‹ Tableau de l'éloquence chrétienne au IVe siècleChapitre 19 sur 26 · DE L’EMPEREUR JULIEN · texte numérisé non relu

DE L’EMPEREUR JULIEN

Une société peut longtemps exister sans arts cl sans litlcralure. Quelques chants populaires font toute sa poésie; quelques traditions, scs annales ; elle n’a pas d’autres philosophes que ses prêtres. Mais lorsqu’un peuple favorisé par le climat, et développé par les institutions, s’est adonné aux lettres, elles deviennent une partie de sa vie et de sa puissance; elles ne peuvent s’alTaiblir, ou disparaître, sans que l’esprit de la nation elle-même ne semble baisser, ou s’éteindre. Liées au culte, aux traditions, aux mœurs de l’État, les lettres en suivent le progrès, le déclin et la chute. Elles vivent et meurent avec lui. Considérées sous ce dernier ixjint de vue, elles deviennent, dans leur stérilité même, une curieuse instruction, et l’image la plus fidèle des derniers moments d’une société. Quand on les voit, pauvres d’imagination, et faibles de raison, commenter de vieux faits, reprendre de vieilles disputes, s’obstiner pour des opinions détruites, c’est que la société est devenue comme ces vieillards qui redisent le passé, et n’ont plus ni sensation, ni mémoire du présent. Heureux, si près de cette civilisation qui meurt, il s’élève une autre civilisation animée d’un esprit fécond et nouveau ! c’est la métempsycose d’un empire ; et les époques se succèdent alors pour lui, comme les générations dans une famille.

Ces transitions climatériques, ces maladies de renouvellement sont souvent mortelles aux peuples qui les

DE l’empereur julien. 509

éprouvent. La société romaine périt dans le passage du polythéisme au culte chrétien; en quelques siècles tout lut changé, depuis la race d’hommes jusqu’au nom des lieux; et ce n’était pas seulement des invasions de peuples étrangers, des colonies de barbares qui avaient fait cette révolution. Elle sortait de la lutte intérieure de l’ancienne société, dont les éléments ne pouvaient plus, ni compatir ensemble, ni s’améliorer par eux-mêmes.

On est frappé de cette idée, quand on parcourt les derniers monuments de la littérature païenne, témoignages de l’ancien monde, près de finir. On croit lire des rêveries de vieillards, et des songes fiévreux de mourants-, mais cet état même est curieux à constater, et dément l’opinion vulgaire, qui regarde rindilîércnce religieuse des peuples comme le signe le plus marqué d’épuisement social.

Pour ne s’arrêter qu’au polythéisme grec et romain, jamais il n’inspira tant d’ardeur superstitieuse, jamais il ne fut défendu par de plus mystiques enthousiastes, que dans le siècle qui précéda sa ruine et celle de fempire. Il était devenu la folie de ses derniers sectateurs; et il avait pris par la contradiction et le désespoir une exagération plus absurde que la crédulité des premiers temps. Car l’imagination qui fait f utopie du passé, et qui rêve sur des .souvenirs, a tout l’entêtement du préjugé et toute l’impétuosité de l’esprit novateur.

Le chef de cette société, ou plutôt de cette école, fut Julien que l’on a traité tour à tour d’apostat et de philosophe, et qui n’élait qu’un fanatique du passé. Que l’on se figure en effet un nouveau culte, s’emparant du monde, le patriotisme local remplacé par une fraternité cosnjopolitc , l’ancienne philosophie, l’ancienne éloquence dédaignées pour des idées nouvelles, les anciens rites chassés par des rites nouveaux, puis, les crimes

610 DE l’empedeur jllien.

d’une politique barbare mêlés à la victoire et aux vertus des chrétiens ; un jeune prince plein d’imaginâlion et d’enthousiasme souiïre dans l’exil la tyrannie ombrageuse de Constance, qui a fait périr toute sa famille. Constance est chrétien; c’est assez pour que Julien soit polythéiste : Constantin a détruit l’ancien culte de l’empire; c’est assez pour que Julien veuille le rétablir. Il y trouve de grands exemples de vertu qu’il adore ; et son fanatisme, qui cherche partout des prétextes, se croit justifie par la philosophie de Marc-Aurèle. Alors, dans le chaos d’idées anciennes et nouvelles qu’il rassemble, despote, et républicain; païen dévot, et païen novateur; plagiaire du christianisme qu’il proscrit, chargeant de cérémonies bizarres le paganisme qu’il épure, sacrificateur, devin, général, empereur, sophiste, Julien réunit dans sa personne tous les rôles du paganisme, et leur imprime un nouveau caractère par celte espece de superstition raisonneuse et préméditée, qu’il se donne à lui-même.

Quand nous lisons l’histoire, quand nous entendons un chrétien du quatrième siècle s’écrier, au nom de Julien; « Il fut traître envers Dieu, mais non traître « envers l’univers, » nous pensons bien qu’il y avait de la grandeur et du génie dans cet homme singulier ; mais c’est surtout comme représentant de l’ancienne société, comme témoignage de la lutte contre le temps, qu’il mérite d’être étudié.

En effet, au milieu même de cette infatuation du | passé, dont il est saisi, dans cette tentative si hardie de | reconstruire l’ancienne croyance du monde, les idées | nouvelles l’assiègent, et le pénètrent; il voudrait être s plus superstitieux que le roi Numa ; il voudrait enchérir sur les fables poétiques d’Homère; il cherche à croire plus que l’on n’a cru jamais, comme pour mettre en 'sûreté les débris des traditions païennes; et cependant

DE l’empereur julien. 511

il appelle la morale au secours du dogme chancelant. Il se défait du préjugé grec et romain contre les juifs; il reconnaît le dieu suprême qu’ils adorent; et dans sa restauration religieuse, en même temps qu’il multiplie les sacrifices sanglants, et tout l’appareil du culte païen, il voudrait établir, près de chaque temple, des instructions morales et des hôpitaux.

Ainsi, le génie entreprenant de Julien ne pouvait se renfermer dans les bornes des anciennes opinions, qu’il prétendait rétablir; et retenu par une imitation superstitieuse du passé, il était emporté cependant par les idées nouvelles qui dominaient son siècle. Homère est pour lui comme la Bible pour nos prédicateurs; il y prend des préceptes de charité; il refait avec la morale chrétienne les fables sensuelles du polythéisme, et cache des idées nouvelles sous des mots antiques. Eu même temps, il affecte de regarder le paganisme de son temps comme une corruption^du véritable paganisme, qu’il cherche dans la plus obscure antiquité.

Ce singulier travail devait affaiblir le génie naturel de Julien. Aussi, son éloquence est-elle à la fois mystique et subtile, pleine d’emphase et de sophisme. Rien n’est vrai, rien n’est simple dans cet effort pour vivre hors de son temps, pour imiter, pour exagérer une civilisation qui n’est plus.

Julien, par sa haine amère contre le christianisme, par son esprit rigide et moqueur, par sa forte volonté qui le fil général et conquérant, malgré son goût pour les éludes et le repos philosophiques, offre de grands traits de ressemblance avec Frédéric. Ces deux âmes avaient été jetées dans un moule semblable ; et la différence des temps fit peut-être seule le grand contraste qui se mêle à leurs nombreuses analogies. Tous deux nés près du troue, ils eurent à suppcwter une jeunesse

512 DE I.’eMPEDEIR JüLlEN.

pleine (rcniraves, de périls, et nrienacéo par la dure tyrannie de leurs proches, Julien fut emprisonné dans un cloître; Frédéric dans un cluâteau fort. L’un redouta la cruauté de son oncle Constance, l’autre la colère d’un père implacable; tous deux furent préservés par le besoin que le trône avait d’un héritier ; tous doux passèrent ce temps de rude épreuve dans la philosophie et les lettres, en s’attachant précisément aux études qui leur étaient le plus interdites. L’un, élevé de force dans le christianisme, dévorait en secret les ouvrages des sophistes païens; l’autre, menacé par un père qui aurait voulu brfller tous les livres, recevait furtivement les ouvrages des plus hardis écrivains du dix-huitième siècle. Frédéric, dans les donjons de Spandau, s’animait en lisant Voltaire, comme Julien, dans l’église d’Antioche, en étudiant le sophiste païen Libanius. Cette contrainte également éprouvée ne fit qu’exciter également deux esprits vifs et pleins de vigueur. Us eurent la haine des opinions qu’on leur avait imposées, et le fanatisme de celles qu’on leur avait défendues. Mais la philosophie de Julien fut empreinte de la superstition de son temps; elle fut austère et mystique; celle de Frédéric eut la licence et le scepticisme du sien. Julien eut les mœurs pures et la tête exaltée ; Frédéric eut les mœurs corrompues et le cœur dur.

La philosophie de l’un et de l’autre, venant en partie de leur orgueil, ne les défendit pas de l’ambition. Julien mis à la tète d’une armée, avec sa démarche négligée, son attitude pensive, ses doigts tachés d’encre, parut d’abord un sophiste hors de sa place : Frédéric devenu roi, et n’ayant pas oublié ses leçons de philosophie épicurienne, s’enfuit à sa première bataille; mais, bientôt Julien et Frédéric devinrent de grands généraux, firent admirer leur courage, et enlevèrent après eux les cœurs

DE l’empeueur jdlien. 513

des soldats; ici la comparaison s’arrête ; l’une des deux existences fut courte, moissonnée au milieu de sa lâche, « après dix-huit mois de règne.

Frédéric remplit toute la carrière de la vie humaine, acheva ses desseins et jouit de sa gloire. On ne peut dire ce qu’eût essayé Julien par les armes et les lois. 11 est à remarquer cependant qu’il était en lutte avec son siècle; que sa philosophie était rétrograde et stérile, tandis que la philosophie de Frédéric, malgré scs erreurs, se liait au progrès social, et n’excluait pas la liberté, sans la vouloir. Julien fut persécuteur, quoique généreux; Frédéric tolérant, parce qu’il était sceptique.

Julien, par une victoire d’un moment, et par une tentative insensée, précipita la ruine de l’ancien culte et des anciennes opinions ; Frédéric fut le créateur d’une puissance durable.

Page 1