‹ Tableau de l'éloquence chrétienne au IVe siècleChapitre 12 sur 26 · SAINT JEAN-CHRYSOSTOME · texte numérisé non relu

SAINT JEAN-CHRYSOSTOME

Après avoir relu et admiré le prédicateur de Constantinople et le poète du village d’Arianze, il est une autre sorte de grandeur, une paisible élévation de génie qu'on peut chercher encore, et qui est nécessaire à l’idée que l’on se forme de l’écrivain vraiment sublime. Ce sont ces qualités plus hautes, ou plutôt c’est la réunion de tous les attributs oratoires, le naturel, le pathétique et la grandeur, qui ont fait de saint Jean-Chrysostome le plus grand orateur de l’Église primitive, le plus éclatant interprète de celte mémorable époque.

La pensée reste d’abord confondue devant les prodigieux travaux de cet homme, devant l’ardeur et la facilité de son génie. Ce n’est pas dans ces rapides esquisses, dans ces analyses incomplètes, que nous pourrons, môme faiblement, retrouver la puissance de l’orateur et l’enthousiasme des contemporains. Nous avons à peine exploré tous ses ouvrages; nous ne pouvons en reproduire que quelques traits isolés; et le plus grand caractère d’un tel génie, c’est la richesse et l’ordonnance. Il semble que nous enlevons furtivement quelques carreaux des marbres de Sainte-Sophie, comme ce voyageur anglais pillait les pierres du Parthénon; mais l’édifice entier, la splendeur de cette Église orientale, le génie de cet orateur sublime, qui sauvait Antioche, qui désarmait les chefs des barbares, qui semblait relever l’empire dégradé, et mourait en exil ; où retrouver ces grandes ‘images?

Chrysoslomc était né vers l’àn 344 dans la ville d’Antioche. Fils d’un père illustre qui remplissait un haut

grade des armées de l’empire en Orient, il fut élevé dans la loi chrétienne par sa mère; mais, il n’en suivit pas moins les leçons oratoires du sophiste Libanius, ce fidèle ami de Julien, qui lui survivait, pour célébrer sa mémoire. Chrysostome a raconté que Libanius, apprenant de lui que sa mère était veuve, depuis l’âge de vingt ans, et n’avait jamais voulu prendre un autre époux, s’écria, en se tournant vers son auditoire idolâtre : « O dieux s de la Grèce, quelles femmes parmi ces chrétiens! »

Le sophiste païen prit bientôt la plus vive admiration pour son jeune élève; il vit avec inquiétude, mais sans jalousie, s’élever près de lui ce dangereux adversaire de son culte. Peut-être espérait-il encore le séduire au paganisme par la vertu de ces fables d’Homère, qu’il interprétait éloquemment à ses disciples. Dans la lutte prolongée des deux religions, chaque homme d’un talent supérieur était une conquête, que les deux partis cherchaient mutuellement à se ravir. L’admiration et l’attachement de Libanius suivirent Chrysostome au delà des ' premières années de la jeunesse. On a conser\ é une lettre, où il le félicite de ses succès au barreau d’AntiocJie. 11 le vit, avec plus de peine sans doute, consacrer bientôt après celte éloquence au culte chrétien. Libanius, dans sa foi pieuse aux arts de la Grèce, regardait le génie de son élève comme un présent des Muses, qui aurait dû servir à défendre la cause des dieux et de la poésie. Longtemps après, cette pensée lui faisait dire, à son lit de mort : « Hélas! j’aurais laissé le soin de mon école à « Chrysostome, si les chrétiens ne nous l’avaient ravi « par un sacrilège ! »

Quand la société est divisée par une grande lutte d’opinions, les travaux ordinaires de la vie n’ont point assez d’importance pour occuper l’ardeur active du talent. Il est bicntô'i emporté dans l’un ou l’autre des camps quf

Digllizcd by C^Oglc

146 TABLEAU DE L’ÉLOOOENCE CHRÉTIENNE se combattent. Clirysostome se lassa vite de plaider dans le barreau d’Antioche; la lecture des livres saints le saisit; l’cvêquc d’Antioche se pressa d’attacher à la société chrétienne l’espérance d’un si beau génie. Chry- Bostomc reçut le baptôinc par les niawis de ce pieux évêque, et fut fait lecteur de l’Église d’Antioche. Son âme ardente trouva celle préparation au sacerdoce trop facile et trop faible. Un ami chrétien, portant ce nom de Basile, qu’un autre a rendu si célèbre dans l’Église, partageait et excitait sa foi, et voulait l’entraîner, pour vivre en commun, loin du monde et des liens de famille, dans la pratique de la solitude sévère et de la pénitence.

C’est ainsi que Massillon, dans la première ferveur de sa foi, quitta le repos du séminaire pour les austérités de la Trappe. C’est ainsi que Fénelon, dans sa jeunesse, ambitionnait la périlleuse tâche des missions d’Orient. Ce projet ne fut combattu dans le cœur de Chrjsostome que par la résistance et les regrets de sa mère. 11 faut l’entendre lui*-même raconter celte scène touchante. Jamais son éloquence ne surpassa le langage persuasif et tendre de celle femme pieuse, plus mère encore que chrétienne; et cet exemple peut donner l’idée de la lutte entre la religion et les sentiments naturels, qui devait souvent agiter les familles de la primitive Église. « Lorsque ma mère, dit l’apôtre chrétien, eut appris « ma résolution de me retirer dans la solitude, elle me * prit par la main, me conduisit dans sa chambre, et « m’ayant fait asseoir près du lit, où elle m’avait donné A naissance, elle se mil à pleurer, et ensuite me dit « des choses encore plus tristes que ses larmes. ^ Rien n’égale, dans le récit de Chrysoslome, la plainte naïve de cette mère désolée. Après avoir rappelé les peines, les embarras, les périls d’une jeune femme laissée veuve au milieu du monde, dans la faiblesse de son âge et de

son sexe: « Mon fils', dit-elle, ma seule consolation,

« au milieu de ces misères, a élé de te voir sans cesse, - « et de contempler dans tes traits l'image fidèle de mon,

« mari qui n’est plus. Cette consolation a commencé a dès ton enfance, lorsque tu ne savais pas encore « parler, temps de la vie, où les enfants donnent à leurs a parents les plus grandes joies.

« Je ne te demande maintenant qu’une seule grâce ;

« ne me rends pas veuve une seconde fois; ne ranime « pas une douleur assoupie ; attends au moins le jour < de ma mort ; peut-être me faudra-t-il bientôt sortir a d’ici-bas. Ceux qui sont jeunes peuvent espérer de c vieillir ; mais à mon âge , on n’attend que la mort.

€ Quand tu m’auras ensevelie, et réuni mes cendres à « celles de ton père, entreprends alors de longs voyages,

« passe telle mer que tu voudras ; personne ne t’en empê- « chera; mais pendant que je respire encore, supporte « ma présence, et ne l’ennuie pas de vivre avec moi;

« n’attire passurloirindiguationdc Dieu, en m’accablant « de si grands maux, sans avoir élé oflènsé par moi. »

Quel accent de douleur et de vérité! C’est la simplicité d’Homère, ou plutôt celle de la nature. La loi chrétienne, qui semblait contredire les affections du cœur, leur rendait quelque chose de plus saint et de plus pur. Tout le secret du cœur d’une mère est dans celle prière si humble et si vive, pour que son fils ne la sacrifie pas, même à la religion.

Chrysoslome n’eut pas le courage d’affliger sa mère, et renonça d’abord au projet de s’éloigner d’elle. Mais bientôt, pour se dérober aux instances des chrétiens qui voulaient le faire évêque, il se retira dans les solitudes voisines d’Antioche. En même temps qu’il fuyait ainsi les

t Sanct. Chrysost. Oper. 1. 1, p. 364 (in-folio).

148 TABLEAU DE l’ÉLOQUENCE CHRÉTIENNE honneursderÉglisfi, il employait son zèloelil usait m(*mo d’artifice, pour engagcrdansrépiscopat cet ami, qu’il avait voulu suivre dans la retraite. Ce fut l’occasion d’un de ses premiers écrits, \e Dialogue sur le sacerdoce,omrage plein d’imagination et de gravité, où il s’excuse de n’avoir pas accepté l’épiscopat, et se vante de l’avoir habilement imposé à qui le méritait. Il avait alors à peine vingt-cinq ans : et dans l’idée qu’il se forme, dans le portrait qu’il trace de l’évêque et du prêtre, on sent une profondeur d’observation, qu’on n’attendrait pas de tant de jeunesse et de solitude. « 11 ne suffit pas dit-il, d’être pur pour « être digne d’un tel ministère ; il faut encore beaucoup « de savoir et d’expérience. Il faut connaître les choses « de la vie humaine, autant que ceux qui sont le plus « mêlés au monde, et en être cependant plus dégagé « que les solitaires qui se sont réfugiés sur les raonta- « gnes. Obligé , en elïét, de communiquer sans cesse « avec des hommes, et mariés, et pères de famille, et « maîtres de nombreux serviteurs , et disposant de « grandes richesses, et traitant les affaires publiques , « et placés dans les fonctions du commandement , le a prêtre a besoin d’une conduite variée; non qu’il doive « être ni trompeur, ni flatteur, ni dissimulé, mais, au « contraire , plein de franchise et de liberté , sachant « montrer une condescendance utile, lorsque la situa- « tion des choses le demande. Qu’il soit tantôt indul- « gent et tantôt sévère ; le même mode, en effet, ne con* « vient pas pour gouverner tous les esprits, pas plus a que les médecins ne prescrivent le même remède à « tous les malades , et que les pilotes n’opposent la « même manœuvre à tous les vents. » C’est ainsi que mêlant aux austérités du désert la préméditation du

* Sanct. Chrytost. Oper. t. I, p. 425.

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monde, loin de toute ambition, il passa plusieurs années dans cette vie tempérante , qui doit ajouter aux forces de l’âme tout ce qu’elle retranche aux passions et aux faiblesses de la nature.

Cette réflexion se présente à l’esprit dans l’histoire de cette époque du monde, toutes les fois que nous y voyons des hommes inconnus apporter tout à coup, au milieu du peuple et à la cour des princes, une autorité merveilleuse. Tous ces hommes venaient du désert. La solitude est mère des grandes pensées ; et dans des temps vils et dégradés, comme les derniers siècles de l’empire, elle inspire quelquefois à l’homme une force , que la société n’a plus. Mais aussi, pour les âmes trop faibles ou trop ardentes, cette solitude se peuplait de fantômes. Les extases, les manies mélancoliques, transformées en prétendues possessions, remplissent l’histoire de cette époque; ainsi, de cette rude école du désert, il sortait des grands hommes et des fous.

C’était le jugement même des contemporains ; et de là, parmi les gentils et souvent parmi les chrétiens s’élevaient des plaintes et des censures contre la vie solitaire. On accusait ce zèle inutile et farouche, qui se dérobait aux charges de la société, et se consumait sans fruit. On ne se borna point à celte controverse spéculative. L’empereur Valens, zélé pour l’arianisme, espéra décourager par la persécution ceux qui ne cédaient pas aux reproches, ou aux railleries du monde. Le jeune Chrysostome, du fond d’une caverne qu’il habitait, répondit aux reproches et protesta contre les rigueurs du pouvoir, dans un éloquent traité à la louange de la vie monastique. Mais, discuter avec les hommes sur hs avantages de la solitude, c’est y renoncer. Le jeune apôtre, dont ce rude noviciat, celte vie de privations et de pénitence avait détruit la santé, revint à la ville , et con-

150 TABLEAU DE L’ÉLOQUENCE CHRÉTIENNE linua d’y languir quel(|iie temps, n’ayant pas même la force de sortir de sa maison. Mais là même, il put vérifier par un exemple ce double pouvoir, que la solitude diversement portée exerçait sur les âmes. 11 eut à consoler, à calmer un ami revenu du désert avec la croyance d’ôtre incessamment possédé par un démon, et rapportant ce mal intérieur au milieu des plaisirs et du bruit d’Antioche. Tous deux dans la même ville, séparés par la souflVance, communiquaient par la foi et par l’amitié; le malade de corps essaya de guérir le malade d’esprit ; c’est l’objet des trois livres que Chrysostome écrivit pour Stagire , et où l’on peut étudier toute une crise de la nature morale de l’homme.

Évidemment, le mal était né du remède, de l’excès des austérités, que cette nature s’était imposées contre sa propre faiblesse ; « Tu t’es plaint souvent, écrit le jeune « apôtre à son ami, qu’à l’époque, où tu vivais de la vie « du siècle, tu ne souffrais rien de semblable, et que c'est « depuis ton sacrifice, depuis que tu t’es crucifié au « monde , que tu as pris le sentiment de ton mal , ce « qui suffirait pour confondre et désespérer. Tu te plaia gnais encore que tandis que beaucoup d’autres qui, « durant une vie de délices, avaient éprouvé l’atteinte « du môme mal, s’étaient si bien rétablis, qu’ils s’étaient « mariés , avaient eu de nombreux enfants, et jouisft saienl de tous les biens de la vie, sans nul ressenti- « ment de leur ancienne douleur, toi qui passes un si « long temps dans les jeûnes, les veilles et toutes les « autres austérités, tu n’avais trouvé jusqu’à ce jour au- « cune guérison de ta souffrance. « Là même était la solution du problème : il y a la satiété de la pénitence, comme celle du plaisir. Stagire était malade de la première, comme d’autres avaient souffert de la seconde , et s'étaient guéris par le retour à la vie moyenne de

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rhumanité, au bonheur de la famille. Mais rentliousiasme necessaire à l’épuralion du monde était trop grand encore, pour que celte explication fiH admise. Chrysostome croit son ami au pouvoir d’un démon, et le console seulement par l’exemple de tentations semblables que permet la Providence, et qu’elle rend plus vives dans la solitude que dans le monde, parce que, dit-il, le solitaire est plus fort que le mondain. Mais, à côté de cette explication donnée par l’esprit du temps, le génie du moraliste, du profond médecin des âmes se montre dans le livre second de ceiX&Consolation ; Chrysostome a soin d’y prouver que le découragement ' est un mal plus accablant encore que le démon. C’est l’histoire de cette maladie des sociétés avancées qui naît du doute et de l’orgueil, et qu’on a traitée ou plutôt qu’on a dépeinte sous le nom de mélancolie.

Chrysostome la combat surtout par les exhortations religieuses , les citations et les exemples des saintes Écritures. De là même, et de tous les maux que le christianisme avait à soulager dans le monde , il fait sortir une incomparable instruction sur le moyen d’éteindre cette fièvre de tristesse et de rendre à l’âme la vie plus facile et plus calme. Il propose la contemplation des souffrances et la pratique des bonnes œuvres pour remède aux découragements de l’orgueil et de l’égoïsme. « Va *, dit-il à son ami, rends-toi près du chef « préposé à l’hospice des étrangers: fais-toi conduire où a sontlesmalades,afinde voirtouteespècedesouffrances, « de nouvelles infirmités et toutes les causes de douleur « véritable; de là, rends-toi à la prison publique, et après « examen des autres parties de cette demeure, passe au « vestibule du bain qu’elle renferme, où sur la paille

1 ’ÛTt 1Q Ja6uj*t» y*X»if«i>Tepoc kkI ^aip-ovoî.

• Sanct. Chrysosl. Oper. t. 1, p. 223,

152 TABLEAU DE L’ÉLOQUENCE CHRÉTIENNE « gisent quelques malheureux nus, tourmentés de froid, « de maladie et de faim, et par leur seul aspect et le H tremblement de leur corps sollicitant la pitié de ceux. « qui passent; car, ils n’ont pas la force de parler, ni « d’étendre la main, dans l’accablement de leurs maux. « Ne t’arrête pas là : va jusqu’à riiôtellerie des pauvres, « en dehors de la ville; et tu verras que cette tristesse « dont tu te plains est, par comparaison, un portheu- « reux et tranquille. » Belle leçon morale! sublime enseignement! Pour combattre la manie mélancolique, c’était la pitié que Chrjsostome éveillait dans l’âme ; c’était, au nom des maux que la charité avait à soulager, qu’il secouait le poids de tristesse et d’ennui, dont sont parfois accablés le talent et la richesse. Rien n’est omis dans le raisonnement et, malgré la foi aux possessions, tout est expliqué par l’ordre naturel. « Tu me diras , « ajoute Chrysostome , que tous ces maux , dont je « parle, n’atteignent que le corps, et que ta maladie, « bien plus cruelle, louche à l’âme. Nous répondrons « d’abord qu’elle est plus légère ; elle ne consume pas « le corps comme ces autres maux ; et à l’àme elle « n’imprime qu’une agitation passagère; ces maladies O que nous avons rappelées, commençant par le corps, « ne s‘y bornent pas; elles montent jusqu’à l’âme, la « troublant sans fin et l’altérant par la douleur et l’a- « battement. » Enfin, le sage consolateur résume tous ses conseils et toute sa pensée dans ce peu de mots qui rendent à l’homme toute sa liberté, en l’avertissant de s’en servir pour se guérir du poison de la tristesse , comme pour se défendre des tentations du mal. « L’ex- « cès de la tristesse est plus pernicieux que tout le |x)u- « voir du démon; car le démon lui-même n’agit que « par elle, dans les choses où il agit; et en la suppri- « niant, tu le désarmes. »

C’était avec cette ferme raison, avec ce tempérament de sagesse et de ferveur que Chi7sostome, revenu du désert, pour guérir ceux que le désert avait troublés, se préj arait au sacerdoce et à cette direction des âmes par la [iarole qui occupa vingt ans de sa vie, parmi la corruption et les arts des grandes villes d’Orient. Melece, saiot évêque d’Antioche, s’était empressé de lui conférer les degrés inférieurs de la prêtrise, Flavien, successeur de Melece, l’ordonna prêtre; et plusieurs écrits de Chrysostome l’ayant déjà rendu célèbre, autant que ses œuvres de charité le rendaient saint, il lui commit avec joie l’instruction du peuple dans cette grande ville d’Ânlioche qui, peuplée de deux cent mille habitants, chrétiens, juifs, idolâtres, tous parlant la langue grecque, par la réputation de ses écoles, son commerce, ses arts, était l’Athènes de l’Orient, mais une Athènes dégénérée, manquant de grands souvenirs hors du christianisme, et mêlant à l’esprit vif et léger, que lui reprochait Julien, la mollesse et l’humeur irritable d’un peuple souvent affranchi et jamais libre.

Selon l’usage de la primitive Église, la prédication était le devoir de l’évêque; mais, lorsqu’il vieillissait, ou manquait de talent, il faisait parler à sa place quelque jeune ministre de l’autel ; car la parole, chez tous ces peuples d’origine grecque, était le talisman du culte. Us étaient convertis par des prêtres éloquents, comme ils avaient été d’abord gouvernés par des orateurs, et ensuite amusés par des sophistes. Aussi Chrysostome ' se plaint-il sans cesse de voir une foule plus nombreuse à ses discours qu’aux prières publiques. Ce n’étaient pas seulement les chrétiens, mais les juifs, les païens, qui se pressaient dans son auditoire. Il interprétait l’Écriture

^ Sanct. Chrysost, Oper. t. II, p. passim.

154 TABLEAU DE l/ÉLOQUENCE CHBÉTIENNE avec cette vive imagination, et ce goût d’allégorie qui plaît aux Orientaux. 11 exposait, avec une éloquence digne du Portique et de l’Évangile, les devoirs de la morale ; enfin, il attaquait les vices, dont Antioche était le théâtre. Il décrivait la vie molle des grands, leurs palais de cèdre et de porphyre, le faste de leurs dépenses pour les courses du cirque, le luxe des femmes riches qui remplissaient les rues de leur cortège d’eunuques et d’esclaves, l'orgueil des philosophes, qui se promenaient avec leur manteau, leur longue barbe, et leur bâton, sous les vastes galeries d’Antioche.

La renommée de son éloquence se répandait dans tout l’Orient; des sophistes païens venaient de loin pour l’entendre; et son génie ajoutait à la puissance du christianisme, qui trouvait encore quelques obstacles dans les philosophes et les lettrés de la Grèce.

Chrysostome remplissait depuis douze ans cet apostolat, lorsqu’une grande occasion vint s’offrir à son génie. En 387, l’opulente, la voluptueuse Antioche fut troublée par une sédition aveugle et passagère, comme celles qui peuvent s’élever chez un peuple d’une imagination mobile et de mœurs efféminées.

Au sujet d’une taxe nouvelle établie par l’empereur, on maltraita quelques-uns de ses officiers, on renversa ses statues et celles de l’impératrice. L’effroi suivit bientôt une révolte sans dessein et sans courage; et la malheureuse ville attendait en silence la colère de l’empereur.

Antioche chrétienne, depuis longtemps, attachée à la religion, du milieu même de sa mollesse orientale, Antioche l’ennemie de Julien et le but de ses sarcasmes, devait, ce semble, obtenir grâce aux yeux de Théodose. Aussi, le prince renonça-t-il à sa première pensée de brûler Antioche, de faire périr dans les flammes les çi-

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toyens, au milieu de leurs demeures, et de faire passejr la charrue sur leur territoire; car, tels étaient les conseils qui s’étaient fait entendre dans le palais de Théodose ; il se contente d’ajouter aux magistrats de la ville qui commençaient une sévère enquête deux commissaires choisis parmi les principaux officiers de l’armée, et revêtus d’un menaçant pouvoir.

Dans cette stupeur de tout un peuple livré sans dé-^ lense aux rigueurs et aux soupçons d’une justice impitoyable, d’où viendra le secours? Comment l’humanité se fera-t-elle entendre?L’archevêqued’Antioche, Flavien, vieillard vénérable, prend la résolution d’aller au loin jusqu’au palais de Théodose essayer de fléchir sa colère. Chrysostome tient dans Antioche la place du vertueux pontife. 11 réunit le peuple dans le temple; il le console, le ranime, le justifie. Tel est le sujet d'une suite de discours sans exemple dans l’antiquité, et qui soQt à la fois pour nous un monument d’histoire et d’éloquence. Rien ne peut nous faire mieux comprendre, en effet, et le pouvoir impérial, et les mœurs de celte époque, et l’influence que prit la.religion, en s’attachant à défendre le peuple. Écoutons d’abord l’orateur décrivant la consternation d’Antioche.

« Cette ville ' est dépeuplée par la crainte et par le « malheur. La patrie, c’est-à-dire la chose du monde la « plus douce aux cœurs de tous les hommes, est inain- « tenant devenue la plus amère. Nos citoyens fuient le « lieu de leur naissance, avec la même horreur que l’on « fuit le supplice; ils s’en détournent, comme d’un « abîme; ils s’en échappent, comme d’un incendie. Lors- « que le feu dévore une maison, non-seulement ceux « qui l’habitent se précipitent au dehors ; on abandonne

* Sanct. C/irysoit. Oper. t. II, buoiiiia ii.

156 TABLEAU DE l'ÉLOQUENCË CUKÉTIENNE « aussi les maisons voisines : on laisse tout, pour sauver « sa vie. Ainsi, tandis que la colère de l’empereur plane « sur cette ville comme un feu rapide, tout le monde « se précipite et s’enfuit au dehors, avant que la flamme « étende plus loin ses ravages; pn se croit heureux de « survivre; et cependant cette fuite n’est pas excitée par « la présence de l’ennemi. Cette captivité n’est pas la « suite d’un combat; nous n’avons pas vu l’ennemi, et « nous sommes prisonniers, ou fugitifs. »

Après ces foi tes peintures, Chrysostorne entretient scs auditeurs, comme dans un temps de calme et de paix. 11 leur prêche l’hospitalité, l’aumône, le mépris des richesses; il ne veut pas que le péril même et les craintes qu’il partage avec eux ôtent quelque chose aux enseignements de la chaire chrétienne. Le lendemain , le peuple est de nouveau rassemblé dans l’église, comme dans son lieu d’asile, Chrysostorne annonce l’absence de Flavien. « Quand je regarde *, dit-il, du côté de cette « stalle vide maintenant et privée du maître qui nous « instruisait, je sens de la joie et des larmes : je pleure « de ne plus voir ici notre père; je me réjouis qu’il soit « parti, pour nous sauver et détourner de ce peuple la « colèrede l’empereiir.C’est votre honneur à vous d’avoir « mérité un tel père ; c’est sa couronne à lui de se mon- « trer si tendre pour ses enfants et de vérifier ainsi la « parole du Christ : le bon pasteur a donné sa vie pour « son troupeau. 11 a entendu cette parole et il est parti, « engageant sa vie |K)ur nous tous, quoique bien des U choses aient dû le retenir, son âge avancé jusqu’à « l’extrême vieillesse, son infirmité, le temps de l’année, « la solennité prochaine de Pâques, et, par-dessus tout, « le danger d’une sœur unique qui touche presque à

* Sanct. Chrysost. Oper. 1. 11, homilia lu.

« son dernier soupir. Il a tout négligé, et ses affections « de famille, et sa vieillesse, et sa faiblesse, cl les sout- « frances du voyage, et, mettant votre salut avant tout, « il a brisé tous les liens, et s’en va comme un jeune <( homme. » Chrysoslome continue avec une inépuisable invention de charité -, il suit , dans son discours, le voyage de Flavien; il compte les jours de celte longue route et du sort incertain d’Antioche ; il se figure l’audience impériale et les premières paroles de l’évêque; et puis, il s’occupe de réformer ce peuple, dont il a suspendu l’inquiétude. Chaque jour, la même consolation recommence avec des formes diverses et des incidents nouveaux; « La place publique est déserte, s’écrie-l-il, avec un ac- « cent de triomphe plus chrétien que patriotique; mais « l’église est remplie. Tu gémis de la solitude d’Anlio- « che; réfugie-toi vers l’Église ta mère, qui le consolera « par le nombre de ses enfants et le montrera des rangs « pressés de frères unis. Nous cherchons des hommes « dans la ville déserte; mais, nous sommes foulés dans « l’église. » En même temps, le vertueux prêtre épuise tous les exemples de courage et de patience que donne l’Écriture, Eslher, Job, les trois jeunes Hébreux dans la fournaise; et il maintient les esprits à distance égale du désespoir et de la sédition, opposant au surcroit de terreur qu’a fait naître un tremblement de terre la favorable approche de la semaine de Pâques, et gouvernant ainsi par l’imagination et la foi ce peuple d’Orient irritable et timide. Déjà, le voyant plus calme, il ne fait plus que l’instruire. Cependant, à cette époque même, et sans attendre la réponse de Théodose, les rigueurs de la justice impériale s’étaient multipliées ; de riches citoyens avaient été arrêtés et battus de verges, leurs biens séquestrés; leurs femmes chassées de leurs maisons étaient, errantes autour des prisons. Chrysoslome

168 TABLEAU DE l’ÉLOQUBNCE CHRÉTIENNE s’était éloigné quelques jours; la terreur du peuple reprit une nouvelle force. Il voulait fuir au désert; le gouverneur de la province vint lui-même dans l’église, pour rassurer la foule. On remarquera (juelle fut alors la sainte jalousie de Chrysostome, et ses reproches au peuple, que l’Église voulait consoler et soutenir à elle seule ; « J’ai loué, leur dit-il le lendemain, la prudence « du préfet qui, voyant la ville agitée de nouveau et

< vous tous disposés à lu fuite, est venu et vous a rendu « meilleure espérance. Mais, je rougis pour vous d’in-

< dignation et de honte, qu’après tant de discours de « celte tribune évangélique vous ayez besoin d’une « consolation étrangère, J’aurais souhaité que la terre « s’ouvrit sou* mes pas et m’engloutît, au moment où « j’entendais le gouverneur calmer tour à tour et blâmer « votre crainte hors de propos et de raison. Il convenait « qu’au lieu d’être enseignés par lui, vous fissiez vous- « mêmes la l'eçon aux infidèles. » Ce magistrat était païen; et c’était moins encore son pouvoir que son culte, dont l’appui oflensait Chrysostome.

Contre les rigueurs des deux commissaires impériaux qui, dès les premiers jours de leur arrivée, avaient établi' un tribunal militaire devant lequel tremblait toute la ville, un autre secours vint en aide au peuple chrétien.

Sur les montagnes voisines de la ville vivaient, depuis longtemps, des ermites chrétiens, qui dans les austérités ,de leur désert semblaient expier les délices d’Antioche. Jamais les riches campagnes de la Syrie, et le beau ciel qui la couronne, ne les faisaient descendre de leurs âpres solitudes. La calamité d’Antioche les attire; ils paraissent au milieu de la ville; ils assiègent les prisons; ils entourent le prétoire : ce sont les tribuns du christianisme.

Un de ces solitaires, homme simple et sans lettres.

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rencontrant au milieu de la ville les deux commissaires de l’empereur, les retint par leurs manteaux, et leur ordonna de descendre de cheval, puis il leur dit ; « Al- « lez, mes amis, portez de ma part cet avis à l’empereur ; « Vous êtes empereur; mais vous êtes homme, et vous « commandez à des hommes qui sont l’ima^^e de Dieu. « Craignez la colère du Créateur, si vous détruisez son c ouvrage. Vous êtes si fort irrité qu’on ail abattu vos « images; Dieu le sera-Uil moins, si vous détruisez les c siennes ? Vos statues de hronze sont déjà refaites et « rétablies sur leurs bases; mais, quand vous aurez tué « des hommes, comment réparer votre faute? l^s resc susciterez-vous, quand ils seront morts? »

Quelques jours après, Chrysostome reprit la parole pour célébrer la générosité chrétienne des solitaires, et les espérances qu elle donnait. Un nouveau coup venait de frapper Antioche. Un ordre de l’empereur enlevait à cette ville le titre de métropole d’Orient, et fermait en même temps le cirque, les théâtres et les bains publics. Celte dernière tyrannie, que le climat et les habitudes orientales rendaient plus pénible, augmenta le désespoir des habitants. Beaucoup voulaient s’enfuir au désert; Chrysostome les retint par ses paroles. 11 peint avec énergie l’horreur, dont il fut saisi lui-même, en pénétrant au milieu du prétoire, pour y suivre ses frères victimes de la rigueur des juges; et de ce spectacle même il tire l’espérance que tant de maux vont enfin s'adoucir. Alors il fait entrevoir les approches de la fête de Pâques comme un temps de réconciliation pour le prince et ix)ur le peuple.

Cependant le vénérable Flavien, après les fatigues d’un long voyage, était arrivé à Constantinople au palais de l’empereur. Admis en sa présence, au milieu des courtisans, des chefs de la garde, il s’arrêta loin du

160 TABLEAU UE L’ÉLOQUENCE CHHETIENNE prince, les yeux baissés et pleins de larmes, et exprimant par son silence la désolation d’Antioche. L’empereur, lui adressant la parole, rappela les faveurs qu’il avait butes à cette ville, et se plaignit de l’ingratitude de ses habitants, de leurs insultes envers lui et envers la mémoire de l’impératrice Flaccile. Flavien, versant des larmes, retraça lui-même avec vivacité les bienfaits de Théodose, et l’égarement du peuple d’Antioche, qu’il impute à la jalouse haine des esprits infernaux.

Puis, revenant sur la colère même du prince, il lui dit des paroles que ra|»porte, et que sans doute embellit Chrysostome : « On a renversé tes statues; mais lu peux « t’en élever à toi-même de plus glorieuses. Pardonne aux « coupables; ils ne le dressèrent pas dans les places pu- « bliques des statues d’airain ou d’or, parées de dia- « mants ; mais, ils le consacreront dans leurs cœurs un a monument plus précieux, le souvenir de ta vertu. Tu « auras autant de statues vivantes qu’il y a d’hommes « sur la terre, etqu’il y en aura jusqu’à la fin du monde; a car non-seulement nous, mais nos successeurs et leur t( postérité connaîtront celle action si royale et si grande, « et l’admireront, comme s’ils en avaient eux-mêmes « recueilli le bienfait*.

« Mais, afin que mes discours ne semblent pas une « flatterie, je te rappellerai une ancienne parole qui mon- <( Ire que les légions, les trésors et le nombre des sujets « n’illustrent pas les princes autant que la philosophie et « ra clémence. Le bienheureux Constantin apprenant « qu’une de ses statues avait été défigurée à coups de « pierres, comme toute la cour l’exhortait à se venger et <4 à punir l’outrage de son front royal, il passa légèrement « la main sur son visage, et répondit en souriant qu’il ne

* Sancl. Chrysost. Oper. t. H, homilia xx.

« sentait aucune blessure. Couverts de confusion, les a courtisans se désistèrent de leurs sinistres avis; et cette « parole est encore célébrée par tout le monde ; le lemfis « ne l’a pas fait vieillir, et n’a pas éteint la mémoire d’u ne « telle vertu. A combien de trophées n’est-elle pas préfé- « rable? Ce prince a relevé plusieurs villes, et a vaincu • beaucoup de barbares; mais, nous n’en avons point € souvenir. Cette parole , au contraire, est dans toutes « les bouches. Ceux qui viennent après nous, et ceux « qui les suivent l’entendront; et il n’est personne qui « puisse l’écouler sans se récrier avec éloge, et sans « faire mille vœux pour la mémoire du prince qui l’a a dite. Que si celte parole est glorieuse devant les liom- « mes, combien n’aura-t-elle pas mérité de couronnes ^ « devant Dieu qui est l’ami des hommes?

« Mais, est-il besoin de rappeler Constantin et des « exemples étrangers, lorsque pour t’encourager il ne a faut que toi-même et tes propres actions? Souviens-loi « de cet édit proclamé dans tout l’empire, lorsqu’aux ap- « proches de la fête de Pâques, annonçant aux criminels « leur pardon, et aux prisonniers leur délivrance, lu « disais dans les lettres, comme si çet édit n’eût pas « encore assez signalé ta clémence ; Que n’ai-je aussi le « pouvoir de ressusciter les morts!

a Souviens-toi maintenant de ces paroles. Voici le mo- (c ment de rappeler les morts à la vie. Même avant que a la sentence soit’ portée, Antioche est maintenant des- « cendue i)iès des portes de l’enfer; retire-la de cet a abîme. Il ne faut ni trésor, ni temps, ni travail ; il « suffit d’un seul mot; et lu ranimes une ville ensevelie a dans les ombres de la mort. Permets qu’elle soit ap-

a pelée désormais la ville de ta miséricorde

a Songe que lu délibères, non sur le sort d’une seule tt ville, mais sur la gloire et sur le christianisme tout eu-

1.62 TABLEAU DE u’ÉLOQUENCE CHRÉTIENNE « lier, A celte heure, les Juifs, les Grecs, le monde civi- « Usé, les barbares, ont appris nos malheurs ; ils te re- « gardent, ils attendent quel arrêt tu porteras sur nous. « Si la senlenee est humaine et généreuse, ils la célé- « breronl, ils rendront gloire à Dieu, ils se diront l’im « SI l’autre ; O eiel ! qu’elle est grande la puissance du tt christianisme ! Cet homme qui n'avait pas d’égal sur la « terre, qui pouvait tout perdre et tout détruire, elle l’a « dompté, elle l’a soumis, elle lui a donné une philoso- « phie, que les hommes les plus obscurs n’auraient pas. « Il est grand le Dieu des chrétiens! des hommes, il sait « faire des anges; il les élève au-dessus de la nature. .

« Regarde combien il sera beau dans la postérité que « l'on sache, qu’au milieu des périls d'un si grand peuple « dévoué à la vengeance et aux -supplices, quand tous « frissonnaient de terreur, quand les chefs, les préfets, « les juges étaient saisis de crainte et n’osaient élever « la voix pour les malheureux, un vieillard s’est avancé « avec le sacerdoce de Dieu, et par sa seule présence, par « ses simples paroles, a vaincu l’empereur; et qu’alors « une grâce, que l’empereur avait refusée à tous les « grands de sa cour, il l’accorda aux [irières d’un vieil- « lard, par respect pour les lois de Dieu. En effet, ô <t prince ! mes concitoyens n’ont pas cru te rendre un O médiocre honneur, en me choisissant pour cette niis- « sion; car ils ont jugé (et ce jugement fait la gloire) que « tu préférais la religion dans ses plus faibles ministres à « toute la puissance du trône. Mais, je ne viens pas seu- « lement de leur part; je viens au nom du souverain des « cieux, pour dire à ton âme clémente et miséricordieuse « ces paroles de l’Évangile : « Si vous remettez aux « hommes leurs offenses. Dieu vous remettra les vôtres.» « Souviens-toi de ce jour, où nous rendrons compte de

« nos actions, et songe que, si lu as commis des fautes,

« tu peux les cITacer toutes par un pardon, sans combat,

« sans effort. Les antres envoyés apportent de l’or, de « l’argent et des offrandes semblables ; moi, je m’ap- « proche de la puissance avec le livre de notre sainte loi « dans les mains; je le le présente, au lieu do tous les « dons, et je te conjure d’imiter ton souverain maître,

« qui chaque jour offensé par nos fautes, ne se lasse pas de « nous prodiguer ses bienfaits. Ne confonds pas nos espé- « rances; ne démens pas nos promesses. Je veux que lu « le saches : si tu veux bien apaiser ta colère, si lu rends « à notre ville ton ancienne amitié, je m’en retournerai

< plein de confiance; mais, si tu as banni Antioche de ta « pensée, je n’y retournerai pas; je ne verrai plus son « territoire ; je le renierai pour jamais, je deviendrai « citoyen d’une autre ville : je ne voudrais pas d’une « patrie, pour laquelle toi, le plus humain et le plus clé- « ment des hommes, lu serais devenu cruel et sans pitié. »

Cette éloquence persuasive loucha l’empereur. Iæ douceur de la loi nouvelle agissait sur celte àme violente et guerrière, o Qu’y a-t-il d’élonnant, dit-il, si nous autres

< hommes, nous pardonnons à des hommes qui nous « ont offensés, lorsque le maître du monde descendu « sur la terre, fait esclave pour nous, et mis en croix « par ceux qu’il avait comblés de biens, a prié son père,

« pour ses bourreaux, en disant : « Pardonne-leur, moi> c père, car ils ne savent ce qu’ils font. > Et en même temps, il pressa le vieillard de repartir, pour porter cellel joie au peuple d’Antioche, à la fête de Pâques.

Flavien se fit devancer par des courriers rapides; les fêles remplacèrent dans Antioche le deuil public; et, suivant le génie de l'Orient, le peuple parut aussi enthousiaste dans sa joie, qu’il était naguère abattu dans sa douleur.

164 TABLEAU DE l’ÉLOQUENCE CHUETIENNE

Chrysostome rassembla le peuple, pour lui redire les paroles de Flavien et de l’empereur.

Sans doute, il est aisé de concevoir, pour l’espèce humaine, un état plus raisonnable et meilleur que ce despotisme arrêté seulement par d’éloquentes prières. A la pensée d’un tel abaissement et d’un tel secours, on s’indigne, autant qu’on admire. Il faut même l’avouer, les luttes de la liberté mourante à la voix de Démosthène, ont bien un autre intérêt que cette résignation passive d’un peuple d’Asie, tremblant sous ses maîtres, et défendu par la tribune chrétienne. Mais, si l’on se reporte au siècle de Théodose, aux mœurs cruelles de cette époque, si l’on revoit en pensée le massacre de Thessalonique ordonné par le meme prince qui laissa vivre Antioche, peut-on méconnaître le bienfait de celte religieuse éloquence? Et même de nos jours, si l’on pense à ces villes d’Asie encore habitées par les Grecs, si l’on songe que ces massacres, ces exterminations, qu’interdisait le christianisme, y sont aujourd’hui ' le droit commun des barbares conseillés et recrutés par des hommes d’Europe, combien ne doit-on pas regretter qu’il n’y ait plus de Flavien et de Chrysostome, pour demander à la politique des rois Vamnistie d’Antioche, pour arrêter au nom de Dieu l’effusion du sang chrétien, pour apprendre l’Évangile à ceux qui le prêchent et qui l’ont oublié?

Chrysostome continua, pendant dix années, d’instruire le peuple qu’il avait défendu. Ses ouvrages sont le cours le plus complet de prédication morale, que nous ait transmis l’antiquité chrétienne. Hormis quelques préjugés, ou quelques complaisances |)Our les préjugés du temps, on y voit partout un beau génie, une grande

‘ Publié après le désastre de Scio, et avant Navarin.

connaissance du cœur de l’iiomme, une charité vraiment évangélique. Ses discours ont encore un intérêt particulier pour nous autres modernes, curieux investigateurs du passé. La civilisation chrétienne d'Orient, cetteépoque sans analogie avec le moyen âge, et qui joignait à la naïveté du zèle religieux un haut degré d’élégance sociale, revit tout entière dans les pages éloquentes de l’orateur d’Antioche.

Nous y voyons que l’influence chrétienne n’avait pas encore réformé l’esclavage domestique. Il n’était pas extraordinaire de compter, dans une opulente maison, deux ou trois mille esclaves destinés à servir toutes les fantaisies du luxe le plus capricieux. On les traitait souvent avec une dureté, que blâmait inutilement la chaire chrétienne. Une riche matrone ', irritée contre quelques jeunes filles esclaves, les faisait attacher à sa litière, et battre de verges sous scs yeux.

Ces gcns-là ne s’en croyaient pas moins chrétiens, et étaient assidus dans les églises; mais ils avaient encore une crédulité toute païenne pour les augures et les présages; à la moindre maladie, ils couraient à la synagogue, consultaient des enchanteurs ou portaient des amulettes, parmi lesquelles figuraient des médailles d’Alexandre dont la gloire était restée comme un talisman merveilleux chez les Grecs d’Asie.

11 était même permis de faire servir le christianisme à ces superstitions; on portait aussi pour amulettes des feuillets de l’Évangile ; on en suspendait au cou des petits enfants. Souvent, à leur naissance, on allumait plusieurs lampes*, auxquelles on donnait des noms divers; et

’ Sanct. Chrysost. Oper. l. XI, p. 112.

* Ibidem, t. 1, p. 682; t. Il, p. 244.

* Ibidem, t. II, p. 243.

* Ibidem, t. X, p. 107.

on transportait à l’enfant le nom de celle qui avait été le plus longtemps à s’éteindre.

I.CS malades se faisaient frotter avec l’huile ' des lampes allumées dans les lieux saints; on espérait guérir tous les maux, par l’imposition des mains de quelques pieux solitaires; généralement, on croyait à la magie. Les lois de Théodose sont pleines de menaces contre ce prétendu crime; et, vers la môme époque, le concile de Laodicéc défendit particulièrement aux ecclésiastiques d’étudier l’astrologie, de faire des enchantements et des philtres. Des crimes bisarres se mêlaient aux folies superstitieuses. Dans l’idée que les âmes de ceux qui mouraient de mort violente échappaient au démon, quelquefois on égorgeait de jeunes enfants.

Une superstition plus innocente qui se conservait parmi beaucoup de chrétiens, c’était la pratique de quelque rite païen , la vénération pour quelque grotte ou quelque bois sacré *. Ces restes d’idolâtrie étaient beaucoup plus communs parmi les Chrétiens des campagnes. Chrysostome se plaint * que les riches possesseurs de terres aimaient mieux bâtir des granges que des temples, et que les pauvres laboureurs avaient bien des stades à parcourir, pour trouver une église.

Dans les grandes villes, comme Antioche, l’éducation des enfants était fort soignée. Dès l’âge de cinq ans, ils suivaient les écoles publiques, où l’on apprenait à lire et à tracer des caractères sur la cire. Ils passaient ensuite aux écoles des grammairiens, où on étudiait Homère et les autres poêles grecs. Au delà étaient les écoles d’éloquence, dont les maîtres conservaient la plupart une

* Sanct. Chrysost. Oper. l. IX, p. 149.

* Ibidem, t. I, p. 727.

* Ibidem, t. XI, p. 746.

préférence cachée pour l’ancien culte qu’ils confondaient avec l’ancienne littérature.

Ce n’était guère qu’à la sortie de ces écoles que l’in*fluence de la nouvelle religion s’étendait sur les jeunes gens. Le baptême, presque toujours tardif, devenait une initiation; le culte nouveau les saisissait, dans l’âge de l’cnlhousiasme; les plus passionnés fuyaient au désert. Ceux qui tenaient le plus au monde se livraient à l’étude du droit civil ', qui conduisait encore aux premières dignités. Un très-petit nombre adoptaient la profession des armes ’ généralement décréditée par la mollesse du temps et par la prédication chrétienne.

Dans la vie des femmes, le christianisme avait encore ajouté à la sévère discipline dé l’antique gynécée, l^s fêtes, les processions païennes étaient interdites. Une jeune lille, même entourée d’esclaves et de gardiens, ne sortait que bien peu, et seulement, à la chute du jour; elle n’assistait jamais aux spectacles. Dans les églises et les basiliques des martyrs, les femmes étaient séparées par des barrières.

Rien n’égalait cependant le luxe et la mollesse de quelques-unes de ces femmes d’Orient, élevées au milieu des parfums et des roses, ornées de toutes les parures de l'Inde, et des tissus précieux de Biblos et de Laodicée. Mais sans cesse de jeunes fdles s'arrachaient à ces monotones délices, pour adopter la vie austère et riiumble vêtement des religieuses. L’éloquence d’un orateur chrétien, l’imaginalion, l’enthousiasme les jetaient dans celte vie nouvelle. La vanité y trouvait encore quelques attraits, les hommages de la foule *,

* Sanct. Chn'sost. Oper. t. IX, p. 149.

* Ibidem, t. I, p. 84.

* Ibidem, l. II, p. 590.

168 TABLEAU DE L’ÉLOQUENCE CHRÉTIENNE nno plaro disliiifçucc dans les (églises. Les orateurs sacrés du temps se plaignaient que le profane désir de plaire se conservait trop souvent dans cette profession sainte; et ils nous ont même appris que, dans cette époque de ferveur, déjà la coquetterie’ pouvait dessiner les plis d’une robe de bure, laisser tomber un manteau, et dévoiler des grâces que l’on cache. Beaucoup de vierges chrétiennes, il est vrai, se dévouaient au soin des malades et des pauvres, s’exposaient à la mort, et montraient des vertus sublimes dans un sexe faible. Mais il était un abus, né du grand nombre des professions religieuses, et que saint Cbrysostome ’ déplore avec une vive éloquence : de riches célibataires retiraient souvent, dans leur maison, quelqu’une de ces filles consacrées à Dieu, sous prétexte de les protéger, et de confier à des mains si pures l’administration domestique. Et ces vierges, gardant l’habit plutôt que les vertus de leur état, commandaient à des foules d’esclaves, subjuguaient l’esprit du maître, et, par leur conduite, excitaient les railleries des juifs et des gentils. Quelquefois aussi des femmes, qui s’étaient séparées de leur mari, sous prétexte de continence, oubliaient leurs vœux, pour aimer librement un homme obscur, ou un esclave.

La chaire chrétienne retentissait de plaintes et d’ana- Ibèmes contre ces profanes abus; mais en même temps elle redisait, comme un titre de gloire % qu’il y avait plus de femmes consacrées à Dieu que d’épouses et de mères; exagération évidente, et, même en la réduisant de beaucoup, déplorable succès, qui ne pouvait servir qu’à la chute de la société et de l’empire!

‘ Sanct. Uieronynü Oper. t. 111, p. 19o.

* Sancl. Chrysost. Oper. t. 1, p. 105.

* Ibidem, t. IV, p. 107.

Cependant les orateurs clirétiens recommandaient aussi le mariage, surtout dans la première jeunesse; mais l’avarice et ramlûtion des pères le retardaient ordinairement; et dans les riches familles, il n’était presque toujours qu’un contrat, une spéculation d’intérêt, sans que souvent les deux époux se fussent vus l’un l’autre avant leur union.

Alors même, cette cérémonie se faisait parfois sans consécration religieuse, et presque avec la licence des fêtes nuptiales du paganisme. Chrysostome lui-même' avoue qu’il craint d’attaquer cet ancien usage, dont il décrit avec douleur les profanes plaisirs. Le soir du jour marqué pour la fête, un cortège de pantomimes, de danseurs et de danseuses se rendait à la maison de la jeune épouse. A la nuit, elle sortait couverte d’un voile, et montait sur un char, escortée de femmes et de jeunes filles. La foule bruyante qui suivait, dans l’ivresse du vin et de la joie, chantait des vers, encore mêlés de souvenirs mythologiques.

On se mettait aux fenêtres, la nuit, pour voir passer le joyeux cortège, précédé de flûtes et de cymbales. Il arrivait ainsi à la maison de l’époux, qui, la tête ornée d’une couronne , recevait la jeune fille des mains de la mère, soulevait son voile, et disparaissait avec elle. La fête continuait par des jeux, des danses de pantomimes ; et les repas se renouvelaient plusieurs jours.

La jeune fille, sortie de l’austère gynécée pour celte fête tumultueuse, paraissait d’abord timide et tremblante; mais, bientôt elle commandait avec empire, prodiguait l’or, et souvent ruinait son époux par un luxe insensé. I/orateur chrétien a décrit ce luxe, que ses graves pa-

‘ Sanct. ChrysosL Oprr. t. III, p. 19.^.

Kl

Digilizr::

170 TABLEAU DE L’ÉLOQÜENCE CHRÉTIENNE rôles ne pouvaient corriger. 11 se plaint ' que des femmes se faisaient conduire à l’église, sur un char tout brillant de dorure, traîné par quatre mules blanches richement ornées, au milieu d’une escorte d’eunuques et d’esclaves. Ces femmes étaient vêtues de tuniques d’or et de soie, parées de diamants, et portaient à leurs oreilles, dit l’orateur, la subsistance de mille pauvres. La dévotion 'se mêlait encore à ce faste mondain; et quelques-unes •^des robes les plus précieuses étaient tissues de riches dessins * qui représentaient des scènes de l’Évangile.

Une autre mode attaquée par l’orateur chrétien, c’était de se teindre le visage de nuances diverses, pour relever l’éclat des yeux. Chrysostorne regarde cette mode comme une profanation de l’ouvrage de Dieu ; mais il recommande aux maris* d’en détourner doucement leurs femmes, en leur disant que ces fards sont inutiles, et même nuisent à la beauté.

Quelquefois la parure des hommes n’était pas moins recherchée que celle des femmes ; et Chrysostorne s’indigne* contre ces jeunes chrétiens, dont les chaussures étaient brodées d’or et de soie. Il décrit, avec une pieuse douleur, ces palais disposés pour les saisons diverses, ces colonnes, ces portiques, ces murailles incrustées de marbre et d’ivoire, ces parquets en mosaïques, ces hautes fenêtres ornées de vitraux de diverses couleurs, enfin ces statues de marbre et d’airain qui rappelaient les souvenirs du paganisme. Il accuse, par mille allusions, la vie de ces sybarites chrétiens d’Antioche, la profusion de leur table, le luxe de leurs fêtes, leurs lits d’ivoire ou d’argent massif incrusté d’or, les vases les plus vils forges

‘ Sanct. Chrysost. Oper. t. III, p. 527.

* Aslerii Homilia in diviiem et Lazarum»

* Sanct. Chrysost. Oper. l. VII, p. 354.

* Ibidem, t. VII, p. 510.

du même métal leurs hibliollièques, où des rouleaux du parchemin le plus délié, couverts de lettres d’or, reposaient, sans être lus, dans de précieuses cassettes.

Que faisait l’orateur, au milieu de cette Bahylone chrétienne enchantée plutôt que corrigée par scs paroles, dans ces églises où l'on applaudissait comme au théâtre, et d’où l’on sortait, avant la fin de la Synaxe, pour courir aux jeux du cirque? Il cherchait surtout à faire naître la charité dans les cœurs, il profitait des mœurs douces de ce peuple, pour lui inspirer la pitié. Il était l’apôtre de l’aumône. Nul moraliste, nul orateur de la chaire moderne n’a jamais égalé ta vivacité persuasive et l’inépuisable abondance, que Chrysostome portait dans cette exhortation. Jamais on n’a su mieux recommander à l’homme les misères de l’homme, mieux émouvoir le cœur, pour exciter à la bienfaisance et à la vertu. Déjà, dans la société chrétienne, mille prétextes hypocrites, glaçaient la charité, au nom même de la foi. Il faut voir comme le vertueux orateur s’élève au-dessus de ce christianisme pharisaïque, pour accueillir également toutes les souffrances.

« Un homme charitable dit-il, est comme un port € ouvert aux infortunés; il doit tous les accueillir. Le « port reçoit également tous les naufragés; il les sauve « de la tempête, bons ou méchants, quels que soient 4c leurs fautes, ou leurs périls, et les abrite dans son c sein. Vous devez faire de même pour ces naufragés « de la fortune , qui , sur terre , sont battus par le « malheur. Sans les juger avec rigueur, ni rechercher « leur vie, occupez-vous de soulager leur misère. Pourc quoi vous donner les soins d’une surveillance inu-

* Sanct. Chrysost. Oper. t. Vlll, p. 188

• /èidem, t. V, p. tJl.

172 TABLEAU DE l’eLOQUENCE CHRÉTIENNE € tile? Dieu vous en décharge. Que de paroles on di- « rait, que de fois on se montrerait difficile, si Dieu « avait prescrit de rechercher d’abord exactement la « vie et les actions de chacun, et, cela fait seulement, « de céder à la pitié! Non, dès à présent, nous soni- « mes affranchis de cette chagrine encpiête. Pourquoi « prendre un souci superflu ? Autre chose est un juge, « autre chose un chrétien qui fait l’aumône. L’aumône « môme n’a pris son nom que de la pitié qui nous l’in- « spire. C’est à quoi saint Paul nous invite, quand il a « dit : « Ne vous lassez point de faire du bien à tous et « principalement aux affiliés de la foi. » Certes, si nous a examinons avec tant de scrupule et de sévérité quelles « personnes sont indignes de nos secours, nous n’en « trouverons jamais assez qui les méritent-, mais, si nous « distribuons nos offrandes à tous, même aux indignes, a nous verrons aussi venir à nous ceux qui les méritent « le plus, comme l’éprouva jadis Abraham, qui, irexa- « minant pas, avec un soin trop sévère, quels hôtes se « présentaient sur le seuil de sa tente, fut assez heu- « reux pour y recevoir les anges mêmes du ciel.

« Imitons ce saint patriarche ; ne faisons pas d’enquête « sur le malheur. Pour que le pauvre soit digne de l’au- « mône , il suffit de sa pauvreté. Lorsqu’un homme « s’offre à nous avec la recommandation du malheur, ne « demandons rien davantage. En l’assistant, c’est sa na- « ture d’homme et non le mérite de ses actions, ou de « sa foi que nous honorons ; c’est sa misère et non sa « vertu qui nous touche, afin d’attirer sur nous-mêmes « la miséricorde de Dieu. Car si nous voulons, au con- « traire, discuter rigoureusement les droits de ceux qui « ont Dieu pour maître, aussi bien que nous, il fera la « même chose à notre égard; et tandis que nous leur fe- € rons rendre compte de leur vie, nous serons nous-mêmes

« déchus de la miséricorde divine ; car l’Évangile a dit : « Fo«s serez jugés, comme vous aurez jugé les au- « ires. »

Chrysostome revient souvent à cette prescription d’une charité universelle, indistincte, aveugle, dirions-nous, s’il ne fallait pas craindre de* blâmer l’excès même de la vertu. A cette bienfaisance illimitée, telle qu’il la conçoit et l’exige, qui ne discute pas avec le malheur, mais partage avec lui, il ne trouve de terme de comparaison que dans la bonté de Dieu répandant sur tous sa lumièi e et sa rosée, faisant naître pour tous également les fruits abondants de la terre. L’aumône est à ses yeux nonseulement le premier des devoirs, mais le rachat de toutes les fautes. Sans doute l’état du monde, l’excès de la souffrance dans les uns, de l’indifférence dans les autres inspirait ce langage ; et la foi nouvelle en tirait une grande part de sa puissance. C’est l’aveu que faisait vingt ans auparavant l’empereur Julien, dans la lettre célèbre où, pour réhabiliter le polythéisme, il lui prescrivait l’imitation de la charité chrétienne. « Ces maudits Galiléens, ecrivait-il au grand pontife Arsace, outre leurs pauvres, ils nourrissent les nôtres, qu’on voit manquer de nos, secours. » Cette charité que le christianisme garda toujours comme sa marque indigène, dont il se servit pour adoucir les mœurs féroces du moyen âge, et qu’il a mise au fond même de la civilisation moderne, seul il la possédait, dans l’origine. Ce soin des malheureux, cette application à les secourir et à les améliorer, celle vertu de la compassion devenue de nos jours une des sciences de la société civile, seul il en avait alors la pratique et la pensée. Déjà dans Chrysostome celle pieuse ardeur est attentive à tous les accidents de la vie, à toutes les inégalités qui se retrouvent dans la souffrance du pauvre, et peuvent l’aggraver ou adoucir.

lü.

Voici par exemple l’exorde tout en action d’une de scs homélies au peuple d’Antioche : « Je viens près de « vous' aujourd’hui m’acquitter d’une ambassade juste,* « utile, honorable pour vous. Je ne suis le délégué d’au- « cun autre que des pauvres qui habitent cette ville; ce « ne sont ni des votes, ni des décrets populaires, ni la « délibération d’un sénat qui m’envoient, mais le spec- « tacle des plus cruelles souffrances. Comme je Iraver- « sais la place publique et le carrefour, me hâtant vers « vous, j’ai vu gisant par terre tant de malheureux, les « uns mutilés, les autres privés de la vue, les autres cou- « verts de plaies incurables, que j’ai senti qu’il y aurait « excès d’inhumanité à ne pas vous entretenir de ces mi- « sôres, lorsque tant de motifs et l’époque, où nous sommes, nous y poussaient avec tant de force. 11 convient « toujours de recommander l’aumône; car nous avons « toujours besoin de la miséricorde de Dieu. Mais il le « faut surtout, lorsque le froid est rigoureux. En été, la « douceur de la saison est un soulagement pour les pau- « vres ; ils peuvent sortir presque nus, la chaleur du so- « leil tenant lieu de vêtements, reposer sur la pierre, et passer les nuits en plein air : ils n’ont besoin ni de a chaussures, ni de vins, ni d’aliments délicats; ils ont « assez de l’eau fraîche des fontaines, de quelques race cincs, la nature leur fournissant elle-même une table « facile. Un autre avantage, l’occasion du travail, leur « est alors assuré. Ceux qui construisent des maisons, « ceux qui dirigent des fouilles dans la terre, ceux qui « naviguent sur mer ont alors besoin des bras du pau- « vre. En effet, le corps du pauvre est pour lui ce que « sont pour les riches leurs champs, leurs maisons et «( leurs autres propriétés : c’est tout son revenu; il n’çn

' Sanct. Chrysost. Oper. t. III, p. 297.

AD QUATRIÈME SJÈCLE. 175

« tire pas d’ailleurs. Aussi l’été apporte quelque allé- « gement à l’indigence : mais l’hiver lui lait une rude « guerre, et l’attaque au dedans par la faim, au dehors « par le froid, qui rend la chair comme morte. Alors il « faut une nourriture plus substantielle, un vêlement « plus chaud, un toit, un lit, des chaussures et le reste; « et en même temps, le travail manque. Donc, puisque « c’est alors qu’il y a le plus de besoins et de besoins in- « dispensables, allons, à celle époque où personne ne « salarie le pauvre, où personne ne lui donne d’ouvrage, « mettons-nous, hommes miséricordieux, à la place des « entrepreneurs, et ayons pour collègue dans cet emploi € saint Paul, l’ami et le tuteur des pauvres. »

La prédication de Chrysostome, savante, mais populaire, saisit presque toujours ses auditeurs par des images présentes et liées aux incidents de leur vie. Attentif à tout ce qui peut émouvoir, ou distraire Antioche, il est un conseiller public pour la ville, en même temps qu’un guide et un consolateur pour chaque âme fidèle ; de là s’est formée une nature d’éloquence et de pouvoir, dont le génie même de nos grands orateurs du dixseptième siècle ne peut donner l’idée. Plus courtes et moins habilement composées que leurs sermons, les homélies du prêtre d’Antioche n’ont en rien la méthode puissante, le raisonnement profond et serré de Bourdaloue; elles n’avancent pas dans un ordre régulier, par des divisions subtiles exactement suivies, vers la démonstration complète d’une vérité de morale, ou de foi. Non, l’imagination de l’orateur chrétien de Grèce et d’Asie veut rester plus libre. Sa parole a plus d’efl'usion; il ne saurait l’assujettir à cette lente dialectique; il croit trop vivement pour avoir tant besoin de prouver; il aime avec trop d’ardeur son Dieu et son Églii raisonner si patiemment. N’esUil pas d’ailleurs

pour

176 TABLEAU DE l’ÉLOQUENCE CHRÉTIENNE tout inspiré dé l’en thon siasme des premiers jours, et comme rayonnant de leur lumière, à peu de distance du berceau miraculeux de la foi, dans la ville où, dit-on, elle a pris son nom? N’est-cc pas d’Antioche qu’est parti, dans le premier siècle, l’éloquent martyr qui vint chercher les lions du cirque à Rome, ei jouir de leurs morsures? et ses restes rap[)ortés, du temps de Clirysostome, dans sa ville natale, n’ont-ils pas, traversant comme en triomphe les foules chrétiennes d’Asie, ressuscité l’âge héroïque de l’Église encore si récent, et ranimé toute la ferveur de sa foi naïve? Enfin, près d’Antioche, et presque en face des saintes montagnes, d’où sont venus les défenseurs du peuple, l’idolâtrie vaincue ne garde-t-elle pas encore, dans le temple et les bocages de Daphné, les dernières hontes de son antique corruption, comme pour faire éclater par le contraste la sainte pureté du culte nouveau?

Tout permet donc à Chrysostome plus d’ardeur que de logique, plus d’images que d’arguments : il émeut, il passionne, il attendrit des âmes d’avance convaincues, et qui, dans les tremblements de terre de leurs villes d’Asie, croyaient entendre encore la voix prolongée des miracles du premier siècle. Devant cette foi vive, l’orateur n’a point à démontrer le dogme; mais il célèbre et inspire la vertu. Pour cela, il est tamilier, persuasif, en intelligence avec ses auditeurs. Il leur parle de tout ce qui les occupe. Tantôt il se loue de leur pieuse attention, de leurs larmes plus précieuses pour lui que leurs éloges; tantôt il se plaint de leur froideur, de leurs fréquentes absences et des distractions, que leur donne le théâtre. Il les suit de ses inquiétudes hors de l’église; il pressent leurs fautes, dont ni ses paroles, ni leur ancien repentir ne les préserveront; il soutient leur courage et les rappelle à lui, dussent-ils faillir encore. On ne peut

se figurer l’inlérêt puissant et pathétique de ce dialogue entre une àine charitable et forte et tant d’âmes faibles, mobiles, que la passion, le préjugé, l’habitude disputent à leur propre conviction et à la main de leur guide évangélique. C’est à la fois l’action de la tribune populaire et celle du confessionnal; c’est le forum et le sanctuaire, l’union de ce qu’il y a de plus élevé dans la parole oratoire, de plus pénétrant et de plus intime dans la direction secrète des consciences et des cœurs.

Le charme original de ces communications, les détails de mœurs qu’elles entraînent, la confiance. familière qu’elles supposent entre l’orateur et son peuple, et en même temps le tour d’imagination et d’élégance qui relève tout, ennoblit tout, ne peut se comprendre que par des exemples; et, dût ma traduction affaiblir ce genre de preuve, on me pardonnera de l’essayer encore. Chrysostome avait souvent à contenir les transports que faisait éclater son beau langage chez ces hellènes d’Asie, sensibles avec excès à l’imagination et à l’harmonie. Son humilité chrétienne s’en olïensait, en voyant surtout que la foi n’y gagnait pas. « Que me servent, leur a disait-il, vos louanges*, si je ne vous vois pas faire « de progrès dans la vertu? et que perdrai-je à votre si- « lence, si je vois croître votre piété? La gloire de l’ora- « teur n’est pas dans les applaudissements des audi- « teurs, mais dans leur zèle pour le bien ; elle n’est pas « dans un bruit qui passe avec la parole, mais djns une « ferveur qui dure toujours. Vos acclamations ici ren- « dent l’orateur plus célèbre; mais le perfectionnement « de votre âme serait au tribunal du Christ une grande « recommandation pour celui qui vous enseigne. »

Cependant, cet orateur admiré se plaignait aussi par-

* Sanct. Cfirysost, Oper. 1. 111, p. 297,

178 TABLEAU DE l’ÉLOQÜENCE CHRÉTIENNE fois de la rareté de ses auditeurs qui, presque innombrables aux grandes solennités, laissaient dans les jours ordinaires l’autel presque désert, et négligeaient la parole religieuse, quand elle ne retentissait pas au milieu des pompes d’une fête. 11 fallait que le mal fût grave, ou le zèle de Chrysostome bien exigeant ; car, il revient à ce reproche, et combat avec une verve aussi variée que piquante les excuses, les prétextes de cette absence, c’està-dire le défaut de temps, les soins publics, les affaires privées, et surtout, dans la saison brûlante, le poids de la chaleur, qu’on bravait à la place publique et sur le marché, mais qu’on redoutait dans l’Église.

Il faut l’entendre traitant celte dernière excuse comme elle le méritait, et avec une ironie moins amère que celle de Julien contre la même Antioche , opposant à celte mollesse les précautions attentives du culte nouveau , et les austérités, dont la vie païenne offrait plus d’un exwnple.

« Ne voyez-vous pas, dit-il ' à ces faibles chrétiens, à « ces grecs dégénérés, les athlètes d’Olympie debout au a milieu de la carrière, en plein midi, comme dans une « fournaise, recevant sur leurs membres nus les rayons « enllaminés du jour, tels que des statues d’airain, et « luttant contre le soleil, la poussière et la soif, afin c d’attacher à cette tête assaillie par tant de souffrances , « quelques feuilles de laurier? Pour vous, ce n’est pas a une couronne de laurier, mais la couronne de justice « qui vous est proposée en prix de votre attention fidèle : « et nous ne vous retenons pas jusqu’au milieu du jour; « mais, dès les premiers feux du matin, par ménage- « ment pour votre indolence, nous vous laissons libres, « lorsque l’air est encore frais et n’est pas échauffé des

• Sancti Chrysost. Oper. t. 111, p. 131.

« reflets de la lumière; et cet éclat même du jour, nous « ne vous obligeons pas d’en supporter tète nue les at- « teintes; mais, nous vous recevons sous ces voûtes éle- € vées, où circule un air plus libre et plus pur ; et par la « magnificence de cet abri, et toutes les inventions de « notre zèle, nous lâchons de vous rendre facile une plus « longue assistance à nos discours. Ne soyons donc pas « plus faibles que nos petits enfants qui vont à l’école :

» ils n’oseraient retourner à la maison, avant midi. Quoia que à peine détachés du sein de la nourrice, n’ayant « pas encore atteint leur cinquième année, ils montrent « de la force dans ce corps si délicat et si tendre. Malgré « la chaleur et la soif, ils travaillent, ils peinent jus-. « qu’au milieu du jour, assis sur les bancs de l’école, € Imitons au moins la patience des enfants, nous, hom- € mes faits et avancés dans la vie; car si nous n’avons « pas seulement la force d’écouter des exhortations à la « vertu, comment espérer que nous pourrons combattre « et souffrir pour elle? »

Cette attention qu’il réclame, Chrysostome la veut fervente et communicative. De chacun des auditeurs il fait un apôtre, qu’il charge d’attirer d’autres disciples et d’édifier ceux même qu’il n’attire pas. Rien de plus persuasif que ce langage : « Pour que vous ne soyez pas « venus inutilement ici, dit quelque part l’orateur ', ces c frères que je vous ai souvent prié, que je vous prierai « toujours de nous amener, avertissez-les dans leurs er- « reurs; donnez-leur conseil, non pas en paroles seule- « ment, mais en œuvres. La meilleure instruction vient € de l’exemple. Quand vous ne parleriez pas, si, à votre « sortie de l’église, le calme de votre maintien, vos « regards, votre voix montrent à ceux qui n’y sont pas

* Sanct. Chrysost. Oper. t. III, p. 171.

180 TADLEAU DE l’ÉLOQDENCE CHRÉTIENNE « entrés le profit qu’a fait votre âme, cela suffit pour « rexhortation et l’avertissement. Nous devons sortir « d’ici, comme d’un sanctuaire d’initiés, meilleurs, plus « philosophes, et réglés dans toutes nos actions et toutes « nos paroles. Que l’épouse qui voit son mari, que le « i^re qui voit son fils, que le fils qui voit son père,

« que l’esclave qui voit son maître, que l’ami qui voit « son ami, que l’ennemi qui voit son ennemi sortant « de l’église, que tous aient à cette vue la preuve des « biens qu’on remporte de là! îls auront celte preuve,

« s’ils sentent que vous êtes devenu plus doux de cœur,

« plus sensé, plus religieux. »

Par ce vif et alfectueux langage, par l’analyse approfondie des faiblesses humaines, comme par l’éclat de l’expression, Chrysostome semblerait avoir plus d’une ressemblance avec Massillon. Ce parallèle tromperait encore cependant, s’il nous faisait attendre de la chaire apostolique d’Antioche des œuvres d’art polies à la manière de l’orateur français. Chrysostome a moins de pureté de goût, peut-être moins de naturel, ou plutôt un autre naturel pompeux et candide. Son abondance ne se renferme pas dans un développement toujours heureux et varié : il est à la fois concis et diffus, resserrant par la vivacité du tour scs expressions choisies et répétant sa pensée, sous plusieurs formes. Mais cela même corrige en lui les artifices de diction, qu’il a rapportés de l’éeole des rhéteurs. 11 revient sans cesse à la chose, dont son àme est émue ; et ôn sent toujours quelque part, sous l’harmonie de paroles élégantes, le son même de sa voix.

Avec cette source de pathétique et cette abondance de cœur, nul orateur chrétien ne fut jamais plus pénétré de l’Écriture sainte, plus coloré de scs feux, plus empreint de son génie. Par ce double caractère, par la forme éclatante et simple du discoursj cl la grâce sou- »

daine qu’on y remarque souvent, et qui est re jléc là comme un accent de la parole vivante, c’est à Bossuet, dans ses sermons, qu’il pourrait être comparé, si Bossuet souffrait des égaux, et s’il n’avait eu ce don du sublime, que l’éloquence chrétienne atteignit rarement avant lui, même dans un siècle plus poétiquement chrétien, et lorsqu’elle touchait encore à ces miracles des premiers âges, dont l’évêque de Meaux n’était entretenu que par le travail solitaire de l’imagination et de la foi. C’est ainsi que Chrysostome, ramené sans cesse à la contemplation des apôtres, et surtout de saint Paul, est loin d’égaler la grandeur que Bossuet a jetée sur ce souvenir.

Quelle devait être cependant la puissance de sa parole, lorsque dans Antioche, où se voyait encore la maison qu’avait habitée l’apôtre, Chrysostome célébrait Rome, surtout en mémoire de Paul, et unissait ainsi par un seul nom les deux Églises ! « J’aime Rome ' , parce que Paul écrivait « aux Romains et qu’il les aimait, parce qu’il a conversé « de son vivant avec eux, qu’il a terminé là ses jours, et € qu’on y garde ses restes sacrés. Rome en tire plus d’éclat « que de toute autre chose. C’est de là que seront enlevés « au ciel les restes glorieux de Paul et de Pierre. Concevez U et admirez, en frémissant, quel spectacle verra Rome, « Paul se levant de la tombe avec Pierre, pour aller dans <c les airs , au-devant du Christ. Qu’elle sera belle cette « offrande de Rome à son Dieu ! De quelle double cou- « ronne Rome sera parée ! De quelle chaîne d’or elle sera « ceinte! Je rte l’admire pas pour ses trésors, pour ses « mortuments et tout le reste de ses pompes ; mais parce a qu’elle possède ces deux colonnes de l’Église. Qui me « donnera de toucher le corps de Paul, de me pencher

* Sanct, Chrysost. Oper. t. IX, p. 834.

182 TABLEAU DE L’ÉLOQUENCE CHRÉTIENNE « sur sa tombe, de voir la poussière de ce corps qui a « achevé l’œuvre du Christ, reçu les stigmates du mar- « tyre et publié partout la parole sainte, de voir la pous- « sièrc do cette bouche, que le Christ a eue pour inter- « prête auprès des rois, et de laquelle nous avons appris % Paul et le maître de Paul ! La foudre est moins terrible « pour nous que sa voix ne le fut pour les démons. Us ne « tenaient pas devant lui ; ils tremblaient et, à l’ombre de «c sa présence, au seul son de sa voix, ils s’enfuyaient de « loin* Cette voix purifiait la terre, guérissait les malades, c chassait les vices, ramenait la vérité. Elle était ce que <s sont les chérubins; elle portait partout le Christ avec « elle. Imitons-le, mes frères ; car il était homme et do

la même nature que la nôtre. Mais comme il a montré « pour le Christ un grand amour, il a franchi l’enceinte « des çieux, et il a place avec les anges. Si nous vou- « Ions faire un effort et allumer en nous la même flamme,

< nous pourrons imiter ce saint apôtre. Si cela était im-

< possible, il n’eût pas dit, en effet : Soyez mes imita> « teurs, comme je le suis du Christ. »

Chrysostome excelle dans cette peinture des temps apostoliques; il y tourne incessamment ses regards et sa pensée ; il leur emprunte même, malgré la douceur de son âme, une sorte d'âpreté inséparable des grands changements à faire dans la croyance humaine ; censeur si indulgent du peuple léger d’Antioche, il se plaît à décrire les fortes vertus de l’Eglise primitive et la contradiction violente qu’elles faisaient éclater parmi les hommes. A voir de quel cœur il raconte ces épreuves de la vérité, on sent qu’il les souffrirait encore volontiers.

C’est ainsi qu’U décrit cent fois, et avec une variété toujours nouvelle, l’apparition du christianisme dans le monde et sa rapide victoire. Remettons sous les yeux de notre siècle un de ces tableaux, dont les vives couleurs

AU QUATPIÈMP SIÈCLE. 183

égalaient les souvenirs encore si récents des peuples d’Asie.

a Quand la proclamation divine eut été répandue pan « les apôtres lorsqu’ils parcouraient toute la terre, se-* « ruant les paroles delà foi, arrachant les racines de l’er- « reur, brisant les vieilles lois des empires, pourchassant « l’iniquité, nettoyant le sol sous leurs pas, et ordonnant « aux hommes de fuir loin des idoles, loin des temples et « des autels, loin de leurs fêtes et de leurs mystères et de « s’élever à la connaissance d’un seul Dieu, maître de « tout, et à ratlente des biens à venir, pendant qu’ils par- « lajent du Père, du Fils et du Saint-Esprit, qu’ils philoso- « pliaient sur la résurrection et enseignaient le royaume « des pieux, une grande guerre, la plus tyrannique des « guerres, s’alluma; et tout fut rempli de trouble, de tt brpit et de dissensions, toutes les villes, toutes les « nations, toutes les familles, toutes les contrées civili- « sées ou barbares. C’est que les coutumes antiques « étaient secouées sur leurs fondements, et que le « préjugé qui avait si longtemps régné s’ébranlait à l’in- « vasion de croyances nouvelles, inouïes jusqu’alors.

« Contre cette puissance, les empereurs s’irritaient, les « gouverneurs de provinces sévissaient, les citoyens « murmuraient, la place publique se déchaînait, les tri- « bunaux se passionnaient, les glaives étaient nus, les « armes préparées et la loi en colère ; de là, des supplices,

« des vengeances, des menaces, et partout l’appareil de « ce qu’on croit la terreur. Les flots de la mer furieuse « rejetant de leur sein des navires brisés sont une image « de cet état du monde où, pour la religion, le fils renon- « çait au père, la bru à la belle-mère, les frères se divi- « saient, les maîtres s’indignaient contre les serviteurs,

‘ Sanct. Chrysost. Oper. l. III, p. 171,

184 TAB.EAU DE L’ÉLOQÜENCE CHRÉTIENNE « toute la nature était en discorde avec elle-même, et « partout s’élevait une guerre non-seulement civile, « mais domestique. C’est que la parole, comme un glaive, « pénétrait partout, excitait un grand combat, une « grande querelle, et faisait naître de toute part contre « les fidèles des haines et des persécutions. Les uns « étaient jetés dans les fers, les autres traînés devant les « juges et sur le chemin qui menait à la mort. Les uns a voyaient leurs biens confisqués, les autres étaient a bannis de la patrie, ou même privés de la vie; com- « bals à l’intérieur, périls au dehors par les amis, par les a indilTérents, par ceu.\-là môme que les liens de la « nature avaient rapprochés.

« Devant ces épreuves, alors que les douleurs étaient « présentes, les biens en espérance et la promesse éloi- « gnée, alors que les fournaises, les réchauds, les glaives,

« tous les genres de tourments et de mort étaient sentis « non pas seulement par la crainte, mais par la soufa france, et quand ceux qui devaient combattre n’étaient « pas encore tout à fait détachés des autels profanes, des « idoles, des voluptés et de l’ivresse du monde, quand ils « n’él aient pas accoutumés aux contemplations subli- « mes de la vie éternelle, mais encore enchaînés aux « choses d’ici-bas, et qu’ils paraissaient faiblir et près de « succomber, s’ils étaient attaqués chaque jour, regarde « ce que fait Paul, le confident des vérités célestes, et « sois attentif à sa sagesse. Il leur parle incessamment « de la vie à venir; il met sous leurs yeux les récompen- « ses, leur montre les couronnes et les console par l’es- « poir des biens éternels. Que dit-il donc? Il dit : « Pour € nous les soufl'rances de cette vie sont trop faibles et « trop indignes de la gloire future qui se révélera sur « nos télés; c’est-à-dire que faites-vous, en m’opposant « les bourreaux, les supplices, la proscription, la pau-

« vreté, les fers? Monaccz-moi de tout ce que vous vou- « droz, de toutes les choses qui semblent formidables « aux hommes; vous ne dites rien qui vaille ces rétf compenses, ces couronnes, cet échange que j’attends. « L’un s’épuise et se termine dans celte vie; l’autre n’a « pas de fin dans l’éternité. »

L’éloquent prêtre d’Antioche voulait passer sa vie au milieu de ce peuple ingénieux, où cent mille auditeurs admiraient ses paroles. Mais l’éclat de son génie avait attiré sur lui les regards de tout l’empire. Le siège patriarcal de Constantinople semblait la place désignée pour le plus grand orateur du christianisme.

Cette dignité ne fut vacante qu’après la mort de Théodose, en 397, sous le règne de ses deux fils, qui s’étaient partagé le monde romain. Arcadius, ou plutôt l’eunuque Eutrope, songea d’abord à Chrysostome ; et ce fut la seule chose agréable au peuple que ce ministre ait faite pendant la durée de son pouvoir. Chrysostome, dont les humbles refus étaient à craindre, fut attiré dans une conférence, et remis presque de force à un grand eunuque et à un général, qui le conduisirent à Constantinople.

Un concile d’évêques assemblé dans cette ville célébra son ordination ; mais tant d’honneurs ne firent que porter à l’excès la jalousie sacerdotale. De nombreux compétiteurs avaient brigué cette dignitépar des sollicitations et des présents. Ceux qui ne pouvaient y parvenir, voulaient du moins qu’elle fût remplie par un choix moins éclatant.

La cour voluptueuse et corrompue redoutait un censeur. L’ambitieux Eutrope s’aperçut bientôt que le pieux évêque ne voudrait pas être sa créature. Le peuple seul, ce peuple qui n’avait plus ni liberté ni gloire, qui voyait ses campagnes envahies par les barbares, se tournait

186 TABLEAÜ Dlî L’ÉLOQUEKCE CHRÉTIENNE avec une soHc d’idolftfrie vers cet lioinme, dont la renommée remplissait tout rOrient.

La puissance de l’archevêque Mt grande d’abord el secondée par ces démonstrations de ferveur publique, auxquelles s'associait la proleclion du trône. L’impératrice s’honora de marcher à côté de Chrysostome, dans une fêle qui fut célébrée, pour transférer des reliques de martyrs hors des murs de la ville. Cette solennité se fit dans la nuit, sous le beau ciel des rives du Bosphore éclairées de mille feux. Le religieux dépôt sortant de la grande église, à travers l’hippodrome, s'avança suivi d’une foule immense de prêtres, de vierges consacrées, au milieu des grands de l’empire, des magistrats, des citoyens, l’impératrice revêtue de la pourpre et du diadème touchant d’une main le voile qui couvrait les reliques, et achevant à pied celte route de plusieurs stades, jusqu’à l’église de Saint-Thomas, où le cortège ne parvint qu’au lever du jour. Là, Chrysostome parla; cl, dans l’extase de joie religieuse qui anime ses paroles, on sent et l’impression de celle foule émue, el toutes les espérances qu’il avait lui-même. Mais, à Constantinople, Chrysostome retrouvait les vices de l’Asie, augmentés encore par la présence d’une cour elféminéc. Le faible successeur de Théodose n’avait de lui que le goût d’une vaine magnificence; c’est dans les sermons du vertueux pontife que l’on retrouve la plus curieuse description de ce luxe oriental.

Arcudius ne paraissait en public qu’au milieu d’un cortège de gardes revêtus d’habits magnifiques, portant des boucliers et des lances dorées. Il était sur un char attelé de mules blanches et tout incrusté de lames d’or et de pierreries. Il portait de riches bracelets, des boucles d’oreilles du plus grand prix, un diadème orné de diamants; sa robe en était couverte ; sa chaussure même

AÜ QÜATtltËME SIÈCLE. 187

était d’une singulière magnificence ; et lotit cet étalage faisait de loin Tadhiiralion de la foule repoussée par les soldats. Les salles, les escaliers, les cours du palais étaient sablés de poudre d’or. C’était là que se rendaient chaque jour les grands de l’empire, qui venaient ramper devant quelque eunuque favori.

Ces jeux du cirque, si chers à la ville d’Antioche, excitaient dans Constantinople encore plus d’engouement et de fureur. Les plus riches citoyens y perdaient souvent leur fortune; la foule y consumait son temps. Mais un spectacle plus séduisant encore, c’étaient des comédies ornées de danses et de chants, où de jeunes femmes paraissaient sur la scène, à visage découvert. Constantinople était folle de ces spectacles, que les anciennes mœurs du paganisme n’auraient pas soufierts.

Chrysostome réprima d’abord la licence hypocrite de quelques prêtres, qui gardaient dans leurs maisons des religieuses, sous le nom de sœurs adoptives, fréquen» taient les tables sensuelles des grands et convoitaient les richesses des veuves. Il censurait amèrement tous ces vices. 11 attaquait la mollesse des grands, l’oisiveté du peuple; mais, cet apostolat chrétien ne corrigeait pas le vice de l’empire. Pendant qu’Ârcadiüs faisait des lois, pour détruire quelques restes de l’ancien polythéisme, pendant que Chrysostome envoyait des missions chez le» peuples barbares, Alaric ravageait la Grèce, et Gainas, général goth attaché au service do l’empire, faisait trembler Arcadius, et le forçait d’exiler son ministre Eutrope.

Ce fut un grand jour que celui où l’insolent ministre, proscrit i>ar son maître, poursuivi par le pcu[»le, vint chercher un asile dans Sainte-Sophie, à l’abri de la chaire pontificale. Nous ne reproduirons pas le discours trop connu que prononça Chrysostome, pour apaiser la colère

Digilized t* jk'

188 • TABLEAU DE L’ÉLOQUENCE CHRÉTIENNE du peuple et défendre le réfugié de l’Église chrétienne; mais, on sent assez combien ces terribles disgrâces prêtaient d’autorité à l’éloquence chrétienne, combien, cette parole : « Vanité des vanités, et tout n’est que vanité, » retentissait avec force devant le favori déchu, tremblant au pied de la chaire qui le protégeait, et sauvé de la colère du peuple par la voix du pontife.

Ces drames de l’Église chrétienne attestaient la misère du Pouvoir impérial, mais faisaient ressortir la grandeur et la puissance du culte. Peu de temps après. Chrysostome fut envoyé en ambassade auprès de Gainas qui, plus animé que satisfait par la mort d’Eutrope, demandait les têtes de quelques autres grands officiers de l’empire.

Telle était la dégradation de la cour de Byzance, que les victimes furent conduites au camp du barbare; mais Chrysostomc les protégeait par ses paroles. Gainas, comme la plupart des Goths, s’était avisé d’être arien ; et il n’avait pris de cette religion que la haine contre le parti contraire. 11 céda cependant; et Chrysostome, de retour à Constantinople, prononça devant le peuple ces paroles qui donnent une idée singulière du règne d’Arcadius ; œ Je suis le père commun de tous ', cl je dois « penser, non-seulement à ceux qui sont debout, mais « encore à ceux qui sont tombés; non-seulement à ceux « qui naviguent sous un vent favorable, mais à ceux qui « sont battus de la tempête; c’est pour cela que je me « suisquelque tempséloigné de vous, faisant desvoyages,

« usant de conseils et de prières, pour sauver de la mort a les principaux de l’empire. » Puis il se livrait à de pieuses réflexions sur la fragilité des grandeurs et le néant de la vie.

* Sanct. Chrysost. Oper. t. III, p. 482.

Aü QUATRIÈME SIÈCLE. 189

Dans cet affaiblissement de l’empire, la religion seule s’étendait sans cesse et transformait ce monde barbare, dont elle ne pouvait détourner la prochaine victoire et l’avénement. Les Gotlis, introduits dans les armées romaines etdevenus si puissants surlesconscils des princes, entraient aussi dans l’ordre ecclésiastique. Leur conversion disputée par l’arianisme était uneconquête précieuse à l’Église, leur admission au sacerdoce un triomphe do plus pour elle. Il faut entendre le langage deChrysostomc dans l’église des Saints-Apôtres, à Constantinople, le joui où venait d’y prêcher un homme de la race des Golhs,nouvellement ordonné prêtre, et entouré de quelquesuns de ses compatriotes qui remplissaient l’office de lecteurs. « J’aurais voulu ', dit en commençant le pontife, « que les Hellènes fussent ici présents, pour entendre cc « qui a été lu, et juger quelle est la vertu du Dieu cru- « cifié, la puissance de la croix, la noblesse de l’Église, a le fier accent de la foi, la honte de l’erreur, et riuimi- « liante défaite du démon. Les dogmes des philosophes a sont détruits chez les peuples qui parlent leur langue; Œ les nôtres prévalent dans les langues étrangères. Où « sont maintenant les doctrines de Platon et de Pytha- « gore et de ceux qui enseignaient dans Athènes? Elles « sont détruites. Où sont les doctrines des pêcheurs et « des fabricants de tentes? Elles brillent plus que l’éclat Œ du jour, non-seulement en Judée, mais chez les na- « lions barbares. Comme vous l’avez entendu aujour- « d’hui, les Scythes, les Thraces, les Sarmates, les « Maures, les Indiens et ceux qui touchent aux confins « du monde, ont adopté pour philosophie les maximes ' « chrétiennes, que chacun de ces peuples a traduites « dans sa langue nationale. Ne recherchant pas l’élégance

* Sanct. Chrysost. Oper. t. XII, p.512.

190 TABLEAU DE L’ÉLOQEENCÉ CBBÉTIENNE « (lu discours, mais plaçant la philosophie dattfi lâ force « des pensées, par la vertu dé leurs œuvres et l’exemple « de leur vie, nos apôtres ont fait partout retentir cette « grâce de Dieu qu’ils portent dans leur sein. Par là, et a la terre habitée, et les terres sauvages, et les villes, K et les montagnes, et la Grèce, et les barbares, et les « puissants et les pauvres, et les hommes et les femmes,

« et les vieux et les jeunes, ils ont tout pris dans leurs « filets; et de là, ils ont passé plus loin; et notre terre « ne leur suffisant pas, ils se sont avancés sur l’Océan,

« et ils ont pris les contrées barbares él les Iles Britan- « niques; et partout où vous allez, les noms de ces j)ô- « cheurs d’hommes sont dans toutes les bouches, non « pas à cause d’eux-mêmes, mais par la puissance du € crucifié qui leur a partout frayé la voie et qui a fait pa- « raîlre les stu[)ides plus sages que les philosophes, et « les hommes sans lettres plus éloquents que les rlié- « teurs et les sophistes. Que personne ne soit honteux a pour l’Église, si nous avons appris à des barbares à O se lever et à parler au milieu d’elle ! C’est, au contraire, a sa gloire et le témoignage de la puissance de la foi.

« Que les Juifs rougissent, eux qui lisent la lettre et « ignorent le sens ! Que les Gentils soient pénétrés de « confusion eux qui voient briller la vérité, sont assis « à sa lumière et suivent les ténèbres! Que l’Église « triomphe d’avoir porté partout son vol rapide et sa « splendeur! »

Tout n’était pas également vrai dans ceS vives paroles ; la philosophie n’avait pas perdu toute sa puissance; et Chrysostome lui-même est plein des souvenirs de Platon et du travail qu’avait fait le génie des Grecs, pour revendicjuer les vérités niorales par les forc(;s de la raison, et par la conformité de notre nature avec les idées éternelles du juste et de l’hoimête. Il triomphe môme quelquefois

AO QUATRIÈME SIÈIÎLE. 10!

de montrer le double témoignage, que reçoivent ainsi de grands principes attestés par la conscience, comme par l’esprit saint. Mais, dans l’enthousiasme de sa foi, il oublie volontiers la sagesse humaine pour ne voir et ne célébrer que l’Église, de même qu’il oublie l’empire et la patrie romaine, pour ne célébrer que l’accroissement continu de la chrétienté dans l’univers. C’était la disposition qui naissait souvent de l’ardeur de la foi, et de la charité cosmopolite développée par elle ; c’était, non pas un enseignement du christianisme, mais une Conséquence de la domination absolue qu’il prenait sur les âmes. Ijà décadence et rétendue de l’empire tout ensemble favorisaient ce mouvement des esprits, éh elTâçant chaque jour davantage le Romain, devant l’homme, et la cité, devant l’Église; et puis, ne l’oublions pas, Chrysostome était un Grec séparé par la foi de ceux qu’il appelait les Hellènes, mais éloigné bien plus encore par sa naissance et par sa langue de ces Romains qui n’étaieiit pour lui que des maîtres dégénérés dans l’Occident et toujours étrangers dans l’Orient. De Rome, il n’admirait que le pontificat fondé par saint Pierre, et dont rien alors ne séparait l’Église grecque.

Ses négociations près des chefs barbares n’en étaient que plus généreuses. C’était de sa part un effort semblable à celui que, dans le même siècle, tenta saint Ambroise près du tyran Maxime. Mais son zèle devint inutile. Un chef des Huns attaqua Gainas; et Constantinople se trouva délivrée par le conflit des deux barbares. Elle reprit ses jeux du cirque et ses querelles religieuses ; car on s’occupait sans cesse de ce qu’oh appelait la paix de l’Église, et fort peu du salut de l’empire. Quelques solitaires d’Égypte, chassés par Théophile, patriarche d’Alexandrie, intéressaient plus l’empereur et sa suite que ne le faisaient la Grèce et la Thrace, désolées par les

192 TABLEAU DE l’ÉLOQUENCE CHRÉTIENNE barbares. Tout, dans cette cour, n’était qu’intrigue, hypocrisie, frivolité.

Une ligue se forma, pour perdre Chrysostomc. On y comptait des prêtres jaloux, des courtisans, de riches matrones offensées par les censures de l’orateur, enfin, l’impératrice Eudoxie, et peut-être l’empereur. Un concile fut convoqué pour servir leur vengeance. Théophile, patriarche d’Alexandrie, le dominait par ses intrigues et sa haine furieuse. Plusieurs évêques, admirateurs du génie de Chrysostome, ne voulaient pas se séparer de sa cause, et refusaient d’assister au concile. Cependant, Chrysostome parlait dans les chaires de Constantinople avec une véhémence nouvelle. « Que puis-je craindre? « disait-il ', serait-ce la mort? Mais vous savez que le O Christ /Ma vie, et que je gagnerais à mourir. Serait- « ce l’exil? Mais la terre, dans toute son étendue, est au « Seigneur. Serait-ce la perte des biens? Mais nous « n’avoMs rien apporté dans ce monde^ et nous n’en pou- « vons rien emporter. Ainsi, toutes les terreurs du monde a sont méprisables à mes yeux; et je me ris de tous ses « biens; je ne crains pas la pauvreté; je ne souhaite pas « la richesse; je ne redoute pas la mort, et je ne veux « vivre que pour le progrès de vos âmes.» Puis, il disait encore : « Mais vous savez, mes amis, la véritable cause « de ma perte ; c’est que je n’ai point tendu ma demeure « de riches tapisseries; c’est que je n’ai point revêtu des t habits d’or et de soie; c’est que je n’ai point flatté la a mollesse et la sensualité de certaines gens. Il reste a encore quelque chose de la race de Jézabel; et la grâce « combat encore pour Élie. Hcrodiade demande encore « une fois la tête de Jean; et c’est pour cela qu’elle

' &ancU Chrysost. Oper. t. III, p. 494.

€ danse. » Ces éloquentes invectives parurent désigner l’impératrice ’ Eudoxie.

Les ennemis de Chrysostome, qui siégeaient au Concile, s’armèrent de celte faute ou de celte calomnie, et, après avoir solennellemcht prononcé la déposition du patriarche, pour quelques prétendus griefs de discipline ecclésiastique, ils pressèrent l’empereur de le bannir pour crime de lèse-majesté.

Chrysostome fut enlevé de nuit, et jeté sur un navire, au milieu des plaintes et des réclamations do tout le peuple; car ce peuple, dans son abaissement, s’était attaché à ce grand homme, comme à un défenseur. 11 aimait sa vie austère et simple, ses censures égales pour les grands et les petits. En le perdant, il se sentait privé d’un appui, et se croyait tombé au-dessous même de son esclavage ordinaire. Les imaginations, échauffées par ces regrets, fermentèrent avec l’ardeur superstitieuse de celte époque. Un tremblement de terre, qui fut ressenti dans Constantinople, parut un signe de la colère de Dieu.

Les ennemis de la cour, les mécontents, les orthodoxes, poussèrent des cris de douleur et d’effroi. Le faible Arcadius fut effrayé; et l’impératrice Endoxic, troublée du tremblement de terre et de la haine du peuple, pressa vivement le retour de celui qu’elle avait fait bannir. On fit partir, pour le rappeler, plusieurs députations successives; Rome menacée n’avait pas envoyé plus d’ambassadeurs à Coriolan.

Théophile et les évêques de son parti prirent la fuite. Le Bosphore se couvrit de vaisseaux qui s’avançaient, pour recevoir Chrysostome. Des cierges allumés, des

* Les paroles mêmes de Chrysostome, et; à'S'cÇiav tvTpex,eï, furent accusées d’olTrir un jeu de mots insultant.

194 TABLEAU DE l’ÉLOQUENCE CBEÉTIENNE chants populaires célébraient son retour. Ën repârais* sant, il refusa d’abord de reprendre les honneurs de l’épiscopat, et voulut s’arrêter dans un faubourg de Constantinople. Mais l’enthousiasme du peuple le força de remonter dans cette chaire, que son génie rendait si puissante. Ses premières paroles furent touchantes et simples; et elles retracent quelques circonstances mêmes de ce retour triomphal avec une vérité que nul autre récit ne pourrait égaler, et qui tnet sous les yeux le grand spectacle, auquel s’ajoutait la voix du saint archevêque. Quand il put se faire entendre : « Béni soit le a Seigneur', dit-il; je le disais à mon départ, je le « répète à mon retour, et là-bas, je ne cessais pas de le « dire. Vous vous souvenez que, le dernier jour, je vous « ai rappelé IMmage de Job et ses paroles; béni soit le « nom du Seigneur dans les siècles! c’est le gage que je « vous ai laissé, c’est l’action de grâces que je rapporte. « Les situations sont différentes : l’hymne de reconnaisa sauce est le même. Exilé, je bénissais; revenu de l’exil, «c je bénis encore. L’hiver et l’été ont une même fin, la « fertilité de la terre. Béni soit Dieu qui déchaîne l’orage! « béni soit Dieu qui l’a calmé! Dans la diversitédes temps, « la disposition de l’âme est la même. Le courage du pi- « lote n’a été ni amolli par le calme, ni submergé par « la tempête. Béni soit le Seigneur! cl quand je me suis « séparé de vous et quand je vous ai retrouvés. J’ai été « séparé de vous corporellement, mais non par l’âmo. « Voyez ce qu’ont fait les embûches de mes ennemis ; « elles ont augmenté l’affection et le regret pour moi. « Autrefois les nôtres seuls m’aiinaient; aujourd’hui « les Juifs même m’honorent. Ceux qui croyaient cloi- « gner de moi mes amis, m’ont concilié les indifférents.

* Sanct. ChrysosL Oper. l. III, p. 506.

AD QÙATniÊîllE SIÈCLE. 19.5

t Ce n’est pas à eux que j’cn rends grâces, mais à Dieu « qui a tourné leur injustice en honneur pour moi. Les « Juifs ont crucifié le Seigneur; et le monde a été sauve. « Ce n’est pas aux Juifs que j’en rends grâces, mais à la « victime. Qu’ils voient ce que voit notre Dieu-, quelle « paix, quelle gloire leurs embt'iches m’ont values 1 Au- « trefois l’église seule était remplie; maintenant la plaeo « publique est devenue l’église. Tout est immobile « comme une seule tête; personne ne commande le si- « lence, et tous sont silencieux et contrits. Il y a dos « jeux du cirque aujourd’hui; et personne n’y assiste: Œ tous affluent au temple, comme un torrent. Ce torrent, t c’est votre multitude; ce bruit de flejive, ce sont vos « voix élancées vers le ciel et attestant votre filial amour. « Vos prières sont pour moi une couronne plus éclatante « que tous les diadèmes. C’est pour cela que je vous ai « convoqués dans l’église des apôtres; bannis, nous « venons près de ceux qui furent bannis avant nous; « nous venons pn's de Timothée, le nouveau Paul, près « de ces corps sanctifiés qui ont porté les stigmates du « Christ. »

Le lendemain, dans une autre homélie au peuple insatiable de l’entendre, Cbrysostome Comparait son Église de Constantinople à Sara tombée, en rabsencc d’Abraham, dans les hiains de l’infidèle Égyptien ; et la félicitant du courage qu’elle avait montrée, pendant l’exil do son pasteur : « J’ai grande joie, disait-il, que vous ayez a vaincu, et vaincu sans moi. Présent, j’aurais été pour « quelque chose dans votre victoire. l*ar ma retraite, le « triomphe est à vous tout entier ; mais là même est une « gloire pour moi, celle de vous avoir instruits de telle « sorte, que loin de votre père vous montriez la noblesse « de vos âmes, comme les athlètes, loin du maître qui les « exerçait, déploient toute leur vigueur. » El en même

196 TABLEAÜ DE L’ÉLOQURNEE CHRÉTIENNE temps il séparait de ses ennemis l’impératrice, dont la voix avait demandé son rappel; et il lui rendait grâce, en la nommant la protectrice des saints et le soutien des pauvres.

Celte réconciliation toutefois était de difficile durée. Eudoxic ne pouvait oublier sa haine et sa défaite. Les courtisans, les dames du palais excitaient sa colère. On avait préparé, pour consoler l’orgueil de la princesse, une fête à demi profane ; c’était la dédicace d’une statue d’argent, élevée en son honneur, sur la place publique, entre le sénat et l’église de Sainte-Sophie. Des chants, des danses célébraient cette espèce de consécration.

Chrysostome, dans une de ses homélies, blâma vivement ces jeux, qu’il accusait d’idolâtrie. Eudoxie olîensée reprit toute sa colère. Chrysostome n’avait pas fait encore annuler les actes du Concile qui l’avait condamné; il siégeait, sans être absous. Cette irrégularité fut une arme nouvelle pour ses ennemis. Dans celle espérance, les évêques de la Grèce et de l’Orient sont convoqués une seconde fois à Constantinople. Théophile, sans oser y reparaître, animait cette intrigue épiscopale.

Pendant que le nouveau concile délibérait, Chrysostome parlait dans Sainte-Sophie; et son éloquence balançait tout le pouvoir de ses ennemis. Quarante évêques s’étaient déclarés pour sa cause; les autres, plus nombreux, pressaient l’empereur de le bannir, avant la fête de Pâques; car, on craignait que, dans ce grand jour, il ne parût trop inviolable.

La veille de la fête, Chrysostome reçut l’ordre do quitter son église; mais on ne pouvait lui enlever la confiance du peuple, qui, désertant alors les églises, alla tenir l’assemblée chrétienne dans les bains publics bâtis par Constantin. La cour, aussi cruelle que faible, envoya des troupes de la garde gothique, pour disperser cette

foule. Le sang coula près de l’autel ; et des femmes, demi-nues pour recevoir le baptême, selon l’usage du temps, furent outragées par des soldats.

Enfin l’empereur prononça l’exil de Chrysostome. I) fut conduit d’abord à Nicéc, dont le nom seul devait avertir ses persécuteurs et les faire rougir des traitements cruels infligés à l’éloquent défenseur de la foi. De Nicée on l’entraîne plus loin, aux extrémités de l’Arménie, dans un lieu sauvage et insalubre, entouré d’une population barbare. Insulté sur la route par des moines et par un évêque de Césarée, il fut secouru par la veuve du ministre Rufin, mis à mort quelques années auparavant.

Du fond de son exil, il ne cessa d’être en intelligence avec les évêques qui avaient défendu sa cause, et avec ceux qui l’adoptèrent, après sa persécution, avec l’Orient, avec l’Occident. Relégué dans la bourgade de Gueuse, dont les abords étaient infestés par des hordes errantes, et de là dans la forteresse d’Arabisse, à l’extrémité de cotte terre sauvage qu’enferme la chaîne du Taurus, trouvant là même quelques pieux admirateurs, y recevant des députations d’évêques et les visites de quelques amis fidèles de Grèce et d’Asie, il communiquait, par cette entremise, avec le mondechrétien, d’où scs ennemis avaient voulu le bannir. On ne concevrait pas la vie singulière de ce temps, si on ne lisait les lettres que Chrysostome, déchu, pauvre, captif dans un désert, envoyait sur tous les points de la terre civilisée. Violent et faible, l’empire se dissolvait de toutes parts. Mais la société chrétienne, unie dans sa dispersion, ne relevant que d’elle-même, et plus forte que toutes les souffrances et que tous les schismes, s’entendait, se parlait, s’animaitdu même zèle, sur tous les points du monde. Chrysostome écrivait en Orientaux évêques de Jérusalem, deCésarée, de Scylhopolis, d’Adana, de Corinthe, de Thessaloniquc cl d’une

198 TABLEAU DE L’ÉLOÛUKNCË CHRÉTIENNE foule d’autres villes, à des moines de Syrie, de Phénicie, d’Égypte, en Occident, h révôque de Carthage Aurèle qui fut le protecteur d’Augustin, aux évêques de Milan, de Brescia, d’Aqiiiléo, de Salone, et à beaucoup de prêtres de Rome, partout à des femmes illustres, ferventes alliées de l’Église, sentant croître leur enthousiasme par les malheurs de l’éloquent pontife, et placées si haut dans sa confiance, que c’est à une d’elles. Olympiade, qu’il adresse l’exposé le plus complet de scs souffrances et de sa foi. Il conservait avec quelques prêtres de son ancienne et heureuse église d’Antioche une correspondance qui témoigne de la tendresse, comme de la force do son âme ; enfin, il surveillait encore les Missions, qu’aux jours de sa puissance, il avait envoyées dans la Gothie orientale, l’Arabie et la Perse idolâtre; et il inspirait par ses lettres le zèle des prêtres qui évangélisaient les barbares.

Image de sa souffrance et de sa fermeté, les lettres de Chrysostomc sont éloquentes comme ses discours. Pleines du récit des maux qu’il éprouve, elles ne respirent jamais ni le découragement, ni la haine; elles n’ont pas même cette expression d’âpreté, que l’Église n’épargnait pas à l’empire. L’âme de Chrysostome était aussi douce que grande. Nulle de ses lettres n’attire plus fortement l’attention que celles qui sont adressées au pape Innocent I®''. Dans la plainte qu’il lui porte, dans l’appui qu’il réclame de la chaire pontificale, on sent, par un nouvel et grand exemple, l’irrésistible progrès de suprématie où la séparation de l’empire, les fautes des princes, les rivalités des évêques conduisaient l’Église romaine. Comme Alhanase, Chrysostome tourne ses regards vers celte autorité spirituelle qui régnait à Rome, devant laquelle la dictature impériale s’était retirée à Milan, et qui regardait de haut ces querelles do la cour orientale

AU QÜAthiRMIï SIÈCLE. lîH)

du BjKancc avec lé Patriarcal trop rappfôcliô d’elle, pour n’en être pas opprimé.

Au moment de son second cAil, et sous lé coup dns violences qui l’y contraignaient, Chrysostomn avait adresse au pontife de Rome un récit des persécutions qu’il Subissait, de l’irruption des soldats dans l’église, de l’inimitié de quelques évêqUes, de la douleur et de l’op- > pression des autres ; et il demandait itn appui, ou plutôt un jugement, que le bannissement, dont il fut frappé, rte lui permit pas d’attendre. Ce cri do détresse du patriarche de Constantinople ô l’évêque de Rome est mémorable dans rhistoiré de l’Église. Remontant à sa première persécution, à son premier exil, dont il n’accüse que la faction de l’évêqué Théophile, racontant son retour populaire, puis le nouveau jugement préparé contre lui et les violences qui viennent d’ensanglanter son église, il supplie le pontife d’écrire que ces actes iniques, accomplis en l’absence d’une des parties, sont sans force, qU’il soumet aux peines ecclésiastiques ceux qui les ont commis, cl conserve à celui qui n’est ni condamné, ni prévenu, le commerce de ses lettres et de sa charité. « Qu’il nous « soit donné, dit-il, un tribunal incorruptible! hoUs « comparaîtrons, nous ferons entendre notre défense, « et nous nous montrerons innocent des choses qu'on « nous impute, comme nous le sommes en elTel. *

Cet appel, parti de Constantinople et d’un si grand nom, devait vivement toucher Rome. Les faits d’ailleurS, la procédure inique et remplacée par la force, le jour de Pâques profané avaient retenti dans tout l’empire; et pondant que l’évêque opprimé se plaignait, le pontife romain recevait aussi une plainte nu nom de l’Église et du peuple de la ville impériale. Que [)Ouvait-il, cependant? invoquer l’ascendant du faible Honorius, empereur d’ Occident, sur le faible Arcadius, empereur d’ürient, pres-

crire, ou plutôt demander un concile, honorer Chrysos-

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