tome et consoler son Église, en l’exhortant à la patience
« Nous ne sommes pas, répondit-il dans une lettre au « clergéet au peuple de Constantinople, nous ne sommes a pas étrangers à votre douleur; nous sommes persécutés « en vous; qui pourrait, en effet, tolérer les violences a de ceux qui, par devoir, étaient obligés d’être les plus « zélés pour la paix et l’union.^ Aujourd’hui, par un « renversement de tout ordre, on expulse de la chaire a de leur église des prêtres irréprochables; témoin notre « frèreetcoopératcur, Jean, votreévêque, qui, lepremier,
« souffrit cette violence, sans avoir pu trouver déjugés,
« sans qu’aucune accusation ait été portée, ait été con- « nue. Nous ne sachonspas qu’on ait jamais oséde telles « choses du temps de nos pères; ellesétaientau contraire « interdites, personne n’ayant le pouvoir d’ordonner un « nouvel évêque, en la place d’un évêque vivant. »
Le pontife terminait par la demande d’un concile, qu’il attendait de la volonté de Dieu, n’espérant pas l’obtenir du consentement de l’empereur.
Une lettre d’Arcadius, à son frère, empereur d’Orient, attestait également le scandale et la douleur, dont lesévénements de Constantinople avaient rempli tout l’empire.
« On raconte, dit ' cette lettre, qu’à Constantinople, le « saint jour de Pâques, au moment où la piété réunis- « sait dans un seul lieu les peuples des villes voisines, [ a pour une célébration des mystères plus solennelle et ^ « plus digne, sous les yeux des chefs de l’empire, sou- « dain les temples catholiques ont été fermés, et des prê- « très jetés dans les fers, afin que l’époque même, où « par la clémence du trône, s’ouvrent les cachots des « coupables, vît emprisonner cette fois des ministres de
• Sanct. Chrysost. Oper. t. 111, p G21.
« religion et de paix ; on ajoute, que les cérémonies « saintes ont été troublées militairement, qu’il y a eu « des hommes tués dans le sanctuaire, et de si grandes « "violences autour de l’autel, que de vénérables évêques « ont été traînés en exil, et que le sang humain a souillé « le saint sacrement. A ces nouvelles, je l’avoue, nous « avons été troublés; qui pourrait ne pas craindre, après a un tel attentat, la colère de Dieu? S’il y avait quelque « difficulté religieuse entre les prélats, le jugement de- « vait rester épiscopal. Aux évêques, en effet, l’interpré- « tation des choses divines; à nous le respect de la « religion. Mais admettons même que la sollicitude impé- 4 riale eût à se réserver quelque chose dans des questions « mystiques et catholiques, fallait-il que l’impatience « irritée allât jusqu’au bannissement des prêtres et au « meurtre des hommes, et que, dans le lieu qui reçoit de « chastes prières, des vœux purs et des sacrifices non K sanglants, dans ce lieu même, on vît étinceler le a glaive, dont il ne faut pas facilement menacer même « une tête coupable? »
C’était là, sans doute, un grave et noble langage que l’Église romaineinspirait à l’empereur d’Occident, et qui lui donnait, avec les honneurs de la modération et de l’humanité, l’avantage d’exercer, sur le chef d’un autre empire un droit d’avertissement et de tutelle flatteur pour l’amour-propre. La conséquence politique d’un tel droit ne pouvait échapper aux hommes d’État des deux empires.
Arcadius, en insistant sur l’avis fidèle qu’il doit à son frère très-aimé, à son collègue sur le trône, rappelle que, dans le débat qui s’était élevé entre les évêques d’Orient, les deux partis avaient envoyé chacun sa députation aux prêtres de la ville éternelle et de l’Italie, et qu’il fallait dès lors attendre la décision demandée, et ne pas •
202 TABLEAU DE L’ÉLOQüENCE CHRÉTIENNE innover, dans l’intervalle, par le bannissement et la violence. Ainsi Concile œcuménique et autorité disciplinaire de l’Église romaine, voilà les deux choses qui, dans l’opinion du temps, pouvaient s’élever au-dessps des capricieux orages de Byzance, et y défendre un homme vertueux contre la corruption et l’intrigue. Mais c’était cela même, c’qtait celte inlluence de l’empire d’Occidont mêlée à colle de l’Église de Rome, qui blessait l’orgueil d’Arcadius et rendait plus inévitable la disgrâce de Chrysostome. On ignore la réponse de la cour de Byzance; mais, elle se garda bien de convoquer un de ces Conciles si fréquents sous Théodose. Chrysostome était parti pour l’exil ne regrettant que les amis de sa cause et de sa foi qu’il laissait dans les prisons de Constantinople, pendant qu’il s’acheminait vers les extrémités montagneuses et froides de l’Arménie. Ce ne futqu’après un long silence que dans son exil, profitant du départ de deux prêtres fidèles, il adressa au pontife romain une nouvelle lettre avec celte simple suscriiition :
A Innocent^ évêque de Rome, Jean, salai dons Iq Seigneur,
% I.e corps habite un point du monde ; mais la charité « porte partout son vol. Quoique séparés par une si « grande distance, nous sommes près de Votre Sainteté; « et chaque jour, nous communiquons avec elle, en « voyant des veux de notre affection la fermeté de votre
« âme, votre sincérité, votre constance à toute épreuve,
« et vos encouragements puissants et durables, Plus les a flots moulent, plus les écueils cachés sont nombreux et « la tempête violente, plus s’accroît votre vigilance. Ni « Téloignement, ni le temps, ni la mauvaise situation des < affaires ne vous ont rendu indillérent. Vous imitez les
c excellents pilotes qui s’éveillent surtout, quand ils « voient les flots soulevés, la nieriiniwitucuse et bruyante a cl la iiuil la plus profonde, au milieu du jour. Aussi « nous vous rendons grâces, et nous avons besoin de « vous écrire souvent pour nous satisfaire nous-incme. « Mais comme la solitude de ce lieu y met obstacle, et « que des contrées éloignées ou meme voisines on ar- « rive diflicilement jusqu’à nous, sur la limite reculée « où nous sommes, et à travers le brigandage qui ferme « les roules, nous vous supplions de prendre en pitié « notre silence, au lieu d’accuser notre paresse. »
Rappelant alors ce que le Pontife de Rome a voulu, et ce qu’il n’a pu faire, Chrysostome lui demande à son tour de ne pas se décourager et de persister dans le grand dessein qu’il avait annoncé, la convocation d’un concile pour statuer entre l’archevêque banni de Constantinople et les évêques ses ennemis appuyés de la cour d’Orient ; « C’est un combat à livrer, dit -il \ « pour l’intérêt du monde presque entier, pour les « Églises opprimées ou déchues, pour les peuples divisés, « pour le clergé persécuté, pour les évêques bannis, « pour les constitutions des Pères indignement violées. « Je vous fais et vous réitère la prière de nous montrer « une affection d’autant plus grande que la tempête est « plus forte. Espérons de l’avenir quelque chose do plus a pour la reforme du mal. S’il en arrive autrement, a vous avez votre couronne prête dans la miséricorde « de Dieu; et ceux qui sont injustement traités rece- « vront de l’ardeur de votre charité une consolation « qui n’est pas vulgaire. Voici la troisième année que, « retenus dans l’isaurie entre la faim, la contagion, la « guerre, les assauts continus, la solitude sans terme,
* Sanet. Chryst>st. Oper. t. III, p. 621.
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204 TABLEAU DE l’ÉLOQÜENCE CHRÉTIENNE « la mort chaque jour menaçante, et partout l’épée des « barbares, nous trouvons un grand soulagement dans «t votre constante ' disposition pour nous, et une joie « dans votre cordiale affection. C’est là notre rempart, a notre asile, notre port sans orages, la source de mille « biens pour nous, le fond de notre bonheur; et dus- (( sions-nous être relégués bientôt dans un lieu plus « désert encore, avec une telle consolation de nos souf- « frances, nous partirons sans peine. »
La réponse du pontife à cette lettre est remarquable dans sa simplicité; et elle prouve que, si la supériorité du génie était du côté de l’Orient, il y avait dès lors dans la chaire pontificale de Rome, et comme dans les traditions de la ville souveraine, une autorité et une grandeur naturelle qui se sentait appelée d’elle-même à fortifier et à conduire ces hommes dont personne en Occident n’égalait l’éloquence.
Innocent, évêque de Rome, à Jean, évéque.
« Quoique* ce soit de Dieu seul que l’homme innocent « doive attendre tout bien et espérer miséricorde, ce- « pendant, nous qui conseillons la prudence, nous t’a- « dressons encore celte lettre par le diacre Cyriaque, « de peur que l’iniquité n’ait jMus de force pour acca- « bler, que la bonne conscience pour soutenir. Ce n’est « pas à toi, le maître, le pasteur de tant de peuples, qu’il « est besoin d’apprendre que les plus vertueux sont lou- « jours éprouvés, pour qu’on voie s’ils faiblissent ou s’ils a persévèrent, et que la conscience est une chose trèsd {)uissante contre tous les malheurs injustes. 11 doit pouce voir tout supporter, l’homme qui se confie d’abord à < Dieu, puis à sa conscience. Le juste, en effet, peut être
> Sanct. Chrysost. Oper. t. I, p. 132.
« exercé jusqu’à l’extrême souffrance, il ne peut être « /Vaincu, parce que son âme est prémunie par les di- « vines Écritures que nous enseignons aux peuples, et « qui toutes attestent que presque tous les saints ont été « diversement persécutés, passés à l’épreuve du feu, et « ont à ce prix obtenu la couronne. Que ta charité, frère « très-honoré, ait pour consolation ce témoignage intéa rieur de ràmc qui, dans les tribulations, est le sou tien de « la vertu ! car, sous les regards du Christ, la conscience « épurée jettera l’ancre dans le port de l’éternelle paix. »
La forme de cette lettre, ce titre d’évêque conservé sans épiscopat, cet accent de fraternelle égalité envers un exilé , avec lequel semble partager un évêque de Rome, en l’appelant pasteur de tant de peuples, ce langage d’une résignation si calme et si fîère, tout montre assez quelle puissance tutélaire et consolante résidait clans l’Église romaine, au milieu des convulsions de la société et des tyrannies de l’empire, et comment cette puissance devait incessamment s’accroître par les fautes de tous, jusqu’au moment où elle s’affaiblirait par les siennes, pour se raffermir ensuite par ses malheurs. On peut croire que Chrysostome, en recevant de si loin ce saint témoignage, à défaut de tout autre appui mortel, se soutint dans la patience qu’il avait annoncée et partit de l’exil, où il avait tant souffert, pour l’exil, où il allait mourir. Un nouvel ordre en effet, arraché à la faiblesse d’Arcadius, vint changer de lieu l’illustre banni. Ses ennemis, qui persécutaient, sous le nom de Joannites et comme une secte d’hérétiques beaucoup de prêtres d’Orient restés fidèles à son génie et à son malheur, imaginèrent qu’ils affaibliraienteerestede pouvoir, dontilss’inliignaient, en le reléguant moins loin de Constantinople et de la cour, dans un lieu désert, sur les bords de l’Euxin.
206 TABLEAU DE l’ÉLOQUENCE CHRÉTIENNE
La brutalité des soldats qui le conduisaient aggrava, ou peut-être ne fil qu’exécuter les ordres de la cour de Byzance. Forcé de faire à pied de longues marches, tête nue, à l’ardeur du soleil, le généreux vieillard, déjà consumé do travaux et d’austérités, ne put achever ce pénil)le voyage. Parvenu, après trois mois de fatigue, près de Comane, bourgade du Pont, il s’arrêta avec scs 1 gardes dans une église qui renfermait le tombeau d’un évêque d’Amasie, mort sous àlaximin, avec d’autres martyrs, dont Chrysostopie avait autrefois prononcé le panégyrique dans Antioche, leur ville natale et la sienne, Cette rencontre lui parut un gvis du ciel, qu’il reçut avec joie. Le lendemain, traîné malade hors de l’église, où il avait passé une nuit agitée par la fièvre et la vision de sa fin prochaine, il expira d’épuisement à quelques stades plus loin, sur la route, comme l’apôtre voyageur.
Malgré cet abandon et celte rpisère d’un ai grand homme, à la nouvelle de sa mort, il y eut pour ses fu-. nérailles un immense concours de religieux, de soli*» laires, de vierges venus des pays voisins. Son corps fut enseveli dans l’église, où il avait pressenti sa mort, près du martyr, dont il n’aurait pas dû égaler les souflrances, sous le règne d’un Dis de Théodose. Et après un silence de stupeur et d’embarras, tel qu’il suit ordinairement la perte d’une noble victime, son nom retentit avec éclat dans tout l’empire et fut béatifié par l’Église, comme celui d’un des plus saints et des plus beaux génies, dont elle s’honore.
Celte vie do Chrysostome se liait à l’histoire de son éloquence et de son ascendant sur les âmes. La fermeté du martyr explique le génie de l’orateur. Ces éludes grecques dans l’école de Libanius, cette piété pour sa mère, celle fuite au désert, cette douce autorité sur le
AU QUÀtRifiME SIÈCLE. 207
peuple spirituel et léger «l’Antioche, c6s combats parmi les intrigues de Constantinople, ce courage dans un long exil répondent, pour ainsi dire, à tous les caractères que prend son éloquence, tour à tour ingénieuse et tendre, élégante, sévère et sublime.
Nul homme n’a mieux rempli Ce ministère do la paCole qu’avait suscité l’Évangile. Il est le plus beau génie de la société nouvelle entée sur l’ancien monde. Il est, par excellence, le Grec devenu chrétien. Réformateur austère, sous ses paroles mélodieuses et vives, on sent toujours l’imagination qui, dans la Grèce, avait inspiré tant de fables charmantes. Il a rejeté bien loin les dieux d’Homère et les génies de Pythagore et de Platon; mais, dans son idiome tout poétique, il représente l’aumône nous introduisant sans peine dans les cieux, et accueillie par le chœur des anges, comme une reine que les gardes reconnaissent à son cortège, et devant laquelle ils se pressent d’ouvrir les portes de la ville. Ce polythéisme de langage ravissait les chrétiens néophytes d’Orient; et la sublime morale de l’orateur vetiait à eux parée de poésie.
Ces peuples étaient plus sensibles que raisonnables; cl la société d’ailleurs ne peut jamais vieillir assez, pour que l’imagination n’y garde pas une grande puissance. Peut-être ce pouvoir augmente dans les jours d’agitation et de malaise public. Et comment ne paraitrait-il pas invincible, lorsqu’il se mêle, comme dans Chrysostome, à tous les sentiments profonds du cœur humain, la pitié, la justice, le sacrifice de soi-même au devoir? Quelle n’est pas surtout la puissance de cette foi intime, de celte candeur enthousiaste, qui fait du génie môme un instrument involontaire!
L’éloquence de Chrysoslome a sans doute, pour des modernes, une sorte de diffusion asiatique. Les grandes
208 TABLEAU DE l’ÉLOQUENCE CHRÉTIENNE images empruntées à la nature y reviennent souvent. Son style est plus éclatant que varié ; c’est la splendeur de cette lumière éblouissante, et toujours égale, qui brille sur les campagnes de la Syrie. Toutefois en lisant ses ouvrages, on ne peut se croire si près de la barbarie du moyen âge. On se dit ; la société va-t-elle renaître sous un culte nouveau, et remonter vers une époque supérieure à l’antiquité, sans lui ressembler? Le génie d’un grand homme vous a fait celte illusion. Vous regardez encore ; et vous voyez tomber l’empire démantelé de toutes parts.
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