SAINT JÉROME. SAINT PAULIN
II n’est point, dans les fastes oratoires du christianiîine, un nom [dus célèbre, et qui parle mieux à l’imagination que celui de saint Jérôme. Cependant, éloigné de tous les honneurs ecclésiastiques, à une époque où déjà ces honneurs entraient en partage avec les dignités de l’empire, Jérôme n’eut aucune des grandes occasions de régner sur les esprits, qui s’offraient naturellement au génie des Athanasc, des Ambroise et des Chrysoslôme. Toujours errant ou solitaire, sans autre titre dans l’Église que celui de prêtre de Jésus-Christ, il ne parut ni à la cour, ni aux funérailles d’aucun prince. Il ne fut point chargé d’instruire ou de consoler le peuple de quelque grande cité; enfin, son plus important ouvrage fut la traduction des livres sacrés, tâche immense, plutôt que travail de génie.
C’est donc surtout dans son caractère, dans sa vie, dans les traits épars de son éloquence qu’il faut chercher l’homme tant admiré des premiers siècles chrétiens.
Jérôme était né vers l’an 340, à Stridon, dans la Dalmatie, contrée alors à demi barbare; et il a rappelé luimême plus d’une fois cette origine à laquelle il imputait les torts de son caractère et l’i iipéluosilé de son âme.
Élevé dès l’enfance par des maîtres habiles sous les yeux d’un père riche et généreux, il fut envoyé, de bonne heure, à Rome avec un jeune ami qui avait partagé ses premières études, et qui, son modèle pour la vertu, son émule pour la science, se cacha plus lard dans la vie religieuse où s’illustra Jérôme.
Au milieu de cette source du savoir d’Occidenl, au
pied de la chaire pontificale déjà puissante quoique persécutée, le jeune Dalmate fréquentait les écoles de rhéteurs, à l’époque où, parmi les pompes naguère renaissantes de l’idolâtrie, tout à coup fut annoncée dans le Forum la mort de Julien sur les rives de l’Euphrate, et la retraite de son armée en deuil. Il eut le spectacle des douleurs et des joies qu’excitait ce grand événement, et il se souvint toujours d’avoir entendu un païen zélé, un de ses maîtres peut-être, s’écrier avec désespoii : « Comment les chrétiens disent-ils que leur Dieu est « patient et miséricordieux.^ rien de plus terrible que ce « courroux; rien de plus rapide! Voyez ; il n’a pu même O différer de quelque temps sa vengeance. »
D’autres images, d’autres souvenirs non moins ineffaçables s’offraient de toute part au futur apôtre de la foi, dans la ville des Scipions et des martyrs. Son âme, naturellement grave et sévère, ne s’effrayait pas des images les plus tristes , et en recherchait la mélancolie. Souvent, avec quelques enfants de son âge, étudiants comme lui, il descendait le dimanche dans les catacombes de Rome, et parcourant lentement les sombres allées de cette ville mortuaire, contemplant ces chapelles antiques entremêlées de tombeaux, il se redisait ce vers de Virgile :
Lucius ubique, pavor et pluriina mortis imago.
El il sentait la foi naître en lui, sous l’enseignement muet de ces voûtes sacrées. 11 suivait alors les leçons de Donat, commentateur célèbre de Virgile, et celles de Viclorin, maître d’éloquence venu d’Afrique à Rome, où sa conversion éclatante au christianisme et la persécution qu’il subit attiraient tous les regards. Il trouvait dans ces deux maîtres l’inspiration de deux écoles, ici
322 TABLEAU DE L’ÉLOQUENCE CHRÉTIENNE le goût pur de la poésie profane, là les traditions de l’cloquence antique mêlées à la ferveur chrétienne. Luimême confondait tout cela dans sa studieuse ardeur, aimant alors le christianisme, plus qu’il ne le connaissait, cherchant le beau langage dans les orateurs, la vérité morale dans les philosophes, et lisant assez Empédocle et Platon pour en retenir beaucoup de pures maximes qu’il croyait, plus tard, disait-il ', avoir apprises dans les épitres des apôtres. Enfin il s’exerça souvent à ces déclamations publiques où se préparaient les orateurs de la Rome impériale. Malgré le charme de ces éludes, il ne défendit pas sa jeunesse contre les dangereux plaisirs de Rome. 11 tomba dans des fautes, que longtemps après il appelait ses crimes, et dont le regret et l’image le suivirent au désert.
Cependant à Rome même ce dégoût delà vie commune, et celte inquiétude ardente naturelle aux esprits élevés l’avaient bientôt ramené vers des idées plus graves. Il reçut le baptême sous le pontificat de I.ibère, que les persécutions de Constance et de Julien avaient élevé si haut; et s’éloignant de Rome, il visita d’abord Aquilée, dont l’Église était célèbre par la réunion de plusieurs savants hommes, et où Alhanase exilé avait laissé l’empreinle de sa foi, et une imitation des instituts monastiques d'Égypte. Il s’y lia d’amitié avec Méliodore, qu’il entraîna quelque temps après en Orient, et avec Népolien, dont il a immortalisé le souvenir; enfin il y connut Ruffîn, génie ardent nourri do vastes études. De là il passa dans les Gaules, où il trouvait la trace toute récente des combats et du génie d’Hilaire de Poitiers. A Trêves où il s’arrêta, il transcrivit de sa main plusieurs traités de ce savant évêque, recueillit d’autres
* Sanct, Ilieron. Oper. t. IV, p. 469.
ouvrages chrétiens, et soutenu par l’ardeur de ces recherches, il acheva sur lui-même l’austère réforme que, dans ses souvenirs, il a datée non de Rome, mais des bords du Rhin. Pendant ce séjour, il apprit la langue celtique, qu’il devait plus tard retrouver en Orient, parmi ces Galates qu’avait prêchés saint Paul. Revenu à Âquilée près d’une sainte et savante famille, dont il était l’hôte, il ne s’éloigna que par sollicitude pour sa sœur, qui, restée seule et sans appui dans leur patrie commune, lui faisait craindre pour elle-même des passions dont il avait connu le danger. Pressé de cet intérêt, il retourua à Stridon, régla des affaires de famille, ramena sa sœur à l’austérité de 1a vie religieuse, et revint à Rome pour n’y pas rester. Sans être entré dans le sacerdoce, et sans autre mission que sa science et son zèle, il faisait déjà servir sa puissante parole au triomphe de la religion, qui n’était plus persécutée par l’empire, mais trouvait encore de grands obstacles dans les souvenirs des temps antiques, les monuments de Rome, et l’air même qu’on y respirait. On vantait l’éloquence de ses entretiens, et les vives paroles dont il éblouissait ses auditeurs, et souvent accablait ses adversaires. Une imagination enthousiaste lui donnait beaucoup d’autorité sur plusieurs femmes romaines d’une illustre naissance. Il les instruisait par ses conseils.
Quelques prêtres de l’Église de Rome accusèrent la pureté de scs mœurs. « Alors, dit un de ses historiens, c prenant pour règle ces paroles de l’Évangile : « Si ou « vous persécute dans une ville, fuyez dans une autre, » « il entreprit le voyage d’Orient. » Sans doute aussi [xjur cette âme ardente il y avait le désir de voir de près les origines de la foi et les premiers sommets éclairés de sa lumière , d’interroger les Églises d’Orient , leurs docteurs et leurs solitaires. La présence à Rome et le départ
324 TABLEAU DE l’ÉLOQUEXCE CHRÉTIENNE prochain d’un prêtre riche et savant de l’Église d’Antioche ofîrircnt à Jérôme l’ocrasion qu’il souhaitait. En compagnie de ce Grec nommé Évagre, il partit avec trois amis, Héliodorc, qu’il avait connu dans la ville d’Aquiléo, Innocent et Hylas. Débarqués sur les côtes de la Tlirace, ils traversèrent, avec de grandes fatigues, le Pont, la Bithynie, la Galatie, la Cappadoce, la Cilicie, au milieu d’un été brû’ant; et, entrés en Syrie, ils touchèrent enfin la ville d’Antioche. Là Jérôme eut la douleur de se voir enlever, par une maladie violente, deux ^ de ses fidèles amis. Innocent et Hylas. Lui-même fut en proie à des fièvres dangereuses. Iléliodore avait poursuivi son voyage jusqu’à Jérusalem. Ne pouvant ni le rejoindre, ni se rendre en Égypte, où l’appelaient d’autres amis, Jérôme languit quelque temps accablé de tristesse et de soufirance, et soutenu surtout par les soins généreux d’Évagre. La passion de l’étude ne l’abandonnait pas cependant. Dès ce premier séjour à Antioche, il fréquenta les leçons publiques d’Apollinaire de Laodicée, ce sophiste chrétien qui s’était cflbrcé d’imiter, au profit de la foi nouvelle, les formes de l’antique poésie et de l’antique éloquence, avait lutté contre la puissance et l’esprit de Julien, répondu, par un ouvrage en trente livres, aux attaques de Porphyre, et interprétait l’Écriture sainte avec une liberté d’imagination accusée plus tard d’erreur et d’hérésie. Jérôme l’écoula, cultiva son amitié, profita de sa science, mais en gardant une foi indépendante et pure, qui ne s’écarta jamais de la plus sévère tradition, et qui, comme il le dit lui-même, essayait toutes les doctrines, mais ne s’attachait qu’à la vérité.
Évagre possédait à trente milles d’Antioche une maison de campagne dans le village de Maronie; il y conduisit son ami encore languissant, et impatient de trouver la
solitude. Là, Jérôme connut Termite saint Malcli, dont il a raconté la naïve et merveilleuse histoire; et il sentit croître en lui par cet exemple la passion du désert. Revenu cependant à Antioche, il continua de s’occuper de l’interprétation des saintes Écritures, sans la chercher encore dans l’étude de la langue originale, mais en s’appliquant surtout à ce sens allégorique qui charmait les Orientaux; il écrivit, dans cet esprit, sur le prophète Abdias un commentaire mystique, dont plus tard la subtilité lui semblait puérile, et qu’il a désavoué, comme une erreur de jeunesse, qu’on ne pouvait louer devant lui, sans le faire rougir. Ce n’était pas seulement la science et la gravité qui lui paraissaient manquer à ce premier travail ; il jugeait aussi que sa conversion n'était pas encore assez avancée lorsqu’il le fit, et qu’il lui fallait la rude éducation de la pénitence. C’est là qu’il aspirait; et quoique Héliodore, revenu près de lui, ne voulût pas le suivre dans la solitude, et que son ancien ami Ruffin, émigré comme lui vers l’Orient, lui donnât l’exemple d’une vie paisible et studieuse, au milieu de Jérusalem, il quitta bientôt Antioche et s’enfuit au désert. Il choisit, sur les confins de la Syrie, les sables de Chalcis qu’avait habités d’abord Termite saint Malch et où étaient épars quelques couvents de cénobites.
Occupé par la pénitence et le travail, il soutint d’abord avec force cette vie, qu’il avait tant souhaitée. 11 voulut y rappeler Héliodore qui était retourné près de sa famille en Occident; il lui adressait une lettre éloquente, pour lui reprocher sa désertion : et si, plus tard, il a lui-même blâmé, comme une vanité de jeune homme et de rhéteur, le langage trop orné et les vives images prodiguées dans celte lettre, on n’y sent pas moins, sous le luxe des paroles, la ferveur du zèle et le génie du temps. « Que « fais-tu, écrit-il à son ami, dans la maison de ton
326 TABLEAÜ DE l/ÉLOQUEXCE CHRÉTIENNE « père soldat dégénéré? où est le relrancliement, le - « fossé, la nuit passée sous la tente? Déjà la trompette « a sonné du haut des deux. » Et il ne craint pas de s’écrier avec une sorte de férocité religieuse ; « Si ton <r père se couche sur le seuil de la porte pour te retenir,
« foule aux pieds ton père; » puis, dans un autre enthousiasme ; « O désert embelli des fleurs de Jésus-Christ 1 « ô solitude qui jouis plus familièrement de Dieu! Que « fais-tu dans le siècle, mon frère, avec une âme supé- « rieure au monde? crois-moi, je vois ici plus de lumière.
« Jusqu’à quand cs-lu retenu à l’ombre des toits, dans « le cachot enfumé des villes? »
Cette paix du désert était cependant troublée, pour l’enthousiaste Jérôme, par de dangereux souvenirs. Seul, abandonné entre l'imagination et la prière, son âme éprouva des tourments, qu’il a retracés avec une éloquence passionnée, mais si chaste, que la vérité du tableau n’en peut altérer l’innocence.
« Combien de fois *, dit-il, retenu dans le désert, parmi « ces solitudes dévorées des feux du soleil, je croyais « assister aux délices de Rome! J’étais assis seul, parce « que mon âme était pleine d’amertume. Mes membres « étaient couverts d’un sac hideux. Mes traits brûlés « avaient la teinte noire d’un Éthiopien; je pleurais, je « gémissais chaque jour. Si le sommeil m’accablait,
« malgré ma résistance, mon corps heurtait contre une « terre nue. Eh bien! moi qui, par terreur de l’enfer,
<t m’étais condamné à cette prison habitée par les ser- « pents et les tigres, je me voyais, en imagination, trans- « porté parmi les danses des vierges romaines. Mon « visage était pâle de jeûnes, et mon corps brûlait de
* Sanct. Flieron. Oper. t. IV, p. 11.
• Ibidem, p. 30.
« désirs. Dans ce corps glacé, dans celte chair morte « d’avance, Tinccndie seul des passions se rallumait « encore. Alors privé de tout secours, je me jetais aux « pieds de Jésus-Christ, je les arrosais de larmes. Je me a souviens que, plus d’une fois, je passai le jour et la a nuit entière à pousser des cris et à frapper ma poitrine, t jusqu’au moment où Dieu renvoyait la paix dans mon « âme. Je redoutais l’asile meme de ma cellule; il me « semblait complice de mes pensées. Irrité contre moi- « même, je m’enfonçais dans le désert; et, si je décou- « vrais quelque vallée plus profonde, quelque cime plus « escarpée, là je me jetais en prière, là je niellais mon « corps aux fers. Souvent, le Seigneur en est témoin, « après des larmes abondantes, après des regards long- « temps élancés vers le ciel, je me voyais transporté « parmi les chœurs des anges, et, triomphant d’allé- « grosse, je chantais : Nous accourons vers loi, attirés « par l’encCns de ta pi ière. »
Une telle peinture annonce assez l’irrésistible ascendant de saint Jérôme. Celte âme, plus tourmentée d’ellemème qu’elle ne pouvait l’èlre par le monde, se lassa de la solitude, et chercha, pour ainsi dire, à se reposer dans les agitations de la vie commune. Il revint au milieu des controverses d’Antioche, cl fut ordonné prêtre; mais, effrayé des soins du sacerdoce, il reprit la vie dure et libre du désert. Il voyagea dans les sables de la Syrie et de la J udée, changea de solitude et de cellule, erra parmi les ruines des anciennes cités israéliles, s’arrêta quelque temps à Bethléem, s’appliquant avec ardeur à l’étude de l’hébreu, et commentant les livres saints par le spectacle des lieux, qui les avaient inspirés.
La fatigue de celte étude lui faisait souvent regretter la délicieuse et facile préoccupation, qu’il avait autrefois ti^nivéedans les lettres grecques et romaines. 11 conser-
328 TABLEAU DE l’ÉLOQUENCE CHRÉTIENNE vait, dans sa cellule de Bethléem, les chefs-d’œuvre de l’éloquence profane, qu’il avait rassemblés jadis avec beaucoup de soin, pendant son séjour à Rome et dans les Gaules. C’était le seul trésor qu’il eût apporté avec lui dans l’Orient. Le charme de ces lectures le ravissait encore; et son christianisme jaloux s’effrayait d’un semblable enthousiasme. C’était à ses yeux un danger nouveau, une tentation de l’esprit, non moins redoutable que celle des sens. On a dit avec raison que l’univers est gouverné par des livres. Cette puissance ne fut jamais plus visible que dans la lutte des deux civilisations, pendant les premiers siècles du christianisme ; et rien ne peut en donner une idée à la fois plus singulière et plus vraie que saint Jérôme racontant qu’il luttait par la pénitence et la prière contre le charme de la littérature profane.
Ce récit indique un état remarquable de l’esprit humain; et ce qu’il peut offrir de bizarre fait partie de la vérité : « Homme faible et misérable, je jeûnais, « avant de lire Cicéron. Après plusieurs nuits passées a dans les veilles, après des larmes abondantes, que « m’arrachait le souvenir de mes fautes, je prenais « Platon. Lorsque ensuite, revenant à moi, je m’alta- « chais à lire les prophètes, leur discours me semblait « rude et négligé. Aveugle que j’étais, j’accusais la lu- < mière ! »
Jérôme raconte encore que cette anxiété fut suivie d’une fièvre violente qui consuma toutes ses forces et le jeta dans une effrayante léthargie.
« Alors, dit-il, je me crus transporté en esprit devant « le tribunal du juge suprême, qui semblait entouré a d’une si vive et si éblouissante clarté, que, retombé « sur la terre, je n’aurais pu jamais y fixer les yeux.
« Une voix me demanda qui j’étais : « Je suis un chré-
« tien, répondis-je. Tu mens, dit le juge suprême; tu es « un cicéronien et non pas un chrétien ; où est ton « trésor, là est ton cœur. »
Ce rêve, ou cette allégorie singulière, n’o(Tre-t-il pas une bien vive image de la puissance du génie sur les imaginations ardentes et studieuses? Jérôme ne nous donne-t-il pas ici le secret de ce paganisme sans conviction, qui se prolongea dans l’empire, au milieu de la victoire et des bienfaits du christianisme?
Prestige étonnant de l’éloquence et de la poésie ! ces grands hommes de la' Grèce et de Rome faisaient vivre si longtemps, après eux, des fictions décréditées de leur temps. Leur style, qui avait servi d’ornement à ces fables, en était devenu, pour ainsi dire, le corps et l’essence. C’était leur imagination qu’on adorait ; et le polythéisme n’était plus qu’une forme de littérature. Mais, dans ce dernier domaine, obligé d’entrer encore en partage avec l’éloquence nouvelle des orateurs sacrés, il n’avait plus qu’un petit nombre de sectateurs obstinés : le monde était chrétien.
Jérôme, qui semble redouter si fort pour lui-même l’enthousiasme contagieux de la littérature profane, remarque ailleurs avec joie combien son empire s’était rétréci. « Quel homme, dit-il, lit maintenant Aristote? « Combien de gens connaissent les écrits ou le nom de « Platon? A peine quelques vieillards oisifs les repas- « sent dans un coin; mais nos paysans, nos pêcheurs « sont connus,* sont cités dans tout l’univers »
1 Quotusquique nunc Aristotelem legit? Quanti Platonis vel libres novêre, vel nomen? Vix in angulis otiosi senes eos recolunt. Rusticanos vero et piscalores nostros tolus orbis loquitur, universus mundus sonat.
S. August. In epistol. ad Galatas , cap. v, præl'at.
Commentarii.
Tandis que Jérôme étudiait le texte sacré de l’Écriture et des prophètes , et qu’il trouvait dans cette poésie sublime l’enthousiasme, dont son âme avait besoin, un événement important pour la religion le rappela en Italie.
Le pape Damase avait assemblé, dans Rome, un Concile, pour régler les débats élevés sur l’élection de Flavien, évêque d’Antioche. Les évêques d’Orient s’y rendirent. Jérôme, qui était venu à Constantinople entendre Grégoire de Naziance, en partit, pour accompagner à Rome Paulin d’Antioche et le célèbre Épiphane, évêque de Chypre. Il reparaissait dans Rome, avec l’éclat d’une vertu éprouvée, la maturité de l’âge et du génie, et la réputation du grand travail, qu’il avait entrepris sur les livres sacrés. Consulté comme un docteur de la foi, ses décisions exercèrent plus d’empire que jamais. 11 retrouvait dans la route des vertus les plus austères quelques Romaines, qu’il avait autrefois détachées de l’orgueil de leurs grandeurs.
Cette direction des âmes, qui fut si fort en usage dans le siècle de I.ouis XIV, et que La Bruyère a si bien caractérisée, semblerait donner une idée du pouvoir absolu que Jérôme exerçait sur l’esprit de ces illustres Romaines. Mais, la différence des temps et des mœurs dément cette comparaison. Il ne s’agissait pas alors d’inspirer, au milieu des délices d’une civilisation régulière et paisible, quelques vertus formalistes aisément conciliables avec les faiblesses de la grandeur et de la richesse; il ne s’agissait pas de conduire, par une molle tyrannie, les consciences erronées d’un courtisan, d’une favorite. A cette première époque du christianisme, les grands sacrifices, les privations éclatantes étaient le seul signe.d’un progrès dans la vie spirituelle. L’état même de la société, cet état violent et précaire, entre le joug
du pouvoir absolu et les invasions des barbares, donnait un plus grand exercice à toutes les vertus. La religion, c’était le dévouement au malheur, dans l’époque la plus malheureuse du monde. Servir Dieu, c’était réclamer une part plus grande de périls et de souffrances, dans le naufrage commun de la société.
N’élait-ce pas un admirable spectacle que les héritières des noms les plus glorieux de Rome idolâtre, les filles des Scipion, des Marcellus, des Camille, se consa- ,crant aux œuvres de charité, et sacrifiant leurs trésors, leur beauté, leur jeunesse, pour secourir des malades et des pauvres, comme si, par une digue expiation, la Providence eût voulu faire sortir les plus humbles consolatrices de l’humanilé, du milieu de ces familles, don! la gloire avait opprimé le monde?
Les retraites de la duchesse de Longueville et même de la belle La Vallière sont de faibles efforts, si on les compare aux voyages périlleux qu’entreprit celte Paula, qui, suivant l’expression de saint Jérome, fille des Scipions, descendue des Gracques, préféra Bethléem à Rome, et échangea l’or de ses palais contre une cabane de la Judée. Et lorsque l’on voit , quelques années après , Rome saccagée par Alaric, l’ancien monde au pillage, et des familles romaines fuyant, pour chercher un asile jusque dans celle même Palestine, où la piété les avait précédées et avait déjà construit des monastères, on ne peut se défendre de tout respecter dans l’enthousiasme ; religieux de celte époque, où l’excès même du zèle semblait devenir une prévoyance de la charité. ?
Pendant le séjour qu’il fil à Rome, saint Jérôme inspira chaque jour davantage aux femmes des plus opulentes familles celte active charité que les souffrances de l’ Italie rendaient si nécessaire.
Une femme de la maison des Fabius, Fijbiola, instruite
332 TABLEAU DE l’ÉLOQUENCE CHnÉTIEXNE par ses pieux avis, consacra de grandes richesses à fonder les premiers hospices publics que l’on ail élevés dans Rome, et se dévouant elle-même au soin des malades et des pauvres, elle fit voir au monde une vertu nouvelle, que la civilisation profane ne soupçonnait pas, et dont l’héroïsme donne réellement aux femmes ce je ne sais quoi de divin, que les barbares de Germanie croyaient reconnaître dans leur voix et dans leurs regards.
Le recueil des écrits de saint Jérôme atteste qu’un grand nombre d’illustres Romaines puisaient ainsi dans ses conseils les idées d’une charité sublime. 11 leur expliquait les livres sacrés, et les animait aux vertus les plus austères ; il composait pour elles des épilres, qui sont des traités de la plus pure morale.
Cet ascendant, exercé par un prêtre venu de l’Orient, aurait suffi pour exciter de grandes jalousies; et l’âpre vivacité de saint Jérôme ne les diminuait pas. Il attaquait lui-même avec amertume les vices de quelques prêtres de Rome ; car, suivant la loi de l’humanité, déjà l’orgueil, le luxe et l’hypocrisie se glissaient à la suite des vertus qui avaient étonné le monde. Déjà même, il avait fallu des lois nouvelles, pour réprimer des abus ignorés jusqu’alors. « ^ Voici une grande honte poui « nous, écrivait saint Jérôme ; les prêtres des faux dieux, « les bateleurs, les personnes les plus infâmes peuvent « être légataires; les prêtres et les moines seuls ne peu- « vent l’être : une loi le leur interdit, et une loi qui n’est « pas faite par des empereurs ennemis de la religion, « mais par des princes chrétiens. Cette loi même, je ne « me plains pas qu’on l’ait faite; mais, je me plains que € nous l’ayons méritée; elle fut inspirée par une sage « prévoyance; mais elle n’est pas assez forte contre l’a-
‘ Snnet. Hierm. O per. t. IV, p. 260.
AU QUATniÈME SIÈCLE. 333
<t varice : on se joue de ses défenses par de frauduleux « fidéi-commis. »
Ailleurs saint Jérôme caractérisait plus librement encore d’autres vices du clergé de son temps : « J’ai honte € de le dire, écrivait-il; mais il y a des hommes qui re- « cherchent le sacerdoce et le diaconat, pour voir plus « librement les femmes. La parure est tout leur soin ; « leurs cheveux sont bouclés avec le fer; leurs doigts « brillent du feu des diamants; de crainte de l’humidité, a à peine effleurent-ils la terre du pied. Vous croiriea a voir de jeunes époux, plutôt que des prêtres. »
Ces peintures satiriques, qui trouvaient plus d’une application dans Rome, irritèrent les ennemis de Jérôme; on réveilla d’anciennes calomnies contre scs mœurs; l’enthousiasme donne facilement prise aux attaques du vice et de l’envie; on accusa Jérôme dans ses amitiés; on voulut attribuer à de coupables faiblesses ce qui tenait à l’empire naturel d’une âme éloquente et religieuse.
La mort du pontife Damase, en privant saint Jérôme d’un admirateur et d’un appui, vint encore favoriser la haine de ses détracteurs. 11 céda, et résolut de retourner dans son humble cellule de Bethléem. Rien n’est plus touchant et plus grave que ses adieux à l’une des illustres Romaines, dont il avait mérité la pieuse confiance. Après avoir repoussé, en quelques mots, les calomnies de ses détracteurs : a Noble Asclla, dit-il, c’est ainsi que je vous « écris à la hâte, au moment de m’embarquer, triste et tt les yeux pleins de larmes ; je rends grâces à Dieu d’a- « voir été jugé digne d’etrehaï par les hommes. Insensé! « j’ai voulu chanter le cantique du Seigneur sur une a terre étrangère, et, abandonnant le mont Sinaï, j’ai « recherché le secours de l’Égypte. J’avais oublié l’Évan- « gile, qui nous apprend qu’au sortir de Jérusalem, le « voyageur est dépouillé, meurtri, laissé pour mort. Mes
334 TABLEAU DE l’ÉLOQUENCE CHRÉTIENNE « ennemis ont jeté sur moi la honte d’un faux crime. « Mais je sais, qn’à travers la bonne ou la mauvaise rea nommée, on arrive également au royaume des deux.
« Saluez Paula et Eustoclne, qui sont toujours, en « dépit du monde, mes sœurs eu Jésus-Christ. Saluez U Albina leur mère, Marcclla, Marcellina, Félicité, et « dites-leur ; « Nous serons tous un jour devant le tri- « bunal de Dieu , où chacun montrera la conscience « qu’il a eue pendant sa vie. » Adieu, modèle de la vertu « la plus pure, souvenez-vous de moi j et, par vos prières, « apaisez les flots sur ma route. »
Embarqué au port de Rome, où l’avaient accompagné de nombreux amis, Jérôme retourna par un long circuit dans l’Orient, descendit dans l’ile de Chypre, pour jouir de l’hospitalité d’Épiphane revenu d’Italie longtemps avant lui, revit également Paulin dans Antioche et arriva enfin à Jérusalem, qu’il appelait désormais sa patrie. L’Égypte , cette terre de la science et de la solitude, manquait encore au long noviciat de l’interprète des livres saints. 11 repartit bientôt de Jérusalem pour visiter la Thébaïde et Alexandrie, parcourut les déserts de Nitrie, sans tout admirer dans la vie des solitaires, et vint écouter le savant aveugle Didymc qui, dans la chaire de l’école chrétienne qu’avait illustrée Origène, portail avec les dogmes de la Ihéolpgie les souvenirs de la philosophie grecque, et quelque chose des sciences cultivées par Hipparque et Plolémée. Sous ce maître auquel Jérôme avait donné, par plaisanterie, le nom do vo^jant, que les Hébreux réservaient à leurs pro[)hèles, il apprit ce qu’il ignorait encore, après l’enseignement de Constantinople et de Rome; et, pressé d’en faire usage, pour son grand travail sur l’Écriture sainte, il revint dans sa chère Bethléem. Il y reprit avec ardeur celte étude de la langue hébraïque qui , après avoir été dans sa jeunesse une
sorte de frein et de pénitence imposée à son imagination trop ardente, fut une des occupations de sa vie, et fit en partie le caractère de son éloquence. Il acheta chèrement alors les leçons d’un savant Israélite, qui n’osait le voir que dans la nuit, par crainte d’irriter ses compatriotes, en leur paraissant livrer à un chrétien, à un étranger les mystères de l’idiome sacré. Ce secours cl une opiniâtreté du travail plus grande que l’impatience qu’il éprou- ; vail |>arfois, le rendirent enfin maître de cette langue ’ difficile, dont les rudes aspirations remplacèrent, dit-il, , pour lui, l'harmonieuse éloquence, qu’il avait tant ai- mée. JaloiLv de devenir l’inlerprète des monuments de la foi, aux lieux où elle était née, il ne sortit plus de Bethléem , ou du moins de la Judée; mais, de Rome, on accourait vers lui. Quelques-unes de ces femmes illustres, dont il avait inspiiô la piété, Paula et sa fille Eustochie arrivaient à Bethléem et y fondaient plusieurs monastères. C’était une colonie romaine transplantée sur cette terre barbare et sacrée.
Paula, avant même de quitter Rome, avait étudié la langue hébraïque. C'était dans cette langue qu’elle redisait à Bethléem les chants du Psalmiste, et elle la parlait, sans aucune trace de prononciation romaine. Sa fille Eustochie |>artageait son ardeur de savoir, comme sa charité. Bientôt se réunirent près d’eiles des religieuses de patries et de conditions diverses, riches et pauvres, mais soumises à la même règle et au travail commun. ^ Cependant, Jérôme traduisait de la langue grecque les •' homélies d’Origène, et les traités de Didyme, revoyait, pour en multiplier les copies correctes, la version célèbre des Septante, et poursuivait la traduction latine de la Bible entière, en y mêlant des préfaces et des commentaires empreints de l’éloquence du texte original, üe savants hommes venaient le consultcrd’ltalie, d’Espagne
et d’Aflique. Attentif à toute nouveauté qui s’élevait dans la foi, 11 était des premiers à la combattre ; et , de Bethléem, il instruisait Rome. Il semble même porter dans cette mission une sorte d’âpreté contre la ville éternelle, bien qu’il en respecte religieusement la primauté pontificale. Mais , soit le souvenir des calomnies qu’il avait encourues, soit le dégoût des scandales qu’il avait blâmés, soit la haine d’un chrétien contre ce qui restait encore de paganisme indélébile dans les magnificences du Capitole et du Forum , il ne peut presque nommer Rome sans colère. Dans son langage ' , comme dans celui des dissidents, au seizième siècle, Rome est Babylone» la prostituée couverte de pourpre. Il se plaint d’y avoir rencontré un sénat pharisien, qui se préparait à le condamner ; et il exhale sa pieuse joie d’avoir fui les jeux impurs des Lupercales, pour revoir riiôtellerie de Marie, et la grotte où est né le Sauvenr.
Cette terre de Judée, ce soleil , ces souvenirs sacrés ont pour son âme un charme irrésistible ; et on sent qu’il ne saurait plus vivre ailleurs qu’à Bethléem. 11 voudrait réunir dans cet asile ceux qui lui sont le plus chers. Tantôt il écrit lui-même, pour les appeler, tantôt il emprunte la douce autorité de Paula et d’Eustochie. Il se sort de ces captives de la foi, de ces voix pures formées par sa parole, pour attirer d’autres âmes à la solitude. Rien de plus poétique et de plus touchant que la lettre, où Paula et Eustochie invitent Marcella, dont les conseils avaient déterminé leur vocaition religieuse, à venir les rejoindre à Bethléem. Les deux grandeurs de la religion nouvelle sont en présence, celle de son berceau et celle de son empire. «Il y a là disent Paula
' Sancf. f/ieron. Oper. t. IV, p. 493.
* Ib devif p. 1.
€ et Euslochie, en parlant de Rome, une sainte Église, « les trophées des apôtres et des martyrs, la vraie con- « fession du Christ, la foi prêchée par l’apôtre, et le « nom chrétien grandissant chaque jour sur l’abaisse- « ment du paganisme. Mais le mouvement même , la « grandeur, la puissance de Rome , le besoin de voir et « d’être vu, de saluer et d’être salué, de parler et d’en- < tendre, de regarder même malgré soi cette foule im- « mcnse d’hommes, tout cela détourne de la vocation et c de la paix religieuse. Ici, au contraire, dans cette cam- « pagne du Christ, tout est simplicité, tout est silence. « Où que vous alliez, le laboureur appuyé sur sa char- « rue murmure les louanges de Dieu, le moissonneur se « délasse par le chant des psaumes, et le vendangeur, « en taillant sa vigne, redit quelque chose des accents « de David. Ce sont les chants d’amour de ce pays, «f les mélodies du berger, l’accompagnement du laboure reur. »
Jérôme, à cette lettre de Paula et d’Eustochie ajoutait ses conseils. 11 presse aussi Marcclla de quitter Rome, avec son arène sanglante et ses licencieux théâtres, pour la paix et les ombrages de Bethléem. C’est Bethléem qu’il recommande. Jérusalem, sa curie, sa garnison romaine, ses spectacles, tout cela lui paraît trop ressembler à Rome elle-même ; l’affluence des étrangers n’y permet pas le repos et le recueillement de l’âme. 11 la visitait rarement; et il loue presque un saint du christianisme de n’avoir passé dans cette ville qu’un seul jour, quoiqu'il ait longtemps vécu dans la Judée. Il s’indigne d’ailleurs à la pensée de croire un lieu plus saint qu’un autre, et d’enfermer dans une étroite enceinte celui que le ciel ne contient pas. « Les vrais adorateurs, dit-il, adorent Dieu, « sans être à Jérusalem, ni £iir le mont Garizim. »
C’est ainsi que, répondant à Paulin , célèbre par son
338 TABLEAU DE l’ÉLOQUBXCE CHRÉTIENNE éloquence, il ne lui fait pas un devoir de quitter Tltalie, et lui montre comment il peut y bien vivre. Mais, ce qu’il ne croit pas nécessaire à la vertu, il le conseille pour l’inspiration; et, en admirant avec quel art savant, quel éclat de pureté ciccronienne, quelle richesse de pensées, Paulin a célébré l’empereur Théodose, il ne I>eut se défendre de ce vœu : « O s’il m’était donné de « conduire un tel génie non sur les monts d’Àonie et < les cimes de l’Hélicon que chantent les poêles , mais € à travers Sion, le Thabor et les sommets du Sinaï, s’il « m’était donné d’enseigner ce que j’ai appris , et de « transmettre comme un dépôt les mystères des prophè- « tes, il naîtrait pour nous quelque chose que la Grèce « savante ne possède pas! » Puis, caractérisant avec rapidité les principaux apologistes latins du christianisme, Tertullien, Cyprien, Laclancc, Hilaire : « Je viens à toi, c dit-il, mon compagnon et mon ami , mon ami, avant « que je te connaisse. » Et il indique dans l’histoire des lettres chrétiennes, et dans l’interprétation de l’Écriture, une grande place à prendre, que lui-même a remplie.
Paulin ne quitta pas l’Occident, où il devint plus tard évêque de Noie ; mais, il reçut encore de Bethléem des encouragements et des réponses à ses scrupules et à ses doutes. Jérôme gardait, dans sa retraite, celte âpre fierté qui lui avait fait tant d’ennemis à Rome. On le croira même, affranchi par l’âge et la solitude, il était plus impétueux et plus sévère dans ses derniers écrits. Cette inquiète contradiction, il ne la portait pas seulement autour de lui ; et ce n’est pas un faible témoignage de l’activité religieuse de ce temps que de le voir du fond de la Judée réfuter les doctrines d’un moine d’Italie, Jovinieo, qui tendait à supprimer le mérite des abstinences chrétiennes. Cet Épicure de la loi nouvelle, comme l’appelle saint Jérôme, sans créer de schisme apparent, et sans
attaquer le dogme, jetait dans l’Église un grand trouble, en détachant les âmes du joug de la règle, et en niant ce qui faisait une des forces du christianisme. Jérôme vil le danger; et sa pureté d'âme, comme sa prévoyance, se montre dans l’énergie de sa censure. Ce n’est pas Seulement, au nom des maximes chrétiennes qu’il réclame. Vertus païennes, préceptes de philosophie, exemples empruntés aux sages de l’Inde et de la Grèce, aux barbares et aux peuples civilisés, tout lui sert à établir le principe de la domination de l’esprit sur les sens, et du perfectionnement moral par les privations matérielles. Jovinien avait gagné beaucoup de partisans à sa doctrine déguisée sous le nom d’élégance de mœurs et d’urbanité. I.c solitaire lui oppose de graves raisonnements et d’amers sarcasmes.
Adressé de Bethléem à Rome, cet écrit parut d’abord excessif. Des amis, auxquels Jérôme le confiait, pour le publier, le supprimèrent, dans la crainte d’offenser les esprits par un éloge exclusif du célibat porté jusqu’à la réprobation du mariage. Mais l’ouvrage fut connu; des copies s’en répandirent en Judée et en Italie. Et Jérôme, que Pammachius, le gendre de Paula, avait averti de ces objections et de ces doutes, lui répondit, avec un peu d’orgueil mondain peut-être : « Je ne suis pas « aussi heureux que la plupart des auteurs de notre « temps; je ne puis, à volonté, corriger mes erreurs. « Aussitôt que j’ai écrit quelque chose, amis, ennemis, « avec des motifs divers, mais une égale ardeur, le jettent « dans le public, et prodiguent l’éloge ou le blâme. » Mais, ce qu’il ne pouvait plus changer, il le défend ; et il rétablit le vrai sens de ses paroles, qui, malgré la véhémence naturelle à son génie, n’impliquaient en effet qu’une préférence, mais non pas une exclusion. Jovinien, condamné, resta sans défenseurs; et on put
340 TAPLEAn DE l’ÉLOQUEXCE CHRÉTIENNE voir dans cct exemple, avec la rapide communication d’idées entre tous les points de la société chrétienne, l’ascendant que gardait Jérôme, au fond de sa retraite.
Il y avait trouvé, près de lui, un plus redoutable adversaire, dont l’animosité n’éclata que plus tard. Ruffin, après vingt années de séjour en Orient, quittant le monastère qu’il avait fondé sur le mont des Oliviers, et où souvent il recevait la visite savante de Jérôme, était parti pour revoir Rome et l’Italie. Versé dans la langue grecque, qu’il avait étudiée longtemps, en Égypte, il rapportait avec lui les ouvrages d’Origène, qu’il avait en partie traduit, et dont le génie était déjà célèbre en Occident, mais suspect d’erreur et d’bérésie. A Rome, il ne tarda pas à traduire le plus important et le plus difficile de ces ouvrages, le Livre des Principes. Et dans la préface il se recommandait de l’exemple et de l’approbation de Jérôme.
Les docteurs de l’Église latine, les amis, les ennemis du solitaire se troublent et s’agitent à celte nouvelle. On écrit de Rome à Béthléem, pour obtenir un désaveu, en adressant à Jérôme la traduction accusée d’bérésie. Jérôme répond, en blâmant les erreurs d’Origène, dont il admire la science, l’ardeur, le génie, mais qu’il ne suit pas dans toutes ses opinions; et il blâme la témérité de Ruffin, malgré sa répugnance à combattre un homme qu’il a loué. En même temps il lui écrit à lui-même, pour se plaindre de ses insidieux éloges; et il semble lui parler encore avec un reste d’amitié. Mais Ruffin s’indigne contre un ancien ami, dont les explications l’accusent; et la controverse s’engage, d’Aquiléc à Rome, avec une véhémence et une rapidité qui nous étonnent.
Rien ne montre mieux quel vaste auditoire avait le christianisme dans le monde, et en môme temps, combien il était encore en défiance contre les restes de l’an-
ciennc société et l’opposition de l’ancien culte. Parmi toutes les accusations que Ruffin élève contre Jérôme, il lui reproche le travail même, qui fit en partie sa gloire. 11 le trouve imprudent et coupable de traduire de nouveau les livres saints : œ Ne voyez-vous pas, s’écrie-t-il, « combien cette entreprise doit ajouter à l’incrédulité « des Gentils? Ils n’ignorent pas ce qui se passe parmi « nous. Lorsqu’ils sauront que notre loi est corrigée « ou changée, ne diront-ils pas entre eux : « Ces gens-là « se trompent, et ils ne possèdent pas la vérité? Voyez, « quandils leveulent, ils corrigent leur loi etTamendent. « Évidemment, il y avait d’abord erreur, puisqu’on l’a « corrigée; et évidemment aussi, on ne peut regarder a comme divin ce que l’homme change à son gré. » « Voilà le service que nous a rendu ta science, c’est de « nous faire juger dénués de raison par les Gentils. »
En même temps, Ruffin reprochait à Jérôme d’avoir conservé une coupable préférence pour la littérature profane. Et lui rappelant ce rêve bizarre, que Jérôme a raconté, il l’accuse de manquer à son serment; et sans doute, il disait vrai. L’accusation et la faute, le repentir et la rechute sont un trait caractéristique de cotte époque de l’esprit humain.
Ruffin, si savant lui-même, paraît cependant parfaitement sincère dans son indignation contre la préoccupation studieuse, qu’il reproche à son ancien ami. « S’il « le nie, dit-il ', je puis citer en témoignage beaucoup « de nos frères qui, dans leurs cellules, sur le mont des « Oliviers, ont copié pour lui des dialogues de Cicéron. « J’ai tenu leurs cahiers dans mes mains, et je les ai « relus, et je sais qu’il leur donnait un plus fort salaire, « pour ce travail que pour toute autre copie. Il ne pourra
^ Sanct. Bteron. O per. t. IV, p. 420.
342 TABLEAU DE l’ÉLOQÜKNCE CHRÉTIENNE « nier lui-môme que, venant, pour me voir, de Bethléem € à Jérusalem, il apportait avec lui un dialogue de Cicé- « ron, et que, dans son paganisme grec, il me donna un « dialogue de Platon , que j’ai gardé quelque temps. <( Mais pourquoi m’arrêter à une chose manifeste? « Jérôme, dans le monastère de Bethléem, il n’y a pas € longtemps, faisait encore œuvre de grammairien pro- « fane; et il expliquait son cher Virgile et les auteurs « lyriques, comiques, historiques à des enfants qu’on lui « confiait, pour leur enseigner la crainte du Seigneur. »
La défense de Jérôme n’est pas moins véhémente que l’attaque. Ce n’est pas, il faut l’avouer, de part et d’autre la majestueuse controverse de Bossuet et de Fénelon . Et cependant, la situation était plus grande peut-être. Ce réfugié romain qui, entre la crèche et le calvaire, au pied des monuments de la foi, se dévouait à l’interprétation des saintes Écritures, ce savant, qui ne voulait être rien dans l’Église que son disciple et son défenseur, ce voyageur qui, dans Bethléem, donnait l’hospitalité et la science aux fugitifs de l’Italie! il y avait là sans doute une admirable autorité à prendre. Mais Jérôme parait quelquefois oublier, dans l’amertume du sarcasme, la sainteté de sa mission et la dignité de son génie. Quelques paroles touchantes lui échappent cependant; et c’est lui, dont le cœur, aigri par tant d’injures mutuelles, est le plus près de la réconciliation et de la paix. Ruffm ne répondit plus ; et il acheva ses jours en Occident, chassé de l’Italie par une invasion de barbares, et retiré dans un coin de la Sicile, loin de Rome et de Bethléem.
Un autre souvenir de ce temps, c’est le commerce épistolaire de Jérôme et d’Augustin ; l’un athlète vieilli dans les travaux et les querelles, mais plein d’ardeur encore; l’au/.re, plus jeune, d’un caractère moins éner-
Aü qüatriêmf: siècle. 343
gique et plus doux, mais également infatigable apôtre, et plus persuasif, parce qu’il était plus aimé; tous deux représentant, avec une nuance orientale, le génie romain dans l’Église universelle.
On souhaiterait que ces deux hommes, si bien faits pour être en communion de pensées, aient pu se voir et s’entendre, et que la fiction d’un écrivain célèbre qui les a mis en présence, soit une anecdote de l’histoire. A part l’anachronisme, auquel s’est plue son imagination, en les supposant tous deux du même âge, troublés, à la même époque, des mômes passions, quel intérêt véridique n’aurait pas eu leur entretien, si la jeunesse de l’iin s’était rencontrée avec la vieillesse de l’autre, comme le permettait la réalité ! Quels élans de douceur et de génie seraient sortis de l’ame d’Augustin visitant avec le solitaire de Bethléem les lieux sacrés, dont Jérôme était comme le gardien et l’interprète? Et si le poids des années n’eût pas retenu Jérôme, s’il eût visité la province d’Afrique, combien ce Dalmate rempli des souvenirs de Rome, et fier de voir dans sa retraite de Judée une descendante des Scipions, aurait conçu de grandes pensées à l’aspect de Carthage devenue romaine et chrétienne, et devant la chaire d’Augustin converti ! Et que de choses ces deux âmes tant éprouvées auraient eu à se confier l’une à l’autre! 11 n’en fut pas ainsi : Augustin, comme il le dit, ne vit Jérôme que par les yeux d’Alype; et c’est de loin seulement, et à travers la distance des mers, qu’ils se transmirent leurs pensées.
Augustin commença celte tardive liaison, moins par des félicitations sur les travaux'du solitaire, que par la demande d’un nouveau travail, qu’attendaient de lui les Églises d’Afrique; c’était la traduction de ces grands docteurs de l’Église d’Orient, Allianase, Grégoire, Ba-
344 TAlilEAO DE l’éloquence CHnÉTlF.NNE
sile, Chrysoslome, dont le génie n’était qu’à demi connu dans l’Occident, et qu’Augustin lui-même lisait peu dans leur langue. Cette œuvre lui paraissait plus utile que de continuer à traduire, sur le texte hébraïque, les livres saints, que la version des Septante rendait accessibles à tout l’Orient grec, et que, d’après cette version, on avait déjà retraduits en latin.
A ce jugement, à ce vœu Augustin joignait une censure. 11 blâmait Jérôme d’avoir justifié le mensonge, en supposant simulée la réprimande, que l’apôtre Paul adressait à Pierre.
Augustin ne peut admettre cette feinte. 11 voudrait consulter Jérôme, sur d’autres questions religieuses; mais une lettre ne suffit pas ; il attendra davantage du prêtre, qu’il envoie près de lui, pour recueillir ses précieuses paroles. « Et cependant, écrit-il ', ce prêtre ne « pourra jamais entendre de ta bouche autant de choses « que je le voudrais; et à son retour, lorsque je recueil- « lerai de son sein les trésors que tu y auras versés, il « ne comblera pas le vide qui est en moi ; il n’apaisera a pas la soif que j’ai de tes pensées. » Cette lettre ne parvint pas d’abord à Jérôme; celui qui devait la porter fut retenu en Afrique. Une seconde lettre n’obtint pas (le réponse. Augustin craignit que ce silence n’cîït pour motif la publicité qu’avait reçue sa lettre, dont quelques copies s’étaient répandues dans Rome. 11 écrivit, pour s’en excuser, tout en renouvelant l’objection qu’il avait faite. Jérôme répondit, en homme blessé de la rétractation qui lui était demandée dans la lettre arrivée jusqu’à lui. Du reste, il ne discute pas; et cette réserve n’est pas sans amertume et sans fierté. « A Dieu ne « plaise % écrit-il au jeune docteur africain, que j’ose
‘ Sanct. Hieron. Oper. t. IV, p. 603.
* Ibidem, p. 608.
« effleurer en rien les livres de ta béatitude. Il me suffit « de défendre les miens, sans attaquer ceux d’autrui. Ta « prudence sait d’ailleurs fort bien sans doute que cha- « cun abonde dans son sens, et qu’il y a jeu puéril, « semblable au travail des jeunes rhéteurs, à chercher « la célébrité, en accusant les hommes illustres. Je n’ai « pas la folie de me tenir pour offensé par la différence a de tes interprétations sur l’Écriture; et tu n’es pas a sans doute blessé que j’aie un avis'contraire au tien. « Ce qu’il y a maintenant à faire pour toi, c’est d’aimer « celui qui t’aime, et dans l’arène des saintes Écritures « de ne pas venir, jeune homme, provoquer un vieillard. « Nous avons eu notre temps, et nous avons fourni notre K carrière, du mieux que nous avons pu. Aujourd’hui, « pendant que tu t’élances et franchis de longs espaces, « nous avons droit au repos. El en même temps, s’il tt m’est permis de le dire, avec tout respect pour toi, « afin que tu ne paraisses pas seul emprunter quelque « chose aux poètes, souviens-loi de Darès et d’En^elle, « et du proverbe vulgaire ; Le bœuf fatigué enfonce le « pied plus fortement. »
Avant d’avoir reçu cette réponse, Augustin avait écrit à Jérôme une autre lettre, où il insistait sur ses objections, et paraissait surtout blâmer l’entreprise d’une traduction nouvelle des livres saints. 11 y opposait le même scrupule que Ruffin, le danger d’inquiéter le peuple, en offrant à sa foi des expressions, auxquelles il n’était pas accoutumé. Et, à l’appui de celle crainte, il citait les réclamations elle tumulte élevésdans une église d’Afrique, où l’évêque avait lu, d’après la traduction de Jérôme, un passage du prophète Jonas, qu’on l’accusa d’avoir falsifié, et qu’il fut obligé d’abandonner, sur le témoignage des Juifs qui dominaient dans la ville, et qui déclarèrent que l’ancienne version chantée dans la liturgie et traduite
346 TABLEAU DE l’ÉLOQüEXCE CHRÉTIENNE des Septante était plus conforme au texte original des livres saints. On peut voir là quelle était la civilisation de ces villes d’Afrique où des Grecs, des Latins, des Juifs, étaient eu présence, avec leurs langues et leurs traditions diverses, pour défendre, ou discuter la foi nouvelle.
Jérôme, en répondant à l’évêque d’Hippone, se montre peu jaloux d’engager le combat contre un tel adversaire. Quelques traits assez vifs lui échappent cependant ; mais, il les émousse; et, soit humilité, soit lassitude, il revient au contraste de son âge et de son modeste sacei doce avec la jeunesse et la dignité d’Augustin, a Cesse ', lui dit-il, « de provoquer un vieillard qui se cache au fond de sa
cellule. Si tu veux exercer, ou montrer ta science, « cherche des jeunes gens éloquents et célèbres, comme « il y en a beaucoup à Rome, qui puissent et qui osent « lutter contre toi. Pour moi, soldat autrefois, vétéran € aujourd’hui, je dois célébrer tes victoires et celles des « autres, et non, d’un bras débile, recommencer la « lutte. j> Puis, il ajoutait : ce 11 ne convient pas que « moi , qui , depuis la jeunesse jusqu’à cet âge , suis « resté dans un monastère, travaillant, à grand’peine, « avec de saints religieux, j’ose écrire contre un évêque « de ma communion , contre celui-là même que j’ai « commencé d’aimer, avant de le connaître, qui le pre- « mier m’a provoqué à l’amitié, et que je me suis fé- « licité de voir s’élever, après moi, dans la science de « l’Écriture, b
A ce refus de discuter, à ces plaintes modestement hautaines Augustin répondit avec douceur, avec respect, mais en insistant sur l’objection qu’il avait faite. Puis, avec cette effusion de cœur que personne n’eut davantage, il déplorait la controverse prolongée de Jérôme et
* SancU Hieron. Ojjcr. t. IV, p. 612.
de Riiffin, ce mal d’une discorde si éclatante entre deux personnes longtemps unies, et dont l’ancienne amitié était connue de presque toutes les Églises; il s’en affligeait comme d’un trouble; il s’en inquiétait, comme d’un fâcheux pronostic sur l’instabilité des affections humaines. Lui qui avait souvent souliaité de voir Jérôme, il ne sait plus quel vœu former; il ne conçoit pas comment la haine est née de l’amitié entre ceux qui, dégagés des soins du monde, suivaient lÜH'ement le Seigneur, et vivaient ensemble sur cette même terre que le Seigneur a foulée de ses pas, et où il disait : < Je vous demne ma « paix; je vous laisse ma paix après moi. » « Malheur à « moi, s’écrie Augustin, de ne pouvoir vous trouver ena semble quelque part! Ému, affligé, inquiet comme je U le suis, je me jetterais à vos pieds; je ' pleurerais de < toutes mes forces; je vous supplierais de toute mon « affection. »
Ainsi pressé et averti, et recevant h la fois plusieurs lettres d’Augustin , Jérôme se défendit enfin , et en réclamant surtout son droit d’interpréter l’Écriture sainte, d’après ce qu’il appelle la vérité hébiaïque. Cependant, il incline au repos ; et il prie Augustin de ne pas forcer un vétéran à de nouveaux combats. « Toi qui « es jeune , dit-il en finissant , et élevé sur le trône « épiscopal, instruis les peuples et enrichis des moissons c nouvelles d’Afrique les maisons romaines. C’est assez « pour moi, qu’avec un auditeur et un lecteur, dans « le coin d’un pauvre monastère , je murmure quel- « ques mots. » Augustin répondit encore, réfutant les objections et ne se blessant pas de l’humeur, plus calme que le solitaire, sans être moins absolu dans son opinion, et se bornant à lui demander la liberté dans l’amitié.
On aime à penser que ces deux beaux génies de la société chrétienne restèrent unis, et qu’à si longue dis-
348 TABLEAU DE l’ÉLOOUËNCE CHRÉTIENNE lance, ils communiquaient. Un des disciples d’Augustin, celui-là même qui, sous son inspiration, traça le premier essai d’une histoire universelle ramenée à l’unité par la pensée de la Providence, Orose, prêtre espagnol, après avoir visité Alexandrie, vint à Bethléem apporter à Jérôme les paroles d’Augustin, et des lettres où il le consultait sur l’origine de l’âme. Faisant un si grand voyage, pour ajouter aux leçons d’Augustin celles de Jérôme, Orose trouva le solitaire plein d’admiration pour l’évêque, et malgré son âge et la fierté de son génie, aimant à reconnaître cette autorité nouvelle, dont il s’était blessé d’abord.
Tandis que Jérôme poursuivait son grand travail, dirigeait la science et la foi de ses fidèles de Bethléem, correspondait avec ses amis d’Occident, les barrières de l’empire étaient forcées, l’Ilalie en proie aux barbares, Rome assiégée et bientôt prise par Alaric. Le contrecoup de ces désastres était porté jusqu’en Judée par l'arrivée de quelques-unes de ces familles romaines tombées de leurs grandeurs dans l’exil et la misère. C’était à l’époque même, où l’éloquent interprète de l’Écriture méditait sur le plus terrible de ses prophètes et avait devant les yeux les menaçantes visions d’Ézéchiel. IjCS journées laborieuses de Jérôme, ses veilles solitaires sont troublées par la présence de tant de malheureux concitoyens, qui lui arrivent de si loin, a et « viennent, dit-il, mendier à Bethléem. » Il apprend successivement la mort de ses plus chers amis, le péril et la désolation de Rome. 11 en est accablé; il n’a plus d’autre pensée ; il se sent captif dans l’esclavage de ses frères. Il oublie, dit-il, son propre nom et ne sait que pleurer. Cependant, pauvre comme il est, il donne asile aux fugitifs dans son monastère; il laisse là toute étude, pour consoler et secourir. Puis , après qu’il fe’est long-
temps occupé de tout, tenant sa cellule ouverte aux fugitifs que le ciel lui envoie, il reprend son travail ; il le prolonge, comme à la dérobée, pendant les heures de la nuit; il cherche à tromper par cette œuvre le trouble ardent de son âme; et, l’imagination toute remplie des malheurs qu’il a vus et des souffrances qu’il a soulagées, il interprète les antiques malédictions prononcées sur le peuple juif, à la lueur lointaine des feux destructeurs qui ravagent l’Occident.
Par là , sans doute, il faut expliquer le caractère de grandeur et de mélancolie si fortement empreint dans les traductions de saint Jérôme. Il n’a pas eu seulement l’inspiration des lieux, cette inspiration puissante, qu’il avait entretenue par la recherche assidue de tous les souvenirs, parcourant avec de savants Israélites tous les coins de la terre de Judée. 11 a de plus l’inspiration des malheurs de son siècle, de ces malheurs égaux à tout ce que les prophètes lui donnent à décrire ; et il les sent avec une âme grande et généreuse, que l’ardeur de la foi et l’austérité de la pénitence n’ont endurcie que pour ses propres douleurs, et qui garde à celles d’autrui la compassion la plus tendre.
Malgré l’âge et les souffrances, l’ardeur du solitaire semble s’accroître par la longueur même de sa tâche. C’est au terme de son commentaire des prophètes, c’est en parlant du moins célèbre d’entre eux, que son génie pathétique trouve une incomparable éloquence. A I.i vérité, ce qu’il traduisait meme était présent à sa vue dans la désolation du peuple juif. Le prophète Sophonias avait dit sur Jérusalem : « La voix du jugement de Dieu est amère; devant elle, le puissant sera brisé. Jour de colère, jour de tribulations et d’angoisses, jour de calamités et de misères, jour de nuages et de tempêtes, jour dê retentissement et d’alarmes sur les villes for-
350 TABLEAU UE L’ÉLOQUENCE CHRÉTIENNE tifiées et les hautes citadelles! > Dans ces paroles, le solitaire de Bethléem voit les deux grands désastres des Juifs, leur captivité de Bahylone, et leur esclavage sous les Romains. C’est ce dernier fléau qui lui parait tout surpasser :
« Qu’y a-t-il besoin, dit-il, de décrire toutes les cala- « mités souffertes dans l’une et l’autre captivité, et corn- « ment ceux qui ont rejeté la lumière du Seigneur sont « plongés dans les ténèbres, et comment ceux qui n’ont a pas voulu entendre la trompette sacrée des fêtes so- * lennelles ont entendu le cri des combattants? Pour « les villes fortifiées, pour les hautes citadelles de la « Judée aujourd’hui détruites, j’ai le jugement de mes « yeux. Le jugement des yeux en dit plus encore que « celui des oreilles, à nous surtout qui vivons dans cette « province et qui pouvons vérifier ce qui est écrit.
« A peine aperce\x>ns-nous quelque trace des ruines de « ces villes autrefois puissantes. Siloé a été la tente et « l’arche du Seigneur ; à peine montre-t-on maintenant « la place de l’autel. Cabaa, lavilledeSaùl, est détruite « jusqu’aux fondements ; Rama et Bethoron et les a«- « très villes célèbres, bâties par Salomon, ne sont plus « que de petites bourgades. Lisons Josèphc: nous voyons « dans son récit la prophétie même de Sophonias; et « cela ne doit pas s’entendre seulement de l’époque de « la cajilivité. Jusqu’au jour présent, les colons infidèles « qui avaient tué les serviteurs et enfin le Fils de Dieu « lui-même, sont empêchés d’entrer dans Jérusalem, « excepté pour y gémir. Et ce droit de pleurer la ruine « de leur cité, ils le payent à prix d’or, afin que ceux « qui avaient acheté le sang du Christ achètent aujour- « d’hui leurs propres larmes.
« Vous voyez , au jour où Jérusalem a été prise et f détruite par les Romains, venir un peuple en deuil,
« se presser en foule des femmes décrépites, des vieille lards en haillons, portant tous dans leurs personc nés et sur leurs vêtements le témoignage de la colère c du Seigneur. Cette troupe de malheureux s’entasse, « où brillait la potence du Seigneur et où resplenc dit sa résurrection. Pendant que du mont Olivier c reluit l’étendard de la Croix, ce peuple misérable c pleure les ruines de son temple; et il n’excite pas « de pitié. Leurs visages sont encore mouillés de lar- * mes , leurs bras livides, leurs cheveux épars ; et le « soldat romain leur demande un salaire, pour leur périt mettre de pleurer plus longtemps. Quelqu’un en- « core doute-t-il, en voyant ces choses, que ce ne soit « là le jour de tribulations et d’angoisses, le jour de té- « nèbres et de nuit, le jour de nuages et de tempêtes, le « jour de la trompette et du cri d’alarme? Ils ont en « effet, dans ce bruit de leur deuil , le retentissement K des clairons ; et, selon la prophétie, la voix des fêtes « solennelles est changée en gémissements ; ils rugis- « sent et ils pleurent sur les cendres du sanctuaire, sur « l’autel détruit, sur les villes autrefois fortifiées et sur « les créneaux du temple, d’où ils ont précipité Jacques, « le frère du Seigneur. »
Au milieu de ces travaux, Jérôme avait dépassé quatre-vüigts ans. 11 semble que cette vie sainte, cette vieillesse avancée devait être inviolable et s’éteindre dans le repos. Il n’en fut pas ainsi : les malheurs de Rome n’étaient que le commencement des désastres de tout l’empire; et les provinces les plus éloignées recevaient le contre-coup de cette calamité, en même temps qu’elles en recueillaient les victimes. Partout le jour des barbares était venu, chacun de ces peuples se jetant sur le côté de l’empire qui lui était donné en proie. La Palestine fut ravagée par les Ismaélites, ou Sarrasins qui dé-
352 TABLEAU DE L'ÉLOQUENCE CHRÉTIENNE bordaient à travers le désert, qu’avait d’abord habité Jérôme. Leurs courses vinrent menacer Bethléem ; et le solitaire ne se crut préservé que par un miracle de la Providence divine; mais, un autre péril s’élevait près de lui. La guerre civile des sectes était partout, comme l’invasion des barbares ; et, dans cette activité convulsive qui se mêlait à l’agonie de la société romaine, on voyait les missionnaires du schisme, comme ceux de la foi, chercher d’un bout de l’empire à l’autre des refuges et des alliances. Le principal contradicteur d’Augustin, cet opiniâtre et hardi sectaire, dont le nom rappelle l’orageux océan, près duquel il était né, Pélage, était arrivé de la Bretagne sous le soleil de Thabor. Condamné par tous les évêques d’Occident, mais absous par quelques évêques d’Orient, il venait consacrer sa personne et sa secte par l’approche des lieux saints, et chercher le nom de Jérusalem à opposer au nom de Rome. Il trouva dès l’abord un appui dans l’évêque Jean, que sa jalouse inimitié contre le solitaire de Bethléem rendait favorable à tout novateur. Un grand parti se forma pour cet étranger dans la ville de Jérusalem. Sa doctrine, qui consiste surtout dans un sentiment orgueilleux des forces de l’âme, plaisait à l’imagination élevée de quelques-unes des femmes romaines , que le zèle de la foi avait conduites en Orient. Son éloquence les charmait. En Afrique, il avait adressé une lettre célèbre à Démétriade, fille d’un consulaire, et la plus riche héritière de Rome, qu’elle avait quittée pour un couvent de Carthage. A Jérusalem, il intéressait à sa cause la pieuse et savante Mélanie.
La partialité pour les opinions de Pélage ne resta pas renfermée dans ce cercle de quelques âmes d’élite. Le peuple môme y prit part, selon le génie de ce temps. Jérôme, averti do l’influence que prenait une doctrine
repoussée par l’.Églisc de Rome, la combattit, dans une lettre à Ctésiphon, et dans un écrit en forme de dialogue, où il opposait un défenseur de la grâce et un disciple de Pélage. Les didérences étaient si subtiles et la question si haute qu’on a peine à comprendre comment celle mélapbysique chrétienne mettait le feu aux passions populaires. Mais Jérôme, en reprochant aux Pélagiens de se fier exclusivement à la force de la volonté, et, de ne pas admettre la nécessité de la grâce, les accusait de supprimer la prière, de s’égaler à Dieu, et de renouveler les vices de toutes les sectes, depuis le pharisaïsme jusqu’au stoïcisme. L’animosité croissait par ces reproches. Les ennemis que s’était suscités Jérôme, quelques hommes corrompus, qu’avait blessés son âpre censure, saisirent celte occasion de se venger de lui. Une troupe de gens armés au nom de Pélage, sortant de Jérusalem vint assaillir dans Bethléem les deux couvents bâtis près de la grotte du Sauveur, et habités par les pénitentes et les disciples du solitaire. Un diacre et quelques serviteurs furent tués dans ce tumulte, les monastères pillés. Paula et Eustochie, échappées du milieu de ces scènes d’horreur, se retirèrent avec leurs religieuses et Jérôme dans une tour fortifiée, dont les agresseurs ne pouvaient s’emparer. L’autorité du gouverneur romain de Jérusalem fit enfin cesser ce désordre; mais la fondation de Jérôme était en partie détruite. Son courage fut grand au milieu de celte épreuve ; et quand il eut réussi à faire éloigner par le gouverneur romain l’hérésiarque Pélage, son esprit prend même une expression de gaieté. « Sachez, écrit-il à un ami, que sans secours « humain, mais par un jugement de Dieu sans doute,
« Catilina est chassé, non-seulement de la ville, mais de « la Palestine entière. Nous sommes seulement chagrins « qu’il soit resté avec Lentulus bon nombre d’affiliés de
354 TABLEAU DE l’ÉLOQUENCE CHRÉTIENNE « la conjuration, qui sont encore au port de Joppé. *
La sécurité se rétablit, cependant; et, quoique les ruines ne fussent pas réparées, l’intrépide vieillard reprit ses éludes, au milieu des fidèles rassemblés près de lui, et il put appeler de nouveau quelques amis éloignés. Une grande douleur vint l’éprouver encore. La fille de Pailla Euslocbie, venue avec elle des palais de Rome dans une cabane de la Judée, Eustocliie, du cœur le plus noble et d’un esprit admirable, lui est enlevée par une mort prématurée. La douleur du solitaire fut extrême. C’est alors qu’il reçut l’envoyé d’Augustin et lui montra toute l’affliction, dont il était accablé, et qu’il n’essayait pas meme do combattre.
11 écrivit cependant bientôt à Augustin, pour le féliciter de ses nouveaux ouvrages et de sa renommée croissante. Ce fut un des derniers soins de sa vie : ce rare et lointain dialogue entre ces deux hommes nous avertit de chercher ce qui les réunit et ce qui les sépare, et de marquer ici quelques traits de leurs grandes physionomies. Un premier contraste se présente, à la lecture même des lettres qu’ils s’adressaient. On dirait presque deux idiomes différents. Jérôme, malgré la précipitation dont il s’accuse et la négligence do ses rapides dictées, conserve en grande partie la belle diction romaine. Augustin a tous les défauts d’une langue gâtée par l’affectation et la barbarie. L’un, transplanté sur une terre tout orientale, entre des Syriens et des Hébreux, empruntant souvent les idiotismes de leurs langues, lorsqu’il traduit les livres saints, gardait dans ses propres écrits la pureté de cette langue latine, qu’il parlait à Rome, dans sa jeunesse. Augustin, sur cette côte d’Afrique où le punique n’était presque plus entendu de personne, ne parle que la langue latine, mais telle que l’Afrique la faisait dans l’impétueuse ardeur de Tertullien,
Si nous passons aux choses mêmes, au génie, à l’influence de ces deux hommes, de grandes différences nous frappent, au milieu d’une égalité de gloire et de vertu. Tous deux sont nourris des lettres profanes, ont . aimé avec passion la poésie, et 1a cherchent encore dans la religion. Jérôme, à part même sa science hébraïque, par son étude approfondie de la langue grecque , l’emporte sur son jeune rival. C’est un plus grand leltré. Sur une partie cependant de cette littérature séculière qui, avouée ou désavouée, objet d’enthousiasme ou de repentir, occupait tant de place dans la pensée chrétienne, le caractère d’esprit d’Augustin, la subtile profondeur qu’il mêle à l’imagination lui rendent la supériorité. Il est plus philosophe; il se plaît à la métaphysique; il s’en sert pour expliquer, ou plutôt pour croire les mystères du dogme.
Jérôme, qui avait beaucoup lu la philosophie grecque, beaucoup lu les traités philosophiques de Cicéron, de Brutus et de Sénèque, ne leur emprunte que des choses qui tiennent aux mœurs, et ne s’engage pas dans les spéculations sublimes sur le temps, l’infini, les idées éternelles. Augustin, avec quelques dialogues de Platon et les traités philosophiques de Cicéron, s’est élevé à une hauteur de vues métaphysiques qui fait pressentir Descartes et Malcbranche. Par cela même, il a été un plus grand docteur de la foi, dont Jérôme était un impétueux et brillant défenseur. Le caractère de ces deux hommes fut en effet d’être également fidèles à la tradition, et craignant bien plus la nouveauté que l’obéissance. Mais, en se conformant, avec un respect égal, aux dogmes de l’Église, l’un s’occupait surtout de les imposer avec passion, l’autre y découvrait des raisons profondes. Jérôme, épris d’admiration pour le génie d’Origène et traducteur éloquent de quelques-uns de ses écrits, tout en repro-
356 TABLEAU DE l’ÉLOQUENCE CHRÉTIENNE chant d’abord aux prêtres romains de ne blâmer ce savant homme que par envie de sa gloire, l’abandonnait sur toutes les choses condamnées dans ses ouvrages. Augustin, défenseur infatigable de l’orthodoxie chrétienne, en était pour ainsi dire le premier gardien, et par sa prévoyance à combattre tout commencement d’opinion dissidente, souvent devançait Rome, jamais ne l’inquiétait. Dans cette grande jurisprudence du christianisme qui soutient et développe l’œuvre primitive, nul n’a fait davantage. Il fut pour l’Occident le fécond et populaire interprète des principes, qu’Athanase avait promulgués en Orient. Ici, tout autre parallèle cesse pour lui ; et le vieux athlète de Bethléem ne peut que regarder avec admiration cette lumière qui, de l’Afrique envahie par les Vandales, éclaire l’Italie.
Tous deux , témoins précieux pour l’histoire des mœurs et des usages de leur temps, en sont des peintres hardis, Jérôme avec plus de force, Augustin avec plus de bienséance. Augustin n’a guère adressé qu’aux manichéens des reproches, que Jérôme ne craint pas d’infliger aux prêtres mêmes de son Église. Son âme ardente s’emportait aisément à l’hyperbole de Juvénal, et tirait de sa vertu môme une liberté de langage, qui rappelle trop parfois ce qu’elle flétrit. Et cependant, nulle part aussi les charmes de la retraite pure et laborieuse ne sont retracés sous de plus douces images. Partout, au milieu des expressions ardentes du solitaire, ou aperçoit une grande science du cœur, une grande expérience de ce gouvernement des âmes, qu’un pape du moyen âge appelait l’art des arts. Cet art qu’il enseigne dans quelques lettres à des religieux, il en faisait l’épreuve sur ces illustres Romaines, d’autant plus dévouées à son génie qu’elles avaient elles-mêmes un esprit supérieur. Mais là, comme ailleurs, son autorité n’eut pas celte étendue
qu’un naturel plus heureux donnait à la parole d’Augustin. Il est le directeur obéi avec passion par quelques âmes solitaires, plutôt que l’apôtre aimé du monde qu’il contredit et qu’il corrige. C’est qu’il n’a point celte tendresse d’âme, dont Augustin ne se guérit jamais, et qui le rendait si compatissant à l’erreur, au milieu d’un système de prédestination, eu apparence, inexorable.
Augustin aimait l’humanité et se fit écouler d’elle, lui enseignant avec affection la plus sévère doctrine. Jérôme aimait surtout le sacrifice et l’effort. Par là, il eut moins de pouvoir; et ses écrits parlent moins au cœur. De même qu’il ne s’adressa pas aux hommes réunis, et ne fut ni prédicateur, ni évêque, les pensées qu’il a laissées, après lui, ne conviennent qu’au petit nombre. 11 offre de grands traits à l’imagination ; il unit à la rêverie du solitaire la verve du conlroversiste; mais il est peu lu, parce qu’il console peu. Quelques-unes de ses lettres cependant, quelques souvenirs, quelques aveux épars jusque dans ses discussions les plus vives, ont plus d’un rapport avec les Confessions d’Augustin. On y sent parfois cette douceur qui touche d’autant plus dans une âme forte et sévère. Mais, on y sent surtout un génie qui combat, qui souffre et qu’on admire.
Ce qu’il était, il le fut jusqu’à la dernière heure de sa longue vie. Entre les soins de la charité et l’ardeur du travail, il vieillit, sans faiblir; ou du moins la faiblesse du corps n’atteignit pas son âme. C’est à la fin de sa traduction des prophètes, c’est en parlant d’un des moins célébrés que son génie mélancolique éclatait , nous l’avons vu, avec une incomparable éloquence, et que la prédiction accomplie, sous ses yeux, dans lesmalheursde laJudée lui arrache les plus pathétiques accents. Sa vue s’obscurcissait, sa tête était chancelante, ses membres languissants; et sur le lit où il était retenu, il se redressait
358 TABLEAD DE L’ÉLOQÜENCE CHRÉTIENNE avec effort, en saisissant iVnne main une corde attachée à la voûte. Cependant il continuait sa tâche, dictait aux uns, écoutait et consolait les autres, et veillant encore sur ces monuments de la foi, dont il était devenu Tim- ** mobile gardien. C’est au milieu de tels soins qu’il cessa de vivre et passa du travail à rélernelle paix.
Mort en 420, après les désastres de l’invasion d’Alaric, il en a recueilli toute la tristesse dans ses derniers écrits ; et on sent qu’il ne peut se sauver de telles pensées qu’en remontant vers Dieu. C’est le caractère qui donne un intérêt si profond à l’éloquence latine de ce temps, depuis Jérôme jusqu’à Salvien. Elle n’a pas les grâces et l'élégance du génie grec à son déclin, ou plutôt, dans sa naissance chrétienne; mais elle a plus de force et de mélancolie. Elle s’est corrigée à la rude école des barbares qui désolaient l’empire. Elle est inspirée par tous les maux qu’elle dépeint; et son imagination pleine de sombres couleurs s’est agrandie du spectacle de la réalité.
Jérôme fut en querelle, ou en amitié avec tous les hommes célèbres de cette époque; il les a lui-mème caractérisés dans son catalogue des auteurs chrétiens, modèle d’une biographie éloquente et rapide. Mais nous ne rappelons ici que ceux dont le talent est original, ou qui peuvent nous éclairer sur l’esprit de leur siècle.
A ce titre, on ne saurait oublier Paulin, évêque de Noie , auquel on a le premier attribué l’héroïsme de charité renouvelé par Vincent de Paul. On raconte, en effet, que Paulin se livra lui-mème en esclavage ', pour
> Ce touchant sacrifice est mis en scène, sous d’autres noms, dans le poème des Martyrs. En général, il n’est aucune fiction de ce bel ouvrage qui ne soit empruntée aux souvenirs et aux mœurs de l’Église primitive. Le poète est à cet égard d’une admirable fidélité, moins peut-être par une étude lente
AU QUATKIÊME SIÈCLE. 3^9
racheter le fils d’une pauvre veuve. Mais ce fait paraît difficile à placer dans sa vie, et ne s’accorde pas avec la destinée d’un consulaire qui jouissait d’une immense fortune.
Né dans l’ingénieuse ville de Bordeaux, vers l’an 353, * Paulin sortait d’une famille sénatoriale, et remplit les premières dignités de l’empire. 11 fut consul, avec Ausonc, près duquel il avait étudié l’éloquence, il épousa une des femmes les plus riches de la province d’Espagne ; et il réunit sur sa tête tout ce qu’un homme pouvait avoir de crédit, de richesse et de félicité, sous le despotisme des empereurs.
De laborieuses épreuves s’y mêlèrent et lui donnèrent la satiété du monde, tout en augmentant sa pitié pour le malheur. En butte à des haines, dont il n’explique pas la cause, il chercha, dit-il, le repos des champs et le culte de Dieu, dans la douce paix du foyer domestique.
La femme, à laquelle il était uni, l’engageait à la retraite religieuse ; et dans ses voyages, dans les soins nombreux de sa vie publique, il avait senti riefluence de quelquesuns des hommes puissants du christianisme, saint Ambroise à Milan, saint Martin dans les Gaules, et à Rome d’autres hommes moins célèbres, mais inspirés du génie même de l’Église dominante.
et détaillée, que par cette première vue de génie qui appartient à quelques hommes. Sous ce rapport, la critique fut trèssuperficielle. On s’étonna, par exemple, de la Toi païenne attribuée au père de Cymodocée, et l’on mit en doute la vérité des contrastes que disait naître le combat des deux cultes. Que dire cependaut, lorsque l’on voit, par les monuments originaux, que ce combat durait encore à la fln du quatrième siècle, et lorsqu’on lit, dans saint Jérôme, l’agréable description d’une famille de Rome, où le grand-père était pontife de Jupiter, et tenait sur ses genoux sa petite-fille enfant, qui récitait des prières chrétiennes?
360 TABLEAU DE l’ÉLOQUENCE CFIRÉTIENNE
Déjà, dans la malurilé de l’Age, il reçut le baptême, et, s’éloignant du centre de l’empire, alla vivre, quelques années, en Espagne. Là, il vendit de vastes domaines, pour en distribuer le prix aux pauvres ; et, dans la simplicité de la vie la plus austère, il offrit un grand exemple de cette inépuisable charité qui gagnait tant de cœurs au christianisme. Ce n’était pas que ce sacrifice poussé si loin ne trouvât des censeurs. Saint Ambroise, en exprimant l’admiration que lui inspire une telle vertu, prévoit les plaintes, les reproches qui vont s’élever contre celte imprudence, cet oubli des grandeurs, cet abandon du sénat par un homme d’une si ancienne maison et d’une éloquence si renommée.
Paulin éprouva d’abord, en effet, les rigoureux anathèmes du monde qu’il avait quitté. 11 devint comme étranger à ceux auxquels il avait été le plus cher. Malgré le poids de cette disgrâce, sa résolution ne fut pas ébranlée. Un des premiers combats qu’il eut à rendre fut contre les reproches d’un ancien ami, son maître dans les lettres. Esprit élégant et léger, comprenant peu la forte croyance qui saisissait les âmes, et tout païen d’imagination, Ausone lui adressait des vers , pour le rappeler au monde et à la littérature. Imitateur de l’ancienne poésie, il avait soin de surcharger son style d’allusions mythologiques, par prétention de goût plutôt que par croyance. Il redouble cette fois en écrivant à Paulin, comme s’il y avait eu pour le séduire quelque vertu dans ces mots de la Fable, qu’avait employés Virgile. Par une contradiction étrange et fréquente alors, il mêle à ces souvenirs des images chrétiennes. En rappelant Paulin dans leur patrie commune, en décrivant la demeure champêtre de patricien et de poète, où il l’attend, il n’oublie pas l'église du hameau; et il espère que le Fils de Dieu , touché de ses prières, ra-
mènera celui dont il regrelte l’absence. La pensée païenne revient cependant. Blessé du silence de son ami, et le croyant entraîné à la religion par sa lemmc, il lui disait : « Mon cher Paulin, si tu crains d’être trahi, « d’être accusé à cause de mon amitié, que ta femme « l’ignore; tu peux dédaigner les autres; mais ne dédai- « gne pas ton père. C’est moi qui fus ton premier maître « et ton premier guide dans les honneurs; c’est moi qui « t’ai conduit le premier dans la société des Muses. »
Il renouvelait dans une autre épitre scs plaintes et ses prières : a Qui t’empêche, dit-il, d’écrire au moins un « salut, un adieu, et de confier ces signes heureux à des « tablettes?» Puis, s’indignant de la silencieuse froideur de son ami, il lui souhaitait poétiquement tous les malheurs qu’il pouvait trouver dans ses classiques souvenirs; il le condamnait à errer triste et farouche, comme le Bellérophon d’Homère, ets’écriaiten finissant: « O Muses, divinités de la Grèce ! entendez cette prière, € et rendez un poêle aux Muses du Latium. »
Paulin répondit, et même en vers, pour consoler un peu son ami. Rien de plus poétique et de plus intéressant que ce contraste: « Pourquoi, dit-il, ô mon père! « rappelles-tu en ma faveur les Muses, que j’ai répu- « diées? Ce cœur consacré maintenant à Dieu n’a plus « de place pour Apollon et pour les Muses. Je fus d’ac- « cord avec loi , jadis , pour appeler, non pas avec le « même génie, mais avec la même ardeur, un Apollon « sourd dans sa grotte de Delphes, et pour nommer les « Muses des divinités, en demandant aux bois et aux « montagnes ce don de la parole qui n’est accordé que « par Dieu. Maintenant une autre force , un plus grand « Dieu subjugue mon âme. »
Il y a surtout un grand charme dans les derniers vers d’une seconde épître de Paulin à Ausone ; c’est , comme
362 TABLEAU DE l’ÉLOQUENXE CHRÉTIENNE déjà nous l’avons vu, le spiritualisme au lieu de la mythologie ; c’est l’amitié ennoblie par une espérance pure
et céleste. . . r. r '
« Rien ne l’arrachera de mon souvenir, écrit Paulin a
a son ami : pendant toute la durée de cet âge accordé aux « mortels, tant que je serai retenu dans ce corps, quelle ^ que soit la distance qui nous sépare, je te porterai dans a le fond de mon cœur. Partout présent pour moi, je te a verrai par la pensée, je l’embrasserai par l âme ; et,
« lorsque, délivré de cette prison du corps, je m’envoie lcrai de la terre , dans quelque astre du ciel que me c place le Père commun, là je le porterai en esprit; et - le dernier moment qui m’affranchira de la terre ne a m’ôlera pas la tendresse que j’ai pour toi. Car celle « âme qui, survivant à nos organes détruits, se soutient « par sa céleste origine , il faut bien qu’elle conserve « ses affections, comme son existence. Elle ne peut ou-
« blier, non plus que mourir. »
Pendant qu’il répondait par des sentiments si tendres, au reproche d’insociable sévérité, que s’attirait souvent le zèle des premiers chrétiens, Paulin allait être engagé parle lien le plus fort à la foi qu’il avait adoptée. Comme il était à Barcelone et assistait dans l’église aux solennités de Noël, la foule, par une sorte d’élection populaire, demanda qu’il fût ordonné prêtre. Entraîné par ce vœu public, il céda, malgré son effroi du saint ministère, et reçut les premiers degrés du sacerdoce, se réservant d’être attaché, non à une Église particulière, mais à la chrétienté; car il songeait à revenir en lUilie, et se regardait surtout comme disciple d’Ambroise. Un de ses premiers soins fut d’écrire à un autre homme célèbre du temps, son compatriote Sulpicc Sévère, qui, jeté dans la vie religieuse, se sentait troublé de l’étonnement et du blâme qu’il avait excités. Paulin l’encourage par
son exemple, el se montre animé de l’ardeur môme, que le peuple a portée dans son ordination. Bientôt, il quitta l’Espagne, visita saint Ambroise à Florence, puis vint à Rome„où, parmi des témoignages empressés d’estime, il trouva quelques signes de jalouse défaveur. 11 y resla peu de temps, et se retira dans une petite campagne, près du tombeau de l’évêque saint Félix, aux portes de la ville de Noie, où trois siècles auparavant Tibère faisait la dédicace du temple d’Auguste. Il vécut seize ans, dans cet asile, avec sa femmcTliérasia, devenue sa sœur. C’est en commun avec elle qu’il écrivait à Augustin, pour le remercier de ses ouvrages et lui demander son amitié. On sent, à la première réponse d’Augustin, quel attrait de cœur et quelle estime lui inspirait Paulin. Il l’associe déjà à tous les soins de sa famille chrétienne. Il le prie de s’unir à lui, pour détourner par ses conseils le fils de Ronianien, le jeune Licentius, de la passion de la poésie et des dangereuses distractions qui le retiennent à Rome. Paulin s’acquitta de cette œuvre, comme il avait répondu aux reproches d’Ausone. Il adressa des vers à celui qu’il voulait éloigner de la |)oésie. Ces vers manquent de force ; mais il y a quelque charme dans celle voix grave qui avertit le jeune poète, el lui parle sa langue, pour le ramener à des pensées plus austères.
Paulin, dans sa retraite, n’eut pas l’autorité qui s’altaidie aux grands orateurs chrétiens du môme siècle. Un ouvrage, qu’il avait entrepris sur le paganisme, et qu’attendait Augustin, ne fut pas achevé. Plus pieux que théologien el apportant du commerce du monde un reste de tolérance, il ne se mêla pas aux grandes controverses, et ne fut l’adversaire, ni l’appui d’aucun dissident. Consulté par Augustin sur quelques problèmes spéculatifs de la croyance chrétienne, il ne porte pas dans ses réponses la profondeur cl l’imagination de l’évêque d’Ilip-
364 tableau de l’éloquence chrétienne ponc. 11 est moins puissant parla méditation que parla charité. Lorsqu’il célèbre dans ses vers quelque souvenir religieux , il donne souvent à ses expressions une grâce touchante. Ce n’est pas l’art ancien ; et le christianisme n’avait pas encore renouvelé la poésie. Au lieu de ces odes d’Horace si élégantes, vous trouverez des vers où le chrétien solitaire s’adresse à un évêque venu de son diocèse à demi barbare , au fond de la Dacie, pour assister à la fête annuelle du martyr, dont Paulin semblait garder le tombeau.
Rien ne saurait mieux peindre l’hospitalité des temps antiques ranimée par le christianisme. Au moment où cet évêque s’éloigne après quelques mois de séjour, Paulin lui adresse scs vœux, le suit en espérance dans son dangereux voyage, et le voit rendu à ces rudes nations qu’il civilise par la foi, à ces climats glacés qu’il adoucit par la charité. 11 se confie à sa promesse de revenir célébrer le même anniversaire. Et il le revit en eiïet, selon l’esprit aventureux de ce temps, où sans cesse de grands périls étaient bravés, de grandes fatigues souffertes, pour satisfaire à quelque pieux devoir. Paulin ne s’éloigna pas de la ville de Noie : et bientôt il y fut retenu par les malheurs qu’il avait à secourir. Élu évêque par les habitants, il se vit en présence de la plus affreuse calamité. C’était le temps de l’invasion des Goths en Italie. La désolation s’étendit partout. Noie fut prise d’assaut et saccagée.
L’évêque tomba dans les mains des barbares; mais écliappant à leur avarice par sa charité qui avait tout donné d’avance, et se faisant respecter par sa vertu, dès qu’il fut libre, il trouva dans les richesses sauvées par l’Église de quoi délivrer d’autres captifs. Ce fut l’occupation de ses dernières années; et de là sans doute la légende qui raconte que, volontairement substitué à un
pauvre captif, il avait été conduit en Afrique, et employé à la culture d’un jardin, puis remis en liberté et renvoyé avec de grands honneurs par le roi des Vandales. Mais tout dans ses écrits témoigne qu’il ne quitta pas l’Italie; et Augustin, qui célèbre sa vertu et l’invite plusieurs fois à venir en Afrique, n’aurait pas oublié un dévouement semblable. Paulin demeura le consolateur des maux de sa patrie ; et jusqu’à ses derniers jours il resta près de ceux qu’il pouvait servir et dont il partageait les souffrances.
De tels hommes jetés çà et là dans l’empire étaient une sorte de refuge et de protection publique. Ces peuples barbares, qui envahissaient l’Italie, avec un instinct de destruction, étaient adoucis par la religion des vaincus. Souvent leur fureur s’arrêtait à la porte de la basilique chrétienne, où se réfugiaient les enfants et les femmes. Dans la superstition du temps, on célébrait comme un miracle ce témoignage involontaire du sentiment religieux inné dans le cœur de l’homme.
Le culte des saints et des martyrs ramenait pour le peuple une sorte de [wlythéisme local. On en trouve quelques traces dans les lettres et dans les poèmes de saint Paulin. Ces pieuses croyances y remplacent la métaphysique élevée du christianisme oriental ; mais la morale est la même. Le seul discours qui reste de l’évêque de Noie est une éloquente exhortation à Taumône. L’orateur fait de la charité le premier devoir du chrétien, et le premier titre devant Dieu. Ainsi, sur tous les points du monde, le christianisme était l’espérance des malheureux ; et leur nombre même augmentait sa puissance.
TAr.LEAU DE l’ÉLOQüENCE CHRÉTIENNE
SALNT AUGUSTIN.
Nous arrivons à l’homme le plus élonnant de l’Église lallne, à celui qui porta le plus d’imagination dans la théologie, le plus d’éloquence et même de sensibilité dans la scolastique; ce fut saint Augustin. Donnez-lui un autre siècle, placez-le dans une meilleure civilisation ; et jamais homme n’aura paru doue d’un génie plus vaste et plus facile. Métaphysique, histoire, antiquités, sciencedes mœurs, connaissance des arts, Augustin avait tout embrassé. Il écrit sur la musique, comme sur le libre arbitre; il explique le phénomène intellectuel de la mémoire, comme il raisonne sur la décadence de l’empire romain. Son esprit subtil et vigoureux a souvent consumé dans des problèmes mystiques une force de sagacité qui suffirait aux plus sublimes conceptions.
Son éloquence, entachée d’anbclation et de barbarie, est souvent neuve et simple; sa morale austère déplaisait aux casuistes corrompus que Pascal a flétris; ses ouvrages, immense répertoire où puisait cette science théologique qui a tant agité l’Europe, sont la plus vive image de la société chrétienne à la fin du quatrième siècle.
Eh quoi! était-ce à Carthage, transformée en colonie romaine; était-ce à Hippone, à Tagaste, à Madaure, petites villes sans nom, et qui n’ont pas même de ruines; élait-ce sur cette côte d’Afrique, aujourd’hui si barbare, que florissait cet homme éloquent et ingénieux, ce hardi métaphysicien, qui rappelle quelquefois Platon, ctde qui Bossuet a emprunté plus d’une grande idée?
AU QUATRIÈME HÊCLE. 367
On a besoin, pour concevoir ce phénomène, de reporter les yeux sur la civilisation de l’Afrique, depuis la conquête romaine, et surtout dejiuis le christianisme. On ne se figureordinairementd’aulre Carthage que celle d Annibal. Mais il ne faut pas oublier que, sur le sol de cet ancien empire, un peuple nouveau s’était formé, et que s’il restait encore quelque partie de la race indigène, et quelques débris des mœurs puniques, le gouvcmemenl, les tribunaux, les spectacles, le luxe étaient importés de Rome. Carthage, plusieurs fois rebâtie par les Romains, était par la magniûcence et par la richesse une des premières villes de l’empire, rivale d’Antioche et d’Alexandrie. Elle conservait, sous le pouvoir du proconsul romain, des libertés municipales, et un sénat ou conseil public révéré dans toute la province d’Afrique. Le génie commerçant de l’ancienne Carthage se retrouvait dans la colonie romaine fondée sur ses ruines. Elle partageait avec l’Égy pte le privilège d’alimenter les marchés d’Italie. Son port, ses quais, ses édifices faisaient l’admiration des étrangers. Une de ses rues, que l’on appelait la rue Céleste, était remplie de temples magnifiques*, une autre, celle des Banquiers, étincelait de marbre et d’or. La nouvelle Carthage ne négligeait pas les lettres ; elle avait des écoles nombreuses et célèbres, où l’on enseignait l’éloquence et la philosophie. De longs voiles blancs, susj)endus à la porte de ces écoles, annonçaient que sous les fables des poètes se cachent d’utiles vérités. Carthage avait aussi des théâtres. On y représentait les plus beaux ouvrages dramatiques de l’ancienne Rome, et les meilleures imitations de la tragédie grecque. Les comédies que l’Africain Tércnce, esclave en Italie, avait fait admirer des Romains, étaient maintenant applaudies dans sa patrie, devenue romaine ' par la langue et les mœurs.
3G8 TADLEAU DE l’ÉLOQEENCE CHRÉTIENNE
Il paraît même que ces imaginations d’Afrique se passionnaient pour les arts avec une étonnante ardeur et un enthousiasme moins éclairé, mais aussi vif que celui des peuples de la Grèce. Au deuxième siècle, Carthage était appelée la Muse de V Afrique. On se pressait en foule sur la place publique pour entendre un sophiste, un rhéteur célèbre. Ainsi l’ingénieux Apulée dissertait, devant le peuple de Carthage, sur les fables et la littérature des Grecs, et se vantait des applaudissements d’une ville si studieuse et si savante
Bientôt le christianisme fit paraître à Carthage une autre espèce d’orateurs, qui parlaient avec plus de force et de sérieux, pour des intérêts plus élevés. On allait les écouter dans les cavernes et dans les tombeaux. Le culte devint public, fut persécuté, et chaque jour plus puissant.
a Que ferez-vous, disait Tertullien % de tant de mil- « hors d’hommes, de femmes de tout âge, de tout rang, « qui présentent leurs bras à vos chaînes? De combien « de feux, de combien de glaives, n’aurez-vous pÿs be- « soin? Décimerez-vous Carthage? »
Tel fut le progrès de cet enthousiasme, que là, comme ailleurs, la cruauté des gouverneurs romains fut vaincue par la foule des victimes. Toute la province d’Afrique se remplit d’églises, d’évèchés. Le nombre, la richesse des chrétiens s’accroissaient, dans les époques de tolérance. Le zèle et la foi s’exaltaient dans les jours de persécution; et cette alternative favorisait ainsi doublement l’essor du culte nouveau.
Dès le temps de Cyprien, au milieu du troisième siècle,
‘ « Quæ autem major laus aut cerlior quam Cartliagini bene « dicere, ubi Iota civilas eruditissimi estis! » {Luc'ü Apulen Floiid. lib, IV.)
* TerlulUani Oper. p. 88.
AU QUATIUÈME SIÈCLE. 369
l’Église d’Afrique comptait plus de deux cents évêques qui présidaient, dans toutes les villes, la société chrétienne chaque jour plus nombreuse. Cette civilisation tout ecclésiastique ne laissait pas d’agir puissamment sur l’esprit des peuples. Une bourgade auparavant à demi sauvage, une petite ville reculée et voisine du dé- • sert recevait par l’apostolat chrétien le même symbole, les mômes livres, et quelque chose de la science, dont le christianisme s’appuyait, à Rome et dans la Grèce.
A la vérité, les querelles suivaient cette lumière nouvelle. Il y avait des schismes, des hérésies à Tagaste et à Madaure. Mais cette théologie contentieuse ne faisait qu’exciter encore la vivacité naturelle aux habitants de ces climats. Cette influence servait plus peut-être à aiguiser les esprits qu’à réformer les mœurs. A Carthage, la corruption était affreuse; et, même parmi les chrétiens, de grossiers usages altéraient la pureté du culte. Dans les églises et sur les tombeaux des martyrs, on célébrait de bruyants festins poussés jusqu’aux désordres de l’ivresse. D’autres coutumes barbares se conservaient dans quelques villes, et généralement une sorte de férocité se mêlait au christianisme des habitants.
Nulle part, en effet, les disputes sur le dogme, ou même sur quelques points de discipline ne furent aussi sanglantes qu’en Afrique. La principale secte fut celle des Donatisles, espèce de rigoristes et de mystiques sanguinaires, dont les maximes et les fureurs offrent plus d'un rapport avec celles des Anabaptistes et des Indépendants.
D’autres sectes étrangères au christianisme, et purement orientales, agitaient encore la turbulente imagination des habitants de l’Afrique. Nulle part la secte des manichéens, qui, partie des confins de la Perse, s’était répandue presque partout, sur les pas du christianisme,
370 TABLEAU DE L’éLOQUENCE CHBÉTIEXNE n’avait plus de partisans et de plus habiles missionnaires. Elle adoptait en partie les dogmes du culte chrétien, contrefaisait sa hiérarchie ; et il n’était pas rare de trouver dans une petite ville de la province d’Afrique un évêque catholique, un évêque donaliste, et un évêque • manichéen, animant chacun ses sectateurs, se disputant la foi des peuples, et distribuant des livres et des symboles.
C’est au milieu de cette agitation des esprits, dans cette Babel des opinions humaines, dans ce chaos de passions religieuses, que naquit Augustin , avec une imagination ardente, insatiable de science, de plaisirs et d’amour. Sa mère était catholique fervente; son père païen, ou indifférent; un de ses parents donatiste. La ville de Tagaste, où il naquit, en 354, avait récemnaent passé de la secte de Donat à la communion de Rome.
Destiné au christianisme dès le berceau, et fait catéchumène par les soins de sa pieuse mère, sans recevoir le baptême, il étudia d’abord, dans une de ces écoles de' grammaire, où les jeunes Romains lisaient Térence et Virgile. L’ardeur qu’il portait à cette lecture le faisait appeler, dit-il, un enfant de grande espérance. Peu attentif à l’étude de la langue grecque, dont les difficultés le rebutaient, il était j)our cette négligence frappé par ses maîtres; et dans sa piété d’enfant, il priait Dieu de détourner de lui ces corrections sévères.
Bientôt, il fut envoyé de Tagaste aux écoles plus savantes d’une ville voisine, Madaure, la patrie d’Apulée, où se conservaient avec des restes puissants de paganisme quelques traditions des lettres et de la philosophie grecques. Rappelé de Madaure, après sa seizième année, il passa près d’un an dans sa famille, pendant que son père, qui n’avait que peu de biens, réunissait ses modiques épargnes, pour lui faire suivre à Ckir.liiage les cours d’élo-
qupnce, dont sc composait la grande éducation d’alors.
Conduit à Carthage, il y trouva l’écueil de séductions, que plus tard son repentir a dépeintes. Mais il garda la dignité de l’àme, au milieu même des passions, qu’il s’est amèrement reprochées. A l’attrait de l’étude, aux exercices brillants de la parole se joignait, pour son esprit ardent, le goût de ces drames imités de la Grèce que la civilisation romaine avait transportés sur les théâtres de Carthage, et dont un siècle auparavant saint Cyprien, dans son zèle, s’effrayait encore plus que de l’inhumanité des jeux de gladiateurs. « Les spectacles, dit Au- « gustin, me ravissaient, tout remplis qu’ils étaient des « images de ma misère et des aliments de ma flamme. »
Cependant, ni le bruit do l’école, ni l’émotion du théâtre, ne suffisaient au cœur de ce jeune homme né jK)ur l'amour de la vertu et la recherche de la vérité. Au milieu de la corruption commune, attaché fidèlement à une femme, dont il eut, à dix-neuf ans, ce fils tant pleuré dans ses Confessions, il s’occupait d’études plus élevées que les déclamations de ses maîtres. Après les livres de Cicéron sur l’éloquence, il lut sa défense de la philosophie, sous le titre d'Hortensiiis. Et cette lecture changea sa pensée et ses vœux, lui fit mcjiriser les espérances du monde, et le remplit d’ardeur pour la vérité. Cette vérité, c’était surtout dans la religion qu’il devait la chercher; car il avait encore plus de tendresse do cœur que de curiosité. Mais, en aspirant vers Dieu, il hésitait sur le culte à lui offrir. Il assistait aux solennités de l’Église chrétienne; mais là meme, il (lortait des pensées profanes. 11 essayait de lire les saintes Écritures; mais l’humilité du langage lui déplaisait, et lui paraissait trop au-dessous de la belle élocution romaine; c’est-à-dire, il n’entendait pas encore ce langage sublime et familier, dont il fut ravi plus tard, et que dans un traité vraiment original il mit
372 TABLEAU DE l’ÉLOQL'EXCE CHRÉTIENNE
alors au-dessus de toute la science des orateurs antiques.
C’est ainsi qu’il se laissa entraîner à la secte des maniclicens, non pas telle que la représente Épipliane, en lui attribuant d’impurs mystères, mais telle qu’elle se montrait dans sa doctrine publique, donnant une expU- ^ cation fautive mais spécieuse du mal et du bien mêlés dans l’univei's, unissant à des croyances superstitieuses de sévères abstinences, et sur un fond de symboles et de fables empruntés au culte antique des mages, mettant les noms de l’Esprit Saint et du Christ. Assortie aux imaginations de l’Orient, où elle était née, cette doctrine s’était naturalisée sans peine, sous le ciel d’Afrique; et elle comptait à Carthage de nombreux et puissants sectateurs. Dans le besoin de croyance, et l’incertitude qu’éprouvait le jeune Augustin, elle domina son esprit et le retint, pendant plusieurs années, sans que cependant il ait pénétré dans la hiérarchie intérieure qu’elle formait, ni dépasse le plus humble rang de ses néophytes, celui d’auditeur. Mais là même, il faisait déjà des prosélytes à la croyance qu’il avait adoptée. 11 y attira d’abord un de ses premiers élèves, Alype, son ami le plus fidèle, et dans la suite évêque comme lui. 11 y entraîna également un homme considérable, Romanien, riche citoyen de Tagaste.
Ayant perdu son père, dès les premiers temps de ce séjour à Carthage, il avait trouvé dans Romanien le plus généreux appui et la plus consolante amitié. I^gé dans sa maison et secouru de sa fortune, il poursuivit pendant trois ans des études oratoires, auxquelles il mêlait beaucoup de libre travail, et toutes les distractions de la rêverie et du prosélytisme. Puis il revint à Tagaste, près de sa mère qui gémissait surtout de le voir attaché à la secte des manichéens et, dans de pieux rêves, espérait son retour à la foi chrétienne. Mais Augustin, tout eu
donnant des leçons de grammaire et de lettres, cherchait à inspirer sa doctrine nouvelle. Sa mère ayant prié un évêque de discuter avec lui et de le ramener à la vérité, l’évêque refusait, se souvenant d’avoir passé luimême par cette erreur et de s’en être guéri sans conseils étrangers, à la seule lecture des livres manichéens. Comme elle insistait avec des prières et des larmes ; <r Allez, lui dit-il, continuez ainsi ; car il est impossible « qu’un fils pleuré avec de telles larmes périsse jamais. » Cette parole la soutint, comme une promesse du ciel.
L’Ame affectueuse d’Augustin devait être dès lors attirée vers la religion par tous les senlimcnls de famille et d’amitié. Il avait retrouvé à Tagaste un ami d’enfance, un compagnon d’étude, moins éloigné que lui de la foi chrétienne, mais indécis encore et préoccupé surtout de la science. Saisi tout à coup d’une fièvre violente, ce jeune homme, sous le froid de la mort, reçut le baptême sans le savoir, par les soins de ceux qui l’entouraient. Bientôt, la connaissance lui étant revenue, Augustin, qui veillait à son chevet, voulut plaisanter sur la cérémonie sainte; mais son ami s’en indigna et l’avertit de cesser avec une autorité, dont le jeune incrédule demeura surpris et troublé.
L’apparente guérison fut courte. Le malade mourut quelques jours après, laissant Augustin désespéré, c La « patrie, dit-il, m’était devenue un supplice, la maison « paternelle une souffrance. Tout ce que j’avais mis en « commun avec lui devenait, sans lui, pour moi, un af- « freux tourment. Mes yeux le chercliaient partout; et il K. ne m’était pas rendu. Je haïssais toutes les choses, « parce qu’il n’y était pas, et qu’elles ne pouvaient plus « me dire : 11 va venir, comme pendant sa vie. J’étouf- « fais, je soupirais, j’étais bouleversé. Je n’avais ni calme « ni pensée ; car je portais mon âme déchirée et san-
374 TABLEAU DE l’ÉLOQDENCE CHRÉTIENNE « glante, mal à l’aise d’ôlre porlée par moi; el je ne € trouvais pas où la déposer. Ni les frais bocages, ni les « jeux, ni les chants, ni l’étude, ni la poésie, ne lui étaient « un repos. Tout mescmblait hideux, el la lumière mémo. « Tout ce qui n'était pas lui me devenait insupportable « et odieux, hormis les gémissements cl les larmes. »
- Longtemps après, en décrivant sa douleur avec celle sensibilité qui s’observe elle-même, Augustin montrait l’action du temps qui ne s’arrête pas , qui chaque jour vient el passe et, en venant et en passant, met en nous d’autres images et d’autres souvenirs. Dans sa première tristesse, il s’éloigna de nouveau de Tagaste, et revint à Carthage, cherchant la célébrité. 11 y ouvrit une école de rhéteur, el, comme il le dit avec un regret mêlé de dédain, il vendit l’art de vaincre par la parole. Quelquesuns de ses jeunes compatriotes l’avaient suivi, et Romanien lui confia son fils, celui même qui prit pour la poésie un goût passionné, dont s’alarma plus tard la piété d’Augustin. Mais alors Augustin était loin d’un tel scrupule, el faisait lui-même des vers.
Selon l’usage de quelques grandes villes de l’Italie eide la Gaule romaine, des prix de poésie se décernaient chaque année, sur le théâtre de Carthage. Augustin concourut. Telles étaient les illusions superstitieuses du temps, qu’un devin lui fit offrir de lui assurer par les prestiges de son art cette palme enviée. Le jeune poêle croyait à la science des devins; el cà celle époque même, il étudiait l’astrologie judiciaire. Mais, le devin mettant pour condition à son secours magique une immolation de victimes, Augustin refusa, par dégoût de ces rites idolâtres, qui lui semblaient une offrande au démon. Vainqueur sans magie, il reçut en plein théâtre la couronne poétique des mains du proconsul Vindicianus, qui, parvenu par sa science au titre de premier
médecin, avait été appelé au gouvernement d’une grande province. Vindicianus, s’il n’était pas chrétien, était un sage formé par l’étude. Admettant avec bonté Augustin près de lui, et ayant remarqué son goût pour l’astrologie, il l’avertit de ne point se livrer à celte science menteuse. <( 11 s’y était lui-même, disait-il, appliqué dans sa jeunesse, et il aurait pu sans doute y faire de grands progrès, puisqu’il avait compris plus lard les livres d’Hippocrate. Mais bientôt , convaincu de la fausseté d’une telle science, il y avait renoncé, ne croyant pas qu’un homme grave dût prendre pour profession l’art de tromper les hommes. » Augustin défendait sa crédulité, en citant l’exemple de quelques prédictions réalisées. Le proconsul ne voyait là qu’un hasard, comme celui qui, lorsque vous ouvrez à l’aventure les pages d’un poêle, vous fait quelquefois tomber sur un vers en rapport singulier avec la pensée qui vous occupe , quoique le poète, en écrivant, n’y ail nullement songé.
Mais ni ces fines remarques, ni les moqueries de Nébride, un des plus chers amis d’Augustin, ne le guérissaient de son amour du merveilleux ; seulement, à cette crédulité Augustin joignait une grande sagacité pour les sciences. A vingt ans, il avait compris sans maître les Ca~ /éÿortcs d’Aristote; il étudiait tout ce qu’on savait alors. Quoique peu familier avec les livres de Platon, il s’élevait naturellement à l’idée du beau dans l’univers. Ce
fut le texte du premier ouvrage qu’il écrivit à vingt-six ou vingt-sept ans, et qu’il dédiait à un célèbre rhéteur de Rome, Hiérius, dont le nom oublié, semblait alors au futur apôtre le plus digne objet d’émulation.
Cet écrit , qu’ Augustin négligea et qui ne s’est fias conservé, était le premier effort de son esprit pour se dégager du manichéisme, auquel il tenait encore, sans
y avoir pénétré. Il attendait, pour se fortifier élans
376 TAIILKAU DE l’ÉLOQUEXCE CHRÉTIENNE croyance , un docteur fort vanté, Faiistus , qui vint à Carthage. Il l’entendit en public, souhaita de le connaître pour discuter avec lui, y parvint, et s’aperçut que cet apôtre du inanichéisnie n’était qu’un parleur facile, joignant aux notions vulgaires de sa secte la connaissance de quelques discoure de Cicéron et de quelques traités de Sénèque, mais étranger aux sciences, dont la pensée du jeune rhéteur était avide. Faustus ne lui cacha pas son ignorance, et lui parut seulement épris d’un vif amour des lettres. Ils lurent ensemble des orateurs et des poètes ; et Augustin, en aimant l’esprit agréable et la sincérité de Faustus, se détachait de ses doctrines, que n’appuyait aucune force de raisonnement et aucune étude des sciences et de la nature. Augustin ne trouvait plus à s’instruire à Carthage ; il aspirait vers Rome; ce dessein lui coûtait à exécuter, malgré ses amis et sa mère. 11 le cacha à Romanicn ; et il trompa sa mère qui était venue le rejoindre à Carthage, et qui le suivit au port, où il allait s’embarquer, voulant le ramener, ou partir avec lui. il prétexta l’intention de dire adieu à un ami, et de rester à bord seulement jusqu’à l’heure, où le vaisseau mettrait à la voile; et il engagea sa mère > à demeurer près du rivage, dans un oratoire dédié à saint Cyprien, où clic passa la nuit en prières. Mais cette nuit meme, le vent se leva; et, malgré ses regrets, il partit.
Une fois à Rome , dans ce temple et cet égout de l’univers, où affluaient toutes les nations et toutes les sectes, et où le manichéisme était puissant, Augustin, accueilli d’abord par les affldés de ce culte, et reçu à demeure chez un d’eux, y tomba malade et vit de près la mort, sans demander le baptême. Rétabli de sa souffrance, il s’ occupa de réunir des élèves ; et malgré sa prononciation étrangère, il réussit; mais peu satisfait de cette profession précaire, il tourna les yeux vers les écoles
AU QUATRIKME SIÈCLE. 377
publiques. L’appui des manichéens lui servit encore. Quelques-uns d’entre eux avaient accès et faveur près dû préfet de Rome, Symmaque, célèbre par sa défense modérée du paganisme. La ville de Milan, chaque jour plus florissante, depuis que la cour impériale y avait fixé son principal séjour, avait fait demander au préfet de Rome un maître d’éloquence pour un cours public qu’elle voulait établir. Symmaque , après avoir essayé par une épreuve l’habileté d’Augustin, le désigna et le fit partir pour Milan. Rome n’avait pu retenir fortement le jeune Africain ni lui inspirer l’ardente admiration qu’avait sentie saint Jérôme trente ans auparavant, lorsqu’il parcourait, en se rappelant des vers de Virgile, la silencieuse horreur des catacombes chrétiennes. Ses lectures, sans le conduire encore à la vérité, le mettaient en doute de l’erreur. Il avait retrouvé à Rome, dans les rangs du barreau, un de ses plus chers compatriotes, Alype, son ancien disciple à Carthage. Séparé de son maître, Alype, qui, comme lui, avait apporté d’Afrique une prédilection pour le manichéisme, n’avait pas conservé son âme à l’abri des sanguinaires plaisirs de Rome, et il avait pris le goût des jeux du cirque. Mais, en recevant cette atteinte de la cruauté romaine , il conservait encore une rigide droiture. En lutte pour la justice avec un magistrat du prétoire, dont il était l’assesseur, il quitta volontiers Rome pour suivre à Milan un ami, dont il partageait l’anxiété religieuse.
Milan, c’est là qu’ Augustin, errant depuis tant d’années autour de la foi chrétienne , devait enfin trouver un docteur de cette foi assez puissant pour le convaincre et l’émouvoir. Ambroise, évêque de Milan, auquel il se présenta dès son arrivée, l’accueillit avec une douceur paternelle ; et Augustin allait assidûment l’entendre à l’église. Indifférent d’abord pour le fond même des
378 TABLEAU DE L’ÉLOQUENCE CHRÉTIENNE choses, il était scdtiit par ragrément du discours, qu’il jugeait cependant moins gracieux et moins orné que celui de Faustus. Toutefois, sans entrer dans la foi catholique, dont il ne connaissait pas bien encore les dogmes et les mystères, son esprit se détachait du mani- chéisme et ne croyait plus qu’à une philosophie qui ne devait pas lui suffire longtemps.
Un secours nouveau lui était envoyé; sa mère, ne pouvant supporter la longueur de la séparation, qu’elle avait tant pleurée, avait quitté l’Afrique avec un fils qui était resté près d’elle, et arriva tout à coup à Milan. Nébride, possesseur d’un vaste domaine aux portes de Carthage, s’arrachant à sa famille et à sa mère qui ne pouvait le suivre, vint également le rejoindre. Enfin, Romanien , ce riche et généreux citoyen de Tagastc éprouvé par divers malheurs, passa la mer pour revoir l’ami qu’il regrettait, et lui amener de nouveau son fils aîné, toujours épris de la poésie.
Se retrouvant ainsi entouré de tous ceux qu’il aimait, Augustin, dégoûté du manichéisme, redevenait plus lieu* reux, sans être plus calme. If tenait encore au monde; il aspirait aux honneurs, à la fortune, au mariage. Cette dernière ambition, qui entretient les deux autres, l’occupait surtout. Son cœur ne pouvait y renoncer. Sa mère ne l’en détournait pas, espérant que le mariage le conduirait au baptême, Alype seul, plus ferme contre l’attrait d’une passion que sa jeunesse s’était constamment interdite, alléguait les ol>stacJes, que cet état nouveau apporterait à la vie paisible, qu’ils avaient projeté de mener ensemble dans l’étude et la philosophie. Augustin persistait, et il avait recherché la main d’une jeune fille de Milan. Dans l’attente de cette union, il se sépara de la femme qu’il avait aimée à Carthage, et qui était revenue près de lui en Italie. Elle retourna en Afrique, se vouant
AU QL'ATUIÈME SIÈCLE. 379
à Dion et laissant à Augustin le fils, qu’elle avait eu de lui. Malgré cet exemple, il retomba dans une nouvelle faiblesse. Mais le trouble de cœur qu’il avait senti, le .besoin de réforme cl de vérité le ressaisit bientôt ;^il re> passait avec amertume le long temps écoulé depuis sa dix-neuvième année, où il avait commencé d’aimer la sagesse, et il se disait : « Voilà que j’ai trente ans, et je vacille encore dans le même bourbier. » 11 allait entendre la prédication d’Ambroise; et, quoiqu’il n’eût d’abord que la curiosité mondaine de comparer le talent de l’orateur à sa renommée, il se sentait attiré aux choses mêmes qu’exprimait celle parole puissante et convaincue. Souvent reçu près de ce grand évêque, et témoin de son travail continuel de magistrat chrétien dérobant à peine aux affaires et à la foule quelques moments pour la lecture, toujours obsédé, et toujours attentif et calme, il était encore plus frappé de sa vie que de ses discours. On sait comment il fut enfin vaincu, se relira dans la solitude, et fixa dans le christianisme la longue inquiétude de son esprit et de son cœur.
Que pouvait alors offrir le monde profane, pour retenir un génie tel que celui d’Augustin? Tout, dans l’ordre civil, était asservi et dégradé : la religion seule était libre et conquérante. Augustin, rhéteur à Milan, avait eu le privilège de prononcer le panégyrique du consul alors en fonction. Quelle lâche mesquine pour son éloquence!
Le christianisme, au contraire, nourrissait son âme de spéculations sublimes, l’enivrait de cet amour idéal qu’il avait cherché jusque dans les plaisirs des sens, et lui promettait celte jouissance si douce de régner sur les âmes.
C’est dans les propres écrits d’Augustin, c’est dans le plus original de tous, dans ses Confessions^ qu’il faut chercher la première partie de sa vie, qui n’est autre que
380 TABLEAU DE l/ÉLOQUENCE CIIBÉTIENNE riiisloire de ses passions et de ses pensées. On défigurerait, en voulant les reproduire, ces peintures si fortes et si naïves d’une âme ambitieuse, aimante, que le plaisir enivre et ne satisfait pas, que la célébrité fatigue, que l’étude même agile, et qui poursuit toujours une fantastique espérance de bonheur et de vérité. C’est la maladie dos hommes de génie, dans les jours de décrépitude sociale. Quand il n’y a plus ni liberté, ni patrie, ni passion dos arts, quand les âmes vulgaires sont éteintes par le malheur, ou plongées dans le matérialisme d’un grossier bien-être, alors celles qui se détachent de cette tourbe rampante aspirent vers un autre monde. Le spiritualisme semble naître du désespoir ou du dégoût, quoiqu’il puisse bien mieux encore s’unir à l’activité morale ici-bas, et élever les choses de la terre, en les épurant. Mais, la vie sociale n’olTre-t-elle rien de grand, cette ardeur du génie, privilège de quelques hommes, s’égare en spéculations mystiques. Ils sont enthousiastes du ciel, parce qu’ils ne sont pas assez dignement occupés sur la terre. Leur âme, incapable d’inaction, prend l’infini pour carrière.
Augustin a lui-même décrit ces choses avec une vivacité merveilleuse. Depuis quelque temps, il était plus agité qu’à l’ordinaire ; il fréquentait l’église chrétienne; il lisait les livres des apôtres; il repassait dans sa pensée l’exemple de Victorin, rhéteur comme lui célèbre, qui, sous le règne de Julien, avait quitté son école plutôt que sa foi. La visite d’un de ses compatriotes qui lui raconta ce qu’il avait vu des solitaires d’Égypte, vint porter le dernier coup à son âme. Il faut l’entendre lui-même :
« Dans cette lutte violente de l’homme intérieur, dans « ce combat, que je livrais hardiment à mon cœur, le « visage troublé, je saisis Alype, et m’écriai ' : a Où som-
^ Sanct, August. Oper. t. I, p. 1S2.
c mes-nous? qu’est-ce que cela? que viens-tu d’entendre?
« Les ignorants se liùtent et ravissent le ciel ; et nous,
« avec nos sciences sans cœur, nous nous roulons dans « la chair et le sang. Parce qu’ils nous ont précédés,
« est-il honteux de suivre? N’cst-il pas plus honteux de < n’avoir pas même la force de suivre? » Je dis encore je (t ne sais quelles choses semblables; et je m’élançai loin tf de lui, dans ce mouvement impétueux, tandis qu’il se « taisait, me regardant avec surprise; car ce n’était pas « ma voix ordinaire. Mon visage, mes yeux, l’accent de « ma voix exprimaient mon âme, au delà de mes pa- « rôles.
« Il y avait, dans notre demeure, un petit jardin à « notre usage, comme toute la maison; car le maître de « cette maison n’y logeait pas. L agitation de mon âme « m’emporta vers ce lieu, où personne ne pourrait in- « terrompre ce débat violent que j’avais commencé avec • « moi-même, et dont vous saviez, ô Dieu ! l’issue, que « j’ignorais
« Je m’avançai donc dans ce jardin; et Alype me sui- « vait pas à pas. Moi, je ne m’étais pas cru seul avec moi- « même, tandis qu’il était là; et lui, pouvait-il m’aban- « donner dans le trouble où il me voyait? Nous nous « assîmes dans l’endroit le plus éloigné de la maison ; je <1 frémissais dans mon ame; et je m indignais, de 1 indi- « gnation la plus violente, contre ma lenteur à fuir dans a cette vie nouvelle, dont j’étais convenu avec Dieu, et « où tout mon être me criait qu’il fallait entrer. »
Augustin retrace toute cette tragédie intérieure de l’àme, avec une profondeur et une naïveté d’émotion bien rare dans l’antiquité. Nulle part, on ne voit mieux ce caractère de réflexion et de tristesse, que le culte chrétien développait aans l’homme. Il semble qu’on n’avait jamais ainsi raconté l’histoire anecdotique de i ame, en
382 TABLEAU DE L’ÉLOQUENCE CHRÉTIENNE surprenant ses plus vagues désirs , ses plus furtives émotions.
« Cependant Âlypc, assis à mon côte, attendait en « silence la fin de ce mouvement extraordinaire. Mais, « lorsqu’une méditation attentive eut tiré du fond de « moi-même toute ma misère, et l’eut entassée devant « mes yeux, je sentis s’élever en moi un orage chargé « d’une pluie de larmes. Pour le laisser éclater tout « entier, je m'éloignai d’Alype; car, la solitude me pa- « raissait plus favorable à l’occupation de pleurer. Je c me retirai assez loin pour que sa présence ne me fût t plus importune. Tel j’étais alors; et il le comprit; j’a- « vais dit seulement quelque chose, où le son de ma voix « semblaitAléjà appesanti par mes pleurs : il s’était levé, « et il resta près du lieu, où nous avions été assis; il était « immobile de stupeur. Moi, je me jetai à terre sous un « figuier, je ne sais pourquoi; et je donnai libre cours à a mes larmes; elles jaillissaient à grands flots, comme « une offrande agréable pour toi, ô mon Dieu! et je t’ac dressais mille choses, non pas avec ces paroles, mais t dans ce sens : « O Seigneur! jusqu’à quand t’irri- « teras-lu contre moi? Ne te souviens plus de mes an- « cienues iniquités. » Car je sentais qu’elles me rete- « naient encore. Je laissais échapper ces mots dignes de « pitié : « Quand? quel jour? demain? après-demain? O poimquoi pas encore? pourquoi celte heure n’est-elle < pas la fin de ma honte? ®
a Je me disais ces choses, et je pleurais avec amer- « tume, dans la contrition de mon cœur. Voilà que j’en- « tends sortir d’une maison une voix, comme celle d’un « enfant ou d’une jeune fille, qui chantait et ré|)élait eu € refrain ces mots : « Prends, lis; prends, lis. * Chan- € géant aussitôt de visage, je me mis à chercher, avec la t plus grande attention, si les enfants, dans quelques-uns
« de leurs jeux, faisaient usage d’uu refrain semblable; « je ne me souvins pas de l’avoir jamais entendu. J’ar- « rêlai mes larmes et me levai, ne voyant là qu’un ordre « du ciel qui m'était donné d’ouvrir un livre, et de lire « le premier chapitre que je trouverais.
a J’avais entendu dire d’Antoine, qu’il avait été averti « par une lecture de l’Évangile, au milieu de laquelle il a était survenu par hasard, prenant pour lui les paroles « qu’on lisait : a Va, vends tout ce que tu possèdes, a donne-le aux pauvres; et tu auras un trésor dans les « deux. B Cet oracle, ô mon Dieu ! l’avait sur-le-champ « tourné vers toi.
a Ainsi je revins, à grands pas, au lieu où était assis « .\lype; car j’y avais laissé le livre de l’Apôtre, lorsque « je m’étais levé. Je le pris, je l’ouvris, et je lus en si- « lence le premier chapitre, où tombèrent mes yeux : « Ne vivez pas dans les festins, dans l’ivresse, dans les « plaisir^et les impudicilés, dans la jalousie et la dis- « pute; mais revêtez-vous de Jésus-Christ, et n’ayez pas « de prévoyance pour le corps, au gré de vos sensua- « lilés. » Je ne voulus pas lire au delà ; et il n’en était pas t besoin. Aussitôt en effet que j’eus achevé celle pensée, « comme si une lumière de sécurité se fût répandue sur « mon cœur, les ténèbres du doute disparurent.
« Alors, ayant marqué le passage du doigt, ou par « quelque autre signe, je fermai le livre et le fis voir à t Alype. »
Ce pieux délire, cette éloquente extase explique assez quelle force d’imagination Augustin devait porter dans sa foi nouvelle; cependant, il montra beaucoup de calme, pour exécuter son projet de quitter le monde. Quoique souffrant de la poitrine.', il attendit les vacances de
^ * Sanct. Âugust, Oper. t. I, p. 317.
384 TABLEAU DE l’ÉLOQUENCE CHRÉTIENNE l’école (le Milan; et alors, ayant averti les principaux citoyens de lui chercher un successeur, il se relira à quelques lieues de Milan, à Cassiciacum, dans la maison de campagne d’un ami, Verecundus, riche citoyen de la ville qui favorisait chez Augustin une croyance religieuse, qu’il ne partageait pas encore.
Il avait près de lui sa mère, son frère venu avec elle d’Afrique, son üls Adéodat, trois de ses parents, Alype, et deux jeunes gens confiés à ses soins, dont l’un était le fils de Rornanien. Le travail, la promenade et les entretiens de philosophie religieuse occupaient la petite société. Déjà chrétien de cœur et de pensée, Augustin commençait cl terminait chaque journée par la prière. Il écrivit beaucoup dans celle retraite, donnant à ses ouvrages la forme même de libres conférences avec ses amis et avec ses élèves. Ce que Cicéron avait fait pour la vie publique, pour la vie de gloire et de tribune, Augustin le fait ici pour la vie intérieure de l’arae, pour les questions que l’homme s’adresse à lui-même sur sa destination et ses devoirs. La scène et les acteurs ont bien changé sans doute. Nous sommes loin de ces temps actifs de Rome où, dans le.court repos des féeries latines, un consul, un chef du sénat, de célèbres orateurs, de futurs tribuns, Crassus, Antoine, Sulpicius s’entretiennent du grand art de l’éloquence dont ils sont armés, et des luttes du forum, où ils vont rentrer tout à l’heure, l’un pour y briser sa vie sous l’elfort même de la parole, les ' autres pour y perdre la leur, sous le fer de la proscription.
Nous sommes loin aussi de ces temps de splendeur et d’élégance patricienne, où Cicéron fait entendre le docte Varron discutant quelques problèmes de la philosophie des Grecs, au milieu du riche dépôt de leurs ouvrages, et devant les statues de leurs sages et celles des plus illustres Romains. A ces glorieux souvenirs, à ces
AU QUATIUÊME SIECLE. 385
noms tout historiques ont succédé quelques noms obscurs, les noms de quelques néophytes, sans puissance dans le monde, sans éclat de talent, étrangers à ce qui fait la recommandation ordinaire des hommes. Mais là même apparaît le progrès de riiumanité. Ces hommes obscurs, cette petite colonie d’humbles rêveurs s’occupent assidûment des mêmes problèmes que se proposaient, dans leurs magnifiques loisirs, quelques-uns des premiers citoyens de Rome. La vérité est descendue, ou plutôt l’homme s’est élevé pour se rapprocher d’elle.
C’est la pensée que fait naître le premier ouvrage d’Augustin, qui rappelle, non par l’intention, mais par le titre et la forme, les Académiques de Cicéron. Il y combat le scepticisme avee une affirmation bien plus confiante et plus absolue que ne l’avait fait l’orateur romain. 11 ne veut pas seulement reetifier et modérer le doute; il a besoin de le détruire, pour élever sur la certitude morale la conviction religieuse. Ce livre est donc le préambule de son apostolat et de sa vie nouvelle; et cet apostolat, celte vie, se consacre, non pas à quelques hautes spéculations réservées pour les sages, mais à l’éducation de tous par les mêmes vérités. Ce qu’il commence ainsi dans ses trois livres contre les Académiciens, il le développe et l’achève dans ses dialogues sur la vie heureuse et sur l’ordre, c’est-à-dire la Providence. Les pensées de ces diflérents entretiens s’enchaînent et tendent au même but.
Augustin adresse le premier de ces ouvrages au protecteur de sa jeunesse, à Romanien, que des malheurs venaient d’atteindre, et privaient d’une partie de la fortune dont il avait fait un si noble usage. 11 l’en console, ou plutôt il l’en félicite. « Ce qui t’appartient, lui dit-il *,
* Sanct. August. Oper. t. 1, p. 251.
386 TABLEAU DE L’ÊLOQUEXCE CHRÉTIENNE « c’est (l'avoir toujours désiré ce qui est bienséant et « honnête, d’avoir mieux aimé être généreux que riche, « et juste que puissant, de n’avoir jamais fléchi devant « l’adversité, ni devant la méchanceté. C’est là ce je ne « sais quoi de divin qui sommeillait en toi, dans la douce « langueur de ton heureuse vie, et ce que, par de dures « épreuves, une secrète providence a voulu ranimer. Œ Réveille-toi, réveille-toi, je t’en prie; lu te féliciteras, « crois-moi, que, par aucune des prospérités qui capti- « vent les hommes imprudents, les biens de ce monde ne « t’aient séduit. Ils travaillaient â me tromper moi-même a au milieu de tous mes discours, si un mal de poitrine « ne m’avait forcé d’abandonner ma vaine profession, « et de me réfugier dans le sein de la philosophie. C’est « elle maintenant qui, dans ce loisir que nous avions « vivement souhaité, nourrit et fortifie mon âme. C’est « elle qui m’a délivré de la superstition, où je l’avais « entraîné; car c’est elle qui m’enseigne qu’il ne faut « rien adorer, ou plutôt qu’il faut tout mépriser de ce * qui est vu par les yeux mortels et louché parles sens. « C’est elle qui promet de prouver clairement le vrai « Dieu , le Dieu caché, et qui déjà daigne nous le mon- « trer, comme à travers des nuées lumineuses. »
Celte dédicace ne suffit pas à l’amitié d’Augustin, Dans la suite de l’ouvrage, en tête du second livre, il revient à l’expression des sentiments qui l’unissent à Romanien, des services qu’il en a reçus, de la reconnaissance qu’il lui porte, depuis le moment où, jeune et pauvre, il allait, avec son secours, étudier au loin, jusqu’à ce temps de retraite et de loisir dont il jouit maintenant, a Tous les « avantages de cette liberté, dit-il, ma fuite des désirs « superflus, ma délivrance des soucis terrestres, ma vie, a ma raison, mon retour à moi-même, mon ardente a recherche de la vérité, mon effort pour la' découvrir,
« et. mon espoir d’en atteindre le point le plus élevé, « c’est à ton inspiration, à ton appui que je le dois. »
Alors il raconte comment, depuis le départ de Romanien, le zèle qu’il sentait déjà pour la philosophie s’est enflammé d’une ardeur nouvelle, à la lecture des Hatcs saints. Ces deux pensées, dont l’une devait plus tard dominer l’autre, sont encore, en e(Tet, toutes confondues dans l’âme d’Augustin. Sa ferveur est philosophique, autant que chrétienne. Elle se plaît aux idées platoniciennes, à celte image du beau, splendeur de la perfection morale et visible dans les œuvres de l’art, comme dans les vérités de la conscience. Par là on conçoit sans peine que le premier travail d’Augustin dans sa retraite, et sa préparation au christianisme, aient été l’examen de celle doctrine philosophique, à laquelle il tenait encore, et dont il avait besoin de délivrer sa foi naissante, ou qu’il voulait concilier avec elle.
Les détails, les peintures de la vie commune mêlés au dialogue plaisent par le naturel. 11 n’y a rien là de ces poétiques souvenirs cl de ces noms illustres, dont Platon entoure la parole de Socrate. L’entretien commence quelquefois dans la salle des bains, ou, par un beau soleil d’hiver, dans la prairie voisine de la maison. On l’interrompt, pour lire la moitié d’un chant de Virgile; charmante préoccupation qu’Augustin ne se reprochait pas encore. Puis, la discussion reprend avec une nouvelle vivacité, Augustin, dont les expressions étaient recueillies à mesure qu’il parlait, commence par déclarer que l’homme doit savoir la vérité, et que même, s’il pouvait être heureux sans la vérité, elle lui serait encore nécessaire. Noble affirmation, que l’auditoire du philosophe n’entend pas sans quelque doute! La vérité, le bonheur, cela leur parait d’ailleurs de bien graves questions qui, pour les traiter dignement, demande-
388 TABLEAU DE L’ÉLOQUENCE CHRÉTIENNE raient do grands hommes. « N’exigez pas dans celle chaii- « mière, réixind Augustin, ce qui est partout bien diffi- « cile à rencontrer. Mais rendez-vous compte de ce dont a vous doutez. Car les grandes choses étudiées par les « esprits ordinaires les élèvent. » La discussion ainsi encouragée s’engage faiblement d’abord, en l’absence d’Alype. Il n’y a pas de bonheur sans la recherche de la vérité; mais peut-on la découvrir? Telle est la conclusion des premiers entretiens qui conduisent à l’examen du doute philosophique de l’Académie.
Après quelques jours d’intervalle, durant lesquels, on a lu Virgile et le jeune Licenlius a fait des vers, la petite société se réunit de grand matin, achève avec les laboureurs quelques travaux pressés, et reprend sa conférence interrompue. Augustin résume en peu de mots le scepticisme de l’Académie, et Alype se charge de le défendre. On conçoit en effet que du sein môme du christianisme, auquel l’ami d’Augustin était dès lors entraîné comme lui, on pouvait voir avec faveur et accueillir comme un appui pour la foi cette défiance de la raison humaine, ce doute méthodique, dont s’armait l’Académie. On pouvait en profiter pour dire, comme le fait Alype, que dans l’incertitude des sciences humaines un Dieu seul peut montrer à l’homme où est la vérité. Mais Augustin, tout en approuvant cette pensée d’Alype, rejette, par une vue plus haute, le secours dangereux d’un scepticisme qui repousserait toute autre évidence que celle de la religion ; et il combat avec force les deux assertions de l’Académie, que nulle connaissance n’est assurée, que nul assentiment ne doit être absolu. Aux motifs d’incertitude tirés du faux rapport des sens, de leurs illusions, de leurs mensonges, il répond que les sens n’apportent qu’une apparence, que c’est l’âme qui juge, et qu’elle voit par le raisonnement. Il montre que,
dans les actions et dans les principes, la simple probabilité substituée à la certitude ne préserve pas de l’erreur et qu’elle est impuissante à régler la vie. Enfin, pour dernier argument, il nie le doute qu’il combat et le déclare une précaution, une réserve, sous laquelle les disciples de Platon cachaient leur croyance philosophique ; ou du moins, si quelques-uns d'entre eux ont, en effet, admis au fond de leur àme un principe illimité de scepticisme, il leur oppose comme seuls héritiers de la vraie tradition du maître ces philosophes d’Alexandrie, dont la métaphysique enthousiaste servait le christianisme que leur inimitié combattait. « Cette voix de Pla- « ton ', dit-il en finissant, la plus pure et la plus écla- « tante qu’il y ait dans la philosophie, s’est retrouvée « dans la bouche de Plotin, si semblable à lui, qu’ils « paraissent contemporains, et cependant assez éloigné K de lui par le temps, pour que le premier des deijx « semble ressuscité dans l’autref 9
Au moment de son passage au christianisme, dans cette épreuve de méditation et d’étude qui suivit la crise de sa conversion, Augustin ne rejette pas la philosophie; il ne lui impute pas un scepticisme exagéré; il la veut plus dogmatique et plus sûre de la vérité qu’elle ne croit l’être : et il reste son disciple, tout en cherchant un autre appui. «Quelle que soit, dit-il, à tout prendre, « la sagesse humaine, je sais que je ne la possède pas « encore; mais, n’étant qu’à la trente-troisième année de « monâge,jenedois pas désespérer d’y atteindre quelque « jour. Dédaignant tous les prétendus biens des mortels, « j’ai résolu de me dévouer à cette unique recherche ; et, « comme les objections des Académiciens n’étaient pas « un médiocre obstacle pour m’en détourner, je me suis
^ Sanct. August. Oper. 1. 1, p. 294.
390 TABLEAU DE L’ÉLOQUENCE CHRÉTIENNE « fortifié contre elles, suffisamment, je crois. Il n’est « douteux pour personne, en eflet, que deux forces con- € courent à nous instruire, l’autorité et la raison. Sur le « premier point, je ne veux en rien m’écarter de l’auto- « rité du Christ, car je n’en connais pas de plus forte. « Quant à cet ordre de preuves qui se poursuit par la « subtilité de la raison (et tel que je suis, je désire m’ap- « propricr le vrai, non-seulement par la foi, mais par « l'intelligence), j’ai l’assurance de trouver chez les pla- « toniciens bien des choses qui ne répugnent pas à nos « dogmes. »
Les dialogues sur la Vie heureuse et sur l'Ordre, placés dans les intervalles de la discussion sur la secte académique, ont le même caractère. C’est également la philosophie conduisant à la religion et y restant unie. Augustin, dans le préambule du premierde cesouvrages adressé à un magistrat de la ville de Milan, Manlius Théodorus, épris comme lui de passion pour les recherches philosophiques, rappelle toutes les révolutions de son esprit, depuis le jour où la lecture de V Hortensius de Cicéron l’avait enflammé d’enthousiasme. Bien des nuages ont obscurci sa route; et il a suivi sur l’océan des astres menteurs. Une superstition puérile, dont il ne désigne pas l’objet, l’a détourné de l’élude même; et lorsque son esprit plus ferme a dissipé celte nuit et voulu se confier à la science plutôt qu’à l’autorité, il a rencontré des hommes, à qui la lumière matérielle semblait digne d’être adorée comme souveraine et divine 11 n’était pas convaincu par eux; mais il espérait, sous leurs symboles, quelque grande vérité qui se découvrirait un jour. Détrompé de celte illusion, il est resté au milieu des flots en butte à tous les vents et longtemps dirigé par l’Académie. Enfin il a louché la terre et vu l’étoile du septentrion. Cette lumière du spiritualisme
qu’il invoque ainsi , ce n’est pas seulement à la voix d’Ambroise qu’il l’a reconnue. Après avoir entendu le saint évêque parler sur Dieu et sur l’âme, il était encore retenu par les ambitions du monde. La lecture de quelques livres de Platon comparés aux interprètes des divins mystères l’a rempli d’une nouvelle ardeur; et il a voulu rompre tous ses liens.
De là sans doute, dans sa retraite, le travail philosophique mêlé à l’émotion religieuse. La crise de méditation et de foi retracée dans les Confessions n’avait pas été son épreuve dernière. Cette âme ardente, au milieu du repos qu’elle s’était donné par la volonté de croire, ne cessait de chercher l’appui du raisonnement. Un entretien sur le bonheur entre des âmes pures, que soutient et inspire un homme de génie, dans la simplicité d’une vie encore ignorée , et le pressentiment d’une grande vocation, il y a là sans doute un charme singulier. Cet entretien commence le jour anniversaire de la naissance d’Augustin, comme pour la célébrer. Il a près de lui sa mère, son frère, ses deux disciples, le jeune poète fils de Romanicn et Trygétius, qui a déjà porté les armes ; deux de ses parents, peu cultivés par les lettres, mais qui lui représentent le bon sens naturel ; enfin, son fils Adéodat, « dont l’esprit, dit-il, si je ne suis trompé « par ma tendresse, promet quelque chose de grand. » C’est avec eux qu’il aborde cette question du bonheur qui pour lui est celle du devoir, et sur laquelle Cicéron avait jeté de si nobles pensées, au milieu des périls de sa glorieuse carrière.
Le nom de ce grand homme loi revient bien vite, et l’entretien est en partie placé sous son invocation. Il faut l’entendre lui-même citer celui qu’il imite.
« L’homme qui a ce qu’il souhaite est-il heureux? » avais-je dit. Ma mère alors prenant la parole : « S’il
« veut, dit-elle, et s’il obtient ce qui est bien, il est heu- « reux; s’il veut le mal et qu’il l’obtienne, il est misé- « rablc. )) Ma mère, lui dis-je en souriant d’approbation, fi vous avez atteint les hauteurs de la philosophie; les « paroles vous ont manqué pour vous expliquer comme « Cicéron ; mais ce que vous avez dit est sa pensée. Dans « VHorte7\sius écrit à la louange et pour la défense de « la philosophie, quelques-uns, dit-il, non pas philoso- « plies, mais disputeurs habiles, déclarent heureux ceux fi qui mènent la vie qu’ils veulent. C’est une erreur. Car « vouloir ce qui ne convient pas, cela même est le plus « grand des maux ; et on est moins malheureux de man- « quer le but auquel on aspire que d’aspirer au mal, la « corruption de la volonté apportant plus de dommage « que la fortune ne peut apporter de bien. A ces paroles, c elle fit une telle exclamation que nous crûmes voir un Œ homme supérieur assis parmi nous ; et moi, cepen- « dant, je comprenais de quelle source divine venaient <t ces vérités. »
Mais nous, ne serons-nous pas étonnés que l’expression même éloquente d’une vérité si simple parût alors une révélation ? Ne voit-on pas là ce qu’avait éprouvé de décadence la société romaine ? Le monde païen n’olTrait plus les exemples d’élévation et de force d’âme, dont quelques-uns de ses grands hommes avaient laissé le j souvenir; et les maximes de vertu que ses sages avaient proclamées étaient ignorées de la foule et cachées dans des livres qu’elle ne lisait pas. L’œuvre du christianisme n’était donc pas seulement d’apporter au monde des vérités nouvelles, mais de promulguer, pour le grand nombre, ce qui avait été le privilège de quelques âmes, et, en élevant les croyances morales, de les rendre populaires. Lorsque Sénèque avait dit : « Entre Dieu et « l’homme de bien il existe une affinité, sous la média-
« lion de la vertu, » il avait dit la môme chose que les disciples d’Augustin lorsqu’ils répondent à ses questions :
« Que le bonheur c’est posséder Dieu, et que posséder « Dieu c’est bien vivre et faire ce qu’il ordonne. » Lorsque Cicéron, dans son traité sur les Biens et les Maux, avait réuni autour du riche voluptueux tous les biens de la terre, les lui avait donnés avec la santé, et l’avait déclaré misérable en comparaison de celui qui souffre pour la vertu, il avait d’avance épuisé les couleurs d’un tableau, que renouvelle Augustin, et qu’il ne surpasse pas. Mais ce qui avait été un héroïsme rare devenait une croyance vulgaire. Ce qui n’avait été inspiré qu’à peu de grands esprits par une abstraite contemplation de la vertu trouvait maintenant l’appui d’un Dieu rapproché de l’homme, sous l’image la plus sublime et la plus pure, celle de la vertu visible et de l’innocence condamnée. Ce Dieu, toutefois, Augustin le conçoit aussi dans son essence d’éternelle vérité. Il le sent au ciel cl dans le cœur de l’homme; il le sent avec amour. C’est là ce qui enlève l’entretien à quelques subtilités sur le caractère de la sagesse bien définie cependant par ces deux mots : la modération de l’àme. Cette sagesse nécessaire au bonheur, il lui faut un soutien. Il ne suffit pas à l âme de jouir d’elle-mème et de se contempler dans l’orgueil de son sacrifice et de son eflort . Elle a besoin d’un Dieu qui lui parle, et d’une sagesse plus haute qui l’éclaire et la rassure. C’est par là qu’ Augustin achève et transforme les nobles idées empruntées à la vertu antique.
« Cet avertissement, dit-il, qui nous presse de songer « à Dieu, de le chercher, d’avoir soif de lui, vient à nous O de la source môme de la vérité. C’est le soleil intérieur a qui resplendit dans nos âmes. C’est sa vérité que nous a exprimons, lors même que de nos yeux, ou trop faibles
394 TABLEAU DE l’ÉLOQUËNCE CHRÉTIENNE « OU trop soudainement ouverts, nous craignons de le « regarder en face. Il n’est rien autre chose que Dieu « lui-même dans sa perfection immuable. Tant que nous « cherchons, sans être encore désaltérés à cette source, « nous devons avouer que nous n’avons pas atteint notre « niveau ; et par là , bien que Dieu nous soit en aide, « nous ne sommes ni sages ni heureux. La pleine satis- « faction des âmes, la vie vraiment heureuse, c’est de « connaître pieusement et pleinement celui qui vous « mène vers la vérité, quelle est cette vérité , et par « quels liens elle vous rapproche de la perfection su- « prême, trois choses qui ne montrent aux âmes éclai- « rées qu’un seul Dieu, une seule substance, en dehors « des fables diverses de la superstition. Ici ma mère re- € connaissant des paroles gravées dans sa mémoire, et « comme réveillée en sursaut à l’accent de sa foi, répète « avec transport le verset du prêtre ;
Trinité sainte, accueille nos prières.
« Oui, ajoute-t-elle, voilà la vie heureuse, la vie parfaite « à laquelle nous devons espérer d’être rapidement con- « duits par la foi solide, la vive espérance et la brûlante « charité. » Et ce sont les paroles de cette simple femme qui résument un entretien plein des souvenirs du génie antique.
La pensée de Cicéron se retrouve aussi dans quelques passages du traité sur l'Ordre. Mais deux choses donnent à ce dialogue un caractère particulier, la naïve familiarité des détails et l’élévation religieuse des sentiments. Augustin, dans une de ces dédicaces dont il emprunte la forme à l’orateur romain, s’adresse à un ami, Zénobius, homme de lettres et poète, qui sans doute appartenait ou inclinait à la foi nouvelle par la contemplation philoso-
piliquo. Plus d’une fois Zénobius l’avait interrogé sur la question de la Providence, et dans des entretiens rapides, et par des vers, et même de bons vers, dit Augustin, où, en exposant ses vœux et ses doutes, il le pressait de ré pondre. Augustin raconte comment ce problème lui est revenu à l’esprit pendant sa ftiéditation nocturne. Réveillé, il rêvait, en écoulant le murmure inégal du ruisseau qui, le long de sa demeure, courait sur les rochers. Averti par quelque bruit que ses deux élèves, qui étaient couchés dans la même chambre, ne dormaient pas, il demande à Licentius quelle est à son avis la cause du retentissement inégal qu’il entend. Lejeune homme répond que le ruisseau est sans doute embarrassé çà et là par les feuilles d’automne amoncelées dans son cours; et il voit là un accident de l’ordre général. Augustin, qui lui reprochait trop de préoccupation pour la poésie, approuve celte réflexion, et l’entretien continue sur le rapport des effets et des causes sur l’ordre de Dieu et sur la science humaine.
Au lever du jour, Augustin resté seul versa des larmes et pria longtemps, en songeant au grand problème qu’il se proposait, et à l'ardeur que ces jeunes gens qui lui étaient confiés portaient dans de si nobles études. C'est là ce qui donne à de tels souvenirs un charme sans égal. On peut concevoir une discussion plus méthodique et plus forte. Peut-être même la raison moderne trouverat-elle qu’elle apprend peu de choses à celte école. Mais ce qui s’y montre et ce qui fait pressentir une grande puissance exercée sur les hommes, c’est l’âme du maître, sa candeur enthousiaste avec tout le travail d’un génie subtil, sa tendresse de cœur et son austérité. Nous' ne dirons pas que là Augustin est déjà compléicment chrétien, dans le sens théologique; car, il n’expose pas le dogme, quoiqu’il énonce sa foi ; mais il a celte ferveur
396 TAnLEAU DE l’êloqdence chrétienne pour Dieu qui est la piété du philosophe. Et celte ferveur, il voudrait la rendre communicative. En discutant l’idée abstraite de l’ordre dans l’univers, il remonte à Dieu, non par efibrt de logique, mais par entraînement d’amour; et il souhaiterait que tous ses amis, que tous ceux qui sont attentifs à la môme pensée, et épris de la même vérité, fussent présents à ses discours; tant il sent déjà dans son cœur que sa philosophie est un apostolat ! ,
L’ardeur des deux jeunes gens, celte vivacité de leur âge qui contraste avec la gravité de leurs éludes, les petits incidents de lardispute, les mouvements de l’amourpropre, et la leçon morale qui les corrige, tout cela est rendu avec une grâce infinie. On y sent l’ascendant qu’Auguslin devait prendre sur les âmes par l’intérêt passionné qu’il portait à l’idée du bien. Un tort de caractère, une saillie d’orgueil échappée à l’un de ses élèves lui fait verser des larmes.
Celte sensibilité était une des puissances de son génie. Mais ce qui doit nous frapper surtout, c’est le caractère spéculatif et libre, que gardait sa pensée alors même qu’il semblait le plus dominé par la foi. Chez quelques-uns des premiers défenseurs du christianisme, la défiance et le dédain des sciences humaines étaient inséparables de f ardeur pour le culte nouveau. Ceux même qui les avaient étudiées, et qui s’indignaient que Julien voulût les leur interdire, n’empruntaient aux monuments de l’antique sagesse que quelques témoignages involontaires à l’appui des vérités primitives, ce que Terlullien appelle le cri d’une âme naturellement chrétienne. Augustin, plus hardi, considère toutes les connaissances humaines comme autant de degrés qui élèvent l’âme vers Dieu. 11 y reconnaît partout le principe qui rend Dieu nécessaire et qui subsiste en lui. Celte idée, sans doute, est toute
platonicienne. Quand la raison était remontée à Dieu par elle-même, elle avait dû se servir de ses instruments, c’est-à-dire des sciences, et chercher dans leurs lois, dans la vérité qui les règle, une image et comme un symbole de la suprême intelligence. Delà cette puissance des nombres presque divinisée par Pylhagore et Platon, et ce nom d’éternel géomètre donné au Dieu créateur. Augustin reprend ce même enchaînement d’idées, cette voie libre du raisonnement, qu’avaient suivie les sages antiques. 11 suspend sa foi, pour se la démontrer à luimême, en y ramenant tous les travaux de la pensée, et il permet à Alype, son émule dans la religion, comme dans l’élude, de nommer vénérable et presque divine la philosophie de Pythagore, dont lui-même adopte les maximes et le langage.
Aussi, en même temps qu’il définit l’ordre, la justice de Dieu, il ajoute : < Dans la musique dans la géoméa trie, dans les mouvements des astres, dans les rapports « nécessaires des nombres, l’ordre domine tellement « que, si quelqu’un veut le voir à sa source et dans son 8 sanctuaire, il le trouvera dans ces sciences, ou il y sera « conduit par elles. »
Cette route cependant pour s’élever à Dieu, il ne la [iroposc pas à tous. Devant les obeurités que présente le spectacle du monde, il aperçoit deux voies à suivre, la raison et l’autorité. « La philosophie % dit-il, promet la « raison, et n’aiïranchit qu’un petit nombre d’esprits, « non pas en leur faisant dédaigner les divins mystères, « mais en les leur faisant comprendre, comme ils doivent « être compris; et la vraie, la pure philosophie n’a pas « d’autre aflaire que d’enseigner quel est le principe
' Sanct. August. Oper. t. I, p. 353.
* Ibilem, p. 356.
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398 TABLEAU DF. l’ÉLOQUENCE CHRÉTIENNE « éternel de toutes choses, quelle suprême intelligence, « et quelle émanation sans mélange en est soi tie fiour « notre salut. C’est le Dieu unique, tout-puissant dans € sa triple majesté, père, fils et esprit saint, que nous « enseignent les divins mystères. *
Au.x yeux d’Augustin, et d’après le conseil qu’il donne, l’autorité, soit divine, soit humaine, bien que celte dernière trompe souvent, doit être la règle du grand nombre. La conviction ainsi formée, lorsqu’elle ne sera pas dfémentie par les actes, suflira pour la vertu ; elle ne suffira pas pour le bonheur ici-bas; Augustin n’admet pas que l’àme puisse être heureuse, si elle n’est éclairée, et si elle obéit seulement à l’autorité, sans y joindre ses propres lumières. On reconnaît là, sans peine, la doctrine naturelle de ce noble esprit. Ces préliminaires de la religion qu’il croit indispensables non pas à la justice de l’homnae, mais à la satisfaction de son âme, ce sont toutes les connaissances où apparaît la raison, langues, calcul, histoire, dialectique, éloquence, musique, poésie, géométrie, astronomie; enfin c’est la philosophie, c’est-à-dire l’étude, l’analyse des grands problèmes du monde et de l'humanité.
Le passage de l’esprit à celte philosophie sublime est admirablement retracé. Après avoir montré la loi des nombres partout présente dans l’univers, et l’intelligence humaine retrouvant plus visible en elle-même cette loi, dont les objets extérieurs ne lui offrent que des ombres et des vestiges ; « Parvenue là, dit-il ', la raison « s’est élevée plus haut; elle a beaucoup prétendu; elle « a osé prouver Pâme immortelle. » C’est à celte raison ainsi éclairée par l’étude, à celle tradition philosophique qu’ Augustin s’adresse d’abord, sur des questions de
* Sancl. August. Oper. 1. 1, p. 348.
Aü QUATTUÉUTE SIÈCLE. 3^
la matière et de la forme, du temps, de l’espace, du "mouvement, de la durée, de l’existence, dans le temps et hors du temps ; « C’est, dit-il, après avoir recueilli « les enseignements de cette philosophie, et conçu par « la pensée les nombres purs, les quantités intelligibles, a c’est avec le secours de tous les arts libéraux enfin a que l’esprit s’approchera de l’idée de Dieu, qu’on ne « connaît, qu’en ne le comprenant pas. »
Ainsi Augustin, en livrant son âme à toute la ferveur de la foi religieuse, gardait l’enthousiasme de la science; il s’élevait à Dieu par la contemplation philosophique , comme par la piété, par le raisonnement, comme par l’amour. Qu’à ce principe de hautes -pensées vienne se mêler l’active administration des œuvres dans l’épiscopat, le génie de la controverse tempéré par la plus affectueuse charité, une sorte de dictature exercée sur la province d’Afrique, et de là sur l’Italie par l’influence religieuse, quand elle était la première de toutes, et on concevra comment s’est formé un des noms les plus grands et les plus populaires du Christianisme. Mais celte gloire était encore loin d’Augustin et cachée dans l’avenir. Il ne sentait, à cette époque de sa vie, que la passion de l’élude, la pieuse candeur des afl’eclions de famille, le zèle de la foi, et l’ardeur philosophique, presque au même degré. Sur quelques-uns des plus grands problèmes, sa pensée est indécise; mais celte incertitude, les alternatives, qu’il se pose à lui-même, ne changent pas pour lui le devoir et le but. Il se demande si l’àme humaine fait partie de l’éternelle raison, ou si elle en est distincte. Mais quelle que soit la réponse, il y trouve également, avec la tendance nécessaire au bien , l’immortalité. S’élever à la vertu, non par la foi seulement, mais par le raisonnement, voilà l’œuvre d’une âme bien instruite. L’esprit exercé par l’étude ramène à la connaissance de Dieu toutes les
400 TABLEAU DE L’ÉLOQUENCE CHRÉTIENNE sciences humaines, comme autant de chemins qui, des divers points de l’horizon, conduiraient au même temple. - L’âme réglée par la vertu, et qui se sera donné le calme et l’harmonie, aura pour récompense ce qu’ Augustin ne peut exprimer sans un ravissement d’enthousiasme.
« Elle osera voir Dieu, dit-il et la source d’où émane ’« le vrai, le père même de la vérité. Grand Dieu ! quels « seront ses regards élevés vers vous! qu’ils seront purs a et nobles ! qu’ils auront de force, de constance, de « sérénité, de béatitude! que pouvons-nous en penser « et en dire? Nous n’avons pour cela que des paroles de « chaque jour profanées par les plus misérables usages. » Et il achève, en exhortant ses amis à toutes les grandes études de sciences et de philosophie, qu’il leur a montrées comme des efforts et des progrès vers Dieu.
Sa mère, cette femme simple et pieuse, dont il admirait la sagacité sur les questions philosophiques, était encore présente à cet entretien. Il s’adresse à elle, en le terminant: « Méritons, dit-il, par l’excellence de notre «t vie, qu’il nous soit permis d’atteindre à ces vérités;
« autrement. Dieu ne pourrait nous entendre. Mais si « nous vivons bien, il nous exaucera sans peine. Prions- « le donc qu’il nous envoie non pas des richesses, ou des < honneurs, des choses fragiles et chancelantes qui tom- « bent au moindre obstacle, mais des biens qui nous «f rendent bons et heureux. Et pour que de tels vœux « soient énoncés avec plus de ferveur, nous t’en chartf geons, ô ma mère, aux prières de laquelle j’ai pleine U confiance; et je m’assure que Dieu aura disposé mon « âme de telle sorte que je ne préfère rien à la vérité,
« que je n’aie pas d’autre volonté, d’autre pensée, d’autre « amour. Et je i>ersiste à croire que ce que nous sou-
‘ Sflnc?. August, Oper. t. I, p. 35 f.
t hnilons par tes mérites, nous l’obtiendrons, à la dc- « mande. »
A ces entretiens, que sa parole inspire et remplit, Augustin joignait de frequentes méditations; et il les a reproduites sous une forme originale, qui est elle-même une image expressive de sa philosophie. Dans le dialogue sur l'Ordre^ il avait énoncé avec force le principe de l’activité de l’âme, de cette initiative de la pensée indépendante des sens, et qui conçoit tant de choses, en dehors de leur témoignage. « Moi, avait-il dit, par un t mouvement intérieur et secret, je puis séparer, ou « réunir les notions diverses; et celte puissance s’ap- « pelle ma raison. »
Cette partie, ou plutôt cette forme du moi humain, qu’il avait ainsi définie par son action, il l’interroge, dans le silence de tous les objets extérieurs. De là les Soliloques, dernier fruit de sa retraite. « Vers ce temps, re- « marque-t-il dans la revue de ses ouvrages, j’écrivis « deux livres selon mon goût et mon cœur, pour sonder « la vérité dans les choses, que je désirais le plus savoir, « m’interrogeant et me répondant à moi-même, comme c si nous étions deux, la raison et moi, bien que je fusse < seul. » 11 ajoute que cet ouvrage n’a pas été achevé. Et comment le serait-il? où finit le dialogue de l’homme avec lui-même?
Une fervente prière précède cette méditation et dispose l’âme au tranquille enthousiasme, dont elle a besoin, pour se voir et se bien reconnaître. C’est ici, en effet, une sorte d’extase de réflexion qui ne ressemble en rien à cette émotion violente, à cette crise de re}>entir et de foi éprouvée dans le jardin de Milan. La résolution est prise; l’effort n’est plus nécessaire, et l’invocation, quoique ardente, respire le calme. Elle est comme le mouvement d’une âme engagée sans retour. La raison a dit
402 TABLEAÜ DE L’ÉLOOI'EXCE CHRÉTIENNE elle-même à Augustin de prier le Dieu de vérité, le Dieu de sagesse, le père de la béatitude, du bien, du beau et de la lumière intelligible. H prie avec contiance, avec sérénité ; t Reçois ton fugitif, Dieu très-clément, dit-il.
« Que j’aie assez soulTcrt, à les yeux! que j’aie été assez « longtemps l’esclave des ennemis que tu as vaincus, et * servi de jouet aux tromperies du monde! Reçois ton « esclave qui s’enfuit loin d’eux vjers loi, comme ils m’a- « valent reçu, lorsque je fuyais de toi. Je n’ai que la vo- « lonté. Je ne sais rien, sinon qu’il faut mépriser les 0 choses fragiles et passagères, et cliercher les biens « éternels. Je le fais, ne sachant que cela, et ignorant « par où on arrive à toi. Inspire-moi ; dirige-moi ; sou- € tiensHnoi. Si c’est par la foi qu’on te trouve, donne-moi c la foi; si par la vertu, donne-moi la vertu; si par la « science, donne-moi la science. »
Et sous les auspices de cette pieuse initiation, ü cherche en effet la science, en reprenant son dialogue avec la raison, a J’ai prié Dieu, lui dit-il. — Que veux-tu donc « savoir? répond la raison, » comme si, pour celle noble nature, il était entendu que la science est un des plus grands biens que puisse demander la prière. < Je souci haile connaître Dieu et l’âme. — Ne veux-tu rien de < plus? — Rien. — Eh bien , cherche^ mais d’abord « explique comment, si la démonstration de Dieu se « fait devant toi, tu pourras dire : c’est assez. » Et l’entretien continue avec ce mélange de subtile dialectique et de sensibilité rêveuse où excelle le génie d’Au- , gnstin.
Cet écrit singulier a sans doute donné à un grand métaphysicien du dix-septième siècle l’idéed’nn entretien avec la raison suprême, avec le Verbe. Mais l’apôtre du
* Sonet. August. Oper. 1. 1, p. 257.
quatrième siècle ne s'élève pas à la sublimité que le scepticisme de Fonlenelle lui-même admirait dans le dialogue de Malebranche. L’argumentation d’Augustin est plus simple et plus précise. Seulement, quelques souvenirs du monde, quelque regret, ou quelque trace de la passion surmontée se mêlent encore, dans l’àme du jeune chrétien, à la méditation abstraite de la vérité; mais la raison lui en fait honte, et affermit la victoire de la foi. Augustin espère, à mesure qu’il s’approchera de la lumière divine, être moins tenté de reporter ses regards vers les ténèbres qu’il a quittées, et qui essayent de plaire encore à son aveuglement. A part ce reste d’émotion vaincue, il poursuit sans trouble l’œuvre qu’il s’est projX)sée, la recherche de la vérité par le raisonnement, avec le secours de la vertu. La forme de ce raisonnement appartient à la science philosopliiquc ; elle est une belle expression du spiritualisme ; et l’argument de Descartes;
« Je pense, donc je suis, » ressort tout entier des questions que la raison adresse à Augustin. « Sais-tu si tu « existes? — Je le sais. — D’où le sais-tu? — Je l’ignore.
« — Sais-tu si tu penses? — Je le sais. — Il est donc « vrai que lu penses. »
Ce qui frappe surtout dans cette méditation, c’est une étude des facultés de l’homme, du sens intérieur de l’àme, de son activité propre, de l’ordre d’idées qui lui est inné, ou naturel. L’existence éternelle de la vérité, l’erreur po.ssible des sens, la vue claire de l’âme sont démontrées par une série d’inductions, où la méthode devance et guide la foi. C’est l’àme seule qui sent, et puisqu’elle sent la vérité, elle est nécessairement de même nature et immortelle comme elle. Quelques doutes cependant s’élèvent encore. Les arguments connus n’ont pas achevé la conviction que souhaite Augustin. La raison lui répète que, si ce qui est compris dans un sujet dure
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-404 TABLEAU DE l’eLOQUENCE CHRÉTIENNE toujours, ce sujet durera de môme; que la scienôe est dans l'âme, que l’.àme doit donc durer autant que la science; que la science est la vérité, et que la vérité étant nécessaire dure toujours. La môme rigueur de raisonnement le conduit à chercher dans les sciences mathématiques une preuve de l’action pure et toute intellectuelle de l’Ame. Lî'i, en effet, des vérités qui ne tombent pas sous les sens, et auxquelles l’imagination résiste, sont démontrées pour l’intelligence. « La réflexion ', dit « le mystérieux interlocuteur d’Augustin, comme un « miroir qui varie selon la diversité des objets, se figure « et place devant les yeux un carré de telle ou telle gran- € deur. Mais l’intelligence intérieure qui veut voir la vé- « rité se portera de préférence vers l’idée qui nous fait « juger que tous ces objets sont carrés. — Mais, reprend « Augustin, on pourra dire qu’elle juge d’après la per- « ception habituelle des yeux. — Pourquoi donc, répond « la raison, juge-t-elle que toute balle d’une forme régu- « lière peut offrir au toucher une surface plane? L’œil
a-t-il jamais vu ou peut-il voir rien de tel, lorsque « l’imagination môme ne saurait se le représenter? Ne <( faisons-nous pas une chose du même ordre, lorsque « nous formons par la pensée un cercle très-petit, en y « traçant des lignes, de la circonférence au centre! Lors- « qu’en ctfcl nous avons tiré deux lignes, entre lesquelles a il n’y aurait point place pour une piqûre d’aiguille, « nous ne pouvons, même par une supposition fantasti- « que, placer dans l’intervalle d’autres lignes qui, sans « se toucher, viennent aboutir au centre : et cependant « la raison nous crie qu’il peut en être tiré, en nombre « incalculable et que, dans celte étroitesse infinie, elles « ne SC rencontreront qu’au centre, de telle sorte qu’à
* Sancl. August. Oper. t. I, p. 384.
< tous les points de leur distance un cercle pourrait être « décrit entre elles. »
Ainsi, jusqu’aux plus subtiles abstractions de la pensée mathématique, tout concourait au travail religieux d’Augustin ; il transformait tout en éléments de sa foi. Il avait trouvé dans l’existence nécessaire de la vérité l’existence de Dieu. Il trouvait l’existence immatérielle et immortelle de l’âme, et dans la nature immortelle de la vérité qu’elle conçoit, et dans sa manière de la concevoir, en dehors des sens, et au delà des apparences.
Telles étaient les occupations d’Augustin, pleines de curiosité savante et de candeur. 11 avait adressé à quelques-uns de ses amis de Milan les premiers Dialogues écrits dans sa retraite. 11 reçut de Nébride un remcrcîmcnt et des éloges, dont il fut fort touché^ et qui le firent longtemps réfléchir. Rien de [>lus naïf et de plus élevé que la réponse, oii il rend compte de sa rêverie sur la lettre de son ami, qu’il a lue à la lueur de la lampe, après souper. 11 s’est couché, et il a songé à tous les problèmes philosophiques, dont la solution lui manquait, pour être heureux, comme le supposait Nébride, après avoir lu son traité sur le Bonheur. Comment être heu- < reux, sans posséder la science des premières causes? Est-il du moins presque heureux dans cet ordre d’imitation affaiblie où nous laisse, au dire de Platon, le modèle idéal que l’àme voit et n’atteint pas? Alors, il a parcouru de la pensée ce monde intelligible, dont il n’y a ici -bas qu’une image rapetissce par le miroir qui la reflète. Puis il s’csl dit, qu’il fallait dormir. Il a continué cependant de méditer sur l’âme, sur le corps, sur la prééminence de l’âme, sur la vérité, sur la place qu’elle a dans le cœur ou dans l’intelligence, et il s’est dit : « Mais, si l’àme meurt avec le corps, la vérité meurt
406 TABI.EAÜ DE l’ÉLOQUENCE CHRÉTIENNE « donc ou bien la vérité n’est pas l’intelligence, ou « l’intelligence n’est pas dans l’àme, ou ce qui contient « quelque chose d’immortel peut mourir ; et cela ne sau- « raitêtre. Nos soliloques l’ont prouvé. Je suis persuadé; « mais, je ne sais quelle habitude des maux de celte vie e nous donne frayeur et trouble. Enfin, l’âme mourût- « elle avec le corps, ce qui me semble impossible, j’ai « reconnu , pendant le loisir de cette retraite, que le « bonheur n’était pas dans les plaisirs des sens. Par là, « sans doute, et d’autres choses semblables, je parais « heureux ou presque heureux à mon cher Nébride. Que « je le sois aussi, à mes propres yeuX. Que puis-je y « perdre? et pourquoi me refuser à une opinion favoc rable? Voilà ce que je me suis dit; puis j’ai fait ma « prière, comme de coutume, et je me suis endormi. *
N’est-cc pas un précieux supplément aux Confessions d’Augustin et au récit de son laborieux avènement à la foi chrétienne ? Quel calme, après le trouble violent du cœur, et dans l’activité continue de l’intelligence! Peu de jours après, il reçut une autre lettre de Nébride, qui lui demandait s’il avait fait de nouveaux progrès dans le discernement du monde sensible et du monde intellectuel. Dans sa réponse, il ne se félicite que d’un changement bien lent, comme la gradation insaisissable qui, chaque jour, conduit de l’enfance à la jeunesse. 11 sent toutefois que les yeux de son âme, longtemps troublés et appesantis par les impressions matérielles, s’épurent et s’élèvent, sous l’influence de la raison : ce qui lui montre combien ce que nous comprenons par l’intelligence est supérieur à ce que nous voyons. « Ranimé par € cette pensée, dit-il, lorsque ayant employé le secours « de Dieu, je commence à m’élever à lui et aux biens
* Sancl. August.Oper.t. II,p. 3.
AU QUATRIÈME SIÈCLE. A(ff
c véritables, je suis parfois tellement rempli du senti- « ment anticipé des choses éternelles que je m’étonne a d’avoir eu besoin du raisonnement, pour croire ce qui c est aussi présent pour moi que chaque homme est pré>
« sent à soi-même. »
Parvenu à ce degré d’élévation spirituelle et de pieuse confiance, Augustin avait accompli l’oeuvre de sa retraite. 11 revint à Milan, avec sa famille et scs amis, n’ayant pas achevé la lecture du prophète Isaïe, qu’ Ambroise lui avait indiqué et qu’il croyait ne pas œmprendre encore, mais continuant à méditer sur l’essence immortelle de l’âme, et s’approchant du baptême, en>disciplede Platon et de l’Évangile.
Augustin fut baptisé par saint Ambroise, en même temps que son fils Adéodat et son and Alype, dans la semaine de Pâques, selon l’usage habituel alors. Un tel baptême était le signe de l'apostolat. Augustin n’etijl plus d’autre pensée que de retourner dans sa patrie et de se dévouer à celte vie nouvelle, au milieu de ses concitoyens. Il quitta Milan, avec sa famille etquelques amis, entre autres Évode deTagasle, naguère officier de l’empire, tout occupé maintenant de pensées religieuses, et plus lard évêque d’un diocèse d’Afrique. 11 se rendait au port d’Ostie, pour s’embarquer ; mais là sa mère, si heureuse de le voir enfin tout entier au christianisme, tomba malade et mourut, après quelques jours. Ce n’est que dans les paroles mêmes d’Augustin qu’on peut retrouver toute sa douleur, et l’élévation de pensées religieuses qui av ail été comme un pressentiment de cette douleur. Son entretien avec sa mère à une fenêtre de la maison d’Ost ie, d’où la vue s’étendait sur les jardins et le rivage, l’élan mutuel de leurs âmes au delà de tous les objets visibles de la terre et du ciel, leur vœu pour que tout se taise dans la nature, que l’àme elle-même se taise et .
408 TABLEAU DE l’ÉLOQOENCE CHRÉTIENNE s’oublie, et que Dieu seul soit entendu dans le silence de tous les êtres et dans le ravissement de la pensée qui le contemple, ce langage ne saurait être égalé. Les derniers jours de Monique, sa confîance en Dieu, le courage d’Augustin luttant et vaincu par une si grande affliction, le scrupule qu’il a devant Dieu d’avoir pleuré sa mère morte si saintement, et la prière fervente qu’il adresse pour elle, bien des années après, en la pleurant encore, ce sont des choses qu’il faut laisser dans l’effusion du cœur qui les a exprimées, avec tant de tristesse et de foi.
Sous l’impression de cette première douleur, Augustin différa son départ pour l’Afrique, et s’arrêta près d'une année dans Rome, occupé de méditations, de doctes entretiens, et étudiant par ses yeux quelques grandes institutions monastiques, qu’il contribua plus tard à propager dans sa patrie. Toujours philosophe, et portant la métaphysique dans la religion, il reprit ce.problème de l’essence et de la destinée de l’âme, qui est le plus grand intérêt de l’exislonce, et le plus naturel emploi de la pensée, quand elle s’élève. Il le discutait avec Évode, qu’une longue méditation avait préparé; et il résumait, dans un Dialogue écrit, les traits principaux de leur entretien. Rien de plus vaste et de plus précis que le sujet tel qu’il est indiqué par les premières paroles d’ Évode. « Sou- « vent, dit-il à son ami ', et sur diverses questions que « je t’adressais, tu m’as découragé par je ne sais quelle a maxime grecque qui nous défend de nous enquérir des « choses au-dessus de nous. Mais je ne crois pas que « nous-mêmes soyons au-dessus de nous. Si donc je t’in- « terroge aujourd’hui sur l’âme, je ne mérite pas de re- « cevoir pour réponse ; Que nous importe ce qui est au- « dessus de nous? mais, je dois apprendre de toi ce que
^ Sancl. August. Oper. 1. 1, p. tOl.
« nous sommes. > Et il demande d’où vient l’âme, quelle est sa nature, son étendue, pourquoi elle a été donnée au corps, comment elle est modifiée, en s’unissant à lui, et comment, lorsqu’elle en est séparée? Augustin, dans un Dialogue entrecoupé d’objections, parcourt ce cercle entier, rectifiant parfois la question, y répondant toujours ; « Dieu, dit-il ‘, jest non-seulement le créateur, « mais la patrie de l’âme, > ce qui a sans doute inspiré l’expression sublime de Malebranche ; « Dieu est le lieu « des esprits, comme l’espace est le lieu des corps. »
« L’âme, dit-il encore, autant que la chose créée peut « se rapprocher de son auteur, a quelque ressemblance « avec Dieu ; elle est incorporelle ; elle voit les choses « invisibles. Elle sent par le corps; elle connaît par elle- « même. Les animaux ont la sensation ; l’homme seul a a la science et la raison. L’âme a plusieurs degrés, dont € le moindre est de participer à la vie terrestre et d’ani- « mer la matière. Viennent ensuite, comme autant de « progrès naturels de l’âme qui la reportent à sa céleste « origine, la domination sur les sons, les travaux de l’es- « prit et le génie des arts, la bonté supérieure à la scienceÿ « l’amour de Dieu et le sentiment de sa providence, la a pureté parfaite et l’aspiration vers Dieu, enfin la con- « templation de Dieu, dans la pure lumière de la vérité.»
. On s’étonnera sans doute de voir mêlées à ces sublimes espérances des définitions mathématiques, et même des figures de géométrie. Dans un siècle bien plus savant, Euler, chrétien zélé et profond géomètre, fit parfois le même usage de la science. C’est le caractère d’une vive conviction de tout ramener à elle ; et la volonté, celte grande partie de la foi, domine trop l’esprit pour ne pas faire servir à la chose qu’il croit toutes les choses qu’il
Sanct. August. Oper. t. I, p. 401.
Digitizec r.-^.OOgle
410 TABLEAU DE L’ÉLOQUENGE CHRÉTIENNE sait. Ce qu’on doit admirer dans Augosti^ c'est que l'activité de son génie spéculatif n’ait rien perdu à la sincérité de sa foi, et que même, smis une forme inexacte et contrainte, il veuille appuyer par la science ce qu’il recevait de la tradition. En dehors4e ces emprunts faits à la géométrie, pour expliquer un ordre de vérités non moins certain, mais différent, il tire du raisonnement pur de belles déffnitions, qui sont elles» mêmes des preuves, œ La raison,.dit-il, est le regard de l’âme voyant
< la vérité par elle-même, et non par le corps, s Et ce» pendant, il faut l'avouer, un peu de confusion et düncertitude se mêle encore à la ptiilosopbie d'Augustim
c La raison, se demande-t-il , n' est-elle pas la con- « templalion même de la vérité? ou n’est-elle pas la c vérité elle-même? Quoi qu’il en soit, Tàme ne pourt rait la contempler, si elle n’avait un point d’afûnité « avec elle. Cette union de l’âme qui contemple, et de U la vérité qui est contemplée, suppose ou que l’âme « est le sujet, et que la vérité est en elle, ou que la vé-
< ritéest le sujet, et que l’éme est en elle, ou qu’elles « forment deux substances. Dans la première supposi- « tion, Tàmc est aussi immortelle que la raison univer- « selle ; dans la seconde, même nécessité. Si cette vérité « qu’on appelle la raison est immuable, comme il appa- « rail, rien de ce qui est en elle ne peut changer; toute
< la dirncuUc est pour, le dernier cas. Si, en effet, l’âme <t est une substance et la raison une autre substance à « laquelle l’âme s’unit, on peut croire sans absurdité « que l’une existant, l'autre peut cesser d’être. Mais U a est manifeste que tant que l’âme ne se sépare pas de la « raison et s’y attache, elle doit durer et vivre.Par quelle
force, en effet, peut-elle en être séparée’/ par une force « corporelle moins puissante qu’elle , d’origine infé- « rieure, de condition diverse ? Cela ne se peut, etc., etc.
AU QUATRIÈME SIÈCLE. 4ll
c il faut do^c oü que la raison rejette l'ânio loin d’elle,
< ou que l'àinc s’en éloigne par sa volonté. Mais la raison « n’a pas dans sa nature motif de se refuser et comme « de se dérober à l’àme. »
Malgré ce que la suite du raisonnement peut offrir d’incomplet, ne sent-on pas dans ce passage , avec une singulière hardiesse d'hypothèse corrigée plus tard, un noble effort d’esprit qui rappelle et qui devançait plus d’une méditation profonde de la science moderne?
Augustin se plaisait à ce travail, et môme exerçait par de telles épreuves l’esprit de son cher Àdéodat. On le voit dans le Dialogue du Mailre^ qu’il écrivit à cette époque, et où il reproduit les questions et , dit-il , les expressions mêmes de son fils , dont le génie précoce inspirait à sa tendresse une sorte de terreur, La question était haute et subtile. U s’agissait de rechercher le rapport des signes et des idées, la puissance de l’idée que le signe ne transmet pas réellement, mais qu’il réveille dans l'éme à laquelle il s’adresse. C’était donc la question mçme de l’origine des connaissances humaines, de l’aptitude de l’esprit à concevoir, et de l’ordre de vérités qu’il conçoit nécessairement et qui lui est inné, ou conforme. C’était la doctrine de la réminiscence de Platon, mais réduite à une forme moins poéti(]ue., et prenant tantôt une sévère précision, et tantôt une majesté religieuse.
Commençant par de subtiles analyses du langage, ce dialogue s’élève à des vues très-hautes, et renferme toute la théorie qu’a développée Malebrauche sur la présence de Dieu dans l’âme humaine. La doctrine des idées éternelles en fait le fond, sans doute; car c’était la croyance qu’Auguslin avait reçue de&platoniciens ; mais il y ajoute par l’observation et par la foi ; • Si, pour juger des cou- « leurs, dil-il, et de tout autre objet, nous consultons la « lumière , les éléments de ce monde , les objets eux-
4l2 TABLEAU UE l’ÉLOQUEXCE CHRÉTlENAi:
« mêmes et les sens qui nous servent d’interprètes ; pour « les choses intelligibles , c’est la vérité intérieure que « notre raison interroge. Tout ce que nous percevons,
<t en effet, nous le percevons, ou par le sens corporel, ou « par l’âme ; l’un perçoit les choses sensibles, l’autre les « choses intelligibles. Lorsqu’il s’agit des choses que « nous voyons par l’âme, c’est-à-dire par l’intelligence « et la raison, nous exprimons ce que nous percevons, à « cette lumière intérieure de la vérité, dont l’être qu’on < appelle homme est éclairé. Mais celui qui nous écoute,
« s’il voit aussi les mêmes choses du regard simple et « secret de l’âme , les apprend réellement, non de mes « paroles, mais de sa propre contemplation. Ce n’est « pas moi qui , même en disant la vérité , la lui ensei- « gne, puisqu’il la voit. 11 est instruit, non par mes dis- « cours, mais par les choses mêmes , Dieu les dévoilant « au dedans de lui '. »
Cette conformité de l’âme humaine avec la vérité est-elle en effet une science antérieure? Est-il vrai de dire que l’âme n’apprenne point par cela seul qu’elle est prédisposée à savoir? Faut-il également interpréter par l’action immédiate de Dieu ce que l’esprit éprouve, sous l’influence de la vérité qui lui est annoncée par la parole et l’exemple? Ne suffit-il pas que la raison soit l’attribut dont Dieu a doué sa créature, et la grâce divine est-elle nécessaire pour l’intelligence, comme pour la vertu? Bien des questions peuvent donc naître sur les paroles d’Âugustin. Mais qui n’eu aimerait la beauté morale ? Et au moment, où le philosophe se montre tout à fait chrétien , où déjà il a devant les • yeux le problème de la prédestination et de la liberté, combien sa théorie des facultés de l’âme prend-elle de
* Sanet. August. Oper, l. I, p.560.
grandeur par les espérances de sa foi ! Quel accent il donne à la voix intérieure de l’ànie, et combien, sous d’autres noms, il exprime avec force ce que Rousseau disait éloquemment au dernier siècle! « Sur les prin- « cipes universels , dit-il , que nous entendons par « rârnc, nous ne consultons pas cette voix qui reten- < tit au dehors , mais la vérité qui préside à notre in- - « telligcnce; et les paroles seulement nous avertissent H peut-être de la consulter. Celui qui est ainsi interrogé, « et qui enseigne, habite dans le cœur de l’homme; c’est « le Christ, c’est-à-dire l’immuable vertu de Dieu et sa « sagesse éternelle que toute âme raisonnable consulte, « mais qui ne s’ouvre à chacune qu’autant que chacune « peut la comprendre, selon sa volonté méchante ou « bonne. Et si l’àme est trompée, ce n’est pas le tort de a la vérité qu’elle consulte, de même que ce n’est pas la « faute de cette lumière répandue au dehors, si les yeux « corporels sont souvent trompés. »
On le voit, par cette première épreuve sur une intelligence qui lui était si chère, Augustin avait dès lors dans la pensée tout ce traité du Libre Arbitre, qu’il préparait, bientôt après, par des discussions avec Évode, et qu’il écrivit plus tard en Afrique. Puis pendant qu’il était à Rome, qu’il avait sous les yeux et la secte puissante dont il s’élait séparé et les grands symboles de l'Église à laquelle il s’était dévoué , il composait rapidement deux traités de controverse sur les mœurs des Manichéens, et les mœurs de V Église catholique, c’està-dire l’attaque et la défense du dogme par les œuvres.
Ces deux écrits ne forment qu’un ouvrage , dont les parties même ne sont pas complètement distinctes. Car dans la peinture de l’Église catholique, Augustin mêle déjà beaucoup d’objections et d’attaques contre le Manichéisme, qu’il accable à la fois par les accusations directes
414 TABLEAU DE L’ÉLOQUENCE CHRÉTIENNE et par le contraste des vertus opposées. Mais, à part les details, que celte polémique fournit sur l'histoire d'une secte singulière qui représentait, en Occident, la lutte de l’esprit oriental contre le christianisme, on peut en tirer une vue générale d’un intérêt plus élevé. Augustin fait ici pour la philosophie morale ce qu’il avait fait pour la métaphysique dans ses premiers dialogues. 11 reprend la chaîne des plus belles traditions de l’humanité; il em- * prunte à la sagesse antique ce qu’elle avait dit sur les obligations imposées à Thomme; et il en montre la sanction et la pratique dans la loi chrétienne, sous l’influence d’un nouveau et plus puissant principe. De môme que les idées éternelles de Platon , les types de vérités nécessaires, et l’action immédiate de l’âme qui reconnaît ces vérités lui avaient paru le fondement de la métaphysique, il prend pour base de la morale les maximes de la vertu païenne. « U faut, dit-il ', recourir « aux préceptes de ceux qui passent pour avoir été des « sages. La raison humaine a pu s’élever jusque-là. Car « elle était non pas plus sûre de la vérité, mais plus « confiante dans la pratique, en s’appliquant aux choses « de l’ordre humain. Lorsqu’il s’agit d’aborder les « choses divines, elle se détourne ; elle ne peut regaru der; elle palpite; elle se trouble; elle est éblouie « par l’éclat de la vérité, et elle retombe, non par choix,
« mais par lassitude, à ses ténèbres accoutumées. Com- « bien alors est-il à craindre que l’âme ne trouve un « surcroît de faiblesse dans ce repos môme que cherche € sa fatigue ! 11 faut donc, quand nous voulons, par une « dispensation de la sagesse suprême , nous réfugier « dans les ténèbres , que l’ombre tutélaire de l’autorité « nous vienne en aide, et, par la voix des miracles et des
* Sanct. Âugust. Oper. t. I, p. 708.
Aü QUATRIÈME SIÈCLE. 4l5
€ livres saints, nous présente la vérité sous des teintes « plus douces. »
Ainsi, morale humaine et dogme révélé, puissance de la raison pour s’élever à la vertu , autorité de la tradition necessaire à la foi, voilà le double principe auquel s’attache Augustin , et qu’il ne cessa d’interpréter, sous toutes les formes, dans sa longue carrière ! A ces règles de tempérance, de courage, de justice, et de prudence qu’avait posées la philosophie antique, le christianisme, confirmant la loi de Moïse, avait ajouté le précepte d’aimer Dieu de tout cœur, de toute âme, et de toute pensée : et dans l’amour de Dieu il comprenait l’amour de l’humanité, cette charité que Cicéron avait désignée de ce nom même, mais en la faisant naître seulement de la justice et de la prudence, sans lui donner pour principe cette ardeur religieuse, qui la rendait nouvelle cl si puissante. C’est ce que l’âme d’Augustin se plaît surtout à développer. L’antiquité, pleine de contradictions entre son culte et sa morale, tout en déifiant les passions et les vices, avait fait l'apothéose de la sagesse et de la bonté : elle avait dit : « Faire du bien aux « hommes, c’est être Dieu. » Le christianisme disait : « La charité envers les hommes est le plus sûr progrès « dans l’amour de Dieu. » C’est ce principe de bienfaisance, d’humanité pieuse qui fait le fond des mœurs que décrit Auguslin.
- Il n’ajoirtc pas sans doute à la prédication primitive; mais il montre comment elle était obéie, ce qu’elle avait accompli de changement dans l’ancienne société, ce qu’eHe devait prendre de puissance sur la société barbare. Ce n’est pas seulement, il le dit, un culte plus pur, l’adoration du vrai Dieu, l’aspiration à l’éternelle vérité, une religion contemplative; c’est un changement de la vie, un progrès de la société et de l’humanité
-416 TABLEAU DE L’ÉLOQUESCE CHRÉTIENNE entière. S'adressant à celle Église, donl il n’esl encore (jue le simple fidèle, il dénombre dans un langage plein d’enthousiasme tous les bienfaits, toutes les puissances qu’il reconnaît en elle : « C’est toi, dit-il, qui, offrant « douceur à l’enfance, forte discipline à la jeunesse, et « repos à la vieillesse, diriges, et enseignes selon l’ége « du corps et l’âge de l’esprit. Tu soumets par une t chaste obéissance la femme au mari, non pour le plai- « sir des sens, mais pour la naissance des enfants et la « société domestique. Tu donnes le pouvoir aux maris « sur les femmes, non pour la dépression d’un sexe « faible, mais sous la loi d’une sincère amitié. Tu subor-
< donnes les fils aux pères par une libre dépendance; et « tu confies aux pères sur les fils une autorité sainte.
« Tu réunis les frères par un lien de religion plus fort et « plus étroit que celui du sang. En respectant tous les
< engagements de la nature et du choix, tu doubles par K la charité les liens de parenté et d’alliance. Tu instruis « les esclaves à s’attacher aux maîtres, moins par la né- « cessilé de leur condition que par le sentiment du de- « voir. Tu rends les maîtres indulgents pour les esclaves,
(( par la considération du grand Dieu, père commun de « tous. Tu réunis les citoyens aux citoyens, les nations « aux nations, et tous les hommes entre eux au nom de
< leurs premiers parents, les rapprochant non par la « société seulement, mais par la fraternité. Tu instruis « les rois â veiller au bien des peuples, les peuples à se f soumettre aux rois. Tu enseignes à qui est dû l’hona neur, à qui l’affection, à qui le respect, à qui la crainte,
« à qui la consolation, à qui les avertissements, à qui les « conseils, à qui les censures et les reproches, à qui la
< punition, montrant comment tout le monde n’a pas « droit à toute chose, et comment à tous est due la cha- « rité, et à personne l’injustice. » Quoique ce tableau fût
, mêlé de quelques ombres, et que dans cet écrit même Augustin déplore plus d’une erreur et plus d’un vice de la société chrétienne, il est impossible de ne pas reconnaître la fidélité des traits principaux. Le christianisme ne demandait pas encore l’abolition de l’esclavage ; mais il en allégeait la rigueur; il en changeait le caractère ; il améliorait la famille; il humanisait la cité. 11 n’était pas seulement une loi extérieure et publique, un culte solennel substituant à la licence des fêtes antiques de purs et austères symboles. Il était surtout une loi intérieure de perfectionnement qui, réglant même le désir et la pensée, n’abandonnait au caprice et à l’égoïsme aucun des rapports de l’homme avec ses semblables. 11 faisait en cela deux grandes choses : il prescrivait comme obligation vulgaire, au nom de l’humanité, ce que la philosophie avait réservé pour les âmes d’élite; et en même temps qu’il appelait tous les hommes à la vertu, il les comprenait tous dans la charité. Son action politique n’était pas moins puissante que sa discipline morale. Il jetait les fondements d’un droit public, d’un droit des gens qui devait ensuite exister à part de lui, et devenir l’attribut même de la société civile.
Tout était faible contre une telle influence; elle triomphait de tout excepté des barbares, qu’elle devait lentement transformer, mais dont elle ne pouvait prévenir la victoire. Ce qui, dans le même siècle, nous avait frappés sur un autre point de l’empire, dans ces provinces grecques soumises à Rome, mais plus chrétiennes que romaines, se retrouve même en Italie, et près du foyer des anciens vainqueurs. Le sentiment romain s’était alfaibli par la sympathie cosmopolite. Les institutions guerrières étaient négligées. Une autre milice attirait les âmes. Ce ne sont pas. seulement les nombreux anachorètes d'Orient que célèbre Àuguslm ; ce ne sont pas seu-
418 TABLEAU 1)E L’ÉLOOiEMCE CHBÉTIENNE lemenl ces milliers de religieux disséminés dans les dé* serts d'Égyple. Â Rome, et dans toute ritalie, un grand nombre de communautés religieuses étaient formées» quelques-unes sous des règles extrêmement austères. C'est la seconde partie du tableau tracé par Augustin. Après avoir indiqué l’actiou générale de la foi chrétienne dans la société, il montre sa domination à part, ses co* lonics au milieu du monde romain, et les efforts de zèle, les excès de rigueur sur elles-mêmes, dont elles étonnaient le reste des homnfês.
Devant ces gi'ands caractères de la société chrétienne, Cfô exemptes de vertu solitaire, et celle influence communicative de douceur et de cbarité, la discipline du Manichéisme paraissait Itypocrile et corrompue, ses mystères suspects. Ce n’est pas que celte ^ecte ii’ent aussi le précepte ' d’aimer Dieu et l’humanité, mais enveloppé de fables et d’ecreurs grossières. Puissante, elle ne sut rien fonder; persécutée, elle s’affaiblit promptement, et se dégrada dans les épreuves où avait grandi le culte chrétien.
Après tant d’écrits achevés, ou commencés, dans cette année de séjour à Rome , Augustin repartit pour l’Afrique en 388, au moment où la victoire de Théodose sur Maxime pacifiait l’empire, et augmentait partout la puissance chrétienne. 11 ne s’arrêta que peu de temps à Carthage, revit quelques-uns de ses disci[iles dans les lettres, et même quelques sectateurs du Manichéisme, et revint à Tagaste, |>our aller vivre près de cette ville, dans une campagne, avec un petit nombre d’amis occupés de la même foi et des mêmes éludes. Alype était sans doute avec lui, peut-être Évode, dont le nom réparait, quelques années plus lard, dans des controverses chrétiennes. Mais Nébride, quoique de retour en Afrique
I* Sanet^ Augmt. Oper, t. I, p. 707.
et touché des mêmes pensées qu’Âuguslin, > ivait éloigné de lui. Il lui écrivait, avec un mélange de profondeur et de gaieté sur des questions de psychologie ; tantôt, il le plaignait d’être trop souvent distrait de la vie contemplative par l’attention, qu’il donnait aux alTaires de ses concitoyens; tantôt, il l’interrogeait sur les phénomènes de la pensée dans le sommeil ; et il en tirait une preuve ou de l’activité spontanée de l’âme, ou d’une influence exercée sur elle par les puissances célestes. Plusieurs fois, dans leurs entretiens, les deux philosophes s’étaient demandé si l’âme n’avait pas quelque chose de corporel; et Nébride inclinait à ce matérialisme contradictoire avec lui-même, dont Tertullien ne s’était pas défendu, et qu’a reproduit le pieux et enthousiaste Bonnet de Genève, par sa supposition d’une monade impérissable, à laquelle le principe pensant serait attaché. Augustin, sans décider absolument la question, l’écarte et s’applique surtout à montrer comment il conçoit, en dehors des sens, l’action libre de la pensée, et sa communication immédiate avec les vérités abstraites qui résident en Dieu.
Interprète en cela de l’école platonicienne, il devance l’axiome de Leibnitz. « 11 n’y a rien dans l’intelligence H qui n’ait passé par les sens, si ce n’est l’intelligence
< elle-même. Souvicns-toi, dit-il ' par une distinction non c moins précise, que ce que nous appelons comprendre c se fait en nous de deux manières : par le mouvement « interne de l’esprit et de la raison, lorsque nous com-
< prenons l’existence même de l’intelligence ; et d’après « le témoignage des sens , lorsque nous comprenons « l’existence d’un corps. » Mais la curiosité de Nébride élevait une bien autre question. 11 demandait si la raison suprême, la souveraiue sagesse formatrice de toutes
* Sancl. August. Oper. t II, p. 18.
420 TABLEAU DE l’bLOQUENCE CHRÉTIENNE choses contient en soi et la raison du genre humain et la raison particulière de chaque homme. On sent quelle erreur, quelle espèce de panthéisme intellectuel pouvait sortir de ce problème. La réi>onse d’Augustin est d’une subtile profondeur. « Pour constituer l’homme, écrit-il à « Nébride il y a quelque chose qui est de l’homme en « général, et qui n’est ni ma raison, ni la tienne; mais, « dans le cercle du temps, chaque homme a sa raison « distincte qui vit sous cette loi commune. Cela même « étant très-obscur, je ne sais pas bien par quelle compa- « raison l’éclaircir. Peut-être faut- il recourir à ces « sciences, dont les principes sont inhérents à notre « intelligence. Dans la géométrie, il y a la raison de « l’angle et la raison du carré. Quand je veu.x tracer un « angle, c’est l’idée seule d’un angle qui se présente à « moi. Mais je ne pourrais pas tracer un carré, sj je ne « concevais simultanément l’idéede quatre angles. Ainsi,
« chaque homme est créé avec une raison qui le fait « homme; mais dans un peuple, quoique la raison soit « une, il y a quelque chose qui est la raison, non de « l’homme, mais des hommes. Si donc Nébride fait « partie de ce tout, comme cela est en effet, et si un tout « se compose de parties, Dipu, créateur du tout, ne peut « manquer de tenir compte des parties. Il y a donc une « raison commune à la masse des hommes, qui n’est « pas en propre à l’homme, quoique par un merveilleux « enchaînement tout revienne à l’unité. » Bien des choses sont comprises dans ces paroles, l’universalité de la raison, et l’individualité des âmes, la nature semblable de celles-ci, et leurs traits divers, le produit de chaque intelligence et le travail commun des intelligences, et le rapport de l’un à l’autre. Longtemps après, ce problème
‘ Sai.cl. Augi si. Oi:cr: l. H, p. t8
d’une raison universelle distincte de Dieu, ou unie et confondue en Dieu revenait, dans une lettre d’Évode, solliciter les méditations d’Augustin. Sa réponse ne nous est pas connue; et sans doute elle ne levait pas toutes les difficultés qui avaient agité son esprit. Mais dans rintervalle Augustin était devenu l’évêque d’IIippone, le guide révéré des chrétiens d’Afrique, et l’autouté suppléait à la science.
Pendant son séjour près de Tagaste, il ne faisait encore que se préparer par l’étude à cette grande vocation, qu’il ne souhaitait pas, mais où il était attiré de toute part ; il commentait la Genèse contre les manichéens ; il étudiait les prophètes, et se pénétrait du génie de saint Paul, dont il admirait l’éloquence, autant que la morale. Cependant , au milieu de ces austères pensées, d’autres études le charmaient encore. Dans les premiers loisirs de sa retraite, il avait commencé un ouvrage sur la musique ; il en écrivit six livres dans la forme de Dialogues entre le maître et l’élève, et comme le résumé des leçons qu’il donnait à son fils Adéodat. Les détails en paraissent d’abord tout élémentaires et techniques : et d’après la condition particulière aux langues modulées des Grecs et des Romains, ces détails touchent plus à la versification qu’à la science musicale. La durée des syllabes, leur valeur et leur mélange, tous les effets du rhythme, toutes les variétés du mètre, toutes les formes du vers sont expliqués avec une "curieuse exactitude qui ressemble à celle de Quintilien dans quelques chapitres, ou d’un compatriote d’Augustin, deTérentianus Maurus, dans son poème didactique. On ne s’étonnera pas que cette science de nombre oratoire et poétique, à laquelle Cicéron attache tant de prix dans ses traités sur l’éloquence, ait si fort occupé le brillant rhéteur. Mais enfin, ce n’est qu’une partie, et la partie matérielle de l’art.
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422 TABLEAU DE l’ÉLOQUENCE CHRÉTIENNE Six autres livres devaient traiter de la mélodie, et aa> raient compris sans doute, avec les vues morales de Platon sur la musique et la poésie, ce que l’inspiration chrétienne y ajoutait encore.
Augustin raconte dans ses Confessions avec quel ravissement d’esprit, dont s’inquiète son scrupule, il écoutait le chant religieux nouvellement introduit dans l’Église de Milan. 11 croit plus sage la sévérité d’Alhanase qui ramenait le chant des psaumes à un débit accentué; * et bien qu’en se souvenant des larmes qu’il a versées, aux premiers jours de sa foi, il espère avoir été moins ému par l’harmonie que par les pensées mômes, ce n’est pas sans hésitation qu’il approuve celte sensible puissance que l’art venait mêlera la religion. 11 l'admet cependant comme un secours à l’Ame faible, pour s'élever aux sentiments de la piété; il y voudrait seulement une simplicité, dont sans doute il eût donné les règles et l’exemple, dans la suite de son ouvrage. Mais il n’acheva pas ce travail, pendant sa retraite près de Tagaste; plus fard, il en fut distrait par les soins du sacerdoce; et. comme il le dit en homme passionné pour les arts, < toutes ces « délices lui échappèrent des mains. » Encore tout Romain par la science et le goût, il ne supposait pas que cette belle langue, qui s’altérait autour de lui dans la rude population de la province d’Afrique, changerait bientôt par tout l’empire; que dans le mélange des peuples elle se hérisserait d’accents étrangers, et que les chants de l’Église, dans l’accroissement populaire du culte, remplaceraient par des consonnances la variété savante des mètres poétiques. De là, pour lui, tant de minutieux détails sur cette prosodie, que le monde chrétien allait oublier. Mais on y sent par intervalle aussi l’esprit nouveau, dont ce monde s’animait, et qui devait, au milieu même de la barbarie faire briller des rayons.
d’une flamme si pure, et ramener la conlcmplalion et la poésie.
Par ce caractère l’ouvrage d’Augustin, même incomplet, demeure un précieux monument. Nous voyons dans sa correspondance que scs amis le lui demandaient, et qu’on l'étudiait dans les petites réunions de chrétiens lettrés, que comptaient quelques villes d’ACrique. Aujourd’hui plus d’un passage de cet écrit offrirait sans doute à l’artiste érudit de curieux indices, pour l’histoire de la musique chez les Romains. Ce qui doit nous y intéresser, c’est la philosophie d’Augustin, celte tendance * à l’idéal qu’il portail partout. Elle se mêle par des traits de lumière à l’aridité même de scs premières définitions; et elle occupe une grande place, dans le sixième livre. C’était comme une préparation à la théorie poétique et' musicale qu’Augustin avait réservée pour l’aulre moitié de son ouvrage. 11 y prélude en remontant à l’origine des nombres et en indiquant, au delà des rapports sensibles d’harmonie qui frappent l’oreille, un rapport plus caché qui produit l’émotion. La mémoire ne recueille pas seulement ce qu’Augustin appelle les sensations matérielles de l’àme; elle reçoit aussi en dépôt des perceptions toutes spirituelles. « J'en parlerai hriève- « ment, dit Augustin’. Plus ces mouvements spirituels c sont simples, moins ils demandent de paroles, et plus € ils ont besoin de la pure lumière de l’àme. Celle har-
< monie qui, dans les nombres sensibles, ne se retrouve
< pas certaine et constante, mais dont nous reconnais- «r sons ici-bas comme l’image et l’écho fugitif, ne serait € pas désirée par l’àme, si la notion n’en existait quelque € part. Or ce n’est pas sur un point de l'espace et du c temps. L’uu est inégal, et l’autre passager. Où la pluccs-
* Sanct. August. Oper. t. I, p. G88.
424 TABLEAU DE l/ÉLOQUENCE CHRÉTIENNE « tu donc, dis-lc-moi si lu le peux? Ce n’est pas dans t les formes corporelles dont, à la seule vue, tu n’oseras « pas affirmer l’exacte proportion. Ce n’est pas dans les « divisions du temps. Nous ignorons si elles sont plus * étendues, ou plus courtes qu’il ne faudrait. Où se « trouve donc celle harmonie que nous souhaitons dans € la forme et le mouvement des corps, mais pour ia- « quelle nous ne nous fions pas à eux? Elle se trouve « dans ce qui est supérieur au corps, dans l’âme, ou < dans ce qui est au-dessus de l'âme. »
Ainsi Dieu est la source idéale de l’art, comme celle de la vertu. L’imagination d’Augustin ne peut s’élever à celte hauteur spéculative, sans s’étendre encore; ou plutôt toutes les parties de sa métaphysique sc tiennent tellement que lorsqu'il touche à une d’elles;' dans le point où elle se rapporte à une question de morale ou d’art, les autres semblent répondre, et le système apparaît tout entier. A cette harmonie suprême, qui règle d’en haut les efiorls de l’art, viennent sc lier, dans sa pensée, l’harmonie du mouvement des astres et le rapport de la terre avec les deux. Puis, à celte harmonie’ matérielle réglée par une divine sagesse se joint l’harmonie morale qui fait que toute chose , môme le mal, est à sa place, dans l’univers. Une théodicée, une théorie d’optimisme rapidement esquissée sort pour lui de celle contemplation, où il paraissait ne chercher que la source la plus élevée de l’art. Rien ne saurait mieux marquer le mouvement de son génie que la digression involontaire où il est entraîné, après avoir montré dans le plaisir que donne l’imitation harmonique le besoin de chercher ailleurs la joie suprême de Tâmc, celte joie qui la soutient et la règle. « Quelles sont, dit-il les
‘ Sancli August. O per. 1. 1, p. S27.
* choses supérieures? Ce sont celles où réside la souve- <f raine, riramuable, l’éternelle harmonie, où le temps « n’existe pas, non plus que le changement, et d’où le « temps émane et prend son cours, tandis que le mou- « vement du ciel s’accomplit sur lui-même , ramène les « corps célestes au même point et, sous une loi d’har- « monie et d’unité, voit se succéder les jours, les mois, « les années, les lustres et toutes les révolutions des « astres. Ainsi la terre obéit au ciel, et les astres, dans U le cercle harmonieux de leurs périodes, sont associés « au concours de l’univers.
« Bien des choses dans ce mouvement nous paraissent « irrégulières et désordonnées, précisément parce que « nous sommes attachés à cet ordre, selon notre portée, « et sans savoir quelle beauté peut tirer de nous la di- « vine Providence. C’est ainsi qu’un homme placé « comme une statue dans un coin du plus vaste et du « plus magnifique palais, ne pourra connaître la beauté « de cet édifice, dont il fera lui-même partie. C’est ainsi « qu’un soldat sur le champ de bataille ne peut voir « l’ordonnance de toute l’armée. C’est ainsi que, dans « un poème, si chacune des syllabes, pendant la durée « de temps où elle est prononcée, recevait l’intelligence «*et la vie, cela ne leur suffirait pas pour se complaire « dans l’harmonie et la beauté de l’ouvrage entier tt qu’elles ne pourraient saisir dans son ensemble , n formé qu’il serait de leur succession passagère. Ainsi « l’homme pécheur est ordonné de Dieu , comme un a mal qui ne gâte pas l’univers. Il est devenu en effet « coupable par la volonté, en s’écartant de cet ordre « universel auquel il tenait, s’il fût resté soumis à Dieu: <( et il est alors ordonné à part , afin que n’ayant pas
• voulu exécuter la loi , il soit puni par elle. Or tout ce « qui est conforme à la loi est juste, et tout ce qui est
426 TABLEAU DE L’ÉLOQUENCE CHRÉTIENNE « jusle ne saurait être considéré comme un mal. Car « même dans les mauvaises actions des hommes se ma- € nifeslcnl les bonnes œuvres de Dieu. »
De ces vues si hautes, de celle chaîne harmonique de vérité, qui vibre tout entière dès qu’un annew seul est touché, devait jaillir une clarté nouvelle sur tout le mécanisme de Fart. Les sons ne semblent plus qu’un voile, derrière lequel apparaît la pensée. Ces vers, ces chants, dont la cadence a été si exactement mesurée, ont besoin de plaire par une autre et indéfinissable harmonie. A{»’ès svoir compté les ïambes du premier vers de l’hymne l’Ambroise
• « Deus Creator omnium, >
cherchez-y tout ce qu’il ren ferme, c’est-à-dire l’harmonie de tons les sentiments, de toutes les images que fait naître ou que rappelle ce vers, la joie que l’âme éprouve à cette harmonie, et le jugement qu’elle porte do celle joie, d’après les nombres cachés qu’elle écoute au dedans d’elle-môme; la musique, c’est l’art d’exprimer tous ces souvenirs, toutes ces émotions, toutes ces id^s, tous ces nombres enfin qui se lèvent dans l’âme, au son d’une parole. Mais à côté de cet idéal pris dans la grandeur des ouvrages de Dieu, et dans l’aptitude de î’âme humaine à les comprendre et à les sentir, il est une proportion qui ne doit pas être dépassée entre la nature de l’homme et les moyens que l’art emploie. Cela même est une application de la loi d’harmonie. « Que « cherchons-nous dans la lumière, principe de toute® « les couleurs? dit Augustin '. Que cherchons-nous dans € la lumière et les couleurs? le point qui convient à nos
‘ Sanct. Auçust. Oper. t. I, p, 524.
€ sens. Nous nous détournons d’un éclat trop vif; nous « ne voulons pas regarder une nuit trop noire. De même « pour les sons ; un son trop retentissant noos blesse;
« nous n’aimons pas un son trop faible, et comme un « chuchotement; et cela ne tient pas seulement à l’in- « lervalle de temps, mais au son même qui est la lumière « des nombres, et qui a pour contraire le silence, comme « les couleurs ont pour contraire l’obscurité. »
Ainsi l’art se rapporte à l’homme, est en proportion et en affinité avec lui ; mais le principe de l’art se rapporte à Dieu, et fait partie des lois de l’univers. Ici K pensée d’Augustin se tourne en élans de piété. Jusque-là, il était surtout platonicien. Il empruntait à son maître la théorie des idées éternelles. Maintenant ce qui l’occupe ce n'est pas seulement la métaphysique de l’art; c’en est, pour ainsi dire, la religion. Il s’effraye à l’idée de ce pouvoir donné à une Ame d’agir sur d’autres âmes, ses ^ associées et ses égales, de les dominer par la pensée et l’harmonie. Quelle tentation pour l’orgueil ! Quelle chance de perdre la vérité, et de s’éloigner de la contemplation de sa pure image! Il faut donc que l’âme, en proportion môme de cette force physique, de cette p^pissance dont elle dispose pour agir par des signes sensibles sur les autres âmes, s’affranchisse et s’épure, pour remonter vers Dieu. Cette beauté, cette perfection cherchée dans les arts est bonne en soi ; mais, il ne faut pas y mettre tout notre amour, et encore moins dans les honneurs et dans les louanges qui s’obtiennent par elle. Aimer Dieu de toute son âme, et les autres âmes comme la sienne, c’est pour l’homme se conformer à l’ordre. Hors de là, tout L’affaiblit et l’abaisse; mais inspiré d’un tel amour, il règle et il élève les choses inférieures, dont il se sert ; « Ainsi, dit Augustin, avec son gracieux enc thousiasme, ne rejetons pas des œuvres de la divine
428 TABLEAU DE l’ÉLOQUENCE CHRÉTIENNE « Providence, ces harmonies liées à nos jours d’épreuve f et de mortalité ; car elles ont leur beauté, et ne les « aimons pas comme si de tels biens donnaient le bon- « heur. Qu’elles soient pour nous une planche sur les c flots, que nous ne repoussons pas comme un poids in- « commode , que nous n'embrassons pas comme un c stable appui, et dont nous nous passerons, en sachant € bien nous en servir. »
Ainsi tout ramenait Augustin à la pensée désormais dominante de sa vie. Pour lui, l'esthétique finissait par la prière, et l'amour de l’art se confondait avec l’enthousiasme religieu.x ; un autre caractère de son génie sera d’être profond et subtil pour les sages, accessible et pathétique pour les simples. Mais celte dernière puissance lui vint surtout avec l’épiscopal, avec le besoin de parler souvent au peuple, de se donner tout à lui, et d’enlever moins ses applaudissements que ses larmes.
Pendant sa retraite de Tagasle,il est encore et surtout philosophe, mais philosophe chrétien, se fortifiant par la méditation dans cette foi que, plus tard, il se rendra familière par les œuvres, n’en prenant encore que les grandes et premières vues, et les éclairant par des idées générales, par des analogies savantes, plus qu’il ne les démontre par la méthode purement théologique. Il semble que dans la sphère même du dogme et de l’autorité, il ait besoin de respirer l’air libre de la pensée spéculative. Cela parait dès l’abord dans le Traité de la Vraie Religion adressé à son ami Romanien, dont il avait auparavant égaré vers le Manichéisme la convic- < tion chancelante, et qu’il voudrait fixer désormais au culte chrétien. Là Platon ' est célébré , est invoqué comme le témoin de ces vérités aperçues directement
* Sanet, Âugwl. Oper. 1. 1, p. 748, 7o0.
par râme, comme le révélateur de celle pare lumière, qu’une sagesse divine est venue manifester aux hommes, et qu’elle a consacrée par son sacrifice. Seulement ce qui était la pensée abstraite et réservée du philosophe est maintenant, aux yeux d’Augusliii, la confession publique, et l’œuvre commune, depuis que, de la seule contrée de la terre où le Dieu unique était adoré, sont partis des hommes qui par leurs vertus et leurs paroles ont partout répandu le feu de l’amour divin.
Frappé de ce grand spectacle, et touché de celle flamme, Augustin n’essaye pas un exposé dogmatique, une démonstration rigoureuse. 11 croit, il parle à des croyants; et sa conviction s’indignerait d’une lente analyse. Mais son esprit a gardé, en dehors de celle pieuse certitude, la même curiosité savante , le même amour spéculatif des arts. Si dans les Dialogues sur la Musique l’aspiration vers Dieu, et* le sentiment de sa grandeur infinie venaient animer les détails de versification et de rhylhine, dans le Traité sur la Religion, la pensée du philosophe épris de l’ordre et de la beauté qu’il cherche dans Dieu s’échappe incessamment vers cet horizon lumineux, que lui ouvrent les arts, et qui lui semble éclairé d’un reflet affaibli de la splendeur divine. 11 s’arrête à l’idée d’un monument d’architecture; il s’en explique les effets et la symétrie par une loi suprême de convenance et d’unité. Il trouve la cause de ce qui plait aux yeux et à l’âme dans un principe antérieur aux impressions qui se produisent ici-bas. En découvrant Dieu partout, il s’élève à lui comme à la source idéale de la perfection dans les arts, en même temps qu’il l’adore présent sur la terre, et associé aux souffrances humaines. Cela même donne à sa spiritualité nouvelle quelque chose de louchant que n’avait pas le platonisme, et où respire celte élévation tondre et humaine, ce chaste
430 TABI.EAD DE L’ÉLOQüENCE CHRÉTIENNE mélange du ciel et de la terre que la peinture moderne a porté dans les sujets religieux au seizième siècle.
Sous celte impression tonte spéculative, le traité d’Augustin n’est ni une démonstration Ihéologique, ni un témoignage purement historique. Dans sa pensée, les faits surnaturels accomplis, dans le premier siède, à l’appui de l’Évangile, ont cessé de se renouveler, afin de laisser quelque mérite à la croyance. Mais la tradition est toute récente; et la conversion rapide des peuples continue la merveille de l’apostolat. Il se borne presque à celle preuve vivante, et à la preuve inépuisable qu’il trouve dans les rapports de l’âme humaine avec la religion de pureté et d’amour qui lui est annoncée. C’était là son raisonnement, comme c'était sans doute la cause principale de sa foi. Parcourant tous les objets de culte que l’homme s’était faits jusque-là, tout ce qu’il avait cru, tout ce qu’il avait adoré depuis la plus éclatante idolâtrie jusqu’à la plus abstraite, depuis l’idolâtrie des Magn jusqu’à celle du sage orgueilleux qui concentrerait sur lui-môme sa foi et son amour, il trouvo partout insuffisance; cl de celte revue, il revient au christianisme entouré de ses livres sacrés, de ses martyrs et de ses pieux solitaires. Tel est ce traité, monument du cœur d’Augustin plutôt que démonstration de sa croyance, et destiné à marquer une date dans le progrès religieux de son esprit, plutôt qu’à servir de preuve à la vérité qu’il avait embrassée.
Pendant qu’il s’exerçait dans cette vie de méditation et d’étude, il fut frappé d’une grande douleur. Le fils, auquel il rapportait une part de tous ses travaux, de toutes ses pensées, ce fils si tendrement aimé lui fut enlevé par la mort. Ce n’est que longtemps après qu’il
' Sanct. August. Oper. 1. 1, p. 786.
AU QUATRIÈMB SIÈCLE. 431
touche dans ses écrits à ce douloureux souvenir. Mais on peut dans son silence même, dans l’abattement dont fut fraj>pée tout à coup cette âme si active et si occupée, sentir quelle était sa blessure, et comment, vers le même temps, il fut jeté plus avant encore dans la vie religieuse, et reçut le sacerdoce. La retraite qu’il s’était faite, depuis son retour en Afrique, dans la compagnie de quelques amis et de quelques élèves, était déjà sou mise à une sorte de règle volontaire rapprochée des Instituts monastiques. Mais il craignait de s’engager à des devoirs plus grands ; sachant que son nom se répandait parmi les chrétiens du pays, dans un temps où les exemples des ordinations soudaines et populaires étaient encore fréquents, il évitait de paraître dans les villes qui avaient un évoque à nommer. Se croyant, comme il le dit, fort en sûreté à Hipponc, dont le siège épiscopal n’était pas vacant, il y vint, pour voir un ami qu’il voulait engager à partager sa retraite religieuse près deTagaste. Mais, lorsqu’il [>arut dans l’église d’IIippone, le peuple qui savait qu’il avait donné une part de son bien aux pauvres, et qu’il était le savant adversaire des Manichéens, demanda par acclamation qu’il fût ordonné prêtre. L’évêque, d’un âge avancé, et qui. Grec de naissance, avait peine à prêcher en langue latine, souhaitait avec ardeur un tel secours pour lui-même et pour son Église. Augustin se laissa vaincre, comme Ambroisé à Milan, et Paulin à Barcelone; « et il accepta, « dit-il humblepaent, la seconde place au gouvernail, « dans un temps où il ne savait pas encore manier la € rame. » A peine ordonné prêtre, et au milieu des larmes qu’il versait, il demanda quelque temps pour se préparer à l’excrcice du ministère, dont il était épouvanté; puis, disant adieu à sa retraite deTagaste, il vint, avec la petite colonie qu’il y avait formée, habiter près
432 TABLEAU DE L’ÉLOQUENCE CHRÉTIENNE de l’cglisc d’IIippone. Là prêchant le peuple à la place de l’évèque Valêre, soutenant des controverses publiques avec quelques dissidents religieux, fondant des œuvres de charité, écrivant des ouvrages, homme d’action cl de solitude, il commença celte vie du sacerdoce, dont il fut un si grand modèle.
Ce fut alors môme qu’il reprit un des plus difficiles problèmes dont il s’était occupé à Rome, la question du libre arbitre, à laquelle il laissait la forme d’un entretien avec Évode, dont les demandes et les objections ne sont indignes ni d’Augustin, ni du sujet.
Cette question, premier corollaire de la spiritualité de l’âme et condition de toute morale, avait exercé, dès l’extrême jeunesse, l’esprit curieux d’Augustin. « C’est « elle, dit-il au commencement de ce dialogue, qui m’a- « vait jeté de lassitude parmi les hérétiques. » 11 désigne ainsi les Manichéens, dont, en effet, la théogonie bizarre et les prohibitions minutieuses étaient autant d’efforts de l'imagination humaine, pour résoudre le problème :
4 D’où vient le mal sur la terre? » Celte secte, si étrange qu’elle soit à nos yeux, ne semblait alors qu’une fraction du christianisme, et son explication de l’homme et de l’univers était en partie greffée sur les traditions des livrés saints. A part les fables qu’elle y mêlait, elle avait entrevu un rayon de vérité dans l’influence pernicieuse qu’elle attribuait à la matière, et dans le combat qu’elle supposait entre le bon et le mauvais principe, la lumière <01 les ténèbres. Cela même l’avait conduite à imiter plusieurs des abstinences chrétiennes. Mais l’erreur fondamentale, qu’elle avait empruntée de l’antique Orient, l’idée d’un dieu du mal aussi puissant que le dieu du bien, trompait et accablait l’homme, en lui ôtant l’appui qu’il trouve dans la prière et dans la volonté. Quelquefois même, elle le dégradait jusqu’à la pratique de cou-
pablcs mystères analogues au pouvoir malfaisant qu’ils célébraient.
Sans avoir connu ces derniers égarements du Manichéisme, Augustin en avait du moins épuisé les rêveries, les recevant, avec une crédulité inquiète, comme des réponses à ses doutes philosophiques, plutôt que comme des règles pour sa foi, et bientôt fatigué d’y croire et impuissant à croire autre chose. De là sa plainte d'avoir été accablé par cette secte, sous de tels amas de fables futiles, que si la passion de découvrir le vrai ne lui avait obtenu le secours divin, il n’aurait pu se relever de cet abîme et respirer de nouveau dans une libre recherche : courte et belle peinture, où se trouvent en quelque sorte exprimées les conditions mêmes du problème à résoudre, l’aspiration vers la vérité, la nécessité du secours divin, la puissance de l’âme, c’est-à-dire toutes ces questions de la liberté spirituelle et de la grâce, qu’Auguslin ne traite qu’en partie dans ce premier ouvrage, et qui furent une des grandes controverses de sa vie! l a doctrine de Pélage n’avait pas encore agité l’Église. Sans défiance d’une erreur qui n’était pas née, et voulant surtout établir le libre arbitre de l’homme, Augustin employa, pour le définir, plus d’une expression, dont Pélage abusa dans la suite, comme d’un témoignage anticipé à l’appui de son altière doctrine.
Mais, en dehors de ces spéculations de la théologie, apparaissent les grandes et premières données du problème philosophique, la réalité et l’évidence de la loi morale, l’aptitude naturelle de l’âme à la discerner, sa liberté inséparable de son intelligence, sa responsabilité qui résulte de l’une et de l’autre. Augustin traite ces points divers d’une manière qui n’est pas neuve pour nous, sans doute, et qui ne l’était pas pour les disciples do Platon; mais quel enseignement que toutes ces pensées de la
434 TABLEAU DE l’ÉLOQUEN'CE CHRÉTIENNE sagesse antique devenant la préparation au culte nouveau! Épictète avait dit : « Se faire des idées droites sur c les dieux est le commencement de la piété, » expliquant ainsi comment la raison, chez les païens, corrigeait les croyances qu’elle semblait garder. Augustin, qui cite cotte parole, l’applique à la justification des voies de la Providence et à la défense de la justice et de la bonté de Dieu, dans la liberté de l’homme. Dieu est juste, parce que la loi est évidente, autant qu’elle est vraie. Cela conduit d’abord Augustin à cette grande théorie des idées éternelles, où il remontait toujours, et dont le christianisme était pour lui la vivante image. Ce n’est pas la prohibition, ce n’est pas même le dommage qui constitue le mal; il existe en lui-même; et ni le silence de la loi, ni le consentement de celui qui souflre ce mal, n’en changerait le caractère; il est tout entier dans l’infraction à la vérité absolue. De là, naturellement, la distinction entre la loi divine, c’est-à-dire la vérité absolue, et la loi temporelle, l’une qui ne change jamais, l’autre qui doit être obéie, jusqu’à ce quelle soit changée, au nom de la première. Il fait même, en passant,* une application de ce principe au gouvernement des peuples, dont la forme plus ou moins libre lui paraît devoir dépendre du degré de lumière où ils sont parvenus, de telle sorte que leur droit s’étend avec leur raison. Cet ordre, cette disposition régulière et calme qu’il demande à une société, il l’exige d'autant plus de l’âme humaine prise isolement et considérée dans sa propre puissance. Son empire sur elle-même, voilà sa liberté. Cette liberté est une force et une science, la science du bonheur, comme celle de la vérité. Augustin ne les sépare pas. I^’intérêt qui l’occupe est social, autant que religieux. En posant le principe de celle loi éternelle qui nous prescrit de détourner notre amour des choses teinpo-
relies et de l'clcver [)liis liant, il résume tous les devoirs d’ici-bas comme autant de consé<juences de la loi suprême : « Que crois-tu, dit-il ', qui nous soit commandé « par la loi temporelle, si ce n’est, pour les choses qui a sont nôtres dans le temps, de les posséder, de manière à « maintenir -la paix et la sociabilité humaine, autant « qu’elles peuvent être maintenues. Ces choses sont le « corps et les avantages qui en dépendent, la santé, la « force, la beauté et tous les autres dons, ou d’un moindre « prix, ou d’autant plus précieux qu’ils sont nécessaires « à la vertu. Puis vient la liberté, qui n’exislc que pour « les âmes heureuses et réellement attachées à la loi « éternelle; j’entends cette liberté dont se sentent en « possession ceux qui n’ont pas les hommes pour maîtres, « et que désirent ceux qui veulent être affranchis de la € puissance des hommes; puis les parents, les frères, « l’épouse, les enfants, les proches, les amis, et tout ce « qui nous est uni par quelque lien, enfin la patrie, qui « est comme une mère pour nous, les honneurs, la célé- « brité et ce qu’on appelle la gloire populaire, et en « dernier lieu la fortune, dont le nom comprend toutes « les choses, dont nous sommes légitimes propriétaires.»
Telle est la variété de rapports et de jwrsonnes, dans laquelle Augustin renferme, avec les devoirs de l’homme, la libre action de son âme. Car ce n’est pas un contemplatif, un cénobite qu’il a devant les yeux, c’est l’homme militant au milieu du monde, c’est l'homme mêlé <à une vie plus active que ne la laissait l’empire. Seulement, il indique cette partie de son sujet plutôt qu’il ne la développe. Génie métaphysique et tendre ayant besoin d’expliquer et d’aimer la justice de Dieu, il a hâte de s’élever à la contemplation de la Providence et d'écarter les
' Sanct. Âugust, Oper. 1. 1, p. S82.
■436 TABLEAU DE l’ÉLOQUEXCE CHRÉTIENNE nuages qui semblent la voiler. « Nous n’avons fait, dit*il, « que frapper à la porte des grandes choses qu’il faut « découvrir; et lorsque nous commencerons à y pénétrer, « avec Dieu pour guide, vous jugerez quelle distance du « premier entretien au second, et combien celui-ci l’cma portera, non-seulement par la nouveauté des recber- « elles, mais par la majesté du sujet et l’éclat de la « vérité. » Il va toucher, en effet, aux plus sublimes questions de la théodicée, le hienfait du libre arbitre, c’est-à-dire du droit de faillir, mais du pouvoir de mériter, l’accord de la prescience divine avec la liberté humaine.
Dans cet ordre d’idées, il commence par une preuve nouvelle de l’existence de Dieu. Cette preuve, il la demande non plus au spectacle du monde, non plus aux traditions du genre humain, mais à la nature même de ' l’homme. L’homme existe; il vit; il pense. Sa pensée n’est pas le résultat ou l’ensemble des impressions reçues par les sens. Elle n’est pas ce sens intérieur qui recueille les perceptions des sens, et en garde le souvenir. Tout ce qui sert à sentir ce que nous savons n’est que l’instrument de la raison. Quant à la raison qui distingue entre ses instruments, qui discerne leurs divers témoignages et se sent supérieure à eux, comment se comprend-elle, si ce n’est par elle-même? Comment saurezvous que vous possédez la raison, si vous ne le percevez parla raison? Le fait de la pensée prouve donc la raison; et la raison prouve Dieu, car, qu’y a-t-il au-dessus d’elle, si ce n’est la vérité? et la vérité, c’est Dieu.
Le développement de celle belle preuve ramène encore la théorie si chère à saint Augustin , la théorie d’une vérité absolue, que l’àme humaine ne peut méconnaître, mais qui ne fait pas partie d’elle-même, et qui existerait, quand même il n’y aurait pas d’hommes pour la croire
Cl de monde pour la réaliser, a Tu ne nieras pas, dil-il « qu’il est une vérilé immuable qui renferme en soi a toutes les choses invariablement vraies, et que tu ne « peux dire ni tienne, ni mienne, ni particulière à aucun « homme, mais offerte et présente à tous, pour être « comme une lumière à la fois secrète et publique. Peut- « on dire, en effet, que tout ce qui apparaît semblable « à tous les êtres raisonnables appartienne en propre à « la nature d’aucun d’eux? Tu te souviens, sans doute, « de ce qui a été dit naguère sur les sens corporels, que « les choses, dont la perception nous est commune, les « couleurs et les sons que toi et moi nous voyons, nous « entendons en même temps , n’appartiennent pas à « l’essence de nos yeux et de nos oreilles, mais nous sont « communes par la sensation. De même, les choses, que « toi et moi nous voyons en commun par l’esprit, tu ne a peux dire qu’elles appartiennent à l’esprit de l’un de « nous. Ce que voient les yeux de deux personnes n’est « dans les yeux ni de l’une ni de l’autre; c’est une tierce « substance où se rencontrent leurs regards. » ,
11 y a donc une vérité extérieure à l’àme, supérieure à l’âme; il y a donc un Dieu. Nous ne pouvons exprimer, avec quel charme d’imagination, quelle extase de langage, Augustin décrit la puissance de celte vérilé, l’éloquence de cette muette parole, l’éclat de ce soleil idéal qui éclaire toutes choses et que préfèrent à tout les âmes, dont la vue intérieure est assez forte, pour en supporter les rayons. 11 est difficile de réunir une plus vive impression de la nature à une pensée plus abstraite et plus élevée. On sent que les yeux de ce penseur sévère ont longtemps contemplé le spectacle du monde, à la lumière éblouissante de Carthage et de Rome. Il s’en sou-
* S.wct. August. Oper. t. l, p. 599.
438 TABLEAU DR L’ÉLOQUENCE CHRÉTIENNE vient, en cherchant le jour ailleurs; et ce souvenir qu’il combat, cette splendeur du ciel d’Afrique, dont il est encore assailli, jette sur ses méditations une surabondance d’éclat poétique. C’est ainsi qu’après une brillante peinture, où il n’a cessé de comparer à l'attrait idéal de la vérité toutes les puissances matérielles et sensibles de la nature et des arts, rêvant un horizon immense et lumineux, un concert de voix harmonieuses qui se succèdent, il s’écrie ' : a S’il pouvait y avoir un chant gra- < deux et sans terme, et que tous ceux qui s’y plaisent « vinssent pour l’entendre, sc pressant et se disputant « les places, il ne leur resterait rien de ce qu’ils auraient « entendu, et ils seraient seulement effleurés par des « paroles fugitives. Ce soleil même, si je voulais le con- « templer, et si j’en avais toujours la puissance, il m’a- « bandoanerait, à son couchant, il se voilerait de nuages « par intervalle, et je perdrais, malgré moi, le bonheur « de le voir. Enfin, si j’avais sans cesse le plaisir de voir « la lumière et d’entendre le son de la voix, que m’en « rcvicndrait-il de grand? Mais celte beauté de la sagesse « et de la vérité, pourvu qu’on garde la constante volonté « d’en jouir, elle n’écarte personne par l’encombrement « de la foule, elle ne passe pas avec le temps, ne change « pas de lieu, n’csl pas interceptée par la nuit, ou olîus- • « quée par l’ombre, n’est pas soumise aux sens. De tous « les points du monde, attirant ceux qui la cherchent, a elle est près d’eux ; elle y est toujours; elle ne manque a nulle part et jamais; elle avertit, en public; elle instruit « en secret ; elle transforme tous ceux qui la voient, et « elle n’est changée en mal par personne. »
Au milieu de cet enthousiasme, l’admirateur de Platon et son disciple, dans la théorie dos idées éternelles et de
‘ Sanct. Awjust. Oper. t. I, p. C02.
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rabstrailc vérité des nombres, adopte aussi la doel rine et le langage d'un autre philosophe moins spiritualiste, ou plutôt, s’il est permis de le dire, autrement spiritualiste. Il emprunte à Aristote l'idée d’une sagesse, lumière supérieure de l'ûme, et faculté nécessaire qui se développe en elle. C’est là sans doute un des points, sur lesquels il rapprochait, dans sa pensée, les deux grands philosophes, dont les opinions, dissidentes entre elles pour des yeux moins attentifs, lui semblaient, dit-il ', amenées par les siècles et la discussion à un seul système de vraie philosophie.
Dans cette alliance, sans doute, il fait prédominer la forme d’opinion la plus analogue à son génie. Celle aptitude que, sous le nom de sagesse, Aristote avait constatée dans l’âme humaine^ Augustin lui donne le caractère impersonnel et général que Platon attachait à l’idée de vérité; ou plutôt, il en fait à la fois une notion naturelle à l’esprit humain, et la vérité qui existe en dehors de lui, et qui existerait toujours, quand môme il n’y aurait pas d’âmes humaines pour la recevoir, et pour en être éclairées, u La sagesse, dit-il % est-elle autre « chose que la vérité, en laquelle on voit et on possède « le souverain bien? »
L’argument tiré de la diversité des sagesses humaines et des buts différents qu’elles se proposent ne lui fait pas obstacle. « Supposez, dit-il encore, qu’il existe autant de « souverains biens que de choses diverses ambitionnées,
à ce titre, par les hommes, s’ensuit-il qu’il n’y ait pas « une sagesse commune à tous parce que les biens que « les hommes voient et choisissent, à sa lumière, sont « multiples? Si vous en doutez, vous pouvez douter aussi
‘ Sunct. Augi(st Oper. t, F, p. iî94.
• Ibidem, l. I, p. 596.
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‘HO TAIILKAU DE l’eLOQÜENCE CHUÉTIENNE « que la Iimiière du soleil soit une, parce (jue les choses a qu’elle nous fait A oir sont diverses et nombreuses, u La comparaison manque d’exactitude, comme toutes celles qui rapprochent l’esprit cl la matière. Dans l’ordre raol al, la vérité absolue n’est pas le flambeau des vérités aperçues par Tâme; elle en est l’essence même. Elle ne les moiilre pas; elle les fait. Mais ce qui importe, c’est le fond même de l’idée exprimée par Augustin, c’est la manière, dont réunissant deux principes de la science antique, il donne une règle intérieure à l’âme, on même temps qu’il reconnaît sa liberté. De quelque côté qu’il s’approche de la vérité, par la contemplation de Dieu, ou par l’analyse des facultés de l’ànie, il arrive également à dire : a Mal faire n’est pas autre chose que négliger « les lois éternelles, dont l’âme a l’intuition immédiate, « et qu’elle perçoit par elle-même; » puis, animant cette croyance philosophique d’une ferveur religieuse , il s’écrie ' ; « Malheur à ceux qui renoncent à te prendre « pour guide, et s’égarent, au milieu des traces de tes « pas; à ceux qui aiment les signes, au lieu de loi, et « oublient ce que tu conseilles , ô douce lumière de « l’âme épurée , ô sagesse ! tu ne cesses en effet de si- « gnaler qui tu es, et quelle est ta grandeur. Tes signes, « ce sont toutes les splendeurs de la création. L’artiste « fait signe au spectateur de son ouvrage, qui en admire « la beauté, de ne pas borner là son attention, mais, « après avoir du regaid parcouru l’œuvre entière, de « reporter une affectueuse estime sur celui qui l’a faite. « Ainsi ont besoin d’être avertis les hommes qui aiment « ce que lu fais, au lieu de l’aimer, et qui, écoutant un O sage éloquent, pendant qu’ils se plaisent au charme « de la voix et à raiTilîce heureux des paroles, perdent
‘ Smict. Augusl. Oper. t. I, p. GOi.
« la grandeur des pensées, dont ces paroles ne sont que « le relenlissomenl. Malheur à ceux qui s’éloignent de « la clarté, et s’allachenl à leurs ténèbres! te tournant « le dos , ils se plongent dans des œuvres terrestres « cachées par leur ombre; et là même cependant, du « cercle de la lumière <|uelque rayon échappé vers eux « est ce qui les charme encore. » Augustin reconnaît toutefois que ces pieux élans de l’àme n’ont pas résolu les difficultés du problème. Assuré de Dieu et de la vérité, il lui reste à mettre la justice de l’un et l’évidence de l’autre en rapport avec la libre et faible nature de l’homme. Il ramène dans l’argumentation d’Évode les objections tirées de la bonté de Dieu et de sa prescience. Auteur de tout bien, pourquoi a-t-il donné le pouvoir du mal? La volonté, dont il savait infailliblement l’usage, était-elle libre en effet? La réponse sur le premier point est encore un mélange de la philosophie ancienne et du christianisme. Augustin reprend d’abord une division d’Aristote entre les biens qu’il appelle grands, moyens, et inférieurs. Ce ne sont pas seulement les grands biens de l’âme, c’est-à-dire les vertus qui viennent de Dieu ; ce sont aussi toutes les puissances de l’àme, ces biens intermédiaires qui peuvent tourner à mal, mais sans lesquels l’homme, n’élanl pas capable d’eflorl, ne serait pas capable de vertu.
L’autre objection occupe plus longtemps Évode. Il ne peut concevoir ensemble la prescience et la liberté.
Dieu est juste autant que prévoyant. Comment dans sa justice punira- l-il des fautes nécessaires? Comment ne serait pas nécessaire ce qu’il a prévu ? Et comment ne pas reporter au Créateur ce qui a dû être nécessairement fait par la créature? L’instinct de l’homme et la grandeur de Dieu repoussent ces arguments. Mais le génie d’Augustin ne se contente pas de ce premier témoignage, et
AAI TABLEAU DE l’ÉLOQUEXCE CHRÉTIENNE il veut par la subtile délinilion des paroles faire sortir la réponse de l’objection même. « l a volonté, dit-il « ne serait ni nôtre, ni volonté, si elle n’était pas en « notre pouvoir. Or, si elle est en notre pouvoir, nous « sommes libres d’en user ; d’où il résulte que, sans « contester la prescience entière de Dieu, nous voulons « ce que nous voulons. Lorsqu’en effet il a la prescience « de notre volonté, celle volonté qu’il connail existera ; « elle sera une volonté ; car c’est une volonté qu’il a « prévue ; elle ne pourrait pas être une volonté, si elle « n’était pas en notre puissance ; il a donc prévu éga- « lement celle puissance. Sa prescience ne m’ôte donc « pas le pouvoir d’autant plus assuré pour moi que celui « dont la prescience est infaillible a prévu que j’aurais « ce pouvoir. »
Évode cède à l’enchaînement impérieux de ces termes s’interprétant l’un l’autre, pour arriver à mettre la démonstration dans la contradiction meme. Augustin conlinue cependant à expliquer comment la prescience divine n’agit pas sur ce qu’elle voit, et assiste à ce qu’elle ne fait pas. Mais, à part cet appareil logique, la meilleure réponse est dans le sentiment intérieur de l’âme qui s’atteste à elle-même sa liberté morale, en même tentps qu’elle ne peut méconnaître la loute-sciencede Dieu, et qui, comprenant également ces deux vérités d’ordre divers, n’a pas besoin de les concilier pour les croire.
Augustin va plus loin ; il veut ôter tout prétexte à la plainte de l’homme, et épuiser les preuves de la justice de Dieu, dans la destinée qu’il nous a faite. Deux vues bien différentes le soutiennent dans cet effort, l’exaltation spiritualiste et l’humilité, la croyance à la grandeur de l’âme et la conviction de ses misères ; Tune lui fait
• Sanct, A‘ugu$t. Opei. t. I, p. 613.
regarder le bienfait de l’existence morale, le don de la pensée immortelle comme trop grand pour être jamais dégradé de son prix par les fautes de la volonté-libre ; l’autre lui fait bénir Dieu dans tout ce que l’homme peut souffrir, a Cette âme pécheresse, dit-il, est supérieure à « tout ce qui manque de raison et de liberté pour faillir. « Dans son abaissement , elle l’emporte encore sur la « plus éclatante splendeur de ces astres, que par une a grande erreur quelques-uns adorent comme la subit stance de Dieu même. » Il poursuit celte idée jusqu’à sa dernière limite, s’attachant à démontrer tjue la vie de riutelligence est un bien incomparable, plus fort que tous les maux, et dont la possession est chère à ceux même qui se donnent la mort. Mais , dira-t-on , ce n’était pour Dieu ni une difficulté, ni un travail de disposer tout ce qu'il a fait dans un tel ordre que nulle créature no fût amenée au dernier excès du malheur. Tout-puissant, il le pouvait; tout bon, il ne devait j)as l’envier à l'homme. La réponse semble déjà renfermer cette théorie de Voptimisme qu’illustra Leibnitz et qu’il conciliait également avec le dogme religieux de la chute de l’homme. L’ordre des créatures est réglé par une gradation si équitable que nul changement n’y doit être souhaité, et que les inégalités concourent à l’unité de l’ensemble. Mais alors, si les fautes, sans être commandées par la prescience de Dieu, sont nécessaires à la perfection de son ouvrage, pourquoi sont-elles punies ?
La solution se devine sans peine ; et il n’était pas besoin de tout le génie subtil d’Augustin pour se démêler dans ces détours que le bon sens éclaire. Ce n’est pas la faute , mais la puissance de faillir qui prend place comme un élément nécessaire dans le plan de la création. L’innocence et le bonheur, la faute et la peine contribuent également à l’harmonie de celte œuvre ;
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TABLEAU DE l’eLOQUESCE CHRÉTIENNE
mais ralternalive était libre; et c’est le mauvais choix de la volonté qui emporte avec lui la punition, que seul il a rendue nécessaire. Ce qui dérangerait l’ordre du monde, ce serait qu’il y eût la souffrance durable, sans la faute, ou la faute, sans la peine. Augustin donne à ces vérités simples une énergie singulière. Je ne sais si la mélancolie amère et méprisante de son plus éloquent disciple a jamais surpassé la comparaison qu’il fait de l’homme pécheur au milieu du monde avec l’esclave chargé par châtiment de nettoyer l’égout de la maison, et servant ainsi à l’épuration par l’opprobre. Mais dans les méditations de l’âme sur un si grand sujet, il siérait mal de s’arrêter à l’expression et de regarder la forme du trait poignant qui pénètre le cœur. Ce qu’il faut étudier surtout dans cet ouvrage, ce qui est plus instructif et plus salutaire à l’âme que le dédain misanthropique pour la nature humaine, c’est la piété contemplative, l’admiration de Dieu dans les fautes qu’il permet, comme dans les vertusqu’il inspire, l’aveu de sa providence partout manifeste, le recours à sa grâce toujours espérée, le sentiment de sa grandeur toujours reconnue. Car on ne peut ni louer le bien, sans remonter à lui, ni blâmer le mal, sans dire que le mal c’est l’altération du modèle, que la main divine avait tracé.
A cette hauteur de méditation Augustin trouve le calme et la lumière; il ne désespère pas l’homme; il ne l’élève [>as orgueilleusement. Quoiqu’il n’énonce pas encore la doctrine de la grâce avec la précision qu’il lui donnera dans la suite, il en pose le principe; et rien n’est plus loin du fatalisme que la manière dont il conçoit l’œuvre du Créateur et la liberté de l’homme. Il n’y a rien dans son langage de la dureté que Rousseau reprochait à celui qu il appelle le rhéteur Augustin, tout en imitant sa passion et sa logique. On y sent plutôt cet
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abandon de reconnaissance envers Dieu, celle humililc lendrc, dont Rousseau s’est inspiré plus d'une fois. « Dieu, « dit-il •, dans le résumé de sa réponse aux griefs du « péché et du malheur. Dieu ne doit rien à personne, il « donne tout gratuitement ; quelqu’un prétendrait-il « que quelque chose lui est dû par Dieu à cause de ses « mérites? certainement l’existence du moins ne lui a était pas due; et puis quel mérite as-tu à t’élever a vers ton auteur, pour devenir meilleur, par la grâce « de celui qui t’a fait vivre? Que lui as-tu donc avancé « que tu puisses réclamer comme une dette? » El dans le même mouvement d’âme il achève d’énoncer la doctrine qui, reportant toute reconnaissance vers Dieu, attend de lui tout secours. « Les hommes, dit-il, doivent a donc tout à Dieu, et d’abord ils lui doivent ce qu’ils a sont, en tant qu’ils existent, puis tout ce qu’ils peuvent a devenir de meilleur, s’ils le veulent, et tout ce qu’ils a ont reçu pour le vouloir. Personne n’est responsable a de ce qu’il n’a pas reçu; mais on est justement reste pensable de n’avoir pas acquitté sa dette; et l’homme a a une dette, s’il a reçu une volonté libre et une faculté (( suftisantc. »
Ces dernières paroles indiquaient loutcequ’Augustin aurait à développer et à défendre, dans les longs combats sur la prédestination et la grâce ; nous ne l’y suivrons pas. Mais, il fallait marquer le moment de sa vie, où le philosophe est devenu non pas seulement chrétien , mais théologien, mêlant à la spéculation métaphysique la foi la plus ardente. Cette foi qui le soutenait dans l’explication de l’énigme humaine, lui apportait un nouveau problème qu’avait entrevu l’antiquité. L'homme n’est pas seulement faillible, mais déchu ; cl la liberté
^ Sancl. August. Oper. t. 1, p. 6:Î8
446 TABLEAU DE l'ÉLOQLEN’CE CHRÉTIENNE n’a pas seulement à se défendre d’nne faiblesse préswile, mais à sc relever d’une corniplion originelle. Le devoir n’en est pas diminué; l’effort n’en est pas moins possible ; mais le secours divin en est plus nécessaire; et le prix immense, mystérieux, du sacrifice qui a racheté riiommo, exige encore l'appui de la grâce qui le soutient. s'ouvrait tout un monde de spéculations insolubles. Augustin n’y entre pas cette fois, et satisfait d’avoir répondii aux principales questions de son ami, * il l’avertit que, dût-il s’en présenter de nouvelles à son esprit, l’étendue de ce livre oblige de le finir et de se reposer quelque temps de semblables débats.
Etenelfet, prêtre et bientôt coadjuteur d’Hippone, Augustin se sentait entraîné dans tous les devoirs actifs de la parole et de la charité, l’enseignement du peuple, la controverse avec les dissidents, la direction choisie de quelques âmes, l’ascendant sur tontes, une part dans le gouvernement civil d’alors, la corrospondance , les consultations, les voyages, la vie d’apôtre et de juge, de chef de T Église et de défenseur de la Cité. Dans un tel travail, le temps semblait manquer pour approfondir le problèmes illimités de la spéculation chrétienne , à moins que, devenant la cause de quelque dissidence nouvelle, ils ne rentrassent pour ainsi dire dans la vie commune de la religion, et ne fissent d’une méditation abstraite un intérêt populaire et passionné. Mais, avant qu’il en fût ainsi du libre arbitrent de la grâce, le génie d’Augustin avait à s’exercer ailleurs. Sa première puissance devait être ce que l’évêque d’Hii>ponc avait cherché en lui, la prédication, non pas ornée et savante , comme celle de Basile et de Chrysostome, mais une prédication courte et familière, appropriée à ce peuple laborieux qui , debout dans l’église, y restait peu de temps, et retournait au travail des champs. La multi-
tude de scs sermons nous fait comprendre celte puissance. C’était, comme il le remarque, le secours qui avait toujours manqué au culte païen, non que la société fût privée de toute morale car elle n’aurait pu vivre; mais la religion n’en avait pas. « 11 convenait, dit-il ', à « des dieux tutélaires de ne point cacher aux peuples a qui les adoraient les règles d’une vie honnête, mais « de les leur communiquer à haute voix et d’annoncer «t publiquement des peines pour les coupables et des a récompenses pour les justes. Quelque chose de sema blable a-t-il jamais retenti dans les temples desdieux?» Et signalant alors toutes les impiétés superstitieuses des cérémonies païennes, tous les mauvais exemples que le culte donnait aux mœurs, il prévient la seule défense que le polythéisme pouvait tirer de quelques initiations plus austères comprises dans la variété de scs cultes ; et il insiste avec force sur le silence des prêtres païens, et leur impuissance à donner aucun enseignement moral.
« Qu’on ne vienne pas, dit-il, nous vanter je ne sais « quels chuchotements murmurés à l’oreille de rares « initiés et transmis comme par une religion qui se cac che, pour enseigner les bonnes mœurs et la probité ; « mais qu’on nous montre, qu’on nous cite des lieux « consacrés aux réunions du culte païen, où le j>euple, « au lieu de jeux célébrés par des chants et des danses « obscènes, pût entendre ce que les dieux ordonnent, « afin de réprimer l’avarice, l’ambition, la débauche, « et où les misérables humains apprissent ce que Perse c les accusait d’ignorer.
« Qu’on nous dise en quels endroits de telles leçons < étaient données au nom des dieux et suivies par les
* Sanct. Augusl. de Civilale Dei, lib, U, cap. vi.
lis TABLEAU DE L’ÉLOQUENCE CHRÉTIENNE « hommes attachés à leur culte, comme on voit nos « églises s’ouvrir pour un semblable usage , dans tout « lieu où s’étend la foi chrétienne. »
Augustin avoue bien cependant que les écoles de philosophie ont fait quelque chose de celte œuvre négligée Jans les temples païens. Il reconnaît que, chez les Grecs, des hommes d’un esprit pénétrant ont découvert de grandes vérités dans l’ordre moral; mais, il en conclut seulement, à part les erreurs où les a fait tomber la faiblesse humaine, que c’est à eux qu’il aurait fallu décerner les honneurs divins prostitués à des idoles impures.
« Combien, ilit-il ', la lecture publique des ouvrages de a Platon, dans son temple, ne serait-elle pas meilleure « et plus honnête que les mutilations des prêtres de Cy- « bêle dans les temples des démons! »
Celle réforme des mœurs par la parole, celle action populaire, Augustin s’y dévoua comme à la science, qu’il avait tant aimée. Les occasions en étaient fréquentes. Le christianisme vainqueur était de toutes parts entouré des images de la vie païenne. Il les retrouvait parfois dans ses propres solennités. A Carthage et dans les autres villes d’Afrique, la mémoire des martyrs était célébrée par des festins sur leurs tombeaux et des libations iwussées jusqu’à l’ivresse. Augustin qui, par une lettre pressait Aurèle, évêque de Carthage, d’interdire celle profanation dans son Église, la fit cesser dans celle d’Hippone. Ce fut un grand effort, et pendant deux jours une sorte de débat entre la sévérité du prêtre et l’impatience du peuple , qui voulait sa fête accoutumée. Augustin l’emporta par ses exhortations et ses larmes. Telle était l’émotion qui dominait son âme et faisait sa pfjissance sur les imaginations d’Afrique. La parole chré-
‘ Sanct. Axigust. de Civ'Uate Del, lib. II, cap. vu.
tienne élait le gouvernement de ces hommes mobiles cl passionnés. Tantôt elle ne faisait que corriger une coutume grossière; tantôt elle inspirait une admirable charité : elle était à la fois, sous la dictature et la conquête, une tribune amie du peuple et la voix du censeur qui réprimait les fautes, que la loi n’atteint pas. Elle allait plus loin, s’attachant à la pensée de l’homme et élevant des natures incultes et violentes à l’idée de perfection et de sacrifice. C’est ainsi qu’Augustin fut, quarante ans, le guide de l'Église d’Hippone, et de là le consolateur de beaucoup de souffrances dans celte grande province romaine, souvent déchirée par les sectes, l’anarchie et l’invasion barbare.
Hippone même était divisée en deux partis religieux, et les Donatistes y avaient un évêque qui, dans sa communion, comme Valère et Augustin dans la leur, n’étpit pas seulement pontife, mais arbitre et juge d’une foule d’intérêts civils. Le premier acte d’Augustin, évêque, fut une avance envers lui. Se retranchant le titre qu’il ne lui donne pas, il ne met en tête de sa lettre que ces mots : «Augustin à son honorable et très-cher seigneur Proculéien ; » mais il lui propose de chercher ensemble la vérité, ou dans une discussion publique, devant des juges choisis et le peuple assemblé, ou dans une conférence sans témoins, ou par des lettres qui seraient lues aux fidèles des deux communions. Le combat ne fut accepté sous aucune forme. Mais il faut croire que la vertu d’Augustin adoucissait, près de lui, ceux que ses écrits combattirent tant de fois ailleurs; car la violence des sectes troubla rarement Hippone. Aimé de tous, infatigable dans la charité, comme dans l’élude, il veillait à l’éducation des jeunes enfants, au soulagement des pauvres, à la paix de la Cité, en même temps qu’il travaillait pour la chrétienté d’Occident. 11 ne quittait jamais
450 TABLEAU DE L’ÉLOQUENCE CHRÉTIENNE Hippone pour longtemps ; mais de ce modeste asile ses regards se portaient sur l’Afrique et sur le monde. Rien ne peut donner l’idée de cet ardent apostolat : prédication morale, traités dogmatiques, controverses avec les sectaires, les docteurs de sa communion et les païens, il suffisait à tout.
Nous avons parlé de ces discussions avec le solitaire de Bethléem, et de l’espèce de trêve que lui demandait ce puissant contradicteur. Près de lui, Augustin trouvait d’autres luttes, sans cesse renaissantes. Dans ce siècle, où tout le monde était passionné de théologie, la petite ville d’IIippone, habitée par des mariniers indigènes et des familles romaines, devenait un amphithéâtre scolastique, où quelque docteur manichéen se présculail, pour entrer en lice conjre le célèbre évêque. C’était un grand spectacle. Le peuple y assistait avec curiosité. Des greffiers publics recueillaient les objections et les réponses.
Ce qui se passait à Hippone se renouvelait dans d’autres villes d’Afrique. Augustin avait sur divers points de la province romaine des amis et des correspondants, qui ne sont pas indignes de lui, et qui font comprendre celte civilisation qu’avaient propagée Rome et l’Évangile. Ce n’élaienl pas seulement quelques évêques instruits en Italie, ou quelques grands officiers, un proconsul, un tribun militaire apportant à Carthage l’esprit de la cour de Milan, et des grandes familles de Rome; ce n’étaient pas seulement quelques hommes élevés avec Augustin, ou formés dans son Église, Nébride, dont il eut sitôt à déplorer la perle, Alype qui fut évêque de Tagaste et sans cesse près de lui, Évode qui, longtemps après leurs doctes entretiens, lui posait dans ses lettres de nouveau.\ problèmes sur Dieu et la raison, Possidius le témoin de sa vie et appelé à l’épiscopat dangereux d’une
AU QUATUIKME SIÈCLE. 451
ville encore idolàlre. En dehors de ces rangs el loin de Carthage et d'Hipponc, à Mileve, à Conslanline, presque dans tous les diocèses qui couvraient l’Afrique romaine, il se conservait trace de science; il y avait dans l’évêque et dans quelques prêtres romains ou schismatiques un goût d’études spéculatives. C’était l’œuvre de la controverse religieuse, entée sur la civilisation romaine el devenue l’éducation presque générale.
Dans ces villes de la Numidie, dont la victoire retrouve aujourd’hui l’enceinte marquée par des ruines, étaient ordinairement réunis des indigènes gardant leur vieille langue comme une liberté dernière, des Grecs amenés de loin par la navigation et le commerce, ou venus de la Cyrénaïque par l’intérieur du pays, des Juifs qui se croyaient dans leur patrie sous ce ciel brûlant, et conservaient, avec leurs rites sacrés, l’usage encore intact de leur idiome national ; enfin des Romains d’Afrique issus d’anciens colons. Au milieu des constructions du pays qui portaient ce nom de rnapalia, que leur donne Virgile, s’élevaient, comme le signe de la conquête, les gradins du Cirque, le Prétoire, quelques temples aux divinités de Rome ou <le l’ancienne Afrique, et à Madaure les statues des dieux encore debout sur la place publique, puis l’église chrétienne, et presque toujours deux églises partagées entre deux communions 'dissidentes. Dans l’une d’elles, souvent un débat s’engageait entre l’évêque et quelque docteur étranger.
Augustin, dans ses missions hors d’Hippone, rencontra plus d’une fois celle épreuve et la soutint devant un auditoire partial et tumultueux. Quelque chose de l’intérêt profond qui, dans la France du dix-septième siècle, attachait aux controverses religieuses les esprits les plus élevés d’ime société polie, occupait avec plus de véhémence les habilanls d’une ville d’Afrique, ou plutôt
452 TABLEAU UE L’ELOQUENCE CUnÉTiENNE l’altrait qu’ont aujourd’liui tant d’àmos pour ces questions dominait alors, mais sans partage, sans autre soin social et comme le seul enseignement, la seule passion du temps.
A ces éléments de lutte intellectuelle, que la division des sectes jetait dans la province romaine d’Afrique, U faut joindre les débats intérieurs qui s’élevaient dans son Église; l’influence des monastères y commençait, et elle entraînait des abus à réformer. L’ardeur d’imagination tournée en austérité qui, sous le ciel d’Égypte et de Syrie, dévouait tant d’hommes à la contemplation et à l’ascétisme^ ne devait pas être moins puissante en Numidie. 11 ne s’était p.as cependant formé dans les sables du désert une autre Tliébaïde; et les hauteurs de l’Atlas ne recélaient pas de solitaires comme les montagnes voisines d’Anliocbe. Mais des couvents s’établissaient dans les villes; et à Carthage, cette Rome d’Afrique, ils étaient nombreux. Dans quelques-uns, les religieux vivaient du travail de leurs mains, selon le précepte de l’apôtre littéralement interprété ; « Celui qui ne veut pas travailler ne doit pas manger; » mais dans d’autres, ils étaient oisifs et voulaient vivre d’offrandes, alléguant ces paroles de l’Évangile : « Voyez les oiseaux du ciel ; ils ne sèment pas ; et les lis des champs ; ils ne filent pas. » Les laïques même prenaient part cà cette question du travail ou de l’oisiveté des moines; et leurs débats violents troublaient l’Église de Carthage. Augustin, à la prière de l’évêque, écrivit pour blâmer une erreur de discipline, que condamnait sa vie entière. A cette pieuse paresse il oppose les rudes occupations de l’épiscopat chargé de tant de soins, de l’embarras de tant d’affaires à concilier, ou à juger. S’il est exempt lui-même de cette lâche qu’il impose aux cénobites, combien ne la préférerait-il pas à la sienne 1 combien n’aimerait-il pas mieux quelques
heures de travail matériel, et le resle du temps libre pour la prière et la lecture!
Mais ce qu’il combat surtout avec une vivacité d’expression qui rappelle les âpres censures de saint Jérôme, c’est la fainéantise des moines errants, qu’on s’étonne de voir ainsi multipliés, et ainsi décrits, à celle époque de ferveur primitive, et en présence de sectes rivales, dont la censure ne devait rien pardonner. Augustin redoute cet exemple pour l’honneur de la vie religieuse, (ju’il voudrait propager par toute l’Âlrique : « Serviteurs « de Dieu, dit-il en s’adressant à l’évêque Aurèle et aux « religieux qu’il représente, soldats du Christ, mécoq- « naissez-vous les ruses de l’insidieux ennemi qui a « dispersé en tout lieu, sous l’habit de moines, tant « d’hypocrites parcourant les provinces, sans mission, a sans résidence, ne s’arrêtant nulle part ? Les uns por- « tent des reliques de martyrs, ou prétendues telles, et « les font valoir; d’autres vantent leurs amulettes elleurs « préservatifs; d’autres, ne se faisant faute de mentir, « racontent qu’ils ont des parents et des proches dans a telle ou telle contrée, et qu’ils vont les visiter. Tous « demandent, tous exigent qu’on leur donne, ou pour « subvenir aux besoins de leur pauvreté lucrative, ou « pour récompenser leur feinte vertu. »
Mais le grand combat d’Augustin, la lutte de sa vie entière était contre les sectes. Celle qui, par ses bizarres doctrines, s’éloignait le plus de la foi chrétienne, tout en lui dérobant, comme plus tard le mahométisme, une partie de ses traditions, le Manichéisme, qu’on vit ailleurs et dans d’autres temps pousser aux plus grandes violences ses fanatiques sectateurs, était alors paisible en Afrique. Il y formait plutôt une société mystique qu’une religion populaire. La hiérarchie de ses élus, astreinte à la diète pythagoricienne, semblait par quelques-unes
454 TABLEAU l)E l’ÉI.OQÜENCR r.HRÉTlEXXE môme des rêveries, dont clic était préoccupée, incliner à un esprit de douceur cl de paix. Elle recherchait les discussions savantes, en y portant l’élégance cl la subtilité qu’Âugustin avait remarquées dans la parole de Faustus. iJ’aulres exemples jirouvent que le Manichéisme avait d’habiles interprètes même parmi les simples auditeurs. Mais c’était surtout contre scs prêtres que discutait Augustin. Rien n’expliquera mieux que le litre seul d’une de ces conférences à quel point la rigueur des anciens édits de l’empire était oubliée, et la libre discussion publiquement reconnue. < Le cinq des calendes de septembre, sous le consulat des hommes très-illustres Arcadius Auguste, consul pour la seconde fois, et Ruffm, cette discussion a été soutenue contre Fortunal, prêtre des Manichéens, dans la ville du territoire d’Hippone, dans les bains de Sossius, en présence du peuple. » Quelques années après, Augustin, évêque, renouvelait la même épreuve contre Félix, autre manichéen ; cl en même temps il réfutait par ses écrits d’anciens ouvrages de Manichée ou de ses premiers disciples, et un livre de Faustus contre le christianisme. Les objections de scs « adversaires ou recueillies aux débats, ou transcrites de leurs ouvrages ne sont pas, sauf la vérité, trop inférieures t\ ses réponses, pour la méthode, l’ex| ression et même la connaissance des livres saints. Il y avait donc dans cette secte si erronée dès l’origine, et si dégradée au moyen âge, un degré de culture savante, que la persécution élouffa dans la suite. Augustin, tout en la combattant avec force, en reprochant des folies à sa doctrine et des vices honteux à quelques-uns de ses affiliés, a par moment quelque retour d’intérêt et d’indulgence pour des erreurs qu’il a partagées. D’autre part, les manichéens, tout en accusant sa désertion, l’admirent et le regrettent; mais, ils lui reprochent de défigurer leur
doclrine cl n ômc d’allérer le chrislianismc, dont ils se prétendent les plus véridiques interprètes : « Tu te fè- « ches contre la vérité, lui écrivait l’un d’eux, comme « Hortensius contre la philosophie. En lisant et en reli- « sant tes écrits, j’ai trouvé [)artoul le grand orateur, et c presque le dieu de l’éloquence; je n’ai trouvé nulle « part le chrétien. Je l’ai vu armé contre tout, en n’afa firmant rien. Enfin, je ne puis le taire à ta sainteté « très-patiente, lu m’as paru, et c’est un fait assuré, « n’avoir jamais été manichéen, n’avoir pu connaître les « dogmes secrets de ce mystère, et poursuivre sous le nom « de Manichée, Annibal ou Milhridate. Je l’avoue, les « marbres dont resplendit le palais de la famille Anicia « brillent de moins d’art et d’élégance que les ouvrages. « Si lu voulais te mettre d’accord avec la vérité, quel orne- « ment lu serais pour nous ! » La naïveté de ce langage est instructive : on y voit, qu’à part même la croyance religieuse, ce qu’il y avait de sobre et de sensé dans la philosophie d’Augustin, déplaisait aux imaginations ardentes des manichéens. Pour eux, celui qui rectifie le doute illimité, mais admet l’examen, est sceptique. Évidemment, c’est le débat de Villuminisme contre la religion.
Augustin combattit cette secte une grande partie de sa vie ; et il n’est presque aucun de ses ouvrages, où il ne se souvienne du Manichéisme, pour le réfuter, ou pour se prémunir contre tome opinion qui en approche. Sa doclrine de la grâce est une réponse à l’erreur fondamentale des manichéens. Son livre contre Faustus est une défense méthodique du christianisme dont cet habile rhéteur de Milève acceptait les monuments et niait la doclrine. I.es objections extraites de son ouvrage et les réponses se suivent comme dans un débat public; et elles remettent sous nos yeux dans sa plus vive image, ce libre conflit de croyances où s'agitaient les esprits en
456 TABLEAU DE l’ÉLOQUENCE ChRÉ TIENNE Afrique, au quatrième siècle. Augustin semble s’y plaire, comme Bo.ssuct dans les controverses de son temps; et quoiqu’il ait eu plus d’une fois à défendre la ville d’Hippone de quelque invasion maniclicennc, il n'invoqua jamais, pour la repousser, d’autre force que la discussion.
Plus nombreux et plus puissants, les Donafistes ensanglantèrenl souvent l’Afrique, où leur secte était née, et où elle SC renfermait, comme une passion locale, comme une haine renouvelée de Carthage contre Rome. On est tenté de croire à cette lutte instinctive, quand on voit dès l’origine Tardent apologiste du christianisme Tertullien, se séparer si volontiers de l’Église romaine, et la résistance à la chaire pontificale se mêler à Torlhodoxie même du martyr saint Cyprien. I.a première dissidence des Donutistes ne portait également sur aucun des dogmes de la foi; elle était une prétention d’orgueil et de sévérité plutôt qu’un dissentiment de croyance. Elle commença par une protestation contre quelques évêques, qui, dans des temps de persécution, avaient livré le dépôt des Écritures saintes, et n’avaient pas été pour cette faiblesse irrévocablement condamnés parla sage indulgence de Rome. Deux hommes du nom de Donat, Tun évêque de Calame, et appuyé sur le crédit d’une femme riche et puissante de Carthage, l’autre devenu évêque de cette ville, étendirent successivement ce schisme qui d’abord était la lutte des rigoristes contre les modérés. Bientôt, quoique accusé d’avoir aussi dans son sein des hommes qui avaient cédé dans les jours d’épreuve, ce parti divisa toute la province.
Lorsque la puissance impériale eut changé de culte et substitué la faveur pour les chrétiens à la persécution, les Dotialistes, par une destinée commune aux opinions extrêmes, se trouvèrent encore ses adversaires. Constantin, en les frappant de restrictions et d’amendes, les
AU qiatmùj;e sifxr.u. 4.v7
fortifia. Leur scliisnio clcvinl, par moments, une guerre civile. Enlevées par des édits, reprises par des émeutes, leurs églises finirent par leurêtre laissées. Et cette secte, si voisine de la communion romaine que scs affiliés venaient demander l’appui d’Augustin contre le Manichéisme, demeurait profondément séparée de l’Église, dont elle avait tous les dogmes.
Prétendant qu’elle avait seule par la fermeté de sa discipline gardé le dépôt de la vérité, et qu’elle était l’Église universelle, elle nommait un évêque de Rome, et le faisait résider à Rome, comme le représentant de son droit absolu -, en même temps, par une autre conséquence extrême de son principe, elle baptisait de nouveau tout chrétien qui passait dans scs rangs. Bientôt, et du temps même d’Augustin, les Donatistes comj)tèrent en Afrique non pas autant de sectateurs, mais autant d’évêques qu’en avait l’Église romaine. Telle était leur puissance, et le fonds d’orthodoxie conservé par eux que ceux de leurs évêques qui revenaient à l’unité, étaient admis avec leurs titres, leurs honneurs et sans ordination nouvelle. Mais cet exemple était rare 5 et les deux communions rapprochées par le symbole, divisées par la discipline, quelquefois en présence dans un orageux concile, plus souvent assemblées à part, luttaient sur presque tous les points de l’Afrique. Cette rivalité n’était ni toujours, ni partout la même. Les Donatistes subdivisés cu.x-mêmes en sectes diverses^ et invoquant parfois les rigueurs de l’empire contre ceux qui se détachaient de la secte principale, avaient dans leur sein, comme tous les partis, des hommes éclairés et des hommes violents. Les premiers, qui se composaient do beaucoup de membres de ce clergé si nombreux et de riches citoyens des villes, soutenaient des discussions, écrivaient des livres, et s’attachaient surtout à montrer que leur dissidence n’était
■458 TAni.EAU DE l’éloquence chrétienne pas une licrôsie. Mais à côté de ces hommes, el jusque dans l’épiscopal donalislc, il y avait des esprits ardents à la vengeance; el ils trouvaient pour instrument tout un peuple en qui les souvenirs de la persécution, l'animosilé nationale et l’ardeur du ciel d’Afrique avaient excité au plus liant degré remporlcment des haines religieuses. C’étaient ccu.x qu’on nommait circoncellions, comme pour exprimer énergiquement par un mot celle guerre de Barbares rôdant autour des demeures qu’ils incendient.
Ces hommes, presque tous laboureurs ou pâtres des villages de Mauritanie et de Numidie, n’avaient qu’un fanatisme farouche entretenu par les discours de quelques prêtres plus féroces que leurs ignorants sectateurs. A certaines époques, ils abandonnaient par trouj^e leur demeure, erraient dans les campagnes, dévastaient les propriétés de la secte dominante, et quelquefois massacraient les prêtres catholiques qui tombaient dans leurs mains. Ils se croyaient alors visités par l’esprit divin, et prenaient leurs meurtres pour des holocaustes agréables à Dieu.
La rigueur des lois, et même la cruauté des soldats romains, ne pouvait rien sur ces hommes; on les tuait, sans les émouvoir. Ils se vantaient du nombre de leurs saints. Souvent, parmi eux, des hommes et même des femmes se donnaient la mort par le fer, ou en se précipitant, comme pour devancer le martyre.
Augustin passa la plus grande partie de sa vie à combattre la doctrine des Donntistes, et quelquefois invoqua contre eux les édits el les magistrats. Il veut cependant toujours que l’on s’abstienne à leur égard de la peine de mort, lors même qu’ils ont répandu le sang de leurs adversaires. Tel est le vœu qu’il a consigné dans une lettre au Tribun de la province vœu mémorable qui
mériterait d’être inscrit dans notre législation moderne.
Augustin au tribun Marcellin, tres-auguste seigneur et très-cher fils, salut en Dieu,
« J’ai appris que ces circoncellions, et ces clercs du « parti donatistc, que l’autorité publique avait transférés « de la juridiction d’Hippone à votre tribunal, avaient « été entendus par votre e.xcellence; et que la plupart ft d’entre eux avaient avoué l’homicide qu’ils avaient « commis sur le prêtre catholique Restitute, et les bles- « sures qu’ils ont faites à Innocent, prêtre catholique, 4 en lui crevant un œil et en lui coupant un doigt. Cela « m’a jeté dans une grande inquiétude que votre excel- « lence ne veuille les punir avec toute la rigueur des « lois, en leur faisant souffrir ce qu’ils ont fait!
« Aussi j’invoque par cette lettre la foi que vous avez « en Jésus-Christ; et, au nom de sa divine miséricorde, « je vous conjure de ne point faire cela, et de no point « permettre qu’on le fasse. Quoique nous puissions en « effet paraître étrangers à la mort de ces hommes qui « sont soumis à votre jugement, non sur notre accusa- « lion, mais sur l’avis de ceux auxquels est confié le soin « de la paix publique, nous ne voulons pas que les souf- « frances des serviteurs de Dieu soient vengées, d’après « la loi du talion, par des supplices semblables. Non « que nous voulions empêcher qu’on ôte aux hommes « coupables le moyen de mal faire; mais, nous souhai- « tons que ces hommes, sans perdre la vie, et sans être « mutilés en aucune partie de leur cor[)S, soient par la « surveillance des lois, ramenés, d’un égarement fu- € rieux , au calme du bon sens , ou détournés d’une
* Sancl. August, Opev. t. I, p. 396.
460 TABLEAU DE L’ÉLOQUENCE CHRETIENNE 0 énergie malfaisante, pour être employés à quoique « travail utile. Cela même est encore une condamna- « tion ; mais pcul-on ne pas y trouver un bienfait plutôt c qu’un supplice, puisqu’cn ne laissant plus de place à « l’audace du crime, elle permet le remède du repentir? a Juge chrétien, remplis le devoir d’un père tendre ; « dans ta colère contre le crime, souviens-toi cepen- Œ dant d’être favorable à I humanité; et en punissant « les attentats des pécheurs, n’exerce pas toi-même la « passion de la vengeance. »
Augustin terminait cette lettre touchante par des raisons prises dans l’intérêt du christianisme, et qui lui commandaient la douceur ; a J’atteste, disait-il, que cela « seul est utile, est salutaire à l’Église catholique ; ou « pour ne point paraître sortir de ma juridiction, je l’at- « teste du moins de l’Église d’Ilippone. Si tu ne veux Œ pas écouter la prière d’un ami, écoule le conseil d’un « évêque. » 11 adressait pour le même sujet une lettre non moins expressive au proconsul d’Afrique. « Épargne, « lui disait-il, ces coupables convaincus; laisse-leur la c vie et le temps du repentir, o
Cependant le même homme qui a écrit ces belles paroles en faveur des Cîrco«C(??/îon.ç coupables, approuva ' les rigueurs, les prohibitions, les amendes employées pour convertir à la religion les Donatistes même paisibles. 11 répéta ’ dans ses controverses, et dans ses lettres, qu’il était bon de forcer les hommes à sortir d’erreur. Il justifia les décrets des empereurs à cet égard, et vanta ’ les conversions arrachées par de telles violences. Nous ne rappellerions pas celte triste doctrine,
• Sanct. Attguxl. Oper, t. IV, p. 78.
• Ibidein, t. IV, p. 593.
• Ibidem, t. IX, p. 215.
AU QUATftIÈME SIÈCLE. 401
si, dans le dix-scplième siècle, l’intolérance religieuse ne s’en était fait un argument et une autorité.
En présence de ces sectes chrétiennes, tyranniques ou persécutées, le paganisme conservait dans l’Afrique d’assez nombreux adorateurs. Il avait encore, malgré les édits impériaux, des temples, des prêtres et des sacrifices. Quelques-uns de ces rites ' empreints de la barbarie punique, sc liaient à des souvenirs antérieurs à la conquête romaine, et se conservaient dans plusieurs villes, comme un reste d’indépendance et de patriotisme. Les païens d’Afrique donnaient aux chrétiens même nationaux le nom de romains-, et cela seul explique la résistance à un culte qui semblait celui du vainqueur.
Grossier et féroce dans la foule, ce paganisme s’était fort épuré dans quelques hommes plus instruits; et les ouvrages d’Augustin nous oiTrent à cet égard de curieux monuments. Moins occupé des païens que des Donatistes, il eut cependant dos discussions fréquentes avec les premiers; il les recevait même à sa table; et le goût des sciences le rapprochait de quelques-uns de ces hommes zélés pour la philosophie grecque, et l’érudition mythologique.
Leurs lettres conservées parmi les siennes sont un curieux témoignage. Un savant grammairien dcMadaure, Maxime, lui écrivait, pour expliquer son paganisme, et donner un sens philosophique aux fables dont il était charmé; « Qu’il existe, dit-il*, un Dieu souverain, « sans commencement, sans postérité, qui est comme O le père tout-'puissant de la nature, il n’est personne « assez déraisonnable, assez aveugle pour ne pas le rea connaître avec certitude; eh bien! les vertus de ce
1 Sanel. Aiigjtsl. Oper. t. IV, p. 78.
• Ibidem, t. II, p. 19,
462 TABLEAU DE L'ÉLOQUENCE CHRÉTIENNE • Dieu répandues dans l’œuvre de la création, nous les « invoquons, sous des noms divers, parce que nous f ignorons le nom propre qui lui convient à lui-même. « En effet, le mot Dieu est un nom commun à tous les « cultes; ainsi, tandis que nous adressons à des parties « de ce grand être différents hommages, nous paraisf sons l’adorer tout entier. » A ce langage élevé le philosophe de Madaure mêle un reste du dédain littéraire, dont s’étaient armées les écoles païennes contre le culte nouveau. Il répugne aux noms peu poétiques de quelques saints honorés dans les églises deNumidie. Il s’indigne à l’idée de voir préférer à Jupiter foudroyant Mygdon^ à Junon^ à Minerve, à "Venus, à Vesta Sanaes, à tous les dieux immortels l’archi-marlyr ISamphanion. Les honneurs qu’on rend à leurs tombeaux lui semblent des apothéoses décernées à des coupables; et quand il voit des insensés abandonner les temples et négliger les mânes de leurs ancêtres pour ce culte profane, il reconnaît, dit-il, le présage du poète :
Rome, devant ses dieux, a juré par les ombres.
€ Il croit voir renaître celte guerre d’Actium, où les € divinités monstrueuses d’Égypte lançaient contre les « dieux romainsdestrailsqui ne pouvaient les atteindre.» Malgré cette illusion de rhéteur prêtant à des souvenirs d’étude la puissance d’une conviction religieuse, il hésite, il s’inquiète ; et il consulte Augustin, qu’il appelle un sage, et dont il semble tout à la fois invoquer et craindre le génie. Il le prie de mettre de côté son éloquence, ses arguments empruntés à l’école de Chrysippe, sa dialectique qui ne laisse de certitude à personne, et de lui faire connaître en réalité quel est ce Dieu que les chrétiens revendiquent pour eux seuls, et qu’ils voient
présent dans leurs mystérieux sanctuaires. « Pour nous, « dit-il avec un retour d’orgueil païen, nos dieux, « nous les adorons au grand jour, au vu et au su de tous « les mortels ; nous les rendons propices par de gracieu- « ses offrandes; et nous tâchons que notre culte soit « connu et approuvé de tous. Mais je suis trop vieux € pour m’engager dans ce combat, et je m’en rapporte * volontiers à la sentence du poète de Mantoue :
« Trahit sua quemque voluptas. »
« Cependant je ne doute pas, homme illustre, déser- « teur de ma religion, que cette lettre, si par hasard elle « tombe dans des mains étrangères, ne périsse par les «flammes, ou de toute autre manière; s’il en arrive « ainsi, on aura détruit un papier, et non ma doctrine, « dont l’original subsistera dans tous les cœurs religieux.
« Puissent te conserver les dieux, par l’entremise des- « quels, nous tous mortels qui habitons la terre, nous « honorons et nous adorons, sous mille modes divers, et « dans une discordante harmonie, le père commun des « dieux et des mortels I » Malgré la gravité de ces dernières paroles, Augustin trouva la lettre peu sérieuse ; il ne s’arrête pas à cette profession de foi théiste, cachée sous le superstitieux respect des fables qu’avait consacrées l’antique poésie; et il répond aux raisonnements et au dépit du vieux lettré avec cette supériorité qui permet l’ironie. Quant à la dérision jetée sur la rudesse obscure et barbare de quelques noms chrétiens, il la renvoie sans peine à tant d’ignobles déités du paganisme romain ; et puis, comme il l’indique, la vulgarité de ces noms qui blessait le savant attirait la foule; c’étaient pour elle des patrons indigènes et populaires.
* Sanct. Augusi. Oper. 1. 11, p. ÜO.
464 TABLEAU DE l'ÉLOQL'ENCE CHRÉTIENNE « Pouvais-tu bien, dit-il l’oublier toi-même à ce point « qu’homme africain, écrivant pour des Africains, lorsa que tous deux nous sommes en Afrique, lu croies défi voir repousser outrageusement les noms puniques? Si « en effet nous voulons interpréter ces mots, Nampha- « nion ne signifie-t-il pas un messager de bonne non- " velle? » El par ce seul exemple il montre ce qui reste caché dans une foule de détails du même temps, combien l’unité du christianisme servait souvent à consoler de runilé de l’empire, et rendait aux différents peuples confondus par la conquête des souvenirs distincts et nationaux, qu’ils ne pouvaient trouver ailleurs.
Augustin ne combat pas moins facilement l’objection du rhéteur de Madaure contre le secret dont s’entourait le culte chrétien. Il y oppose les initiations furtives de quelques cérémonies païennes, et la publicité honteuse de quelques autres, telles que les célébraient alors même sur les places publiques les décurions et les primats de la ville de Madaure.
Mais n’espérant pas sans doute vaincre les illusions opiniâtres de Maxime, il s’abstient de répondre à sa^question principale, et n’essaye pas de révéler le dogme à qui semble si peu préparé pour le recevoir. « Sache seule- « ment, lui dit-il *, pour que tu n’en ignores et que tu « ne sois pas entraîné à des insultes sacrilèges , que les « chrétiens catholiques, dont l’Église est établie même Œ dans votre ville, ne rendent de culte à aucun mort,
« et n’adorent comme divinité rien de ce qui a été fait « et créé par Dieu, mais Dieu seul, qui a fait et crée « toutes choses. »
La discussion s’arrêta là sans doute entre le prêlie
' Sanct. August. Oper. t. U, p. 21.
* Ibidem, p. 22.
AU QÜATRIKME SIÈCLE. 465
clirélicn et le vieillard trop charme de sa langue païenne pour la désapprendre. Bien des années après, malgré la rigueur croissante des édits impériaux , la ville de Madaure, dans scs magistrats et dans son pcuftle, était encore attachée au polythéisme ; mais elle aimait et révérait Augustin, jadis élève de ses écoles et maintenant évêque célèbre dans toute l’Afrique. Une lettre écrite au nom de ses habitants pour lui recommander un d'eux, le saluait de ces mots ' : « A notre père Augustin, salut éter- « nel dans le Seigneur ! » ^kis cette expression et quelques autres, qui lui avaient paru d’abord l’annonce d'une conversion publique, n’étaient qu’une imitation des formes déjà dominantes. Augustin le sentit avec douleur, sans être moins favorable à ceux qu’il appelait ses parents et ses frères; et sa réponse est une exhortation fervente à l’abandon d’un culte désormais sans excuse devant le monde, et « contre lequel, dit-il les a puissances du siècle, qui jadis persécutaient les chré- « tiens par zèle pour les idoles , tournent maintenant « leur colère et leurs lois. »
A côté de cette philosophie du paganisme, mêlée aux souvenirs littéraires de Maxime de Madaure, on peut voir la mysticité du môme culte dans les confidences d’un autre contemporain , auquel Augustin avait demandé quelques détails sur sa croyance. Il se nommait, d’im nom romain, lx)nginien, était prêtre des dieux dans la province d’Afrique, mais appartenait à cette école de polythéisme, plus orientale que latine, qui sous Julien avait voulu ranimer le sacerdoce païen par un mélange de traditions antiques et d’ascétisme contemplatif. Rien n’indique pour nous quel lieu il habitait, Carthage ou quelque
* Sancf. Augnst. Oper. t. II, p. 811.
• Ibidem, p. 8il.
466 TADLEAU DE L’ÉLOQUENCE CHRÉTIENNE ville (le Niimidie ; mais nous voyons par la lettre que lui écrit Augustin, et par sa réponse, qu’ils avaient eu plus d’un entretien sur les questions religieuses. C’est donc un nouvel exemple du degré de culture morale et de lumières conservé loin de Rome et dans les ruines memes du culte déchu. C’est en même temps un précieux témoignage de ce commerce paisible d’idées, de ce désir d’union dans la vérité qui rapprochait de nobles âmes séparées de toute la distance d’un grand culte à un pieux effort de libre méditation.
Voici comment s’écrivent l’un à rautre ces deux hommes :
A Longinien, Augustin.
« On cite ce mot d’un ancien ', que pour ceux qui veu- « lent avant tout être hommes de bien, le reste de la « science est facile. Cette maxime, qui est de Socrate, si « je me souviens exactement , avait été précédée dès « longtemps par 1a maxime révélée, qui enseigne briè- « vement et tout ensemble à l’homme l’obligation d’être « bon et la manière de l’être : Tu aimeras ton Dieu de « tout cœur., de toute âme, de toute pensée, et ton pro~ « Chain comme toi-même. Pour qui est pénétré de ce « précepte, il ne s’agit pas de trouver facile le reste de la « science; toute la science utile et nécessaire est ac- Œ quise. Comme je crois donc avoir vu dans la sincérité « de tes entretiens avec moi que tu veux avant tout être « homme de bien , le Dieu meilleur que tout et de qui « Tâme humaine reçoit la bonté, j’ose te demander com- « ment tu juges qu’il faut l’adorer ; car sur le devoir « même de l’adorer je connais déjà ton sentiment.
‘ Sanct. Avgust. Oper. t. II, p. 845.
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a Je demande aussi ce que lu penses du Christ, car je « sais que tu n’en liens pas peu de compte; mais, crois- « tu qu’on ne peut arriver à la vie heureuse que par la « voie qu’il a montrée; et, sans refuser de le suivre, « tardes-tu seulement? Où penses-tu qu’il existe soit « une, soit plusieurs autres voies pour arriver à ce * bien si précieux ? voilà ce que je désire savoir, sans « être importun , je pense ; car je t’aime pour le motif « que j’ai dit ; et je crois , non sans raison , être aimé « de toi. »
Celui auquel s’adressait ce langage d’une si affectueuse tolérance répondavecunevénérationun peu timide à son respectable seigneur et très-saint père Augustin : « Tu a m’imposes, dit-il ', un grand fardeau et une mission « difficile, par la nécessité de répondre à les questions « dans ce temps, sur de tels sujets, et avec les principes « démon opinion, c’est-à-dire d’homme païen. »
11 l’essaye cependant; et selon lesyslèmedes mystiques rénovateurs du polythéisme, il remonte non pas à la sagesse de Socrate, ni à quelques livres hébreux , dit-il, mais aux traditions d’Orphée et de Trismégiste, et à une révélation primitive faite par les dieux aux trois parties du monde, à la naissance des siècles, « avant, dit-il en- « core, que l’Europe eût un nom, que l’Asie en reçût un, « et que la Lybie possédât un homme de bien comme tu « l’as été et le seras toujours ; car, de mémoire d'homme, « à moins que lu ne prennes pour vrai le fabuleux récit « de Xénophon, je n’ai ouï citer, ni rencontré dans les « livres, ni vu mortel , ou s’il en est un, personne après « lui, qui comme toi travaille incessamment à connaître « Dieu, et qui par la ])ureté de l’âme, rejetant le jxiids « du corps, puisse aussi facilement s’élever à lui et le
‘ Sanci. Augusl. Opev. p. 846,
468 TABLEAU DE L’ÉLOQUENCE CHRÉTIENNE « posscilcr par Tcspoir cl’iino conscience irréprochable, a et non par une doulcuse croyance.»
Paraissant ainsicnvelopper Tévêqueclirélien lui-même dans celle doctrine orphique, qui consiste tout entière à se rapprocher de Dieu par rexallation et la pureté de l’âme, il ajoute humblement ; « Par quelle voie arriver « jusque-là? Il l’appartient plus de le savoir et de me « l'indiquer à moi-même, sans secours étranger, que de « l’apprendre de moi. Comme je m'avoue trop liuble < encore pour m’acheminer à cette demeure du souve- « rain bien où m’appelle mon sacerdoce , dans l’espé- « rance de le pouvoir un jour cependant, je rassemble « les provisions du voyage.
« La sainte et antique tradition que je garde, la voici a en peu de mots ; La meilleure voie vers Dieu est celle « de riiominede bien qui, pieux, pur, équitable, chaste, « véridique dans ses paroles et dans ses actions, éprouvé « sans être séduit par les changements des temps, forti- « fié par la compagnie des dieux, et mûri par les puis- « sances de Dieu, c’est-à-dire pénétré par les vérités de « l’unique, de l’universel, de l’incompréhensible, de « l’inefiable et de l’infatigable Créateur, par ces vertus « que vous nommez des anges , hâte sa course vers lui « de toutes les forces du cœur et de la pensée. Telle est « la voie par laquelle, purifié selon les pieuses maximes « et les expiations saintes des antiques mystères , « l’homme s’élance avec une constante ardeur.
« Quant au Christ, le Dieu matériel et spirituel de la « croyance, par lequel tu es sûr d’arriver à cet Être su- « prême et bienheureux, véritable père de toutes cho- « ses, je n’ose et je ne puis te dire ce que je pense, parce a que là, où j’ignore, je crois très-difficile de définir.
« Mais comme lu as bien voulu, en retour de mon res- « pect pour les vertus, me laisser voir depuis longtemps
« que tu m’aimes, j'ai pour témoignage d’une vie pure « mon soin vigilant de ne pas le déplaire, à toi dont « l’âme communique chaque jour avec Dieu, et la cerli- « tude qui l’est donnée que, pour être heureux de t’ai- « mer, j’observe fidèlement la règle et la ligne de ton « jugement sur moi. » En même temps, il lui demandait ses écrits, et dans des paroles presque chrétiennes, il lui souhaitait de continuer à jouir de l’amour de Dieu et à lui plaire par une constante sainteté.
Il manquerait quelque chose au caractère de cette lettre et à la peinture de l’état moral qu’elle atteste, si nous ignorions comment l’accueillit Augustin. Évidemment, celle religion du cœur, distincte des formes de la croyance, le touchait. 11 se félicite, dans sa réponse au pontife idolâtre, de la semence salutaire qu’il voit croître et s’élever entre eux. « La réserve à nier, ou à affir- « mer sur le Christ lui parait, dit-il, un tempérament a qu’il accepte volontiers dans un païen. » 11 est prêt d’ailleurs à l’instruire et à lui communiquer tous ses ouvrages ; mais, il veut auparavant éclaircir un seul iwint. El alors, répétant les paroles mêmes de Longinien sur l’efficacité des vertus morales pour s’élever vers Dieu, et en même temps sur l’emploi nécessaire des rites antiques, il rapproche ces deux idées, il en cherche toute la portée, comme si à la question qu’il avait posée dans sa première lettre en succédait une autre plus générale et plus haute, celle que Platon avait abordée dans VEu~ typhron, la sainteté de l’âme considérée à [larl des formes religieuses. « Je sens dans tes paroles, ajoute-t-il *, « qu’à les yeux il ne suffit pas, dans la voie qui conduit « à la Divinité, que l’homme de bien contente les dieux « par la piété, la justice, la pureté, la chasteté, la vérité
*■ Sancl. August. Oper. t. II, p. 847.
470 TABLEAU DE L’ÉLOQUEXCE CHBÉTIENXE tt de ses paroles cl de ses actes, et s’avance entouré de « ce cortège vers le grand Dieu créateur de tout; il faut « encore qu’il soit épuré par les pieuses cérémonies et « les expiations que prescrivent les rites antiques. Je a voudrais donc savoir quelle chose, suivant loi, est à « épurer par des cérémonies saintes dans celui dont la « vie pieuse, équitable, pure, véridique honore les dieux, « et par eux le Dieu unique, le Dieu des dieux. >» Alors, insistant sur cette double contradiction d’une purification nécessaire, quand il y a pureté de l’âme, et d’une purification possible par des cérémonies, quand cette pureté n’est pas, il presse le pontife païen d’expliquer une telle difficulté, et lui indique encore d’autres questions qui s’y rapportent. « L’homme doit-il être vertueux « pour parlici|>er aux saints mystères, ou doit-il y para liciper pour devenir vertueux? La-vertu, quel qu’en c soit le de^ré, n’est-elle pas insuffisante pour atteindre « à la vie heureuse qui vient de Dieu, si on n’y joint le « secours des cérémonies saintes? Ou bien la pratique 1 de ces cérémonies fait-elle une partie même de la « vertu, de sorte que ce ne soit pas deux choses, et « que dans la vie honnête soit comprise la vie sanctif fiée? »
Nous n’avons pas la réponse ; mais la demande en dit assez. 11 n'y avait pas seulement ici le débat amical du pontife chrétien avec l’interprète spiritualiste d’un culte idolâtre transformé, sans le savoir ; il y avait la question qui naissait dans le sein même du christianisme, et que l’ignorance a parfois obscurcie, la question de la prééminence des œuvres. La poser, c’était la résoudre; car o’élail dire que la grandeur des pratiques religieuses est surtout dans les vertus qu’elles soutiennent et qu’elles consacrent. J’ai peine à croire que le païen contemplatif, dont nous avons cite quelques belles paroles, n’eût
pas admis celle vérilé, et que sa réponse n’eiU pas offert une affinité de plus avec la doctrine de celui, dont il sentait si profondément la vertu.
Mais le peuple païen n’entendait rien à ce culte extatique ou rationnel auquel s’élevaient quelques âmes d’élite. Persécuté, après avoir été si longtemps oppresseur, il s’emportait à de cruelles violences. A Suffecte en Numidic, pour venger le renversement d’une statue d’Hercule, les païens de la ville avaient massacré soixante chrétiens. Non loin d’ilippone, à Calarae, dans une ville qui avait pour évêque l’ami elle biographe d’Augustin, Possidius, animé de la même douceur que lui, un édit de l’empcrcui Honorius, qui prohibait la licence des fêtes païennes, excita de grands troubles. Les païens, nombreux dans la ville, ayant formé le bruyant cortège d’une de ces fêtes, le firent passer devant l'église : un tumulte s’éleva, et l’église fut assaillie. Sur la plainte de l’évêque demandant au conseil de la ville l’exécution de l'édit, les violences se renouvelèrent. Les membres du conseil, tous attachés à l’ancien culte, hésitaient-, et la foule, imputant aux opérations magiques des chrétiens un violent orage qui, dans l'intervalle, avait éclaté sur la ville, attaque de nouveau l’église, y met le feu, poursuit l’évêque et fait plusieurs victimes. L’elTroi qu’éprouvèrent ensuite les auteurs de ce désordre, et l’intervention réclamée d’Augustin nous montrent un nouvel aspect du caractère païen à celle époque, non plus le Jclîré enllîousiasle, ou le contemplatif, mais le vieux citoyen tenant aux anciens rites, comme à une liberté locale, et s’occupant de sa patrie plus que des questions religieuses. C’est la pensée de deux lettres écrites par Nectaire, riche habitant de la ville de Calame. Il ne nie pas les excès commis par ses concitoyens; il ne peut les excuser devant la loi ; mais il réclame l’indulgence, et croit
472 TABLEAU DE l’ÊLOQLENCE CHRÉTIENNE Augusliu le niédialeur nalurel pour l’obtenir. « L’evêque, « dil-il ne doit contribuer qu’au salut des hommes, a ne prendre aux jugements qu’une part favorable, et « mériter devant Dieu par ses vertus le pardon des fautes « d’autrui. Je te demande donc, de toute la force de mes a prières, que celui qui ii’est pas coupable soit défendu, « s’il faut le défendre, que toute rigueur soit écartée « des innocents. Fais ce qui t’est demandé, selon ta naa ture. Les dommages peuvent être comiîensés par des « amendes. Nous prions seulement qu’on épargne les a supplices. »
Augustin était parti pour Calame, afin de se ranger près de l’évêque son ami, et d’apaiser les violences et les ressentiments. Il entendit tour à tour les deux partis, donna des conseils de paix aux chrétiens, et ensuite reçut les païens sur leur demande, et leur parla longtemps de ce qu’il fallait faire, et pour détourner leur péril présent, et pour acquérir leur salut éternel. Ce n’est qu’après cette médiation bienveillante, et de retour dans Hippone, qu’AugusIin répondit à la lettre du vieux citoyen de Calame. On retrouve dans son langage le génie du temps et cette controverse ornée, qui se mêlait à tous les intérêts de la vie. En honorant le zèle de Nectaire, et sans refuser tout à fait l’intercession qui lui est demandée, il déplore les vices de la société païenne ; il en veut la réforme, et trouve miséricordieuse la punition qui peut y contribuer. Ce dévouement que Nectaire témoigne pour sa patrie, ces maximes sur le devoir du bon citoyen, qu’il emprunte à la République de Cicéron^ étaient inséparables de vertus civiles et privées qui maintenant, dit Augustin, ne sont plus enseignées que dans les auditoires de peuples formés par les églises chaque jour plus nombreuses.
‘ Sanct. August. Oper. t. II, p. 223.
Ainsi, le christianisme revendiquait, avec la vérité religieuse, l’ascendant politique. Sans nier les fortes vertus de l’ancienne Rome, il s’en prétendait désormais dépositaire, et dans les règles qu’il donnait pour la vie spirituelle, il songeait à comprendre les devoirs de la vie publique. Les paroles d’Augustin attestent qu’à la même époque un effort était fait par la prédication païenne pour mettre dans la religion qu’elle essayait de défendre la morale qui lui avait manqué jusque-là. «Je sais, dit-il', « avec une nuance d’ironie, que tout ce qui a été an- « ciennement raconté sur la vie et les mœurs des dieux « doit être compris et expliqué tout autrement par les « sages : on a maintenant pour les peuples réunis dans « les temples de très-salutaires interprétations de ce « genre; hier, ou avant-hier, nous en avons entendu. ®
Quel que fût le caractère de ce tardif effort, il disparut entre l’influence chrétienne et l’invasion barbare : et on ne doit pas s’étonner que l’évêque d’Hippone, qui écoutait avec bienveillance l’enthousiasme solitaire d’un païen réformateur dédaigne cette réforme pour la foule, dont elle ne corrigeait pas les passions et la licence, et dont elle ne pouvait expliquer le culte sans le détruire.
Le zélé patriote de Calame ne se découragea pas cependant; et quand il vit les rigueurs de la justice impériale menacer ses concitoyens, il invoqua de nouveau le secours d’Augustin. «Ta lettre éloquente*, lui écrit-il, « m’a fait entendre la voix du philosophe, non pas de « celui qui doutait dans l’Académie, mais du consulaire « Tullius, lorsque, sauveur de tant de citoyens, il ap- « portait du forum son drapeau victorieux dans les « écoles éblouies de la Grèce. » S’efforçant alors de se
* Sancl. Avgtisl. Oper. t. II, p. 228.
* Ibidem, t. II, p. 287.
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■474 TAHLEAU DE l’ÉI,OQI:EXCE CHRÉTIENNE rapprocher d’Auguslin, sinon dans le dogme chrétien, au moins dans la croyance d’un dieu suprême cl d’une vie éternelle, il en parle avec ce caractère d'esprit civique et romain, qui forme une nuance distincte dans le spirilualismc païen , dont nous avons recueilli quelques traits. « J’écoule avec reconnaissance, lui écrit-il, en ré- « ponse à ses exhortations au christianisme, ton conseil « d’aspirer à la patrie céleste. Tu ne veux pas m'assigner « pour seule patrie celle que renferme une enceinte de « murailles, ni celle que la philosophie appelle le monde (( et déclare commune à tous les hommes, mais celle « qui est habitée par le grand Dieu et par les âmes qui « ont bien mérité de lui , celle où tendent tous les a cultes par des sentiers divers, et que nous ne pou- « vons décrire par la parole, mais peut-être atteindre « par la pensée. Bien que ce soit là, pour nous, la patrie « qu’il faut surtout désirer et chérir, je ne crois pas « qu’il faille abandonner celle où nous sommes nés, qui 8 nous a versé les premiers rayons de la lumière, qui « nous a nourris, qui nous a élevés, et ce qui revient « surtout à ma cause, qu’on ne peut bien servir, sans « lrouver,aprèshimort, un asile préparédanslescieux.»
Mêlant à ces nobles pensées une exagération de l’école stoïcienne, il argumente de l'axiome que toutes les fautes sont égales, pour réclamer une impunité commune; et après une vive peinture des inquiétudes et de l’effroi de ses concitoyens sous l’enquête impériale, il supplie Augustin, comme s’il était maître tout-puissant, de considérer Dieu, l’opinion des hommes, la popularité qui s’attache à la bonté, et de chercher la gloire de pardonner, plutôt que celle de punir.
Possidius, dans l’intervalle, avait quitté Calanie, pour se rendre à Rome. C’était cet évêque lui-même qui venant près d’Auguslin s’embarquer au port d’Hippone,
lui avait remis la lettre de Nectaire. Ce fait seul indique assez que, pénétré des sentiments de son maître, il allait en Italie solliciter non des punitions rigoureuses, mais des secours. H n’y avait pas à craindre pour les païens ' de Calame cette colère de la puissance impériale, que Chrysostome avait redoutée pour Antioche. Augustin peut répondre avec calme aux vives supplications du zélé patriote. En relevant son paradoxe sur l’égalité absolue des fautes, exagération qui, d’ailleurs, dans le stoïcisme, était un principe de sévérité et non d’indulgence, il l’avertit d’invoquer plutôt la douceur de la loi chrétienne ; et en maintenant la nécessité de punir, il fait espérer une modération, que sans doute il inspira.
Nulle rigueur, en effet, n’ensanglanta Calame. Revenu de Rome, et désormais en paix avec les païens, Possidius se vit en butte aux complots des Donatistes. Sauvé de leurs violences, il intervint en leur faveur, et fit atténuer la peine qui frappait un de leurs chefs. C’est ainsi que dans cette ville divisée en sectes ennemies il passa de longues années, calmant les haines par la charité, et surmontant les périls par le courage, jusqu’au jour où l’invasion des Vandales ne lui laissa plus d’asile qu’Hippone assiégée.
Cette modération qu’ Augustin communiquait autour de lui, il la portait dans les idées, comme dans les sentiments; et il s’en servait pour résoudre la foule de questions, que l’ardeur du zèle et l’ignorance faisaient naître incessamment. Quelques exemples seuls peuvent en donner l’idée. Un riche citoyen d’Afrique, Publicola, écrivait à l’évéquc d’Hippone une lettre ' pleine de ces scrupules, dont se trouvait hérissée la vie du chrétien. Sur une frontière de la province, les barbares, qui se
‘ Sanct. August. Oper. t. II, p. 107.
Dif:
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476 TAni-EAU DE l/Él.OQUENCE CHnÉTIENNE chargent de transporter les contributions, s’engagent dans les mains du tribun, ou du décurion, par un serment à leurs dieux ; ils s’obligent, sous le même serment, à garder les moissons des métairies voisines et à conduire les voyageurs. N’y a-t-il pas péché pour les chrétiens qui acceptent cet engagement? Les moissons n’en sont-elles pas infectées, et le propriétaire atteint de la faute de ses métayers, quand ceux-ci sont chrétiens? Les difficultés n’étaient pas moins grandes pour l’intérieur de la pro- •. vinco, où le chrétien rencontrait non plus l’idolâtrie grossière de quelques peuplades indigènes, mais les restes transplantés du polythéisme romain, et les monuments, dont Rome avait orné sa conquête. Une hostile défiance s’attachait même aux ruines. Un chrétien peut-il boire de l’eau d’une source, ou d’un puits qui a servi pour les sacrifices , ou qui se trouve dans l’enceinte d’un temple devenu désert? peut-il se baigner dans des thermes, où il est offert de l’encens aux idoles? peut-il prendre du bois dans les forêts sacrées? A toutes ces inquiétudes, Augustin ' répond avec la même sagesse : «Celui, dit-il,
« qui a juré par les faux dieux pêcherait deux fois, s’il « était parjure. Profiter de sa fidélité, ce n’est pas s’as- « socier à la forme de son serment, mais à ce qu’il fait « de bon, en gardant sa promesse. » Quant aux scrupules sur la fontaine sacrée, sur les offrandes qui auraient servi au culte des idoles, il ne peut s’empêcher de sourire. « Si « cette crainte était fondée, dit-il, les apôtres n’auraient « dû prendre aucun aliment dans Athènes, puisque la « ville entièreétait consacrée à Minerve.» Enfin, de toutes les abstentions qu’inspirait l’horreur du paganisme, une seule l’arrête, mais par un motif d’équité; il ne veut pas (jue les chrétiens prennent pour leur usage les débris
’ Sanct. AtKjusf. Oper. t. II, p. 111.
des temples el des idoles, les arbres des bois sacrés, par crainte non de profanation, mais d’avarice; et il condamne le zèle intéressé des destructeurs.
Aux objections du paganisme mourant, à sa transformation mystique , aux derniers combats rendus autour de ses ruines il faut joindre, pour Augustin, les doutes qui s’élevaient au sein même du culte vainqueur, et dont il était souvent le confidentet l’arbitre. Parmi leshommes engagés au christianisme, ou qui devaientlui appartenir par tradition domestique, il y avait des esprits scepti- ((ues, sans être dissidents. Cela se rencontrait surtout chez quelques hommes habitués à l’étude. Ainsi, dans une de ces réunions d’amis lettrés telle que l’offrait dès lors une ville d’Afrique, après avoir raisonné sur les théories de l’art oratoire et les' dilférents systèmes de philosophie, on touchait à la science du christianisme, au fond même de ses dogmes. Ce n’était pas l’obstination du préjugé païen, ou la prétention d’une secte rivale, mais une certaine résistance du libre penser, dans des hommes, que ne dominait d’ailleurs aucune passion de parti. Tel paraît un noble Romain, Volusien, d’une famille attachée au christianisme, l’ami du tribun Marcellin qui, se sentant trop faible de science pour lui répondre, réclame l’appui d’Augustin. Les deux amis adressent leurs lettres à l’évêque. Volusien ' avait résumé dans la sienne les objections qu’il avait recueillies, la difficulté de concilier la grandeur du Dieu de l’univers avec son incarnation mortelle, les miracles qu’on lùi attribue et qui semblent petits pour un Dieu. Marcellin ajoute d’autres questions sur le caractère même de la loi nouvelle. Pourquoi a-t-elle été substituée à l’ancienne loi, puisqu’elle reconnaît le même
* Sancti August. Oper. l. IF, p. 399.
478 TABLEAU DE l'ÉLOQLEXCE CHRÉTfEXNE Dieu? n’est-elle pas en désaccord avec la conslitution de l’Étal, lorsqu’elle prescrit de ne jamais rendre le mal pour le mal, de tendre l’autre joue à qui vous a frappé, et de donner la tunique à qui a pris le manteau, toutes choses contraires à la loi civile, et à la protection de la province romaine contre l’ennemi? Il demande une réponse, une solution éclatante de ces objections. « Car, a pendant qu’on les faisait, dit-il, un propriétaire cou- « sidérablo du pays d’Ilippone était là présent qui louait € ironiquement la sainteté, et soutenait que t’ayant « adressé ces mémbs questions, il n’avait obtenu rien f de satisfaisant. >
C’est le travail des esprits que nous marquons par ce détail, et non la démonstration des vérités religieuses. Les deux réponses d’Augustin ne sont pas ce que la conviction et la science les auraient faites, dans le siècle de Bossuet et de Leibnitz. Le raisonnement est moins sévère par cela même que la foi est plus vive. Mais, on est frappé de l’aiïeclueuse tolérance d’Augustin dans l’ardeur de celte foi ; il aime la sincérité de Volusien ; il ne blâme pas celle libre conférence; il en discute les hardiesses ; et puis il esquisse à grands traits ce qui répondait à tout, le spectacle dont le monde était saisi, et qu'il se donnait à lui-même par son changement de croyance. « Le Christ vient; dans sa naissance, sa vie, ses paroles, I ses actions, scs souffrances, sa mort, sa résurrection, « son ascension, s’accomplissent toutes les annonces € des prophètes. Il envoie l’Espril-Sainl ; il en remplit « les fidèles assemblés dans une maison, en prière et en « attente du don qui leur était promis. Animés de l’E.s- K pril-Saint, ils parlent tout à coup les langues de tous « les peuples ; ils accusent hardiment l’erreur; ils pu-
* Sanct. Atijusf. Oper. t. II, p. 408.
« blicnt la vérité, ils exhorlenUà la pénitence, et pro- « mettent la bonté divine. Leur prédication de la vraie « religion est suivie de signes et de miracles. L’infidé- « lité se soulève violemment contre eux; ils souffrent,
« selon les prédictions; ils espèrent, selon les promesses; a ils enseignent, selon la loi. Peu nombreux , ils sont « partout disséminés; ils convertissent les nations avec « une merveilleuse facilité ; ils se multiplient, au milieu « des ennemis, croissent par la persécution, et s éten- « dent par les entraves jusqu’aux extrémités de la terre. , « Du sein des plus ignorants, des plus humbles et des « plus isolés sortent la lumière, la gloire, la foule, les « plus éclatants génies et les plus élcxiuentes paroles.
« Toutes les habiletés des logiciens et des docteurs, ils « les soumettent au Christ, et les font servir à prêcher « la voie du salut. Dans les alternatives du malheur et « de la prospérité, ils pratiquent sans cesse la patience « et la modération. Dans le déclin du monde, qui fali- « gué touche à son dernier âge , ils attendent avec plus « de certitude qu’il n’est prédit l’éternel bonlieur de .la a cité céleste ; et cependant, l’infidélité des nations (ré- « mit contre l’Église du Christ. Celle-ci triomphe en souf- « frant, et professe sa foi, au milieu des cruautés qu on « lui oppose. Pour faire place à l’immolation de la vé- <r rité révélée , et longtemps cachée sous le voile des a promesses mystiques, les sacrifices, qui eh étaient la « figure, sont tombés avec la ruine même du temple.
« Réprouvée par les infidèles, la nation juive, arrachée « de ses demeures, est dispersée dans tous les lieux du € monde, afin de porter partout les livres saints, et pour « que le témoignage de la prophétie qui avait annoncé « le Christ soit fourni par ses adversaires , et qu on y « lise la prédiction de leur incrédulité même. Les tem- ( i»les et les statues des démons, les rites sacrilèges sont
480 TABLEAU DE l’ÉLOQUEXCE CHRÉTIENNE « tour à tour abolis. Lps hérésies contre le Christ , et « cependant au nom d«j Christ, se multiplient, comme « elles avaient été prédites, pour exercer la doctrine de « la religion sainte. Tout cela se voit accompli tel qu’on « l’a lu dans les prophètes, ou est attendu tel qu’ils « l’ont annoncé. Quelle âme éprise de l’éternité et tou- « chée de la brièveté de la vie présente lutterait contre « la hauteur et la lumière de cette divine autorité? » Dans sa réponse au tribun Marcellin, au magistrat, dont ses conseils avaient plus d’une fois inspiré la modération, il triomphe par l’objection même qui lui est faite. Cette douceur, cette abnégation de l’intérêt privé qu’on reproche au christianisme est le principe d’union que les plus sages législateurs cherchaient pour la Cité. Bien compris, il fonderait, il consacrerait l’Étal mieux que ne l’ont fait les plus grands hommes. C’est une réponse anticipée à l’assertion réfutée par Montesquieu, que des chrétiens parfaits ne seraient pas de bons citoyens. C’est en même temps l’annonce de ce nouveau droit des gens introduit dans le monde, avec le christianisme. « Si la république terrestre ', dit Augustin, ob- « servait les préceptes chrétiens, la guerre même ne sea rait pas faite sans humanité; et, sous l’accord paisible « de la religion et de la justice, les vaincus seraient <( plus facilement ménagés. » Puis, il ajoute admirablement : a Si la loi chrétienne blâmait toutes les guerres, « il eût été dit aux soldats qui, dans l’Évangile, deman- « dent la voie du salut, de jeter leurs armes et d’aban- « donner la milice. Mais il leur a été dit seulement ; Ne <( rançonnez personne; ne faites dommage à personne; a que votre solde vous suffise. Celui qui prescrit de se « contenter de sa solde n’a pas interdit la guerre. Que
‘ Sancl Atigust. Oper. t. II, p. 41 S.
« ceux qui croient la doctrine chrétienne contraire à « l’État, forment une armée de soldats tels que le veut « cette doctrine, qu’ils donnent des sujets, des maris , « des pères, des fils, des maîtres, des serviteurs, des rois, « des juges, des gardiens du trésor et des receveurs « d’impôts , tels que la loi du Christ a commandé de « l’être, et qu’ils osent dire qu’elle est ennemie de l’É- « tal, ou plutôt qu’ils avouent que bienobéie elle en est « le sahit. » Mais ces sages maximes n’étaient pas toujours entendues comme le demande Augustin; et le changement de croyances, la transfusion d’un nouveau principe dans tout l’ordre social , et le passage de la contemplation religieuse à la vie active et guerrière s’accomplissait plus lentement que la ruine de l’empire. Le christianisme rencontrait une société affaiblie par un long despotisme, et où la division intolérante des sectes jetait encore un affaiblissement né de la réforme même.
Tandis que les disciples de Chrysostome étaient persécutés dans la Grèce, que les restes de l’arianisme agitaient la Gaule et l’Italie, que les fureurs des Donatistes opprimés ensanglantaient l’Afrique, et que partout de jeunes Grecs et de jeunes Romains restaient oisivement plongés dans la contemplation et la prière, du fond du Nord accouraient à cheval, cl sur des chariots de guerre, des hommes féroces, impitoyables, acharnés à détruire. Ils chassaient devant eux un peuple timide. Convertis, sans être humanisés, dans leur christianisme grossier qu’enflammait l’esprit de secte, ils brûlaient les villes et les temples; tout fuyait, tout périssait devant eux; ils étaient aux portes de Rome, avec Alaric à leur tête.
Deux fois ce chef rançonna Rome, sans la prendre. Il lui donna même un roi, tandis que le faible Honorius cachait dans Ravennes sa pourpre impériale. Puis enfin Alaric, lassé de faire de Rome un jouet, la brisa. Chose
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482 TABLEAU DE l’ÉLOQUENCE CHRÉTIENNE ' singulière! avant cc dernier coup, Rome était redevenue presque païenne ! La peur s’élait réfugiée vers les antiques idoles. Des cérémonies défendues par les lois de Craüen et de Théodose avaient publiquement reparu. Le préfet de Rome avait appelé des aruspices toscans; et le dernier de ces consuls, vain simulacre de l’ancienne, république, ressuscita, par une autre parodie, les cérémonies augurales, le jourde son installation. Cette année même, en 410, Rome fut prise d'assaut, et désolée par le meurtre et le pillage; il n’y eut d’asile que dans les églises chrétiennes.
La manière dont cotte calamité fut ressentie par tous les peuples, est un des traits mémorables de celte époque. Beaucoup de familles illustres avaient fui ; et elles portaient avec elles, en Afrique et en Asie, le récit et l’image de ce grand désastre; mais le monde, ce monde romain composé de vaincus, apprit celle nouvelle avec une sorte de joie. Le génie chrélien, secondant la vieille jalousie des nations, triomphait de voir tomber la ville enivrée du sang des martyrs. Alors même, un nombreux Concile était assemblé dans Carthage, et réclamait l’exécution des lois contre les Donatistes. Le bruit de la chute de Rome y retentit, comme un grand coup de la Providence excitant plus de respect religieux que de douleur. On aperçoit ce sentiment à travers l’éloquente pitié qu’exprime l’évcque d Hippone, dans plusieurs sermons prêchés au |îeuple de Carthage. Cependant, une grande récrimination s’élevait de la part de tous ceux ' qui n’étaient pas chrétiens. Assez nombreux encore aux deux points opposés, dans l’aristocratie sénatoriale et dans les villages, les païens regardaient celte calamité comme une vengeance des dieux, et une punition de la victoire du culte nouveau. Dans raCfaiblissement du polylliéisme et le besoin qu’avaient scs sectateurs d’alla*'
cher à leur croyance vieillie de plus vivants symboles, Rome, par sa grandeur materielle, par ses palais et ses temples, était devenue pour eux un type religieux, une divinité, dont la ruine ajoutait le sacrilège àtous les malheurs. Ces mômes voix qui, depuis un siècle, imputaient au christianisme tout désastre accidentel, tout fléau passager de l’empire, lui reprochaient bien plus cette grande et dernière catastrophe. Elles rappelaient, en l’accusant, les anciennes prospérités de Rome sous le culte des dieux, et le génie de la république qu elles prenaient pour la puissance même de ce culte.
Augustin répondit d’abord dans les chaires des basiliques de Carthage par les souvenirs de l’histoire romaine. Avant la victoire d’Alaric, Rome avait brûlé sous les Gaulois et sous Néron. Dans ce siècle même, elle avait repoussé loin de ses murs l’invasion des barbares encore païens; et ceux qui venaient aujourd’hui de la vaincre étaient chrétiens, malgré leur hérésie. En même temps, il laissait voir son espérance que Rome serait encore la métropole du monde, et qu’après le désastre expiatoire, qui frappait l’ancienne ville des faux dieux, elle serait la ville éternelle des peuples régénérés. 11 voulut faire plus; et, au milieu des soins que sa charité prodiguait aux victimes échappées du sac de Rome, il entreprit de répondre par un grand ouvrage d’histoire et de philosophie à toutes les plaintes du paganisme. C’est la Cité de DieUj monument original de l'interprétation du passé par le génie nouveau qui changeait le monde, et vivant parallèle des deux civilisations qui précédaient le moyen âge.
Les infatigables travaux de l’ambition, les conquêtes, la gloire y sont jugés par l’abnégation chrétienne; c’est l’oraison funèbre de l’empire romain prononcée dans un cloître. Quand un voyageur moderne passe à Rome, son
•484 TABLEAU DE L’ÉLOQLENCE CHnÉTIENXE imagination est assaillie par les plus grands contrastes des choses humaines ; il voit des processions de moines dans le Forum; il entend de pieuses psalmodies près des lieux où parlaient Cicéron et César; il aperçoit sous la Rome nouvelle, sans armes et sans empire, cette Rome guerrière, dont il ne reste que des ruines et des épitaphes; mais, dans une révolution si prodigieuse, il reconnaît cependant la grandeur de cette domination spirituelle qui fut exercée par la Rome pontificale. Tel est presque le spectacle que l’ouvrage d’Âugustin fait passer sous nos regards. Sans doute, la marque du temps se trouve dans une foule d’arguments subtils, ou de mystiques hyperboles ; mais on y sent cette première sève de christianisme dont parle Bossuet : une ardente conviction anime tout l’ouvrage ; et cette conviction est Tarrêt de mort de l’ancienne société. 11 est peu de livres où l’on puisse découvrir plus de détails précieux sur les mœurs et la philosophie antiques; mais un plus grand objet vous saisit : on regarde cette Cité céleste que la croyance des peuples substituait aux intérêts de gloire et de patrie; on conçoit alors que l’empire devait l^érir, quand tout ce qui restait d’énergie morale dans le monde civilisé se tournait vers ces pieuses contemplations, et cédait l’univers aux Barbares.
Cette disposition d’esprit apparaît dans les témoignages mêmes d’admiration qu’excita d’abord l’ouvrage d’Augustin. Un de ces Romains lettrés qui prirent part au gouvernement de l’Afrique, Macédonius, près duquel l’évêque d’Hippone exerça souvent le droit d’interces-sion charitable que réclamait l’épiscopat, avait reçu les trois premiers livres de la Cité de Dieu. Saisi par cette lecture qui, dit-il, l’enlève à d’autres causes de sollicitude, il voit, comme Augustin, dans la chute de Rome un argument contre le polythéisme ; et se résignant à
AU QUATniÈME SIÈCLE. 4.S.*>
celle preuve achctce si cher ; « Tu l’es servi, lui écrit « il du Irès-puissanl exemple d’une calamilé récenle; « elbien que lu aies ainsi beaucoup fortifié ta cause, je « n’aurais pas voulu de cet appui, si le choix eût été « libre. Mais puisque de là venait la plainte de ceux que « tu avais à convaincre de folie, il a fallu chercher là les « témoignages de la vérité. Je t’écris ceci occupé par « d’autres soins qui bien que frivoles, quand nous regar- ' « dons à la fin des choses, sont nécessaires, selon la con- « dition humaine. Si j’ai du loisir et si je survis, je l’é- « cri ai encore d’Italie, pour rendre à celle œuvre d’une <t si haute doctrine ~ un hommage toujours insuffi- « sant. 9
A l’époque même où il commençait ce vaste ouvrage, qu’il reprit à divers intervalles et n’acheva que bien des années après, Augustin était l’âme d’un nouvel eflbri tenté pour rétablir entre les chrétiens d’Afrique l’unité religieuse. Sur un édit d’Honorius réfugié dans Ravenne, les évêques catholiques et donalistes étaient convoqués à Carthage, tandis que Alaric, maître de l’Italie, menaçait la Sicile et se préparait à envahir l’Afrique, pour y fonder le siège de son empire et faire de Carthage la capitale de Rome et d’une partie de l’Occident. Mais, assaillie par une tempête, dans le court passage de Reggio à Messine, sa flotte à demi détruite est rejetée sur le rivage. Frappé de ce désastre et atteint de maladie, il meurt, laissant l’Afrique à conquérir par un autre Barbare moins généreux que lui. Ses lieutenants, inquiets pour sa conquête d’Italie et pour sa cendre, le font ensevelir dans le lit d’une rivière, dont les flots un moment détournés reviennent cacher sa tombe. Carthage, toute remplie de fugitifs de Rome qui oubliaient
> Sancf. August. Oper. t. II, p. S3a.
486 TABLEAU DE L’ÉLOQUEXCE CHRÉTIENNE leur malheur, en se pressant aux jeux du cirque et du théâtre, n’a plus à craindre l’invasion du vainqueur d’Italie, et jouira pendant quelques années encore de son luxe et de la paix. Près de six cents évêques s’y rendirent, divisés en deux partis presque égaux de Catholiques et de Donatistes. Afin d’éviter les orages d’une assemblée si nombreuse, par un ordre du tribun Marcellin qui devait la présider, dix-huit évêques sont choisis de chaque côté, pour soutenir, ou conseiller le débat, et en assurer la reproduction fidèle.
En acceptant cette épreuve, les évêques catholiques, dans une lettre écrite par Augustin au tribun Marcellin, avaient annoncé, s’ils étaient vaincus, l’intention d’abandonner l’épiscopat et de se laisser conduire par ceux auxquels ils seraient redevables du bienfait de la vérité; et s’ils étaient vainqueurs, s’ils prouvaient qu’en Afrique et an delà des mers l’Église n’avait pas failli, ils offraient d’y recevoir à leur rang les évêques donatistes, de partager avec eux l’épiscopat, on de l'abdiquer en commun, pour le tenir d’une élection nouvelle. Mais dans cette lutte, égale en apparence, l’avantage était tout d’un côté. Malgré l’habileté de quelques adversaires sortis du barreau de Carthage pour entrer dans la hiérarchie donatiste, Augustin domina par sa parole une controverse, où les dogmes fondamentaux n’étaient pas engagés, et où le dissentiment naissait tout entier d’une querelle de discipline. La discussion, demeurée célèbre sous le nom de Conférence de Carthage, fut terminée, après trois jours, par une décision du tribun Marcellin qui déclarait les Donatistes convaincus d’erreur et ordonnait leur réunion à l’Église, en même temps que l’interdiction de leur culte. A l’issue de ce débat, Augustin s’en fit l’historien dans un récit abrégé, que la passion du temps rendait populaire. Puis , il reprit avec ardeur l’œuvre
laborieuse de ramener à sa conviction, de gagner, d’adoucir ceux, dont la sentence impériale avait proclamé le retour. Mais sa vie entière ne devait pas voir le terme d’un tel eflbrl. Le procès se ranima le lendemain du jugement; et la réunion imposée suscita des haines plus fortes. Ce fut alors qu’ Augustin cul le plus ch violences à déplorer et de rigoureuses punitions à prévenir, ou à tempérer par ses prières. Il n’y manqua jamais; et quoique sa doctrine, d'abord si favorable à la tolérance religieuse et n’admetlanl que la persuasion, sans contrainte, eût fléchi devant l’ardeur des uns cl les fautes des autres, son cœur généreux ne changea pas; et à défaut d’un principe de liberté de conscience invoqué naguère par les chrétiens, mais oublié depuis leur victoire, et peu compris de tout le monde, il garda le zèle de la charité. Par là, sans doute, il exerça sur les âmes plus d’em|>ire que tout autre : des villes où dominait depuis longtemps la secte donatisle , touchées par la parole d’Augustin, revinrent à la communion, dont il était l’apôtre. Dans une de ses lettres, il félicite d’un changement semblable les principaux habitants de la ville de Cirta. Mais, longtemps après, dans d’autres villes imiwrtantes, telles que Césarée, il retrouvait ses adversaires de la Conférence de Carthage encore puissants sur les esprits, et lui opposant leurs réponses, ou la protestation de leur silence devant un peuple divisé; et il avait sans cesse à recommencer une controverse qui ne s’arrêta que sous le joug accablant des Vandales.
Celle division des sectes fut le fléau de l’Afrique romaine; elle y fomentait les rivalités des grands officiers de l’empire, comme elle y attirail l’invasion barbare. Au milieu du triomphe de l'Église sur les Donalisles, le tribun Marcellin, son zélé défenseur, succombant aux calomnies du parti qu’il avait vaincu pour elle, était
•488 TABLEAU DE l’ÉLOQUENCE CHRÉTIENNE condamné comme coupable de trahison et périssait à Carthage, pleuré et consolé par Augustin. Mais, pendant que les Donatistes opprimés étaient encore assez puissants pour se venger de leurs ennemis, par la main même de l’empire qui prohibait leur culte, une autre secte s’élevait, et, en peu de temps, de Carthage elle touchait à Jérusalem, et elle agitait les Églises d’Orient et d’Occident. C’était 1a doctrine de Pélage, ce nouveau travail de la pensée humaine sur elle-même, cet effort de la volonté libre prétendant se soustraire à l’appui même de Dieu, rêve d’orgueil et de force qui vient se jeter entre tes invasions des Goths et des Vandales. Cette doctrine, rapidement portée de Rome en Orient par un moine de la Grande-Bretagne, n’excitait pas, comme la secte des Donatistes, une sorte de guerre civile; elle ne devait pas, comme l’Arianisme, diviser le monde romain et devenir l’initiation chrétienne d’une partie des peuples barbares ; elle semblait une abstraction toute morale qui commandait d’autant plus la vertu à l’homme qu’elle lui en reconnaissait la- puissance ; enfin , elle touchait de près à l’opinion qu’Augustin avait défendue dans le traité du Libre arbitre, en revendiquant l’action spontanée de l’âme, sous le regard éternel de Dieu ; mais là, il s'était arrêté; et cette âme, que la prescience de Dieu n'cnchainait pas, il la concevait et la voulait soutenue par sa grâce, afin qu’elle fût reconnaissante, autant qu’elle était libre.
( Survenait un logicien sévère qui de la liberté de l’âme concluait sa force absolue, et prétendait que la volonté se suffisant à elle-même rendait superflu tout secours de la bonté divine. Mais, si l’âme créée libre était par elle seule capable de tout bien, si sa nature môme faisait sa vertu, elle ne naissait donc pas affaiblie et déchue; ainsi sous les noms de la liberté et de la grâce
s’ agitait la question entière du christianisme. Le principe de la liberté de l’Ame était le fondement de la morale ; mais la croyance au secours divin, l’effort pour le mériter, l’espoir de l’obtenir était le lien même du culte. Par là s’explique l’infatigable ardeur d’Augustin contre la doctrine de Pélage, ses lettres, ses écrits, ses appels au pontife de Rome pour faire censurer ceux qu’il appelle de subtils et éminents génies, d’autant plus égarés qu’ils se sont avec plus d’orgueil confiés à leurs forces. Pour lui, comme s’il eût été dans la vocation de son génie méditatif de combattre sans cesse, il commença sur ce problème abstrait de la grâce une controverse qui ne cessa plus. Ce dernier combat devint même le titre principal et le caractère dominant de sa théologie. C’est qu’en effet nul sujet de contemplation n’était mieux approprié aux deux puissances diverses de sa nature, la sagacité métaphysique et la tendresse de coeur. Par l’une, il portait dans cette question l’étude attentive des facultés de l’âme; par l’autre, il s’élevait à Dieu, avec ces élans de confiance et d’amour que la science ne donne pas. A la fois philosophe et mystique, plus il étudiait l’homme, plus il sentait la nécessité du secours divin.
Ne vous étonnez donc pas que, dans l’activité de sa vie épiscopale et le calme de sa conviction, il ait gardé le génie curieux et spéculatif de sa jeunesse. Pour lui, le travail métaphysique se mêlera toujours à la foi religieuse. Il osera chercher dans l’intelligence humaine, non pas seulement l’idée, mais la similitude de Dieu et concevoir le mystère de la nature divine, à l’aide des puissances unies et diverses qu’il aperçoit dans l’àme. Et ce ne sera pas seulement une image, un symbole rapidement jeté dans un pieux discours. Il s’y arrêtera par une décomposition savante des phénomènes de l’âme, des impressions qu’elle reçoit par les sens, de
Digilizod I
490 tableau de l’éloquence chkétienne la science intime qu’elle porte en elle et de la pensée qu’elle produit par la parole. Combattant à côté de la secte naissante de Pelage les restes puissants de l’arianisme, il écrit un nouveau traité sur le dogme qu’avait défendu avec tant d’ardeur Hilaire de Poitiers. Sa foi n’est pas moins vive; mais son langage est différent. Ce que la tradition impose, il veut le démontrer à la raison. Et il remplit une grande part de son ouvrage par l’analyse des facultés intellectuelles et morales de l’homme. L'intelligence ^ so connaît et s’aime; et cette connaissance, cet amour font partie de son unité. Ce sont des conditions inséparables. L’âme s’applique tout entière à chacune d’elles, en restant elle-même indivisible ; et en meme temps l’idée qu’elle conçoit dans les choses spirituelles, étant conforme à une vérité nécessaire, est comme un verbe éternel qu’elle enfante. C’est là pour Augustin une première image de l’eSSence divine; il croit en reconnaître une autre dans les éléments mêmes de l’ànie, la mémoire, la pensée, la volonté, trois formes du même être qui se pénètrent et se confondent. Cette comparaison, que Bossuet a reproduite avec toute la puissance de son langage et le respect majestueux de sa foi, n’est pas dans Augustin un simple élan mystique, un effort de l’imagination, pour atteindre l’incompréhensible. Elle lui sert à expliquer les atlribuls de la pensée humaine. On dirait qu’il les voit mieux, et comme agrandis au foyer d’une plus vive lumière; et au lieu de s’éblouir de cet éclat religieux, dont il les entoure, il les discerne et les définit en eux-mêmes avec la méthode d’observation la plus attentive. Soit qu’il démontre la nature une et complexe de l'àme, soit qu’il analyse ce qu’elle reçoit des sens, et ce qu’elle perçoit
* Sanett August. Oper, t. VHt, p. 879,
directement, soit qu’il suive à la trace l’aptitude, dont elle est douée pour trouver par elle-même la vérité dans les choses intellectuelles, tandis qu’elle a besoin de l’appremlre d’autrui dans les choses matérielles, soit enfin qu’il expose l’action de l’âme sur elle-même, la manière dont elle se saisit et s’examine, partout il jette sur ces mystères des clartés qu’a suivies, ou retrouvées Leibnitz.
On peut s’étonner sans doute de quelques subtilités qu’il ajoute à la hardiesse de sa première pensée. Les communications de l’homme avec le monde extérieur, l’objet, la perception, l’attention sont encore pour lui une image du type divin, une trinité mystérieuse. Mais lorsqu’il abandonne ce langage figuré, avec quelle précision il détermine la double nature de l’homme, et dégage le principe pensant et de la matière, et de la force vitale !
Déjà dans d’autres écrits, où cette science d’observation était le moins attendue, il avait marqué, par des nuances profondes, la séparation des sens et de l’âme, de l’instinct et de l’intelligence. 11 avait montré non pas au nom de la loi, mais par l’expérience, que l*âme est une chose distincte, et ses agents corporels ses instruments, ses organes une autre chose. 11 en avait vu la preuve dans cette puissance de distraction, qui fait que l’âme préoccupée n’aperçoit pas l’objet placé, devant les yeux, et cesse d’agir par la volonté sur le mouvement même du corps qu’elle anime. Eu même temps qu’il décrivait le mécanisme des nerfs, il avait montré comment l’âme, lorsqu’elle veut concevoir Dieu, ou s’élu- , dier elle-même, se détourne de toutes les impressions des sens, les jugeant non-seulement inutiles, mais contraires, et comment elle a par elle seule d’innombrables objets d’attention étrangers à tout l’ordre des
492 TABLEAU DE l’ÉLOQUENCE CHRÉTIENNE corps. Enfin dans des observations jetées çà et là sur les facultés des animaux, il avait montré où elles s’arrêtent, et le domaine réservé de l’âme humaine. Ces vues diverses se résument ici dans une page toute philosophique.
« Voyons, dit-il ', où est placé le point de réunion de « l’homme extérieur et de l’homme intérieur. Tout ce « que nous avons dans l’existence de commun avec la « brute appartient à l’homme extérieur. En effet, ce « n'est pas seulement le corps qu’il faut appeler l’homme « extérieur, c’est aussi cette portion de la vie qui sou- ‘ « tient l’organisme. Lorsque les images des objets dé- « posées dans la mémoire reviennent par le souvenir, « c’est encore un acte qui appartient à l’homme exté- 0 rieur; et les animaux mêmes peuvent recevoir par les « sens l’impression des objets du dehors, en garder le « souvenir, et entre ces objets rechercher ce qui leur O est utile, fuir ce qui leur est déplaisant. Mais noter « ces impressions, les retenir non-seulement, sous une a sensation immédiate, mais en les confiant exprès à la a mémoire; et lorsqu’elles commencent à s’effacer par « l’oubli, les graver de nouveau par le ressouvenir et la « réflexion, de sorte que la mémoire ayant d’abord « fourni matière à la pensée, ensuite la pensée affer- «: misse la mémoire, se créer enfin une vue fictive des « objets, en recueillant et en rapprochant de çà et de là « ce qui était dispersé, et dans cet ensemble discerner a le vraisemblable du vrai, non pour les choses spiri- « tuclles, mais pour les choses matérielles, cette épreuve « et toute autre semblable, quoique faite sur des objets « sensibles et par l’entremise des sens, ne se fait pas en « dehors de 1a raison et n’appartient qu’à l’homme.
• ‘ Sancl. Augusl. Oper. t. VIII, p. 9!3.
« L’œuvre d’une raison plus haute encore, c’est de « juger des objets corporels d’après des règles idéales « et éternelles. Ces règles, si elles n’étaient pas au-dessus « de la raison humaine, elles ne seraient pas immuables, « et si notre intelligence n’y mettait pas quelque chose t du sien, nous ne pourrions pas, d’après elles, juger des « objets matériels : or, nous en jugeons, suivant des rap- « ports de proportions et de formes que l’esprit sait tou- ■ jours subsistants. >
Mais cette beauté de la matière, cette perfection de la forme, dont Augustin s’est occupé dans d’autres écrits, n’est pas à ses yeux le principal objet de l’attention de l’âme. Bien que dans l’image qu’elle en conserve, et dans les jugements qu’elle en porte, l’âme obéisse à des règles éternelles de convenance et d’harmonie, elle a d’autres sujets d’admiration plus élevés et plus dignes d’elle. Là surtout se complaît la pensée d’Augustin. Les arts ne sont pour lui que le degré inférieur de la grandeur morale; c’est à cette grandeur qu’il a voué son amour. Voilà ce qu’il exprime avec un charme d’imagination, ou plutôt un mouvement de cœur qui vient animer tout à coup les abstractions de son langage : « Quand je me rappelle ', dit-il, Carthage que j’ai vue, « et quand je me figure Alexandrie que je n’ai pas Mie, « et que, parmi ces formes imaginaires, ma raison en af- « fecte de préférence quelques-unes, toujours les mômes ; « là sans doute s’exerce et brille d’en haut le jugement « de la vérité affermi sur les règles incorruptibles qui a lui appartiennent; et s’il est mêlé de quelque ombre O des images terrestres, il n’en est pas cependant obscurci a et troublé. Mais voici ce qui importe davantage : res- « terai-je soit au-dessous, soit au milieu de ces vapeurs,
* Sanct, August, Oper. t. VIII, p. 883.
404 TABLEAU DE l’ÉLOQUENCE CHRÉTIF.XXE O et comme exclu de la clarté des cieux, ou, comme on « l’éprouve au sommet des plus hautes montagnes, jouis- « sant de l’air libre et pur, verrai-je la lumière la plus « sereine sur ma tète et l’épaisseur des nuages, à mes « pieds? D’où vient en eflet que mon cœur s’enflamme « d’une ardeur fraternelle, quand j’apprends qu’un « homme a souffert pour la beauté et la vérité de la « foi? Si cet homme m’est montré, je veux l’attirw à « moi, le connaiire, l’engager par l’amitié. Si j’en ai « l’occasion, je m’approche de lui, je lui parle, je pro- « longe l’entretien; je lui e.vprime mon affection dans « les termes les i)lus forts. Je voux en lui le même sen-r « liment, la même expression qu’il trouve en moi; et « je forme par la confiance cette union spirituelle, ne « pouvant si promptement rechercher et voir le fond « du cœur. Je l’ainie donc fidèle et courageux, lui por- « tant un pur et fraternel attachement. Mais s’il avoue « dans nos entretiens ou révèle, sans le vouloir, qu’il a Œ sur Dieu quelque croyance grossière, qu’il en attend « une récompense charnelle, qu’il a souffert pour celte « erreur, ou par l’espoir d’une somme d’argent, ou par « le vain désir d’une gloire humaine, mon affection « heurtée et comme repoussée se défourne de qui ne la « mérite pas, et reste attachée au modèle idéal qu’elle a avait cru voir en lui, et pour lequel je l’avais aimé. » Rien de plus éloquent que celle analyse en action de la puissance du sentiment moral. Et on n’a jamais mieux peint cette synr(>alhique perception de la vertu semblable à celle du grand ci du beau dans les arts, et phis infaillible encore. Mais l’école de Platon suffisait pour inspirer ce langage. Cherchons sur quel autre point le philosophe chrétien se sépare du sage d’Athènes, et ce qu’il ajoute aux traditions de l’Académie. Il faut l’entendre discuter cette doctrine de la réminiscence, par
laquelle Platon expliquait les germes de vérité naturels à l’âme humaine, en donnant pour pieuve des connaissances, qu’elle avait acquises dans une vie antérieure, l’exemple de cet enfant qui, interrogé sur quelque problème de géométrie, avait répondu comme s’il possédait cette science. « C’est que sans doute, dit Augustin, les < questions étant posées graduellement et avec art, l’en- « fant voyait ce qu’il fallait voir, el disait ce qu’il avait « vu. Si c’était le souvenir de choses connues dans une « autre vie, tous ou à peu près tous ne seraient pas caf pahles du môme effort, en étant interrogés par la « même méthode; car tous n’ont pas été géomètres dans « cette autre vie. Mais, il faut croire plutôt que la nature « de l’intelligence est ainsi faite, qu’à la suite de vérités « intellectuelles enchaînées naturellement, par une dis- « position du Créateur, elle voit telles conséquences, à « la clarté d’une certaine lumière incorporelle, de même « que l’œil discerne les objets placés dans le rayon de « la lumière matérielle, qu’il perçoit et pour laquelle il € est conformé. »
C’est là combattre Platon avec une forme d’imagination qui semble lui avoir été en partie dérobée. Restait à expliquer le travail intérieur de cette âme créée capable de trouver la vérité, ou plutôt en ayant déjà le dessin et la trace en elle-même. Pour Augustin , si la vérité n’est pas une réminiscence, elle est une intu'- Jion primitive, une inspiration; el par là, il touche de bien près à l’opinion qu’il a contredite. L’homme lrou\ > en lui-même la vérité, mais il ne peut la trouver que par la réflexion , par l’allenlion interne de Tâme sur elle-même. Jusque-là, il la possède, sans la connaître, ou plutôt il la connaît, sans y penser. Il croit l’avoir découverte au moment où il l’a comprise ; cl il la remet en dépôt dans la mémoire. « Mais , dit Augustin , il est
4%' TADl.CAU DE L’ELOQUENCE CHRÉTIENNE
« une autre et plus secrète profondeur de la mémoire,
« où, lorsque nous y avons pense pour la première fois,
« nous avons trouvé celte vérité , et où s’engendre le € Verbe intérieur qui n’est d’aucune langue , science « venue de la science, vision dérivée de l’immortelle , X vision , conception qui se manifeste par la pensée,
« mais émane d’une idée qui résidait dans la mé- « moire et s’y cachait. » Ne sont-ce pas là les idées innées comme les entendait Descartes et comme les reconstruit l’analyse moderne, le rapport mytérieux de l’âme avec les vérités nécessaires , et sa puissance naturelle de les reconnaître et d’y croire? Sous le symbole religieux, dont Augustin enveloppe cette étude des facultés de l’âme , il porte même une grande précision de langage.
« Lorsque l’homme » dit-il encore avec une profondeur pleine de clarté, « commence à réfléchir sur la t nature de son esprit et à trouver le vrai , il ne le « trouve pas ailleurs que dans lui-même, et il trouve «r non ce qu’il ignorait, mais ce dont il ne s’avisait pas. ««Que saurions-nous, en elTet, si nous ignorions ce qui « est dans notre âme, nous qui ne pouvons rien sa- « voir que par elle? Mais telle est la puissance du travail « de la pensée que l’âme ne se met en présence d’elle- « môme que lorsqu’elle se pense ; et il est tellement « vrai que rien n’apparaît à l’esprit sans la réflexion que « celui qui pense tout ce qu’on peut penser ne peut se « voir qu’en se méditant. Dire comment l’esprit qui ne « peut se séparer de lui-même ne se voit pas cependant,
« lorsqu’il ne se médite pas, comme si son essence était « autre chose que sa présence, je ne le puis. On le dit « avec raison de l’organe de la vue. L’œil occupe une
* Sanct. August, Oper. t. VIII, p. 9S2.
« place marquée dans le corps, porte ses regards au de- « hors, les élève jusqu’aux deux et ne se voit pas, si ce « n’est devant un miroir; il n’en est pas de même de « l’esprit qui se place en sa propre présence, en pensant « à soi. Dirons-nous qu’alors c’est une partie de lui- « même qui regarde l’autre, comme une partie de nous- € même , nos yeux , regarde d’aulros parties de notre « corps? Mais quoi de plus absurde à dire ou à penser? « D’où se séparerait l’àme, sinon de soi? devant qui a pose-t-elle, sinon devant elle-même? Autrement, elle « ne sera donc plus là où elle était , quand elle ne se « voyait pas. Mais, si elle se déplace pour être vue, où « se fixe-t-elle pour voir? se dédouble-t-elle en quelque « sorte de manière à être là où elle peut voir, et là où « elle peut être vue, spectatrice d’elle-même et specta- « de pour elle, etc., etc.? Il reste à supposer que cette « vue de l’âme est conforme à sa nature, et que lors- « qu’elle se niédite, elle ne se déplace pas, mais rentre « en soi par un retour insensible, et que lorsqu’elle ne « se médite pas, elle ne se voit pas, il est vrai, elle n’a « pas intuition d’elle-mcme, mais elle se sait, comme par « un souvenir qui lui est resté, de même que pour celui « qui possède plusieurs sciences, elles sont en dépôt dans « son souvenir, et il ne s’en présente quelque chose à son « esprit que lorsqu’il y pense, le reste demeurant en- « veloppé dans cette notion mystérieuse de la mé- « moire. »
En méditant ainsi sur ces facultés humaines élevées si haut par leur imparfaite ressemblance avec l’être divin, Augustin rencontre plus d’une inspiration de la sagesse antique; ses souvenirs le ramènent à ce traité de Hortensius, première passion de sa jeunesse, où l’enthousiasme de l’orateur philosophe avait éveillé celui du chrétien et de l’apôlre. 11 l’admire, il l’aime encore ; mais il a main-
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408 TABLEAU !>F, l’ÉLOQUENCE CHRÉTIENNE tenant une certitude plus haute que les premières espérances qu’il avait recueillies de cet ouvrage, Cicéron, au milieu de sa noble ardeur, avait gardé ses doutes; et, en aspirant à l’immortalité de son nom , il n’était pas assuré de celle de son âme. a Si ce qui est en nous le sen- « timent, la raison, disait-il, est mortel et éphémère, il « Y a grande apparence qu’après les devoirs de la con- « dition humaine remplis, la fin sera douce et qu’il n’y « aura rien de pénible à s’éteindre et à se reposer de la « vie; ou si, comme l’ont voulu les sages antiques, les « plus grands et les plus célèbres, nous avons des âmes € immortelles et divines , plus elles auront été actives « dans leur carrière, c’est-à-dire dans le perfectionne- « ment de la raison et la recherche de la vérité , moins « elles se seront mêlées aux vices et aux erreurs des « hommes, plus le retour au ciel leur sera facile. Ainsi, <i soit que nous désirions nous éteindre en paix, après « avoir vécu dans de telles pensées, soit que nous espé- « rions passer sans retard dans un séjour meilleur, mel- « tons à ces nobles études tout notre effort et tout notre « soin. P
Ces dernières et nobles paroles, où se retrouvait une moitié de la vie d’Augustin, n’obtiennent pas grâce, on peut le croire, pour le doute exprimé par le philosophe. En honorant cet amour de la vérité donné pour but à l’existence, Augustin n’y voit pas un appui suffisant aux malheureux mortels; et son dernier livre n’est plus rempli que de sa foi et de sa confiance aü Dieu qu’il s’est démontré à lui-même.
Mais, pendant que la controverse et la méditation se partageaient ainsi les plus grandes âmes , pendant que les sectes luttaient avec autant de violence que de subtilité, et que les docteurs d’Afrique étaient profondément occupés de ces débats, l’empire d’Occident, abaissé par
la prise de Rome, tombait en pièces de toutes parts.
Les Golhs r^naient dans la Grèce et la moitié de -ritalie; les Vandales désolaient l’Espagne; les Francs ravageaient les frontières de la Gaule; et les Huns étaient en marche pour écraser peuples civilisés et peuples barbares.
L’Afrique ne pouvait échapper à tous ces fléaux. Le comte Boniface, gouverneur de cette province, et l’iin des premiers généraux de l’empire , fut calomnié dans la cour de Ravenne, oii les soupçons et l’intrigue s’augmentaient en proportion de la faiblesse. Ce gouverneur romain, ayant perdu sa femme, voulut entrer dans la vie religieuse; mais quelque temps après, il prit en mariage une nièce de Genséric, roi des Vandales établis en Espagne. Cette alliance augmenta les mécontentements de la cour de Ravenne, qui destitua le comte Boniface, et sur son refus de se soumettre, le fit déclarer ennemi de l’empire. Le Romain offensé prit les armes, et, pour se défendre, appela les Vandales. Ces barbares passèrent en Afrique, au printemps de l’année 42b, sur des vaisseaux prêtés par le gouverneur romain. Ils prirent possession de la Mauritanie , qu’il leur cédait ; mais bientôt , peu satisfaits de leur partage, ils désolèrent les cantons voisins, et menacèrent toute la province alors florissante.
Rien de plus curieux pour l’histoire que le langage d’Augustin à ce général romain qui perdait son pays par ambition et par colère. On y voit quel pouvoir l’esprit religieux exerçait sur des hommes emportés par les passions les plus violentes. Augustin, après quelques pieuses paroles, arrive ainsi à la cruelle apostasie du gouverneur d’Afrique :
« Souviens-loi ' , lui dit-il , quel lu étais , tant qu’a
* Sancl. August, Oper. t. li, p. 814.
500 TADLEAU DE l’ELOQUEXCE CHRÉTIENNE
« vécu la femme de religieuse mémoire, et dans les pre- « miers jours de sa mort; à quel jioint la vanité du siècle •< le déplaisait, combien lu désirais le service de Dieu.' « Nous en sommes témoins , nous à qui lu ouvris alors « ton âme et les pensées ; nous étions seuls avec toi, moi « et mon frère Alype ; car, je ne [)cnse pas que les soins « terrestres, dont lu es occupé, aient eu assez de pou- « voir pour effacer entièrement ces choses de ton sou- ■ venir ; lu voulais abandonner tous les emplois publics,
X pour le retirer dans un saint repos, et vivre dans celte « vie, où les solitaires se consacrent à Dieu.
« Qui l’en a détourné , sinon la réflexion que tu as « faite, d’après nos avis, que tu serais bien plus utile « aux églises, en continuant à les défendre du ravage des « Barbares, et en ne prenant toi-même du monde que « ce qui est nécessaire au soutien de la vie , sous le « bouclier d’une austère continence, et défendu au mi- « lieu des armes temporelles par les armes de l’esprit,
« qui sont plus fortes et plus sûres? »
Après avoir rappelé ces promesses oubliées, Augustin louche avec un art singulier à la trahison du gouverneur:
« Que dirai-je de la désolation de l’Afrique , du ravage K que font les Barbares, pendant que lu es retenu par « des intérêts de famille, et que lu n’ordonnes rien,
« pour détourner ces maux? Qui aurait supposé, qui « aurait craint que Boniface, comte du palais et de « l’Afrique, occupant cette province avec une si grande a armée et un si grand pouvoir , les Barbares devien- « draienl si hardis, avanceraient si loin, désoleraient un a si grand espace, et rendraient déserts tant de lieux « habités? Qui n’aurait dit, quand tu prenais le titre « de comte, que non-seulement les Barbares seraient « domptés, mais qu’ils deviendraient tributaires de la « puissance romaine? et maintenant lu vois à quel point
« l’espérance des hommes est démentie; et je n’ai pas « besoin de t’en parler davantage ; car tu peux penser à « cet égard plus que je ne puis dire. »
•• Augustin combat le ressentiment que le général romain avait contre les ministres de l’empire. Il n’oppose ' point à sa colère des principes de devoir politique et de fidélité, mais seulement le pardon des injures prêché par l’Évangile. « Ne sois pas tenté dit-il, d’être un de ces « fléaux, par lesquels Dieu frappe les hommes qu’il veut « punir. Songe qu’il garde des peines éternelles à ces « méchants, qu’il emploie pour infliger aux autres des « peines temporelles. Tourne-toi vers Dieu; contemple « le Christ qui a fait tant de bien, et souflert tant de « maux. Tous ceux qui veulent faire partie de son « royaume aiment leurs ennemis, font du bien à ceux qui « les haïssent, et prient pour ceux qui les persécutent. Si a tu as reçu de l’empire romain des bienfaits, quoique « terrestres et périssables; car il ne peut donner que ce « qu’il a lui-même; ne rends pas le mal pour le bien : si t au contraire tu en as reçu d’injustes traitements, ne « rends pas le mal pour le mal. Laquelle est vraie de « ces deux suppositions, je ne veux pas l’examiner, je « ne puis le juger ; je parle à un chrétien, et je lui dis :
« Ne rends pas le mal pour le bien, ni le mal pour le a mal. »
Ces idées de perfection religieuse , seules puissantes à cette époque, agirent sur le cœur du général romain.
Il rompit sa coupable alliance. 11 rentra sous le pouvoir de l’empereur, et prit les armes pour chasser les Vandales. La guerre fut affreuse ; ces Barbares, animés par une haine de secte qui servait de prétexte à leurs rapines et à leurs fureurs, saccagèrent toute cette côte d’Afrique
* Sanct. August. Oper. t. II, p. 630.
502 TABLEAU DE L’ÊLOQUEJÎCE CHRÉTIENNE remplie de cités commerçantes. Ils massacraient les prêtres et les femmes. Trois villes seulement, Carthage, Hippone et Cirta, échappèrent à leurs ra\ages.
Dans ce chaos de misères, Augustin prodiguait l^s exemples de courage et de charité. Une de ses lettres donne mieux que foules les histoires une idée des maux de l’Afrique. Elle s’adresse à des prêtres qui demandaient s’il leur était permis de fuir, et de quitter leur diocèse, à l’approche de rennemi. Sa réponse est qu’ils ne doivent se retirer qu’avec le peuple, et qu’après le peuple. « Il « faut qu’ils se trouvent à ce dernier moment de péril, c où la foule se presse dans l'église, les uns demandant « le baptême, les autres le sacrement de pénitence, tous « la consolation et les secours célestes, » Telle était l’image de cette société mourante sous les coups des Barbares.
.Augustin réfute ensuite l’excuse égoïste de quelques prêtres qui prétendaient se réserver pour le reste du peuple. « Pourquoi, dit-il, supposons-nous dans un pé- « ril commun, sous le fer de l’ennemi, que tous les « prêtres vont périr, et que tous les laïques ne périront € pas? Pourquoi n’espérons-nous pas qu’il survivra quel- « ques laïques, et aussi quelques prêtres pour leur dont ner des secours? et cejiendant , s’il doit s’élever un « combat entre les ministres de Dieu, pour savoir qui « doit fuir et qui doit rester, afin que l’Église ne soit pas « entièrement désertée ou par la fuite, ou par la mort » de tous ses prêtres, celte contestation, à mon avis, « doit être réglée jiar le sort qui désignera ceux qui peu- « vent fuir et ceux qui doivent rester '. »
Augustin prit pour lui-même le conseil de dévouement qu’il donnait. Il refusa de quitter Hippone assié->
* Sanct, August. Oper, t. II, p. 640.
gée par les Barbares, el s’enferma dans cette ville, où le gouverneurd’Afrique, moins heureux contre les Vandales qu’il ne l’avait été d’abord contre l’empire, vint se réfu- < gier avec les débris de ses troupes.
Augustin, alors âgé de soixante-seize ans, l’esprit encore occupé de controverses sur la prédestination et la grâce, prodiguoit ses soins aux combattants et aux blessés; il les animait de sa foi. Son nom était vénéré môme des Vandales. Ces Barbares attaquèrent faiblement des murs détendus par la présence du saint pontife, et bien tôt^nsacrés par sa mort; car, dans le troisième mois du sfége , accablé d’inquiétudes et de soins, il expira le cœur déchiré par les maux de son pays, et les yeux attachés sur celle Cité céleste, dont il avait écrit ' la merveilleuse histoire.
L’année suivante , Carthage fut prise et ruinée par Genséric ; celle seconde Église orientale, si savante et si agitée, qui s’étendait depuis Carthage jusqu’au désert, fut anéantie pour des siècles. Augustin avait été le dernier grand homme de l’Afrique; et la barbarie commençait apres Uii.
A peine, dans cette rapide esquisse, avons-nous désigné la moindre partie de ses ouvrages. Nous ne pouvions rappeler que ces grands traits d’éloquence qui firent partie des actions de sa vie, ou qui donnent l’image do. son temps. Bans l’immensité de ses écrits, dans la variété de ses controverses, il suffit de voir ce caractère d’universalité religieuse reproduit par Bossuet, dans les siècles modernes. En effet, malgré le mérite inégal des ouvrages, malgré tout ce que la rouille du quatrième siècle mêle au génie d’Augustin, la vie et les travaux de Bossuet font seuls comprendre l’évêque d'Hippoaî; avec celte différence que, jeté dans un siècle plein de catastrophes et de désordres, Augustin
504 TABLEAU DE L’ÉLOQL'EXCE CHRÉTIENNE eut besoin d'un caractère plus actif et plus hardi , et que son imagination effarouchée par tant de désastres fut souvent aussi bizarre que celle de Bossuet est sublime.
Mais ce qu’on ne peut méconnaître, c’est l’influence qu'à si grande distance un de ces hommes exerça sur l’autre. Celle influence n’est pas seulement celle de la doctrine transmise par un puissant interprète; c’est l’ascendant d’un esprit vaste et libre sur un génie plus sévère qui se plaît à son entretien et s’anime de son ardeur. Après la Bible, il n’y a pas eu pour l’éloquence originale de Bossuet une source d'inspiration plus féconde que les ouvrages de saint Augustin. Il les étudiait sans cesse ; il les admirait, en les transformant. Il n’en reçoit pas seulement comme de Tertullien quelques traits d’imagination poétique, dont il augmente l’énergie, ' en la rendant plus naturelle; il tire de ce modèle incorrect, mais grand, tout un ordre de vues métaphysiques et religieuses, qu’il embellit de son langage; il en garde l’empreinte dans la méditation et dans la controverse. La Cité de Dieu était le premier essai du Discours sur l’histoire universelle. Mais ce qui semblait un amas de ruines inégales, ou de marbres encore informes, est devenu le monument d’un art sublime. Les Sermons de Bossuet, son œuvre sinon la plus grande, au moins la plus naturelle, sa vocation première et sa pensée soudaine, attestent encore mieux sa prédilection pour l’évêque d’Hippohe. Quelque hardiesse de cette imagination africaine y brille toujours et fait partie de l’éclat qu’on admire ou dans la grandeur irrégulière des idées, ou dans la nouveauté des images, ou dans la vivacité des expressions toutes frémissantes encore de l’accent oratoire. Ce n’est pas tout. Bossuet a vu dans saint Augustin le philosophe autant que le théologien. C’est par son
aulorité peut-être qu’il a été conduit vers Descartes et (ju’il agardé, sous l’enthousiasme de la foi, une raison si ferme et si haute. Ne soyons donc pas étonnés que, dans celte église du quatrième siècle, parmi ces grands orateurs des deux empires , personne n’ait autant parlé qu’Augustin à l’âme de Bossuet. Le grand orateur moderne cherchait dans les lettres chrétiennes quelque chose de plus haut encore que l’art et le génie.
On ne retrouve pas dans l’évêque d’Hippone ce beau langage et ces grâces éloquentes de l’Asie chrétienne. 11 ne parle pas pour Antioche et pour Césarée; il est plus sérieux et plus inculte : souvent il est barbare, sans être simple, parce que la barbarie d’un peuple en décadence a quelque chose de subtil et de contourné. Mais son âme est inépuisable en émotions neuves et pénétrantes. C’est par là qu’il ravissait les cœurs, qu’il faisait tomber les armes des mains à des hommes féroces accoutumés à s’entre-déchirer, dans une fête annuelle. Nul art, nulle méthode ne règne dans scs discours. Ils diflèrent autant des belles homélies de Chrysostonie, que les mœurs rudes des marins d’Hippone s’éloignaient des arts et du luxe de Constantinople.
Ixtrsque saint Augustin parlait dans Carthage, son style devenait plus pompeux et plus fleuri; mais sa puissance était toujours la même , celle qu’il demande à l’orateur chrétien, le don des larmes. Celte tendre vivacité d’âme qui jette tant de charme dans ses Confessions^ revit jusqu’au milieu des épines de sa théologie. Moins élevé, moins brillant que les Basile et les Chysostome, il a quelque chose de plus profond. 11 est moins éloquent, mais plus évangélique ; car il parle davantage au cœur de l’homme.
Nous avons achevé ce court tableau de l’éloquence chrétienne au quatrième siècle. En la prenant dans
506 .TABLEAD DE l’ÉLOQIEXCE CHRÉTIENNE Alexandrie, au pied de la chaire d’Alhanase, nous l’avons suivie dans toutes les contrées du monde alors connues, de Bethléem aux villes de la Gaule, de Constantinople à Milan, d’Antioche à Carthage. Partout elle nous a guidés sur les pas d’une civilisation singulière qui réunissait tous tes contrastes d’enthousiasme et de satiété, de luxe et d’ignorance. Elle a été pour nous comme le flambeau de ce monde intermédiaire, qui n’appartient plus à l’antiquité, et pas encore à l’iiistoire moderne.
L’espace d’un siècle a vu se multiplier toutes ces tribunes chrétiennes, qui furent remplacées par les Goths et tes Vandales. Bien des réflexions naissent de ce spectacle. La domination religieuse y paraît la puissance du génie autant que celle de l'Eglise. Ces hommes, dont la voix s’élève et entraîne les peuples, étaient les premiers hommes de leur temps par le talent, par la vertu, par la science. On cherche en vain qui leur comparer dans le domaine désert du polythéisme. Ils sont les orateurs de la grande réforme du monde, les interprètes de la sublime nouveauté qui transporte tous les esprits. On croit leur parole, parce qu’on l’admire ; et on l’admire d’autant plus qu’on la croit. Ils ont tout ensemble plus de lumières et de foi que leurs contemporains, et les dominent par ce double empire; leur zèle n’est pas un calcul qui s’appuie sur l’ambition et la crainte; le soupçon d’hypocrisie n’approche pas de leurs âmes. Leur religion est secourable et populaire.
Et cependant, ce pouvoir ecclésiastique qui s’élevait, soutenu par de si grandes vertus, vit périr l’état social, et fut impuissant à le sauver. Les choses religieuses et les intérêts civils trop confondus ôtèrent aux hommes cette active énergie (pii maintient les empires. On oubliait les fortes vertus pour les abstinences monacales, la patrie pour le cloilre, et la guerre pour la contro-
verse. Ce siècle de splendeur Ihéologique fut Tavantscène de la barbarie ; tant il est vrai que la religion, secours divin des âmes, n’est pas un instrument politique qui suffise à tout, et ne peut suppléer, pour les États, ni le travail, ni la liberté, ni la gloire !