‹ Tableau de l'éloquence chrétienne au IVe siècleChapitre 7 sur 26 · C. XIX · texte numérisé non relu

C. XIX

« OU de la tête d’un dieu, qu’ils aient commis des vols, « des adultères. » La seconde se composait des systèmes de la philosophie sur l’essence des dieux. Enfin, la théologie civile se bornait à la connaissance des dieux admis par le culte public et aux devoirs des citoyens et des prêtres, pour la célébration des sacrifices. « La prête mière de ces théologies *, disait Varron, est faite pour « le théâtre; la seconde pour le monde; la troisième « pour Rome. » Ainsi Varron, dans cette partie de son ouvrage, suivait deux vues fort différentes, et même contradictoires; il sapait la croyance et défendait le culte. Son scepticisme avoué, scs objections et ses railleries ne tombaient, il est vrai, que sur cette théologie poétique, qu’il renvoyait au théâtre. Mais, sous ce nom il frappait indirectement les choses mômes, qu’il voulait maintenir inviolables. La liaison était trop intime, ou plutôt la ressemblance trop marquée entre les diverses parties du polythéisme, pour que le culte civil ne souffrit pas des atteintes portées au récit mythologique. Dans la première section de son vaste plan, Varron plaçait cette foule de divinités dérisoires, indécentes, que la crédulité païenne attachait à presque tous les objets de la nature, à presque tous les actes de la vie; il y tenait peu, et les abandonnait. Dans la dernière partie, au contraire, il essayait de faire un choix et d’établir une certitude. 11 réduisait à vingt le nombre des divinités principales, dont il formait le culte de la Clic. Mais l’interprétation philosophique était venue détruire d’avance celle part réservée du polythéisme. Dans sa théologie naturelle, en effet, qui s’adressait non plus à la

* « Prima lheologia maxime accommodata est ad theatrum , secunda ad mundum; terlia adUrbem. » (Âugusl.de CivH. Dei, Ub. VI.)

DU POLYTHÉISMË. 23

patrie, mais à l’humanité, Varron arrivait au panthéisme, à l’idée d’un Dieu âme du monde, ou plutôt d’un monde animé, d’une matière éternellement vivante. Seulement sa consolation de Romain et d’anti' quaire était de retrouver celte doctrine dans les premières origines du culte national. Mais, cet ancien culte qui lui semblait plus pur, il ne pouvait le rétablir sous la forme abstraite, qu’il lui attribuait avec peu de fondement peutrêtre, et en prenant la simplicité des rites pour celle de la croyance. 11 tâchait, au contraire, de recueillir et de préserver ce vaste détail de traditions et de cérémonies dont s’était chargée l’idolâtrie. 11 avait même consacré à cette étude un traité particulier sur le culte des dieux, en dehors de son grand ouvrage. Et dans ce traité en trois livres, dédié à Jules César, grand pontife, il ramenait tout à des observances légales dont la politique devait diriger l’usage. C’était l’inventaire du polythéisme, et non pas un obstacle à sa décadence.

Tel avait été le génie de Rome, au temps même, où ses mœurs étaient les plus simples et les plus pures, d’asservir la religion à la politique. Mais l’illusion était alors partagée par les plus grands hommes de la république; et de là se communiquait à la foule des citoyens. A l’époque, au contraire, où le mépris d’une croyance absurde vint plutôt des vices que des lumières, le polythéisme cessa tout à coup d’étre un instrument pour la politique et un frein pour le crime. Calalina, meurtrier d’un proscrit, souilla de ses mains sanglantes la fontaine lustrale d’Apollon; César, méprisant l’anathème que la politique du sénat avait inscrit sur le chemin d’Ariminium, et franchissant, à la tête de ses soldats, cette borne inilliaire qui n’était plus protégée par une religieuse croyance, pénétra, sans obstacle, jusqu’à

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24 Dü POLYTHÉISME,

la ville sacrée, brisa les portes du temple de Saturne, comme il aurait forcé une citadelle ennemie, et enleva le trésor de la république inutilement placé sous la garde du plus ancien des dieux. Phénomène remarquable, et qui prouve qu’il y a quelque chose de salutaire dans un culte quelconque! l’homme devint d’abord plus méchant et plus vicieux, en cessant de croire une religion qui semblait permettre tous les vices.

De cette profonde dépravation de mœurs, de celte insouciance pour les anciennes divinités d’un peuple libre, de cette philosophie sceptique et de cette sensualité brutale qui restèrent seules, apres tant de vertus immolées, sortirent l’esclavage de Rome et le règne d’Octave. Auguste, dans sa jeunesse, avait mêlé quelquefois à la licence de ses mœurs la dérision du culte des dieux. Suétone nous a conservé le souvenir d’un repas de débauche, où des femmes romaines, et quelques contidents d’Auguste, figuraient, avec lui, sous les noms et sous les attributs des principales divinités de l’Olympe. Antoine, dans ses querelles avec Auguste, lui rappela cette voluptueuse apothéose ; et les épigrammes du temps célébrèrent amèrement * les soupers adultères des nouvelles divinités, et la parodie sacrilège d’Octave représentant Apollon.

On concevra sans peine, dans un esprit aussi corrompu, mais aussi éclairé que celui d’Octave, ce mépris pour les fables du polythéisme, et cette fantaisie licencieuse de multiplier le nombre des dieux, par une facile imitation des vices que leur prêtait la fable. Mais, on peut croire aussi que l’idée d’une puissance divine agissait peu sur l’âme d’Octave Cœpias, du cruel et

' Impia dum Phœbi Cæsar mendacia ludit,

Dum nova divorum cœnat adulteria.

Suetonius, io Auguito.

ingrat prescripteur de Cicéron , du tyran si précoce qui s’assura l’empire du monde autant par l’inflexible froideur de son caractère, que par la supériorité de son esprit.

Cependant lorsque, maître de Rome, il dépouilla la robe sanglante des Triumvirs, et qu’il aspira même au titre de réformateur, le maintien de la religion et la prospérité du culte des dieux furent au nombre de ses premiers soins. Parmi toutes les dignités républicaines, dont il formait le mobilier de sa tyrannie, il n’oublia pas celle de grand pontife. Aussitôt, après la mort de l’insigniflant Lépide, qui en avait été revêtu, Auguste se saisit de ce titre, afin d’être à la fois chef de la religion et de l’État. 11 fit relever les temples abattus, ou tombés en ruines, dans la fureur des guerres civiles. Il en dédia de nouveaux ; il porta même la réforme dans les croyances publiques, en faisant brûler un grand nombre de recueils d’oracles, pour ne réserver que les livres sybillins, dans lesquels il fit un choix conforme à sa politique. Il augmenta les collèges des prêtres; il assura de nouveaux avantages aux vestales; il rétablit d’anciennes cérémonies, des processions, des sacrifices annuels, dans les carrefours. 11 allait assidûment au temple de Jupiter; et ^ il avait, ou il affectait mille superstitions sur les songes et les présages. Enfin, il était hypocrite dans la religion, comme dans la politique '. Soupçonné d’inceste avec sa fille , et rival débauché d’Antoine , il recommanda les mœurs, le respect de la foi conjugale, la piété pour les dieux.

Les heureux génies, les grands poètes, que le sort avait placés sous son règne , servirent cette pensée du

> Suetonins, in Oclavio.

26 Dü POLYTHÉISME,

maître qui les protégeait. L’épicurien Horace chanta les dieux, qu’il ne croyait pas, pour plaire à l’indigne protecteur de leurs autels. Ces poésies charmantes, ces adulations ingénieuses, qu’il jetait, comme un voile, sur le souvenir éloigné des crimes d’Oclave, associaient souvent la gloire du prince et celle des dieux. Mêlant les illusions d’une poétique reconnaissance à cette facilité de mensonge que donnait le polythéisme , il faisait entrevoir dans Auguste pacificateur quelque divinité bienfaisante, et le saluait du nom de Mercure ou d’Apollon, sans crainte de rappeler l’usurpation licencieuse qu’Octave avait faite des attributs de cette dernière divinité.

Auguste voulait sans doute ranimer la religion des Romains par la célébration de la fête séculaire, dont Horace a composé l’hymne sacré. C’était une majestueuse et louchante cérémonie, que la réunion de la plus belle jeunesse de l’empire, élevant vers les dieux scs mains innocentes, pour leur demander de laisser enfin reposer - Rome dans la conquête du monde , et d’ouvrir un long siècle de paix, après la génération qui venait de disparaître, emportant avec elle la liberté romaine et la guerre civile. Mais l’enthousiasme manque aux vers du poète; et son hymne sacré n’est qu’une flatterie pour Octave.

Nous n’avons aucun des recueils ct'des commentaires que de savants romains, jurisconsultes et prêtres; avaient écrits sur le culte des dieux, sur les anciens rites delà patrie. On peut seulement affirmer que celte science religieuse chargée de traditions et de subtilités était trèsétendue, cl renfermait une foule de notions ignorées de la foule.

D’après Varron, extrait par saintAugustin', c’est mer-

> Sanct. August., de doit, üci, tib. IV, c. v.

veille de voir combien le culte même le plus simple, le culte du laboureur était complexe ; comment la germination, la croissance et la maturité d’un épi de blé étaient placées sous l’invocation d’autant de déités diversement protectrices, et comment toutes les autres circonstances de la culture, de la floraison, de la moisson étaient chacune dans le domaine d’un dieu particulier. Sans doute le paysan d’Arpinum ou de la Sabine, attentif à ces détails de sa religion rustique, connaissait mal d'autres côtés du culte romain , et aurait eu peine à définir la déesse Mens invoquée par le penseur, ou à nommer toutes les divinités, dont lejeune patricien s’autorisait dans ses plaisirs, ou que la matrone romaine honorait d’un culte pieux. Le polythéisme, dans son ample et indécise liberté , renfermait en quebiue sortq non-seulement les religions des différents peuples, mais les cultes spéciaux des diverses classes d’hommes et des professions diverses. Les noms des grands dieux cependant prédominaient, sauf quelques exceptions singulières qui changeaient leur hiérarchie, et, par exemple, celle qui donnait à Quirinus le pas sur Saturne même. Mais, l’idée même qu’on se faisait de ces dieux, leur légende mystique et morale n’avait pas laissé de changer beaucoup, de se transformer par l’interprétation allégorique, de se restreindre par la désuétude, ou de s’enrichir par le temps. Faits par l’imagination humaine , les dieux du polythéisme étaient incessamment modifiés par elle. La trace de ce progrès et de ces variantes se trouve dans les poètes surtout , principaux théologiens de l’antiquité et les seuls qu’elle nous ait laissés. Les poètes du siècle d’Auguste sont des témoins précieux sur l’état du polythéisme, à celte époque.

La mythologie, qui faisait la partie principale et pres-

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que historique des chants d’Hésiode et d’Homère , est devenue, dans Virgile, un ornement ingénieux, dont l’usage, réglé par le goût, sert à flatter l’imagination, sans inspirer ni respect, ni croyance. Cicéron s’é- * tait plaint qu’Homère eût transporté aux dieux les passions humaines; Virgile n’a pas supprimé cette faute, dont la poésie ne saurait se passer; mais il a, pour ainsi dire, poli et perfectionné les passions, qu’il laissait à ses dieux; il a retranché de leur histoire les inconcevables aventures, dont s’amusait la poétique crédulité d’Homère; il a rectifié ces vieux mensonges transmis par la Grèce, sur le modèle que lui donnaient les idées plus justes et les mœurs plus élégantes d’une civilisation avancée.

On ne voit dans Virgile ni les querelles, ni les amours du roi des dieux. Son merveilleux est à la fois plus vraisemblable et plus chaste. Ses dieux ont de la gravité; Vulcain même est ennobli dans ses vers. L’art de Virgile, et l’eflort qu’il devait faire, pour accréditer la mythologie de son poème, ne se montrent pas moins dans ce souvenir de la grandeur romaine, dans ce nom sacré de Rome et ce culte de sa gloire, qu’il associe partout à celui des dieux. Le polythéisme n’est plus qu’une tradition incertaine, que l’on corrige à volonté et qui se conforme à l’orgueil national et sert à la dignité de l’empire. L’ouvrage même de Virgile semble renfermer le démenti des fables qu’il raconte, et explique la philosophie, où devaient s’élever tous les esprits, que ne séduisaient plus les riantes folies du polythéisme. Je veux parler de celte sublime allégorie du sixième chant, témoignage si remarquable du progrès qu’avait fait la raison poétique depuis Homère. Où le poète grec n’avait placé qu’une évocation des morts, qui se retrouve dans les su-

DU POLYTHEISME.

perstitions des peuples les plus simples, Virgile déploie tout le dogme religieux des peines, des récompenses et de la régénération des âmes : il explique la nature par une première cause," par une sorte de panthéisme qui rejette bien loin toutes les fables religieuses de l’antiquité; et en même temps, docileà lapolitique d’Auguste, il place dans le séjour des peines éternelles celui qui méprise les dieux.

Enfin, le monument le plus complet qui nous reste de la mythologie païenne, les Métamorphoses d’Ovide, semblent le jeu d’une imagination poétique amusant des lecteurs indifférents. Elles n’ont rien de cet enthousiasme de bonne foi et de celte crédulité contagieuse qui, chez toutes les sociétés naissantes, inspirent l’homme de génie et font passer dans des hymnes sacrés les traditions des ancêtres et les antiques superstitions de la contrée. Parmi des hommes peu cultivés, le poète qui célèbre les dieux de son pays, trouve son enthousiasme dans sa foi. Il est d’abord séduit par ses récits; la force d’imagination qui l’a rendu poète , le livre plus qu’un autre aux croyances populaires; il ne cherche pas la religion, pour varier ou pour inspirer ses chants; il la mêle involontairement à tout ce qu’il raconte : le merveilleux est historique ; et c’est, à cause même de la simplicité de leurs compositions, que les premiers poètes de l’antiquité sont remplis de fables et de prodiges divins. Rien n’était plus près d’eux, et ne s’offrait plus naturellement à leur esprit.

Mais lorsque , dans le haut degré de la politesse romaine, au milieu d’une société savante, Ovide, avec une admirable industrie, mêlant les fables superstitieuses à la fable philosophique de Pythagore, recueillait les histoires confuses des dieux , rassemblait les nombreuses amours de Jupiter, et faisait delà terre non-seulement le

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modèle, mais le théâtre de tous les vices des dieux, on doit supposer qu’alors les croyances du polythéisme ne servaient plus qu’à flatter les esprits, qu'elles ne persuadaient pas. Le poème d'Ovide est, à la fois, le plus ingénieux commentaire du paganisme , et le signe le plus marqué de sa décadence, ÎN’est-il pas visible, dès les premiers vers, que le poète reconnaît un Dieu suprême, ou une nature toute-puissante, dont il ne parlera plus, et qui va faire place au long enchaînement de traditions vulgaires, qui mériteront d’être embellies par sa muse? Ce incmc Ovide, dans un autre ouvrage, rougit de la morale du polythéisme. Il avertit les mères de ne pas conduire leurs filles dans les temples, de peur des mauvais exemples donnés par les dieux. Un siècle auparavant, Térence mettait sur la scène un jeune homme, qu’un tableau de Jupiter encourage à la séduction, et qui se sent animé et justifié par cette vue. De Térence à Ovide, la raison avait fait quelques progrès, et l’emportait sur la superstition.

Ainsi , dans toutes les productions de la littérature, médailles incontestables de l’esprit d’un peuple, on trouve les signes de la décrépitude et de la ruine du polythéisme, sous le règne d’Auguste. Le seul écrivain de cette époque, qui paraisse conserver un respect grave et palriotique pour les anciennes croyances de l’État, Tile- Live, en rappelant dans son histoire quelques témoignages de l’esprit religieux des anciens généraux, a soin d’avertir, avec un regret amer, que ces exemples datent d’un autre siècle , avant le triomphe de la philosophie nouvelle, qui méprise les dieux'.

La piété de ces premiers Romains, que regrettait Tite-

* < Ante doctrinam deos spernentem. » (TU Liv., lib. X,

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