‹ Tableau de l'éloquence chrétienne au IVe siècleChapitre 25 sur 26 · DE SYMMAQIE ET DE SAINT AMBROISE · texte numérisé non relu

DE SYMMAQIE ET DE SAINT AMBROISE

« que le père de votre majesié, en essayant une chose O nouvelle, irétail pas on garde contre ce qu’elle avait «. d’odieux. La môme justification peut-elle nous contt venir, si nous imitons une chose désapprouvée? Que « votre éternité emprunte plutôt au même prince d’autres « exemples, qu’elle pourra plus dignement mettre en « usage! Constance n’a rien soustrait aux privilèges des « vierges sacrées. 11 a conservé le sacerdoce dans les famil- « les nobles. 11 n'a point refusé les dépenses nécessaires « aux cérémonies du culte romain. Marchant à travers les « rues de la ville éternelle, sur les pas du sénat satisfait, « il a vu nos autels d’un regard pacifique. 11 a lu le nom « des dieux gravé sur les monuments. Il a demandé les « origines des temples. Il a rendu hommage à leurs fon- « dateurs; et, tandis que lui-même suivait d’autres « croyances, il a conservé à l’empire ses rites antiques. « En effet, chacun a ses coutumes et son culte. L’intelli- « gence éternelle assigne à toutes les villes diflérentspro- « lecteurs. De même que les âmes sont partagées aux « mortels naissants, ainsi de célestes génies sont fatale- « ment assignés aux différents peuples. Vient ensuite « l’intérêt public, au nom duquel surtout l’homme re- « vendique les dieux. »

L’orateur, s’attachant alors à l’autorité de la tradition cl des siècles, introduisait dans son discours, par une ligure de rhéteur, l’antique Rome venant plaider pour ses dieux : « Prince, lui fait-il dire, père de la patrie,

« respectez la vieillesse où je suis parvenue sous celte « loi sacrée; laissez-moi mes antiques solennités. Je O n’ai pas lieu de m’en repentir : ce culte a mis l’univers tt sous mes lois ; ces sacrifices, ces cérémonies saintes,

« ont écarté Annibal de nos murs et les Gaulois du Catt pitole. Ai-]e vécu si longtemps pour recevoir l’affront « d’un tel blâme? etc. Ainsi reprenait l’orateur, nous

DE S^YMMAQIE ET DE SAINT AMRROISE. 531 t demandons la paix pour les dieux de la pairie, pour « les dieux indigènes. Il est , juste de reconnaître, sous « tant d’adorations différentes, une seule divinité. Nous « contemplons les mêmes astres , le même ciel nous est a commun; le môme monde nous enferme. Q’importe « de quelle manière chacun cherche lu vérité? Une seule « voie ne peut suffire pour arriver à ce grand secret de « la nature. »

Que ne doit*on pas remarquer dans ce singulier morceau d’éloquence? Quelle fidèle peinture d’un peuple qui n’existe plus que dans les souvenirs! Quelle notion curieuse sur l’état du paganisme, et sur la manière dont les esprits élevés envisageaient alors les formes religieuses, quïls essayaient de défendre! Quels symptômes de mort pour le paganisme dans cette facile reconnaissance d’un culte naguère persécuté! Quelle froideur dans celte éloquence pompeuse! Symmaque, dans le reste de celte harangue, réclamait les revenus et les titres enlevés au sacerdoce païen, et le droit de tester en faveur des prêtres et des vestales. « Que le trésor des « bons princes, disail-il, se remplisse des dépouilles de € l’ennemi, et non de celles des prêtres 1 Que les mou- € ranls dictent leur volonté avec confiance, et qu'ils « sachent que sous des princes qui ne sont point avares, « les testaments sont inviolables. Eh quoi ! la religion « de Rome est-elle mise hors du droit romain? quel « nom donner à celte usurpation de fortunes particu- « lières, que nulle loi n’a frappées? Les affranchis reçoi- « vent les biens qui leur sont légués. On ne conteste pas « aux esclaves les avantages qu’un testarnenl assure. Les c nobles vierges de Vesla, et les ministres des saints « mystères se voient seuls exclus des possessions trans- € mises par héritage. Que leur sert-il de dévouer au « salut de la patrie la chaste pureté de leurs corps, d’ap-

532 DE SYMMAQUE ET DE SAINT AMBROISE, a puycr l’éternité de l’empire sur les secours célestes, « d’étendre sur vos armes et vos drapeaux la salutaire « influencedeleurs vertus, et de formerdesvœuxefficaces « pour tous? Ils ne jouissent pas des droits établis pour « tous. Eh quoi ! l’obéissance que l’on rend aux hommes « est donc mieux payée que le dévouement aux dieux? « Par là, nous faisons tort à la république, qui ne gagne « jamais à être ingrate. »

A ce langage philosophique et grave, Symmaque ne craint pas de mêler l’ancien argument du peuple, qui attribuait à l’oubli du culte des dieux les maux de la guerre, les désastres et les stérilités des saisons. Cependant il associe volontiers la religion nouvelle au privilège de protéger l’empire. « Que les mystères secoura- « blés, secrets appuis de toutes les religions, dit-il, fa- « vorisent votre clémence! que ceux-là surtout qui « protégèrent vos ancêtres, vous défendent, et soient « honorés par nous I Nous demandons cette forme de « religion qui a conservé l’empire à votre divin père, et « lui a donné, après un règne heureux, de légitimes « successeurs. » Combien cette apologie sans conviction, cette obscure profession de déisme bizarrement unie à certaines formes de culte, devait-elle sembler faible, devant la victoire et l’enthousiasme des orateurs chrétiens ! Animés de tous les souvenirs d’une lutte si longue, conservant au milieu de leur triomphe, encore nouveau, toutes les vertus amassées dans la proscription, puissants au nom de la justice, ils accablent sans effort les opinions vacillantes et les préjugés décrépits du polythéisme. Mais, pourquoi dans ce salutaire renouvellement du monde, la persécution, changée de mains, vint-elle plus d’une fois au secours de la parole chrétienne, qui avait presque achevé sa tâche? On s’étonne, en voyant à quel degré de faiblesse étaient réduites les croyances

DE SYMMAQUE ET DE SAINT AMBKOISE. Ô33 païennes, que les empereurs chrétiens ne les aïeul pas laissées tranquillement mourir.

L’éloquence de Symmaque ne resta pas sans réponse. L’Église avait alors en Occident un illustre apôtre, un homme dont la vertu faisait à moitié le génie, une de ces âmes généreuses qui, dans la lutte de la civilisation et de la barbarie, époque la plus féconde en grands crimes, paraissent çà et là sur la terre, pour justifier et consoler l’espèce humaine : c’était saint Ambroise. D’abord engagé dans les fonctions publiques, il avait rempli, sous Valentinien I", la charge de gouverneur de Milan. L'histoire de son élévation à l’épiscopat est connue, et marque bien les mœurs du temps. Il était venu un jour, avec l’autorité de sa charge, dans l’église de Milan, pour apaiser un tumulte élevé parmi les chrétiens de la ville, qui s’occupaient en ce moment d’élire leur évêque, selon les formes populaires de la primitive Église. La présence de ce magistrat respecté concilia les esprits, en réunissant tout à coup sur lui-même les suffrages des partis opposés. Dans la pieuse ferveur de la société chrétienne, cette rencontre parut un coup du ciel. On choisit Ambroise pour évêque, quoiqu’il ne fût pas encore chrétien; et peu de jours suffirent à l’accomplissement de toutes les conditions du sacerdoce. Saint Ambroise, portant les lumières et le génie d’un homme d’État dans l’administration de l’Église, servit et honora puissamment la cause du christianisme. Nul homme n’a mieux renapli la grande et salutaire idée de ce Tribunat religieux, élevé par la loi chrétienne, et qui, dans l’anéantissement de toute liberté civile, de toute justice politique, pouvait seul alors s’interposer entre les violences d’un pouvoir changeant, mais toujours absolu, et les misères du peuple, gouverné sans règle et sans pitié. C’est avec ce caractère auguste qu’il apparaît dans l'his-

534 DE SYMMAQUE ET DE SAINT AMBROISE, loire, libre et hardi conseiller des princes, défenseur des opprimés dans les deux religions, et faisant du sacerdoce un ministère public de paix, dé clémence et d’humanité.

On conçoit aisément combien saint Ambroise, animé de la ferveur et de la sainte jalousie de son culte, devait repousser avec avantage les faibles assertions de Symmaque. « Eh quoi! dit-il dans une première adresse à « l’empereur, ils se plaignent de la perte de quelques « biens, ceux qui n’ont jamais épargné notre sang; ils « demandent des privilèges, ceux qui naguère, par les c lois de Julien, nous refusaient le droit de parler et « d’instruire! » Saint Ambroise affirme d’ailleurs que le plus grand nombre des membres du sénat romain est chrétien, et que le rétablissement de l’autel de la Victoire serait une persécution contre tant de sénateurs, forcés d’assister aux sacrifices impurs, que l’on offrirait sous leurs yeux, et de respirer la vapeur du sacrilège.

Dans une seconde adresse à l’empweur, l’orateur chrétien presse plus étroitement Symraaque, et, joignant aux impérieux démentis qu’il lui oppose une émulation d’éloquence, il l’imite, en le réfutant ; « Ce « n’est pas là, dit-il, ce que Rome vous a chargé de dire ; € elle parle un autre langage : Pourquoi, dit-elle, m’ente sanglantez-vous chaque jour par le stérile sacrifice de c tant do troupeaux? Ce n’est pas dans les fibres palpi- « tantes des victimes, mais dans la valeur des guerriers « que se trouve la victoire. C’est par une autre science « que j’ai conquis le monde. Ce fut les armes à la main « que Camille, renversant les Gaulois du haut de la roche « tarpeienne , enleva leur étendard déjà flottant sur le « Capitole. Le courage vainquit ceux que les dieux n’a- « valent pas repoussés. Ce n’est pas au milieu des autels € du Capitole, mais dans les bataillons d’Annibal, que t S -ipion a trov vé la victoire. Pourquoi m’objectez- vous

DE SYMMAQEE ET DE SAINT AMBROISE. 535 « l'exemple de nos aïeux? Je hais le culte de Néron. J’ai « regret de mes erreurs passées; je ne rougis pas, dans « ma vieillesse, de changer avec le monde entier. 11 « n’est jamais trop lard pour apprendre. Il n’y a point « do honte à passer dans un meilleur parti. J’avais cela « de commun avec les nations barbares de ne point con- « naître Dieu. Vos sacrifices se bornent à verser le sang « des bêtes. Cherchez-vous la voix de Dieu dans les en- « traillcs des victimes? Venez et entrez, sur la terre, dans « la céleste milice : c’est là que nous vivons et que nous « comballons. Que j’apprenne les mystères du ciel par « les témoignages du Dieu qui l’a créé, et non par celui « de l’homme qui ne se connaît pas! Qui croirai-je sur « Dieu, plutôt que Dieu lui-même? Comment puis-je « vous croire, vous qui confessez que vous ne savez pas t ce que vous adorez? » Combien ces vives affirmations, cette certitude de croyance, ne donnaient-elles pas d’ascendant à saint Ambroise! La victoire du christianisme est là. Ses disciples étaient fervents et convaincus; ils savaient, ils croyaient, ils voulaient; tandis que leurs adversaires erraient, accablés d’avance par le doute, entre les fables insoutenables du polythéisme et les subtiles explications de la philosophie, à la lueur faible d’un déisme qu’ils n’osaient avouer. Cette supériorité d’une foi vive, cette puissance d’un pieux dévouement contre une tradition affaiblie n’apparall pas moins dans le culte que dans la croyance. Devant ces prêtres païens qui réclament des immunités perdues et croient l’autel détruit, s’il est pauvre, saint Ambroise montre avec un accent de triomphe le sacerdoce chrétien grandi par la souffrance, et se félicitant, même dans sa victoire, que les lois aient mis un obstacle aux dons qui pouvaient l’enrichir. A ces vestales, objet de tant d’honneurs et si peu nombreuses, malgré le prix offert à leur vocation,

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536 DE SYMMAQUE ET DE SAINT AMBROISE, la pourpre éclatante, le pompeux cortège et la liberté d’un vœu temporaire, il oppose ce prosélytisme qui remplissait les monastères chrétiens. « Élevez, dit-il, « vos yeux et votre âme. Voyez ailleurs ce peuple d’in- «( nocence, cette foule si pure, cette assemblée de « vierges; leur tête n’est pas ornée de bandelettes; elles « n’ont qu’un voile grossier ennobli par son usage. Elles a n’aiïeclent pas , elles rejxmssent ce qui relève la « beauté; elles n’ont ni pourpre ni luxe, mais l’habitude « du jeûne. Point de privilèges, point de recherches dé- « licates, rien enfin que des devoirs qui raniment en « elles des vertus. »

A ces contrastes entre les deux religions, entre les doux sociétés, l’orateur chrétien ajoute enfin ce qui fait l’es[)érance de tout grand effort, le succès dans l’avenir. Il ne dédaigne pas l’autorité des temps antiques invoquée par Symmaque; mais il n’y voit qu’un commencement. C’est plus tard que jaillit la lumière : de même que l’univers est sorti par degré du chaos, ainsi l’espèce humaine se perfectionne; et le progrès continuel ue la vie sociale la conduit vers un culte plus épuré. C’était l’argument des chrétiens. Avec la béatitude céleste, leur sainte loi promettait la justice et l’égalité sur la terre.

L’imagination de saint Ambroise est du reste animée de toutes les inspirations du génie profane ; son style ingénieux et brillant se pare quelquefois avec trop peu de discrétion des ornements, que sa mémoire emprunte aux écrivains de l’ancienne Rome. C’est un chrétien, disciple des poêles profanes. Sa diction porte cependant la marque de son siècle, et n’csl exempte ni d’alTeclation ni de rudesse. Cet ordre habile et secret, cet heureux enchaînement d’idées qui régnent dans le style des grands écrivains n’étaient plus connus. Une précision

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quelquefois obscure et forcée, une grandeur inégale et jamais simple, de l’affeclalion jusque dans les mouvements de Tàme, voilà les défauts de cet orateur auquel il n’a manqué qu’un siècle plus heureux et des contemporains plus dignes de lui. Mêlant l’irrégularité du génie oriontabà l’imitation des formes élégantes du siècle d’Auguste, il a moins' de pompe et de goût que son adversaire, dont le style est resté tout romain et tout profane. Mais que nous font ici les fautes de goût? 11 importe bien davantage d’observer les vicissitudes de ll’esprit humain, et le génie des grands hommes, au milieu du renouvellement des sociétés.

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