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IMAGES GRAVÉES SUR DES ROCHERS

Dans rintérieur de F Amérique méridionale, entre le 2* et le 4* degré de latitude nord, est située une plaine boisée qu'enferment quatre fleuves : TOrénoque, TAtabapo, le Rio Negro et le Cassiquiare. On y trouve des rochers de granit et de syénite qui , comme ceux de Caicara et d'Uruana, sont couverts de figures symboliques. Ce sont des figures colossales de crocodiles et de tigres, des ustensiles de ménage, des images du soleil et delà lune. Ce coin de terre écarté est aujourd'hui complètement dépourvu d'habitants, sur un espace de plus de 1200 lieues carrées. Les populations qui l'avoisinent sontplacéesau dernier degré dans l'échelle de la civilisation : elles sont nues, vivent en troupes errantes, et sont absolument hors d'état de graver des hiéroglyphes sur la pierre. Cependant on peut suivre la série non interrompue de ces rochers couverts d'images symboliques, depuis le Rupunuri, l'Essequibo et la chaîne de Pacaraima jusqu'aux rives de l'Orénoque et à celles de l'Tupura, dans une étendue de plus de huit degrés de longitude. Les images qui y sont gravées peuvent appartenir i des époques très-différentes ; car Sir Robert Schomburgk a trouvé sur les bords mêmes du Rio Negro et dans un lieu sauvage, dont les habitants ont toujours été sans doute aussi grossiers qu'ils le sont maintenant, l'i-

mage d'une galiote espagnole nécessairement postérieure au commencement du xvi* siècle {Reisen in Guiana und am Orinoko, traduits par Otto Schomburgk, 1841, p. 500). Toutefois il ne faut pas oublier, ainsi que jeTai dit déjà, que des peuples d'origine très-différente, mais plongés dans le même état de sauvagerie, également portés, en vertu de dispositions intérieures, à simplifier et à généraliser les contours, à disposer et à reproduire les images dans un ordre harmonieux, peuvent créer spontanément des signes et des symboles qui offrent entre eux une grande analogie. (Comp. Relation historique, t. II, p. 589, et Martius, ûber die Physio^ gnomie der Pflanzenreichs in Brasilien, 1824, p. 14.)

Dans la séance de la Société des Antiquaires à Londres, il a été lu, le 17 novembre 1836, un Mémoire de M. Robert Schomburgk sur les légendes religieuses des Indiens Macousi qui habitent les bords du Mahu supérieur et une partie de la chaîne du Pacâraima, et n'ont jamais changé de séjour, depuis le voyage du courageux Hortsmann , c'est-à-dire dans l'espace d'un siècle. « Les Macousi, dit M. Schomburgk, croient que le seul homme qui survécut à une inondation générale repeupla la terre, en changeant les pierres en honunes. Ce mythe, fruit de l'imagination brillante des Macousi, qui rappelle Deucalion et Pyrrha, se reproduit encore, sous une forme un peu différente, chez les Tamanaques de l'Qrénoque. Quand on leur demanda comment le genre humain a survécu h la grande 8ub-

mersion, nommée chez les Mexicains l'âge des eaux, ils répondent sans hésiter qu'un homme et une fenmie se sont réfugiés sur le sommet de la haute montagne de Tamanacu, près des rives de TAsiveru ; que là ils ont jeté en arrière, par-dessus leur tète, les fruits du palmier Mauritia, et que de ces semences sont sortis des hommes et des femmes qui ont repeuplé la terre. A quelques milles d'Encaramada, s'élève du milieu de la savane le rocher Tepu-Mereme , c'est-à-dire le rocher peint; il représente plusieurs figures d'animaux et offre des traits symboliques, très-analogues à ceux que nous avons vus à quelque distance au-dessus d'Encaramada, près de Caycara, entre T 5' et 7° 40' de latitude, 68° 50' et 69° 45' de longitude. Les mêmes rochers sculptés se retrouvent entre le Cassiquiare et l'Atabapo, depuis 2° il jusqu'à 3° 20' de latitude et, ce qui doit le plus étonner, à 230 milles plus à l'est, dans la solitude de la Parime. Il est impossible de révoquer en doute ce fait mentionné dans le Journal de N. Hortsmann, dont j'ai vu une copie de la main du célèbre d'Anville. Hortsmann, simple et modeste voyageur, écrivait chaque jour, sur les lieux mêmes, ce qui lui paraissait digne de remarque. Il mérite d'autant plus de confiance que, très-mécontent d'avoir manqué le but deson voyage, et de n'avoir rencontré ni le lac Dorado ni les monceaux d'or et les mines de diamants qu'il espérait, et qui ne se présentèrent que sous la forme d'un cristal de roche très-pur, il regarde dédaigneusement tout ce

qu'il rencontre sur son chemin. Au bord du Rupunuri, à l'endroit où le fleuve encombré de petites cascades serpente à travers les montagnes de Macarana, il trouva, le t6 avril 1749, avant d'arriver dans le voisinage du lac Amucu , des rochers couverts de figures ou , comme il dit en portugais , de varias letras. On nous a montré aussi auprès du rocher de Culimacari, sur les bords du Cassiquiare, des dessins que Ton disait être des lettres disposées en lignes régulières, mais qui n'étaient autre chose que des figures informes de constellations, de crocodiles, de boas et d'instruments servant à préparer la farine de manioc. Il n'y a sur ces pierres peintes, piedras pintadas, aucun ordre symétrique \. il m'a été impossible d'y reconnaître des caractères régur liers et circonscrits dans un même espace. On voit d'après cela que le mot letras^ employé par le chirurgien allemand, ne doit pas être pris dans une acception bien rigoureuse.

M . Schomburgk n'a pu réussir à retrouver les rochers qu'avait vus Hortsmann; mais il en a décrit d'autres, situés sur le bord de l'Essequibo, près de la cascade de Waraputa. « Cette cascade , dit-il , n'est pas seulement célèbre par sa hauteur ; elle Test encore par le grand nombre de figures qui sont sculptées dans la pierre, figures qui offrent beaucoup de ressemblance avec celles que j'ai vues à Saint-John , l'une des îles Vierges, et que je n'hésite pas à regarder comme l'œuvre des Caraïbes, habitants originaires de cette partie des Antilles.

BCLAIBCISSEMSNTS ET ÀDDlTIOlfS. 235

Je tentai l'impossible en m'efforçant de détacher un quartier de roche qui portait des inscriptions ; la pierre était trop dure et la fièvre m'avait afbibli. Ni représentations ni promesses ne purent déterminer les Indiens à frapper un seul coup de marteau sur ces masses, monuments respectables de la civilisation et de la supériorité de leurs ancêtres. Les roches peintes sont à leurs yeux l'œuvre du grand Esprit, et sont connues des diverses peuplades que nous rencontrâmes, malgré la distance qui les en sépare. Les visages de mes compagnons indiens trahissaient leur effroi; ils semblaient attendre à chaque instant que le feu du ciel tombât sur ma tête. Je reconnus que mes efforts seraient inutiles , et je dus me contenter d'emporter un dessin complet de ces monuments. » Ce parti était sans doute le meilleur; et je ne puis qu'applaudir à cette note ajoutée par l'éditeur du journal anglais : •« Il est à désirer que d'autres ne réussissent pas mieux que M. Schomburgk, et que les représentants des nations civilisées n'aillent pas encore prêter la main à la destruction de monuments que les Indiens ne peuvent protéger. >»

Les figures symboliques que Robert Schomburgk a trouvées enfouies dans le bassin de l'Essequibo, près des rapides de Waraputa, ressemblent, dit-il, à celles qui existent dans l'île Saint-John et dont on ne peut contester l'origine caraïbe. Sans révoquer en doute la justesse de cette remarque, je ne puis croire cependant, malgré la vaste étendue des contrées sur lesquelles se ré-

pandirent les Caraïbes, et Tantique puissance de cette belle race, que la zone immense de rochers sculptés qui traversent de Touest à Test une grande partie de l'Amérique méridionale puisse être Touvrage des Caraïbes. D faut y voir plutôt les traces d'une antique civilisation, remontant à une époque où Ton ne connaissait encore ni les noms ni la parenté des races que nous distinguons aujourd'hui Le respect même que Ton témoigne partout pour ces grossières sculptures des ancêtres témoigne que les Indiens de nos jours n'ont aucune idée de la manière dont s'exécutent de telles choses. Bien plus : entre Encaramada et Caycara, sur les rives del'Orénoque , un grand nombre de rochers sont couverts de figures hiéroglyphiques à des hauteurs très-considérables qui n'ont pu être rendues accessibles qu'à l'aide d'échafaudages extrêmement élevés. Si l'on demande aux habitants comment ces figures ont pu être gravées, ils répondent en riant, comme s'ils disaient une chose qu'un blanc seul peut ne pas savoir, « qu'au temps des grandes eaux, leurs pères sont parvenus en canots à la cime de ces montagnes. » C'est évidemment là un rêve géologique, imaginé pour résoudre le problème d'une civilisation depuis longtemps éteinte.

Qu'il me soit permis d'intercaler ici une remarque empruntée à une lettre que j'ai reçue de H. Schomburgk: « Les figures hiéroglyphiques sont beaucoup plus répandues que peut-être vous ne l'avez soupçonné. Pendant l'expédition que j'entrepris afin de reconnaître le

fleuve Corentyn, je remarquai quelques figures gigantesques, non-seulement sur le rocher de Timeri, par 4° 30' de latitude nord, 57*' 30' de longitude occidentale, comptés à partir du méridien de Greenwich , mais aussi dans le voisinage de la grande cataracte du Corentyn , sous 4» 21' 30" de latitude nord , 57° 55' 30^ de longitude occidentale. Ces images sont exécutées avec beaucoup plus de soin qu'aucune de celles que j'ai découvertes en Guyane; elles ont environ dix pieds de haut et paraissent représenter des figures humaines. La coiffure est extrêmement remarquable; elle est trèslarge , entoure toute la tête, et ne ressemble pas mal à une auréole. J'ai laissé dans la colonie des dessins de ces figures, et je serai probablement un jour en état d'en livrer le recueil au public. J'ai vu aux bords du Cuyuwrini , qui coule du nord-ouest et se jette dans TEssequibo, sous 2'' 16' de latitude nord, des figures moins bien exécutées; et plus tard, j'en ai retrouvé d'autres , semblables aux premières , sur les rives mêmes de l'Essequîbo, par l"" 40^ de latitude nord. Je me suis convaincu, par conséquent, que ces dessins s'étendent depuis 7° 10' jusque 1° 40' de latitude nord, et depuis 57^' 30' jusqu'à 66'' 30' de longitude ouest de Greenvvrich. Il en résulte que , d'après les découvertes faites jusqu'à ce jour, la zone des rochers à images couvre un espace de 12000 milles carrés et enferme les bassins du Corentyn , de TEssequibo et de TOré- QQque, circonstance d'après laquelle il est permis àe ^e

faire quelque idée de la population qui habita jadis cette partie du continent. »

Les vases de granit, ornés de gracieux labyrinthes, et les masques de terre, semblables à ceux des Romains, que Ton a découverts chez les Indiens sauvages, sur la cdte des Mosquitos,sont encore de remarquables débris de cette civilisation éteinte ( Archœologia britannica , t. V, 1779, p. 318-324, et t. VI, 1782, p. 107). J'ai feît graver les vases de Honduras dans l'Atlas pittoresque qui accompagne la partie historique de mon Voyage. Des archéologues s'étonnent de l'analogie frappante qu'oifrent ces grecques avec celles qui ornent le palais de Milla, près d'Oaxaca dans la Nouvelle-Espagne. Je n'ai jamais vu dans les sculptures du Pérou les homnoies à grand nez qui sont représentés si souvent sur les basreliefs du Palenque de Guatimala, aussi bien que sur les peintures aztèques. Klaproth se souvenait d'avoir trouvé aussi decesgrandsnezchezlesChalchas, l'une des tribus de la Mongolie septentrionale. C'est unfaitgénéralement connu qu'un grand nombre de races indigènes, au teint cuivré, répandues dans le Canada et le nord de l'Amérique, ont de grands nez aquilins et se distinguent facilement par là des habitants actuels du Mexique, de la Nouvelle-Grenade, de Quito et du Pérou. Faut-il aussi faire descendre des Ousuns de l'Asie centrale, race composée d'Alains et de Goths , les hommes au teint blanchâtre et aux grands yeux qui peuplent la côte nordouest de l'Amérique, entre le 54« et le 68* parallèle?

É(]LAlllCISl^E»EI«TS ET AUUITIONâ.

POISON CURARB,

Les Otomaques empoisonnent souvent l'ongle de leur pouce avec du Curare, L'impression du pouce enduit de celte substance est mortelle, dès que le poison se mâlu avec le sang. Nous possédons la liane dont on extrait le Curare à Ësmeralda sur le baut Orénoque. Malheureusement nous n'avons pas pu trouver cette plante en fleur ; elle a une physionomie très-voisine de celle des Strycbnées [Relation historique, t. II, p. 547-556).

Depuis que j'ai écrit, surleCurareouUrari, noms que donne déjà Raleigh à la plante et au poison, la notice à laquelle je renvoie , les deux frères Robert et Richard Schomburgk ont fait connaître d'une manière plus précise la nature et la préparation de cette substance , dont le premier j'ai apporté une certaine quantité en Europe. Richard Schomburgk a trouvé la liane en fleur dans la Guyane, sur les bords du Pomeroon et du Sururu, chez les Caraïbes qui ne savent cependant pas préparer le poison. Son savant ouvrage renferme une analyse chimique de la moelle du Strychna toxifera qui , malgré son nom et sa structure organique , ne contient, d'après Boussingault , aucune trace de strychnine {Reisen m Bristish Guiana, î" part,, p. 441- ItGl). 11 résulte des expériences physiologiques de Virchow et de Mûnter, 1° que le Curare ou Urari ne parait

pas agir par sa simple application à rextérieur, et ne donne guère la mort que lorsqu'il est absorbé par les tissus dénudés; 2° que le Curare n'appartient pas aux poisons tétaniques, mais produit une espèce de paralysie, c'est-à-dire qu'il suspend les mouvements musculaires volontaires, en laissant fonctionner les muscles indépendants de la volonté, tels que le cœur et les intestins. On peut voir aussi dans les Annales de Chimie et de Physique, t. XXXIX, 1828, p. 24-37, les analyses chimiques de Boussingault qui ont précédé les travaux de Virchow et de JMûnter.

PRÈS d'àtures et de HÀTPURES.

DES CATARACTES DE rORÉNOQUE

PRÈS d'atures et de MâYPOAIS.

Dans le précédent Tableau , qui a été l'objet d'une lecture à F Académie de Berlin, j'ai représenté les plaines immenses dont le caractère varie suivant les différences de climat, et qui apparaissent tantôt comnie des déserts dépourvus de toute végétation , tantôt comme des steppes ou de vastes savanes. Aux Llanos situées dans la partie méridionale du nouveau continent, j'ai opposé TaiTreuse mer de sable qu'enferme le centre de l'Afrique, et à ce désert les steppes de l'Asie centrale, séjour des peuples pasteurs, qui^ refoulés jadis du fond de l'Orient , ont bouleversé le monde et répandu sur toute la terre la barbarie et la dévastation.

Lorsque à cette époque, en 1806, j'essayai de réunir ces grandes masses sous un même aspect , la couleur des objets dont j'entretenais l'Académie répondait à la disposition mélancolique des âmes ; borné aujour-

244 DES CATARACTES I)E l'ORÉNOQUE

d'huî à un cercle plus étroit de phénomènes, j*offre aux regards l'image plus sereine d'une végétation luxuriante et de fleuves écumants. J'entreprends de décrire les deux grandes scènes que présentent dans les solitudes de la Guyane, près d'Atures et de Maypures, les cataractes de rOrénoque, qui, malgré leur célébrité , n'avaient été , avant mon voyage , visitées que par très-peu, d'Européens.

Souvent l'impression que nous laisse la vue de la nature est due moins au caractère propre de la contrée qu'au jour sous lequel nous apparaissent les montagnes et les plaines , tantôt éclairées par l'azur transparent du ciel , tantôt voilées par les nuages qui flottent près de la surface de la terre. De même les descriptions de la nature nous saisissent d'autant plus vivement, qu'elles sont plus en harmonie avec les besoins de notre sensibilité ; car le monde physique se reflète au plus profond de nous , dans toute sa vérité vivante. Tout ce qui donne à un paysage son caractère individuel : le contour des montagnes qui bornent l'horizon dans un lointain vaporeux, l'obscurité des forêts de pins , le torrent qui s'échappe du milieu des bois et retombe avec fracas entre des rochers suspendus , chacune de ces choses a été de tout temps dans un rapport mystérieux avec la vie intérieure c|e

l'homme,

PRÈS D*ATDR£S BT DE MAYPURES. 245

Sur celte harmonie repose la plus noble partie des jouissances que nous offre la nature. Nulle part elle ne nous pénètre plus du sentiment de sa grandeur, nulle part elle ne nous parle d'une voix plus puissante que sous le ciel de Tlnde, comme l'on avait coutume de désigner le climat de la zone torride , dans les premiers siècles du moyen âge. J'ose donc espérer, en entretenant l'Académie d'une description nouvelle de ces contrées , qu'elle ne sera pas indifférente au charme particulier qui s'y rattache. Le souvenir d'un pays lointain et comblé de tous les dons de la nature, l'aspect d'une végétation libre et vigoureuse rafraîchit à la fois et fortifie l'esprit, de même que , oppressés par le temps présent , nous aimons à nous en arracher, pour jouir de la naïve grandeur qui caractérise la jeunesse du genre humain.

Le courant qui se dirige à l'ouest et les vents des tropiques favorisent la navigation à travers le tranquille bras de mer qui remplit la vaste vallée comprise entre le nouveau continent et la côte occidentale de l'Afrique ^ Avant que le rivage de l'Amérique sorte de la surface arrondie des flots , on est frappé par le bruissement des vagues qui se heurtent et se croisent en écumant. Les navigateurs qui ne connaissent pas ces parages, redoutent le voisinage de bas-fonds, ou croient entendre jaillir des sources d'eau douce, sem-

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blables à celles qui sortent du milieu de TOcéan, entre les lies des Antilles •.

En approchant vers les côtes granitiques de la Guyane, on aperçoit l'embouchure d*un fleuve immense qui se répand comme un lac sans bords, et inonde d'eau douce TOcéan. Les vagues du fleuve ordinairement verdAtres , mais blanches comme le lait sur les bas-fonds, contrastent avec Tindigo de la mer qui trace autour d'elles une limite nettement tranchée.

Le nom d'Orénoque donné au fleuve par ceux qui l'ont découvert les premiers, et qui doit vraisemblablement son origine à une confusion de langage , est complètement inconnu dans l'intérieur du pays. Plongés dans une sauvagerie animale, ces peuples ne distinguent par des noms géographiques que les objets qui risqueraient d'être confondus avec d'autres. L'Orcnoque, le fleuve des Amazones et le Rio Magdelena sont appelés simplement « la rivière » tout au plus « la grande rivière » ou « la grande eau, >» tandis que les plus petits ruisseaux sont désignés par ceux qui en habitent les bords sous des noms particuliers. • L'impulsion que donne l'Orénoquc aux eaux de la mer, entre les côtes de la Guyane et l'He de la Trinité, abondante en asphalte, est tellement puissante que les vaisseaux qui, à la faveur d'un vent d'ouest et les voiles déployées, tentent de lutter contre le courant

PtÈS D*ATtRBS ET DE MÂTPDBSS. 247

ont de la peine à s*en rendre maîtres. Ces parages solitaires et redoutés sont appelés Golfo triste; il faut, pour y entrer , traverser la Boca del Drago. Quelques écueils, semblables à des tours en ruines, s'élèvent au milieu des flots orageux. Us semblent m£U'quer encore la place de Tancienne digue de rochers qui unissait jadis rUe de la Trinité à la côte de Paria, avant que le courant Teût rompue '.

Ce fut Faspect de celte contrée qui fît entrer, pour la première fois, dans Tesprit du grand navigateur Colomb, la ferme croyance à Texistence d*un continent américain. En homme habitué à pénétrer les secrets de la nature , il tira cette conséquence , qu'un fleuve traversant une vaste étendue de pays , pouvait seul entraîner dans son cours une aussi énorme masse d'eau, et que la contrée qui fournissait cette eau devait être un continent et non pas une île. De môme que , d*après le récit d'Arrien, les compagnons d'Alexandre, en gravissant les cimes neigeuses du Paropanîsus, prirent l'Indus peuplé de crocodiles pour un bras du Nil*, Colomb, qui ne pouvait connaître la physionomie commune à toutes les productions du climat des Palmiers, supposa que le nouveau continent n'était autre que le prolongement oriental de l'Asie. La douce fraîcheur qui succédait à la chaleur du jour, la pureté transparente du ciel étoile , le parfum balsamique

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des fleurs qu'apportaient les brises de la terre , tout fit conjecturer à Colomb, suivant le récit d*Herrera*, qu'il approchait du jardin d'Eden , séjour sacré du premier homme. Il vit dans TOrénoque un des quatre fleuves qui, d'après les traditions vénérables répandues sur Tenfance du monde, sortaient du paradis pour arroser et partager la terre, parée de fleurs nouvellement écloses. Ce poétique passage que Ton peut lire dans un Rapport ou plutôt dans une lettre de Colomb, adressée de Haïti à Ferdinand et à Isabelle en date du mois d'octobre 1498 , offre un intérêt psychologique tout particulier; il est une nouvelle preuve que l'imagination créatrice du poète se manifeste dans le hardi navigateur qui va à la découverte des mondes, comme dans toutes les grandes individualités humaines.

Si l'on considère la masse d'eau que l'Orénoque verse dans l'océan Atlantique, on se demande lequel de l'Orénoque, de l'Amazone et du Rio de la Plata est le plus grand fleuve de l'Amérique méridionale. Cette question est mal déterminée, comme l'idée même qu'on se fait de la grandeur. Le Rio de la Plata est celui dont l'embouchure est la plus vaste ; il n'a pas, à l'endroit où il se jette dans la mer, moins de trente-huit lieues de largeur. Maié, comme les fleuves de la Grande- Bretagne, il n'a pas une longeur proportionnée. Déjà

PRÈS d'atores et de maypures. 249

à Buenos- Aires son peu de profondeur est un obstacle à la navigation. Le fleuve des Amazones, au contraire, est le plus long de tous les fleuves; il parcourt une étendue de douze cents lieues, depuis sa source dans le lac Lauricocha jusqu'à son embouchure. En revanche, dans la province Jaen de Bracamoros, près do la cataracte de Rentama, oùje l'ai mesuré au-dessous des montagnes pittoresques de Patachuma, il est h peine aussi large que le Rhin à la hauteur de Maycnce. L'Orénoque , plus étroit à son embouchure que le fleuve de la Plata et celui des Amazones, ne dépasse pas en longueur, d'après mes observations astronomiques , quatre cent soixante-cinq lieues ; mais en pénétrant dans l'intérieur de la Guyane, j'ai trouvé qu'à deux cent trente lieues de l'embouchure il avait encore seize miUe deux cents pieds de large; on était, il est vrai, à l'époque des grandes eaux, et en cet endroit le gonflement périodique du fleuve en élève chaque année la surface de vingt-huit à trente-quatre pieds au-dessus des eaux les plus basses. Les matériaux ont manqué jusqu'à ce jour pour établir une comparaison précise entre les immenses cours d'eau qui sillonnent le continent de l'Amérique méridionale. Il faudrait, pour faire cette comparaison, connaître le profil du lit des fleuves et leur vitesse si différente d'elle-même dans les diverses parties de leur cours.

250 DES CaTABaCTES de L'OltSOQn

L'Orénoque par le delta que fwiiieiit ses naiibreuses ramificatioas, inexplorées encore jusqu'à ce jour, par la régularité avec laquelle il se gonfle et s'abaisse, par le nombre et la grandeur des anocodiks qui rbabitenl , offre plusieurs traits de ressemblance avec le Nil. Ces deux fleuves ont encore cela de commun que pendant longtemps ils se prédpilent conune des torrents impétueux à travers les forêts, encaissés entre des montagnes de granit et de syénite, jusqu'à ce que bordés par des rivages sans arbres, ils coulent lentement dans une plaine presque borizontale. Depuis le lac célèbre situé près de Gondar, dans les alpcs Gojam de TÂbyssinie, jusqu'à Syène et Éléphantine, Fun des bras du Nil, le fleuve Bleu (Babr el Azrek), se fait jour à travers les montagnes de Schangalla et de Sennaar. De même rOrénoque descend de la partie méridionale des montagnes qui sortant de la Guyane française, vont rejoindre à l'ouest, sous le 4* et le f/ degré de latitude nord, les Andes de la Nouvelle Grenade. Les sources de rOrénoque n'ont été visitées par aucun Européen , ni même par aucun naturel qui soit entré en rapport avec des Européens '.

Lorsque nous naviguâmes sur le haut Orénoque, dans l'été de Tannée 1800, nous atteignîmes, au delà de la mission d'Esmeralda , les embouchures du

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