carrière par les Mémoires historiques et critiques. La fougue de son caractère ne tarda pas à s'y révéler. Il souleva bientôt contre lui tant d'écrivains par l'amertume et la causticité de ses critiques, et il s'attira des ripostes si vigoureuses, qu'elleslui firent tomber la plume des mains.

11 ne donna qu'un volume ; les deux autres sont de Bruzen de La Martinière, qui promit devance plus de retenue dans ses jugements, et Rattacha principalement à recueillir de bonnes pièces fugitives. « Ces Mémoires critiques auraient mieux été appelés satiriques, dit le Nouvelliste du Parnasse : les injures n'y sont point épargnées; encore se feraientils lire agréablement si elles étaient dites avec esprit. 11 y a pourtant quelques pièces curieuses. »

Camusat ne se tint pas pour battu; il forma dès Tannée suivante le plan de la Bibliothèque française, uniquement destinée aux ouvrages composés par des Français, en quelque langue qu'ils fussent écrits. Et comme il semblait entreprendre sur le Journal des Savants, il dit, pour se justifier: « Chacun sait que toute la littérature de l'Europe est du ressort de ce journal, mais qu'on y est borné à une analyse des ouvrages ; rarement ose-t-on en faire connaître le prix; les journalistes, environnés d'une foule d'auteurs, ne se permettent aucune liberté. » C'était dire qu'il parlerait plus librement dans son nouveau journal ; mais il promettait de n'être jamais que l'écho du public, et de rendre toujours raison de ses jugements. 11 annonçait que les extraits n'en seraient pas la partie la plus considérable, qu'il y insérerait beaucoup de pièces fugitives, et des nouvelles littéraires sur les changements qui surviennent dans les universités,

sur les actes qui s'y soutiennent, les disputes qui y naissent, les discours qui s'y prononcent, les rentrées des académies, les nouveaux règlements qui les concernent , les hommes illustres qu'elles perdent ou qu'elles recouvrent; les plaidoyers fameux, les arrêts extraordinaires ou délicats ; les sermons célèbres, les pièces de théâtre qui font quelque bruit, enfin tout ce qui a quelque rapport à la république des lettres. 11 promettait encore de faire l'éloge des savants morts. « La mort, dit-il, n'en enlèvera aucun dont nous ne parlions, et assez au long. Quant aux savants qui vivent encore, on n'en parlera qu'avec beaucoup de circonspection, soit en bien, soit en mal ; on sera très sobre à donner des louanges, même véritables; mais on n'épargnera pas les auteurs médiocres : il ne faudra pas s'étonner si l'on trouve plus de critiques que d'éloges dans ce journal. »

Rien de mieux assurément, s'il avait pu se tenir dans les bornes de la modération; mais s'étant, comme toujours, laissé emporter par son naturel agressif, il fut encore obligé d'abandonner cette entreprise, qui fut continuée à partir du quatrième volume par différents auteurs, et dans les dernières années par l'abbé Granet, sur lequel nous reviendrons bientôt (1).

(4) « Il règne dans les premiers volumes de cette Bibliothèque, dit l'abbé Desfontaines, une critique hardie et des réflexions très-indécentes sur des matières respectables. L'auteur, qui est assez connu par son utile talent à inventer des titres

Camusatne se rebute pas encore; il va publiera Nanci une Bibliothèque des Livres nouveaux, dans laquelle il promet d'indiquer tous ceux qui viendront à sa connaissance.

Au lieu de ces interminables extraits qui remplissent les autres journaux, il se contentera d'exposer le sujet des ouvrages, de développer la méthode de l'auteur, d'examiner s'il va plus loin que ceux qui ont traité la même matière, ou s'il est resté au-dessous ; il promet de dire ingénuement ce qu'il trouve de bon et de mauvais dans les livres. « Il n'y a point de livres parfaits, ditil; il n'y en a point de si détestables dans lesquels on ne trouve plusieurs traits dont il est aisé de faire usage. Voilà ce qu'il importe principalement à un journaliste d'examiner avec attention ; ce sont là les extraits utiles, quand môme ils seraient médiocres. Telle est la manière de faire un journal où tout le monde puisse également acquérir une connaissance exacte des livres nouveaux, savoir les sujets qui sont à la mode, les pays où les sciences fleurissent avec plus d'éclat, le goût qui y règne, les hommes illustres qui travaillent à le soutenir par leurs productions, ou à le ramener par leurs avis... » Il exclut de son journal surtout les livres de théologie : « On ne sait par quel malheur, dit-il, ceux qui s'attachent à l'étude de la religion, laquelle ne respire que la paix et ne prêche que la charité, sont les plus aisés à choquer. »

Ces belles maximes n'empêchèrent pas que Camusat ne se laissât bientôt emporter, dans ses critiques, à l'amertume et à la violence de son caractère. Au bout de deux mois son nouveau journal était encore supprimé.

de journaux, fit beaucoup rire le public à ses dépens en imprimant dans son journal Inès de Castro en mirlitons, après avoir promis des pièces exquises. Un grave Hollandais l'ayant tourné en ridicule à ce sujet, il composa une apologie de ces mirlitons, entreprise bien digne de son auteur. »

Camusat, cette fois, céda-t-il à l'évidence, ou s'obstina-t-il à continuer sous le masque de l'anonyme une lutte impossible ? C'est ce que nous ne saurions dire. On l'avait soupçonné d'être pour quelque chose dans la Critique désintéressée , dont nous avons parlé plus haut; on lui attribua encore un Spectateur littéraire qui parut à Paris en 1728, et que ses critiques par trop vives firent également supprimer par la police après quelques numéros; mais ce ne sont là que des conjectures (1).

Camusat, dit encore son éditeur, était de mœurs douces et polies; sa conversation marquait de la modestie; il parlait alors avec justesse et jugeait avec retenue. Il est vraiment regrettable qu'il n'ait pu conserver la même modération quand il avait la plume à la main, car il avait beaucoup des qualités qui font le vrai critique, et il aurait pu contribuer efficacement à relever le journalisme du discrédit où il était tombé, « déshonoré qu'il avait été par une multitude de feuilles que publièrent à l'envi des libraires avides, et que des écrivains obscurs remplirent d'extraits infidèles, d'inepties et de mensonges. » C'est Voltaire qui parle ainsi, et il ajoute que « rien n'a plus nui à la littérature, plus répandu le mauvais goût et plus confondu le vrai avec le faux (2). » Voltaire, il est vrai, n'était pas

(1) Il y eut encore un autre Spectateur littéraire, ou Réflexions désintéressées sur quelques Ouvrages nouveaux, en 1746, în-12.

(2) Siècle de Louis XIV. Il dit encore : « Enfin on est parvenu jusqu'à faire un

un juge impartial ; il avait Contre les journalistes, comme nous le verrons bientôt, des griefs qui ne lui laissent pas la liberté de son jugement. Mais Camusat lui-même, qui devait avoir naturellement de la sympathie pour le journalisme, ne dissimule pas ses écarts, et ne va pas moins loin que Voltaire dans ses appréciations. Nous avons parlé tout à l'heure de la préface qu'il avait composée pour son Histoire des Journaux. Après avoir relevé dans cette préface le mérite et l'utilité des journaux, il signalait le préjudice qu'ils faisaient aux études; il y prouvait que la corruption du goût et la décadence des lettres, dont l'Europe était généralement menacée, étaient en partie des effets des mauvais journaux que des auteurs à gages composaient sans goût, sans discernement, sans science, en un mot sans autre secours qu'un avertissement ou les sommaires d'un, livre, ou la table des matières. Il montrait que les jugements de ces faiseurs de journaux étaient fondés la plupart du temps sur les décisions des oracles de certains libraires, ou sur les vues intéressées de la librairie, ou sur un esprit de parti. Et cependant, ajoutait-il, « les jeunes gens puisent aujourd'hui leur savoir dans ces journaux, et, après y avoir lu un mauvais extrait, décident hardiment d'un livre et des matières qu'il

trafic public d éloges et de censures, surtout dans les feuilles périodiques, et la littérature a éprouvé le plus grand avilissement de ces infâmes manèges. »

traite. Peut-on douter après cela que les journaux ne nuisent aux bonnes études? 11 n'en serait pas de même si des Bay le, des Leclerc, etc., travaillaient à nos journaux. » 11 revient encore sur ce thème en parlant du plan de M. de Sallo : « Il y a quelque lieu de croire, dit-il, que, si les successeurs de cet habile magistrat ne s'en étaient pas éloignés, on ne verrait pas tant de gens s'élever contre les journaux, et ce genre d'écrire, si utile dans son origine, ne serait pas devenu un des fléaux dont il est le plus à souhaiter qu'on délivre la république des lettres. »

Nous n'avons pas besoin de faire ressortir ce qu'il y avait d'injuste dans ces colères imputant au journalisme les méfaits de quelques-uns de ses membres, condamnant, pour quelques inconvénients, une institution dont les avantages ne pouvaient pas ne pas frapper les plus prévenus. Bien d'autres et de plus puissantes clameurs vont s'élever contre ce fléau, et ne prévaudront pas contre lui.

Seconde période, 4730-4789

Avènement de la critique polémique. — Lutte du journalisme contre V esprit philosophique et littéraire du xyiii 0 siècle.

Nous nous arrêterons un instant pour mesurer le chemin parcouru. Nous sommes arrives au milieu du xvm e siècle; la presse littéraire compte déjà plus de soixante ans d'existence. Nous avons passé en revue ses principaux organes pendant cette première période, et nous les avons, autant que possible, laissé parler eux-mêmes. Cette méthode n'était pas exempte d'une certaine aridité, sans doute, mais elle nous a paru plus propre que toute autre à bien faire juger de la marche de la critique littéraire, qu'elle permet de suivre de l'œil, en quelque sorte, et pas à pas.

La première impression qui résulte de cet examen n'est rien moins que favorable, il faut en convenir;

mais, comme le dit M. Sainte-Beuve avec cette douce raison qui donne tant de charme à son érudition, pour bien apprécier les anciens critiques et leurs productions de circonstance, on doit se remettre en situation et se replacer en idée dans l'esprit du temps.

Les procédés de la critique étaient bien différents alors de ce qu'ils sont aujourd'hui. Nos critiques modernes — et je parle des écrivains sérieux — se soucient généralement peu de donner idée du livre à l'occasion duquel ils écrivent; ils n'y voient qu'un prétexte à développement pour des considérations nouvelles, plus ou moins appropriées, et*pour des essais nouveaux; l'auteur primitif sur lequel on s'appuie disparaît, c'est le critique qui devient le principal et le véritable auteur; ce sont des livres écrits à propos de livres. Tout au contraire, les écrivains du Journal des Savants, et des feuilles qui marchèrent sur ses traces, s'effaçaient complètement derrière le livre dont ils avaient à parler. Leur but était de tenir les savants des divers pays au courant des écrits nouveaux, et de les leur offrir du moins par extraits fidèles et sûrs, en attendant qu'ils pussent se procurer l'ouvrage même. Pour cela ils se bornaient le plus souvent à une exacte et sèche analyse, à un compte-rendu pur et simple, une sorte de description du livre, très-peu différente souvent d'une table des matières; sous prétexte d'en donner

la substance, on n'en offrait que le squelette. Nous savons ce qu'on peut reprocher à cette critique pesante, routinière, et qui tient du procès-verbal ; cependant on ne saurait contester l'utilité d'une pareille méthode à une époque où les communications étaient loin d'être faciles. Nous admettons qu'il y ait excès ici comme là; mais notre conviction est que les critiques d'alors, s'ils étaient moins brillants, étaient plus dans leur rôle que ceux d'aujourd'hui. La juste mesure serait entre les deux extrêmes; il a été donné à bien peu d'écrivains de la rencontrer.

Indépendamment de cette disposition des esprits, de cette manière d'envisager la mission du critique, de cette habitude d'abstention reçue du Journal des Savants et autorisée par son exemple, d'autres causes, de nature diverse, contribuèrent à retenir la presse littéraire dans l'état d'infériorité où elle demeura si longtemps. Ainsi pourrait-on l'imputer à l'avidité avec laquelle la spéculation s'empara tout d'abord du nouvel instrument; nous n'entendons pas cette spéculation raffinée que nous avons baptisée du nom de chantage, nous voulons parler seulement du mercantilisme. C'était en effet un excellent véhicule pour les productions de la librairie, à cette époque où les moyens de publicité, comme les moyens de communication , étaient si incomplets. De là une foule de feuilles dont quel-

ques-unes n'étaient guère que des catalogues, où dans tous les cas la critique n'avait rien à voir, quelques beaux semblants qu'elles revêtissent. La faculté critique est assurément une des facultés les moins communes ; outre une organisation spéciale, le métier de critique demande de patientes et longues études, des connaissances presque universelles, une grande expérience et un grand sens. « Le bon jugement littéraire, a dit M. Joubert, est une faculté très-lente, et qui n'atteint que fort tard le dernier point de son accroissement. » Mais on savait dès ce temps-là se passer de tout ce bagage; alors comme aujourd'hui les éditeurs avaient à leur disposition un troupeau de faiseurs imberbes qui n'auraient pas su coudre ensemble deux idées, mais qui n'hésitaient pas à s'ériger en juges et se donnaient des grands airs d'aristarques, écrivains affamés, qui, suivant la singulière expression de Delisle de Sales, « dînaient d'une analyse, et s'habillaient d'une satire à la manufacture des jugements périodiques. » Si aux produits de ces manufactures du mercantilisme on ajoute ceux non moins frelatés de la concurrence (1), on comprendra que les hommes véritablement capables se soient éloignés d'une carrière ainsi déshonorée.

(«) « Il paraît aujourd'hui, dit le marquis d'Àrgenson dans ses Mémoires (Bibliothèque clzevirienne, v, 170), plus de journaux critiques que de livres nouveaux. La satire mâche à vide, mais mâche toujours. •

Deux autres obstacles encore ont arrêté l'essor de la presse littéraire : le privilège dont jouissait le Journal des Savants, et le peu de liberté accordée aux écrivains.

Rappelons-nous qu'alors on était en tout sous le régime du privilège. A la fin du xvn e siècle et dans le xviii 0 , la Comédie-Française s'opposait tant qu'elle pouvait aux théâtres de la foire, et leur fermait de temps en temps la bouche de peur de concurrence; l'Académie royale de musique s'opposait aux Italiens et aux théâtres chantants, ou du moins avait sur eux la haute main. Ainsi eu était-il dans la république des lettres : quand un jeune littérateur pauvre voulait créer quelque petite feuille de littérature et de critique, il ne le pouvait qu'en contrebande, faute d'avoir de quoi payer 300 francs au Journal des Savants : c'était, comme nous l'avons déjà dit, un tribut qui était dû à ce père et seigneur suzerain des journaux littéraires.

D'un autre côté, on aura remarqué, en parcourant l'esquisse que nous en avons tracée, que la plupart des journaux littéraires avaient été publiés à l'étranger, et principalement en Hollande. Cela s'explique bien un peu par les entraves apportées à la liberté d'écrire, par les difficultés dont les susceptibilités particulières, plus encore que celles du gouvernement , entouraient le métier de journaliste ; mais cela a tenu beaucoup plus aux persécutions reli-

gieuses, dont l'effet fut de jeter hors de nos frontières une foule d'hommes éclairés, que le désir de défendre leurs opinions, et quelquefois le besoin de vivre, firent descendre dans l'arène littéraire. Et en effet on aura pu voir aussi que le plus grand nombre des journalistes étaient des protestants réfugiés.

Dès avant la révocation de l'édit de Nantes, le parti de la rigueur l'ayant emporté, dans les conseils du gouvernement, sur celui de la prudence, on s'était mis à faire une guerre de destruction méthodique aux églises et aux académies protestantes. L'émigration commença donc par des ministres et des professeurs, contraints d'aller porter ailleurs leur savoir et leur parole. Lçs familles françaises que la persécution avait fait sortir du royaume au xvi c siècle s'étaient, pour la plupart, réfugiées à Genève ou dans les cantons suisses, un petit nombre en Angleterre, bien peu dans les Provinces-Unies, retraite trop menacée alors. Longtemps encore les émigrés protestants suivirent la même route; cependant depuis Richelieu , on les voit se diriger davantage vers la Hollande, devenue peu à peu le refuge des hommes qui font ombrage au pouvoir régnant, comme aussi des esprits aventureux. C'est en Hollande que Descartes va chercher sa thébaïde philosophique. La Hollande a des presses pour toutes les défenses et toutes les attaques qui n'ont pas eu

en France le champ libre. Dès lors on distingue visiblement un double courant dans le flux, lent, mais soutenu, de l'émigration française. Genève continue à attirer les gens que le zèle religieux anime, pour qui prier Dieu dans ses temples célèbres et entendre la parole de la bouche des successeurs de Calvin est le premier des besoins. Les esprits actifs, indépendants, portés vers la guerre, se tournent de préférence du côté de la Hollande, où ils trouveront pour leur vie une discipline moins contraignante, pour leurs écrits des éditeurs moins surveillés, et l'intelligence, le goût, sinon l'usage populaire de la langue française (1). Ce petit coiu de terre perdu au milieu des sables et des marais devint bientôt le foyer de l'opposition libérale et protestante contre le principe monarchique et catholique, personnifié dans Louis XIV. Cette guerre contre la personne, le gouvernement et les idées du grand roi, dura plus d'un siècle. La Hollande lança contre lui ses vaisseaux, sa diplomatie, son stathouder, son argent, ses livres. Tandis que Guillaume d'Orange réunissait dans un suprême effort toutes les forces de l'Europe coalisée contre la France, les libraires de La Haye et d'Amsterdam se liguaient, de leur côté, pour achever d'accabler

(I ) « La langue française est si connue dans ce pays-ci, écrivait Bayle en 4681 (Nouvelles lettres, t. 11, p. 20), que les livres français y ont plus de débit que tout les autres; il n'y a guère de gens de lettres qui n'entendent le français, quoiqu'ils ne le sachent pas parler. >

son souverain ; leurs presses infatigables faisaient pleuvoir chaque jour une nuée de pamphlets, d'écrits séditieux, qui tombaient comme autant de fusées incendiaires sur l'antique édifice de la monarchie française. Là s'imprimaient les grands livres de controverse, les projets de réforme politique, les lettres pastorales de Jurieu, et cette terrible gazette, que Bayle appelle le véhicule des médisances de toute VEurope.

Lorsque la révocation de l'édit de Nantes et les rigueurs qui la précédèrent poussèrent une multitude d'infortunés français loin du royaume, au premier moment le flot fut bien contraint de se partager sans choix entre les territoires hospitaliers ; mais bientôt, et autant que les circonstances le permettaient, la tendance que nous avons fait remarquer se manifesta d'une manière très-prononcée, et la partie lettrée de l'émigration afflua toute vers la Hollande. Parmi les hommes de savoir, les uns, théologiens ardents et infatigables, poursuivirent avec un redoublement d'énergie la lutte qu'ils soutenaient en France contre les théologiens catholiques; d'autres s'appliquèrent à la prédication; plusieurs, admis dans les académies de Hollande, se livrèrent aux travaux de l'érudition et de l'enseignement; un très-grand nombre entreprirent la publication de recueils périodiques, graves ou légers, savants ou profanes. Malheureusement les rangs de

ces hommes d'élite se grossirent bientôt de pauvres réfugiés, que le désœuvrement, la misère ou le désespoir rendaient auteurs contre toute vocation, et qui brochaient des libelles ou do misérables compilations que les circonstances faisaient lire, et que les libraires de Hollande savaient débiter (1 ).

Ainsi presque exclusivement concentrée dans les mains des protestants, la presse littéraire en devait recevoir un caractère tout particulier. La controverse, quand elle se la permet, porte beaucoup moins sur les questions littéraires que sur les questions religieuses, qui avaient alors le privilège de passionner plus particulièrement lesesprits.Obéissantd'ailleurs à un sentiment de conservation assez naturel, elle n'y touche qu'avec la plus grande réserve, et nous avons entendu tous les nouveaux entrants dans la carrière faire à ce sujet les protestations les plus formelles, promettant de se renfermer dans les limites d'une impartialité presque impossible en pareille matière. En général, sur ce point comme sur les autres, ils se défendent de la prétention déjuger; leur méthode, nous l'avons dit, est l'abstention, méthode peu conforme à l'esprit de la critique, du journalisme, dont le propre est précisément de juger, et même, au besoin, de décider, de trancher. Et encore, si bénigne que se montrât la critique, si

• ( « ) V. Histoire de la Littérature française à l'étranger, par M. Sayous.

humble qu'elle se fit, n'était-elle pas facilement acceptée par les intéressés. On peut dire, en un mot, qu'on ignora, pendant cette première période, ce qu'était la critique, qu'elle s'ignorait elle-même.

Avec la seconde moitié du xvtii* siècle commence pour le journalisme une ère toute nouvelle; on pourrait presque dire, avec Delisle de Sales, mais dans un autre esprit, que c'est alors seulement que naquit le journalisme. Un concours singulier de circonstances vint lui révéler sa force, vint révéler au monde la puissance de cet instrument nouveau, ou du moins si timidement manié jusque là. « La pensée humaine commençait cette longue révolte qui a enfanté la plus longue, la plus difficile, la plus mémorable des révolutions; toute l'Europe, étonnée, disait à Voltaire : « Tu seras roi, Voltaire! » Un homme alors se leva qui défendit, lui tout seul, la littérature du xvn e siècle, qui était déjà de la vieille littérature , les principes du grand règne , qui étaient déjà de vieux principes, la croyance de Bossuet et de Louis XIV, qui était déjà de la vieille croyance; qui, prenant pour mot d'ordre Racine et BoileaUy combattit seul toute sa vie pour la sainte cause du goût, et de l'art, et des règles, au grand étonnement du monde, au grand scandale des dieux du jour, qui vainement s'ameutèrent en masse pour étouffer cette voix courageuse. »

C'est de Fréron que parle ainsi M. J. Janin, avec

une chaleur qui fera sourire quelques lecteurs; mais si le rédacteur de V Année littéraire est demeuré l'expression la plus éclatante, la plus persistante, de la longue lutte que soutint le journalisme contre l'esprit du xviii* siècle, il n'en fut pas l'unique expression: on ne peut oublier, par exemple, qu'il eut pour prédécesseur et pour maître l'abbé Desfontaines ; si le nom de celui-ci a été quelque peu étouffé par l'immense retentissement qu'eut celui de son élève, il n'en doit pas moins être regardé comme le créateur de la critique polémique, et, quelques torts qu'on lui puisse reprocher, les services qu'il a rendus à la cause des lettres lui assurent une place importante dans l'histoire du journalisme (1).

(1) J'ai mentionné tout à l'heure Delisle de Sales, et peut-être aurai-je encore occasion de le citei . Parmi les nombreux écrits de ce singe de Diderot, comme l'avaient surnommé les contemporains, se trouve un Essai sur le Journalisme depuis 1735 jusqu'à l'an 1800 (Paris, 1811, 1 vol. in-8), avec cette épigraphe, prise de Juvénal :

Dat veniam corvis, vexât censura columbas.

Ce titre est bien fait pour affriander les curieux, et il devait naturellement appeler mon attention; mais il ne couvre quun insipide radotage a propos delà presse périodique, que l'auteur détestait cordialement, comme presque tous les philosophes, une haineuse diatribe, dont on jugera par quelques citations. Pour Delisle de Sales, « le journalisme n'est pas issu du Journal des Savants, dont sa soif de nuire et son goût hétérodoxe le rendaient nécessairement l'antipode -, c'est dans la lie du xviu* siècle qu'il faut chercher l'époque tristement mémorable où s'établit la séparation entre ce qu'il serait tenté d'appeler les journaux à ambroisie et les journaux à venin » — Il déBnit le journalisme : « Le besoin de déraisonner réuni au besoin de nuire » ; — c'est « une secte anti-littéraire, secte audacieusement abjecte, dont l'existence publique est un délit et le nom une injure, qui n'existe que par le vice et ne se soutient que par le ridicule. » Il ne voit dans la critique que « l'antipathie des gens qui vivent de feuilles contre ceux qui vivent de renommée. » Les journalistes sont des gens qui, « n'ayant souvent aucune existence, ni politique ni littéraire, sont possédés de la manie du détronement.

l'abbé DESFONTAINES

Le Nouvelliste du Parnasse, — Observations sur les Ecrits modernes. — Jugements sur quelques Ouvrages nouveaux.

Desfontaines a commencé ce triumvirat de critiques qui, continué par Fréron, et terminé par l'abbé Geoffroy, mort en 1814, a pendant un siècle lutté avec persévérance, et non sans succès, contre la renommée, l'influence et l'école philosophique de Voltaire. Destiné à la carrière ecclésiastique, il l'abandonna bientôt afin de se livrer tout entier à son goût pour les lettres, et de bonne heure il montra une rare aptitude à la critique. S'il est vrai de dire que presque toujours la vie d'un homme de lettres est dans ses ouvrages, cet adage est surtout applicable à la profession de journaliste. Cette magistrature polémique que s'attribua Desfontaines multiplia pour lui les événements littéraires qui font l'amusement du public en faisant le malheur dç celui qui en est le héros. Ses querelles avec Voltaire, ses démêlés avec la police, qui le conduisirent à Bicêtre et dans les prisons du Châtelet, occupent

qui dînent d'une analyse et s'habillent d'une satire à la manufacture des jugements périodiques. »

Après 300 pages dans ce goût, fauteur s'applaudit à lui-même; il se vante « d'avoir parcouru, le flambeau de la vérité à la main, le repaire hideux et sanglant du journalisme; d'avoir osé, le premier, attaquer en masse une légion de perturbateur* dont personne n'osait regarder les individus en face, et de les avoir détrônés. »

un grande place dans l'histoire littéraire de son temps, depuis 1725 jusqu'en 1745.

Desfontaines débuta par la censure d'un livre alors fort en vogue, et aujourd'hui complètement oublié, de l'abbé Houtteville, intitulé : la Religion chrétienne prouvée par les faits. Cet ouvrage , qui avait ouvert à son auteur les portes de l'Académie, était sous tous les rapports fort au-dessous de l'honneur qu'on lui faisait. Desfontaines osa s'élever contre le jugement du public, et fit voir, avec autant de justesse que d'agrément, toute la faiblesse de cette œuvre tant prônée. Le public, comme la fortune, favorise les audacieux qui le bravent: il accueillit avec faveur la critique de Desfontaines, et le livre de l'abbé Houtteville ne se releva pas du coup.

Ce succès anima notre critique d'une nouvelle ardeur. La Mothe passait alors pour le premier des poètes vivants; il avait ses partisans enthousiastes, frénétiques : l'attaquer n'était pas une petite affaire. Desfontaines le fit dans ses Paradoxes littéraires, au sujet de la tragédie d' Inès de Castro, et le suffrage du public encouragea encore une fois son audace. On applaudissait à la sagacité avec laquelle il avait su se préserver de l'illusion générale, et apercevoir des défauts là où le parterre prévenu n'avait vu que des beautés. La pureté, l'enjouement de son style, ajoutaient encore un nouveau prix à ses critiques. De ce moment l'abbé Desfontaines devint célèbre.

Le Journal des Savants était tombé dans le plus grand discrédit, et les libraires, en 1723, refusaient de T imprimer. Les protecteurs de cette feuille offrirent alors à Desfontaines de coopérer à sa rédaction. 11 se prêta sans peine à une proposition si conforme à son goût, et dès 1 724 le Journal des Savants avait repris faveur. Desfontaines y travailla jusqu'en 1 727 ; mais des démêlés qu'il eut avec ses confrères le rebutèrent, et il donna sa démission. Quelque mal que Von ait dit de l'abbé Desfontames, personne ne lui a refusé un mérite alors assez rare chez les beaux esprits, je veux dire un caractère indépendant. 11 est à présumer que cette disposition lui fit éprouver beaucoup de dégoûts dans sa collaboration à une feuille soumise, comme Tétait alors le Journal des Savants, à la direction méticuleuse de l'abbé Bignon. Heureusement Desfontaines pouvait se passer de protecteurs et d'emplois; il trouva dans sa plume des ressources qui ne tarirent jamais, quoiqu'il ne connût point l'économie, et que les jouissances d'une vie sensuelle fussent pour lui des besoins. Sa singulière facilité de travail, la variété de ses connaissances, la promptitude avec laquelle il concevait et exécutait des plans d'ouvrages, son intelligence à tirer parti de ceux des autres, à retoucher, pour en assurer la vente, les productions d'auteurs inconnus et sans expérience, tous ces moyens, alors peu employés en littérature, mais dont on connaît

aujourd'hui si bien l'usage, et même l'abus, assurèrent à Desfontaines une entière indépendance. Par sa persévérance, par son esprit de suite et de travail, il fit du métier de journaliste une profession qui devint pour lui, comme pour ses imitateurs, un véritable état dans la société.

Trois recueils périodiques ont surtout contribué à sa fortune.

En quittant le Journal des Savants, Desfontaines n'avait point renoncé au journalisme : c'était son élément ; il était poussé, dit-il lui-même, par une irrésistible vocation vers ce pénible emploi. A la fin de 1730, il fonda, de concert avec l'abbé Granet, le Nouvelliste du Parnasse, ou Réflexions sur les Ouvrages nouveaux. « Cette feuille, disent les journalistes de Trévoux se proposait de parler en style léger, et superficiellement, des petits ouvrages qui restent quand les journaux des savants sont remplis de ce qu'il y a de solide. » Ce jugement n'est peutêtre pas très-impartial; la vérité est cependant que le caractère du Nouvelliste est essentiellement léger, j'entends qu'il n'est rien moins que pédantesque.

Le but de cet ouvrage périodique, dit son auteur, n'a jamais été de faire des extraits des livres nouvéaux; il est destiné à des réflexions sur les ouvrages d'esprit, et sur d'autres, lorsqu'ils amènent l'occasion de dire des choses agréables ou curieuses... Nos lettres sont d'utiles Mémoires qui pourront servir un jour à

l'histoire du bel-esprit et des talents de ce siècle... Nous croyons devoir nous interdire certaines facultés, et particulièrement la théologie et toutes les hautes sciences qui ne sont point du ressort du Parnasse. Nous avons ainsi un champ bien moins vaste que tous les auteurs de journaux littéraires. De plus, toutes les semaines ne voient pas éclore des ouvrages nouveaux. Il nous faut donc quelquefois recourir à des livres qui ont plusieurs mois, et même presqu'une année d'ancienneté. Nous croyons surtout le pouvoir faire lorsqu'ils nous paraissent mériter nos réflexions ; et comme ces réflexions sont toujours nouvelles, elles ne dérogent point à la qualité que nous prenons dans ces lettres : un nouvelliste du Parnasse ne doit pas être un gazetier ; il doit penser, juger et raisonner... Notre critique est un peu hardie; mais pourvu que cette hardiesse soit polie, et qu'il règne partout une exacte neutralité, elle ne peut déplaire aux personnes désintéressées ; pourvu que les traits ne soient ni personnels ni trop forts, ils ne sauraient être blâmés... Au reste, nous ne donnons nos jugements que comme de simples avis ou comme des témoignages, et non comme des décisions ; et nous avouons que nous pouvons souvent nous tromper... Pour ce qui regarde les auteurs que nous ne flattons point, nous les prions d'être persuadés que nous voudrions sincèrement pouvoir toujours louer leurs ouvrages ; mais, en vérité, nous ne pourrions quelquefois le faire sans nous rendre un peu ridicules. Rien ne nous fait plus de plaisir que d'avoir à rendre compte et à faire l'éloge d'un bon livre ; il faut même qu'un ouvrage soit bien mauvais si en le censurant nous ne le louons pas un peu. Si nous annoncions les livres sans les juger, si nous compilions des préfaces, si nous étalions quelques lambeaux dans le dessein de faire juger par là des ouvrages entiers, on sait assez dans quel mépris nous tomberions. Nous jugeons librement; mais nous tâcherons toujours d'assaisonner nos jugements, et nous nous interdisons absolument tout ce qui pourrait blesser personnellement qui que ce soit. Nous jugeons, parce que les auteurs ne publient leurs ouvrages qu'afin qu'on en juge.

Si nous avions besoin de justifier notre conduite, nous ne

pourrions, il semble, mieux faire que de nous appuyer de l'autorité de M. Bayle : « La république des lettres, dit ce célèbre écrivain, est un état entièrement libre ; on n'y reconnaît que l'empire de la vérité et de la raison, et sous leurs auspices on fait la guerre innocemment à qui que ce soit... Chacun y est tout ensemble souverain et justiciable de chacun. Les lois de la société n'ont pas fait de préjudice à l'indépendance de l'état de nature par rapport à l'ignorance ; tous les particuliers, à cet égard, ont le droit du glaive... Les satires tendent à dépouiller un homme de son honneur, ce qui est une espèce d'homicide civil ; mais la critique d'un livre ne tend qu'à montrer qu'un auteur n'a pas tel et tel degré de lumières. Or, comme il peut, avec ce défaut de science, jouir de tous les droits et de tous les privilèges de la société, sans que sa réputation d'honnête homme et de bon sujet de la république reçoive la moindre atteinte, on n'usurpe rien de ce qui dépend de la majesté de l'Etat en faisant connaître les fautes qui sont dans un livre. Il est vrai qu'on diminue quelquefois la réputation d'habile homme qu'un auteur s'était acquise; mais si on le fait en soutenant le parti de la raison et pour le seul intérêt de la vérité, et d'une manière honnête, personne n'y doit trouver à redire.

Analysant ensuite une harangue du P. Porée sur les critiques, Desfontaines ajoute, entre autres réflexions :

J'aurais souhaité que sa première proposition, qui concerne la nécessité de la critique, eût été un peu plus solidement appuyée, et qu'il eût entré dans des détails plus intéressants ; qu'il eût fait plus sentir que tout ce qui tourne au profit de la vérité et à l'avantage des sciences et des beaux-arts est une chose toujours louable et toujours à désirer ; qu'il est vrai que la réputation de nos semblables ne doit jamais être sacrifiée, même à la vérité, mais que cela ne doit pas s'entendre de la réputation littéraire, blessée quelquefois par la critique, parce que cette réputation ne

doit point s'obtenir à titre de grâce, et doit toujours être l'effet d'une justice exacte, à laquelle tout écrivain est censé se soumettre volontiers par la publication de ses écrits... Si on établit dans la république des lettres, comme un usage de politesse et de bienséance, celui de s'abstenir de toute critique extérieure à l'égard des ouvrages d'esprit, il n'y aura plus aucun risque à se produire au grand jour. Les mauvais auteurs ne seront plus retenus par la crainte de la censure, et les excellents ne seront plus excités par l'espérance de la distinction et de la louange, motif qui ne doit pas être confondu avec la vanité, parce qu'il y a de la différence entre vouloir mériter l'estime des hommes et être vain.

Il ne faut pas, dit-on, décourager les auteurs, surtout les

jeunes gens. Cela est vrai ; mais un auteur qui a mal réussi, et qui se sent du génie et des ressources, ne sera point découragé par la critique ; ce sera, au contraire, pour lui, un motif qui l'excitera à rétablir sa réputation, et à mériter dans la suite ce qu'il n'a pas d'abord obtenu.

On ne pouvait mieux parler assurément ; mais c'était prêcher dans le désert. Les écrivains critiqués et leurs éditeurs s'ameutèrent contre le Nouvelliste, qui fut arrêté au commencement de 1732, « au grand regret des littérateurs, qui y trouvaient l'instruction, et des gens du monde, qui y cherchaient l'amusement. »

Le Nouvelliste, comme la plupart des journaux de ce temps, était publié sous forme de lettres. 11 en devait paraître une tous les huit jours; mais il n'y en eut en tout que cinquante-deux, dont la dernière est du 1 5 mars 1732, et qui sont réunies en 3 volumes in-12. La Bibliothèque impériale possède un exemplaire chargé de nombreuses notes manuscrites qui en sont comme la clé.

Trois ans après, Desfontaines obtint — et cela, dit-il lui-même, « en récompense des services qu'il avait rendus aux lettres et à l'Etat », — le privilège d'un nouveau recueil périodique,qu'il intitula Observations sur les Ecrits modernes. C'est dans ce journal que pendant huit ans il tint tête aux encyclopédistes, à Voltaire lui-même 1 dont il balança un moment le crédit ; c'est dans ces feuilles, si vives, si alertes, si pleines d'ironie, de malice, de feu, que l'on apprend surtout à connaître l'histoire de la critique littéraire au milieu du xviii 6 siècle. Quelque opinion que l'on ait de Desfontaines, on ne saurait méconnaître ce qu'il lui fallut d'énergie et de ressources pour résister pendant huit années à tant et de si redoutables adversaires. Mais il devait finir par succomber. Par arrêt du Conseil d'Etat du 6 septembre 1743, « le roi, étant informé que les auteurs et les libraires se plaignent des Observations sur les Ecrits modernes, dont l'auteur ne respecte ni les gens de mérite, ni les corps les plus distingués et honorés de la protection de S. M., révoque le privilège de cette feuille, ordonne que les autres ouvrages du même auteur seront mis entre les mains de nouveaux examinateurs, choisis par M. le chancelier, pour en être rendu compte à S. M., et pour être statué sur la révocation desdits ouvrages, et même, s'il y échet, sur la punition de l'auteur. »

Ce corps distingué dont parle l'arrêt, c'était

l'Académie française, qui avait pris pour elle certains mots du discours préliminaire que Desfontaines avait placé en tête de sa traduction de Virgile, nouvellement imprimée. « On est plus choqué, avait-il dit, d'entendre louer une troupe orgueilleuse de gens sans mérite sur leur esprit et leurs talents que de voir Ovide et Virgile traiter Auguste de dieu. » Et l'Académie avait crié à l'insolence.

Les Observations forment 34 vol. in-12. La première lettre est du 1 er mars 1 735 ; la dernière du 31 août 1743.

Desfontaines fit d'inutiles efforts pour obtenir la révocation de l'arrêt qui supprimait ses Observations ; mais on lui accorda dès Tannée suivante, grâce à de puissantes recommandations, la permission tacite de les continuer sous un autre titre et en les donnant comme imprimées à l'étranger. 11 entreprit donc sous le pseudonyme de M. Burlon de la Busbaquerie, et sous la rubrique d'Avignon, un autre journal hebdomadaire, qu'il intitula Jugements sur quelques Ouvrages nouveaux y avec cette épigraphe : Scire et nesciri. Dans la préface, il s'annonçait comme un homme nouveau, qui se proposait de faire discerner et rechercher les bons ouvrages, de corriger avec douceur l'ignorance, l'erreur et le faux goût, qui s'accréditaient tous les jours, et d'apprendre au public à n'être point la dupe des mauvais auteurs. « On n'y verra jamais rien, disait-

il, qui puisse blesser la religion de l'Etat, le gouvernement, les bonnes mœurs, ni l'honneur de qui que ce soit : ce sont des remarques purement littéraires qu'on propose dans ce nouvel ouvrage périodique. » Nous n'avons pas besoin de dire que l'auteur fut reconnu dès le premier numéro. On ne trouve plus dans cette publication la même verve, le même entrain que dans les précédentes, on sent à chaque instant que le critique est muselé ; cependant elle eut un succès presque égal à celui des Observations. Elle était déjà parvenue au onzième volume quand la mort vint mettre un terme aux travaux et à la fécondité de son infatigable rédacteur (1 6 décembre 1745).

Desfontaines eut pour ses diverses publications plusieurs collaborateurs. Le principal fut l'abbé Granet, que nous avons déjà vu travailler à la Bibliothèque française de Camusat, et qui, en même temps qu'il coopérait aux Observations de Desfontaines, publiait de son côté des Réflexions sur les Ouvrages de Littérature, qui roulaient principalement sur les petites poésies, les romans et autres productions de ce genre, et qui forment 12 vol. in-12 (1737-41), avec une table générale. Viennent ensuite Fréron, dont nous nous occuperons bientôt, de Mairault et Détrées (1).

(i) Ou d'Eslrées. « L'abbé l'Estrées, dit la Correspondance secrète, fils d'un cardeur de laine de Reims, qui, pour s'illustrer, a changé en D la première lettre

Desfontaines nous a laissé de son principal collaborateur un portrait que l'on peut rapprocher, à plus d'un titre, d'une page que nous avons citée 1. 1, p. 154, où Suard parle en termes si touchants de son collaborateur et ami l'abbé Arnaud.

François Granet, né à Brignoles d'une honnête famille de négociants, était un homme de probité et d'honneur, modeste, de mœurs douces et d'un esprit égal. Philosophe dans ses sentiments et dans sa conduite, il fut exempt d'ambition, et son âme élevée ne s'abaissa jamais à solliciter des bienfaits et des titres. Excellent humaniste, il joignait à un riche fond de belles-lettres beaucoup de lumières sur l'histoire de la littérature ancienne et moderne. Son érudition s'étendait à la théologie et à l'histoire ecclésiastique et profane. Une imagination vive et une mémoire heureuse lui donnaient une extrême facilité d'écrire, et depuis quelques années il avait beaucoup perfectionné son style. Il est l'auteur des Réflexions sur les Ouvrages de Littérature, en 42 vol., qui, à l'exception du premier, sont tous de lui seul. C'est par cet ouvrage principalement qu'on peut juger de son érudition, de son style et de son goût. Il a enrichi le public de plusieurs éditions importantes, qu'il a ornées de doctes préfaces. Il y a quelques années qu'ayant formé le plan de l'ouvrage périodique des Observations sur les Ecrits modernes, je le priai de vouloir bien se joindre à moi pour m'aider à fournir cette carrière. Comme il avait travaillé longtemps à un journal littéraire de Hollande, je connaissais son talent pour ce genre d'écrire. Je savais d'ailleurs qu'il avait les mêmes principes que moi sur les matières de littérature et de goût, et nous étions depuis longtemps liés d'une étroite amitié. Nous avons travaillé ensemble durant sept ans sans que rien ait troublé la douceur de notre association. Notre

de son nom et se fait appeler d'Estrées, a été le rival de Fréron après la mort de l'abbé Desfontaines -, mais le mauvais succès d'un cahier qu'il publia alors le força à renoncer à la concurrence.

soin principal était de rendre nos critiques solides, équitables et modérées, et, autant qu'il nous était possible, de veiller, pour ainsi dire, à la porte du temple du goût, pour empêcher l'irruption de l'ignorance et du faux bel esprit. Je conserverai toujours un vif regret de la perte de cet ami. C'en est une trèsgrande, non seulement pour moi, mais pour la république des lettres en général, et pour tous ceux qui le connaissaient particulièrement. 11 avait une droiture qui rendait son commerce sûr. Il aimait la vérité en toutes choses, et la même chaleur d'imagination qui l'en éloignait quelquefois l'y ramenait aussitôt qu'on le mettait sur la voie de l'apercevoir. Malgré l'étendue et la vivacité de ses lumières, il ne se montra jamais opiniâtre dans ses sentiments. Son esprit orné et son humeur gaie rendaient sa conversation amusante et enjouée. Il saisissait et peignait bien le ridicule, surtout celui des gens de lettres, mais sans haine, sans malignité, sans envie ; il n'était critique que dans le goût d'Horace et de Lucien, c'est-à-dire en philosophe; d'ailleurs toujours équitable à l'égard du vrai mérite et des talents décidés. Il avait un grand nombre d'amis dans la littérature, et à la cour et à la ville. 11 avait même des amis illustres. Quoiqu'il fût fort attaché à son cabinet, il ne laissait pas de les cultiver. Assez répandu dans le monde, il joignait à la qualité d'homme savant celle d'homme poli et sociable. Il était d'une complexion faible et délicate, et depuis quelques années ses maladies fréquentes alarmaient ses amis. Celle dont il est mort n'a été que de cinq jours.

Desfontaines réunissait, on ne saurait le nier, . plusieurs des qualités qu'exige le rôle qu'il s'était attribué , mais il lui en manquait de fort importantes. 11 ne connut pas ou négligea beaucoup trop ces formes agréables, ces tours délicats et polis, auxquels un censeur prudent a recours pour éviter que les conseils de la critique ne deviennent autant

de blessures pour l'amour-propre. 11 se piqua moins encore de cette impassible équité qui, dans l'exa-r men d'un l'ivre « ne voit jamais l'auteur, ne voit que son ouvrage. » La précipitation de ses jugements, leur forme ironique, le ton tranchant qu'il affecta souvent de prendre, et surtout la partialité qu'il fit paraître dans plusieurs de ses critiques, lui suscitèrent de nombreux ennemis. 11 n'en eut pas de plus violent ni de plus irréconciliable que Voltaire ; il faut dire aussi qu'il n'en rencontra pas de plus susceptible : la moindre critique, on le sait, mettait ce grand homme hors de lui. C'est une faiblesse incompréhensible, mais qu'il faut bien reconnaître, quelque admiration que Ton professe pour cet incomparable génie.

« Malheur à qui osait toucher aux lauriers de M. de Voltaire I dit Clément. Et n'est-il pas bien singulier, ajoute l'auteur des Nouvelles littéraires, que ce poète invulnérable à force de blessures et de ressources, après avoir prêché sur les toits la liberté de la presse , et donné l'exemple du libertinage de l'impression jusqu'à se faire brûler, n'ait pas plutôt joui d'un moment de faveur qu'il l'ait employé à gêner ses confrères. Je lui pardonne tous ses défauts, excepté celui-là. C'est le péché contre le Saint-Esprit dans la république des lettres : malheur à qui s'en est rendu coupable, eût-il la mort entre les dents et le billet de confession à la main ! »

Madame de Gralfigny , qui, dans ses Lettres, nous montre Voltaire sous un jour si nouveau, parle souvent de ces crises, de ces quintes littéraires, qui « altéraient tout-à-fait la douceur charmante de ses mœurs. Voltaire était alors à Cirey, auprès de madame du Châtelet, et ses qualités si vives, si irrésistibles, si aimables même, quand il le voulait, remplissaient de vie et de lumière cette délicieuse retraite, où Ton passait des journées charmantes, et des soirées plus charmantes encore. De temps à autre il y avait gala, représentation, fête à grand orchestre; on jouait la comédie, la tragédie, la farce, et jusqu'aux marionnettes; Voltaire donnait la lanterne magique. D'autres fois on lisait les chants inédits de Jeanne, de la trop fameuse Jeanne (et on les lisait dans la chambre mystérieuse des bains); puis on faisait du punch, madame du Châtelet chantait de sa voix divine, on riait sans savoir pourquoi , on chantait des canons ; enfin venait le souper, un de ces soupers où la gaieté ne sait ce qu'elle dit ni ce qu'elle fait, et rit sur la pointe d'une aiguille. »

Dans ces jours-là Voltaire est à l'état de pur génie; cet homme toujours mourant ressuscite : il est léger, brillant, infatigable ; toutes les muses qu'il courtise, tous les démons qui le possèdent, revivent en lui. Mais tous les jours ne sont pas si riants ; la gaieté de Voltaire n'est pas chaque soir si désintéressée et si légère. « Il y a bien des mo-

ments où il est furieusement auteur » ; il y a bien des soupers qu'on n'égaie qu'en mettant sur le tapis l'abbé Desfontaines ou J.-B. Rousseau : « Oh dame ! c'est là que l'homme reste et que le héros s'évanouit. 11 serait homme à ne point pardonner à quelqu'un qui louerait Rousseau. » Et pour les louanges, « on les aime à toutes sauces, surtout quand on dit des injures à cet abbé Desfontaines. » — « Un mot de ses adversaires le met ce qui s'appelle au désespoir ; c'est la seule chose qui l'occupe et qui le noie dans l'amertume. Je ne puis vous donner l'idée de cette sottise qu'en vous disant qu'elle est plus forte et plus misérable que son esprit n'est grand et étendu. »

Adulé comme il l'était, Voltaire ne pouvait s'habituer à l'idée de compter avec un misérable folliculaire. Il ne soupçonnait pas la puissance du journalisme, puissance telle, dit M. Ch. Nisard (1), alors même qu'elle s'ignore, que le journaliste le plus chétif n'aurait rien à redouter d'une lutte avec le plus vigoureux athlète de la presse qui n'aurait pas un journal à sa disposition. Considérez en effet quels avantages énormes, incalculables, un journaliste retire de la faculté d'entrer en lice tous les jours, de parler tous les jours à vingt, trente, quarante, cinquante mille lecteurs, de leur parler seul,

(4 ) Les Ennemis de Voltaire, deux très-intéressants volumes, pleins de faits et de révélations, dont je me suis beaucoup aidé dans cette partie de mon travail.

et avec la certitude de n'en être point contredit, puisque l'Evangile n'a pas plus d'autorité aux yeux des abonnés d'un journal que ce journal même ; considérez encore qu'il n'attend pas, comme y est obligé l'auteur d'un livre, que le chaland vienne acheter sa feuille au lieu où elle se fabrique, mais que le même jour et au même moment l'Etat la transporte, à des frais insignifiants, sur toute la surface de la France et dans tous les pays de la terre; que, s'il a quelque intérêt d'amour-propre ou de parti à affirmer un fait, il le reproduit dans les numéros de demain, d'après-demain, de tous les jours, jusqu'à ce qu'il juge que ce fait est solidement établi dans la croyance de ceux à qui il lui importe de le persuader; que, s'il lui arrive de quelque part un démenti, et que la loi le force à l'imprimer, il le fera précéder ou suivre de réflexions qui en atténueront la portée; il pourra même y revenir dans le plus prochain numéro, y trouver de nouvelles objections, et donner enfin si bien le change aux lecteurs, qu'ils finiront par croire que c'est le démenti qui en a menti. 11 est hors de doute que quiconque, gouvernement ou simple particulier, voudra lutter à armes égales, c'est-à-dire de contradiction et de persévérance, contre un instrument de publicité de cette nature, devra nécessairement se lasser le premier, et marquer par son silence qu'il s'avoue à peu près

vaincu. Outre que bien peu de gens sont d'humeur à engager cette lutte, à cause des fâcheux effets qui peuvent résulter d'une polémique où, de part et d autre, on finit par perdre de vue la modération et les convenances.

» Voltaire ne savait pas tout cela quand il trouva mauvais que Desfontaines et Fréron le critiquassent. Avec le secours de tout son talent, avec la complicité de la plus puissante coterie philosophique et littéraire qui fut jamais, les encyclopédistes; avec la tolérance, que dis-je? avec l'appui de magistrats qui servaient ses vengeances presque aussi religieusement que si elles eussent été des prescriptions de la loi; avec une armée d'intrigants lettrés à ses gages, qui signaient ses libelles ou en acceptaient la responsabilité quand ils étaient anonymes; enfin, et pour tout dire en un mot, avec l'opinion publique, dont la faveur lui servait d'égide, Voltaire ne laissa pas de se sentir souvent désarmé en face du journalisme. La violence de ses plaintes, ses mensonges, ses ruses, toutes ses démarches enfin pour parvenir à faire cesser les attaques auxquelles il était en butte, et, comme il disait, à en obtenir justice, tout cela joint à la complaisance pour lui du lieutenant de police, qui voulait bien prendre la peine de discuter avec lui sur la nature du châtiment à infliger à ses censeurs, et qui lui conseillait de s'adoucir et d'être clément, tout cela, dis-je,

prouve manifestement que Voltaire ne se f aisai t aucune idée juste ni de la puissance ni des devoirs du journalisme, et que les magistrats ne les comprenaient pas plus que lui.

» Quant à Desfontaines et à Fréron, il est certain qu'ils furent très-étonnés d'abord d'être si terribles, et qu'avant la persécution de Voltaire, ils pensaient faire la besogne du monde la plus légitime , sinon la plus innocente. C'est lorsqu'ils virent soulevés contre eux le pouvoir et Voltaire, et qu'après avoir résisté avec quelque succès aux efforts de cette association faite en vue de les opprimer, ils eurent balancé la victoire, qu'ils mesurèrent toute l'étendue de leur puissance, et qu'ils en abusèrent. »

Si quelques traits de ce tableau sont un peu forcés, peut-être, nous y avons trouvé cependant un fond de vérité qui nous a engagé à le reproduire intégralement.

Indépendamment de cette si grande susceptibilité, Voltaire avait contre Desfontaines un grief qui lui rendait ses critiques plus sensibles encore : Desfontaines, à l'entendre, « lui devait la vie et l'honneur », et cette considération aurait dû briser la plume dans ses mains et fermer à jamais les yeux du critique sur les défauts des ouvrages de son bienfaiteur. Ce qui est certain, c'est que leur connaissance datait de quelques semaines à peine ,

quand Desfontaines fut enfermé à Bicêtre; ce serait, au dire de Voltaire, et nous ne trouvons sur ce point d'autre témoignage que le sien, ce serait c pour avoir corrompu des ramoneurs de cheminée, qu'il avait pris pour des Amours, à cause de leur fer et de leur bandeau. » Quoi qu'il en soit, Voltaire, à la prière de madame de Bernières, son amie, et parente de l'abbé, travailla chaleureusement à tirer de prison leur pauvre ami, et il y réussit. Après un pareil service, Desfontaines, dans la pensée de Voltaire, ne devait plus avoir que des éloges pour l'homme qui lui « avait sauvé la Grève. » Loin de là, par un manque de cœur, par un travers d'esprit auquel il est vraiment difficile de croire, à peine sorti de prison, il aurait publié contre son bienfaiteur un libelle que, même, il aurait commencé à Bicêtre, mettant à profit, pour le railler et le diffamer, les quelques instants qui précédèrent son élargissement.

Tels sont les griefs de Voltaire, griefs qu'il répète à satiété dans sa correspondance, et dont il autorise, en quelque sorte, ses colères et ses invectives.

Soit pourtant qu'il ne fût pas parfaitement sûr que le libelle en question (Apologie de Voltaire adressée à lui-même) fût de Desfontaines, qui l'a toujours nié, soit par égard pour quelques amis respectables que l'abbé et lui cultivaient en commun, Voltaire dissimula longtemps son ressenti-

ment. Il chargea même Desfontaines, quelques années après, de traduire un Essai sur l'Epopée qu'il avait écrit en anglais pendant son séjour à Londres; mais, peu satisfait, paraît-il, du travail de son traducteur, il le refit lui-même, et le fit imprimer comme sien. Desfontaines s'en formalisa, comme d'uji mauvais procédé, et de ce jour, « ne se croyant pas lié par la reconnaissance au point de manquer à ses devoirs comme journaliste», dit un biographe de Voltaire, il apporta moins de ménagements dans ses critiques. Cependant ce n'est qu avec les plus grands égards encore qu'il parle de Voltaire dans le Nouvelliste du Parnasse, qu'il venait de fonder, et, au dire même de M. Nisard, qu'on ne peut soupçonner de partialité pour Desfontaines, « ses censures étaient à ses éloges comme l'unité est à la centaine; mais Voltaire n'en était pas moins profondément blessé , et il amassait des trésors de vengeance. »

Des observations critiques sur le Temple du Goût ayant paru en 1733, Voltaire ne manqua pas de les attribuer à Desfontaines. « Pensant toutefois qu'il n'était pas encore à propos d'éclater, trop de gens à l'estime desquels il tenait lui-même s'intéressant au journaliste, il eut recours à un procédé dont il faisait déjà usage, et qui lui servait comme de soupape de sûreté dans les moments où il y eût eu péril pour sa vie à ne pas ouvrir une issue au

trop plein de sa colère. Ce procédé consistait dans une de ces petites pièces de poésie, philosophiques et morales, qui, sous le nom d'épîtres, d'odes, de discours en vers et de satires, exercices faciles et propres à lui éclaircir la bile comme à lui entretenir la main, donnaient lieu à des allusions si transparentes que ses ennemis qui en étaient l'objet n'étaient pas moins bien reconnus que s'ils eussent été nommés. » Dans un Discours sur l'Envie il décocha à Desfontaines ce trait perfide :

Cent fois plus malheureux et plus infâme encore

Est ce fripier aVécrits que l'intérêt dévore,

Qui vend au plus offrant son encre et ses fureurs ;

Méprisable en son goût, détestable en ses mjœurs ;

Médisant qui se plaint des brocards qu'il essuie ;

Satirique ennuyeux disant que tout Vennuie ,

Criant que le bon goût s* est perdu dans Paris,

Et le prouvant très-bien, du moins par ses écrits....

Hélas ! quel est le fruit de tes cris imbéciles ?

La police est sévère; on fouette les Zoïles.

Chacun avec mépris se détourne de toi ;

Tout fuit, jusqu'aux enfants, et ton sait trop pourquoi.

Desfontaines, cette fois, ne se crut plus obligé à aucun ménagement. Comme les Observations sur le Temple du Goût avaient été d'autant plus désagréables à Voltaire qu'elles avaient coïncidé avec la menace faite au poète d'une lettre de cachet , si son Temple n'était rebâti sur un nouveau plan (lettre de Voltaire à Thiriot, 1 er mai 1733), Desfontaine

prit un malin plaisir à retourner le fer dans la blessure de son adversaire, et il débuta dans les Observations sur quelques Ecrits modernes (t. i, p. 4 et s.), qui avaient remplacé le Nouvelliste du Parnasse, par une critique aussi juste que spirituelle de la restauration du Temple du Goût.

Voltaire rugit à cette nouvelle attaque, ou, pour parler plus justement, à cette riposte habile. « Les Observations de l'abbé Desfontaines, écrit-il à Cideville, sont des outrages à la raison, à l'équité, à

l'érudition et au goût Je me repens bien de

l'avoir tiré de Bicêtre et de lui avoir sauvé la Grève. Il vaut mieux, après tout, brûler un prêtre que d'ennuyer le public : Oportet aliquem rnori pro populo. Si je l'avais laissé cuire, j'aurais épargné au public bien des sottises. » Pour l'honneur de Voltaire, il ne faut voir qu'une fanfaronnade dans ces paroles si haineuses et si cruelles; avouons pourtant que ces criailleries sont peu dignes d'un philosophe. La Mort de César provoqua un orage plus violent encore, dont on peut voir les effets dans la correspondance de Voltaire (à Berger, septembre; à Thiriot, 4 octobre; à d'Olivet, 4 octobre 1735), où il prodigue à Desfontaines les épithètes les plus injurieuses.

Cette tempête, comme toutes les grandes crises, fut suivie d'un moment de calme. Revenant à des sentiments plus conformes à ses enseignements, Voltaire sembla comprendre que peut-être vaudrait-il

mieux avoir Desfontaines pour ami que pour en— nemi; il tenait d'ailleurs absolument à le faire revenir de son jugement sur la Mort de César, et il essaya de tous les moyens pour y parvenir. Outre Thiriot, son principal négociateur dans'cette entreprise délicate, il sollicita l'abbé Àsselin, proviseur du collège d'Harcourt, de vouloir bien s'entremettre pour ménager une réconciliation, et il en offrait un moyen facile par la lettre même qu'il lui écrivit à ce sujet; il y disait : qu'il était fâché du procédé de Desfontaines, surtout parce que Desfontaines ayant du mérite, sachant l'anglais et devant avoir lu Shakespeare, était à portée de donner sur le goût anglais, et sur une tragédie française écrite dans ce goût, des lumières au public; qu'il lui pardonnait d'ailleurs volontiers, dans l'espoir que, par les choses désagréables semées contre lui dans vingt de ses feuilles, Desfontaines n'avait point eu l'intention de l'outrager; qu'il a rejeté bien des propositions de vengeance qui lui ont été faites par les ennemis du journaliste; qu'il souhaite de le voir revenir à lui avec l'amitié qu'il est en droit d'en attendre; qu'il proteste que la sienne ne sera pas altérée par la différence de leurs opinions; qu'enfin il trouvera bon que la lettre où il s'exprime en ces termes conciliants lui soit communiquée. (A l'abbé Asselin, 21 octobre et 4 novembre 1735.) Desfontaines ne pouvait ne pas faire bon accueil

à de pareilles avances; il rétracta, ou plutôt il expliqua sa critique de la Mort de César. Voltaire se déclara satisfait, et il écrivit à son adversaire une lettre de remerciement trop curieuse pour que nous n'en citions pas quelques passages :

Si l'amitié vous a dicté, Monsieur, ce que j'ai lu dans la feuille 34 e que vous m'avez envoyée, mon cœur en est bien plus touché que mon amour- propre n'avait été blessé des feuilles précédentes. Je ne me plaignais pas de vous comme d'un critique, mais comme d'un ami ; car mes ouvrages méritent beaucoup de censure, mais moi je ne méritais pas la perte de votre amitié... Il importe peu au public que la Mort de César soit une bonne ou une méchante pièce ; mais il me semble que les amateurs des lettres auraient été bien aises de voir quelques dissertations instructives sur cette espèce de tragédie, qui est si étrangère à notre théâtre... Vous devez connaître, à la manière dont j'insiste sur cet article, que je suis revenu à vous de bonne foi, et que mon cœur, sans fiel et sans rancune, se livre au plaisir de vous servir autant qu'à l'amour de la vérité. Donnez-moi donc des preuves de votre sensibilité et de la bonté de votre caractère : écrivez-moi ce que vous pensez et ce qu'on pense sur les choses dont vous m'avez dit un mot dans votre dernière lettre. La pénitence que je vous impose est de m'écrire au long ce que vous croyez qu'il y ait à corriger dans mes ouvrages, dont on prépare en Hollande une très-belle édition ; je veux avoir votre sentiment et celui de vos amis. Faites votre pénitence avec le zèle d'un homme bien converti, et songez que je mérite, par mes sentiments, ma franchise, par la vérité et la tendresse qui sont naturellement dans mon cœur, que vous vouliez goûter avec moi les douceurs de l'amitié et celles de la littérature. (U novembre 4735.)

Il y a loin de cette lettre à celle qu'il écrivait à Cideville deux ou trois mois auparavant. Desfon-

taines, qui ne pouvait assurément partager l'avis de Voltaire, qu'il importait peu au public que la Mort de César fût une bonne ou une méchante pièce, crut-il néanmoins à la sincérité d'un langage en apparence si plein d'effusion ? Ce qui est certain, c'est que la paix ne fut pas de longue durée ; à peine était-elle conclue que « le corsaire de Desfontaines » la rompit et ralluma les fureurs de Voltaire en insérant malgré lui dans son journal une épître confidentielle adressée au comte Algarotti.

Voltaire, exaspéré, déchargeait ainsi sa bile dans une ode sur VIngratitude adressée au maréchal de Richelieu :

Quel monstre plus hideux s'avance ?

La nature fuit et s* offert se

A r aspect de ce vieux Giton ;

Il a la rage de Zoïle,

De Gacon l'esprit et le style,

Et ïâme impure de Chausson.

Cest Des fontaines, c f est ce prêtre Venu de Sodome à Bicétre, De Bicélre au sacré vallon :

A-t-il l'espérance bizarre Que le bûcher qu'on lui prépare Soit fait des lauriers d'Apollon ?

// m'a dû l'honneur et la vie,

Et dans son injuste furie,

De Rousseau lâche imitateur,

Avec moins d'art et plus d'audace,

De la fange où sa voix coasse

Il t Urage son bienfaiteur.

t. II. 16

C'est toujours, comme on voit, le même thème. Cependant Voltaire, envoyant son ode à Berger, en supprima ces trois strophes : « J'ai dédaigné de parler de Desfontaines, lui écrit-il; il n'a pas assez illustré ses vices. » Avait-il donc été pris de remords? Non; c'est que, dans l'intervalle, Desfontaines, qui ne connaissait pas encore cette ode, avait parlé de la tragédie d'Ahire et de son auteur dans les termes les plus aimables. « La tragédie à'Alzire de M. de Voltaire, disait-il dans ses Observations (t. 4, p. 141), a eu un très-grand succès. J'y prends toute la part possible, comme son admirateur et son ami. .. . J'aurai soin de vous rendre compte de cette pièce au premier jour, et je ferai mes efforts pour en parler dignement. Je serai le panégyriste de cet illustre écrivain lorsque je croirai qu'il le mérite, c'est-à-dire que je le serai presque toujours. Pourrais-je avoir jamais la pensée de ternir la gloire d'un auteur qui contribue en son genre à celle de ce règne?.... »

Un bon procédé en appelle un autre : Voltaire fit rentrer les trois strophes dans son portefeuille. Mais il en eut presque aussitôt regret, et il ne tarda pas à les rétablir ; la raison qu'il en donne à son ami Thiriot est vraiment incroyable : « J'avais ôté, dit-il, ce monstre subalterne d'abbé Desfontaines de l'ode sur Y Ingratitude; mais les transitions ne s'accommodaient pas de ce retranchement, et il vaut

mieux gâter Desfontaines que mon ode, d'autant plus qu'il n'y a rien de gâté en relevant sa turpitude. Je vous envoie l'ode. Chacun est content de son ouvrage; cependant je ne le suis pas de m'être abaissé à cette guerre honteuse. »

Et cependant il s'y acharnait de plus en plus : à quelques mois de là il lançait contre son adversaire un pamphlet demeuré célèbre, le Préservatif, où il achevait d'épancher sa bile, et se livrait, sous prétexte de relever quelques erreurs du journaliste, aux personnalités les plus odieuses. En tête dé la brochure se voyait une ignoble estampe. Elle représentait Desfontaines à genoux, recevant le fouet; au-dessus, Vénus, assise sur un nuage, entre deux Amours, dont l'un a laissé tomber son flambeau, semblait présider à l'exécution qui la vengeait des outrages faits à son culte. Au bas on lisait cette inscription :

Jadis curé, jadis jésuite, Partout connu, partout chassé, Il devint auteur parasitte, Et le public en fut lassé.

Pour réparer le temps passé,

Il se déclara s ;

A Bissétre il fut bien fessé :

Dieu récompense le méritte.

« En examinant, dit M. Nisard, la conduite de Voltaire dans ses querelles avec ses ennemis ou avec

ses critiques, lesquels il ne distinguait pas les uns des autres, on s'étonne du soin qu'il mettait d'abord à se dissimuler, lorsqu'il se décidait à repousser leurs attaques, et ensuite de son opiniâtreté dans le mensonge, quand il était démasqué. » Voltaire, dans cette circonstance, fut fidèle à sa tactique habituelle : il avait fait imprimer le Préservatif sous le nom du chevalier de Mouhy, et, quoique le doute ne fût possible pour personne, il nia hardiment qu'il en fût l'auteur ; mais il lui fut impossible de désavouer une lettre à MafTéi, insérée dans ce pamphlet, et qui était, de son propre aveu, l'unique fondement de la querelle. « Vous pouvez assurer, écrivait-il à Thiriot, que je n'ai pas d'autre part au livre très-fort qui vient de paraître contre ce monstre d'abbé Desfontaines que d'avoir écrit, il y a deux ans, à M. MafTéi, la lettre qu'on vient d'imprimer. » Eh! c'était justement cette lettre qui devait irriter Desfontaines. Il s'inquiétait bien vraiment des autres attaques que le Préservatif dirigeait contre lui ; il se souciait bien d'y être traité de sot, de présomptueux et d'ignorant; que ces injures vinssent ou non de Voltaire, que lui importait. Ce qui devait le toucher, c'était d'être représenté dans une lettre écrite et signée de la main de Voltaire, et dans une estampe qui le disputait d'énergie avec cette même lettre, comme un homme flétri par la main du bourreau, pour le plus sale, le plus infâme •

de tous les vices, comme un misérable qui déchirait son bienfaiteur, le lendemain même du bienfait.

Toutes les dénégations, d'ailleurs, n'auraient pu donner le change à Desfontaines ; il n'avait pas un instant hésité à reconnaître la main qui le déchirait, et, si habitué qu'il fût à l'injure, il ne pouvait rester impassible en présence d'un aussi sanglant outrage. Il annonça donc hautement l'intention de se venger. A la nouvelle de cette résolution, Voltaire commence à perdre de son assurance ; il met tout en œuvre pour conjurer le danger qui le menace; tantôt il regrette d'avoir été trop loin, tantôt il menace d'aller plus loin encore. « Assurez-le (ce coquin, ce scélérat), écrit-il à Thiriot, que j'ai en main de quoi le confondre et le faire mourir de honte, et que je suis un ennemi plus redoutable qu'il ne pense. » Mais ces rodomontades n'empêchèrent point Desfontaines de donner suite à son projet, et de publier, en réponse au Préservatif, la Voltairomanie, où il rendait à son agresseur outrage pour outrage.

Voltaire, qui aurait voulu avoir le monopole de la diffamation, fut frappé de stupeur à la lecture de la Voltairomanie , et, pour comble, il lui revint bientôt de toutes parts que la lecture de cette satire cruelle, faite par l'auteur lui-même, avec cet art que déploient les auteurs en débitant leurs œuvres, excitait à Paris des applaudissements unanimes. (Il

était alors à Cirey .) Hors de lui, il voulait, à chaque poste où il recevait des lettres, partir pour Paris, où il ne pouvait paraître sans danger pour sa liberté, voir les ministres, le lieutenant criminel, présenter requête, porter plainte, que sais-je ? poursuivre à extinction sa vengeance. « Il lui faut une réparation, ou il meurt déshonoré : il s'agit de faits, il s'agit des plus horribles impostures. Vous ne savez pas à quel point Desfontaines est l'oracle des provinces. On m'écrit de Paris que mon ennemi est méprisé, et moi je vois que ses Observations se vendent mieux qu'aucun livre. Mon silence le désespère, dites-vous. Ah! que vous êtes loin de le connaître! 11 prendra mon silence pour un aveu de sa supériorité, et encore cette fois je resterai flétri par le plus misérable des hommes, sans en pouvoir tirer la moindre vengeance, sans me justifier ! ... b Du fond de son cabinet il remue ciel et terre pour obtenir cette vengeance dont il a soif ; il y touchait : le lieutenant criminel avait promis d'informer, quand il gâta tout par trop d'exigence et de précipitation. Ne voulut-il pas, comme mesure préalable au procès, qu'on sollicitât du premier président un arrêt en vertu duquel la Voltairomanie serait brûlée publiquement! Cette prétention, qui aurait préjugé la question, parut exorbitante aux magistrats, et refroidit quelque peu leur bon vouloir ; si bien que Voltaire, cédant, après de longues hésitations, aux

sollicitations de ses amis, qui lui montrèrent l'issue d'un procès comme très-incertaine en présence de sa lettre à Mafféi, et comme devant lui être dans tous les cas très-dommageable, finit par se contenter d'un désaveu, qui fut minuté de la main du marquis d'Argenson, que Desfontaines signa par ordre, et qui fut remis entre les mains du lieutenant de police.

« Ainsi, dit M. Ch. Nisard, ainsi finit cette querelle ridicule, qu'il ne tint pas à Voltaire de transformer en complot contre l'Etat, et de faire juger par le Parlement, toutes les chambres assemblées. L'issue n'en mit pas Desfontaines plus bas dans l'opinion qu'il n'y était déjà ; mais elle força Voltaire à dévoiler ses plus honteuses faiblesses, à mentir et à acheter le mensonge des autres à prix d'or. . . ; elle lui causa enfin un préjudice moral très-considérable. » C'est aussi l'avis des partisans les plus dévoués du grand écrivain, même de Delisle de Sales : « Voltaire, dit-il, au lieu de dédaigner un si faible ennemi, descendit jusqu'à lutter avec lui corps à corps, et ce fut le sommeil de sa gloire; les injures dont il accabla son ennemi dans le libelle du Préservatif firent douter un moment de la bonté de sa cause. »

Nous n'avons pu qu'esquisser à grands traits cette longue querelle (1 ) . On ferait un volume, dit un

(I) Oq eu trouvera tous les détails dans l'ouvrage de M. Nisard qui nous sert de guide. Voir, en outre, dans les Mémoires et correspondances historiques et

biographe, si seulement on voulait reproduire les injures atroces que leur auteur a eu le talent d assaisonner de tant d'esprit dans sa prose ou de revêtir d'une poésie si séduisante. Pendant dix ans le nom de Desfontaines mit Voltaire en fureur, comme fit plus tard celui de Fréron ; pendant dix ans, abusant du prodigieux avantage que lui donnait sur son adversaire la supériorité de son génie, il ne cessa de le poursuivre de sa haine envenimée ; prose, vers, préfaces, brochures, romans, poésies, tout servit son ressentiment, et, pour déshonorer son ennemi, il ne rougit pas de souiller ses écrits des plus sales. et des plus grossières invectives. L'aventure de Desfontaines en est toujours le sujet ou le prétexte. Doit-on croire à la réalité de cette aventure ? Est-il vrai que Desfontaines ne dut sa liberté qu'à Voltaire ? Est-il vrai que quinze jours après être sorti de prison il écrivit un libelle contre son bienfaiteur? Tout cela n'est rien moins que prouvé ; tout cela serait-il vrai, d'ailleurs, que Voltaire n'en serait pas plus excusable d'avoir attaqué ce critique dans des termes qui révoltent également la raison et la pudeur. Nous en avons assez dit, du reste, pour faire voir que les premiers torts — lit-

littéraires, du même, page 186, uue très-curieuse lettre du marquis d'Arger.soa à Voltaire, au sujet du désaveu, dans laquelle on lii cette phrase, entre autres : « Je semonce mon frère d'ordonner tout de nouveau à M. Haunoir, qui a succédé à L. Trublet pour censurer les Observations, de n'y pas passer la moindre chose qui ait rapport à vous, et cela sera fait » ! 1

térairement parlant — ne furent pas précisément du côté du journaliste, et ceux qui prendront la peine de parcourir, dans le journal de Desfontaines, les articles qui furent certainement la cause de la guerre à mort que lui déclara Voltaire, seront forcés de convenir que ces démêlés, poussés jusqu'au scandale, eurent leur origine dans un sentiment de vanité mal entendue qui faisait que ce grand homme, avide de louanges au point de recevoir 1 encens le plus grossier, ne supportait qu'avec une extrême impatience la censure la plus bénigne. Sans prétendre en aucune façon excuser les torts de Desfontaines, nous croyons pouvoir dire que ce qui Ta desservi surtout aux yeux de la postérité, c'est d'avoir osé voir et signaler les faiblesses d'un homme que le génie a sacré.

Quoi qu'il en soit, toutes les invectives de Voltaire et de ses partisans n'ont rien ôté au mérite de Desfontaines comme critique, et Ton ne saurait nier qu'il n'ait rendu par ses écrits de véritables services à la littérature. Ses ennemis les plus acharnés sont forcés de lui rendre justice. « On se tromperait, dit Delisle de Sales, si l'on croyait que ce fondateur du journalisme fut un homme sans mérite : il en avait, et déplus d'un genre, et surtout beaucoup plus que de petits Zoïles que le besoin de nuire avait fait ses prosélytes, et qui flétrirent sa mémoire quand il ne fut plus. 11 était vraiment homme de lettres, et à ce

titre il pouvait bien ou mal juger ses pairs ; il donnait des gages à ses nombreux ennemis, et on pouvait user envers ce forban du droit de représailles... »

Desfontaines sut, un des premiers, éviter dans ses critiques et la froide sécheresse de l'analyse et la fastidieuse abondance d'une érudition pédantesque. Il joignait à la connaissance des anciens cette finesse de tact qui saisit rapidement les beautés et les défauts d'un ouvrage. Il eut sans doute le tort inexcusable d'écouter trop souvent, à l'égard de certains auteurs, ses préventions et ses ressentiments secrets; toutefois on peut dire qu'en général il fit une guerre salutaire aux mauvais écrivains de son temps, qu'il entretint le goût des bonnes études, combattit avec succès plusieurs opinions dangereuses, et concourut autant qu'il était en lui à prévenir la décadence des lettres. Malgré la haine des auteurs et des libraires, malgré les susceptibilités du gouvernement, il s'était créé dans la littérature un département dont il était l'âme et le chef. Doué d'une âme forte, il avait compris toutes les conséquences, mauvaises ou favorables, de ce rôle, et il les subissait avec calme et gaîté. C'est lui qui écrivait à l'abbé Prévost, au sujet de sa traduction des Lettres de Cicéron : « Je fais cas de votre ouvrage, j'en ferai un extrait comme il faut. Vous me pardonnerez bien si j'y fais quelques remarques

critiques : Alger mourrait de faim, si Alger était en paix avec tout le monde. »

Il me paraît difficile de voir là dedans autre chose qu'une plaisanterie. J'avoue que je ne saurais davantage prendre au sérieux cette anecdote que je lis dans les Œuvres inédites de Piron récemment publiées (1).

« L'abbé Desfontaines — c'est Piron qui parle — apôtre du goût sans autre mission, non plus que Fréron, son disciple, que son besoin de vivre et son penchant à nuire, avait fait main basse partout et avait tout déchiré, depuis M. de Lamotte jusqu'à l'abbé Leblanc. Il était aux égards encore pour moi, sans que j'en connusse la raison, quand un jour il vint exprès chez moi pour me dire qu'il allait mourir de faim; que tout tombait dans l'inaction; que tous les auteurs se faisaient censeurs royaux ; que les libraires n'étaient tous que des poltrons, des fripons et des ânes; qu'en un mot il ne savait plus où tirer un coup de fusil. Conclusion : puisqu'il ne paraissait plus rien de nouveau, il venait, me connaissant moins scabreux que tout autre, me prier, faute de nouveautés, de ne pas trouver mauvais qu'il s'égayât sur mes ouvrages connus. — De tout mon cœur, lui répondis-je ; grand bien vous

(I ) Œuvres inédite* de Piron, publiées par M. Honoré Bonhomme, chez Poulet - Malassis et de Broiae, un très-curieux volume dont il n'eet plus besoin de faire l'éloge.

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fasse, monsieur l'abbé ! Gréiez sur le persil, tombez sur moi, taillez, coupez, tranchez I On ne refuse pas une permission de chasse à qui ne tire sa poudre qu'aux moineaux.

» Il s'arrogea sur cette belle indifférence, et me mit en pièces dans ses feuilles. J'y fus traité d'auteur sans goût, sans art, sans style, sans délicatesse, etc. Je l'avais laissé le maître : il pouvait me tondre jusqu'à la peau exclusivement, sans que j'eusse envie ni droit de me plaindre. *

S'il fallait prendre ce récit au pied de la lettre, ce serait bien le cas de répéter que le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable. La modération n'était pas précisément la vertu dePiron, et ceux qui le connaissaient le mieux n'étaient pas bien convaincus de sa bonhomie, quoi qu'il pût dire. Je lis dans une lettre du même recueil : « Bonhomie est et fut toujours ma devise, pendant que peut-être on se relaie, à Dijon, à dire : 11 est malin. » Et il le prouve tout de suite : « J'ai quelquefois plaisanté, il est vrai, mais qui ? Leblanc , Fréron , Desfontaines , Voltaire (1), la vergogne et les fléaux de la littérature, agresseurs insolents, corrupteurs du goût, malfaisants, malveillants, etc. »

L'étrange bonhomie ! Les innocentes plaisanteries ! Quoi qu'il en soit, la patience de Piron ne tint

(O Voir sur les relations de Piron avec Voltaire deux très-intéressants et trèsspirituels articles de M. Cuvillier-Fleury, dans le Journaldes Débats de mai 1859.

pas à ce jeu, qu'à l'entendre il aurait lui-même provoqué. Nous lui rendons la parole.

« Je. ne remuai donc pas, et je n'aurais jamais remué sans une vive écorchure qui me pinça jusqu'au vif. Il parut une nouvelle édition des œuvres du célèbre J.-B. Rousseau. Son métier était d'en parler. 11 en rendit compte, et, plus pour mortifier Voltaire que pour aucun amour de la vérité , se répandit fprt en louanges sur l'ouvrage. Ensuite, pour enfler commodément sa feuille, il en cita le plus d'endroits et les plus longs qu'il put, entre autres une lettre de ce poète à M. Racine fils, écrite de Bruxelles, où j'étais alors. Rousseau y parle de moi en ces termes : « Je possède ici, depuis quelques jours, un de mes compatriotes au Parnasse, M. Piron, que le Ciel semble m'avoir envoyé pour passer le temps agréablement. M. Piron est un excellent préservatif contre l'ennui; mais il s'en va dans huit jours, et je vais retomber dans mes langueurs, etc. » L'abbé s'arrêta à mais, suivi d'un malin etc. J'en aurais ri encore, mais tant d'honnêtes gens m'en firent sentir le venin que je pris feu. »

On conviendra que le bonhomme prenait feu assez facilement. Là-dessus donc, il promit à Desfontaines, à ce qu'on dit, de lui envoyer tous les matins, pendant cinquante jours, une épigramme pour son déjeuner. Et il lui tint largement parole, car la note que nous venons de citer, et qui était

restée jusqu'ici inédite, avait été placée par Piron, sous le titre d'avertissement, en tête de cinquantedeux épigrammes dirigées contre l'abbé. Toutes ces épigrammes se ressentent de la facilité avec laquelle Piron les éternuaitj comme il disait lui-même (Fréron en eut trente-deux pour sa part). Nous en citerons une seule, des moins mauvaises, que M. Bonhomme semble donner comme inédite, mais que j'avais lue dans un Contrôleur du Parnasse, dont je parlerai tout à l'heure :

Maigres auteurs, pour être gras à lard, Erigez-vous en censeurs téméraires, Et barbouillez des feuilles au hasard D'absurdités l'une à l'autre contraires :

Très-joliment vous ferez vos affaires.

Vous essuierez quelques petits chagrins, Serez parfois conspués, pris aux crins, Vilipendes ; n'importe : vos bedaines S'arrondiront, et d'abbés Pellegrins Vous deviendrez des abbés Desfontaines (1).

L'abbé de la Porte a publié, sous le titre de Y Esprit de Des fontaines (1775, 4 vol. in-12), un recueil dont tous les morceaux sont puisés dans les feuilles de ce journaliste célèbre; il y a dans cette compilation , classée suivant un ordre méthodique , intelligent, des pages très-remarquables. Elle est précédée d'une préface, que Quérard attribue à

(1) DesfonUines était gros comme un muid, et Pellegrio était plat comme une latte. (Note de Piron.)

Girard, où la vie du célèbre critique est racontée, et où son talent est justement apprécié.

J'ai rencontré à la bibliothèque Sainte-Geneviève quatre volumes d'un petit journal littéraire imprimé à Berne en 1745, et dirigé principalement contre Desfontaines ; il a pour titre : « Le Contrôleur du Par* nasse, ou Nouveaux Mémoires de Littérature française et étrangère, en forme de lettres, pour servir de préservatif contre les faux jugements de M. l'abbé Desfontaines, caché sous le nom de M. Burlon de la Busbaquerie, et de quelques autres journalistes ineptes et infidèles, par M. Le Sage de l'Hydrophonie (1). » On lit dans un avertissement des imprimeurs-libraires :

« Une ville de la ligue helvétique paraît naturellement un théâtre peu fait pour un ouvrage du genre de celui que nous présentons au public. Nous conviendrons aussi de bonne foi que dans sa première destination il ne devait point enrichir notre librairie. M. Le Sage de l'Hydrophonieétant Français et plein du désir de servir sa patrie dans Tordre où la Providence Ta placé, c'est principalement pour la France qu'il comptait écrire; son ouvrage y était

(4) Ce nom, suivant l'avertissement, était « l'heureuse antigramme de celui sous lequel s'était caché Fauteur des Jugements sur quelques Ouvrages nouveaux. Le nom de Burlon signifie en italien un bouffon; celui d' Hydrophonie vient do deux mots grecs qui signifient meurtrier ou vainqueur de l'hydre. Et l'auteur, en effet, se flattait de remporter une victoire complète sur l'hydre des fontaines du Pinde. » J'ai quelque raison de croire que sous cette « heureuse an ti gramme *» se cachait un des anciens collaborateurs de Desfontaines, l'abbé d'Estrées, dont j'ai parlé dans une note précédente (p. 346).

même annoncé et attendu depuis près de six mois, et il avait cru pouvoir raisonnablement espérer qu'il lui serait permis d'exécuter par la voie légitime , sous les yeux de l'autorité et avec tout le soin et l'attention qu'on doit attendre d'un écrivain jaloux de son honneur, ce que M. l'abbé D. F. exécute sous le masque, de la manière du monde la plus négligée, au mépris d'un arrêt du conseil de S. M. T. C. qui Ta condamné au silence. Mais après plus de cinq mois d'attente il lui fut répondu c qu'il était trop jeune pour entreprendre un ouvrage tel que celui qu'il proposait, et que d'ailleurs les ouvrages de cette espèce ne faisaient qu'entretenir l'ignorance. »

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