LA CONSPIRATION
Si l’on n’admet pas mon point de vue que les gouvernements capitalistes ne sont que les comités exécutifs de la classe bourgeoise, que les députés ne sont que les valets et que les premier-ministres ou présidents
. ne sont que les majordomes de la bourgeoisie, le récit qui va suivre de
quelques faits (pris entre des centaines d’autres analogues), pourrait faire croire que Lloyd George, Clémenecau, Wilson, Orlando, ne sont que des monstres sanguinaires à face humaine. Mais, il n’en est rien. Tout s'explique normalement et naturellement si l’on admet que les premierministres sont les valets dociles à “la voix de son maitre”; que le maitre, la bourgeoisie, est propriétaire de la presse, et que cette presse est le fouet dont le maitre se sert pour mâter les politiciens de tout acabit. A la Lacs de ces données, considérons les faits suivants établis judiciairemen
Aux séances du Conseil des Dix tenues le 16 et le 21 janvier 1919, M. Bullitt et les deux autres commissaires furent dépêchés en Russie. ostensiblement pour renseigner le Conseil sur l’état de choses dans ce pays, mais en vérité pour savoir quelles propositions de paix seraient acceptables à la Russie Soviette (dernièrement Lloyd George a contredit
* cette assertion que la commission avait été envoyée pour demander la
paix aux Soviets russes, mais les autres faits qui suivent n’ont pas été contredits). ;
En consultant la déposition de M. Bullitt et les documents (G) et (1) produits avec cette déposition, on apprend ce qui suit: “Il était évident que l’on devait faire quelque chose à l'égard de la Russie. Il n’y avait pas d'espérance à entretenir que le gouvernement bolchéviste devait s’écrouler; au contraire, on avait raison de croire qu’il devenait toujours de plus en plus fort. M. Lloyd George suggéra trois solutions comme possibles: L’Intervention militaire, le blocus, ou la convocation des divers groupements en guerre, un peu comme le faisait l’Empire romain, lorsqu’il assignait les chefs des Etats tributaires éloignés à venir lui rendre compte de leurs actes (somewhat in the way that the Roman Empire summoned chiefs of outlying tributary states to render an account of their actions). Cette phrase est un bel exemple de la plaisanterie inpe qui se dégage des documents et qui rend leur lecture si agréa e.” .
Continuant l’étude du problême; M. Lloyd George dit: “Ce n’est pas une mince affaire d’écraser de force les bolchévistes—Première solution
sible.—Les armées britanniques se mutineraient si on les expédiait en ussie, et les armées Américaines, francaises et canadiennes en feraient autant. M. Sonnino suggéra d’appeler des volontaires. M. George demanda quelle contribution l'Amérique, l'Italie et la France seraient disposées 4 faire pour cette fin; M. Wilson et M. Clémenceau répondirent successivement: Rien (None) et M. Orlando convint que l'Italie était également au bout de sa corde. En conséquence, la première politique s'évanouit et fut rejetée.”
“Quant à la seconde solution, le blocus, M. Lloyd George attira l’attention sur le fait que si un cordon était passé autour de la Russie soviette, les personnes qui en moureraient seraient précisément celles que l’on désirait protéger. Il ne produirait pas l’affamation des bolchevistes; il signifierait tout simplement la mort de 08 amis. Il demanda, en outre, quels sont ceux qui en Russie vont renverser les bolchévistes ? Si les allies comptent sur aucun de ces hommes, c’est-à-dire, Denekin, Kolchaek, etc., ils construisent sur du sable mouvant. Denikin n’occupe qu’une petite ruelle (a little back-yard) près de la Mer Noire, et l’espace qui le sépare de Kolchak est bien trop grand pour justifier nos espérances. De plus, Kolchak a ramassé autour de lui une bande de réactionnaires provenant des résidues (left-oyers) de l'ancien régime, et il parait que les tchéco-Slovaques s’apercoivent de cela, Mais les aspirations de ces derniers sont très démocratiques, et, conséquemment, il ne faudrait pas trop, dans les circonstances compter sur leur coopération. Ici M. Lloyd George se montre encore maitre en fait de plaisanterie inconsciente”. :
“Les membres du Conseil des Dix se régardèrent les uns les autres d’un air consterné, M. Wilson ayant ajouté qu’il endossait les remarques de Lloyd George, en déclarant qu'il ne voyait pas comment on pouvait démentir les assertions de Lloyd George. Restait alors le troisièmr moyen, et après beaucoup d'efforts on finit par l’avaler, M. Wilson fut prié de rediger le manifeste à la Russie, ce qu’il fit subséquemment ex appelant la conférence de l'ile des Princes (Prinki 0). Seulement, M. Clémenceau, apparemment jaloux du succés grandissant de M. Lloyd George comme h:noriste inconscient, profita de l’occasion pour démon-
trer qu’il éta’ 1ssi maitre dans ce genre:” “M. Clém ‘uggéra que le manifeste aux divers groupes russes devait être ba: isivement sur des CONSIDERATIONS HUMANI-
TAIRES. Il i:uadrait dire aux russes: vous êtes menacés de la faim, nous sommes mûs par des sentiments de compassion: nous faisons la paix, nous ne voulons pas la mort des gens. Nous désirons savoir ce qui peut être fait pour éliminer ce danger de la famine. Il pensait qu’alors les russes dresseraient les oreilles et seraient disposés à écouter ce que les alliés avaient à dire. L’on ajouterait qu'il ne pourrait pas être envoyé d’aliments en Russie, à moins que la paix et l’ordre y soient rétablies. On devait, comme question de fait, faire comprendre clairement aux diverses factions que c'était par pur amour de l’humanité qu'on les invitait à se renr-ntrer”. ;
Le 22 janv appel de M. Wilson fut lancé, maïs, chose étrange, les russes ne dressèrent pas les oreilles. L'une après l’autre chacune des factions, pour une raison ou pour une autre, refusa l'invitation, et en dernier lie”. : gouvernement soviet répondit d’une manière quelque peu évasive, d’après M. Bullitt Chaque faction se déclarait bien prète à accepter les termes de la proposition et prête à discuter l’à-propos de cesser les hostilités, mais chacune d'elle eût bien soin de ne pas dire c< que l’on voulait qu’elle dise, à savoir: qu’elle était prête à cesser la lutte
une date déterminée. Pendant quelque temps ceci parut énigmatique: mais, bientôt l’on apprit que le bon vieux farceur de Clémenceau avait tra vaillé en sous-main (on the side}. “Nous découvrimes, dit M. Bullitt (page 1245), que le bureau des Affaires Etrangères en France s'était mis
en communication avec le gouvernement Ukraniens et divers autres gouvernements anti-soviets, leur disant que s'ils consentaient à refuser la proposition des alliés, il les supporterait et continuerait à les supporter, et de ne pas permettre aux alliés, si ces divers gouvernements anti-soviets pouvaient les en empêcher, ou aux gouvernements associés de faire la paix avec le gouvernement soviet russe.” En d’autres termes, ce poli et vénérable badin de Clémenceau avait donné à ses associés ce que l’on est convenu d’appeler un croc-en-jambe. Et le gouvernement soviet était parfaitement qu courant de ce fait. En conséquence, comme chacun se le rappelle, la tentative de l'ile des Princes qui offrait au moins une possibilité de pacifier la Russie tomba à l’eau.
Nous, les bons canayens, nous appelons Sa: “jouer un tour de cochon.” Comment expliquer cette conduite de M. Clémenecau? Pour moi elle ne re apaié pas autrement que par ce fait qu’il se trouvait pris entre deux
eux. :
Premier feu:—La vérité étant connue et exposée franchement et ouvertement à la conférence des Dix, il n’y avait pas d'autre solution possible que de faire la paix avec la Russie soviette.
Deuxième feu:—En France, l'opinion publique, faussée par la formidable campagne de dénigrement, de diffamation, de la bourgeoisie. était tellement montée contre les bolchévistes, que nul ministère, pas même celui du tigre, n’aurait pu se maintenir au pouvoir s’il eût dit qu’il voulait transiger avec Lenin; la presse capitaliste aurait soulevé un tel tolle général que Clémenceau et ses pareils auraient été balayés. La conspiration avait produit son ocuvre et le valet Clémenceau a dû adorer ce qu’il avait brulé et bruler ce qu’il avait adoré.
Cette conspiration de la bourgeoisie mondiale pour diffamer les bol- . est tellement vraie, que M. Lloyd George en a lui-même fait ‘aveu.
En effet, nous voyons que les négociations se sont continuées, avec la participation de MM. Kerr, secrétaire de Lansing, du colonel House et autres. Tous les membres de la conférence savaient la vérité et” voulaient faire la paix avec la Russie soviette, Mais continuons le témoignage de M. Bullitt.
“Le lendemain matin, je pris le déjeuner avec M. Lloyd George, à sa résidence; le général Smuts, Sir Maurice Hankey et M. Philip Kerr étaient aussi présents. Nous discutâmes très longuement la question. Je remis à M. Lloyd George le text: officiel de la proposition faite, identiquemernit la même que celle-ci, inclre dans la mên.e enveloppe que je viens de vous montrer. il l’avait déjà, lue; elle uvait été télégraphiée de Helsingfors. Comme il l'avait déjà lue, il jeta simplement un coup d'oeil dessus en disant “c’est la même chose que ce que j'ai déjà lu.” Il la tendit au général Smuts qui était en face de lui, en disant: “Général, ceci est de la plus haute importance et du plus grand intérêt, vous devriez le lire de suite.” Le général Smuts lut la proposition de paix immédiatement ct déclara qu’il pensait qu’on ne devait pas perdre l’occasion. que c'était de la plus haute importance. Cependant M. Lloyd George dit qu'il ne voyait pas ce qu’il pouvait faire en face de l’opinion publique anglaise. Il avait en main un exemplaire du Daily Mail et il dit: “Tant
que la presse anglaise agira de cette façon, attendre que je fasse quelque chose qui a d Russie?” Le Daily Mail tonnait et guelait contre toute 1
Russie. (Mr. Lloyd George, however, said that he did uot know what
Mail in his hand, and he said, “As long as the B
kind of thing how can you expect me to be sensible about Russia?” The Dail
} Jaily Mail was roaring and screaming about the whole Russian situation.)
Ma foi, c'était bien vrai, Lloyd George, comme Clémenceau, était pris entre deux feux. D'un côté, la justice et le bor.
de reconnaitre la République des Soviets, et de l’autre
qu’elle avait faite avait tellement empoisonné l'opinion publique, que Liyod George se sentait impuissant à pouvoir lui faire face,
Aussi, pour tâcher de contrecarrer l'effet de cette formidable conspiration, Lloyd George suggère des moyens, et dit:
“Alors M. Lloyd George dit: Sans doute tous les rapports que nous recevons des personnes que nous avons envoyées là-bas (en Russie) son dans le même-sens généralement (que ceux nous avons reproduits cidessus), mais il nous faudrait y envoyer quelqu'un qui fut connu de l’univers comme un ferme conservateur, afin que l'univers sache que le rapport qu’il nous apporterait ne serait pas simplement les dires d’un radical.” Il ajouta ensuite: “Je ne sais pas si nous pourrions fatre consent:r Lansdowne à y aller: Puis il se corrigea immédiatement en disant: “Non, ça le tuerait probablement.”
Pas probablement, mais certainement. La conspiration bourgeoise avait été telle que nul homme publique, ni Lansdowne, ni Lloyd George, ni Clémenceau ne pouvait dire la vérité; la presse bourgeoise les aurait cer:
tainement tués.
Et Lloyd George cherche des moyens pour soustraire l’humanité de l'erreur dang laquelle l’a mise la conspiration bourgeoise, et il ajoute: “Alors, & ioyd George dit: “Je désirerais pouvoir envoyer Bob Cecil, mais nous devons le garder pour la Ligue des Nations”, et il dit à Smuts: “Ce serait magnifique si vous pouviez y aller, mais, comme de raison, vous avez cette autre mission.” Il s'agissait d'envoyer Smuts en Honrie. Plus tard il dit qu’il pensait que l’homme qu’il serait le plu- -propos d'envoyer serait le marquis de Salisbury le frère de Lord Robert Cecil, qu’il serait assez respectable et qu’il était si bien eonnu, que s’il prenait: avec un rapport analogue, que cela aurait du poids après de l'opinion publique. M. Lloyd George insista pour que mon rapport fut ublié et dit qu’il était absolument nécessaire de renseigner le public sur les conditions véritables de la Russie, lesquelles conditions, d’après lui, étaient tc''es que représent‘es dans les rapports présentés.”
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