‹ Tableau de l'amour conjugalChapitre 27 sur 68 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Des incommodités que causent les plaisirs du mariage.

On dit que les plus grands malheurs qui arrivent aux hommes, ne viennent ordinairement que de l'excès de l’amour ou du vin. Et, pour ne parler ici que du premier, on doit avouer qu'il a des emportemens que les plus sages ont bien de la peine à retenir. Cette passion ne garde: point de mesure , et, quand elle en garde , elle cesse d’être appelée amour. Rien ne s'oppose à Sa violence, tout lui obéit en nous-mêmes et hors de nous-mêmes, et elle trouve autant d’esclaves qu’elle trouve d'hommes,

Ce n’est point assez que de coucher une nuit: ou deux avec une femme et de jouir plusieurs

fois avec elle des plaisirs de l'amour; il faut encore que cela aille à plusieurs mois et à plusieurs années de suite, comme si cette passion ne s’assouvissait jamais mieux par aucune autre chose que par elle-même, Ce n’est pas dans cette rencontré qu’une action souvent réitérée nous déplaît, et que notre délicatesse est bles-. sée par le moindre objet dégoütant ; si cela arrive quelquefois , l'amour a tant d'adresse, qu’il sait bientôt nous guérir de nos petits dégoûts.

Épicure, que lon a voulu faire passer pour un voluptueux indiscret, ne pouvait caresser des femmes , ni approuver les plaisirs de lamour. Il soutenait que lés embrassemens étaient les ennemis capitaux de notre santé; que quand nous les caressions, toutes nos parlies principales en souffraient , et que notre ame même en recevait quelques atteintes. En effet, cette passion corrompt notre esprit, abat notre courage, et empêche l'élévation de notre ame ; témoin Salomon , que l'antiquité: a surnommé le sage, qui perdit V esprit par l’excès des divertissemens avec les femmes : témoins encore les Sardiens, qui, ayant perdu leurs forces avec les servantes des Smyrniens , fureïit honjeusement vaincus par feurs ennemis.

Si noûus voulions examiner ce que l’on souffre dans l’un et l’autre sexe, lorsque l’on aime éperdument, nous verrions combien il est dan gereux de se laisser prendre aux amorces d’un amour excessif. -

Depuis qu’un homme s’est abandonné à ses

plaisirs , il a perdu son embonpoint et sa bonne mine : sà tête n'est plus garnie de cheveux comme auparavant, ses yeux sont ternis et livides , et l’on ne s'aperçoit plus du feu qui y brillait autrefois : il ne voit plus que de fort près et encor faut-il que l’industrie des hommes lui fortifie la vue. Mais de l'humeur qu'il est, il aimerait mieux la perdre que de se priver de ses plaisirs ; ét j'attends à toute heure qu’il dise à ses yeux ce que leur dit autrefois Théotyme , au rapport de saint Jérôme.

Les plaisirs de Pamour nous fascinent et nous aveuglent, ce qui fait dire aux poètes que l’amour était sans yeux; éar , dans les contenteméns qu’il nous causé, il se fait une telle dissipation d’esprits, qu'il est impossible après cela qu’il en reste assez pour en fournir ces parties-là.

Le cerveau, qui est le principal organe de toutes les facultés de l’ame, se refroidit et se déssèchie tous les jours par la perte que nous faisons incessamment de nos hameurs dans les caresses des femmes. Il s’affaiblit encore, il s’épuise et se consume; si bien que, dans quelques hommes lascifs, au rapport de Galien, on à quelquefois trouvé cette partie tellement diminuée, qu’elle n’était pas plus grosse que le poing. Quelle apparence y a-t-il qu’étant ainsi disposée, elle pût contribuer à la santé du corps, et fournir de matière pour faire toutes les belles fonctions de l’ame.

Enfin, par la disette des esprits, les yeux sont tristes et enfoncés, les joues pendantes ét les

narines desséchées , le front aride et calleux, l’ouie dure, la bouche puante, en un mot, nous né voyons que trop souvent les effets funestes que nous cause un amour déréglé.

Si la tête a ses langueurs, la poitrine n’en souffre pas moins ; et, comme c’est ici que la chaleur naturelle et humide radical ont leur principal siége, c’est aussi dans ce lieu que nous nous apercevons, plus qu'ailleurs, des désordres que cause cette passion indiscrète. Les hommes deviennent phthisiques et desséchés par les trop fréquentes carresses des femmes ; et quelques femmes , si elles alaïitent après avoir fait plusieurs enfans, tombent aussi dans de semblables maladies. On remarque dans les uns et dans les autres un feu étranger qui censume ce qu’ils ont de plus humide dans le cœur ; et la fièvre lente qui les mine, donne des marques de la cause qui l’a reproduite. Ils ont une grande difiiculté de respirer : la soif les travaille; ils ne savent ce que c’est que de dormir ; ils Loussent sans cesse, mais ils ne crachent rien; et, s’ils crachent quelque chose, c’est un peu de sang. Quelque malades qu’ils soient, ils ne se sentent presque point de douleur, ou ne s’en plaignent que fort légèrement. Ah ! que le mal que produit l’amour est trompeur, jusqu’au moment même où il est le plus redoutable!

Maïs c’est dans les parties naturelles que l’amour fait ses plus funestes impressions. Les parties voisines s’en ressentent plus que les autres, et sont ainsi punies d’avoir contribué de leur part à excès de nos plaisirs. î

Les incommodités de nos parties naturelles sont en trop grand nombre, pour nous arrêter ici à les déterminer les unes après les autres, Il suffit d’en avoir parlé ailleurs, et de dire présentement que la douleur et le repentir suivent toujours les contentemens réitérés que nous avons pris avec les femmes, et qu’à force d’aimer nous avons äppris à n’aimer plus : d’où vieni . que le tombeau de Vénus, si nous en croyons quelques-uns, est encore maintenant tout couvert d’herbes froides, qui s'opposent à la fécondité des hommes.

Si-ce n’était encore qu’une douleur passagère ou qu’un léger repentir qui fussent les effets d'un amour déréglé, peut-être qu’on en pourrait mépriser les attaques; mais outre la stérilité, la sécheresse des reins, le flux du ventre et d’urine, et la chute du siége, on est encore maltraité de cette infame maladie qui ne finit souvent ni par la salivation ni par la sueur, Elle est tellement enracinée dans la moelle des os de ces fameux débauchés, que pour l’en arracher il faudrait que l'amour qui l’a fait naître fût effectivement un dieu, et qn’il sût faire des miracles.

L’estomac ne peut faire sa fonction; sa chaleur est dissipée par la perte des esprits et par l’excès de la volupté. Il ne fait plus que des crudités, au lieu d’un bon chyle. C’est d’où viennent tant de catarrhes, de fluxions, de gouttes, et de douleurs nocturnes que ressentent ceux qui, pendant toute leur vié, ont suivi avec crop de complaisance les inspirations de Vénus. On remarque de la faiblesse dans les jointures de

leut corps , et au lieu d’une humeur douce ét gluanté qui facilite pour l'ordinaire lés mouveméns de toutes nos parties, On n’y trouve qué du plâtré pour symbole de l’imposture de Famour.

En effet, l’excès des plaïsirs trouble notre répos par des inquiétudes continuelles, et altère fotre santé par des qualités contre nature. Plus le plaisir est grand, plus sont excès est pérnicieux ; si bien qu’il faut fe préndreavec mesure, pour n’en recevoir que de la satifaction. La vo- Jüupté est un poison qu’il faut corriger pour l’empêcher d’être funeste : elle est comme l’antimoine où l’argent vif, qu’il faut préparer si nous vouons qu’il nous profite.

L’exès des Viandes suffoque notre chaleur naturelle, l'exercice violent affaiblit nos forces: ét les plaisirs les plus innocens de lamour de- Viènnent des supplices quand ïls sont immodérés.

Pendant que l’homme ne vivait que de sit ët né büvait que de l’eau , il n'avais point d’humeurs superflues, et ne savait ce que c'était que fièvre et qué fluxion. L’abstinence seule le. guérissait dès incommodités qui Fattaquaient quelquefois ; mais depuis qu’il à traversé les mers pour aller aux Indes; qu'il à percé une infinité de royaumes pour trouver la Chine; qu’H ne s’ést pas Contenté des alimenscommuns tjüé là nature fui fournissait en qualité de mère; qW’'il 4 his sur sa table des truffes, des champi- : &hons, dés huîtres, ét autres choses qui irritent plutôt l’appétit qu’elles ne servent à l'entretien

de la vie; qu’il y a souffert des pâtés, des iartes, des ragoñis et des entremets, dont il à farci son estomac; qu’il ne s’est pas contenté de vin haturel, qu’il a mêlé une infinité de drogues pour le rendre ou plus clair ou plus suave ; que la glace l’a emporté sur la fraicheur de nos caves ; enfin, depuis qu’il est voluptueux, il est sujet à la pierre , à la colique , aux douleurs d’estomac, ét aux autres maladies que nous voyons lui arriver tous les jours. Fe

Tandis que l’homme ne suivait que les mouvemens de la nature, qu’il ne caressait sa femme qu’après avoir plusieurs fois ressenti les aiguillons de la concupiscence, et que sa raison était la maîtresse de sa passion, il était fort et robuste , et n’avait jamais éprouvé les suites fâcheuses des maladies secrètes et criminelles ; mais depuis qu’il a fait gloire d’avoir plusieurs femmes, qu’il ne s’est pas contenté des mouvemens de la nature, qu’il s’est excité lui-même . par des remèdes qui aiguisent l’appétit sensuel ; en un mot, depuis qu’il est luxurieux, il est aussi attaqué de faiblesses de nerfs, de goutte, de siupidité, et d’une infinité d’autres maladies qui l’accab'ent.

Mais si, après avoir trop souvent embrassé une femme, l’ame ne souffrait point dans ses principales facultés et dans ses fonctions les plus nécessaires à la vie, au moins pourrait-on se tonsoler des maux que le corps endure; maïs, à dire le vrai, les langueurs de notré ame sont encore bien plus considérables que celles de noire çorps. Si elle est malade, l’économie de

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no're corps en est presque toute détruite, notre mémoire se perd, notre imagination s’égare et notre raison se diminue. Alors nous n'avons plus de prudence pour nous conduire dans les occasions de la vie où nous en avons autant besoin ; et, s’ii nous reste encore un peu d’enten-

: dement, ce n’est que pour observer que nous le : perdons peu à peu. C’est une des plus fortes : raisons que l’Eglise latine ait eues de ne per-

se

mettre point à ses prêtres l’usage des femmes ; et saint Paul, qui préfère partout la continence au mariage, savait bien quels malheurs causait l’amour, qui dans son action et dans ses suites ne pouvait jamais être modéré. Car, combien de passions entraîne-t-il après lui ! et, pour ne parler ici que de la jalousie qui en est une suite assez commune, combien ne fait-elle point souffrir ceux qui s’y abandonnent, et jusque-là qu’on en à vu qui en sont morts, comme Lépidus !

La santé, la vertu, le mérite et la réputation servent à ce vice de prétexte pour s'établir, et quand il s'est une fois emparé d’un cœur, il change l’amour en rage, le respect en mépris, et la tranquillité en défiance, C’est alors qu’un homme rend son remède plus dangereux que son mal, et qu'au lieu de se guérir par le silence comme firent autrefois Pompée et Caton, les deux plus fameux cocus de leur siècle, il les met au jour, et même fait connaître à la postérité ses infortunes domestiques.

Que les bêtes sont heureuses dans leurs passions ! elles vivent sans souci et sans alarmes ;

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elles ne forment jamais de désirs , et ne sèchent : jamais de tristesse; elles ont les plaisirs que l'amour leur suggère, sans en ressentir les maux. L'intérêt, l'ambition, ia vanité et les autres passions de l’ame ne les occupent jamais. Cependant nous avons la raison, dont nous n’avons guère l'usage. Elle n’est pas un si grand avantage pour nous que les philosophes le publient. C’est un faible remède contre la violence de nos passions, et principalement contre celle de l’amour. Un peu de complaisance la séduit. Quand nous l’appelons à notre aide lorsque l’amour nous suffoque, au lieu de nous soulager, elle aide à déchirer le cœur. En vérité, c’est une chimère inventée à plaisir pour nôus faire souffrir davantage, et ceux qui en ont le plus sont ceux qui sont plus fortement maltraités. Ne vaudraitil pas mieux vivre comme les bêtes, dans une indolence et dans une oisiveté innocente, que d’avoir de l’esprit et de la raison pour nous faire souffrir! C’est ce que me disait l’autre jour un ami, sur la matière que je traite.

Je puis donc dire sans exagération que l'amour déréglé est la peste la plus pernicieuse qui puisse jamais affliger les hommes. 11 nous jette dans des maux qui sont entièrement incurables; et l’épuisement qui en est la cause fait la difficulté de leur guérison. Il apporte avec précipitation la vieillesse , et nous fait tomber , sans qu’on s’en aperçoive , dans les infirmités de cet âge-là; car, par la froideur et la sécheresse excessive qu'il nous cause, qui sont les qualités opposées au principes dè la vie, il nous

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