MESSIEURS LES MEMBRES
DE
l’académie de médecine.
Messieurs,
Dans votre se'ance générale du lo juillet , vous avez nommé une commission chargée d’examiner deux mémoires relatifs aux résultats qu’on peut espérer de l’opération du cathétérisme de la trompe d’Eustache sur les personnes affectées de surdité à divers degrés.
Messieurs les membres de cette commission doivent aussi émettre leur opinion sur l’utilité de l’éducation auditive et vocale dont sont susceptibles celles qui sont attaquées de surdi-mutité incomplète.
J’ai lu à l’Académie royale des Sciences , le 5o janvier 1826 , un Mémoire, dans lequel je reconnais la nécessité de cette éducation que réclament les infortunés nommés improprement demi-sourds-muets. J’ai dit dans cet écrit que, pour déterminer le mode d’instruction qui convient aux individus affectés de surdité dès la naissance et la première enfance , on devrait les diviser en trois classes : la première classe comprendrait les sourds-muets complets^ la seconde renfermerait ceux qui jouissent de l’organe de l’ouïe jusqu’à un certain degré;
et eï]/iii la tmisiènie classe serait composée des sourds qui , pris daîis les deux premières divisious , seraient susceptibles d’acquérir, par le secours de l’art de guérir, une ouïe assez line pour comprendre le langage articulé , par le moyeu seul de boreilie.
Dans les mémoires rpie vous avez à examiner, M. îtard conteste l’existence de cette dernière classe • il improuve , ii rejette, ii cojidarane tous les secours de la médecine envers ces infortunés j il ne veut pas même qu’on se livre à toute tentative qui pourrait les guérir de cette infirmité, ou du moins en diminuer la gravité! Quelle étrange assertion!.... Des aveugles devront ù vos soins le bienfait de la vision, des paralytiques celui du mouvement! — vous irez à travers des canaux étroits détruire des pierres formées au centre du corps de l’homme! il vous arrivera même quelquefois , Messieurs, de donner à l’organe de l’intelligence des facultés perceptibles que lui avaient refusées des accidents provenant de la gestation ou de la naissance ! et fon vous refuse le pouvoir , non seulement de procurer ime oreille plus fine aux sourds , mais même de rendre quelques uns de ces malheureux aptes à saisir le langage parlé!... Applaudirez-vous, Messieurs, à cet aveu que l’on cherche à vous arracher? Éloignerez-vous des bienfaits de la médecine les individus affectés de surdité? leur refuserez-vous vos soins éclairés? Ce serait vous faire injure que de le penser. Avant qu’il fût question de la lithotritie, vous seriez-vous déclarés contre la possibilité de détruire des calculs vésicaux par le canal de l’urètre? Si cela fût arrivé, comment concilieriez-vous aujourd’hui cette opinion avec les brillantes opérations de MM. Civiale et Heurteloup?
Une semblable question , Messieurs , concernant les sourds , est soumise à votre jugement: vous avez à prononcer sur les résultats de l’opération du cathétérisme de la trompe d’Eustache , et c’est à ce sujet qu’on ose vous demander (M. Itard) ; « A quoi tiennent les insuccès de ma pratique 7 Est-ce au ha- « sard que M. Deleau doit ses cures ? Est-ce au choix particulier
« des malades? Serait-ce à la dextérité de l’opérateur? Serait- « ce au perfectionnement apporté dans les instruments ? Est-ce « à l’insufflation de l’air dans l’oreüle moyenne? »
A toutes ces questions, je ne répondrai que par des faits : ils seront mis sous vos yeux* vous pourrez les rapprocher des assertions que mon adversaire a développées en votre présence, et qui lui ont valu quelques applaudissements. Je suis persuadé que Messieurs les membres de l’Académie sont entièrement étrangers à ces marques d’approbation : car les questions et les réponses soumises à son examen appartiennent à l’un d’eux; et, dans une société aussi dinstinguée, les savants qui en font partie ne s’abaisseraient pas à une échange mutuel d’adulations. Leur justice, d’ailleurs , leur impartialité, est trop connue, pour que dans une discussion aussi importante pour l’humanité ils se prononcent hautement en faveur d’une des parties sans entendre l’autre.
Je le répète donc , je ne répondrai à M. Itard que par des faits positifs ; je les présenterai tels que ma pratique me les a offerts; je ne les accompagnerai d’aucune réflexion. Ce sont de simples observations, isolées de tous préceptes didactiques: car, avant d’écrire pour les autres, dût-on encore m’en faire le reproche, je me suis fait la loi d’observer , de réfléchir; en un mot, de me livrer entièrement à la pratique de la médecine avant de faire des livres, et non de faire des livres pour me procurer une clientelie, selon la mode du jour. Je vais , il est vrai , publier quelques résultats de mes opérations ; mais mon seul but est de vous mettre à même de vous prononcer sur l’opération du catbétérisme de la trompe d’Eustaelie , et de vous prouver qu’il reste encore amplement à glaner sur les traces de M. Itard.
Les sourds-muets susceptibles de recevoir l’avantage de l’ouïe ne sont pas nombreux, il est vrai; mais dire qu’il n’y en a aucun qui puisse y parvenir, parce qu’on a fait des tentatives inutiles , c’est, il faut l’avouer, avoir de ses talents pratiques une opinion par trop avantageuse. Je prouverai que
M. Itard lui- même a démontré dans ses ouvrages qu’il existe de ces individus curables j mais ces mêmes ouvrages , et surtout les derniers mémoires que cet honorable médecin a lus en votre présence, prouvent que , quand bien même ces infortunés se trouveraient soumis à son examen , sa manière vicieuse de sonder , et plus encore les médicaments qu’il dit avoir portés dans l’oreille moyenne, sont tout-à-fait propres à anéantir l’ouïe chez ceux qui seraient susceptibles d’acquérir cette fonction.
Quand je Iis dans un des mémoires cités le passage où il est dit « que pendant les injections la surdité a augmenté » , c’est pour moi une preuve que le traitement et les remèdes étaient mal employés... Faut-il maintenant s’étonner si huit sourds-muets , comme le dit M. Itard, disposés à entendre , ont éprouvé une sensibilité auditive plutôt morbide que physiologique ? Si par mes expériences je démontre que les traitements faits par M. Itard sont vicieux et incomplets , ne serat-on pas porté à penser que ces huit sourds-muets qui ont montré uû certain degré d’audition étaient dans le cas d’une réussite plus ou moins complète , si je prouve surtout qu’il n’existe aucun moyen plus efficace pour développer l’ouïe que la sonde et les douches d’air portées dans l’oreille moyenne. Je me suis déjà prononcé dans le même sens sur cette opéra-? tion , ce qui devait inspirer à cet académicien quelque défiance de sa propre expérience, peut-être même de sa dextérité. Il devait bien penser que je n’émettais pas une telle opinion sans avoir près de moi les preuves du succès. Lorsqu’il les aura sous les yeux , combien il regrettera peut-être d’avoir laissé échapper cette phrase:
« Cette opération n’est réellement remarquable que par les. « récompenses qu’elle a attirées à celui qui se l’est appro-
« priee 1 : : »
Oui, je le réclame l’héritage de cette propriété, parce que vous n’avez pas su le recueillir* vous avez négligé d’en perfectionner la pratique, depuis seize ans que vous en faites
usage 'j daus toutes vos tentatives , vous n’avez pas su tenir compte de la sensibilité de l’oreille moyenne 5 vous avez exalté, perverti, cette propriété vitale dans le lieu meme qui est continuellement en rapport direct avec les sons ; vous avez entièrement ignoré que , quand les trompes d’Eustache sont seules malades , vous ne deviez pas porter d’eau dans la caisse , parce que ce liquide vous empêchait de reconnaître les effets salutaires que vous auriez dû opérer sur le conduit guttural, et développer l’ouï, comme cela m’est arrivé sur tous les sujets inscrits sur mon tableau.
C’est en jetant , Messieurs , un coup d’œil sur cet exposé que toute votre incertitude va cesser • vous allez asseoir votre jugement sur des faits que vous pouvez éclairer : ils sont plus que suffisants par leur nombre, par leur exactitude, pour réfuter toutes les allégations de mon adversaire, et, j’ose l’espérer, pour détruire toutes les préventions que l’on pourrait avoir en fliveur de sa pratique.
Soyez persuadés , Messieurs , que ce n’est pas sans éprouver une émotion pénible que je me trouve obligé de relever ici des aveux de M. Ilard , qui démontrent combien sa pratique est vicieuse. Eu condamnant d’une manière décisive le cathétérisme de la trompe , il a proclamé ses insuccès. Eh I qui forçait cet académicien de se perdre lui- même dans l’opinion de ses contemporains. S’il fût resté dans le lioute, il n’aurait eu, en voyant la réussite de mes opérations, qu’à avouer que j’avais été plus heureux que lui^ tandis qu’en se pressant d’écrire contre moi, en avançant que j’avais obtenu par subtilité les récompenses de l’Académie des Sciences , il m’a mis en droit de l’accuser de peu de dextérité dans la pratique et d’avoir eu l’intention d’affaiblir l’importance de mes travaux.
M. Itard a dit que je ne devais quelques cures de sourdsmuets qu’à l’éducation vocale et auditive que je leur ai donnée, et non au secours de fart de guérir.
Pour répondre à cette assertion , j’ai en traitement un enfant, Alphonse Dussauîx, qui n’a encore reçu aucune éducation; il
ne jouit que des bienfaits de l’opération de la sonde, qui a tellement développé son ouïe, qu’en examinant ce muet vous ne douterez pas un instant. Messieurs, qu’il m’est redevable de ce bienfait: car si dès ses premières années il eût eu une ouïe aussi fine , il eût appris à parler comme son jeune frère , qui s’est trouvé placé dans les mêmes circonstances que lui. Si on m’objecte qu’il n’était qu’un demi-sourd-muet, je demanderai qu’on le compare à un de ces derniers infortunés qui depuis sa naissance aura toujours eu une, oreille aussi délicate que la sienne, qui aura été élevé sous les yeux de parents intelligents, etsurtout qui aura été mis en rapport toute sa vie avec un enfant de son âge, jouissant des organes de la voix et de l’ouïe. Je sais par expérience , et vous n’en doutez pas , Messieurs , qu’un demi-sourdmuet tel que le dernier que je viens de supposer saura parler , mal peut-être, mais enfin il aura acquis ce que mon jeune élève ne possède pas encore.
Je mets Alphonse Dussaulx à la disposition de la commission nommée par l’Académie, afin que ces honorables mandataires constatent son état présent et suivent ses progrès dans l’ai t de parler.
On vous présentera peut-être, Messieurs, pour opposer à mon mjBiet, des demi-sourds élevés à l’Institution de la rue Saint- Jacques. Certes là , si on a négligé de s’occuper de leur
'"^^ouïe, ils n’auront pas appris le langage articulé en b équentant * leurs collègues; mais si dès à présent on les instruit, il arrivera,
et je n’en fais pas de doute , qu’ils feront des progrès dans l’art de parler. Mais que prouvera cette expérience.’ Que les individus privés d’une oreille fine ont besoin d’une éducation auriculaire et vocale. Qui a dit le contraire? Relisez , Messieurs , les lettres de M. Itard et mes réponses qui ont été insérées dans le Globe et d’autres journaux, vous serez convaincus que ce médecin seul s’opposait à cette éducation, de même qu’il rejette, après l’avoir préconisé, l’emploi de la sonde portée dans la trompe d’Eustache , dans l’intention d’améliorer le sort de ces demi-sourds.
Poarqaoi tant de controverses?
Est-il donc si difficile de s’entendre , quand on propose de se livrer à des expériences décisives , comme par exemple de «oumettre à l’épreuve de la sonde , en présence des membres de l’académie , tous les enfants qu’on désire instruire. Si quelques uns trouvent une oreille meilleure que celle qu’ils possèdent , on ne pourra nier les heureux effets de la sonde. Ces essais, et surtout l’amélioration de l’ouïe, n’empêcheront pas l’éducation de ces enfants , au contraire elle n’en sera que plus facile et plus simple. Si dans le nombre des demi-sourdsmuets qu’on présenterait il se trouvait la jeune Clémentine Gahoriau, élève de l’Institution de la rue S niit-Jacques , je ne doiite pas que pour elle la réussite ne fût complète , à moins qu’on n’ait déjà détérioré son oreille.
Cette enfant était autrefois sourde-muette ; elle me fut présentée par madame la baronne Deveaux, et c’est moi qui, dans le courant du mois d’août 1820, lui ai donné le degré d’ouïe qu’elle possètW^üe était très jeune alors et très vive : ces deux circonstances seules m’ont empêché de la prendre chez moi. Je l’ai revue il y a dix-huit mois : elle possédait encore un certain degré d’ouïe que j’espérais développer par de nouvelles opérations. Je pense qu’après cette déclaration on n’osera pas m’enlever cette cure projetée, et attribuera l’éducation ce qui appartient au cathétérisme de la trompe d’Eustache.
Le projet d’expérience que je viens d’émettre vous prouve, Messieurs, que les demi-sourds-muets ne me sont pas moins chers qu’à M. Itard* ils font aussi l’objet de toute ma sollicitude: les deux faits suivants vont vous le prouver.
Edmond Lelèvre, d’Arras, âgé de sept ans , avait une oreille tellement mauvaise que sa prononciation était inintelligible pour les personnes qui n’avaient pas la grande habitude de l’écouter. Sa manière de s’expliquer ne l’était guère plus^ voici quelques unes de ses 1.1. rases : « Maman Londei (pour Blondelle) « a un zardin, encore ma tan ( ma tante ); il a des bettes pleures « dedans....
lO
« Edmond a été à i’éco chez rnoiichieu. ...
« Papa a un beau voiture , l’a acheté un cheval , puis l’est « mort. Lui est raésant, l’a donné des coups; papa grondera « lui.,..
« Papa viendra chercher Edmond pour la féted’Ara( Arras ) « dans ma mois (pour dans trois mois ) ».
Cet enfant me fut confié pendant trois mois pour être sondé tous les cinq ou six jours ; il retourna près de ses parents , qui m’adressèrent la lettre suivante, datée du 6 avril 1827.
Monsieur.
« Lorsque mou mari ramena Edmond nous le trouvâmes changé; nous eûmes long-temps l’intention de vous le reconduire; mais il s’est opéré un si grand changement que nous ne voyons pas l’utilité de nous en séparer. Sans celte circonstance avantageuse, soyez persuadé, ^iViisieur, que nous vous l’aurions confié de nouveau.
L’ouïe s’est considérablement améliorée. Je vous aurais fait part plus tôt de cet heureux changement si je n’avais attendu l’occasion de madame P...., qui pourra vous dire combien. Edmond a fait de progrès ».
Recevez , je vous prie, etc.
LefÈvre-Blondel.
Je traite dans ce moment ehez moi le jeune Bichat Bîanqui , qui sera encore plus remarquable qu’Edmond sous le rapport du développement de l’ouïe. Quand sa mère me le présenta , il n’entendait pas de l’oreille gauche; il était forcé de rapprocher une montre à un pouce de la droite pour en percevoir le battement. Huit douches d’air suffirent pour lui faire entendre la même montre à trois pieds à droite et à un pied à gauehe. Je le soumets avec Alphonse Dussaiilx à votre observation. Vous pouvez encore aujourd’hui constater le degré d’ouïe qu’il possède,
et suivre les résultats des opérations qui me restent à faire sur son oreille.
Je ne terminerai pas cette lettre, Messieurs, sans vous promettre de plus amples renseignements que ceux qui sont portés sur le tableau que j’ai rhonneiir de vous offrir aujourd’hui. J’étais loin de m’attendre à l’attaque méditée depuis longtemps parM. Itard; dorénavant je me tiendrai sur la défensive. Je tâcherai d’avoir constamment de nouveaux faits , de nouvelles observations à opposer aux déclamations qu’il se plaira à diriger contre mes travaux.
J’ai l’honneur d’être.
Messieurs.
Votre très humble et très obe'issant serviteur,
DELEAU, D. M. P,
PQ5T-SCA1PTUM^