ARTICLE IV
De l’Ame de l'homme.
Nous sommes persuadés de l'existence de beaucoup de choses, bien que nous n’en COnnoissions point les qualités. Nous demeurons: tous d'accord que nous avon£ une âme, sous:
l'empire de laquelle nous vivon: mais nOuSÿ ignorons ce que c'est que cette âme qui nous fait agir, et qui nous en emoëêche quand il!
\ui plait. Nous ignorons encore quel est er
nous le lieu de sa résidence. Cette âme, qi connoît tout, ne se connoït pas elle-même : cile est comme un œil qui découvre tous les objets mais qui ne se voit point, et qu ne sait de quelles parties il est composé.
Cette difficulté que nous avons à comprendr® la nature de l’âme, est une preuve évident!
qu'elle est faite à l'image d'un Dieu qui ne peu être compris iui-même. Cependant, si nott pouvons espérer d’en avoir quelque connois sance, il ne faut point nous donner la peirs
d'interroger les philosophes sur cette inatière : ils en ont trop dit pour dire vrai. Leur inclination naturelle et les diverses passions de leut âme les ont fait souvent tomber dans l'erreur, parce que ces deux chuses ne les ont pas tant portés à examiner noire Âme avec soin, qu’à en juger avec préoccupation.
Car l'inclination qu'ils ont eue pour la grandeur, l'élévation et l'iudépendance, les a engagés insensiblement dans une fausse érudition, sù ils ont vu des choses vaines et inutiles, qui ont flatté leur orgueil secret, en les faisant ad-
rer de tout le monde. Les passions les ont fait sortir hors d'eux-mêmes pour leur représenter les choses, non pas selen qu’elles étoient en elles-mêmes, pour en former des jugements de vérité, mais selon le rapport qu'elles avoient avec eux, pour flatter leur inclination et celle de ceux à qui ils étoient unis ou par nature ou par volonté; car l'union naturelle que l’on à avec ceux qui sont autour de nous par la ressemblance du tempérament, de la profession et etide la fausse religion où l'on a été élevé, est souvent la cause de beaucoup d'erreurs où l’on tombe tous les jours.
Nous les communiquons ensuite à d’autres, .
parce qu’on nous les a communiquées, et que nous en sommes persuadés, parce que nous né
les avoñs pas considérées avec assez d'attention, et que nous n’avons pas été assez désintéressés pour en bien juger. L'amour des choses nouvelles et extraordinaires nous préoccupe souvent en faveur de ce que nous prenons pour des vérités cachées; et J’avoue sincèrement que tout ce qui porte le caractère de l'infini, comme Pâme, est capable de troubler i'imagination et de nous séduire, à moins que d’avoir des principes tpftilibles qui nous puissent conduire dans toutes les difficultés qui se présentent sur cette matière.
Car quelle apparence de juger lequel des sentiments esf le plus véritable touchant la nature et l’origine de l’âme, dans les livres de ceux qui en ont écrit? Mais, sans m’arrêter ici aux philosophes paiens, je dirai que plusieurs chrétiens ont cru que l’âme de l’homme étoit une substance corporelle, et par conséquent périssable, faite d’air ou de feu, ainsi que l’a décidé quelque concile contreles paiens, qui la croyoit incorporelle, et par conséquent immortelle, comme ont été Démocrite, les Épicuriens et les Stoiciens.
D’autres chrétiens ont soutenu le contraire, et ont dit, avec les derniers conciles, qu’elle étoit incorporelle, et par conséquent exempte de tous les accidents qui arrivent au corps.
. (65) | Quelques-uns ont enseigné que, selon Îe lan-" sage de l’Écriture, elle étoit le sang de nos veines, puisque j’âme nous quittoit quand nous en perdions beaucoup. D’autres, comme les Manichéens, ont dit qu’elle étoit une portion de la lumière céleste; et les Sociniens de notre temps ont publié qu’elle étoit un vent délié et subtil.
Enfin, il y a tant d'opinions sur la nature d'* âme dans les livres des chrétiens et des paiens, qu’il n’y a que Dieu seul qui sache laquelle est la plus véritable, et c’est même une granda question de savois celie qui a le plus de vraisemblance.
Cependant nous nous flations de savoir que l'âme est ce qui nous fait vivre, sentir, mouvoir et comprendre, qu’elle est une substance qui en occupe une autre dans toutes ses parties, et qu’elle n’occupe point de lieu comme un corps, puisqu'elle est indivisible, selon le sentiment même de quelques philosophes païens; mais qu’elle a seulement une étendue de vie, pour me servir de l'expression de saint Augustin; qu’elle n’est jamais dans le repos, et que le mouvement lui est quelque chose de si naturel, qu'il en est inséparable; si bien qu’il ne faut pas s'étonner si elle est incesszmment dans l’agitation, puisqu'elle prend sen origine dans l'esprit
céleste qui l’a créée, et qui est d’une nature à ne° demeurer jamais dans l'oisiveté. Enfin, comme les plaisirs du mariage sont si excessifs, et qu’ils touchent si vivement notre corps et notre âme, il faut que ve soit quelque chose d’immatériel qui sème Lant de plaisirs en nous.
Son origine est aucsi contestée que sa nature. Les uns ont cru au’elie sertoit de Dieu, qu’elle étoit une partiede sa substance, et une étincellede sa divinité ; les autres, qu’elle étoit une partie du soleil et de l’imc du monde, laquelle
tant partagée entre toutrs les choses animées,
ceux des hommes qui er avaient le plus étoient aussi les plus spirituels. T1 y en a qui se sont imaginé que toutes les âmes ayoient été conservées au ciel, pour être ensuite distribuées aux corps qui en avoïent besoir ; d’autres, qu’elles étoient oréées et placées dans le corps d’un enfant au moment que la conception se faisoit, où après que l'embryon avoit Loutes les parties accomplies et disposées à la recevoir; d’autres, qu’elle venoit de l’âmc de nos pères, par le moyen de la semence. Enfin, ti y a sur cetic matière des perisées si ridicules, que je perdrois le temps, si je les voulois toutes rapporter ici.
Pour moi, après avoir examiné tout ce que Von peut dire de la nature ct de l’origine de l’âme, je prends Dieu à témoin, pour me servir
( 67 ) de l'expression de saint Jérôme, que je ne vois rien qui puissé me satisfaire sur cela. En effet, c’est une partie de la sagesse humaine que d’ayouer sincèrement qu’il y a quelque chose que nous ne savons pas.
Mais, quoi qu’il en soît, s’il faut considérer l'homme tel qu'il est, nous le devons considérer composé de quatre sortes de substances différentes.
L’entendement ou l'intelligence, si l’on veut, en est commé lé maître, étant une partie indépendante et immatérielle. C’est lui qui nous vient de dehors, et qui nest pas, Comme les autres parties, attaché à la matière. Îl est envoyé dans le corps de l'enfant qui commence à se former dans les flancs de sa mère, comme un ange ou un premier moteur qui va bâtir un domicile pour sa demeuré, selon le sentiment de Tertallien, et qui rendra compte un jour de ses bonnes ou de ses mauvaises actions.
Le corps est comme l’esclave ; il souffre toutes les incommodités auxquelles nous sommes sujets, et obéit, en qualité d’inférieur, aux lois que lui impose cette partie supérieure de nous-mêmes.
L’entendement et le corps de l’homme sont deux substances si éloignées l’une de Fautre, qu'il est impossible qu'elles se puissent joindre
(68 ) sans un lien qui les assemble, Il a donc fallu quelque chose qui participât en quelque façon des deux extrémités, pour les lier l’une à l’autre : l’âme et les esprits sont ce merveilleux lien qui joint l’entendement au corps de Fhomme.
. L'âme est une substance pure, et comme un élixir de tous nos esprits. Les esprits sont engendrés de la plus pure portion de notre sang; ils sont très-purs, trés-clairs, et avec cela trèsprompts à se mouvoir aux moindres ordres de notre entendement. Le cœur est la partie qui en fabrique la matière, le cerveau ia perfectionne, et les nerfs cons rvent les esprits, et les portent enfin par tout notre corps.
Puisque l’âme et les esprits tient l’entendement avec le corps, l’âme sert aussi de lien pour unir l’entendement aux esprits, et les esprits unissent l’âme et le corps si bien, que, selon ce sentiment, l’âme approche davantage de la substance de l’entendement, s’il m'est permis de parler de la sorte, et les esprits de la substance du corps.
Ainsi, l’entendement et l’âme sont quelque chose de fort différent dans l’homme ; aussi remarquons-nous que tous les peuples ont divers termes pour les désigner quand ils en parlent à dessein. En effet, il semble que ce qui nous fait vivre soit autre chose que ce qui nous fait pen-
{ 69 ) ser, selon la réflexion de Lactance; car l'âme . est assoupie dans ceux qui dorment, lorsque l'entendement se fait connoïtre par les fonctions : au lieu que dans ies fous l’entendement est comme éteint , lorsque l’âme ne laisse pas de bien agir. L'éntendantss et l’âme sont donc différents l’un de l’autre, le s’il faut dire une seconde fois, puisque le premier vient de Dieu, et que l’autre est communiqué par le moyen de la semence de nos pères.
Peut-être que le sentiment ds lequel nou: sommes, que la semence est animée, pourroit paroître étrange, si nous n’apportions de bonpes raisons pour en faire valoir la vérité.
S’il est vrai que les esprits sont des parties qui nous composent, comme l'enseigne Hippocrate, et que nos parties soient animées, selon le sentiment de tout le monde, il n’y a pas, ce me semble, lieu de douter que la semence ne.
soit animée , puisqu'elle n’est presque toute qu’esprit.
D'ailleurs, si la semence des plantes a un principe de mouvement qui les fait germer, qui est-ce qui niera que la semence de l’homme n’en a pas un qui l’anime, et qui la fait agir? On l’appellera, si l’on veut, selon le sentiment d'Aristote, une partie de l'animal , puisqu’elle
(70) est là principale cause de son mouvement, et . c'est Là ce qui est le propre de l’âme.
D'âutre part, nous nous apercevons dans les plaisirs que nous prenons avec les femmes, qu'il sort quelque chose de notre âme, qui nous fait treséaillir de joie; puis nous demeurons languissaits et abaltus, nos yeux s’affoiblissent ; et foûs Sentons que notre âme pâtit : ce qui nobs fait croire que l’âme renfermée dans la semence est une distillation de notre âme, comme Ja matière de cette même semence est un extrait et un élixir de notre corps. |
Gar, qui pourroit s’imaginer que la nature | pôt passer d’un lieu à un autre par un milieu qui ne participât point des deux extrémités, et que le père étant animé aussi bien que le fils, pôt produire ce même fils sans que la semence du premier, qui a servi de milieu à ces deux | personnes; fût elle-même animée ?
Au reste, d’où vient l'amour déréglé d'u jeune homme, qui ressemble si fort à son pèré dans cette passion de l’âme ? D'où lui vient en< core cette ambition extraordinaire , qui est si naturelle à sa mère, $i ces deux passions qui 18 dominent ne coulent de l'âme dé lan et dé l'autre? |
En effet, l'expérience nous apprend que les bêtes même de di éreñtes espèces en produi
qe.
671) sent une troisième qui a un instinct mêlé, et que, s’il y a de la variété dans son corps, il #’ÿ en a pas moins dans son âme, par le mélange des deux matièrés et des deux âmes de la semence de ces animaux.
Nous savons encore, par la même expé-
rience , que tout ce qui est au monde produit son semblable; et je ne vois pas pourquoi, entre toutes les choses animées, les bommes seroien! privés de cet avantage.
En un mot, si nous voulions suivre la pensée de Sénèque, « la semence a une âme est 1 « principe de l’homme à venir; elle nserv « toute l’idée dans sa matière; elle y cache > déj « de la: barbe et des cheveux blancs ; enfin » x l'enfant qui n’est pas encore formé , est néan- K moins enseveli tout entier dans la semence, « Les traits de son corps y sont déjà marquéss « et l'on peut dire que cette semence contient «tout ensemble un enfant, un homme el uu « vieillard. » Æ
Cest sur cela qu'Ovide reprochoit à Ponticus sa mauvaise coutume de perdre un homme avec ses doigts. En effet, il n’est pas permis ; par la loi, de se polluer, parce que; selon la pensée de Tertullien, c’est un homicide prématuré , que d'empêcher ainsi un homme de naître : et les jurisconsultes veulent que l'on pa
“nisse de mort un homme, ou de grosse amende pécuniaire, s’il fait faire de fausses couches à ‘une femme, dans quelque temps que ce soit de sa grossesse.
Nous pouvons donc conclure que la semence de l’homme et de la femme est animée, mais * qu’elle est animée seulement en puissance, c’està-dire, comme l’explique Pomponace, qu’il ne manque que les organes nécessaires pour produire ses actions. Mais, après que la semence des deux sexes est mêlée l’une avec l’autre, les érganes de ses mouvements, qui étoient aupait ensevelis dans sa matière, s’en dégageant enfin, se manifestent par leurs mouvements sendibles : : si bien que, après la conception, la semence cesse d’être ce qu’elle étoit auparavant. et devient ce qu’elle n’étoit pas ; c’est-à-dire,s que l’âme de la semence nous donne alors des marques de sa pré se. »n lieu qu'avant cela elle étoit comme exsevese dans l'embarras de la matière.
La semence est comme un architecte, pour.
me servir de la comparaison d’Aristote, qui conserve dans sa mémoiré le dessin d’un édifice qu'il veut construire; et, lorsqu'il trouve occasion de le faire, 1 en fait un matériel qui a toutes les mesures et Les dimensions pareilles à celai dont il s'étoit auparavant farmé l’idée.
Tout ce que l’on pourroit dire contre ces principes, selon la pensée de Senert, ne seroit qu’une injure que nous ferions à Dieu par notre propre ignorance; car si Dieu a commandé à la nature, qui n’est qu’un ordre secret de sa providence, par lequel toutes choses sont ce qu’elles sont, et font ce qu’elles doivent faire : sil lui a, dis-je, commandé de faire croître et multiplier toutes choses, en produisant chacun son semblable, je ne sais pourquoi ce commandement ne tomberoit quersur ce qui n’esf pas raisonnable,