‹ Tabarin; comédie en deux actes en versChapitre 19 sur 40 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

FRANCISQUINE

F.lle remonte vivement par le petit escalier à droite. — Elle devra placer ce cri de : Tabarin, an milieu du couplet, avant l'entrée de Tabarin.

Non ! je tiens ferme — je m'étourdis — Rien ne tourne!... malheur! — Que les potssoient maudits ! Que maudits soient les ceps, les treilles et les souches! Pleuvent les ouragans et les grêles farouches ! Se dessèche le sol, vigne, qui te nourrit! S'éteigne le soleil de feu qui te mûrit! Périsse ton raisin sur la terre inféconde, Puisque le vin, dernier recours du pauvre monde. Le vin — comme l'amour, mensonge et trahison — Le vin ne suffit plus à m'ôter la raison ! ... Oh! misère de moi! Je me souviens encore. Et dans le bouge — où Ton s'endort au bruit soijore Des verres — sous la table où le vin a coulé, Mes amis de bouteille avaient déjà roulé. De rudes compagnons pourtant! buveurs solides! Moi seul, je demeurais, seul devant les brocs vides. Buvant encor, toujours, entassant pot sur pot, Et quand j'ai quitté, las de boire, le tripot, J'ai senti, comme avant, acharné sur sa proie. L'implacable vautour qui me ronge le foie ! — Elle ne m'aime pas! son cœur est sans pitié!... Pour quel crime. Dieu bon! suis-jedonc châtié? Quels forfaits assez grands ont armé ta colère. Et de quelles noirceurs est-ce là le salaire? Je vis, ployant mon âme aux caprices du sort, Joyeux parfois — souvent triste jusqu'à la mort, Sans que jamais, et même en ma pire fortune. J'aie ennuyé le ciel d'une plainte importune. J'exerce mon métier sans léser mon prochain, Et c'est honnêtement que je gagne mon pain.

Je n'ai point fait de nîal qui vaille qu'on me blâme!

Ai-je volé d'autrui ni le bien, ni la femme?

Siiis-je un coupeur de bourse? un reître? un spadassin?

Un tueur d'hommes? — rien... pas même médecin !

Je fais rire — c'est là mon rôle sur la terre ;

Je fais rire les gens : or, rire est salutaire.

Et le peuple, prenant plaisir à ma chanson.

Je me dis bienfaiteur du peuple... à ma façon!

Alors?...

11 s'assied sur la chaise à droite de la première table où est resté le flacon de Moador. — Le regardant machinalement.

a Philtre d'amour! » oui! j'en sais la merveille! Comment JVIondor a-t-il laissé là sa bouteille? Il est très-convaincu, iVIondor, très-convaincu.

— Pardieu! chaque flacon vaut, au moins, un écu — Le bourgeois de Paris est crédule — il achète!...

Et c'est pourquoi Mondor répond de sa... recette ! Philtre amoureux!...

— De l'eau claire, certainement!

Et quand Mondor soutient que c'est un philtre, il ment ! « Philtre d'amour! »

— Heureux es-tu, bourgeois ignare.

Qui peux croire à ces vains prodiges qu'on te narre. Et, payant un écu ce flacon d'élixir, Bois — à ce prix — l'espoir de te faire chérir ! Douces illusions! chimères fortunées!

Oh! que je donnerais mes plus belles années, Mon noTi de Tabarin, ma gloire de tréteaux, Pour m'éveiller, ce soir, quelqu'un de ces badauds! Que je voudrais avoir la foi du populaire, 0 mon âme ! — et quel bien nous ferait cette eau claire !

Se levant, la fiole à la main.

— De l'eau claire? pourquoi claire?... Doute moqueur ! Doute obstiné!... sors donc une fois de mon cœur ! Laisse, comme un rayon glissant dans ma nuit sombre, Que revienne lespoir, et ne fût-ce qu'une ombre.

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