PAR
Le Docteur A. BELUGOU {de Lamalou).
Progrès de la neuropathologie. — Le tabès n’est pas fatalement incurable. — Prédominance justifiée des cures hydrominérales dans le traitement de cette affection. — Justification de cette faveur. ■— Lacunes de la science hydrologique. — La sélection thermale et ses procédés habituels. — L’objet de cette étude est de préciser les indications différentielles des sources les plus habituellement employées contre le tabès.
La suggestion d’une formule coiisacrée n’est pas moins tenace en médecine que dans les autres branches de 1 es prit humain. C’est ainsi que, malgré les transformations progressives de la neuropathologie, malgré les mo i ica tiens quotidiennes de la thérapeutique, l’arrêt pessimiste deRomberg est resté comme la loi définitive, varie wr, du pronostic du tabès. Cette formule absolue doit-elle donc décourager d’avance toute initiative, sterihsertoute recherche et tout progrès? Nous ne pouvons ®
^^ous affirmons, au contraire, que la science medicale a
le droit, aujourd’hui, d’en appeler d une con
aussi générale. Ne sait-on pas combien^ depuis Rom g
a été approfondie l’étude des formes et des modes de début du tabès ? Et qui peut mettre en doute que la précocité du diagnostic soit éminemment favorable à l’opportunité de l’intervention médicale? Ne convient-il pas aussi de tenir compte des cas de pseudo-tabés et des polynévrites, dont le rôle pathogénique s’accroît tous les jours et dont la curabilité est de moins en moins contestable?
Le médecin n’est donc pas fatalement désarmé en face de l’ataxie locomotrice. Il peut lutter, souvent avec quelque espoir de succès; et, parmi les moyens qui semblent jusqu’ici lui apporter dans cette lutte l’aide la plus efficace, il faut mettre au premier rang l’emploi judicieux des eaux minérales.
Le traitement thermal a toujours été vivement préconisé par les cliniciens de tous les pays. Récemment encore le professeur Leyden écrivait : « Si nous ne donnons pas la balnéothérapie comme une thérapeutique spécifique capable de faire rétrocéder le processus tabétique, nous lui reconnaissons pourtant l’influence la plus marquée. Aujourd’hui comme il y a trente ans, nous envoyons nos tabétiques, avec la, môme confiance, aux thermes anciennement éprouvés (1). » En dépit des médications nombreuses et fort diverses qui ont été essayées, les unes elles autres, avec des alternatives successives de faveur et d’abandon, cette opinion est restée celle des cliniciens les plus célèbres, des neuropathologistes les plus experts, comme elle avait été celle de Dnchenne de Boulogne, de Trousseau, de Hardy,< de Charcot, de Dujardin-Bcaumetz, de Gombal, pour ne citer que les morts. Et ce qui prouve combien est justifiée, par la pratique, cette confiance dansles cures thermales, c’est que rien n’a pu l’ébranler ; ni a vogue des remèdes nouveaux de la série aromatique , ni l’engouement des procédés mécaniques spéciaux, tels que l’élongation des nerfs, la suspension, l’orthopédie médn laire, et môme les méthodes plus rationnelles de la gyni
(1) Leyden. Le traitement du tabès. Leçon reproduite par 1 médicale., juin 1892.
nastique compensatrice ; ni les prétendues merveilles des injections de liquides organiques ou de sérums artificiels. Les remèdes nouveaux s’éliminent peu à peu des formulaires l’élongation des nerfs est oubliée, la suspension est délaissée, les liquides organiques sont progressivement abandonnés, tandis que s’accroît tous les jours le crédit qu’une longue expérience a déjà attribué aux cures hydrominérales.
Malheureusement, la science hydrologique est encore pleine d’incertitudes, surtout en ce qui concerne la différenciation rationnelle des diverses stations prônées contre des affections identiques, leur spécialisation méthodique suivant les cas, leur appropriation spéciale aux différentes formes de la même maladie.
La décision du médecin, quand elle n’est pas simplement tributaire de la mode ou de considérations extramédicales, dépend plutôt de son expérience subjective que de règles thérapeutiques précises qui, à part de rares essais (1), n’ont encore été nulle part formulées.
Or, il y a déjà longtemps que Gubler l’a dit : « Le choix de l’eau minérale la mieux appropriée à chaque cas pathologique constitue l’un des problèmes les plus difficiles qu’il soit donné au praticien de résoudre. » A ce point de vue, on peut affirmer que le principe de la spécialisation, si fécond en médecine thermale, n’a pas été poussé assez loin, au moins dans l’application. Il convient de spécialiser, non seulement les maladies, mais encore les formes de ces maladies qui conviennent le mieux à chaque
station.
C’est une tendance déplorable des stations hydrominé raies de vouloir toujours étendre ie champ de leur action. La vraie doctrine, la seule scientifique, la seule ration- Uelle, c’est, au contraire, de limiter de plus en p us l’application des eaux aux cas qui leur conviennent plus
(1) Le D' Labat, le D'de Ranse, le D' ^^é^ritent
lait dans cette voie d’intéressantes et utiles tentatives, q dêtre signalées.
strictement. Examinons comment se sont établis; comment doivent s’établir les vraies spécialisations thermales. Dans une première phase, la tradition, l’expérience de longues années, font connaître l’heiireiise influence de certaines eaux sur certaines maladies. Il y a là d’abord comme une première sélection ; sélection toute empirique, importée peu à peu par les praticiens étrangers à la cité balnéaire, et établie trarlitionnellement par la pratique successive de générations médicales. C’est ainsi que Duchenne de Boulogne, visitant Lamalou au moment môme où il allait donner sa description magistrale de l’ataxie, reconnut à leur démarche et signala successivement une série de neuf à dix ataxiques, qui n’avaient certes pas été envoyés sous l’étiquette d’une affection non encore classée.
Puis, s’édifie sur place une deuxième sélection, celleci déduite de l’observation scientifique du médecin des eaux, et dont le résultat, qu’il a pour mission de répandre au dehors, sera d’établir, dans ces maladies déjà spécialisées à certaines sources, les formes, le degré, les causes, les symptômes, qui doivent leur être plus particulièrement réservés, ou qu’il vaut mieux, au contraire, éliminer de leur champ d’action.
Ainsi, après ces deux épreuves successives, ne subsisteront que les indications positives et formelles.
Du môme coup, comme il n’y a pas deux stations qui se ressemblent absolument et qui soient à proprement parler équivalentes, se trouvera forcément écarté l’esprit fâcheux de concurrence et de propagande intéressée q«i discrédite trop encore la médecine hydrologique.
A la place de cette méthode, seule légitime et scientifique, que peut-on constater tous les jours ? Un procédé absolument contraire. Des auteurs, des médecins, pcé tendent conclure de certaines ressemblances de compo sition entre plusieurs sources, à une complète identit d’action, et, cette identité, il l’affirment à priori, par une déduction de cabinet ou de bibliothèque, sans aucune consécration de l’expérience, à plus forte raison sans que
l’observation méthodique du temps n’ait laissé filtrer en quelque sorte que la quintessence de l’indication thérapeutique.
Aussi découvrons-nous trop fréquemment, en des écrits d’une apparence scientifique parfaite et d’une conviction incontestée, le sophisme suivant, si antimédical ; L’expérience et l’observation ont attribué à telle source, la source X, la cure de telle maladie.
Or, la source Y, dont nous faisons l’étude, contient dans sa composition des principes identiques à ceux de la source X. La source Y a donc sur celte maladie une action équivalente à celle constatée à la source X.
Il n’est nul besoin d’être grand clerc en hydrologie médicale pour comprendre combien peuvent être décevantes ces simili-cures et trompeuse cette thérapeutiqueimitation.
C’est pour réagir, dans les limites de nos forces et de notre compétence, contre celte fâcheuse tendance, qui tend à se développer tous les jours, que nous avons entrepris cette étude, avec le désir de remédier, pour l’ataxie locomotrice, aux lacunes et aux erreurs que nous venons de signaler, c’est-à-dire de préciser, au moins dans leurs grandes lignes, les indications différentielles des sources dont l’expérience et l’observation ont nettelûent établi l’efficacité contre le tabès.
Un travail de cette nature ne peut avoir la prétention d englober la description et l’étude comparative de toutes sources qui réclament, peu ou prou, le traitement des 9'ffections médullaires. Il laissera résolument de côté celles dé ces stations : Uriage, Aix-la-Chapelle, par exemple, où le traitement balnéaire ne représente qu’un accèseoire, qu’une préparation, ou, si l’on aime mieux, un Q^^djuvant favorable au traitement mercuriel par les frictions.
Il faut savoir se limiter. Ce travail comparatif traitera surtout des eaux françaises, et parmi celles-ci il étudiera particulièrement Néris, Balaruc, Lamalou, qui sont
comme le trépied de la balnéothérapie antitabétique et qui, à ce point de vue spécial, méritent sans conteste d’être placées au premier rang, non seulement des diverses stations de notre pays, mais aussi des sources étrangères les plus vantées contre les affections du système nerveux.
Pour les autres établissements, la plupart des indications qui résulteront de cette étude pourront leur être facilement appliquées. C’est ainsi, par exemple, que les conclusions spéciales à Lamalou peuvent convenir à Gastein ; môme température des sources ; effets physiologiques très analogues ; opportunité principale identique. Batb présente aussi beaucoup de ressemblance avec Lamalou. Royat également, et c’est sur cette ressemblance que le D'' Laussédat parait s’être surtout basé dans les récents mémoires qu'il a consacrés à l’action spéciale de ces thermes. Les effets de Ragatz, de Teplitz, et de la longue série des eaux thermales simples sont plutôt comparables aux résultats obtenus à Néris. Enfin, les observations formulées à propos de Balaruc s’appliquent assez justement à Bourbonne,àWilbad, à Nauheim et aux boues de Saint-Amand.
Les stations thermales de Balaruc, de Néris, de Lamalou. — Leur topographie. — Leur histoire. — Leurs propriétés. — Leurs divers modes d’administration chez les tabétiques. — Examen de leur action thérapeutique particulière dans la cure de l’ataxie.
Pour entreprendre avec profit l’examen comparatif des indications et des contre-indications de Balaruc, de Néris^ de Lamalou et des sources plus ou moins similaires, de leurs succédanés, pour employer un mot de l’ancienne thérapeutique, — il est de toute évidence qu’il faut commencer par exposer les principaux caractères, les pre-
priétés dominantes de ces stations types. Il ne saurait ici s’agir d’une description complète et générale. Tous les aperçus de cette étude doivent converger sur le traitement hydrominéral de Tataxie locomotrice, seul en cause. C’est à ce point de vue exclusif que nous allons essayer de fixer la physionomie particulière de chacun de ces groupes balnéaires. Les ressemblances et les dissem- Wances seront ensuite plus facilement mises en valeur.