‹ Table aux de la natureChapitre 29 sur 43 · PRÈS P*ATURES ET D£ MATPURES · texte numérisé non relu

PRÈS P*ATURES ET D£ MATPURES

■■ Sodomoni ^t du Giiapo. En cet endroit s'élève fort loin au-dessus des nuages la cime imposante du Yeonnamari ou Duida. Le Duida , ainsi que je m'en suis assuré à Taide de calculs trigonomt^triques , n'a pas moins de huit paille deux cent soiitf^nte dix-huit pieds au-de^siis du niveau de la mer et offre aux regards l'un de? plus jpagnifiques spectacles que présente le monde des tropiques. La pente méridionale est une prairie sans arbres, L'air l^umide du soir est pmbaumé p^r le parfum des Ananas ; les tiges gonflées de sève de ces broméliacées se détacbept au milieu des plantes peu él^yées qui couvrent la prairip ; sous le bouquet de feuilles d'un y^rt bleu qui les couronue, on voit briller au loi)) les fruits dorés. Aux endroits où des sources d'eau de rocbe jaillissent sous les tapis de yerdure, de hauts palmiers en éventail forment des groupes solitaires. Jamais , dans cette zone ardente , leur tête n^ s'incline sous l'haleine rafraîchissante des

A l'est du Duida, commence une épaisse forêt de Capaotiers sauvages, au milieu desquels se trouvent les célèbres Amandiers connue sous le nom de BerthoUetia excejsa, la plus vigoureuse production des tropiques \ C'est en ces lieux que les Ijidiens vont cheriîbier les rpspaujj. dont ils font leqr^ sarbapanes; les entre-uœuds de ces roseau:?: gigantesques ont plus de

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pauvres humains, victimes de leur crédulité. D'après le récit d'un grand nombre d'indigènes, les nuées Magellaniques de l'hémisphère du sud et les belles nébuleuses du vaisseau Âi*go sont un reflet de l'éclat métallique que jettent les montagnes d'argent de la Parime.

L'Orénoquefaitd'abord un grand nombre de flexions vers l'ouest et vers le nord, puis il revient sur luimême, dans la direction de Test, et appartient à ces singuliers cours d'eau dont l'embouchure se retrouve, i^rèsun grand nombre de détours, presque dans le même méridien que leur source. Depuis le Chiguire et le Gehette jusqu'au Guàviare, l'Orénoque coule vers l'ouest, comme s'il voulait aller se jeter dans-l'océan Pacifique. C'est de là qu'il envoie vers le sud le Cassiquiare, peu connu en Europe malgré les particularités qu'il présente, et qui va rejoindre le Kio Negro, ou, comme l'appellent les naturels du pays, la Guainia, exemple unique d'une bifurcation qui forme au centre même d'un continent une jonction naturelle entre les bassins de deux grands fleuves.

La nature du sol et l'accession du Guàviare et de l'Alabapo déterminent l'Orénoque à se détourner brusquement vers le nord. Longtemps, par ignorance des lieux, on a considéré le Guàviare, qui coule de Touest à l'est, comme iormant la partie supérieure de

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rOrénoque. Mon voyage a complètement détruit, j'espère, les doutes qu'un géographe célèbre, H. Buache, avait soulevés sur la possibilité d'une communication entre l'Orénoque et la rivière des Amazones. J'ai fait à l'intérieur du continent une navigation de trois cent quatre-vingts lieues , depuis les frontières du Brésil jusqu'aux côtes de Caracas , en passant du Rio Negro dans l'Orénoque à travers le Cassiquiare.

Dans cette pariic supérieure du bassin , entre le 3' et le 4* degré de latitude nord , la nature a renouvelé plusieurs fois le mystérieux phénomène des eaux généralement appelées eaux noires. Les eaux de TÂtabapo, dont les bords sont ornés de Carolinées et de Mélastomes arborescents, celles du Temi, du Tuamini et de la Guainia ont la teinte du café ; elles prennent à l'ombre des buissons de palmiers la couleur noire de l'encre ; renfermées dans des vases transparents, elles sont d'un jaune d'or. L'image des constellations méridionales se reflète avec une admirable clarté dans ces fleuves noirs, Aux lieux où ils coulent dou-^ cernent, ils offrent à l'astronome, qui observe les étoiles avec des instruments de réflexion, le meilleur de tous les horizons artificiels.

L'absence de crocodiles, mais aussi Tabsence de poissons , le refroidissement de la température , un moins grand nombre de Mosquitos , un air plus salu^

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bre , tels sont les traits qui caractérisent la région des fleuves noirs. Vraisemblablement ces fleuves doivent leur singulière couleur à une dissolution d'hydrogène carboné, à la richesse de la végétation tropicale et à la multitude de plantes dont leur lit est couvert. J'ai remarqué en effet que sur la pente occidentale du Chimborazo , près des côtes de la mer du Sud , les eaux débordées du Rio de Guayaquil prennent peu à peu une teinte dorée , assez semblable îi la couleur du café, lorsqu'elles ont séjourné quelques semanics sur les prairies.

Près de Tembouchure du Guaviare et de TAtabapo, se trouve le Piriguao, l'une des plus nobles fonncR de palmiers*^. Le tronc de cet arbre lisse cl haut do soixante pieds est orné d'une couronne de hMiillago délicat comme celui des roseaux et frisé sur les bords. Je ne connais pas de palmiers qui produisent d(^H IVuils aussi gros et d'une aussi belle couleur, (ies fruits, siMiiblablesà la pêche, ont une teinte jaune relevée par l'éclat rouge de la pourpre; réunis au ncniibn» de soixante-dix à quatre-vingts, ils forment des grappes immenses. Tous les ans chaque arbre amène IrolH d» ces grappes à maturité. On pourrait doiux^r au Piriguao le nom de palmier-péche. Ce» frniJM rlinnuiM sentie plus souvent dépourvus de semenreH, en ralnon même de rexul>érance de la végél/ition; iU nttvimi

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aux indigènes un mets nourrissant et farineux, qui se prête, comme les bananes et les pommes de terre, à des préparations très-diverses.

Jusqu'à cet endroit ou jusqu'à rembouchure du Guaviare, TOrénoque coule le long de la pente méridionale des monts Parime, tandis que sur la rive gauche commence l'immense plaine boisée du fleuve des Amazones, qui s'étend fort au delà de l'équateur, jusqu'au lô*" degré de latitude méridionale, près de San Fernando do Atabapo. L'Orénoque, au moment où il se détourne brusquement vers le nord , se fait jour au travers même de la montagne. C'est là que sont situées les grandes chutes d'eau d'Atures et de Maypures. De toute part, le lit du fleuve est resserré par des masses de rochers gigantesques , et semble divisé en réservoirs, à l'aide de digues naturelles.

Vis-à-vis du confluent du Meta et de l'Orénoque est situé, au milieu d'un violent tourbillon, un rocher isolé auquel les indigènes ont donné le nom, fort bien approprié, de Pierre de la patience^ parce que, à l'époque des basses eaux , les voyageurs qui remontent le fleuve sont quelquefois obhgés de s*y arrêter pendant deux jours. L'Orénoque à cet endroit pénètre fort avant dans l'intérieur des terres , et forme des baies pittoresques au milieu des rochers. En face de la mission de Carichana, se présente un singulier spec-

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tâcle : l'œil se fixe involontairement sur un roc granitique en forme de cube, el Mogote de Cocuyza^ qui élève verticalement à deux cents pieds de hauteur ses flancs escarpés , et supporte sur sa plate-forme une forêt d'arbres, couverts d'un épais feuillage. Cette masse de rochers rappelle par sa structure grande et simple les monuments cyclopéens; elle dépasse de beaucoup la cime des palmiers qui l'environnent. Ses contours abrupts se détachent nettement sur l'azur du ciel ; elle apparaît comme une forêt au-dessus de la forêt.

En continuant à descendre l'Orénoque au delà de Carichana, on arrive au point où le fleuve se fraye un chemin à travers le col étroit de Baraguan : partout en ces heux on reconnaît les traces d'un bouleversement qui rappelle l'état du chaos. Plus au nord, vers Uruana et Encaramada, s'élèvent des masses de granit d'un aspect bizarre. Éblouissants de blancheur et hérissés de pointes aiguës , ces rochers' resplendissent à une grande hauteur au-dessus des buissons qui les entourent.

Dans la même contrée , à partir de l'embouchure de l'Apure, l'Orénoque abandonne la chaîne de montagnes qu'il a suivie jusque-là et se détourne vers Test. Il sépare les forêts impénétrables de la Guyane des savanes sur lesquelles semble se reposer la voûte

du ciel, dans un lointain qui échappe aux regards. Ainsi rOrénoque entoure de trois côtés , au sud , à Touest et au nord , le groupe des montagnes de la Parime , qui remplit le vaste espace compris entre les sources du Jao et celles du Caura. A partir de Carichana jusqu'à son embouchure, le fleuve est délivré des écueils et des tourbillons, à l'exception, toutefois, de celqi qui est situé près de Muitaco et que l'on nomme Bouche de l'Enfer, Boca del Fnfiemo. Les rochers dont cet écueil est formé ne barrent pas du moins tout le lit du fleuve, comme à Atures et à Maypurcs. Dans cette région voisine de la mer, les navigateurs ne craignent d'autres dangers que les radeaux naturels contre lesquels les canots échouent pendant la nuit. Ces radeaux se composent d'arbres que les grandes eaux déracinent et enlèvent aux forêts du rivage; couverts de plantes aquatiques en fleurs, ils font l'effet de prairies et rappellent les jardins flottants des lacs du Mexique.

Après ce rapide coup d'œil jeté sur l'Orénoque et sur les circonstances les plus générales de son cours, je passe à la description des chutes d'eau d' Atures et de Maypurcs.

Le groupe des montagnes de Cnnavami, qui s'élève h une grande hauteur entre les sources du Ventuari et du Sipapo , est le point de départ d'utie chaîne

?ÙS D'âTTBIS KT DB MATPl'RIS. 250

Knmitique qui se prolonge à une gitinilo dislanoe yers louest, dans la direction du pic dUnlmna. De lu croupe de ces montagnes descendent quatre rulKHO(uix qai forment en quelque sorte les limilos do Iti catnnote de Mavpures : le Sipapo et le Sanariapo , sur h rive droite de TOrénoque, le Caineji et le Topnro, SBf la rive gauche. A Tendroit où est située la mignon de Maypures, les mêmes montagnes fornuMil un vaste golfe dont l'ouverture est tournée vei*H le sudouest.

Le fleuve baigne , aujourd'hui , de sou éeumo la pente orientale de la montagne ; mais au loin verH Touest) on reconnaît encore rancienno rivo ahaudonnée. Entre les deux chaînes de coIIIuch, H'élnid une vaste savane dans laquelle les Jésuilcm uni liAII une petite église avec des troues do paluiiniM. Lu plaine est à peine élevée de trente pieds au-duMMUN du niveau du fleuve.

L'aspect géographique de cette (toutrée , la tortw des rochers de Keri et d'Oco qui rcMMettihlmt nI hii<ti à des tles, les excavations creusées par lesi«aiu dauM la première de ces collines et qui sont \Anvh*ti <uar|<< ment au même niveau que celles de ril<* (hdvllarl dI tuée à Topposite, toutes ces appan'un'H \mmyvu\ que rOrénoque remplis&iit autrefois la Imi^^ ManAtt aujourd'hui à sec. Vraisemblablement k% mu% Un'

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mèrcnt un vaste lac, aussi longtemps qu'elles furent arrêtées par la digue du nord. Lorsque cet obstacle fut renversé, la savane habitée aujourd'hui par les Indiens Guareca sortit du milieu des eaux. Peut-êire le fleuve entoura-t-il longtemps encore les rochers de Keri et d'Oco, qui s'élevant du fond de l'ancien lit comme des tours bâties sur une montagne, présentent aux regards un spectacle très-pittoresque. Les eaux en s'abaissant peu à peu , finirent par se retirer vers la chaîne de montagnes qui les borde du côté del'orient.

Plusieurs circonstances confirment cette supposition. L'Orénoque en effet a, comme le Nil près de Philœ et de Suez , la remarquable propriété de colorer en noir les masses granitiques d'un blanc rougeâtre, qu'il lave depuis des milliers d'années. Partout où les eaux peuvent atteindre , on remarque sur les rochers qui bordent les rives une couche grise, contenant de la manganèse et peut-être du carbone, qui pénètre à peine d'un dixième de hgne à l'intérieur de la pierre. Cette couleur noire et les cavités dont nous parlions plus haut marquent encore l'ancien niveau de l'Orénoque.

Dans le rocher de Keri, entre les îles des Cataractes, dans les collines de Gneiss de Cumadaminari qui courent au-dessus de l'île Tomo, enfin à l'embouchure du Jao , ces cavités noirâtres sont élevées de cent cm-

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quante à cent quatre-vingts pieds au-dessus de la surface actuelle des eaux. Leur existence nous apprend ce qui , du reste, peut être remarqué en Europe dans tous les lits des fleuves, que les courants dont la grandeur excite aujourd'hui notre admiration ne sont que de faibles restes des énormes masses d'eau qui existaient dans les temps antihistoriques.

Des observations aussi simples n'ont pas échappé aux indigènes grossiers de la Guyane. Partout les Indiens nous faisaient remarquer les traces de l'ancien niveau. On voit même dans une plaine de graminées, près d'Uruana, un rocher de granit isolé, sur lequel , d'après le récit d'hommes dignes de foi , sont creusées profondément, à une hauteur de quatrevingts pieds, des images qui semblent disposées par rangées et représentent le soleil , la lune et différentes espèces d'animaux, surtout des Crocodiles et des Boas. Personne aujourd'hui ne pourrait atteindre sans échafaudage aux flancs abrupts de ce rocher, qui mérite l'attention la plus scrupuleuse de la part des voyageurs à venir. Les caractères hiéroglyphiques gravés sur les montagnes d'Uruana et d'Encaramada sont également placés à des hauteurs inaccessibles.

Si l'on demande aux indigènes comment ces signes ont pu être tracés , ils répondent que cela s'est fait

dans Tâge des grandes eaux, du temps où leurs pères pouvaient ftar venir en canot jusqu'à ces hauteurs. Tel était donc l'état des eaux au temps où se produisirent CCS grossiers monuments de l'industrie humaine; il suppose une autre proportion entre l'élément solide et l'élément liquide, une période dans laquelle la surface terrestre était différemment constituée, et qui doit être distinguée cependant de cette autre époque de confusion, où la première parure végétale éclose à la surface du globe et les corps gigantesques des animaux, qui depuis ont disparu de la terre et des mers, trouvèrent un tombeau dans l'écorce durcie de notre planète.

L'extrémité septentrionale des cataractes attire l'attention par des images naturelles, représentant, diton, le soleil et la lune. Le rocher Keri, que j'ai eu déjà l'occasion de mentionner plusieurs fois , tire en effet son nom d'une tache blanche qui resplendit au loin, et dans laquelle les Indiens ont cru reconnaître une ressemblance frappante avec le disque de la pleine lune. Je n'ai pu gravir les flancs escarpés de ce rocher, mais je suppose que la tache blanche provient d'un nœud de quartz considérable, formé par la rencontre de filons croiseurs, qui se détachent sur le granit d'un noir grisâtre.

£n face du Keri, sur le basalte dont se compose la

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montagne jumelle de Ttle Ouivitari, les Indiens montrent avec une admiration mystérieuse un disque semblable, qu'ils révèrent comme l'image du soleil, Camosi, Peut-être la situation géographique des deux rochers est- elle pour quelque chose dans le choix de ces noms, car j'ai observé qu'en réalité le Keri ou Rocher de la Lune est tourné versl'occident et le Camosi vers le levant. Il a paru à des philologues curieux d'étymologies que le mot américain Camosi offre quelque ressemblance avec Camosch, nom du soleil dans l'un des dialectes phéniciens, et avec Apollo-Chomeus, ou Beelphegor et Amoun .

Les cataractes de Maypures ne consistent pas, comme le saut du Niagara , haut de cent quarante pieds, dans la chute en bloc d'une grande masse d'eau ; ce ne sont pas non plus d'étroits défilés que force le fleuve en accélérant son cours, ainsi qu'au Pongo de Manseriche, dans le fleuve des Amazones. Les cataractes de Maypures apparaissent comme un amas innombrable de petites cascades qui se suivent, superposées les unes aux autres en forme de gradins. Le Raudal^ c'est le nom que les Espagnols donnent à cette espèce de cataractes, se compose d'un véritable archipel d'îlots et de rochers qui rétrécissent si bien le lit du fleuve, large de huit mille pieds, que souvent il reste à peine un passade de vingt pieds ouvert à la navigation. La

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partie orïeiitale est aujourd'hui beaucoup plus inaccessible et plus dangereuse que la partie occidentale.

Au confluent du Cameji et de TOrénoque, on décharge les bagages, et des Indiens familiarisés avec tous les écueils du Raudal conduisent la pirogue vide jusqu'à l'embouchure du Toparo, où l'on considère le danger comme passé. Chacune des roches qui forme les degrés du Raudal porte un nom particulier. Tant qu'elles n'ont pas plus de deux ou trois pieds de hauteur, les naturels du pa;s ne craignent pas de s'abandonner au courant avec leurs canots; mais, en remontant le fleuve, ils nagent en avant, attachent, après beaucoup d'efforts inutiles, un câble aux pointes des écueils qui s'élèvent audessus de l'eau, et tirent à eux l'embarcation, qui souvent chavire ou se remplit d'eau complètement, pendant ce pénible travail.

Quelquefois, et c'est à vrai dire le seul accident que redoutent les naturels, le canot se brise sur les rochers. Alors, le corps tout ensanglanté, ils s'efforcent d'échapper au tourbillon et de regagner la rive à la nage. Dans les endroits où les rochers sont Irès-élevés, et où la digue qu'ils opposent s'étend d'un bord à l'autre , on gagne la rive voisine, et l'on tire le long du fleuve la légère embarcation , à l'aide de branches d'arbre sur lesquelles elle glisse comme sur des rouleaux.

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Les plus célèbres de ces cascades, celles qui ofrent le plus d'obstacles portent les noms de Purimarimi et de Manimi ; elles ont neuf pieds de haut. L'accès difficile de ces lieux et les exhalaisons infectes de Tair, rempli d'une quantité innombrable de moustiques, rendent impossible un nivellement géodésique ; mais je reconnus avec étonnement, à l'aide du baromètre, que toute la chute du Raudal, depuis l'embouchure du Cameji jusqu'à celle du Toparo, a tout au plus vingt-huit ou trente pieds. Ma surprise provenait du fracas terrible que l'on entend et de l'écume désordonnée qui jaillit du fleuve ; je compris bientôt que ces effets tiennent au rétrécissement du lit encombré d'îles et d'écueils, ainsi qu'au contre-courant produit par la forme et la disposition des masses de n>cher8. Le meilleur moyen de vérifier cette assertion et de constater le peu de hauteur de la cataracte, est, en descendant du village de Maypures, de rejoindre le lit du fleuve au delà des rochers de Manimi.

n y a là un point d'où l'on découvre un horizon merveilleux. L'œil embrasse une surface fy'MiimnUt qui a près de deux lieues d'étendue. Du milieu dan flots s'élèvent des rochers noirs amimit Ut fer et «i;mblables à des tours en ruines. i'Auu\mt ile, cimque pierre est ornée d'arbres qui [ftmimni di^n rimman I. 1»

266 DBS CÀTÀRÀGTBS DE L^ORÉNOQlTE

vigoureux ; un nuage épais flotte constamment audessus du miroir des eaux, et à travers cette vapeur d'écumes s'élancent les hautes cimes des palmiers Maurilia. Lorsque, le soir, les rayons ardents du soleil viennent à se briser dans le nuage humide, ces effets de lumière produisent un spectacle magique. Des arcs colorés s'évanouissent et reparaissent tour à tour; leurs images vaporeuses flottent au gré des airs.

Tout autour, sur le dos nu des rochers, les eaux murmurantes ont amassé, durant la longue saison des pluies, des îles de terre végétale. Ornées de Mélastomes et de Drosères, de Fougères et de petites Mimoses au feuillage argenté, ces lies forment des lits de fleurs au milieu des rochers nus et désolés. Elles réveillent chez l'Européen le souvenir de ces blocs de granit appelés Courtils par les habitants des Alpes, qui, couverts de fleurs, s'élèvent isolément au milieu des glaciers de la Savoie.

A l'horizon bleuâtre, l'œil se repose sur la chaîne deCunavami, formée par des dos de montagnes qui se prolongent au loin et se terminent brusquement en un cône tronqué. Ce cône, nommé par les Indiens Calitamini, nous apparut au coucher du soleil comme une masse embrasée. Le même phénomène se reproduit chaque soir. Personne n'a jamais approché de cette montagne. Peut-être l'éclat dont elle brille tient-

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il à des jeux de lumière produits par les reflets du talc ou du schiste micacé.

Durant les cinq journées que nous passâmes dans le voisinage des cataractes, nous reconnûmes avec surprise que le bruit de la masse d*eau qui tombe est trois fois plus fort la nuit que le jour. On remarque le même phénomène dans toutes les chutes d'eau de l'Europe; mais à quelle cause l'attribuer dans un désert où rien n'interrompt le repos de la nature? Sans doute à des courants ascendants d'air chaud qui par le trouble qu'ils apportent dans Féquilibre de Télasticité atmosphérique, empêchent le son de se propager et en brisent irréguUèrement les ondulations. La (raicheur de la nuit met fln à ces courants.

Les Indiens nous montrèrent des traces d'ornières creusées par des Toitures ; ils parlent avec admiration des animaux à cornes qui, attelés à des charioto, dans le temps cù les Jésuites poursuivaient leur cenvre de conversion, traînaient les canots sur la rive gauche de lûrénoque, depuis remboocbiire du Cameji jusqu'à celle du Toparo. Alors on laissait les bagages dans les embarcations^ et elles ne risquaient pas, comme aujourd'hui, de s'endommager, en échouant ou en heurtant sans euse contre les aspérités des ro* diers.

Le piao que j'ai dressé de la contrée c u i if oii ii aiile

prouve que Ton pourrait ouvrir un canal du Cameji au Toparo. La vallée dans laquelle coulent ces rivières offre une surface plane. Le canal dont j'ai proposé Texécution au gouverneur général de Venezuela, deviendrait un bras latéral deTOrénoque, et remédierait à bien des dangers, en rendant inutile la navigation dans l'ancien lit du fleuve.

Le Raudal d'Atures est tout à fait semblable à celui du Maypm*es. U se compose également d*une infinité dllots entre lesquels le fleuve se fraye un passage, dans une étendue de trois à quatre mille toises. Un buisson de palmiers s'élève aussi du milieu des flots écumants. Les gradins les plus célèbres de la cataracte sont situés entre les iles d'Avaguri et de Javariveni, entre Suripamana et Ouirapuri.

Lorsque M. Bonpland et moi nous revînmes des bords du Rio Negro, nous nous hasardâmes à descendre la partie inférieure du Raudal avec un canot chargé. Plusieurs fois nous grimpâmes sur des rochers qui forment une digue d'une île à l'autre. Tantôt les eaux s'élancent au-dessus de ces digues, tantôt elles retombent , avec un bruit sourd , dans les cavités des , rochers et s'ouvrent une voie à travers des canaux souterrains, d'où il résulte que souvent le lit du fleuve présente de vastes espaces desséchés. C'est dans ces lieux que font leur nid les Coqs de ro-

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chc aux couleurs dorées, qui ont la tête surmontée d'une double crête de plumes mobiles. Ces coqs (Pipra rupicola) sont Tun des plus beaux oiseaux des tropiques, et non moins belliqueux que le coq domestique des Indes orientales.

Dans le Raudal du Canucari, la digue est formée par des roches granitiques de forme escari>ée. Nous nous glissâmes en rampant dans Tintérieur d'une caverne dont les parois humides étaient couvertes de Conferves et de Byssus éclatant. Nous entendions au-dessus de notre tête le fleuve suivre son cours avec un retentissement effroyable. Nous eûmes Foccasion d'observer ce spectacle plus longtemps peutêtre que nous ne Faurions voulu. Les Indiens nous avaient laissés au milieu de la cataracte ; il fallait que le canot fît un long détour le long d'une île étroite, à l'extrémité de laquelle il devait nous reprendre. Nous attendîmes une heure et demie, exposés à un orage terrible. La nuit vint; nous cherchions en vain un abri contre la pluie dans les crevasses des rochers. Les petits singes que depuis plusieurs mois nous portions avec nous dans des cages d'osier, attirèrent par leurs cris plaintifs des crocodiles dont la taille et la couleur grise indiquaient l'âge et la force. Je ne mentionnerais pas la présence de ces animaux, très -communs dans l'Orénoque, si les Indiens ne nous

avaient assuré que jamais aucun crocodile n'avait été vu au milieu des cataractes. Nous nous étions fiés à leur affirmation, et souvent nous nous étions baignés dans cette partie du fleuve.

Cependant la crainte d'être réduits, ruisselants d'eau et étourdis par le bruit de la cataracte, à passer dans le Raudal toute une longue nuit des tropiques, augmentait à chaque instant, lorqu'enfin les Indiens reparurent avec le canot. Le peu d'élévation des eaux leur avait rendu impraticable le degré sur lequel ils comptaient descendre, et les pilotes avaient été forcés de chercher un autre passage à travers le labyrinthe des canaux.

A l'entrée méridionale du Raudal d'Atures, sur la rive droite du fleuve, est située la caverne d'Ataruipe, dont la célébrité s'étend au loin chez les Indiens. Tout autour la contrée présente un caractère grandiose et sévère qui semblait destiner cette caverne à devenir un tombeau national. Il faut, pour l'atteindre, gravir avec peine, et non sans danger de rouler au fond d'un pré" cipice, un mur de granit taillé à pic. Je doute qu'il fût possible de fixer le pied sur cette surface nue et glissante, si Tonne trouvait, pour s'aider, de grands cristaux de feldspath qui forment sur le rocher une saillie d'un pouce et bravent les influences atmosphériques.

A peine a-t-on atteint le sommet du rocher, que

PRÈS D*ATURES ET DB MàTPURBB. 271

l'on est surpris du vaste tableau que déploie la contrée environnante. Du lit écumeux du fleuve s'élèvent des collines chargées de forêts ; de l'autre côté, par delà la rive occidentale, l'œil se repose sur l'immense prairie du Meta. A l'horizon apparaît, comme un nuage menaçant, la montagne d'Uniama. Tel est le spectacle qu'on découvre au loin; auprès de soi, au contraire, tout est resserré et désert. Des Vautours et des Engoulevents à la voix croassante volent solitaires dans les sillons profonds de là vallée ; leur ombre mobile glisse sur les flancs nus du roc et disparait rapidement. Le ravin est entouré de montagnes dont les sommets arrondis supportent d'énormes blocs de granit qui n'ont pas moins de quarante à cinquante pieds de diamètre ; ces blocs paraissent ne toucher que par un point la base sur laqueUe ils reposent : on dirait que le plus léger ébranlement du sol va les précipiter dans l'abime.

La partie la plus éloignée de la vaflée est couverte d'un bois épais. C'est dans ce lieu oitibragé que s'ouvre la caverne d'Ataruipe, qui est moins, à vrai dire, une caverne qu'une voûte profonde , formée par la saillie d'un rocher, une espèce de baie qu'ont minée les eaux, lorsqu'elles atteignaient à cette hauteur. Là, est le tombeau d'une race éteinte. Nous avons compté environ six cents squelettes bien conservés" : ils sont

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renfermés dans un nombre égal de corbeilles, tressées avec les nervures des feuilles de palmiers. Ces corbeilles que les Indiens nomment mapires^ forment des espèces de sacs carrés dont la dimension varie suivant l'âge des morts. Les enfants morts en naissant ont aussi leurs mapires distincts. Les squelettes sont si intacts qu'il n'y manque ni une côte , ni une phalange.

Les ossements sont préparés de trois manières différentes : ils sont ou blanchis , ou colorés en rouge J avec rOnoto , matière colorante tirée du Bixa Orella- ^ na, ou enduits d'une résine odorante, et enveloppés, comme des momies, dans des feuilles de bananier. Les Indiens assurent que les cadavres étaient, aussitôt après la mort, déposés pendant quelques mois dans de la terre humide où les chairs se consumaient peu à peu , qu'on les exhumait ensuite , et qu'on enlevait à l'aide de pierres aiguisées la partie de la chair qui adhérait encore aux os. Tel est actuellement, dit-on, l'usage chez plusieurs tribus de la Guyane. Auprès des corbeilles ou mapires, on trouve aussi des urnes d'argile à moitié cuite, qui paraissent contenir les restes de familles entières.

Les plus grandes de ces urnes ont trois pieds de haut et cinq pieds et demi de long. Elles sont d'une couleur verdàtre et d'une forme ovale agréable à

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voir. Les unes représentent des crocodiles et des serpents. L^extrémité supérieure est ornée de méandres et de labyrintiies. Ces ornements sont tout à fait semblables à ceux qui couvrent les murs du palais mexicain de Mitla; on les retrouve sous toutes les zones , à tous les degrés de la civilisation , chez les Grecs et les Romains, comme sur les boucliers des Otahitiens et d'autres habitants des îles de la mer du Sud , partout où Toeil est flatté par la reproduction harmonieuse de formes régulières. Ces ressemblances s'expliquent trop bien , ainsi que je Tai déjà montré ailleurs, par des raisons psychologiques et par le fonds commun de l'intelligence humaine, pour prouver l'analogie des races et les anciennes relations des peuples.

Nos interprètes ne purent nous donner aucun renseignement certain sur l'âge de ces corbeilles et de ces vases. Cependant la plupart des squelettes ne paraissaient pas avoir plus de cent ans. II existe une tradition chez les Indiens Guareca, d'après laquelle les courageux Alures, pressés par des Caraïbes anthropophages, se réfugièrent dans les rochers des Cataractes, séjour lugubre où périt toute la race, sans laisser de traces de la langue qu'elle avait parlée. Dans la partie la plus impraticable du Raudal, se trouvent d'autres cavernes également remplies d'ossements. 11 est à supposer

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que la dernière famille des Àtures ne s'est éteinte que longtemps après; car à May pures, chose bizarre! vit encore un vieux perroquet que personne, disent les naturels, ne peut comprendre, parce qu'il parle la langue des Atures ".

Nous quittâmes la caverne à la tombée de la nuit, en emportant quelques crânes et le squelette complet d'un vieillard, au grand scandale de l'Indien qui nous servait de guide. L'un de ces crânes a été reproduit par Blumenbach dans son excellent ouvrage de Cranologie, mais le squelette a été perdu avec une grande partie de nos collections, en particulier de nos collections entomologiques , dans le naufrage qui coûta la vie , sur les côtes d'Afrique, à notre compagnon de voyage et notre ami, le jeune moine franciscain Juan Gonzalez.

Comme si nous avions déjà le pressentiment de cette perte douloureuse, nous quittâmes avec une impression de tristesse ce tombeau d'une race éteinte. C'était par une de ces nuits sereines et fraîches qui reviennent si souvent sous les tropiques Le disque de la lune, entouré d'anneaux colorés, brillait au zénith ; elle éclairait l'extrémité du brouillard aux contours nettement accusés qui couvrait comme un nuage le fleuve écumant. D'innombrables insectes répandaient sur la terre couverte de plantes, une lumière phosphores-

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cente et rougeâtré; le sol resplendissait d'une flamme yive , comme si toute la voûte étoilée se fût abaissée sur la prairie. Des Bignonia grimpants , des Vanilles parfumées et des Banistéria aux fleurs d'or décoraient rentrée delà grotte ; au-dessus du tombeau bruissaient les cimes des palmiers.

Ainsi meurent et disparaissent les races humaines ! Ainsi s'efface le bruit qui se faisait autour de leur nom! Mais si toutes les fleurs de Tesprit se flétrissent, si le temps emporte dans ses orages les œuvres du génie créateur, toujours du sein de la terre jaillit une vie nouvelle. La natiu:e féconde développe sans cesse ses rejetons; elle ne s'inquiète pas de savoir si rhomme , race implacable , ne détruira pas le fruit avant sa maturité.

Note 4 , page 245.

L'océan Atlantique a , entre le 23* degré de latitude méridionale et le 70* degré de longitude septentrionale, la forme d'une vallée longitudinale découpée, dans laquelle les angles saillants et les angles rentrants sont placés à Topposite les uns des autres. J*ai déjà développé cette idée dans mon Essai d'un tableau géologique de l'Amérique méridionale inséré au Journal de Physique^ etc., t. LUI, p. 33. Depuis les lies Canaries, particulièrement depuis le 21* degré de latitude nord et le 25* degré de longitude occidentale , jusqu'aux côtes nord-est de l'Amérique du Sud, la surface de la mer est tellement calme et le murmure des vagues si peu sensible, qu'une chaloupe peut la traverser sans danger.

Note 2, page 246.

SOURCES d'eau douce JAILLISSANT ENTRE LES ILES DES

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