‹ Tableau de l'amour conjugalChapitre 17 sur 68 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

En quelle saison on se carresse avec plus de chaleur et d'empressement.

Les opinions sont si différentes sur cette matière dans les livres des auteurs, et par ke rapport des hommes à qui j’en ai parlé, qu'il me semble impossible de résoudre d’abord cette question, sans distinguer auparavant les climats et les saisons, sans prendre garde à l’un et à l’autre sexe, et sans faire réflexion sur l’âge, sur le tempérament et sur la coutume des hommes.

La chaleur est si différente selon la variété des climats, que les effets qu’elle produit dans les corps ne sont pas semblables. Les Espagnols du royaume de Grenade ont des mœurs très éloignées des mœurs des Hollandais, par la distance des lieux qu’ils habitent, et par la différence de la chaleur qui les échauffe; et l’on ne

Fos

peut douter que la passion de l’amour ne soit plus violente dans les uns que dans les autres. La chaleur excessive de l’air est crdinairement la cause de la bile et de la violence de nos inclinations. Elle ouvre aisément les pores pour s’insiauer dans les corps; elle élargit les conduits pour faire couler plus fortement les humeurs; elle échauffe les parties qui sont froides par leur propre tempérament : au lieu que la froideur, c’est-à-dire, la chaleur modérée de l’air, fait tout le contraire; elle produit de la pituite, qui cause ensuite des effets tout opposés.

Vénus ne veut que des personnes vigoureuses pour exécuter ses ordres. Les jeunes gens sont tüp mous et trop scrupuleux pour cela, et les vieillards trop faibles et trop timides : il en faut d’un âge médiocre, depuis vingt-cinq jusqu’à quarante-cinq ans, pour s’acquitter parfaitement de leur devoir : parmi tous ces âges, il faut encore choisir ceux qui sont d’un teripérament chaud et sec, dans lesquels la bile et la mélancolie chaude dominent, et avec tout cela qui soient fermes, hardis et amoureux

Les médecins disent que la coutume est une seconde mature. En effet, ceux qui ont accoutumé de jouir souvent des voluptés du mariage, ont les conduits de la génération plus ouverts, et les parties plus grosses ei plus larges que ceux qui, dans les déserts et dans la solitude, ne voient des femmes qu’en souge. J’en prends à témoin l’empereur Néron, sous le rom d’Eumolpe, et le chevalier Claude Senecron, sous le

nom d’Aeylte, à qui l’amour réitéré avoit fait de si grosses parties qu’on les distinguait par là des autres hommes, si nous en croyons l’histoire de Pétrene.

La rélention des règles et :ie la semence ne cause pas tant de désordres aux femmes, après avoir souvent joui-des plaisirs de l'amour, qu’elle leur en cause auparavant. Les esprits et le sang , à force de passer dans les parties de l’un et de l’autre sexe, y entretiennent une chaleur qui Les dilate; au lieu que dans les parties naturelles de ces vénérables ermites et de ces bienheureuses vierges, à peine y a-t-il des conduits qui y porcent des esprits pour les vivifier, et des vaisseaux qui y conduisent du sang pour les nourrir, ainsi que les observations d’anatomie ueus Le font connaître.

Nous avons fait voir que le tempérament de l'homme est différent de celui de la femme; que Fhomme, à parlef en général, est chaud et sec; qu'il est plein de bile et de mélancolie, et qu’il a d'ailleurs une ame intrépide, un corps ferme , resserré et endurci. On sait aussi que la femme est froide et humide, c'est-à-dire, moins chaude que lui; que le sang et la pituite sont les deux principales humeurs qui dominent dans son corps, et qui le rendent poli, mollet et dé- Hicat.

Les saisons ne sont pas réglées par les médecins comme par les astrologues. Elles n’ont pas un temps limité, selon le sentiment des ‘premiers, ni un Certain nombre de jours qui les déterminent : il n’y a que la chaleur et la froi-

dure qui leur imposent des bornes. Le mois de septembre sera l’automne quand il fera un temps inconstant et tempéré; l'été, quand la chaleur se fera sentir avec excès; l’hiver ne sera quelquefois que d’un mois, la rigueur du froid n’étant excessive que pendant ce temps-là ; et le printemps en durera quatre, la douce température de l’air se faisant connaître pendant un long espace de temps. Ce sont donc ces deux qualités premières qui règlent principalement les saisons, et non un nombre déterminé de jours.

Nos corps reçoivent de l’air, sans pouvoir nous ÿ opposer, les différeutes qualités qu’il commu nique. S'il est froid ou chaud, rude ou tempéré, il fait une telle impression sur nous, que nous en devenons sains ou malades, selon les divers états où l’on se trouve quand on le respire et que l’on en change.

Cela étant ainsi, il! me semble que l’on peut inaintenant répondre à la question proposée, et concilier. en même temps tous ceux qui ont eu Sur cette malière des sentimens différens. Je ne mParrêterai point ici à en citer les passages, ni à en faire la critique : ce serait une chose trop embarrassante et pour les autres et pour moimême. Je me contenterai seulement de dire ce que je pense sur les différentes émotions amoureuses que nous avons dans chaque saison de l'année, et j'examinerai avec quelle ardeur un homme et une femme se caressent dans un temps pus que dans un autre.

La chaleur excessive de l'été nous épuise et

nous affaiblit tellement, que nous ne somines pas alors capables d’enteprendre une affaire où il y a beaucoup à travailler : témoins en sont les habitans du midi, qui naturellement sort si lâches et si paresseux, qu’ils aiment mieux demeurer incessamment dans l’oisiveté, que de ménager une affaire qui peut leur causer un peu de peine. L’excès de la chaleur des mois de juillet et d'août, joint à notre complexion bouillante, détruit notre chaleur naturelle, dissipe nos esprits et affaiblit toutes nos parties.

Elle produit beaucoup de bile et d’excréments âpres, qui ensuite nous rendent faibles et Janguissans. Si nous voulons alors nous joindre amoureusement à une femme, nos forces nous manquent aussitôt; et bien qu’au commencement la passion nous en fournisse assez pour faire quelque effort, nous ressentons néanmoins bientôt après des faiblesses et des épuisemens extraordinaires, qui nous empêchent d’être vaillans; et si nous voulons nous affaiblir tout-à-fait, et nous procurer des maladies, nous n'avons alors qu’à carresser souvent une feinme, |

Au contraire les femmes sont beaucoup plus amoureuses pendant l'été. Leur tempérament froid et humide est corrigé par les ardeurs du soleil ; leurs conduits sont plus couverts, leurs humeurs plus agitées, et leur imagination plus émue. C’est en ce temps-là que quelques-unes sollicitent piutôc les hommes qu’elles n’en sont soihcitées, et qu’une nudité négligée de leur part nous faii aisément connaitre qu’elles meu-

‘rent d'envie d’éteindre le feu que la nature leur

a allumé dans le sein. | En vérité, ces passions amoureuses sont mal partagées! Pendant que les femmes sont ardentes, nous sommes languissans. Leur passion ne commence pas plutôt à paraître, que la nôtre se dissipe, comme si la nature nous voulait montrer par :à que l’excès de l'amour est tout-àfait contraire à la santé des hommes.

L'automne, qui dure ordinairement peu, est rius propre pour nous à l'exercice de l'amour. Bien que l’air en soit chaud et sec, il est pourtant tempéré par la fraîcheur des nuïîts et par l’inconstance de la saison. Les hommes ne sont

rer :

pas échauffés en ce temps-là, et leur chaleur !

naturelle est un peu plus faite; la dissipation ne s’en fait pas sitôt, leurs pores n'étant pas alors si ouverts. Cependant, parce qu'il y a peu de temps que nous sommes sortis des ardentes chaleurs de l’été, et que nous sommes tous

affaiblis par des indispositions fâcheuses qui arri-

vent souvent dans l’automne, il faut avouer que nous ne sommes encore guère en état de faire de grands efforts dans les caresses des femmes. Je n'en ose pas dire autant d’une jeune fille. La chaleur qu’elle a contractée dans le cœur par la violence de l'amour, et celle que l'air chaud de l’été précédent lui a communiquée, ne s’éloinent pas sitôt; son tempérament n est pas re- , Ai, et le mouvement de ses humeurs n’est pas apaisé : : c’est une mer agitée dont le calme ne peut paraître que long-temps après la tempête.

L'hiver est incommode par ses glaces, ses neiges et ses pluies froides ; nous en sommes vivement touchés, et nos parties amoureuses, qui sont exposées au dehors, en ressentent souvent de si fâcheuses atteintes, que si, dans le septentrion, on n’avait soin de les couvrir avec des fourrures, on courrait risque de les faire couper et de perdre ensuite la vie. Parce qu’elles soni d'un tempérament froid et sec, et qu’elles ne sont échauffées que par les esprits qui y sont portés en abondance, je ne m'étonne pas si elles se retirent vers le ventre pour se conserver par la chaleur qu’elles y rencontrent. C’est en hiver que nous faisons beaucoup de pituites et de crudités, et bien que nous ayons plus de chaleur naturelle qu’en été, nous ne laissons pas, dans celte saison, d’être presque aussi lents que dans l’autre.

Ce n’est pourtant pas ce que pensent plusieurs, qui croient que l’hiver est une saison où l’on se caresse avec le plus d’ardeur et dé passion. Car, disent-ils, nous mangeons alors beaucoup plus, nous sommes plus agiles, et notre chaleur naturelle semble être beaucoup plus forte.

Si ceux qui raisonnent de la sorte prennent l'hiver pour une saison tempérée et exempte de grands froids , ainsi qu’il arrive dans les pays du midi, je serais sans doute de leur sentiment ; mais s’ils voulaient qu’un Suédois, qui est près de cinq mois dans les glaces et dans les frimas de son pays, eût dans l’hiver des empressemens amoureux , je ne saurais souscrire à cette pen-

sée, Cet homme, quelque vigoureux qu’il fût, est si pénétré de froid, que Vénus, que les noètes ont cru être faite de la partie la plus chaude des eaux, ne saurait l’exciter, ni lui faire naître dans le cœur aucune ardeur amoureuse,

Les femmes sont encore plus languissantes en hiver que nous ne le sommes : leur tempérament froid le devient encore plus, et l’amour ne s’est jamais si bien fait connaître parmi elles dans les contrées du septentrion que dans celles du midi. Toute la nature est en ce temps-là en repos : pas une plante ne se dispose à la produciion, et les arbres ne nous donnent presque aucune marque de vie.

Il n’y a que le printemps qui nous inspire du courage et de la vigueur peur l’amour; mais c’est ce beau printemps qui n’est plus accompagné de gelée ni de frimas : c’est cette aimable saison où toute ia nature, par son vert et par ses fleurs, ne respire jue productions. Alors le sang bouillonne dans les veines de l’un et de l’autre sexe, et sur le gazon nous conions souvent notre martyre à une belle, pendant que le rossignol conte le sien à l’écho des forêts,

Nous ne manquons alors ni de disposition ni de matière pour satisfaire notre passion autant de fois qu’elle nous excite. Nous faisons asser de sang pour nous soutenir dans l'exercice amoureux, et l’air froid ne nous empêche plus d'agir avec Hberté. Tout nous inspire de l’amour ; il n’est pas jusqu'aux oiseaux et aux insectes qui, dans le mois de mai, ne se caressent avec plaisir, L'amour, ati se fait ressentir

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en cetemps-là plus que dans un autre, est peutêtre la cause de ce que l’on dit ordinairement, que les enfans engendrés au mois de mai sont

le plus souvent ou fous ou hébétés : on y va alors avec trop d’ardeur; et les efforts trop souvent réitérés sont sans doute la cause des défauts qui se remarquent aux. enfans qui sont produits en ce temps-là. C’est pour cela sans doute que les Romains défendaient avec tant de sévérité de faire des noces aux mois de mai, et que, dans ce même mois, ils en faisaient fermer tous les temples pendant que l'on célébrait les fêtes Lémuriennes, parce qu’ils croyaient que les noces étaient alors malheureuses, et que les enfans qui étaient conçus dans cette saison étaient trop vifs, trop pétulans et trop étourdis. Cependant c’est la saison dans laquelle les hommes les plus sages et les plus spirituels ont été engendrés, pourvu toutefois que leurs pères n'aient pas pris de trop fréquens ni de trop violens plaisirs en les engendrant.

Nous pouvons donc dire que le printemps est la raison où les hommes et les femmes sont plus amoureux. 1l nous fait naître des envies: naturelles de nous joindre amoureusement les uns aux autres, et nous y sommes principalement conviés par les exemples qu’il nous en fournit de toutes parts.

il, 2

ARTICLE TH

A quelle heure au jour on doit baiser amotreusement sa femme.

E4 bonne aigestion de l'estomac ne contribue pas peu à notre santé : si elle est bien faite : notre chyle est bon, et notre sang est pür; nos esprits sont agités et pénétrans; notre sémencé est épaisse et féconde; toutes nos parties solides sont robustes ; én un mot, nous jouissons d’uné santé parfaite. Mais, si quelque chôse trouble l’action de notre estomac, nous sommes pleins de crudités; notre sang n’est que pituilé; nos esprits, qu’uné eau languissante; et noire semence, que du phlegme. Nous ressentons au Gedans de nous des indigestions et des faiblesses qui nous empêchent d’être en état dé faire aucune action de vigueur.

Entre toutes les causes qui ruinent notre estomac, qui en affaiblissent la digestion, il n'y en à pas de plus forte que l’amour. Il nous épuise de telle sorte, par la dissipation de notre chaleur naturelle, par la perte de nos esprits, qu'après cela nous en ressentons de l’incommodité dans les principales parties qui nous composent.

L'estomac, qui est la partie qui contribue le plus à la santé quand il fait bien sa fonction ë est Gonc le premier attaqué dans les excès de l'amour. Mais le cerveau et les nerfs n’en souffrent pas moins; et leur souffrance a été quel-

quefois jusque-là dans quelques hommes , qu’ils en ont perdu l'esprit ; et Poppée, dans Pétrone, craignait fort que Néron n’en devint paralytique.

Toutes les parties spermatiques, étant naturellement froides, sont affaiblies par l’exeès de l'amour ; l'estomac, qui en est une des plus considérables , n’est pas des dernières à s’en ressentir, et l’on peut dire que c’est elle qui est la source de toutes nos incommodités , quand nous abusons de ces plaisirs.

Puisque Vénus est donc une des causes étrangères qui est la plus contraire à notre vie quand nous nous y adonnons avec excès, ou à contretemps, et que d’ailleurs, selon l'expérience que nous en avons, elle entretient notre santé lorsque nous en usons à propos, examinons quelle heure du jour est la plus commode pour n’en recevoir aucune incommodité.

“Ce ne sont n1 les divertissemens du jour ou de la nuit, ni les plaisirs du matin ou du soir qui nous causent des incommodités, Que ce soit avant ou après le sommeil que nous nous jetions entre les bras d’une femme, ce n’est pas ce qui détruit notre santé, et qui nous fait des foiblesses d'estomac et de nerfs, ni des maux de tête pesants. Tous les désordres qui nous viennent des femmes ne naissent que de l’excès de notre passion, et de l’occasion que nous ménageons souvent tort mal lorsque nous voulons les <aresser. Si notre passion était modé-rée, et que nos emportemens amoureux fussent mieux réglés; si avec cela nous les baïisions

quand nous ne sommes ni trop vides ni trop pleins, je suis assuré que Véaus, bien loin de nuire, entretiendrait la santé d’un jeune homme: car ce qui est selon les lois de la nature, ne peut nous causer de mal si nous n’en abusons.

Quelques médecins pensent que les plaisirs amoureux que nous prenons pendant le jour sont plus funestes que ceux de la nuit; et que, comme les caresses des femmes nous épuisent excessivement , nous devons être en repos après les avoir faites , et réparer, par le sommeil et la tranquillité, les esprits que nous y avons perdus; au lieu qu’après les occupations ordinaires du jour, nous nous fatiguons encore auprès d'une femme, et nos lassitudes ne se guérissent pas par d’autres lassitudes,

Il y en a d’autres qui s'expliquent mieux làdessus, et qui croient que le point du jour est le temps le plus propre à se caresser. C’est alors, disent-ils, que nous sommes dans un état moins inégal; que nos forces ne sont pas dissipées par les actions du jour. que notre estomac n'est point accablé par les alimens, et que le sommeil a multiplié nos esprits et fortifié notre chaleur naturelle. Nous n’appréhendons point alors les crudités qui souvent nous incommodent. La coction est achevée, et les nerfs tout pleins d’esprits ne se relâchent point si promptement. C’est ce quenous veut dire Hippo crate quand il met par ordre ce que nous devons faire pour conserver noire santé, et qu’il nous conseille Le travail avant le manger et le boire, et le sommeil avant Vénus.

En effet, l’aurore qui répond au printemps, paraît plus commode pour la génération; car, après qu’un homme s’est agréablement diverti avec sa femme, et qu’il s’est un peu endormi après ses plaisirs légilimes, il répare ainsi toutes les pertes qu’il vient de faire, et guérit les lassitudes qu’il vient de gagner amoureusement. Après cela il se lève, et va où ses occupations ordinaires l’appellent, pendant que sa femme demeure au lit pour conserver le précieux dépôt qu’il vient de lui confier. C’est ainsi qu’en usent la plupart des artisans qui se portent si bien, et qui ont des enfants si bien faits et si robustes ; car, après s’être lassés du travail du jour précédent, ils attendent presque toujours l’aurore à poindre pour embrasser leurs femmes. C'est par-là sans doure qu’ils évitent les incommodités qu’ont les autres hommes, qui, sans faire réflexion à leur santé, s’aban donnent à toute heure à la violence de leur passion.

Tous les médecins demeurent d’accord qu’il ne faut pas baiser sa femme à jeun, parce que l’on ne doit point travailler quand on a faim. Le travail épuise et dessèche nos corps; mais le travail de l'amour énerve entièrement. Nous devons au contraire nous réjouir avec elle, selon la pensée de quelques-uns , quand nous avons le ventre médiocrement plein ; car c’est eu ce temps-là , disent-ils, que, par la chaleur et les esprits que les alimens nous communiquent , il nous vient je ne sais quelle envie de les toucher ; après quoi nous pouvons réparer

par le sommeil la perte que nous avons faite, le repos étant l’unique remède pour ces sortes’ de lassitudes.

Mais, à parler franchement, il y a quelque chose à dire sur toutes ces opinions. Le jour n'a rien de fâcheux, ni la nuit rien de favorable pour l’amour; au contraire, on dirait que le jour a quelques attraits que la nuit n’a pas; notre passion se réveille et s'excite de nouveau à la vue d’une belle personne, et la lumière d'une bougie ne nous la fait pas paraître avec tani de charmes que celle du soleil. J’en appelle à lémoin saint Grégoire de Naziance, qui, à seixante ans, fut tellement épris de la beauté de la femme de son voisin, qui logeoit vis-à-vis de sa maison de campagne, qu’il se résolut à abandonner sa demeure pour ne pas se laisser surprendre aux attraits de l'amour.

Au reste, le matin serait le véritable temps de nous embrasser, si nous avions quelque chose de bon dans l'estomac, et si toutes les coctions qui se font en nous n'étaient point accomplies; maïs en ce temps-là il ne se trouve dans notre estomac que de la pituite et des crudités, qui sont des restes de notre dernier repas, et qui ne sont capables d'être émus par les plaisirs de l'amour que pour notre perte. C’est à cause des crudités matinières que les médecins, pour conserver la santé, conseillent de manger un peu le matin, afin que, la digestion se faisant par les alimens qu’on a pris, l’estomac soit déchargé des ordures qui s’y étaient assemblées pendant le sommeil, et soit ensuite plus

pur pour receyoir ce que nous voudrions lui donner à diner.

Si nous embrassons donc amoureusement une femme ayant l'estomac vide, nous languissons un momeni après, nous ressentons plus fortement les douleurs et les foiblesses que causent ces épuisemens. Nous. avons perdu de notre chaleur et de nos esprits par ces caresses, et nous n'avons pas chez nous de quoi les réparer aussitôt. Bien loin de les réparer, nous augmentons par là les crudités que nous avons, et par les mouvemens passionnés de l'amour, nous les contraignons de se mêler parmi notre sang et d’en corrompre la masse.

Pour résoudre donc la question, après avoir dit ce que l’on peut dire sur cette matière, on me permettra de n’observer ni le jour, ni la nuit, ni les heures, ni les momens, mais la seule disposition dans laquelle nous sommes quand nous seutons les aiguillons de Venus.

Si par hasard nous nous sentors pesans, si une douleur obscure de tête nous accable , qu’une pesanteur de reins nous presse, que nous soyons chagrins et mélancoliques sans en avoir de sujets, et qu'avec cela, contre notre coutume, il y ait long-temps que nous n’ayons £aressé de femme, alors on ne doit point abserver de temps ni prendre de mesure, 11 n’iwporte d'embrasser une femme à jeun ou après le repas, le matin ou le soir, toutes ces heures sont propres quand il est question de nous défaire d’une matière qui nous incommode. On se délasse Lorsqu’on change d’occupation : le travail amoureux !

nous paraît doux après les occupations oréinaires du jour; nous nous sentons plus légers et plus gais, la digestion se fait mieux, notre sang s’agite avec plus de liberté; en an mot, notre corps ne nous embarrasse plus comme auparavant.

Mais il ne faut pas se trouver dans ces sortes d'occasions, qui sont plus rares que l’on ne se | le persuade, parce que la nature, pendant le sommeil, nous décharge souvent de ces humeurs superflues : après cela il n’en reste plus le lendemain pour nous faire de la peine. Si nous nous trompons, que nous pensions être incommodés de beaucoup de semence, lorsque nous sommes malades d’une autre cause, nous en ressentons aussitôt des effets malheureux, et à peine pouvons-nous ensuite réparer la faute que nous avons commise.

IL vaut bien mieux attendre que la première digestion soil faite, et que la seconde s’accomplisse ; que l’estomac se soit déchargé de ce qu’on lui a donné à digérer, et que le cœur, le foie et les autres viscères sanguins achèvent de changer en sang le chyle qu’ils ont nouvellement reçu. Alors tout notre corps est plein de chaleur et d’esprits, et notre estomac a été depuis peu satisfait et rassasié; notre cerveau et nos nerfs sont vivifié. par de nouveaux esprits qui en fournissent incessaminent à nos parties naturelles. Ainsi, quelques efforts que nous fassions en Ce temps pour nous épuiser, nous recevons Sans cesse au dedans de quoi réparer la Perte que nous venons de faire, ,:

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Aprés ces grandes maximes qui sont établies sur l'expérience, j'ose dire qu’il y a dans vingtquatre heures deux temps considérables pour obéir à l’amour : l’un est à quatre ou cinq heures après dîner, et l’autre à quatre ou cinq heures après souper. Alors notre corps n’est ni trop plein, ni trop vide; la coction de notre estomac est en quelque façon accomplie, nos entrailles sont réjouies par {’abord d’une nouvelle humeur; notre chaleur naturelle est récréée; nos esprits sont multipliés; et, quand nous en dissiperions beaucoup dans ce moment, nous en aurions toujours assez pour n'être pas incommodés de leur perte. C'est en ce temps-là que nos embrassemens ne sont pas inutiles. Bien loin d’en ressentir de la douleur et des vertiges, nous en avons de la joie, et nous en recevons du soulagement : si bien qu’il me serait permis de dire, selon l’avis d’'Hermogène, que la nuit les.plaisirs de l’amour sont doux, et que le jour ils sont salutaires.

Ce que je trouve pourtant de plus avantageux dans l’une de ces deux occasions, c’est que nous nous fortifions par deux moyens lorsque nous caressons une femme l’après diner : nous réparons en partie nos forces par le souper, nous les augmentons tout-à-fait par le sommeil de la nuit suivante; au lieu que, si nous la baisons après svuper, nous n'avons que le repos de la nuit pour réparer ce que nous venons de perdre.

Les oiseaux, qui ne suivent que les mouvemens de la nature, puur ne pas parler ici des autres animaux, ne 5e joignent le plus souvent

que le soir. On entend alors de toutes parts, au mois de mai, le mâle appeler sa femelle, et la ‘femelle répondre à son mâle. La chaleur du jour les a disposés à se caresser; les alimens qu’ils ont pris pendant le jour ont échauffé leur sang, et l'humeur qui s’est engendrée dans leurs parties amoureuses depuis le soir précédent, les invite alors à s’en décharger,

Plus les plaisirs sont grands, plus ils nous causent de maux quand nous ne prenons pas assez de précautions pour nous garantir de leurs appâts. Sous cette apparence de volupté, ilse glisse incessamment des causes de douleurs et de chagrins, e‘ nous prenons volontairement ce fin poison, dont même nous ne nous apercevons pas,

Si l'amour nous fait ressentir la pointe de ses flèches, et qu'il nous embrase le cœur après la débauche, ainsi qu’il ne manque pas de faire à ceux qui-sont les plus lascifs, nous devons en ce temps-là faire tous nos efforts pour éviter ses attraits, si nous sommes en état de les connaître. Nous savons que le vin nous rend hardis et amoureux, mais aussi qu’il étouffe peu à peu notre chaleur naturelle, si nous en prenons avec excès, Nous paraissons à la vérité plus gais et plus enjoués après avoir bien bu, et nous sommes alors capables d'entreprendre plus que dans un autre temps. Peut-être ressemblonsnous à un arbre au pied duquel on jette de la chaux pour en échauffer les racines; le fruit en vient plutôt, et il est même plus coloré, mais l'arbre après ne vit pas long-temps; et, si lamour et le vin agissent également sur nos par-

ties, il ne faut point douter qu’ils ne nous incommodent doublement.

On doit donc éviter toutes les occasions qui nous peuvent donner de l’amour après avoir fait la débauche, si nous voulons éviter les maux dont nous ne connaissons pas les suites souvent fâcheuses.

Les épuisemens que nous souffrops d’ailleurs, joints aux plaisirs que nous prenons à contretemps avec les femmes, ne peuvent que nous incommoder de la même sorte; et je ne conseillerais jamais à un homme d’embrasser sa femme après une saignée, un flux de ventre ou une maladie considérable à moins que de vouloir abréger sa vie : car Vénus ne peut être agréable après d’autres épuisemens. Quelque robuste que soit un homme, il ne saurait éviter les accidens funestes que peuvent lui procurer ces plaisirs déréglés.

J'ai connu des hommes qui, n’étant pas en- Core tout-à-fait guéris d’une maladie aiguë, sont torts bientôt après avoir caressé leurs femmes, quoiqu'il n’y eût aucun signe qui nous eût donné des marques de leur mort; et aujourd’hui j'en connais même d’autres qui n’en peuvent revenir.

Cependant, s’il faut faire une fois une faute, il vaut beaucoup mieux se joindre à sa femme le ventre plein que vide; les accidens n’en sont pas si fâcheux, et nous avons plus de remèdes pour subvenir à la plénitude qu’aux épuisemens.

L'expérience ne nous a pas appris jusqu'ici que les femmes doivent observer le temps pour être çaressées. Les humeurs qu’elles épanchent

lorsque nous les embrassons, ne sont pas si spiritueuses que les nôtres, et leur faiblesse ne vient pas tant de la perte de leur rnatière, que de l’excès du chatouillement et de la lassitude du mouvement de l'amour : au lieu que la nôtre est causée par la dissipation de nos esprits et de notre chaleur raturelle; si bien qu’on peut dire que les femmes le peuvent faire en tout temps, et que les hommes doivent prendre des précautions, puisque l'expérience nous le fait connaître.

ARTICLE II

Combien de fois pendant une nuit l’on peut caresser amoureusement sa femme.

La vanité est une passion naturelle à l’homme. H s’y laisse aller quand il y pense le moins, et nous pouvons dire, sans exagération, qu’elle est un des plus grands maux auxquels il est sujet. En effet, l’homme n’est qu’un songe de l’ombre, si nous en voulons croire un poète grec; et, à bien considérer, il n’est que faiblesse et que

misère. Il ne paraît jamais plus ridicule et plus :

faible que dans la vanité, et c’est sans doute ce qui obligea Démocrite à se moquer de lui.

Mais il n’y a point d'occasion où la vanité se *

fasse voir davantage que dans les matières de

l’amour, quand, pour nous faire admirer, nous |

nous attribuons des exploits que nous n’avons

jamais faits C’est ainsi que l'empereur Procu-

lus nous en impose, lorsque, écrivant à son ami

Mesianus, il nous veut persuader qu'ayant pris

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en guerre cent filles sarmates, il les avait toutes baisées en moins de quinze jours; et le poète, qui est le maître de Ia galanterie, se vante aussi de l'avoir fait neuf fois pendant une nuit.

J'avoue que nous soinmes vaillans en parlant de l’amour; mais nous sommes souvent bien fâchés quand il faut exécuter ses ordres. Ce n’est pas assez que de badiner avec une femme: il faut encore quelque chose de réel par où il paraisse qu'on est homme, et qu'on peut produire son semblable.

Je sais qu’il y en a qui sont d’un tempérament si lascif, qu’ils pourraient baiser plusieurs femmes plusieurs nuits de suite; ils se sentent presque toujours en état d’en satisfaire quelqu’une: mais enfin ils s’affaiblissent, et ils s’énervent d’une telle façon. que leur semence n’est plus féconde, et que leurs parties naturelles refusent même de leur obéir. L'empereur Néron ne fut pas le seul qui manqua de force et de : courage entre les bras de la belle Poppée, comme le rapporte Pétrone. Nous en avons aujourd’hui une infinité d’autres exemples; et, s’il m'était permis de nommer les personnes qui ont paru épuisées et impuissantes entre les bras des belles qu'ils aimaient , j'en remplirais plus d’une page de ce livre.

A faut tenir pour fabuleux ce que Crucius nous rapporte d’un serviteur qui engrossa dix servantes pendant une nuit, et ce que Clément Alexandrin nous dit d’Hercule, qui, ayant cou- Ché pendant douze ou quatorze heures avec cinquante filles athéniennes, leur fit à chacune

un garcon, qu’on appela ensuite les Thespiades.

Nous savons, ainsi que nous l’avons remar- :

qué ailleurs, que la semence de l’homme est conservée dans des réservoirs et dans les glandes : qui sont à la racine de la verge ; que ces réservoirs ressemblent à de petites vessies qui ont communication les-unes avec les autres, et qui sont arrangées à peu près comme sont les ‘places d’une grenade dont on a ôté les grains. Il y en a trois ou quatre de chaque côté, ou plutôt il n’y en a qu’une qui a plusieurs petites cavités. Ces vessies, aussi bien que ces glandes,

sont pleines de semence dans un jeune homme qui se porte bien, et qui d’ailleurs est d’un tempérament amoureux : si bien que l’une et l’autre de ces parties peuvent à peu près contenir autant de semence qu’il en faut pour trois ou quaire épanchemens, et il s’en peut même trouver encore pour une autre dans les vaisseaux qui viennent des testicules. Je ne suis pas ici si exact que ceux qui disent qu’il y a trois sortes de semences qui ont chacune leur vertu, Je suis convaincu par l’expérience qu'il n’y .en a que d’une sorte que l’on voit sortir de la verge. Et bien que l’on en trouve en divers lieux de plus liquides et de plus épaisses, cependant, parce qwelles se mêlent ensemble lorsqu’elles sortent, elles ne paraissent que d’une seule matière, et jue d’une seule consistance.

Dès que l’imagimation est touchée et que les petites fibres du cerveau sont ébranlées par les ! pensées de l'amour, il se fait aussitôt une sueur interne dans nos parties naturelles , et les es-

prits qui s’y portent avec tumulte et précipitation , font sortir des prostates une matière liquide qui prépare le conduit pour le passage de la semence; mais, quand on s’est joint amoureusement à une femme, alors deux ou trois petites vessies, qui sont les plus prêtes à se vider, se vident incontinent, et par là on donne des marques que l’on est bomme parfait.

Cependant la nature tâche de réparer un moment après ce que l’on vient d’épancher, et puis l’on est bientôt encore en état de jouir des voluptés de l’amour, et l’on épanche une geconde fois l’humeur qui se trouve la plus disposée à sortir. |

La nature, qui, dans cette action, n’a pour but que la génération des hommes, rassemble encore promptement la matière dont elle a besoin. Elle dispose cette humeur à se répandre quand on voudra : si bien que l'imagination étant incessamment émue par la beauté et les charmes de la personne que l'on tient entre ses bras , la passion se réveille et les parties naturelles se trouvent encore en état de lui obéir. On se lie donc étroitement à elle, et on lui fait part une troisième fois de ce qu’on a de plus pur et de plus précieux, Rat

Si l'on veut aller plus loin, que le cœur soit encore embrasé pendant que les parties naturelles commencent à perdre leurs forces par la dissipation de notre chaleur naturelle et de nos esprits, la nature fait encore un effort pour ramasser ce qui reste de matière dans les vessies séminales et dans les parties voisines. 11 me

semble qu'elle les presse de toutes parts, et qu’elle se prépare à faire sortir avec empressement cette humeur qu’elle a rassemblée avec tant de promptitude. Il se fait alors un nouveau concours d’esprits, et le feu qui paraissoit auparavant éteint, se rallume dans le moment, et se fait ressentir aux parties naturelles. C'est alors qu’un homme caresse encore amoureusement une femme, qu’il la presse étroitement, et qu’il peut même la rendre féconde par ses épanchemens réitérés.

Enfin , après s’être reposé quelque temps, et avoir un peu réparé par le sommeil les esprits dissipés, on se trouve encore près de la personne que l’on aime éperdument ; les caresses sont réciproques, quoi qu'il semble qu’elles soient alors plus pressantes du côté de la femme, qui commence à s’échauffer quand l’homme est épuisé, et qui l’invite à cette heure, au lieu que l’horame l’invitait au commencement.

Après tout, on se sent encore ému, et les parties naturelles, de flétries qu’elles étoient auparavant, commencent à seroidir. La nature ramasse des parties voisines ce qu’elle peut avoir de semence, elle en tire même des testicules, afin de la disposer à un cinquième épanchement..

J'avoue au'’elle ne peut faire cela sitôt, et qu’il lui faut du temps pour remplacer la matière qui s’est depuis peu répandue. Néanmoins de tous les efforts qu’elle fait en nous, il n’y en a pas un de plus prompt ni de plus violent que celui avec lequel elle entreprend la génération.

L’imagination s’échauffe donc encore, et lon ne manque ni de courage ni de matière pour faire un nouveau sacrifice à l’amour. Les parties naturelles ont assez d'esprits pour se teur quelque temps en état de faire leur devoir ; et aux moindres caresses d’une femme, on l’embrasse encore, on lüi fait part de l’humeur qu’elle désire avec tant de passion.

Mais s’il y faut retourner une sixième fois, quoique nous éprouvions encore une envie secrète de continuer nos caresses amoureuses , nos parties sont pourtant glacées ; et si après l'épuisement qu’elles ont souffert à cinq difiérenles reprises, il en sort encore un peu d'humeur, c’est une matière crue et aqueuse , qui n’est point propre à la génération, où du sang vermeil comme celui d’un poulet que l’on vient d’égorger, qui se répand quelquefois en telle abondance par la faiblesse des parties naturelles, que l’on a bien de la peine à en revenir; témoin un galant homme de ma connaissance, qui vit encore, mais qui vit misérablement, lequel, après avoir embrassé deux eourtisanes cinq fois en un après-diner, rendit par la verge, à la sixième fois, plus de deux onces de sang.

Il faut donc croire que les plus grands eïforts que l’on puisse faire auprès d’une femme pendant une nuit, ne sauraient aller qu’à quatre ou cinq embrassemens. Tous ces grands excès d'amour que l’on nous raconte sont autant de fables que l’on nous débite; et si nous en vou: lions croire les hommes sur ce qu’ils nous di sent là-dessus, sans consulter la raison, nous

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de

nous laisserions aller aussi bien qu’eux à l’imposture et à la faiblesse d’ame.

Un roi d’Arragon rendit autrefois un arrêt authentique sur cette matière. Une femine mariée à un Catalan fut obligée de se jeter un jour aux pieds du roi pour impiorer son“secours sur les fréquentes caresses de son mari, qui, selon son rapport, lui ôteraient bientôt la vie si l’on n’y mettait ordre. Le roi fit venir le mari pour en savoir la vérité. Le Catalan avoua sincèrement que chaque nuit il la baisait dix fois. Sur quoi le roi lui défendit, sous peine de la vie, de la baïser plus de six fois, de peur qu’il ne l’accablât par les excès de sés embrassemens.

Je sais que les Espagnols, qui demeurent dans un pays chaud, sout beaucoup plus amourex que nous ne le sommes en France. La chaleur excessive de leur climat, leurs alimens succulens , leurs femmes renfermées et voilées, le tempérament bilieux et mélancolique des hommes, qui aiment naturellemeut l’oisiveté, sont sans doute les causes de leur lascivité or dinaire : au lieu qu’en France la chaleur est : modérée, les alimens nourrissent moins, les fernames sont libres, et elles conversent avec nous ; les hommes sont moins bilieux et moins mélancoliques ; enfin nous nous appliquons à quantité de choses, et l'oisiveté nous est naturellemeni odieuse : si bien qu'à parler en général, si un Espagnol peut baiser ‘une femme six fois pendant une nuit, un Français ne la pourra caresser que cinq.

Les Rabbins, qui n'avaient en vue que ia

conservation de leur nation, taxaient le devoir qu'un paysan devait rendre à sa femme, à une nuit par semaine; celui d’un marchand ou voiturier à une nuit par mois; celui d’un matelot, deux nuits par an, et celui d’un homme d'étude, à une nuit en deux ans. Je suis assuré que , si les femmes faisaient des lois, elles n’en useraient pas de la sorte, témoin la femme d’un . Avocat, qui, sur cela , me dit l’autre jour fort ingénument, qu’elle eût mieux aimé avoir été la femme d’un paysan que de tous les autres.

Les anciens avaient accoutumé de mettre Mereure près de Vénus, quand ils faisaient le portrait de cette déesse, pour nous apprendre que la raison, dont ils pensaient que Mercure était le dieu, devait toujours ménager nos voluptés. En effet, nous les goûtons avec plus de tranquillité Jorsque l'usage n’en est pas si fréquent. Souvent pous nous dégoûütons des alimens que nous avons en abondance, et quelquefois nous sommes bien ases de quitter la table des grands pour celle d’un Pauvre homme.

Si la médération est louable en quelque chose, c’est sans doute dans l'amour. Solon, qui fut estimé de l’oracle, l’un des plus sages de la &rèce, prévoyait bien les malheurs qui de- Yaient arriver aux hommes par l'usage indiscret de l’amour, lorsqu'il ordonna à ses conciloyens qu'il ne fallait baiser sa femme que trois fois le mois. |

Les caresses trop fréquentes des femmes nous épuisent entièrement; au lieu que, si élles nous sont modéréés, notre santé s’en conserve, et

notre corps en devient beaucoup plus libre qu'auparavant : si bien que je ne conseillerais pas à un jeune homme ni de fuir Venus avec horreur, ni de se laisser aller à ses charmes avec trop de mollesse ei de complaisance. Je ferais ici le souhait qu’Euripide faisait autrefois n parlant à Vénus :

Vénus en beauté si parfaite,

Inspire, de grâce, à mon cœur

Ta plus belle et plus vive ardeur, Et rends dans mes amours mon ame satisfaite ; Mais tiens si bien la bride à mes ardens désirs. Que’, sans en ressentir ni douleur ni faiblesse,

Jusque dans l’extrème vieillesse

Je prenne part à tes plaisirs.

Je ne saurais louer le philosophe Aëtas, qui ne baïisa sa femme que trois fois pendant son mariage, bien qu’il lui fit un garçon chaque fois. Pour Xénocrate, qui parut plutôt une pierre qu’un homme auprès de la courtisane Phryné, on doit croire que ce fut un effet de la continence qu’il devait à l’étude de la philosophie, plutôt que le défaut du mouvement de ses parties naturelles.

Le tempérament, l’âge, le climat, la saison, et la façon de vivre , règlent toutes les caresses que nous faisons aux femunes. Un homme de vingtcinq ans, qui est d’une complexion chaude, rempli de sang et d'esprit, qui habite Les plaines fertiles de Barbarie, qui est l’un des plus aisés de ces contrées-là, baisera plutôt cinq fois une

femme pendant une nuit du mois d'avril, qu’un autre de quarante ans, qui est d’un tempérament froid, et demeure dans les montagnes stérites de la Suède, et qui avec cela a de la peine à vivre, n'en connaîtra une autre deux fois pendant une nuit du mois de janvier.

Les fenimes n’ont pas leurs voluptés bornes comme nous les avons; autrement les nobles «te Lithuanie ne permettraient pas aux leurs, coinme ils le font, d’avoir des aides dans leur mariage. En effei, les femmes ne se sentent pas épuisées quand même elles souffriraient longtemps de suite les attaques amoureu-:s d’une multitude d'hommes : témoin l’impu:i que Messaline et l’infâme Cléopâtre. La première ayant pris le nom de Lycisca, fameuse courtisane 1le Rome, surpassa de vingt-cinq coups en moins de vingt-quatre heures, daus un lieu publie, ia courtisane que l’on estimait la plus brave en amour ; et après cela elle &voua qu’elle n’était pas encore tout-à-fait assouvie. L'autre, si nous en voulions croire la lettre de Marc-Antoitie, l’on de ses amans, souffrit pendant une nuit les efforts amoureux de cent six hommes, sans t#moigner d'en être fatiguée,

ARTICLE II

Si l’on doit prendre des remèdes pour dompier son humeur amoureuse, ou pour s’exciter avec une femme.

Il n’ÿ a rien qui soit plas capable de ivoubler notre tempérament, que si nous changeuus tout

d'en coup et à contre-temps notre façon de vivre. L'an, le manger, le boire et les autres choses quenous appelons naturelles, peuvent beaucoup sur nous, et ce sont principalement des causes auxquelles nous devons tout le bonheur ou Île malheur de notre vie, selon la manière dont nous en usons.

C'est un axiome dans la médecine qu’Hippoerate a remarqué le premier, que le changement qui se fait en nous avec précipitation nous eanse toujours des maladies, à moins que nous ne soyons £ssez forts pour nous y opposer, Si l’on veut, par exemple, corriger le tempérament trop chaud et trop sec d’un homme amoureux, on doit y procéder avec tant de lenteur et de prudence , qu’il ne s’aperçoive presque pas lui-même de l’action des remèdes qui le rafraichissent et qui l’humectent : autrement on le jetterait dans une intempérie contraire qui le rendrait malade.

ARTICLE IVe

Des remèdes qui domptent le tempérament amoureux.

Les hommes qui, dans la fleur de leur âge, jouissent d’une parfaite santé, et qui sont dun tempérament chaud et humide, ont beaucoup plus de semence que ceux qui sont d’un tem pérament chaud et sec; mais cépendant ceux-ci sont les plus lascifs, ainsi que noüs l'avons dit ailleurs. Si ces derniers n’ont pas tant de semence,

elle est du moins plus âpre, plus chatouillante, et plus pleine d’esprits el de vents: c’est ce qui Jes rend hardis et amoureux, au lieu œue les premiers sont siniples et débonnaires.

En quelque jieu que vive ur homme lascif, fl est toujours embarrassé de son tempérament ‘amoureux. La vertu ne peut rien où l'amour agit naturellement, etla religion même a trop peu de pouvoir sur son ame pour retenir ses premiers mouvemens, ef pour vaincré ga com- Plexion qui lui fournit à toute heure des obiets amoureux, dont son imagination est échauffée,

Dans le chagrin où il est, if cherche partoutles remèdes qui puissent dompter $a passion. Celui que [à nature lui présente pour éteindre son feu füi plairait plus que ious les autres, s’il était Permis; mais il à de certaines considérations pour ne le,pas prendre. Cependant tous les autres remèdes donton peut user par dedans ou par dehors, sont tous en quelque façon fnutiles où dangereux pour lui. Leur fraîcheur éteint presque hôtre chaleur naturelle, leur astriction épaissit trop nos esprits, et l’un et l’autre détruisent Presque notre mémoire et font tort à notre jugement. Cest ce qui à fait dire à plusieurs médecins qu'il ne fallait pas tout à-fait s'opposer à la violencede l'amour, et qui inspira l’oracle d’Apollon delphique, que Diogène interrogea pour son fils amoureux: Qu’on se gardât bien d’arrêter la violence de cette passion, si l’on voulait conserver la vie des hommes. En effet, si l’on s'opiniâêtre à détruire notre hümeur amoureuse , on détruit en même temps noU'e tempérament,

et par là on nous cause des maladies dont souvent nous ne guérissons jamais.

Cependant, si notre passion est si forte qu ’elle nous apporte quelques incommodités fâcheuses,

el que même elle nous en fasse appréhender

d'autres qui ne le sont pas moins , nous pouvons alors nous servir des remèdes que les médecins nous proposent sur ce sujet, mais.avec une telle modération, que nous ne fassions rien dont nous ayons Lieu ensuite de nous repentir.

: L'expérience nous apprend que l’air froid, les a:mens qui font peu de sang et d’esprits, le jeûne , l’eau en boisson, l’application à l’étude, le travail et les veilles , sont des remèdes propres à combattre un amour déréglé. De plus, éviter la compagnie de la personne que l'on

aime éperdument, se lier d'amitié avec une autre, fuir la nudité dans les portraits et dans les statues , ne lire jamais de livres qui nous excitent à l’amour , et ne point regarder d’animaux qui se caressent, sont encore de puissans moyens pour corriger cetle passion : car le grand secret pour vaincre ici et pour remporier la victoire, c'est de ne point combattre ou de ne combattre qu'en fuyant. d

Mais tous ces remèdes sont peu de chose pour wy homme qui aime passionnément, et qui d’ailleurs est d’une telle complexion qu'il aime-

rait qusnd même il ne voudrait pas aimer. xl faut quelque autre remède qui fasse plus d’impression sur lui-même, et qui lui arrache par force , pour parier ainsi, l’amour déréglé dont son imagination est blessée.

ST

Je ne m’arrêteraf point ici A décrire tous les remèdes que nos médecins emploient à combattre celte passion. Je proposerai seulement ceux qui ont le plus de force à la détruire, ou plutôt à la diminuer. Mais, avant que de les proposer, il me semble que l’on doit savoir que tous les tempéraments né Sont pas égaux, et qu'il y à des remèdes qui diminuent le sang , les esprits et [a semence, en émoussent la pointe dans les uns, et Qui cependant en d’autres en produisent abon- daminent.

Ce que j’avance serait difficile à croire,, si l'expérience, par laquelle nous savons prestue tout ce que nous savons , ne nous en instruisait. La laitue et la chicorée, par exemple, s’opposent presque dans tous les hommes à Ja génération de la semence; mais je sais certainement que, dans quelques-uns, principalement s’ils en mangent le soir, elles en engendrent une telle abondance, qu’ils se polluent la nuit en dormant, La même expérience nous apprend encore que le poivre et le gingembre diminuent la semence, et dissipent les vents qui son nécessaires à Paction de l'amour ; cependant il y en a d’autres qui soft beaucoup plus amoureux qu'auparavant, quand ils en ont usé.

La raison de ces effets si différens n’est fon dée que sur la variété des com plexions des hommes. La lailue, qui nous rend pour lordinaire lâches en amour, par l’aveu de toute l'antiquité, rend ceux-ci plus amoureux en tempérant leur chaleur et leur séchéresse excessive par sa froideur et par son humidité. Leurs parties natu-

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