CHAPITRE XI
S'ily a plus de peine à gagner Les bonnes grâces d'une femme qu’à se les conserver.
IL n’était pas, ce me semble, besoin que Dieu contraignit les deux sexes, par des commandemens sévères à s'aimer l’un et l’autre, Il avait mis dans nos cœurs , en nous créant, des désirs suffisans pou nous porter à aimer :: témoin Adam, qui n’eut pas plutôt vu Êve qu’il en devint amoureux; et je pense que les caresses qu’il fit à sa femme furent les premières occupations de sa vie. Son feu fut d’abord violent, aussi bien que dans la suite, puisqu'il ne s’éteignit qu'avec sa vie. Êve , de son côté, n’en fut pas moins émue , sa flamme s’augmenta par le feu de son mari, et l’Amour, qui n’était alors qu’un enfant, non plus qu’à cette heure; badina avec eux
comme il fait présentement avec nous,
Que si Dieu a fait des préceptes pour nous engager à aimer, il faut croire que ce n’a été qu’à cause de la corruption de notre nature. Il nous avait donné d’abord assez d’inclination de part ‘et d'autre, pour ne nous pas refuser des . faveurs : mais il sé trouva dans la suite des : temps des personnes si barbares et si inhumaines, qu'elles éteignirent ce feu naturel et ces . flammes innocentes par une injustice qui en fit . faire une loi. |
Il y a pourtant peu de personnes aujourd’hui qui soient si cruelles que de haïr plutôt que d'aimer. La plupart $ont d’une autre humeur, et ils se trouvent si indispensablement obligés à aimer par une inclination secrète et naturelle, qu’ils cesseraient plutôt-d’être qu'ils ne cesse raient d’aimer. La femme, principalement, est de cette complexion , elle aime naturellement ; elle n’a qu’à voir un homme pour avoir d’abord de l’estime pour lui, parce qu’il est d’un autre sexe: aussi est-ce pour cela que quelques philosophes l’ont appelée un animal sociable.
Comme elle est faite d’une manière plus douce et plus polie qué celle de l’homme , elle a aussi des parties plus mollettes et plus tendres. . Son cœur est plus porté à la compassion que le nôtre , et sa pilié s'étend souvent jusqu’à soulager nos langueurs, quand il y irait même de la perté de sa réputation et de sa vie, Elle aura de la peine à voir un homme prosterné à ses pieds sans le relever aussitôt, pour l’embrasser ensuite avec des soupirs réitérés , ou des larmes abondantes , qui sont des marques évidentes de
484 | sa tendresse. Aussi , nous avons remarqué ailleurs qu’elle aimait avec plus de force et de Constance que l’homme, et qu’il semblait que la pature lui eût fait un cœur propre pour aimer ; si bien que les historiens ne nous ont jamais parlé de femmes misanthropes , comme ils ont fait de plusieurs hommes. Me D'ailleurs , l'envie déréglée qu’elles ont de se rendre immortelles par les moyens de la génération, est encore une puissante cause qui les . oblige à aimer ; et, parce qu’elles ne sauraient engendrer seules , elles, cherchent avec émpressement un Compagnon ävec qui elles paissent se lier étroitement , et, par la jonction de leur feu, produire une étincellé qui soit la cause d’un autre feu qui s’allumera un jour dans le cœur de l'enfant qu’ils auront engendré. | Je ne veux point m’arrêter ici aux fables que l'antiquité nous a débitées, lorsqu'elle nous a fait connaître des exemples de productions extraordinaires , et qu’elle a publié que ses dieux et nos hommes avaient fait leurs semblables sans le commerce d’un sexe différent, Cela mé paraît si impossible, que j’ai dessein de faire un. discours , lorsque je traïiterai des incubes, pour désabuser ceux qui pensent qu'il y en a qui peuvent engendrer sans le secours et sans ie mé ‘lange d’un sexe différent. . à D'autre part, la femme étant naturellement fort humide , elle engendre aussi beaucoup de sang et de semence , dont souvent elle ne saurait se débarrasser toute seule. Elle se trouve quelquefois sichargée de cette dertiière humeur,
pour ne rien dire de la première, qu’au rapport de Galien, il a fallu user d’artifice et de remèdes : à l'égard de quelques unes dont l’état ne permettait pas les caresses des hommes, pour les débarrasser de cette matière importuné. C’est cétte semence qui leur causetant de maux quand elle est retenue ou corrompue dans ses réceptacles et dans ses cornes , ou quand elle en sort par l’ouverture frangée de ses trompes , pour se répandre dans la cavité du ventre. C’est elle qui trouble l'imagination, qui déprave.la mémoire , qui ruine la raison , et qui, contre les lois de la nature , arrêrant le mouvement du sang, ou le faisant bouillonner , reul les femmes froides , stupides et même extasiées, ou emportées , ‘hardies et maniaques; enfin, c’est elle qui rend quelquefois leur corps tremblant et convulsif : si bien que la nature, qui, par un instinct secret, leur a montré un remède assuré pour leurs . maux, leur inspire un désir ardent de se joindre FRANS. à un homme: et c’est cette union qu’elles cherchent quelquefois avec empressement, sans savoir souvent ce qui les porte à aimer.
Au reste, la patsion d'aimer ne serait pas sans doute si violente, si le nature n’avoit établi dans les caresses des femmes avec les hommes des plaisirs qui surpassent toutes les autres voluptés, par la sensibilité des parties nerveuses ei naturelles de la femme , et si elle n’avait continué ces mêmes plaisirs hors des embrassemens amoureux, Car, quand il est question d'aimer, la femme a une imagination si vive et
si obéissante aux ordres de l’amour, que souvent ses parties arnoureuses sont échauffées, et plus irritées dans l’absence que dans la présence même d’un homme. Ainsi, la volupté étant continuelle dans les femmes amoureuses, soit par la force de leur imagination, ou par des cares ses véritables, il n’y a-pas lieu de douter que le plaisir ne soit une puissante cause qui les oblige à aimer.
Mais encore la femme qui est faible de son -naturel, et qui, selon le sentiment de Platon, pourrait être mise au rang des animaux irrai sonnables, n’envisage souvent que la volupté pour l’unique but des embrassemens amoureux.
Son action, étant d'elle-même une action animale, ne fomente dans son esprit d’autre idée que celle dont elle porte le nom; et comme le plaisir est opposé à la douleur, que la nature abhorre extrêmement, la femme ne considère la volupté dans ses caresses ämoureuses que comme l’unique remède à ses maux. Enfin , elle a encore une raison aussi civile que naturelle qui l'oblige à aimer. La nature l’a faite aussi faible que timide; c’est pour cela qu’elle est contrainte de chercher ailleurs que dans soi-mênie de la force pour se défendre contre ses ennemis, et de l’appui pour se contenir dans les occasions: La soumission qu’elle fait paraître dans l’action amoureuse, et la faiblesse de sa taille, marquent assez qu’elle a besoin du secours et de l’appui d’un homme : ajoutez à cela qu’elle à un esprit fort léger, qui demande de la pru- ; dence pour être utile à quelque chose. C’est une
Ei, 4°
girouelté qui tourne au moindre vent, et qui.
serait sans doute emportée par la tempête, si la verge qui la soutient ne la retenait. :
Que l’on ne me dise pas qu’il y en a aujourd’hui d’assez fortes pour gouverner des royaumes entiers que la loi a faittomber en quenouille, et qu’antrefois les Amazones, qui entreprenaient
des guerres sanglantes et qui en rapportaient
d’heureuses victoires, n’étaient ni faibles ni ti- ?
mides; car l’expérience de tous les jours nous:
fait voir qu’outre qu’il y en a peu dece nombre, celles qui sont les seules reines d’un grand pays
ne gouvernent ordinairement que par l’avis des .
grands de la nation; et, quoique M. Petit nous
ait dit depuis peu des merveilles touchant les Amazenes, cependant elle ne conviennent ni à
notre climat, ni à notre façon de vivre, ni à
nos témpéramens, la force et la hardiesse n’é-.
tant attachées naturellement qu'aux hommes de.
nos régions.
Al est donc vrai que la femme est plus hu-
mide et plus faible que nous , et qu’elle a aussi:
dés inclinations plus fortes que nous à aimer : et, puisqu'elle a pris uaissance d'une de nos
côtes, comme nous le marque l’Écriture, etu
que tout retourne, selon l’ordre de la nature, …
dans le lieu d’où il est sorti, il est bien raison-! nable que la femme airae l’homme, et qu’elis- ses joigne naturellement àlui, pour se remettre dans
la place qu’elle occupait autrefois.
Pour l’homme, ilne lui est pas difficile d’ai-4
mér une femme qui l'aime; on a autant d’incliñation pour elle qu’elle en a pour nous. Il re
faut que lui marquer de la douceur pour l’obliger à aimer. Ce sont des mouches qui se prennent avec un peu de miel. Pour la femme, la complaisance la rend soumise : faites ce qu’elle veut, c'est la gâgner avec peu de peine, Mais l’assiduité que l’on a auprès. d’elle la rend esclave; car, comme elle est de la nature des enfans qui aiment toujours à badiner quand ils en trouvent l’occasion; ainsi, quand la femme manque de jouet pour s’ébattre, souvent elle cesse d’aimer. Enfin, la pudeur lui étant quelque chose de naturel, elle désire laisser prendre ce qu’elle ne veut pas donner. En vérité, un homme timide ne s’accorde gnère alors avec la timidité d’une femme; il faut qu’il l'attaque hardiment, et qu’elle se défende avec faiblesse.
I est donc fortaisé de s'aimer réciproquement, puisque l’amour est l'argent de l'amour, et que dans le pays amoureux l’on ne change ja-. mais de monnaie. Mais il est très-diffcile. ‘de se conserver l'estime que l’on s’est acquise auprès d'une belle ; car, si se conserver les bonnes grâ. ‘ces dépendait de la nature, qui agit toujours ré gulièrement, je croirais qu’il serait aussi aisé de se les conserver que de les acquérir; mais, comme il ne dépend que du caprice et de la légèreté d’une femme de nous continuer ses faveurs, il faut espérer de les perdre souvent , et même quelquefois dès le moment que nous les avons acquises, L'orgueil et la vanité des femmes sont la #3 vitable cause de cette perte. Elles s’imaginent qu'elles sont ce qu’elles ne sont pas. Il leur sem-
mere CE à
ble que leur règne est éternel , et qu’elles seront. toujours belles, agréables et maîtresses, comme elles l’étaient autrefois : mais l’homme, qui
aime naturellement la liberté, a de la peine à
se soumettre long-temps à une belle; comme cette soumission lui ôte un peu de son droit, il s'échappe quelquefois , il se dérobe; et, qui pis est, il se dégoute d’une même personne : ainsi il déplaît à la belle, quile chasse comme un perfide et un inconstant, et comme indigne de son amour.
D'ailleurs, la femme qui aime beaucoup est
fort impatiente; elle voudrait que sa passion fût
assouvie dès qu’elle la presse; et, si un homme épuisé, qui ne l’aura mise qu’en appétit, s’absente pour se rétablir de ses langueurs, tout est perdu. Cest Poppée qui s’alarme de l’absence
de Néron, ou Agrippine de celle de Creperius :
Gallus. Enfin, cesexe ne veut point d'absence, autrement il s’offense, il se plaint. Toujours badiner, caresser, € est son affaire : si lon n’est pas asser prompt à lui accorder tout ce qu’elle demande, l’inquiétude la prend, l’oblige souvent à rompre le respect qu'elle doit à son amani qui, d’ailleurs, lassé du caprice et del’impatience de cette femme lascive, l’abandonne pour en chercher une autre qui aitde meilleures inclinations.
D'autre part, elle est fort amoureuse de son naturel, sa complexion la porte naturellement
à aimer, et, pendant que sa pudeur couvre sa passion, sa passion excite ses humeurs dans ses parties naturelles, d’où souvent naissent des va-
ee
LE SRE
peurs malignes et déliées, qui aiguisent son imagination, et qui la rendent plus amoureuse qu’elle ne l'était auparavant. Dans cette fougue de passions, elle n’est plus à elle-même : quoi qu'il en coûte, elle veut être satisfaite. Et si ua homme veut alors se servir d'elle comme d’un remède, ou qu’étant ün peu indisposé, soit par la maladie ou par l'age, il ne puisse fournir aux plaisirs de la belle, tout est perdu. Point d’excuse pour lui; on s’en lasse, on s’en dégoûte, et l’on cherche ailleurs un autre, qui, par la nouveaulé, s’acquittera mieux de son devoir, mais qui quittera enfin la partie par les épuisemens excessifs qu’il souffrira avec cette femme amou reuse.
La jalousie suit de bien près son infâme volupté: elle pense que l’on est toujours prêt à satisfaire sa passion; et, quand on ne l’est pas, elle s’imagine qu’on fait ailleurs des débauches, au lieu d’en faire chez elle. Alors elle ne peut voir son amant, qu'elle ne murmure, qu’elle ne se plaigne, et qu’elle ne deviennetriste, morne, chagrine et insupportable. Elle voudrait toujours assujétir un homme auprès d'elle, et le tenir toujours en prison. Mais comme il ne peut long-temps souffrir ses chaînes et son esclavage, il s'échappe, il fuit, il cherche ailleurs de quoi se divertir. Alors la jalousie augmente, souvent elle se change en rage et en désespoir ; et alors on trouve la belle plutôt disposée à la vengeance qu'à l’amour. Cet objet n’est plus aimable; c’est un démon visible qui nous à tenté, mais qui nous fait horreur présentement.
Enfin, son opiniâtreté est sans exemple. On n’a qu’à lui marquer sa velonté pour l'obliger à faire le contraire. Si l'amour, par ses enchantemens ordinaires, cachait tous les défauts de cette femme, on se laisserait surprendre à ses artifices; mais, comme sa passion est troÿs vio- {lente pour feindre, on dessille enfin ses yeux, et l'on s'ennuie d’être esclave d’une belle qui
est si capricieuse et si incommode; et, quoi que l'on ait pu faire jour conserver ses bonnes grâces, elle est si Hourrue et si inégale, qu'il est impossible de vivre auyrrès d'elle dans une borne inteiligence. Si.elle a quelque espèce de & vertu, elle est vicieuse; et lex circonstances qui l'accompagnent ne la rendent pas aimable.
Enfin, quelque amoureux que soit un homme,
il ne peut pas long-temps se plaire auprès d’une femme qui a de semblables défants; et, comme la plupart des femmes approchent fort de la ecraplexion de selle-ci, il me sembie qu’il est plus difficile de se conserver les honnes grâces d'une femme, que de se les acquérir.
nt € SERRE mn Em PRG Donne net CHAPITRE XIL Si la belle plait plus que {a complaisante.
Souvenr il faut un siècle entier pour faire paître une belle personne, parce que la nature. a besoin pour cela de tant de parties propor-
tionnées les unes aux autres, et de tant de conditions différentes du côté de ceux qui l’engendrent, qu’il est très-difficile qu’elle y réussisse. Souvent l’ame des parens n’est pas toujours:
dans des dispositions convenables, et la matière dont les hommes sont faits n’est pas toujours flexible pour lui obéir : si bien que je ne m'étonne pas s’il y a si peu de belles personnes au monde. | La beauté ne consiste pas seulement dans la “juste proportion de toutes les parties du corps, mais encore dans la santé, dans 1a jeunesse et dans l’embonpoint, qui rendent la peau polie et blanche, et outre ce, quelques parties du Corps vermeilles comme du corail rouge. La bonne grâce est encore tellement essentielle à la beauté, par la conduite du mouvement du corps, et principalement du visage et des yeux, qui sont les truchemens de l’ame, que souvent c'est celte seule bonne grâce qui, faisant une grande partie de la beauté, nous engage à aimer, Mais la beauté n’est point parfaite si l’ame n’a ses agrémens, et si une belle personne n’est point la maîtresse de ses passions. cu Le cadinal Cajetan, et le philosophe Socrate, les plus laids hommes du monde, surent si bien embellir leur ame par la modération de leurs passions, qu’ils se sont fait aimer de ceux qui eussent eu de l’aversion pour eux, s'ils ne les eussent regardés que par les yeux du corps. Cest cette beauté parfaite du corps et de l'ame qui, procédant «le la Divinité, nous persuade aisément sans rien dire,
Elle attire promptement nos yeux, et en même temps, par une tyrannie secrète , elle se rend maîtresse de notre volonté. Elle est placée dans toutes les parties proportionnées da corps, comme nous l’avons dit chap. XI de ce livre; mais elle paraît principalement dans le visage et dans les yeux, où l’ame se représente ellemême, et où la beauté a établi son trône : aussi les peintres n’ont accoftumé que de noûs peindre le visage, parce qu’il est seul l’abrégé de tout l’homme, et que c’est par-là qu’en distinguant ses traits nous connaissons la différence des hommes.
Cette beauté ne se conserve ni par des voluptés excessives , ni par des contentemens réitérés : au contraire, elle en est ternie, et souvent effacée. Le feu flétrit une belle fleur et en détruii l’éclat; il n’y a que la fraîcheur de l’eau qui lui puisse long-temps conserver sa beauté : il en est de même d’une belle femme, que le feu de la concupiscence dessèche peu à peu, au lieu que la tempérance la conserve long-temps
dans un même état. d "Cest cette beauté qui a eu, depuis le commencement du monde jusqu’à présent, tant de crédit.-dans le commerce des hommes. Elle nous entraîne en dépit de nous, quelque forts et quelque coustans que nous soyons : si bien que nous sommes aussitôt vaincus par l’approche d’une belle personne que nous sommes forcés à aimer, si elle est de notre sexe; mais, si elle est d’un sexe différent du nôtre, la nature, par des flammes secrètes qu’elle a excitées dans notre
cœur, nous y entraîne avec beaucoup plus d’empressement.
Il ne faut pas s'étonner si nous sommes naturellement portés à aimer la beauté, puisque, selon le rapport des poètes, les dieux, quiine Combattirent jamais entre eux pour qui que ce Soit, eurent pourtant de cruelles guerres pour la beauté d'Hélène, Les déesses ne furent pas plus d’accord qu'eux sur ce même sujet, et elles ne se fussent pas cédé le droit qu’elles prétendaient avoir, si Paris n’eût décidé la-dessus, et s'il n’eût prononcé en faveur de Vénus, comme étant la plus belle et la plus agréable des trois déesses amoureuses.
Ce n'est point de la. beauté trompeuse et masquée dont je prétends parler ici. L’artifice ne convient point à un beau visage; et, si la nature lui a donné quelques agrémens , le fard efface et ternit ce qu'il y a de plus beau et de plus précieux.
CE n’est pas non plus ce qui a le plus d'éclat qui est le plus beau et le meilleur : les mouches à miel, qui nous donnent une si agréable liqueur, ne nous paraissent pas si belles que les cantharides, qui, par leur faux brillant, cachent un venin mortel qui nous ronge les entrailles, si nous en usons. Ce n’est donc pas ceite beauté fardée et apparente que nous voulons aimer , c'est cette beauté simple et naturelle qui de l'ame se communique au COTPS , et qui nous charme si fort quand nous ja regardons de fort près. 20h .
“Après avoir examiné la beauté dans sa nature
34€ et dans ses effets, voyons maintenant ce que c’est que la complaisance, et puis nous nous déterminerons à aimer une belle fename où une com plaisante. AE deu à | La complaisance est tellenrent nécessaire dans. le commerce des hommes, que, si elle en était bann'e, toutes les conversations, deviendraient des dsputes et des querelles; au lieu de la dou-. geur et de la franchise dont la nature nous a fait piésert, nous n’aurions parmi nous que de Ia flatterie et des déguisemens. Sans l’art de plaire, tout serait confusion dans la société des hommes. : La complaisance est une charité civile qui loue! sans flatter, qui corrige sans offenser, qui guerit sans blesser, et qui ôte l’ameriume des reinèdes sans en détruire la vertu. C’est elle qui encourage les timides, qui enseigne les ignorans,qui relève les scrupuleux, et qui fortifie les faibles. Le jugement et la discrétion ne l’abandennent jamuis; elle est sage Gans ses éntreprises, avisée dans ses paroles, prudente dans ses desseins, franche dans ses actions, égale dans ses pensées : enfin, c’est une vertu secrète qui chsrme les cœurs des plus grands et des plus petits esprits. Je puis la comparer à un aimant qui attire le fer, quelque résistance qu'il fasse: je veux dire qu’elle ménage comme elle veut les esprits les plus grossiers. Elle n’est ni aveugle, ni rauette , comme quelques-uns l’ont dit; elle a des yeux pour remarquer les vertus et les vi: ces, et une langue pour louer sans flatierie et pour blâmer sans rigueur. Cest une douceur naturelle qui convient bien aux deux sexes, mais
principalement à celui qui est le plus beau. E Elle le rend amoureux sans crime, libéral sans pro-. ” digalité, et complaisant sans dissimulation. Il n'ya queles grandes ames qui sont complaisantes de la sorte, et c'est cetie complaisance que j'ai dessein de mettre en parallèle avec la beauté, pour savoir laquelle des deux nous charme ei nous enchante le plus. :
Ce n’est pas de la lâche complaisance dont je veux m'’entretenir présentement, Elle a l’art qui trompe agréablement, qui charme et qui empoisonne en même temps tout le monde. C’est une agréable meurtrière dont les blessures nous plaisent ei nous font mourir. Elle est le partage des petits esprits et du peuple; témoin le faible Acbab, dont parle l’Ecriture, lequel n’aima que les prophètes flalteurs et complaisans, et qui en fut trompé dans la suite. L'expérience nous fait voir que les faux complaisans nous flattent pour nous détruire, et qu’ils ressemblent à ceux qui chatouillent les pourcæaux sur le dos, pour les jeter à terre et pour les tuer ensuite. C’est cette complaisance trompeuse qui fait la guerre à la vertu, qui blâme avec les médisans, et qui pallie le vice avec les impies et les débauchés. Elle dit que Ja témérité est un grand rer et que l’avarice est une économie ; que l’effronterie est une bonne humeur, que l’éloquence est un babil, que la modestie est une stupidité , et que la franchise est une insolence. Ce fut cette complaisance qui fit prendre au lâche Sardanapale des habits de femme pour converser avec elles, et qui obligea Hercule à laisser sa massue
pour prendre une quenouille, à la persuasion d’Omphale. Ces faiblesses furent, sans doute, la cause qu’'Héliogabale fit un édil contre les làches complaisans , par lequel il ordonnait qu’ils fussent attachés à une roue qui aurait un de ses rayons en l’eau, et qui tournerait de la sorte, pour nous montrer par là l’inconstance et la mollesse de leur vie.
Si Agrippiae eût été traitée de la sorte pour l’infâme complaisance qu’elle eut pour Bassianus, elle eût assurément souffert un supplice proportionné à son crime: l’eau où elle aurait . été plongée aurait peut-être éteint le feu de sa concupiscénce , qu’elle fit plutôt assouvir qu’éteindre par les carresses de son propre fils. En vérité, cette sale complaisance est bien repré-' sentée par de faibles roseaux qui plient à tout vent , et qui croissent dans la boue; car elle est la nourrice des vices, comme la concupiscence est la mère de la malice qui les fait naître. 11 n’y a queles petits esprits qui se laissent corrompre par cette basse complaisance : les sages se moquent de ses souplesses, et méprisent ses finesses, ses inégalités eLses trahisons. Ce fut cette funeste complaisance qui fit pécher notre première mère, Fr qui entraîna Adam dans les désordres dont nous sentons aujourd’hui lés effets.
Ce n’est donc point de cette scrte de complaisance dont je veux parler maintenant, ni de cette beauté dure et fade que l’on trouve ordinairement parmi les femmes mal élevées, qui n’ont hi La bonne grace ni les qualités de l’ame qui font presque l'essence de 1a beauté dont nous parlons.
Cela étant ainsi établi, il me semble qu’il est aisé à cette heure de se déterminer sur la question proposée, savoir , si la belle nous charme plus que la complaisante.
L'expérience nous fait voir que la beauté des femmes nous excite à les aimer; mais si cette beauté est accomplie par le mélange de la bonne grace et des belles qualités de l’ame , dont nous avons parlé ci-dessus, il n’y a charmes ni enchantemens qui soient plus violens que ceuxlà. La belle taille des femmes, leur embonpoint et leur beau visage, avec les autres parties de leur corps, proportionnées les unes aux autres, forcent avec violence notre volonté; mais si un je ne sais quoi qui nous plait , et qui accompagne leurs actions et le mouvement de leur corps , est inséparable de leur beauté, et que d’ailleurs elles ménagent avec empire leurs passions ; c’est-à-dire, qu’elles soient vertueuses, prudentes, discrètes, constantes, fidèles , complaisantes ; en un mot, qu’elles soient sages, nous sommes alors obligés à les aimer , et par raison , et par une pente secrète que la nature nous à communiquée. J'avoue qu’il n’y a point au monde de philtres plus violens, ni d’enchantemens plus forts que cette beauté parfaite. Témoin la belle Thessalienne, qui passait pour sorcière dans la province où elle était, et qui ne passa pas pour telle dans l’esprit d’Olympias, bien qu’elle eût ensorcelé le roi Philippe, son mari. Cette reine connut bien que sa beauté, sa bonne grace, sa douceur et sa complaisance étaient les seuls philtres dont elle se servait pour
éharmer les hommes, et ceux dont elle avait usé pour charmer son mari. Quand même ces femmes n’auraient que des qualités médiocres, cela suffirait pour nous entraîner et pour nous forcer à les aimer. Elles ménageraient nos in-
climations, feraient pencher notre volonté du
côté qui leur plairait, et, par une tyrannie secrète et aimable , elles s’empareraient de notre cœur et séduiraient notre raison, quelque résistance et quelques efforts que nous puissions faire. C’est une puissance naturelle , à laquelle nous ne pouvons résister; nous en sommes même convaincus dans la suite, et captivés dans l’absence. Mon Dieu! uelle force est-ce là, qui nous entraine si puissamment, et qui fait même agir nos parties amoureuses, sans que nous ayons le pouvoir de les arrêter? Je veux dire que nos parties naturelles, quelque impuissantes à l'amour qu’elles puissent être, obéissent à ceite beauté qui, nous frappant l'imagination,
nous e1abrase le cœur, nous échauffe, nous enflamme nos parties nat turelles , et qui, par l’abondance des esprits qui y sont portés , les rend propres à la génération. Si Lucilie eût eu ces charmes, elle n’eût pas donné à son mari Lucrèce une boisson pour être aimée ; car , au lieu de lui procurer de l’amour pour elle, Lucrèce en devint si fou qu’il se tua de sa propre main, Césonie, femme de l’empereur Caligula, man-
quait aussi de cette beauté enchanteresse , puis-
qu’elle donna à son mari un breuvage qui , au lieu de l’exciter à l’aimer , lui causa de la rage et de la fureur. Des boissons qui excitent à ai-
mer troublent notre tempéramment, et par là sont opposées aux principes de notre vie, comme nous l’avons remarqué ailleurs ; au lieu que les remèdes doni nous parlons sont naturels, et ainsi ne sont pointennemis des parties principales qui nous composent.
La complaisante n’agit pas comme la beauté parfaite ; ses charmes sont plus lents, et ses attraits ne nous emportent pas avec tant de vitesse et de précipitation. Bien qu'elle ne soil accompagnée que d’une médiocre beauté de corps, et d’un je ne sais quoi qui est inséparable de ses mouvemens, et qui fait agir les femmes d’une manière qui nous plaît, cependant cette force n’est pas si vislente que celle qui
vient de la beauté, Il faut du lemps pour aimer une femmecomplaisante, On observe ses actions, on regarde ses mouvemens, on considère son humeur ; et, comme elle a quelque rapport à la nôtre, nous nous laissons aisément aller à ce qui nous ressemble, et nous aimons en elle ce qui est en nous. Il n’en est pas ainsi de la beauté que nous avons décrite : d’abord elle s'empare de notre raison, elle fait ployer notre volonté, et nous attire avec violence. Notre sang en est promptement ému, nos esprits fortement agités, potre imagination vivement frappée, et nos parties naturelles, quelque faibleset quelque vieilles qu’elles soient, en sont d’abord si animées, qu’elles se trouvent alors en état d'exécuter les ordres que la nature leur a prescrits.
Mais comme la belle et la complaisante ont chacune des qualités particulières qui char-
ment ; que la première nous éblouit à sa première vue , et que l’autre nous enchante après l'avoir examinée de près, les sentimens se.
trouvent partagés sur le choix que l’on en doit faire : car ceux qui ne se prennent que par les yeux du corps, seront assurément pour la belle; mais ceux qui sont surpris par ceux de l’ame préféreront toujours la complaisante à la belle; car la beauté, étant une qualité passagère, ne peut pas toujours plaire; au lieu que la complaisance étant une qualité permanente , et s’augmentant toujours à force de vieillir, les personnes sages et posées auront sans doute plus d’estime pour la complaisante que pour la belle, pourvu que celle-là ait quelque espèce de beauté, Mais si la belle est accompagnée dela complaisance, comme nous en avons fait le portrait , qui est-ce qui doutera que l’on ne la doive préférer à celle qui sera seulement complaisante , et qui manquera de ce qui est ordinairement inséparable de la beauté.