‹ Tableau de l'amour conjugalChapitre 29 sur 68 · CHAPITRE Il · texte numérisé non relu

CHAPITRE Il

Des utilités qu'apportent les plaisirs du mariage.

Si la modération doit être gardée en quelque chose, ce doit être sans doute dans les embrassemens des femmes. Cette vertu est nécessaire à conserver notre santé, ou à la rétablir quand nous l’avons perdue; que si nous nous en éloignons tant soit peu , nous tombons infailliblement dans les incommodités dont nous avons parlé au chapitre précédent.

: Que s’il n’y avait point d’excès dans la passion de l’amour, et quel’on n’en fût point incommodé, on n’espérerait point de remède. Ainsi, il est non seulement juste, mais utile pour nous, de découvrir notre faiblesse et notre corruption

pour en chercher le remède : et M est égaiement injuste qu’après l’avoir trouvé, nous ne voulions pas nous en servir ; et c’est peut-être pour cela que présentement selon le témoignage de Léonard Coquée , aussi bien que du temps de saint Augustin , comme il le rapporte luimême, on permettait à Rome les caresses des courtisanes , d’où procèdent et nos maladies et nos remèdes.

Quoique l’amour soit la plus puissante de toutes les passions, qu’il n’y ait point d’homme qui ne vive sous son empire , et qui ne soit assujéti à ses lois , je suis pourtant persuadé que nous peuvons , en quelque façon , résister à sa violence, et nous empêcher d’exécuter si précisément ses ordres. Zénon en peut servir de preuve , lui qui, pendant sa vie, ne baisa sa femme qu’une seule fois, et qui y fut encore oblige par civilité.

En effet, notre santé serait plus parfaite, si nous usions sagement des plaisirs de l’amour. Nous aurions une certaine gravité dans la chaleur du plaisir pour devenir pères , que nous n’avons pas quand nous ne cherchons que le contentement.

Les impatiences et les chagrins qui troublent noire repos, ne seraient pas si fréquens ; nous vivrions sans inquiétude, et la douleur ne prendrait pas si souvent la place de la tranquillité, Nous nous divertirions sans peine , de quelque tempérament que nous fussions. Nous ne ressentirions ni langueur ni lassitude après avoir caressé une femme , et notre santé serait

beaucoup mieux affermie qu'auparavant, après nous être déchargés de tout ce que nous avions de superflu. La chaleur naturelle n’est jamais plus robuste que quand. il n’y a plus d'impuretés qui embarrassent ses actions et qui empèchent ses effets.

Une même chose peut être utile et préjudidiciable, seton l’usage que l’on en fait : P’abstinence guérit souvent les incommodités de Charlemagne, et ce fut presque elle seule qui, pendant sa vie , fut le remède pour toutes ses maladies ; et la même abstinence le mit enfin dans le tombeau. Le bain d’eau froide qui soulagea Auguste , tua Marceliné peu de temps après; ét l’armour, qui cause tant de désordres quahd nous en abusons , nous procure beau- | coup de bien quand Ja raison où la nécessité nous fait suivre ses mouvemens.

it n’y a rien dû monde qui rafraîchisse da-

vantage les bilieux que les caresses des femmes ; ét si dans l’action ils se sentent un peu échauffés, cette chaleur n'est que passagère, et ne dure pas plus que les divertissemens qu ‘ils y prénrient. Toutes sortes de tempéramens y trouvent du secours, ef cette action échaufte aussi doucement les pituiteux, qu’elle échauffe les sanguins. Lés mélancoliques en sont réjouis, etils se défont, par ce moyen, de leur tristesse ét de Jeur timidité. Leur appétit perdu et leur estomac débouché en sont rétablis. C’est ce qui donna le nom d’Antiévro à là caurtisane Hoéa, parce qu’elle distribuait un remède ässuré contre Phumeur noire. En effet, les plaisire que

nous prenons avec les femmes guérissent notre mélancolie; et font plus d'effet sur nous que tous les ellébores des médecins. La pensée même de l’amour nous réjouit et nous fortifie: elle augmenie notre chaleur et dissipe notré bile noire et épaisse.

Cet homme ; dont Galien nous fait l’histoite, qui avait été si touché de la mort de sa fomme, qu'il résolut de n’en avoir jamais, se trouvant quelque temps après fort incommodé par des mndigestions d'estomac, et par une tristesse dont il ne connaissait pas la cause, fut enfin obligé de rompre son vœu, et de se joindre amouret= sement à une autre, entre les bras de laquellé il recouvra aussitôt la santé. ,

Quoique la copulation conjugale ait été nommée, par quelques-uns, une légère épilepsie ; elle ne laisse pas Dourtant de guérir cette grande maladie et beaucoup d’autres ; qui cessent souvent aux premiers plaisirs que nous prenons avec les femmes, et au premier sang que les ülles répandent par leurs parties naturelles.

L'on dompte les animaux les plus féroces par Vapproche d’une de leurs femelles. Lé tigre n’est plus tigre auprès de la sienne. Un homme, quelque emporté qu’il soit, devient modeste et traitable auprès d’une femme: et il se trouve souvent des vierges ou des veuves furieuses qui ne s’apaisent que. par les embrassémens des hommes.

Toutes les grandes humidités du cerveau, les fluxions funestes qui nous causent souvent dans la gorge ou dans la poitrine des maladiss ineu-

rables, ne sont ordinairement prévenues que par les plaisirs modérés que nous prenons ave les femmes. Cette pesanteur de corps insupportable , et ces lassitudes que nous ressentons dans l'oisiveté et après la bonnéchère, ne sont guéries que par ce remède. Les athlètes avaient . autrefois trouvé cet expédient pour se délasser de leur lutte, et ils se sentaient alègres et plus forts, dès qu'ils s'étaient divertis avec une femme,

Cet exercice amoureux efface tous les songes qui nous font de la peine : nous dormons énsuite avec tranquillité; et si l’amour déréglé nous cause l’aveuglement en dissipant nos es= prits, l'amour modéré rend nos yeux plus clairs en vidant les humidités qui nous troublent la vuést vis 910 La voix, de chancelante et d’entrecoupée qu’elle était auparavant, devient plus forte et plus ferme; la chaleur du cœur s’augmente sans nous incommoder et la force des entrailles se fait connaître par la vigueur de leurs actions, L’estomac n’engendre plus de vents et ne fait plus de crudités, on n'entend plus de murmure dans les boyaux, et les reins qui se trouvaient appe+ santis par la semence qui les accablait, se sentent en même temps soulagés par la décharge de cette matière,

C’est enfin le souverain remède des pâles cou: leurs; et une fille qui fait peur à tout le monde par sa jaunisse, reprendra, peu de temps après son mariage, ce teint de lys et de rose, qui est le signe assuré d’une santé parfaite. Après les

prerniers combats amoureux, elle gatira sortir du sang d'elle-même, comme une marque de la victoire de l'amour. La paix et l’abondance viendront bientôt après ; la bonne complexion et la fécondité combleront de joie cetie persoune, qui avait presque perdu l’espérance de les voir jamais.

Cette jeune veuve, qui tombait si souvent dans les suffocations qui la menaçaient d’une mort subite, n’est plus sujette à ces maux depuis qu’elle s'est remariée; enfin cette Vénus matinière ne nous présage que la beauté le jour et les plaisirs de la vie. C’est celle qui, étant réglée, nons fait devenir père de plusieurs enfans, etnous rend l’embonpoint que nous avions per du à force d’aimer.

Ce jeune homme, à qui le visage est devenu pâle, les yeux meurtris et enfoncés, les lèvres blêmes , la voix chancelante, la respiration entrecoupée de soupirs et interrompue desanglots, qui ne boit et ne mange plus, qui va expirer par l’excès de sa passion amoureuse, n’a pas plutôt obtenu la possession de ce qu’il aime, qu’on lui voit reprendre peu à peu ses forces : son erbonpoint revient; sa santé est ensuite ferme et assurée. Jamais Antiochus n’eût recouvré la sienne, si Séleucus ne l’eût fait jouir de Stratonice; et jamais Juste, femme du consul Boëce , ne fut revenue de sa langueur, sans la pilié qu’en eut le comédien Pilade.

Je ne voudrais pas imiter ici le médecin Appollonides, quise trompa si lourdement dans la connaissance de la maladie d’Aunitis, femme

de Mégalizius, et filléde Xerxès, car ce médécin, pensant que la fièvre étique de cette femme

“était du nombre dé celles qui se guérissent

par l'amour, il lui conseilla les embrassemens d’ün homme : mais comme quelque temps après Mmitis ne se sentit point soulagée par cette sorte de remède, outrée de douleur contre le médecin, elle s’en plaignit à $a mère, qui le dit ensuite à Xerxés. Le roi en fut si touché, qu'il condamna le médecin à être enterré tout vif jusqu’au cou : ce qui fut exécuté à l’heure même.

La goutte, qui, selon les médecins, est sou vent engendrée par les caresses des femmes , en est quelquefois guérie; et il s’est vu des goutteux qui en ont été soulagés lorsqu'ils en ont usé avec modération, En effet, il n’ÿ à point de moyen plus assuré pour nous conserver la.

santé, ou pour éviter une mort précipitée, que de $e joindre quelquefois à une femme, Le poète Lucrèce he se serait jamais tué, s’il eût possédé la belle qui le faisait soupirer, et cette fille dé trente ans, dont Riolan fit un jour la dissection, n'aurait pas perdu la vie si ellé S’était mariée; car la semencé n'aurait pas suffoqué sa chaleur naturelle, et $on testiculè gauche ne sérait pas devenu aussi gros que le poing, par l’abondancé ét la rétention de cette matière : encore la fille que M. le Duc disséqua dernièrement, dans l'hôpital général de la Salpétrière de Paris , ne fût point morte de fureur histérique, si son testicule gauche. ne fût devenu gros comme poing, par la rétention d’une semence épaissés

Au lieu que lamour déréslé nous rend stupides, l'amour que l’on ménage avec prudence nous cause de la santé, nous inspire de la hardiesse, et nous fait naître de l’agrément. Un paysan, qui a l’esprit naturellement grossier, ne paraîtra pas être ce qu’il est quand il aime ; et alors il se trouvera peut-être en état de dis puter avec un autre beaucoup plus spirituel que lui, de la finesse de d'esprit et des mouvemens de sa passion.

Il est donc vrai que les embrassemens des femmes ne nous peuvent faire de mal, pourvu que nous suivions le conseil d’ Hippocrate, qui ne veut pas même nous permettre que, dans le printemps, qui est la saison la plus propre à cet exercice amoureux, nous en fassions des excès. Ces voluptés licites nous conblent de toutes tortes de ‘biens; elles rendent notre ame satisfaite, et augmentent les forces de notre corps, tellement que, quand même nous serions attaqués de quelque venin qui commencerait à détruire les forces de notre cœur, da copulation, si nous en voulons croire les naturalistes , sejait un remède suflisant pour nous garantir de

a malignité.

Quand on ne se propose que de faire des enfans, que l’on suit simplement les mouyemens de la nature, et qu'on n’est ému par le chatouillement de la semence que comme nous le $oinmes par lesirritations des autres excrémens de notre corps, on n'intéresse jamais sa santé par ces sortes de divertissemens. C’est ce qu'Eu-

HA y

ripidea fort bten exprimé dans une autre langue lorsqu’ il parle à Vénus de la sorte :

Vénus, en beaute si parfaite,

Iuspire, de grace, à mon cœur

Ta plus noble et vive ardeur, Ft rends dans mes amours mon ame satisfaite : Mais tiens si bien la bride à mes ardens désirs, Que, sans en ressentir ni douleurs ni faiblesse,

Jusque dans l’extrème vieillesse,

Je prenne part à tes plaisirs.

Et pour dire là-dessus ce que je pense, un vieillard de soixante-dix ans sera encore en état de caresser une jeure fille et de lui faire un enfant, si pendant sa jeunesse il n’a pas pris trop de liberté avec les dames. C’est ce que l’oracle a voulu dire aux Spartiates, quand il leur commanda d'élever une statue à Vénus, avec ces mots écrits en d’autres caractères : Vénus qui retarde la vietllesse; en voulant faire connaitre qu’elle n’est pas ennemie de notre santé, si nous suivons ses conseils avec prudence.

Enfin ce serait peu que d’avoir parlé des nlaisirs du mariage sans en découvrir les remèdes qui s’opposent à leurs excès, et les moyens. dout on doit se servir pour les éviter; et nous serions fort injustes si nous favorisions ie crime en favorisant la concupiscence de la chair, sans avoir égard à notre santé et à l’obéissance que, aous devons aux ordres de Dieu. :

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