JOURNAL
DBS
SGAVANS
du lundy v janvier m dc lxv.
Par le sieur de Hédoityiixe.
Hédouville était un pseudonyme sous lequel la modestie de M. de Salo aimait
noAcie^t chimie; dans U peinture, rarchitecture, la navigatioD, Tagriculture, la texture, la teinture, la fabrique de toutes choses nécessaires à la vie et à Tusage des hommes, et généralement dans toutes les sciences et dans tous les arts, tant libéraux que mécaniques; comme aussi de rechercher, indiquer et donner tontes les nouvelles pièces, monuments, titres, actes, sceaux, médailles, qu'il pourra découvrir, servant à riUustration de l'histoire, à l'avancement des sciences et à la connaissance de la vérité; toatè» las^ttolles choses, bous le titre susdit, nous lui permettons d'imprimer, faire imprimer, vendre et débiter, soit toutes les semaines, soit de quinze en quinze Jours, soit tous les mois ou tous les ans, et de ce qui aura été imprimé par parcelles d'en faire des recueils, si bon lui semble, et les donner au public; comme aussi lui permettons de recueillir de la môme sorte, les titres de tous' les livres et écrits qui s'imprimeront dans toutes les parties de l'Europe,^ sans que, néanmoins, il ait la liberté défaire aucun jugement ni réflexion sur ce qui sera de la morale, de la religion ou de la politique, et qui conoeroera, en quelque sorte que ce puisse étrei les intér^ de notre État ou des autre» princes chréUens.
« Défendons à tous autres, etc. »
( Voki l'extrait de ce privilège, tel qu'il se trouve en tète du premi^ numéro de l'année 1646. Nous amions désiré, le donner in eaienso^ mais nos recherches à cet égard sont restées infructueuses
< Par la grâce et privilège du roy, il est permis à N., de faire imprimer, vendre et distribner, par tel Libraire qu'il luy plaira de choisir, le Journal des Scavant; et défenses sont faites à tous Imprimeun, Libraires, et antres de ce royaume, de vendre, imprimer, ny faire imprimer, contrefaire ny altérer, ou extraire aucune chose dudit journal. Et ce, pendant l'espace et le terme de vingt années* à peine aux contrevenans, de 3^000 livres d'amende, confiscation des livres contrefaits, et de tous despens,, dommages et intérests. Ainsi qu'il est plus au long contenu «dites lettres dudit privilège.
« Donné à Fontaine^eau, le huîtieson tmnt 1664. Signé, par le Roy en son Conseil.
« Pbcquot.
Et ledit -privilège a esté cédé k lean Giuson, marchand libraire, pour en jouyr durant .ledit temps.
« Le tout registre sur le livre de la communauté, suivant ramwt du Parlement, du 8 avril 1653. A
Paris, le 30 décembre 1064.
« Signé, E. UAaTiR. »
> Voy. Voluire, Siècle de Louis X!V. Edit de Kéhl, tome ir, p. 247.
à s'abriter. 11 réussit d'autant mieux que, non content d'emprunter le nom du personnage, il lui fit jouer une partie de son rôle.
' En effet, dans le second numéro du journal , on lisait Tannonce suivante : c< Ceux qui auront advis à donner pour la perfection de ce journal, pourront c( s'adresser à M. Roussel de Hédouville, demeurant rue de Montorgueil, à <c l'enseigne du Cheval-Blanc. »
Quel était ce Roussel de Hédouville? Ëtaii-ce, comme le crut Guy Patin, a un nom en l'air, lequel cache un cadet de Normandie, qui par conséquent « n'a guère d'argent, » ou bien simplement son valet de chambre, comme l'affirment certains auteurs? Ce dernier avis paraît être le plus vraisemblable; et même tout porte à croire que ce valet de chambre était celui qu'Adrien de Valois nous représente aimant la lecture et la méditation, aussi fort latiniste qu'habile jurisconsulte % a Non latini solum sermonis y sed etiam juris civiiis peritum, semper si quo in loco consistât^ legentem aut meditantem. »
Dans tous les cas, ce Scapin, unique en son genre, ne fut point longtemps rival de son maître, car soit que les curieux fussent plus nombreux, soit que le rôle devînt trop difficile à jouer, M. de Salo, tout en conservant le nom de son valet pour garder l'incognito, fit paraître la noie ci-jointe, dans le numéro du 2 mars : ce Le sieur de Hédouville a changé de demeure; c'est pourquoy ceux u qui auront quelques advis à donner, n'auront qu'à s'addresser à l'impri*ce meur de ce journal. »
M. de Salo fait précéder le premier numéro d'un avertissement dans lequel il indique sommairement le but qu'il désire atteindre, et énumère les services que son journal est appelé à rendre. Voici cette épilre familière qu'il fait adresser au lecteur par l'imprimeur.
Le dessein de ce journal estant de faire sçavoir ce qui se passe de nouveau dans la Rëpubliq[ue des Lettres, il sera composé :
Premièrement, d*un catalogue exact des principaux livres qui sUmprimeront dans TEurope ; et on ne se contentera pas de donner les simples titres, conmie ont fait jusques à prései^l la pluspart des bibliographes, mais de plus on dira de quoy ils traitent et à quoy ils peuvent estre utiles.
Secondement, quand il viendra à mourir quelque personne célèbre par sa doctrine et par ses ouvrages, oh en fera Télogc , et on donnera un catalogue de ce qu'il aura mis au jour, avec les principales circonstances de sa vie.
En troisiesme lieu, on fera sçavoû* les expériences de physique et de chymie qui peuvent
> Voy. répitre dédicatoire d'un ouvrage d'Adrien de Valois, intitalé : De Banlidi.
servir à expliquer les effets de la nature ; les nouvelles descou\er(€s qui se font dans les arts et dans les sciences, comme les machines et les inventions utiles ou curieuses que peuvent fournir les mathématiques : les observations du ciel^ celles des mëtëores^ et ce que l'anatomie pourra trouver de nouveau dans les animaux.
En quatriesme lieu, les principales décisions des tribunaux séculiers et ecclésiastiques , les censures de Sorbonne et des autres universitez, tant de ce royaume que des pays estrangers.
Enfin^ on taschera de faire en sorte qu'il ne se passe rien dans l'Europe^ digne du la curiosité des gens de lettres^ qu'on ne puisse apprendre par ce journal.
Le seul dénombrement des choses qui le composeront pourroit suffire pour en faire connoistre.rutilité. Mais j'adjousteray qu'il sera très-advantagcux à ceux qui entreprendront quelque ouvrage considérable, puisqu'ils poiuront s'en servir pour publier leur dessein, et inviter tout le monde à lem* communiquer les manuscripts et les pièces fugitives qui pourront contribuer à la perfection des choses qu'ils auront enti'eprises.
De plus^ ceux qui n'aimeront pas la qualité d'autheurs^ et qui cependj^t auront fait quelques observations qui mériteront d'estre commimiquées au public, le pourront faire, en m'en envoyant un Mémoire, que je ne manquei*ay pas d*insérer dans le journal.
Je crois qu'il y a peu de personnes qui ne voient que ce journal sera utile à ceux qui acheptent des livres, puisqu'ils ne le feront point r^ans les connoistre auparavant; et qu'il ne sera pas inutile à ceux mesme qui ne peuvent faire beaucoup de despense en livres, puisque sans les achepter ils ne laisseront pas d'en avoir une connoissance générale.
Ceux qui ont entrepris ce journal, ^nt longtemps douté s'ils dévoient le donner tous les ans^ tous les mois ou toutes les semaines. Mais enfin, ils ont cru qu'il devoit paroislre chaque semaine, parce que les choses vieilliroient trop si on différoit d'en parler pendant l'espace d'un an ou d'un mois. Outre que plusieurs personnes de qualité onttesmoigné que ce journal venant de temps en temps, leur seroit agréable, et leur serviroit de divertissement; qu'au contraire, ils seroient fatiguez de la lecture d'un volume entier de ces sortes de choses, qui auroient perdu la grâce de la nouveauté.
Personne ne doit trouver cstrangc de voir icy des opinions différentes des siennes, touchant les sciences; puisqu'on fait profession de rapporter les sentiments des autres ^aIls les garantir, aussi bien que sans nul dessein de les attaquer. Pour ce qui est du stile, comme plusieurs personnes contribuent à ce journal, il est impossible qu'il soit fort uniforme. Mais parce que cette inesgalité, qui vient tant de la diversité des sujets que des génies de ceux qui les traitent, pomToit estre désagréable^ on a prié le sieur de Hedouville de prendre le soin d'ajuster les matériaux qui viennent de différentes mains, en sorte qu'ils puissent avoir quel({ue proportion et quelque régularité. Ain$i, sans rien changer au jugement d'un chacun, il se donnera seulement la liberté de changer quelquefois l'expression, et il n'espousera aucun paity. Cette indifférence sans doute sera jugée nécess^re dans un ouvrage qui ne doit pas estr^ moins libre de toute sorte de préjugez, qu'exempt de passion et de partialité.
Au reste, en attendant que l'année ait fourny des nouveautcz suffisantes pour vous entretenir, j'espère, mon cher Lecteur, que vous souffrirez volontiers qu'on vous parle des principales choses qui se sont faites pendant la dernière année, et qui sont encore, au comtiiCncement de celle-cy, le sujet le plus ordinaire des entretiens des Sçavans.
On voit par cette préface que M. de Salo avait longuement médité son projet, qu'il connaissait les besoins du lecteur, et qu'il savjsiit multiplier les moyejis de le satisfaire. Mais la théorie ne reçoit pas toujours la sanction de Texpérience, et, dans un programme, on fait en général beaucoup plus de promesses qu'on ne peut en tenir : c'est ce qui arriva à M. de Salo. Néanmoins, lorsqu'on réfléchit aux difficultés à vaincre, aux embarras inhérents à une entreprise si neuve et si singulière, on ne doit être étonné que d'une chose, c'est du degré de perfection auquel ce journal parvient du premier coup, tant par l'exactitude avec laquelle les numéros sont publiés, que par le nombre relativement assez considérable de livres dont il est rendu compte. Il serait même difficile d'expliquer ce phénomène littéraire si on ne connaissait l'activité infatigable de Técyteur et le soin qu'il avait eu dès son enfance de prendre des notes , et d'extraire des livres les passages les plus saillants. De toutes ces notes, habilement choisies et très-bien classées, il avait formé un recueil qu'il appelait son pot-pourri, et qui lui était fort utile pour la composition de ses articles.
(( J'ai vu et examiné à loisir, dit Camusat, neuf volumes in-folio fort épais où l'on trouve sur chaque matière des Mémoires presque rédigés, et qu'il serait bien facile de mettre en ordre. Il y a sept volumes sur l'histoire et deux autres de meslanges. Je ne doute point que ce ne soit là son pot-pourri. Les matières y sont rangées selon les lettres de l'alphabet. Chaque volume contient au moins deux mille pages de grand papier, et l'on y voit avec étonnement des extraits de toutes sortes de livres grecs, latins, italiens, françois, espagnols et allemands. Je n'avance rien de trop en disant qu'il y a plusieurs sujets importants que l'on pourrait traiter à fond avec le seul secours des recueils de M. de Sallo'. »
Quelque estime que l'on doive ressimtir pour le studieux « inventeur du Journal des SavanSy » il faut cependant reconnaître qu'il n'est pas seul à supporter le fardeau de la rédaction. Il a pour collaborateurs de Bourzeys, de Gomberville, Gallois et Chapelain. Des femmes illustres lui envoient même des articles, et à ce propos nous rappellerons la petite comédie jouée par M^^ de Sablé et Larochefoucauld, comédie, dans laquelle l'auteur des Maximes^ tout moraliste qu'il était, usa du charlatanisme de la réclame pour s'assurer les suffrages de l'opinion.
1 Camusat, Ilist. cPitique des Journaux^ éd. 1735.
Le livre des Maximes venait de paraître. L^auteur, dit M. Cousin ^ , s'était ménagé bien des appuis, de pieux et puissants protecteurs, d'illustres et gracfteuses prolectrices. Il fit plus, il écrivit un avis au lecteur pour le suaire aussi» et Segrais, dont la plume était à son service, composa un long discours, qu'on mit en tête de l'ouvrage, et qui en est une apologie régulière en quatre points.
Pour soutenir et achever la comédie, Larochefoucauld demanda kNfi^ de Sablé deluiSsdre un article dans le Journal des Savants, et la complaisante amie s'empressa d'eu écrire un qu'elle lui soumit. Elle y faisait en quelque sorte l'office de rapporteur ; elle exposait les deux opinions qui partageaient sa société, et à côté do grands éloges elle avait mis quelques réserves. Cela ne plut guère à Larochefoucauld, qui pria M"^®de Sablé de changer un peu ce qu'elle avait fait. Celle-ci, à ce qu'il parait, n'y put réussir, et elle adressa de nouveau son article à Larochefoucauld, l'engageant à eu user comme il lui plairait, à le brûler ou à le corriger à son gré. Ce billet d'envoi mérite bien d'être fidèle- .ment reproduit, parce qu'il est joli et qu il dévoile les petites manœuvres de l'amour-propre de Larochefoucauld :
« Ce IS lévrier 1065.
« Je vous envoie ce que j'ai pu tirer de ma tête pour mettre dans le Journal des Savans. J'y ai pris cet endroit qui vous est le plus sensible, afin que cela vous fasse surmonter la mauvaise honte qui vous fit mettre la préface sans y rien retrancher; et je n'ai pas craint de le mettre, parce que je suis assurée que TOUS ne le ferez pas imprimer, quand même le reste vous plairoit. Je vous assure aussi que je vous serai plus obligée si vous en usez comme d'une chose qui seroit à vous, pour le corriger ou pour le jeter au feu, que si vous lui fai« îûez un honneur qu'il ne mérite pas. Nous autres grands auteurs nous sommes trop riches pour craindre de rien perdre de nos productions. Mandez-moi ce qu'il vous semble de ce dictum. »
Larochefoucauld prit au mot M"'® de Sablé ; il usa très-librement de son article, il supprima les critiques, garda les éloges, et le fit insérer dans le Journal des Savants ', ainsi amendé et pur de toute prétention à l'impartialité.
I Voy. Madame de Sablé. 2« édit. p. 176.
> Voy. le Journal des Savans, 1665, p. 116 et nui?.
Nous mettons en regard le projet d'article et l'article imprimé, j>oar qu'on en saisisse mieux la différence :