‹ Tableau de l'éloquence chrétienne au IVe siècleChapitre 24 sur 26 · DE SYMMAQUE ET DE SAINT AMBROISE · texte numérisé non relu

DE SYMMAQUE ET DE SAINT AMBROISE

»• sénat, mêlé au peuple, viendra la recevoir aux embou- « cliures du Tibre. Tous honoreront comme sacrés ces « navires nous apportant riieureux tribut des moissons Œ d’Égypte. »

Le même souci le suivait dans la retraite. Elle n’était paisible pour lui que lorsque, avant l’approche de l’hiver et les vents orageux de l’automne , il avait , de sa campagne aux bords du Tibre, compte les navires qui, d’ÂfriqTie ou de Macédoine, venaient apporter des blés à Rome. Au soin de nourrir ce peuple, accoutumé si longtemps à être enrichi des dépouilles du monde, il fallait joindre des fêtes pour le distraire. C’était la prétention qui lui était restée de sa grandeur démocratique, et une des obligations imposées aux anciennes dignités républicaines conservées sous l’empire. Ces magnificences, ces jeux publics, que Tacite appelle les futilités du pouvoir, occupaient beaucoup Symmaque ; et sa questure, sa préture ,. l’installation de son fils dans les mêmes honneurs, et enfin son consulat, furent marqués par sa sollicitude et ses libéralités pour le cirque. Ses lettres sont remplies des recommandations qu’il donne pour acheter au loin des chevaux de course , faire venir des bêtes féroces, et fournir des gladiateurs à l’arène. Car, malgré la victoire du christianisme, la passion de ces jeux sanglants reparaissait toujour-. 11 semble même qu’elle se liait à ce qui restait d’orgueil militaire aux Romains ; et nous voyons Symmaque , dans une de ses lettres, remercier l’empereur Théodose d’avoir envoyé des captifs sarmates pour combattre dans l’arène « et « servir, dit-il encore ', aux plaisirs du peuple de Mars.»

D’autres souvenirs païens, qui contrastent moins avec la douceur élégante de Symmaque, et tiennent égale:

> Symm. Ep)sl., lib. X, epist. Gl.

522 DE SYMMAQUE ET DE SAINT AMBROISE, ment à son patriolisme, se trouvent épars dans ses lettres. C’est une pensée commune entre lui et les nobles Romains auxquels il s’adresse, et comme un des liens de leur amitié, qu’il désigne souvent par des expressions résecN'ées à l’initiation religieuse. On le voit partout r<lèle avec gravité aux observances du culte, dont il devait être le défenseur public, revenant à Rome pour qucbjue fête sacrée, ou pour une séance du collège des pontifes. 11 rappelle ses amis à ce devoir; il blâme ceux qui s’excusent et s’absentent. 11 ne veut pas se faire suppléer, ni déléguer à personne le soin des choses divines, « dans un temps, dit-il , où s’éloigner des autels est € une manière de faire sa cour. » Il annonce avec joie la résolution, prise entre les pontifes, de prolonger le temps des fêtes et d’en augmenter la pompe, pour attirer la protection des dieux sur les citoyens ; il a presque les inquiétudes d’un ancien Aruspice, en apprenant que, dans «ne ville d’Italie, des sacrifices réitérés n’ont pas encore expié un présage funeste. Enfin, cherchant à rétablir la croyance par la rigueur, il invoque la sévérité des anciennes lois contre une Vestale, coupable d’avoir enfreint ses voeux.

Ce zèle paraît sincère. Dans le secret d’une lettre, comme dans un discours public , Symmaque s’écrie :

« Dieux de la patrie, faites grâce à notre négligence des « cérémonies saintes! » et cependant ce paganisme ainsi pratiqué, et rappelé sans cesse par quelques mots, par la mention d’un usage, par un souvenir d’enfance, ou par un devoir cruel, s’est empreint d’un nouveau caractère et date évidemment d’une nouvelle époque. C’est encore l’ancien culte romain ; ce n’est plus la croyance païenne. L’expression abstraite de la divinité revient plus souvent. La miséricorde divine est invoquée en termes presque chrétiens, et au nom des œuvres accomplies pour la mé.-

. DE SYMMAQI:E et de saint AMBROISE. 523 rilcr. Sons les images conservées des dieux , on sont une antre doctrine. Au milieu du smipiileux respect pour le rituel anli(|ue, le pontife do Jupiter donne à deux doses amis celte louange toute philosophique, d'être investis du sacerdoce des lellres cl de la vertu , expression qui sans doute aurait étonné les anciens prêtres salions. Quelquefois même un peu de scepticisme se mêle à son zèle de magistrat idolâtre. Ce silence des oracles, celle interruption avouée de la puissance merveilleuse des temples, qui désespérait Libanius et les païens mystiques d’Orient, fait sourire le sénateur de Rome; et, dans une lettre où il s’excuse de n’avoir pas répondu à un ami, « Ne vois-tu pas, dit-il que les oracles d’autrefois ont « cessé de parler; qu’il ne se lit plus de réponses écrites « dans l’antre de Cumes ; que les feuillages de Dodone ne « parlent plus, et qu’on n’entend plus de poèmes sortir € des soupiraux de Delphes? Souffre donc que , faible « mortel fabriqué des mains de Prométhée , je cesse de € confier au papyrus ces paroles fugitives que , depuis « longtemps, on ne lit plus sur les feuilles des sibylles.» Certes, il y a loin de celte facile résignation et de ce raisonnement ironique aux invocations et aux sacrifices, par lesquels Julien et ses amis espéraient forcer le silence des dieux, et rendre à l’oracle de Daphné la voix prophétique que lui avait ôtée , disaient les prêtres idolâtres, le voisinage profane d’une sépulture chrétienne.

Symmaque n’a rien de cos illusions fanatiques. Satisfait des traditions pontificales, et y cherchant une forme de culte plutôt qu’un enthousiasme, il n’a pas, comme quelques nobles Romains de ce temps, joint à son sacerdoce les dignités et les croyances de la secte orientale de Mithra. Il n’imite pas en cela l’homme que du reste il

* Symm. Epist., lib. IV. epist. 35.

524 niv SVMMAQUE ET DE SAINT AMüUOlSE.

;ulinir<; ’t- plus, le préteur d’Ilalio, le docte Prétextât, que les témoignages contein|K>rains nous montrent initié à tous les wyslères de Grèce et d’Asie, en môme temps que |)ro(budément instruit des antiquités religieuses de Rome, véritable illumine du polythéisme, communiquant autour de lui la foi à sa vertu encore plus qu'à ses dieux, et cher au peuple romain comme une grande image de l'ancienne patrie. Cette manière de ranimer le culte, en le chargeant de superstitions nouvelles ne va pas à la prudence de Symmaque. Il évite toute innovation, ainsi que tout excès. Il n’a pas contre les chrétiens même d’expression plus forte que celle de nos riyaux dans les choses saintes. Il craint de les offenser; et, lorsqu'il s’agit d’honorer par des hommages publics ce même Prétextât tant célébré dans ses lettres, il s’inquiète que tes Pontifes aient permis aux Vestales de lui consacrer une statue dans Rome ; il voit dans ce témoignage, « avec l’oubli des conditions (( du temps présent, dit-il, une infraction au calme sé- « vère et à la vocation sublime de ces vierges saintes, » et ce scrupule, fondé sur le respect qui leur est dû, n’est pas sans doute un ménagement pour elles seules.

Enfin, à cette prudence il joint la tolérance si rare surtout alors. 11 a des amis parmi les chrétiens. Si, en recommandant avec instance un chrétien de Césarée qui réclamait contre une charge arbitraire imposée par le fisc à ses concitoyens, il a soin d’ajouter : « Je suis gagné « à sa cause et non à sa secte; » ailleurs il écrit à un homme puissant ; « Je vous présente mon saint ami, l’évêque Sévère, estimable aux yeux de toutes les sectes,

« et dont je ne dis rien de plus, par désespoir d’atteindre « à son mérite et par crainte d’offenser sa vertu. »

On croira sans peine, cependant, que ni cette modération, ni les talents de Symmaque ne pouvaient le préserver toujours, au milieu des vicissitudes de l’empire et dans la

DE ,S\MMAQÜE ET DE SAINT AMBROISE. 525 lutte inégale des deux cultes qui divisaient l’Occident. Sa parole applaudie avait quelquefois oflensé. Plusieurs de ses Icllrcs, malgré la réserve habituelle du langage, le font voir inquiet et menacé, cherchant la retraite, déplorant ce qu'il appelle les disgrâces amères de ses discours, ou même invoquant le nom stérile des lois, et se plaignant qu’une oppression militaire pèse sur son domaine. Avant môme cette crise de sa fortune, et lorsqu’il occupait encore la préfecture de Rome, il fut en butte à des inimitiés puissantes, qui tenaient au grand débat de 1a société romaine entre le pouvoir croissant du christianisme, maître du palais et d’une partie du peuple, et les païens d’Italie, nombreux encore et rassurés à dessein par la présence ' de magistrats de leur culte. 11 fut accusé d’être persécuteur et de vouloir venger l’injure des temples par des outrages à la loi chrétienne. Chargé de l’exécution d’un édit impérial, qui ordonnait de punir les dommages faits aux murs de Rome, on supposa qu’il en abusait pour livrer à la prison, ou aux tortures, les chrétiens dont le zèle n’épargnait pas toujours les monuments profanes marqués, à leurs yeux, de l’empreinte d’un culte sacrilège. Il en avait, disait-on, fait arrêter plusieurs, et fait amener à Rome des évêques enchaînés. Un ordre public de l’empereur, désignant avec sévérité le magistrat objet de ces plaintes, vint tout à coup prescrire une enquête, et mettre l’accusé en demeure de se défendre.

Le devoir était facile, et la réponse irrésistible. Le préfet de Rome, se défiant des conséquences de l’édit, n’avait fait encore aucun acte. « J’ai prévu, dit-il, quels « soupçons no?>rivaux pourraient former, et j’avais remis « sous le sceau, à la préfecture du prétoire, les ordies « sacrés de l’empereur. Ma conjecture ne m’a point « trompé ; car, je suis accusé d’avoir exécuté avec ri- € gueur ce qu’évidemment je n’ai pas commencé. » En

526 DE SYMMAQLE ET DE SAINT AMBROISE, même temps, il alléguait, avec l’enquêlc favorable du Prétoire, les lettres et l’autorité de l’évêque de Rome, du pape Damase, qui déclarait que nul des siens n'avait souffert la moindre injure, que nul des sectateurs de sa foi n’avait été détenu, ni chargé de chaînes; et enfin, il affirmait que, môme pour toute autre cause, et parmi les accusés de divers crimes, il ne se trouvait pas un seul chrétien dans les prisons de Rome. La justification était complète; mais le grief était ailleurs, moins dans les actes que dans l’invincible •contradiction des croyances ; ou plutôt il tenait à un seul acte de la vie de Symmaque, et au seul grand souvenir qui soit resté de lui.

A mesure que le christianisme s’élevait en puissance et multipliait ses bienfaits sur le monde, le défenseur modéré, mais opiniâtre, des croyances païennes devenait plus suspect et moins facile à supporter. En vain sa dignité morale le rapprochait du culte qu’il méconnaissait; vainement aussi la plus grande partie du sénat s’attachait à l’ancien culte, comme au dernier de ses privilèges qui pouvait lui rendre les autres. La foi nouvelle, partout libre et victorieuse, était trop ardente pour n’être pas d’abord exclusive. Aux lois déjà rendues, pour apjiauvrir et gêner le culte païen elle joignait cet ascendant du prosélytisme, plus puissant que les lois. Symmaque, d’ailleurs, en évitant avec précaution de blesser les intérêts et les personnes, ne savait pas contenir dans son âme des vœux plus offensants peut-être pour la fierté du culte vainqueur. Par une illusion commune aux hommes, voulant rendre extérieurement à sa croyance ce qu’elle avait perdu en force et en réalité, il avait inspiré l’idée et reçu la mission de réclamer de l’empire le rétablissement de l’autel de la Victoire, dans le sénat romain. Défenseur de cette cause, peu de temps avant l’époque

DE SYMMAQL’E ET DE SAINT AMBROISE. 527 OÙ il fut accusé par la défiance du peuple chrétien, il s’adressait au jeune Valentinien, déjà menacé par l’ambilicn et la puissance de Maxime. C’était un dernier effort du paganisme, s’armant d’un péril de l’empire.

La destinée de cet autel de la Victoire avait été fort incertaine et fort changeante. Placé au milieu du sénat de Rome, il avait subsisté meme sous Constantin ; il fut enlevé par l’ordre de Constance son fils-, Julien le rétablit ; Valentinien, grand cl heureux capitaine, respecta, malgré son zèle pour l’Église, une dernière superstition , qui se confondait avec celle de la gloire ; Cratien, son successeur, parmi les sévérités qu’il exerça sur le culte païen, dont il supprima les pensions et les privilèges, détruisit de nouveau cet autel qui choquait la vue des membres chrétiens du sénat. La plus grande partie de l’assemblée réclama des lors par le conseil et la voix de Symmaque; mais la protestation des sénateurs chrétiens avait déjà prévenu l’empereur, et Symmaque ne fut pas même écouté. On ne voit cette discussion reparaître que quinze ans plus lard, et dans la faiblesse du règne de Valentinien II.

Un illustre écrivain de nos jours, saisissant tout ce qu’il y avait de poétique dans le choix d’une pareille divinité, a placé sur une scène animée par son éloquence, le débat de celte grande question, à laquelle il donne pour auditeurs cl pour juges le sénat et Dioclétien. Dans la fiction de son ouvrage, le christianisme est encore opprimé; et cependant il élève une voix libre contre la religion de l’empire, qui s’appuie tout à la fois sur les raisonnements d’une philosophie sceptique, sur les traditions de la Fable, sur les souvenirs et les monuments de la gloire de Rome. Dans la vérité historique, celte fameuse controverse pour l’autel de la déesse, autrefois si chère à Rome, ne s’est pas élevée sous les yeux d’un

.528 TE SYMMAQUE ET DE SAINT AMBROISE, empereur païen et victorieux qui, dans le culte d’une semblable idole, aurait voulu défendre et respecter sa propre gloire. Ce n’est point le christianisme encore faible et persécuté qui vient ébranler le piédestal de la puissante déesse, devant le trône guerrier de son adorateur; c’est l’idolâtrie qui, cent ans plus tard, vaincue, terrassée, n’osant plus défendre tous ses dieux, ne cherchant plus à les expliquer par de subtiles allégories, s’attache obstinément à un souvenir moins religieux que politique, et, reconnaissant déjà le triomphe et la possession paisible du culte nouveau, cherche à se ménager un étroit asile et une dernière tolérance dans l’orgueil du prince et la dignité de l’empire.

Sous ce rapport, le discours de Symmaque peut servir à caractériser une des époques décisives de la lutte entre les deux religions ; et il montre à quel point les progrès de la loi nouvelle avaient amené l’ancienne religion, chassée successivement de tout le terrain qu’elle occupait, perdant les mensonges de la tradition sacerdotale, les illusions de la théurgie, les subtilités du platonisme, et n’étant plus qu’un antique préjugé, un reste de coutume locale défendu sans chaleur et sans conviction. « Nous redemandons, disait Symmaque*, le système de « religion, qui longtemps fut prolitable à la république, t Comptez tous les empereurs de l’une et de l’autre secte,

« de l’une et de l’autre opinion. Parmi ceux qui sont le

plus près de nous, l’un a observé lui-môme les cérémo- <( nies de nos aïeux, l’autre les a permises. Si la religion « des anciens ne fait pas autorité, que du moins la dissi- « mulation des modernes soit un exemple! Quel homme « est assez ami des Barbares pour ne pas redemander € l’autel de la Victoire? Nous avons d’ordinaire une pré-

* Symm. Relalio ad imperalorevi.

DE SÏMMAQUE ET DE SAINT AMBROISE. 629 c voyance inquiète, cl nous évitons ce qui peut paraître a un fâcheux augure. Eh bien, sachons au moins rcn- « dre au nom de la Victoire l’hommage que nous refusons « à sa divinité! Prince, votre éternité lui doit déjà beau- « coup; elle lui devra davantage. Qu’ils délestent sa puis- « sahce, ceux-là qui n’ont pas éprouvé son secours! .Mais « vous, n’abandonnez pas une protection amie des succès a et de la gloire. Celte puissance a droit sur les prières a de tout le monde. Que si l’on oubliait les hommages « dus à la déesse, on devrait du moins respecter la nu- « jeslé du sénat. Faites, je vous en supplie, que les Iradi- « lions reçues dans notre enfance, nous puissions dans « notre vieillesse les Iransmcllre à notre postérité.

« L’amour de l’habitude est puissant. » Puis, faisant allusion aux serments d’obéissance à l’empereur, autrefois jurés sur cet autel, il s'écriait : « Où prèlefons-nous ser- « ment à vos lois et à vos paroles? Quelle religion épou- « vantera l’ànie perfide, cl lui interdira le mensonge dans « les témoignages? Tout est plein de Dieu, sans doute; et « il n’y a pas de lieu d’asile pour les parjures. Mais c’est un « puissant secours contre la pensée du crime, que d’être < pressé par la présence môme d’un objet sacré. Cet autel « est le lien de la concorde, la garantie de la fidélité. Rien « ne donne plus de crédit à nos décisions, que de paraître « rendues sous la foi du serment. Celle assemblée de- « venue profane, sera donc ouverte au parjure! El voilà (t ce qu’approuveront des princes illustres, qui sont eux- « mômes sous la sauvegarde du serment public! Mais le « divin Constance, me dira-l-on, a fait la même chose!

<t Imitons plutôt les autres actions de ce prince, qui n’au- « rail rien entrepris de semblable si, avant lui, un autre « avait commis la même faute. La chute de nos devan- « ciers nous corrige; cl la réforme naît du blâme qui « s’attache à l’cxenmlc d'un orcmi^^i’ 'ort,. On peut croire

Page 1