C. XL
Live, se confondait avec leur amour de la gloire et de
a patrie. Leur mort sur le champ de bataille était une offrande aux dieux. Rien surtout n’avait plus profondément imprimé la religion dans ces âmes simples et belliqueuses, que le continuel usage des augures et des auspices. Ces prédictions de victoire si souvent accomplies remplissaient les Romains d’une orgueilleuse superslil lion. Les entrailles des victimes, le chant, ou le vol des oiseaux, toutes ces minutieuses observances que laguerre entretenait sans cesse , formaient autant de puissantes habitudes pour la foi des soldats. Vainqueurs, ils croyaient à des dieux, dont ils se sentaient protégés; vaincus, ils ^ attribuaient le revers de leurs armes à des auspices négligés, ou mal compris. Le camp était un temple; et plus la vie guerrière occupait alors de place chez les Romains, plus les croyances du polythéisme avaient d’ascendant sur les cœurs, dont elles étaient sans cesse, ou l’espérance, ou reflroi.
La vie civile des Romains n'était pas moins pleine de cérémonies à la fois politiques et religieuses. La convocation des assemblées, l’élection des magistrats, la forme du vote populaire, tout, dans l’exercice de la liberté publique, était précédé , soutenu , consacré par les auspn ces; et si souvent l’habileté du sénat abusait de leur influence, pour rompre les assemblées et pour déconcerter, ou servir des intrigues, cette facilité même atteste la superstitieuse bonne foi du peuple. Mais, par l’élévation d’Auguste et le caractère de son pouvoir, la religion n eut plus de racines dans le patriotisme et les droits les plus chers des citoyens. La longue paix de la puissance romaine, interrompit l'usage des auspices militaires, que, d’ailleurs, la jalousie du prince n’aurait pas confiés à ses généraux, sans doute de crainte que la religion ne vînt armer l’espérance de quelqu’un d’entre eux , et qu’au
milieu d’un sacrifice, sous les yeux des légions, un chef ambitieux n’osât lire dans les entrailles d’une victimt des prophéties contre l’empereur.
L’autorité des auspices cessa de même dans Rome , lorsque toute élection fut interdite au peuple , et qu’il ne resta plus aucun vestige de ces assemblées qui jadis s’ouvraient dans le Forum , sous la consécration des cérémonies augurales, pour choisir en présence des dieux les magistrats d’un peuple libre. Mais cette nouvelle brèche à la religion de l’État ne date que du règne de . Tibère.
Au lieu de ces pratiques religieuses liées à la liberté publique, on eut l’apothéose des empereurs. Le culte, comme l’État, fut prostitué aux caprices de leur pouvoir. Auguste en donna l’exemple : lui qui ne souffrait pas qu’on le nommât Seigneur , il se laissa nommer Dieu.
La flatterie des rois alliés lui érigea partout des autels; et dans Athènes, un temple commencé pour Jupiter Olympien, fut consacré au génie de César Auguste. Un collège de prêtres fut institué sous le nom di' Augustales. L’idolâtrie devint plus grande encore, à la mort du prince. Les Romains, dans la sévérité de leur ancienne discipline, avaient admis le culte des aïeux, à peu près comme il s’est pratiqué, de temps immémorial, parmi les Chinois. Aucun des grands hommes de la république, ni les Scipion, ni les Camille, n’avait été divinisé publiquement; mais le fils offrait des sacrifices aux mânes de son père. L’âme de son père était un Dieu pour lui. Dans le temps de la vertu romaine, Cornélie, cherchant à détourner Æon second fils de la route et des périls du premier, lui disait , suivant cet usage du paganisme romaïh ; « Lorsque je serai morte , tu m’offriras le culte des aïeux, et tu invoqueras le génie de ta mère; tu ne rougiras pas alors d’implorer par des prières ces divini-
tés que, vivantes et présentes, tu auras délaissées et trahies'. »
L’empire des Césars envahit aussi cette illusion touchante de la piété domestique. Tibère offrait des sacrifices, immolait des victimes à la divinité d’Auguste. Ces apothéoses servaient à la tyrannie, en aggravant l’accusation de lèse-majesté, et en rendant sacrilèges tous ceux qu’on voulait perdre. Cette circonstance seule peut expliquer des faits inconcevables pour nous : comment un # sénateur romain était accusé, pour avoir vendu l’image du prince, pour avoir profané une bague qui portait cette effigie sacrée. Par une contradiction bizarre, les empereurs étaient à la fois dieux et hommes ; on les adorait , et on priait pour eux. Les délateurs accusaient Thraséas de n’avoir pas immolé des victimes pour la santé de Néron, pour la conservation de sa voix céleste.
Domitien se donnait le titre de Dieu dans scs décrets et dans ses lettres. 11 semble qu’une religion déshonorée par de telles apothéoses dût, chaque jour, s’avilir davantage dans les esprits. Au reste, il est assez difficile de déterminer, sous quelle forme ceux qui croyaient alors aux dieux concevaient leur existence. Pour la foule et pour le gouvernement, qui, en fait de religion, agit souvent comme la foule, le culte romain n’était, sous quelques rapports, qu’un fétichisme grossier; en voici deux exemples: Ayant éprouvé de grandes pertes sur mer. Augustes dans une cérémonie publique, fit retirer la statue de Neptune , et châtia , pour ainsi dire , le dieu de son infidélité à la fortune de Rome. Quand Gcrmanicus* mourut, parmi les signes de la douleur publique,
riiistoirc raconte que, dans les villes municipales d’ita-
* Corn. Nep., in Fragmenlis.
* Suclonius, in Oefavio.
’ Idem, in Cato. „
Digllized l .
34 Dü POLYTHÉISME,
lie, on brisa, on jeta dans les rues les images des dieux, comme pour se venger sur elles du malheur de la patrie. Ainsi, le prince se conduisait à cet égard comme le peuple, et l’un et l'autre comme le sauvage qui brise son idole. Ces exemples , qui datent de la plus grande civilisation romaine, marquent assez combien le polythéisme était incapable de réforme et devait s’adapter à toutes les folios du Pouvoir absolu.
Le sacerdoce ne pouvait opposer aucune résistance; car, tous les prêtres dépendaient du souverain pontife, , qui était l’empereur. Sous la république, les plus grands citoyens avaient rempli les différentes fonctions sacerdotales ; mais, sous l’empire, en restant toujours le partage de la noblesse, elles tombèrent cependant aux mains des hommes les plus médiocres : on les donnait à qui ne pouvait mieux faire.
Claude' , dans sa jeunesse, fut jugé si stupide, qu’on no lui accorda d’autre emploi que celui de flamen. Les pontifes ne se distinguaient donc que par le luxe de leur table et la richesse de leurs vêtements, aux fêtes des dieux. Un respect plus grand s’attachait aux vestales : elles avaient d’imposants privilèges qui tenaient au souvenir de la république, et d'autres qui étaient ajoutés par l’empire. Un des plus éclatants honneurs rendus à Livie, fut le droit de siéger au théâtre, sur le banc des vestales.
Tacite nomme quelques-unes do ces vierges, en désignant leur sainteté par un terme solennel, qui rentre presque dans les idées du culte chrétien, l.eur sacerdoce était .seul réel, parce que seul il imposait des devoirs rigoureux. Un dos i)lus méchants empereurs, Domitien, rapj)cla ces devoirs par des supplices ; sous son règne, plu-
• Suclonius, in Claudio.
sieurs vestales furent punies de mort et enterrées vives. Ce monstre était un païen zélé; il remplissait avec ardeur ses fonctions de grand pontife ; mais ce culte absurde et féroce était sans influence sur les mœurs. C’est à celte époque , en efl’et , qu’il faut reporter les plus grands excès de la corruption romaine, et ces saturnales du pouvoir qui épuisèrent tout ce que la tyrannie peut inventer et l’espèce humaine souffrir.
Quand on voit passer Tibère, Caligula, Claude, Néron, et, après quelque intervalle, Domitien, on conçoit comment cette publicité du crime couronné dut profondément avilir les âmes, eflacer toutes les empreintes natives de justice et d’humanité, ébranler la conscience du genre humain, et faire douter d’une providence, dont le néant paraissait encore moins inconcevable que la patience.
Tous les écrivains rendent témoignage de celte incrédulité, et la confondent avec l’horrible dépravation de mœurs où tombèrent les Romains, sous le règne des premiers Césars. Philon ', qui vivait à l’époque de Caligula, se plaint que le monde était alors peuplé d’athées. Les poêles, les philosophes, nous retracent les vices les plus infâmes comme l’occupation familière des hommes de leur temps. Des prodiges de débauche , que le délire d’une imagination criminelle oserait à peine concevoir dans la solitude du vice , étaient les spectacles et les fêles de Rome. La folie du pouvoir absolu livrait les passions d’une Messaline et d’un Néron à tous leurs caprices ; et, par un des plus honteux avilissements de l’espèce humaine, les rêves bizarres du vice devenaient des événements publics, et figurent dans les annales de l’historien. La cruauté se joignait à la débauche, suivant le
*■ Philo, divinar. legum AUeg., iu lib. 111.
36 I)ü POLYTHÉISME,
génie du cœur humain corrompu. On jetait des hommes dans les viviers, où s’engraissaient les murènes ; on achetait le plaisir de couper la tête d’un homme ; le sang coulait dans un festin, comme au Cirque. La mort était toujours de quelque chose dans les plaisirs des Romains, j Le plus grand des maux de la tyrannie , c’est de dépraver ceux qu’elle opprime. Ainsi, tandis que les ombrages de Caprée recélaient la vieillesse souillée de Tibère, tandis que les jardins de Claude retentissaient des bacchanales de Messaline, tandis que le palais de Néron, agrandi sur les cendres de Rome , enfermait dans son enceinte jusqu’à de nouveaux repaires de prostitution publique, les premiers citoyens, corrompus par le désesespoir d’arriver à quelque chose de grand, dégradés par l’esclavage et par la crainte, se livraient aux distractions de la volupté. Quelques-uns y cherchaient une sécurité, en tâchant de s’avilir, autant que le maître qu’ils redoutaient : ils affectaient le vice, comme le premier Brutus avait feint la folie. Le plus grand nombre s’y plongeait tout entier, abusant ainsi sans péril des richesses de leurs aïeux et des anciennes dépouilles du monde ; et, comme l’historien grec nous montre, dans la peste d’Athènes, tous les excès et tous les désordres se multipliant par la vue prochaine de la mort, ainsi, devant la dévorante contagion de la tyrannie, chacun se hâtait de rassasier de plaisirs une vie précaire et menacée.
La çorruption du peuple était peutrêtre encore plus hideuse que celle des grands. Les plus honteuses folies des empereurs étaient destinées à lui plaire; leurs infamies étaient pour lui le contre-poids de leurs crimes. N’ayant eu longtemps d’autre culture morale que la discipline républicaine, il perdait tout, en la perdant -, et depuis qu’il n’était plus citoyen, il était tombé au-dessous même de l’homme.
nu POLYTHÉISME. 37
S’il faut en croire Juvénal, les idées d’une providence vengeresse ne conservaient pliisaiicuneautorilésiireette multitude. Les arguments de Lucrèce contre les punitions d’une autre vie, les confidences philosophiques de César dans le sénat romain étaient devenus la science du vulgaire; et les enfants mêmes ne croyaient plus aux fables du Tartare.
Mais, comme il y a dans l’ignorance une crédulité qui change d’objet et ne se guérit pas, celte multitude, indifférente aux anciens rites de la patrie, était abandonnée à mille sorcelleries bizarres. Ce nombre prodigieux d’esclaves qui formaient dans l’Italie une autre classe de peuple, augmentait encore la masse des vices et apportait avec lui une foule de superstitions étrangères. Celte race d’hommes, vivant au milieu de l’abjection et des supplices, était la pire de toutes, parce qu’elle avait les vices de ses maîtres et les siens. Tous ces mélanges de corruptions diverses élevaient sur l’atmosphère romaine autant de vapeurs impures, dont quelques provinces éloignées avaient à peine évité l’atteinte.
A la régularité de l’ancien culte romain succédaient ces cultes impurs inventés dans la mollesse et l’oisiveté de l’Asie. Dans la vieille mythologie romaine , l’indécence des dieux était, pour ainsi dire, corrigée par la gravité des cérémonies. Le temple môme, élevé dans Rome à la déesse Vénus, semblait une expiation plutôt qu’une offrande. Il avait été bâti de l’argent des amendes prononcées ', pour crime d’adultère. Presque toutes les pompes de l’ancien polythéisme romain étaient imposantes et solennelles; mais la déesse Isis, ses prêtres
* Titi Livii lib. X : « Eo anno, Q, Fabius Gurges, consulis tilius, aliquot matronas ad populum slupri damnatas pecuniâ mulctavit ; ex quo muictatitio ære Veneris ædem, quæ prope circum est, faciendam curavit. »
38 Dt! POLYTHÉISME.
el ses adorateurs, ne s’annonçaient qu’au milieu de danses licencieuses , et ne favorisaient que de profanes amours. Ces jeunes filles romaines, élevées jadis sous la loi d’une austère pudeur, allaient, du temps de Tibullc, consulter les prêtres d’Isissur la fidélité de leurs amants. Des hommes dégradés, de vils eunuques d’Asie étaient les prêtres de ces divinités étrangères; et tandis qu’autrefois le service des dieux de la patrie était confié aux mains des premiers citoyens , des généraux, des magistrats, un bateleur, qui n’était pas Romain, qui n’était pas même homme , était le ministre de ces cultes nouveaux transplantés à Rome d’Égypte ou d’Asie. Si le peuple sc livrait avidement à ces spectacles grotesques, s’il préférait à la majestueuse procession des vestales le sistre et les grelots des prêtres d’isis, ou les rapides évolutions, les tournoiements bizarres des prêtres mutilés de Cybèle, les grands, les riches de Rome s’initiaient, avec plus d’ardeur encore , tà de honteux mystères , et Variaient leur ennui par les inventions de ces charlatans d’Asie.
L’ancienne Confarréation du Patriciat, cette espèce d’union à la fois religieuse et aristocratique, était si fort négligée que, du temps de Tibère, on ne put trouver trois patrieiens offrant les conditions nécessaires pour le sacerdoce '. Mais, Néron se fit prêtre de la déesse syrienne, et lui offrit publiquement des sacrifices, en long habit de lin , et la tête couronnée d’une mitie orientale. Dans celte espèce de folie que font nailrc le crime et le pouvoir absolu, il s’entourait de magiciens, leur prodiguait Ses trésors, cl voulait, par leur secours, évoquer les mânes’.
En même temps, l’horreur de ces temps désordonnés,
* Tacitk Annal., lib. fV, cap. xvi.
* Caii Ptin. Hist. nat., lib. XXX.
leà fréquentes révolutions du pouvoir, l’ardente curiosité pour un avenir qui seniblail tou jours une délivrance, raml)ition des prétendants à l’empire, je ne sais quelle frénésie d’un peuple qui avait tout conquis , tout usé, tout soulTerl, remplissaient les imaginations de mille rêveries bizarres, cl donnaient un jdein pouvoir à la science menteuse des astrologues. Ils remplaçaient, pour ainsi dire, les oracles et les auspices tombés en désuétude; et la sorcellerie s’était enrichie des perles du paganisme.
On ne peut lire les écrivains de ce temps , et remarquer leur langage, qui est lui-même un trait historique dans leur récit, sans voir avec étonnement cette reprise de la superstition humaine^ après le poème de Lucrèce et tant d’autres écrits de Cicéron. On ne trouve partout, dans l’histoire des Césars , que présages , prédictions astrologiques, événements merveilleux. Tibère avait, comme Louis XI , un astrologue près de lui. Plancine et Pison employaient contre Germanicus des invocations magiques. Galba prétendait à l’empire, d’après une prédiction; d’autres expiaient par la mort le malheur d’avoir été prédits. Vespasien faisais des miracles et guérissait les aveugles, aux portes du temple deSérapis.
Comme il arrive toujours, et comme on l’a vu dans le moyen âge, celte fausse science de la magie s’appuyait sur des crimes véritables. L’art des empoisonnements servait à réaliser les prédictions astronomiques. Aucun crime ne fut alors plus commun : il était, comme dit Tacite, un des instruments du pouvoir impérial ; il infestait les foyers domestiques; il semait des périls cachés et d’odieux soupçons, parmi les fêles et l’élégance du luxe romain.
Ce qui restait du culte ancien était encore souillé par la corruption des mœurs publiques; et le zèle pour les
DD pOL'fTHÉISME.
'“el-aKorr^jt^ieu cette époque, qu.
que I Llement les prières coupables murmu-
,:ÛX" X les offrandes apportées aux dieux, rces dans les le p i^o„icuses. On croyait gagner
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nos prauques. Ams , ^ait plus que
<1'' ' ;™‘o1^rcorrupteur : religion immorale et mer- ^ . . -',4 malfaisante, crédulité sans culte, qui
• f îrm (\9 toutes los veligions et de tous l6S '’wa'l"ce vaste chaos de Rome, dégradation des esprits par l’esclavage, la bassesse et l’oisivcle. vo, a ce
‘ ’Atçxi» dpvenu le polythéisme romain.
“ t cepeLnt la philosophie, pour le bonheur
^ 1rs rin monde*' quelle vertu salutaire exerçaitet rexempk 4, ,;un de ses
elle, au milieu de tant de en ^(,,1 „;„utre de
plus éloquents absoudre sa vie, bien
uu'raitlté^^^^^^^^ do tyton- <i»‘d '' ‘'oHos;**® •'
on ne peut voir en lui, malgré tout l'ec al du talent, wûn esprit faux et une Ame faible, combinaison la pins C aSe de tonies, pour faire sans remorfs des choses Ion, mes. Lises Tacite ; Sénèque conse, la presque le meurtre d’Agrippine; et certainement, ,1 essaya de
cm’;st pas que ses ouvrages ne présentent dans «u
aegré -arqnable. ee "o^p" ‘sluven. le's
Smœ?ên*'le,ir faisant prendre l’entliousiasmc passager de leurs idées pour la force de leur caractère, et en Z Igageant, sur celte confiance, dans des épreuves
DU mYTHÉISIIE. 41
auxquelles ils ne suffisent pas. Sénèque professe une morale sévère, excessive même; mais, il y manque une sorte de sérieux et de vérité; son style éblouit l’esprit, sans échauffer Tàme. La vertu n'est pour lui qu’un texte d’éloquence; il la veut extraordinaire, plutôt que bienfaisante : il dispose les devoirs de la vie, comme un poète sans goût, ordonne les événements d’un drame, pour la surprise et non pour la vraisemblance. Sa morale, quelque rigoureuse qu’il veuille la faire, ne commande |X)int la vertu, parce qu’elle n’exprime pas la conviction.
Cette philosophie n’en respire pas moins un spiritualisme salutaire. Sénèque, comme tous les sages de l’antiquité, désire l’immortalité de l’âme, encore plus qu’il ne l’affirme; mais il a des idées si hautes de la dignité de l’homme, indépendamment de sa destinée future, il divinise si éloquemment l’âme vertueuse, qu’on esttenté de le placer parmi les sages, dont l’enthousiasme moral dut seconder dans le monde les sublimes leçons de l’Évangile.
Quant à l’opinion de Sénèque sur le polythéisme, on jugera si sa raison pouvait croire des fables, dont il augmentait lui-même' le scandale et l’absurdité, en concourant à l’apothéose de Claude. Ce sont là de ces traits qui montrent toutes les dispositions morales d’un peuple. Sénèque composa le discours de Néron, jwur l’inauguration de Claude au rang des dieux , suivant l’usage ; et, tandis que le peuple romain éclatait de rire, en entendant célébrer la prudence surnaturelle de l’imbécile mari de Messaline , ce même Sénèque , parodiant sa propre éloquence, opposait , dans une satire assez piquante, à la prétendue apothéose de l’empereur, une transfiguration plus vraisemblable, sa métamor|)hose burlesque en citrouille; et le ridicule qu’il jetait sur ce dieu, de création nouvelle, n’était qu’une partie des sarcasmes, dont il
accablait tous les dioux de l’empire, Jeu d’esprit plus digne d’un rhéteur que d’un sage, et qui caractérise parfaitement ces époques de servilité, où le talent se joue des [saroles, et croit s’excuser, en se moquant de luimême!
Un des traits distinctifs de la philosophie de Sénèque, c’est l’approbation du suicide, c’est l’enthousiasme aveugle pour ce malheureux courage, ou plutôt pour cette maladie de l’ame, qui s’accroît dans la corruption et l’inquiétude des vieilles sociétés. Sénèque regarde la mort volontaire comme un acte de vertu; et jamais sa vive imagination ne trouva de paroles plus passionnées que pour peindre et admirer le trépas de Caton.
On peut voir combien la tyrannie romaine avait hâté, sous ce rapport , une triste philosophie quelle rendait nécessaire. Le héros de la sagesse platonicienne avait été Socrate, attendant et recevant la mort pour obéir aux lois ; chez les Romains esclaves, la vertu proclama i>our son plus grand modèle Brutus, qui se poignardait, en la blasphémant. Plus tard , quand la tyrannie , favorisée par la grandeur de l’empire et par l’éloignement, ou la barbarie des peuples qui n’étaient pas romains, eut étendu comme un vaste filet autour de ses victimes, ce droit de se donner la mort devint le seul lieu d’asile, qui fût ouvert dans le jnonde. Le Romain opprimé, réduit de tant de privilèges glorieux à l’unique possession de luimême, triomphait d’exercer, par le choix de sa mort, une liberté dernière; et cet orgueil, toujours mêlé dans la vertu des anciens, trouvait une sorte de gloire à s’alfranchir à la fois de l’esclavage et de la vie. La philosophie vint encore étendre ces maximes du désespoir: elle approuva l’homicide sur soi-même, pour se dérober au fardeau de l’existence, toutes les fois que les infirmités, la douleur ou l’ennui la rendaient importune.
Dans le mépris de Sénèque pour les fables du polythéisme, et dans la rigueur stoïque de ses principes, on reconnaît l’influence du sentiment religieux ' . L’idée consolante d’un Dieu préside à sa philosophie; et l’honiine ne paraît pas abandonné sur la terre. La profession ouverte de l’athéisme ne se trouve, à cette éjwque de la littérature romaine, que dans les écrits du célèbre historien de la nature. Pline, après avoir expliqué toutes les croyances populaires par les dispositions de crainte et de curiosité naturelles à l’esprit humain, se rit des efforts que la philosophie voudrait faire, pour concevoir les attributs et les bornes de la Divinité. Cette tristesse amère et réfléchie qui semble appartenir plus particulièrement à certains âges de la société , et qui est le premier fruitde l’athéisme, n’a jamais inspiré peut-être une pensée plus désolante que les derniers mots de Pline, au moment, où il admet pourtant la supposition de l’existence d’un Dieu. Dans une sorte dedépit contre cet aveu, il prend en pitié ce Dieu; il en énumère tous les inconvénients, toutes les misères, et dans le nombre, celle de ne pouvoir à volonté se donner la mort, « faculté, dit-il,
‘ Il est à remarquer, au reste, que Sénèque exprime, sur les peines d’une autre vie, la même incrédulité méprisante que Cicéron dans sa défense de Cluentius. « Songez bien, dit Sénèque, dans la Consolation à Marcia, que les morts n’éprouvent aucune douleur, et que ces terreurs des enfers sont une fable.., La mort est le dénoùment et la lin de toutes les douleurs : nos maux ne vont pas au delà; elle nous remet dans le calme, où nous reposions, avant de naître. » La même opinion se trouve dans les tragédies attribuées à Sénèque; et Rome entière, la Rome de Claude et de Néron, entendait retentir au théâtre cet axiome d’unepbilosophiedésolante: «Postmortem nibil,ipsaque mors nihil. » On demandera peut-être comment concilier cette, doctrine avec tant de passages de Sénèque, où l’âme vertueuse est représentée comme une portion de Dieu, comme un Dieu? Par une contradiction, comme il arrive si souvent.
qui, dans les maux de la vie, est le plus grand bienfait qu’ait reçu l’homme. » On peut longtemps réfléchir, avant de trouver dans la corruption de l’état social et dans le désespoir de la philosophie un plus triste argument contre la Divinité, que cette impuissance du suicide regardée comme une imperfection, et cette jalousie du néant attribuée même aux dieux.
Mais, à côté de ce dur athéisme de Pline, Tacite croyait à l’astrologie ; et il rapporte sérieusement les miracles de Vespasicn. Tels étaient les Romains les plus éclairés. Le peuple, la foule, corrompue par les crimes de ses maîtres et par ses jiropres bassesses , avait à la fois tous les vices de la superstition et tous ceuxde l’impiété, s’excitait au crime dans les temples, et se moquait de ses dieux, au théâtre'. Diane était fouettée sur la scène; on y lisait le testament de défunt JupTter; on y tournait en dérision trois Hercules faméliques. Ce n’était pas assez d’adorer Auguste, après sa mortiCaligula se fit dieu de son vivant; et, par une juste offrande, on lui immola des victimes humaines*. Un Romain qui, pendant une maladie de Caligula, s’était dévoué pour la santé du prince, fut pris au mot, avec un sérieux barbare : on le promena dans les rues de Rome ; et on termina le sacrifice, en le précipitant du roc Tarpéien.
Dans le reste du monde soumis à la puissance romaine, l’instinct religieux n’était pas moins profané : les tyrans de Rome avaient partout des temples. Cependant il faut avouer que la civilisation romaine avait, en diverses contrées, rendu le culte public moins barbare. Ainsi, dans les Gaules et la Germanie , les sacrifices humains avaient cessé; et César, qui se vantait d’avoir fait périr deux millions d’hommes sur le champ de bataille, avait
‘ Tertul., in Apologeüc.
* Suetonius, in Caio.
du moins interdit aux Druides de verser le sang humain. Rome garda toujours celle i»olilique, au dehors.
Tibère lui-même acheva de faire disparaître des Gaules les Druides qui, malgré les décrets du sénat romain, sacrifiaient encore des hommes à leur dieu Teulatès et, indépendamment de ce culte criminel, avaient, aux yeux des Romains, le tort d’entretenir par leur fanatisme l’humeur belliqueuse des habitants.
Rome ne se montra pas moins ennemie des rites barbares, que la tradition carthaginoise avait laissés en Afrique. Deux cents ans après que Carthage était devenue romaine, on y offrait encore publiquement des enfants en sacrifice à Saturne ' . Pour interdire ces horreurs, dans la province conquise, un proconsul, du nom de Tibérius, fil crucifier les prêtres aux arbres de leur temple, aux palmiers, dont les ombres complices avaient couvert leur crime. La milice du pays , convoquée en armes par les magistrats, assistait à celle sanglante punition d’un culte affreux, cruellement réprimé par la dureté romaine.
Depuis lors, sous les mauvais, comme sous les bons princes, tout en gardant pour son compte, au mépris d’un ancien décret du sénat, la barbare coutume d’offrir chaque année à Jupiter Lalial le sang d’un homme ' , d’un étranger égorgé sur l’autel, Rome continua de prohiber, ou d’adoucir les atrocités religieuses des peuples soumis à son empire; cl au temps de Vespasien, Pline le naturaliste donnait cet éloge à ses concitoyens :
• « Infantes penes Africain Saturne immolalianl palain usque ad proconsulatuin Tiberii, qui eosdem sacerdotes in eisdeiu arboribus teinpii sui obumbratricibus scelerum votivis criicibus exposuit, teste militiâ patriæ nostræ, quæ id ipsum inunus illi proconsuli funcla est. » (Terlull. Apolorj., c. ix.)
* « Latio ad hodiernum diem Jovi, niediâ in urbe, huinanus sanguis ingustalur. » (Tertull. Scorpiac.)
f On ne peut assez apprécier quelle reconnaissance « est due aux Romains, pour avoir fait disparaître ces < cultes monstrueux, où tuer un homme était une œuvre « sainte, et le manger une chose salutaire »
Les armes et la justice de Rome, les habitudes plus douces du Midi, quelque usage du luxe et même des leU très introduit dans les Gaules , dans quelques portions de la Germanie et de la Grande-Bretagne, corrigeaient les cultes féroces des habitants. De toutes parts s’élevaient, parmi cps peuplades sauvages, des portiques, des thermes et des temples romains’. On les iwliçait à la fois par les arts et par les vices d’un ingénieux polyr théisme ; Rome, alors meme qu’elle était l’esclave avilie des tyrans, était la législatrice des barbares. On sentait peu dans les provinces le contre-coup de ces fureurs qui décimaient le sénat, de ces folies qui s'étalaient dans le cirque et dans l’amphithéâtre. Sous Néron et sous Claude, le génie romain continuait au loin à civiliser l’univers : les rites sanguinaires des druides et des barr des étaient refoidés dans le fond des forêts ; les cultes pompeux de l’Italie s’étendaient, avec les limites des pro-r vinces romaines; les statues élégantes des dieux de la Grèce remplaçaient les pierres massives et les grossiers fétiches adorés dans le Nord.
Lyon était une ville toute romaine; elle,avait les mœurs et le savoir des phis belles cités de l’Ilalie; des libraires établis dans ses murs y vendaient’ les ouvrages des beaux esprits de Rome. Les provinces septenlriona-
> « Nec satis æstimari potesl quantum Romanis debeatur, qui sustulére monstra, in quibus bominero occidi religiosissinium eral, inandi vero etiain saluberrimum. » (C. Plinii Sec.uudi Mal. hist., lib. XXX.)
* Tac., in Agric,
* Plioii junioris Epistolee.
les de la Gaule étaient moins polies; mais elles snbisr saient, chaque jour, davantage les lois, les mœurs et la langue des Romains; un temple même d’Auguste, élevé sur les bruyères incultes de l’Armorique, était une espèce de progrès dans la civilisation de ces peuples, qui n’avaient adoré longtemps que des pierres teintes de sang.
Les contrées seules de la Germanie qui résistaient aux armes romaines , conservaient , avec leur indépendance et leur vie à demi sauvage, l’âpreté de leurs cultes sanguinaires. Elles ne connaissaient pas de libation plqs agréable aux dieux que le sang des captifs romains ; et le vengeur de la Germanie, Arminius avait fait immoler sur les autels les tribuns et les premiers centurions de Varus. En avançant vers le Nord, dans ces vastes régions, qui sont bornées par l’Océan, et que Tacite a comprises sous le nom de Germanie, on trouvait partout des rites cruels; seulement les dieux de la Grèce et quelques divinités d’Égypte y étaient mêlés, comme le souvenir d’une ancienne migration.
Les Quades' immolaient des hommes à Mercure. Les Suèves ouvraient leurs assemblées publiques par le sacrifice d’une victime humaine. Là, Isis recevait un culte; ici, la Terre était adorée sous les noms, qu’elle conserve encore, dans les langues actuelles du nord. l.e pouvoir des prêtres était grand chez ces nations incultes et libres; seuls ils pouvaient frapj)cr et punir des hommes si fiers. Des prophétesses s’élevaient aussi, parmi les vierges consacrées; on les adorait comme femmes et comme déesses; et les noms d’Angaria, de Velleda, consacrés par la superstition des Germains, avaient plus d’une fois effrayé la fortune de Rome. Ainsi le polythéisme des peuples esclaves s’adoucissait; celui des peuples libres res-
^ Tacit., in Germania,
tait féroce, et s’animait par d’horribles sacrifices, dans
les noires forêts, son dernier asile.
Nulle part le polythéisme n’était aussi florissant que dans la Grèce, si l’on compte les statues , les temples , les monuments consacrés à la religion. Dans l’abaissement de la conquête, dans l’inaction qui la suivait , le culte des dieux semblait même devenu le plus grand intérêt politique des Grecs. Les vieilles haines des cités rivales étaient ensevelies, sous un commun esclavage; mais, on disputait encore pour la possession d’un temple, ou d’un terrain consacré. Sous Tibère', Lacédémone plaidait contre Messène , dans le sénat romain , pour la propriété du temple de Diane Limnatide. On produisait de part et d’autre des autorités historiques et poétiques, des édits de Philippe et d’Antigone, de Mummius, de Jules César, et du dernier consul d’Achaïe.
Messène gagna sa cause; ce fut la seule compensation de tous les maux, dont l’avait affligée jadis sa terrible ennemie ; et peut-être Messène dut-elle ce succès à quelque désir d’humilier l’ombre de Lacédémone.
D’autres villes de la Grèce ionienne faisaient de grands efforts, pour conserver à leurs temples le droit d’asile, et le défendaient avec obstination, quelquefois par des émeutes populaires. Le sénat romain, sous Tibère, il est vrai, passa beaucoup de temps à vérifier les titres, et à écouter les traditions fabuleuses, sur lesquelles on appuyait ce droit d’asile. Il supprima ou réduisit quelquesuns de ces privilèges , mais avec réserve, et en ménageant la superstition des peuples , qui n’avaient plus guère d’autres droits, sous la puissance romaine.
U semble que la Grèce ne pouvait pas plus se séparer de l’idolâtrie que des arts. Partout sillonnée de monu-
‘ Tacil. in Annal., lib. V.
ments et de fictions, elle était comme le Panthéon de l’univers païen; on n’y pouvait faire un pas, sans rencontrer quelque chef-d’œuvre des arts consacrant une tradition religieuse. Mais l’incrédulité s’était depuis longtemps glissée parmi les desservants du temple; elle s’était encore accrue par les malheurs de la Grèce. Ce peuple de rhéteurs et de sophistes que produisait la Grèce oisive et subjuguée , était plus hardi que ne l’avait été Socrate.
♦ Sous la conquête romaine, qui remplaçait l’empire macédonien, il ne restait aux villes grecques qu’un régime municipal, au lieu de leurs anciennes institutions. Les Romains s’inquiétaient peu d’une liberté philosophique qui n’ôtait rien à l’obéissance. 11 n’y avait plus de tribunes dans la Grèce; mais les sophistes pouvaient plus librement que jamais, dans leurs écoles, railler le culte des dieux. Les noms de toutes les sectes se conservaient; mais celle d’Épicure et celle des cyniques étaient les plus puissantes et les plus populaires : elles se moquaient à la fois de l’ancienne religion et de l’ancienne philosophie; elles appelaient la licence des mœurs au secours de l’irréligion. Lucien fut le Voltaire de cette école : il finit les disputes par la moquerie de toutes les opinions.
Mais avant que le polythéisme grec fût arrivé à ce point de n’être plus qu’un objet de ridicule pour les Grecs cu.x-mêmes , il s’était successivement affaibli dans les esprits, par mille causes diverses. Dès le temps deGicé- . ron, c’était ime vérité convenue que ceux qui étudiaient la philosophie ne croyaient pas à l’existence des dieux'. Ainsi, cette incrédulité, qui n’avait d’abord été qu’un paradoxe des épicuriens , était devenue l’opinion de
‘ « Eos qui philosophiæ dant operam non arbilrari deosesse.»
De Inventione, lib. I, cap .xxix.
toutes les sectes divisées de principes et de systèmes, mais uniformes dans leur mépris pour le culte populaire.
Athènes subjuguée n’était plus qu’une ville d’études et de plaisirs, où l’on raisonnait incessamment sur toutes les questions philosophiques. Avec ses lois, elle avait perdu son ancienne intolérance; on n’entendail plus parler des jugements de l’Aréopage , ni des sentences des Eumolpides.
Elle n’en semblait pas moins la métropole de l’idolâ- . trie par la perfection de tant de chefs-d’œuvre consacrés, dans son sein, au culte des dieux. Le polythéisme y paraissait plus épuré que dans le reste du monde ; il n’y contrariait pas autant la morale et la conscience. Pour repousser l’établissement des jeux de gladiateurs dans Athènes, le philosophe Démonax n’eut besoin que d’invoquer cet autel de la Clémence, placé sous les yeux de ses concitoyens, et célèbre dans leur histoire. L’apôtre même du christianisme trouva dans Athènes un asile pour son culte, auprès de ces autels élevés au dieu inconnu. Cependajit, depuis le commerce plus fréquent de la Grèce avec l’Égypte, et depuis la conquête niacédonienne, les invasions des cultes étrangers s’étaient multipliées dans Athènes. Le théâtre autrefois, dans sa cynique liberté, surveillait la religion, comme tout le reste; et Aristophane avait fait justice de quelque dieu grossier venu de Thrace, ou de Phrygie ; mais, sous le pouvoir de la Macédoine, sous la protection des rois d’Égypte, et plus tard sous le joug de Rome, cette liberté du théâtre avait disparu. Un temple de Sérapis ' avait été élevé dans Athènes, par complaisahce pour les Ptolémées.
> Pausaoias.
ou POLTTBÉISME. 51
D’autres monstres d’Égypte, et enfip les empereuis de Rome, eurent aussi leurs monuments dans la cité de Minerve; mais, l’Alhénien regardait avec mépris ces apothéoses barbares ou serviles, en les comparant aux chefs-d’œuvre de la vieille idolâlrie consacrée par Phidias; cl le philosophe éclectique, qui mêlait à la fois la sublime morale, l’enthousiasme allégorique de l’Académie et le doute méthodique de l’école d’Aristote, ne voyait dans le polythéisme que des fictions et des symboles.
Celte influence de l’esprit philosophique décréditait dans toute la Grèce les oracles autrefois si célèbres et dotés de si riches présents. La chute des diverses républiques de la Grèce avait également fait tomber beaucoup de fêtes religieuses, qui jadis entretenaient la superstition par le patriotisme. Les savants du pays étudiaient encore ces souvenirs dans les anciens auteurs; ils eu parlaient, dans leurs histoires; les sophistes y faisaient allusion, dans leurs discours ; mais tout cela n’était plus vivant dans les mœurs publiques. Les mystères d’Éleusis conservaient seuls encore leur auguste solennité; mais les leçons qu’on y donnait aux initiés étaient plus contraires que favorables au maintien du polythéisme. Ces cérémonies étaient saintes, puisque, dans son voyage en Grèce, Néron parricide n’osa j)oint en approcher.
Une foule d’autres superstitions touchantes ou gracieuses étaient conservées, dans les divers cantons de la Gi èce. Plutarque, qui, si l’on peut parler ainsi, fut le dernier des philosophes croyants, comme Lucien fut le plus ingénieux des philosophes incrédules, Plutarque, ramené par son admiration pour les grands hommes de la Grèce vers le culte et les mœurs antiques, nous raconte qu’ayant eu quelques démêlés avec les parents de sa femme, pour en prévenir les suites, il alla sur le mont
Hélicon faire un sacrifice à l’Amour. Dans sa vieillesse, il était encore prêtre d’Apollon, et il menait les danses autour de l’autel du dieu. Cela ne l’empêchait pas de raisonner sur le culte d’Isis et d’Osiris avec la liberté d’un esprit sceptique. Il peignait également sous de vives couleurs les misères et l’abrutissement de la superstition ; mais, cette même candeur qu’il a portée dans ses écrits, le laissait païen de bonne foi, et lui faisait adorer paisiblement les anciens dieux de la patrie.
La Grèce, à cette époque, ne doit pas être cherchée seulement dans elle-même. Ses anciennes conquêtes, ses arts, son génie, avaient colonisé une partie de l’Orient. Sa langue était dès longtemps répandue dans l’Asie Mineure et l’Égypte; des écrivains ingénieux, de brillants sophistes commentaient la philosophie grecquedans Antioche et dans Alexandrie. 11 semblait donc que, dans cet accroissement de son empire, le polythéisme grec devait subir mille variations de climats et de mœurs. L’esprit enthousiaste et superstitieux des Orientaux se fût mal accommodé du scepticisme de l’Académie; et si Lucien naquit à Samosate, en Syrie, ce fut dans Athènes qu’il apprit à railler si librement les dieux.
L’Asie Mineure offrait partout le mélange des dieux élégants de la Grèce avec les superstitions du pays. Elle était remplie de prêtres errants qui portaient avec eux leurs impures divinités, et étaient astrologues et jongleurs. La licence des mœurs était à la fois excitée par le climat et la religion; d’antiques traditions conservaient auprès d’Antioche les impurs mystères d’Adonis. dans Éphèse , le culte de Diane et les merveilles de son temple faisaient vivre une foule d’ouvriers, qui vendaient aux habitants et aux étrangers de petites statues de la déesse en or et en argent. Nulle part la superstition n’était plus lucrative.
Mais le pays où elle semblait se renouveler avec une 'inépuisable fécondité, c’était l’Égj’pte. L’ancienne religion du pays, le polythéisme grec, le culte romain, les philosophies orientales étaient là réunis et confondus comme ces couches de limon que le Nil débordé entasse au loin sur scs rivages. Dans le repos de la conquête romaine, les esprits n’avaient pas d’autre occupation que ces controverses. Alexandrie, ville de commerce, de science et de plaisirs, fréquentée par tous les navigateurs de l’Europe et de l’Asie, avec ses monuments, sa vaste bibliothèque, ses écoles, semblait l’Athènes de l’Orient, plus riche, plus peuplée, plus féconde en vaincs disputes que la véritable Athènes, mais n’ayant pas cette sagesse d’imagination et ce goût vrai dans les arts. Alexandrie était plutôt la Babel de l’érudition profane. Là, se formait cette philosophie orientale, suspendue entre une métaphysique tout idéale et une théurgie délirante, remontant par quelques traditions antiques à la pureté du culte primordial, à l’unité de l’essence divine, s’égarant par un nouveau polythéisme dans ces régions peuplées, de génies subalternes que la magie mettait en -commerce avec les mortels.
Le reste de l’Égypte était encore assujetti à mille superstitions bizarres ou mal comprises, qui faisaient sourire de pitié le paganisme romain. D’antiques symboles ' étaient devenus des dieux pour la foule; de là, ces reproches que les poètes de Rome font aux Égyptiens d’adorer des oignons et des chats; de là, aussi ces guerres civiles qui souvent dans l’Égypte armaient une ville contre une autre, pour venger l’injure prétendue de quelqu’une de ces innombrables divinités. Dans leur abattement sous le joug romain, les Égyptiens n’étaient
* Creutser, traduction de M. Guigniaut.
capables de courage que par superstition. Un Romain qui par hasard avait tué un chat consacré, fit éclater une sédition, que les violences, les rapines des gouverneurs n’auraient point excitée. 11 y avait donc à la fois dans l’Égypte les deux extrêmes de la superstition humaine ; le plus grossier fétichisme et la plus subtile mysticité; et c’est par là que ce pays, se prêtant pour ainsi dire aux besoins de la crédulité humaine dans tous les degrés, fut, pendant plusieurs siècles, l’arsenal d’où sortirent toutes les erreurs et toutes les sectes religieuses.
Parmi les peuples indépendants de Rome, et dont les opinions se transmettaient, par l’Égypte et la Syrie, dans le monde romain, il faut compter la Perse, les Indes, et peut-être même cette contrée lointaine et mystérieuse, qui n’est désignée nulle part dans les annales romaines, la Chine. On sait que le nom de César, et môme d(* curieux détails sur le gouvernement et la puissance de Rome, se trouvent, à cette époque de notre ère, dans les annales chinoises. Des communications plus anciennes encore semblaient avoir rapproché les traditions de tous les peuples, et fait circuler dans tout l’Orient des dogmes religieux que l’on croirait échappés du christianisme. Ces idées philosophiques qu’avait exprimées Platon, ce Àdyoç, ou cette raison éternelle qu’il avait célébrée, se retrouvent dans les écrits d’un philosophe chinois, qui voyagea dans la Syrie, quelques siècles avant notre ère. On y retrouve aussi C(,‘ dogme d’une triade divine ', que l’on entrevoit dans Pythagore, dans Platon, et qui se reproduisait, aux premiei's siècles de notre ère, dans les ouvrages de [)hilosophie attribués à Hermès, dans les hymnes, dans les poèmes répandus sous le nom d’Orphée,
> « La raison a produit un ; un a produit deux; deux a produit trois; trois a produit toutes choses. » [Mémoire sur la vie et les ouvrages de Laolseu^ par M. Abel Remusat.)
nu POLYTHÉISME. 55
et jusque dans les prétendus oracles dos djenx; tant l’esprit humain était alors travaillé par la notion confuse d’un dogme tout à la fois antique et nouveau !
Les Indes reposaient sous le joug de leur ancien sacerdoce et dans l’immobilité de leurs castes héréditaires. Les communications qu’elles avaient eues, do temps immémorial, avec l'Europe, et dont les traces, oubliées par l’histoire, se retrouvent si manifestes dans l’ancienne langue de la Grèce et du Latium, avaient été ranimées par la conquête d’Alexandre, trois siècles avant notre ère. Traversée par les armes macédoniennes, l’Inde avait ouvert ses trésors à l’avidité de l’Occident ; c’était le nouveau monde de cette époque ; on y accourait de la Grèce; on en racontait mille choses merveilleuses-, on y supposait dc.s prodiges et d’inépuisables richesses. Une navigation s’était établie de l’Égypte jusqu’aux bords du Gange ; des sages indiens étaient venus dans la Grèce ^ ; et l’un d’eux , renouvelant le spectacle qu’avait eu l’armée d’Alexandre, s’était brûlé sur un bûcher dans la place publique d’Athènes.
L’Égypte, sous les Romains, cohame sous les Ptolémées, fut en commerce avec l’Inde, Du temps deStra-r bon, les marchands grecs et romains faisaient un continuel trafic dans l’Indc par le Nil et le golfe Arabique. Ces hommes sans instruction ne rapportaient de leurs voyages que des récits vagues et mensongers; mais l’ancienne réputation des sages de l’Inde, l’éloignement mystérieux de ces climats, et ce besoin de superstitions nouvelles alors répandu dans le monde romain attiraient aussi sur les bords du Gange quelques voyageurs enthousiastes, plus curieux de sciences que de richesses.
Ce fut là qu’ Apollonius alla rajeunir les traditions de
* Strab., lib. XV, cap. i.
56 Dü POLYTHÉISME,
l’école pythagoricienne. Cet homme singulier, témoignage de l’esprit à la fois novateur et superstitieux de son temps, cet homme, qui fut un moraliste sévère et un charlatan théurgique, visita les brachmanes, et se vantait d’avoir puisé dans leurs entretiens des leçons de sagesse et des secrets magiques. Il avait trouvé dans l’inde les rois soumis au sacerdoce ; et, de retour dans l’empire romain, il essaya de dominer les âmes par les illusions d’une espece d’illuminisme, que soutenaient la pureté des mœurs et l’enthousiasme de la vertu.
Mais la mythologie indienne proprement dite restait ignorée des Grecs et des Romains. Si l’on peut apercevoir quelques traits de ressemblance entre les divinités de ces diverses nations, si V Apollon des Grecs fut dessiné sur le Crishna de l’Inde, ces emprunts à demi elfacés sont d’une date inconnue, et n’étaient pas soupçonnés par les Grecs contemporains d’Alexandre. D’une autre part l’Inde ne garda nulle empreinte de la conquête grecque. Les noms de fleuves et de villes imposés par les vainqueurs passèrent avec eux. L’ancien culte, les anciennes mœurs, subsistaient toujours dans l’immuable indolence des habitants. Il paraît cependant qu’au premier siècle de notre ère, ce mouvement d’inquiétude et de curiosité religieuse qui agitait le monde, passa jusqu’à l’inertie contemplative des Indes, et troubla le repos du . brachmane. S’il faut en croire l’étude des monuments originaux , l’annonce d’un avènement miraculeux se répandait alors dans l’Inde, comme dans la Judée '.
La Perse, nommée barbare par les Grecs, semblait avoir eu dès longtemps un culte plus raisonnable et plus épuré que le polythéisme d'Europe. Elle n’admettait
‘ Asiatical researches, t. I.
DÜ POLYTHÉISME. 57
point les idoles; et Xercès, dans l’invasion de la Grèce, les fit partout détruire sur son passage; mais le culte de Zoroastre, cette adoration de l’Être éternel, représenté par le symbole du feu, cette antique religion des mages, bien que respectée par Alexandre, s’affaiblit par le mélange des peuples et l’influence de la conquête. Les rois d’origine grecque eurent des temples dans la Perse ; les idoles s’introduisirent avec les arts.
Les mages furent persécutés et se divisèrent en sectes nombreuses; ce qui avait été le culte de l’État, devint un rite solitaire et caché, qui se chargea de superstitions; et la religion la plus simple enfanta cette imposturequi portait le nom de magie dans tout l’Orient, et qui se répandit parmi les Romains dégénérés.
Lorsque la domination des derniers successeurs d’Alexandre fut remplacée par celle des Parllies, les rois de celle nation eurent aussi des temples dans la Perse. L’empire de Cyrus disparut dans celui des Parlhes, dont il prit le nom et dont il adopta en partie les usages et les mœurs; mais les livres de Zoroastre se conservaient; l’ancienne religion était chère aux vaincus, et faisait des prosélytes au delà même des limites de la Perse.
Dans le premier siècle de notre ère, Strabon parle des temples nombreux qu’il avait vus dans la Cappadoce, et où des mages entretenaient un feu éternel, suivant leur antique loi.
L’Arménie' sujette ou protégée des Romains avait également reçu le culte des mages. De là sortait celle philosophie orientale, dont l’influence est si manifeste dans les sectes et dans les écrits des premiers siècles de notre ère; là remontait ce culte de Milhra, dont les
‘ Strab., lib. XV.
mystères étaient célèbres aux premiers temps du christianisme, et offraient quelque ressemblance avec les cérémonies de celte loi sainte; là se conservait celte tradition sur l’origine du bien et du mal, qui devait enfanter la secte des machinéens, longtemps puissante, et que saint Augustin traversa pour arriver au christianisme; là fermentait une métaphysique ardente, illuminée, qui contraste avec le matérialisme élégant du culte grec on romain, et les religions sensuelles de presque toute l’Asie.
La haine des Parthes contre Rome fut une barrière aux progrès du culte romain. On ne connut jamais dans la Perse la divinité des Césars; et un roi des Parthes vengea le genre humain, en reprochant à Tibère, dans une lettre publique, les crimes et les infamies que Rome consacrait par des autels '.
Il nous reste â parler du peuple qui devait changer tous les autres, en étant lui-même immuable, et qui, dès lors répandu sur presque tous les points du monde, doit surtout être considéré dans sa patrie, qu’il occupait encore, et dans son temple que, seul de tous les peuples, il fermait à l’idolâtrie. Les malheurs de la guerre, les captivités, le commerce, avaient commencé la dispersion des Juifs, et jeté les feuillets de leurs livres sacrés dans l’univers. Depuis le temps de Cyrus, ils étaient répandus dans la Perse, dans la Syrie, et jusqu’à la Chine. Depuis Alexandre, et sous ses successeurs, ils se trouvaient en grand nombre dans les provinces de l’Asie Mineure et dans l’Égypte; depuis Pompée, qui les subjugua, ils pénétrèrent dans l’Italie et dans toutes les parties de l’empire; mais, en Égypte et en Grèce, ils formaient, sous le nom de Juifs hellénistiques, une
* Seulonius, in Tiberio.
ou POLYTHÉISME. 59
classe d’hommes qui ne manquait ni de savoir ni de richesses. 11 semble, au contraire, que ceux qui vinrent à Rome étaient confondus avec les plus vils Égyptiens, et ces adorateurs de la déesse Isis, souvent réprimés par le sénat romain. On se moquait de leurs jeûnes rigoureux, de leur circoncision et de leur sabbat. Horace y fait allusion; Auguste en plaisante dans une lettre.
Au commencement du règne de Tibère, ils étaient si nombreux à Rome, et comptes pour si peu de chose par la tyrannie, que ce prince en fit déporter quatre mille sous le climat insalubre de la Sardaigne. La persécution fut alors assez rigoureuse pour que des philosophes païens qui avaient adopté la diète pythagoricienne craignissent d’être confondus avec ces sectateurs de cultes étrangers, que l’on reconnaissait surtout à l’abstinence de certaines viandes^
Cependant plusieurs décrets du sénat attestent que, dans les provinces éloignées de l’empire, la liberté du culte juif était assurée; et même à Rome,' les Juifs ne tardèrent pas à reparaître, perdus dans le chaos de cette •ville immense. Quelques-uns d’entre eux célébraient la fête d’Hérode; et tous observaient rigoureusement le sabbat. Le peuple et les poêles s’en moquaient. Pauvres et méprisés, ayant toujours avec eux leurs corbeilles de voyages', ils occupaient hors de Rome un lieu jadis consacré, et pour lequel ils payaient une taxe au trésor public. Comme tous les persécutés, ils avaient quelque chose de mystérieux : le peuple les maltraitait et les craignait tour à tour; ils étaient devins’, mendiants, astro-
• Nunc sacri fontis oemus et delubra loeantur Judœis, quorum copbinus fœnumque supellex. •
< . Ære miuuto.
Qualiacunque volca Judaei somuia veuduiit. >
iuT. sat. ru
logues, ot vendaient à bas prix des philtres et des prédictions, au gré de ceux qui les consultaient.
Enfin, quelques Juifs d’une grande naissance étaient admis à la cour des empereurs. Mais, comme il arrive toujours, leur zèle pour le culte et les mœurs de la patrie s’affaiblit à proportion de la richesse et du crédit qui les mêlaient avec les vainqueurs.
Dans la Judée devenue province romaine, et dans les autres provinces de Syrie et d’Égypte habitées par les Juifs, le caractère national se conservait mieux, et se montrait avec plus d’avantage. Partout, dans le monde, les Juifs portaient les cérémonies et les pratiques de leur loi; mais, en Judée, près du temple, ils retrouvaient l’orgueil de leur patrie, et les promesses immortelles de leur Dieu. Le souvenir des grands combats des Machabées contre les rois grecs d’Assyrie n’était pas encore éteint; même depuis la conquête romaine, ils avaient eu des rois de leur nation. Leurs privilèges étaient ménagés; ils avaient leurs sanhédrins, leurs tribunaux; et Rome ne leur interdisait que le droit de guerre civile entre eux. Les anciennes querelles de Jérusalem et de Samarie qui, sous les fils d’Hérode, étaient devenues plus d’une fois sanglantes, se réduisaient maintenant à des controverses. Dans l’oisiveté de la paix, les sectes florissaient animées par le commerce des Orientaux et des Grecs, dont elles empruntaient diverses doctrines, mais en les rapportant à la loi mosaïque si fortement empreinte sur toute la vie du peuple juif.
Ainsi, tandis que les philosophies grecques existaient, pour ainsi dire, hors du polythéisme, et devenaient des espèces de religions morales opposées à la religion purement mythologique de l’État, les sectes juives au contraire tiraien cur source de l’ancien culte du pays, et
y rentraient de toutes parts. Pharisiens', Saducéens, Esséniens, tous croyaient à la loi mosaïque, qu’ils commentaient en sens divers ; sans doute les Thérapeutes, cette colonie d’Esséniens solitaires et enthousiastes, avaient quelque chose de l’austérité des premiers disciples de Pytliagore ; sans doute les Saducéens, qui bornaient l’existence de l’amc à la durée de la vie, et mettaient le bonheur dans les plaisirs des sens, avaient de grands rapports avec la secte d’Épicure, la plus facile de toutes à imiter. Peut-être même les Pharisiens superbes, inflexibles, minutieux observateurs de la règle, sembleraient-ils, au premier coup d’œil, avoir quelques traits de la secte stoïque; mais ces analogies apparentes ne sont rien, devant le caractère profondément mosaïque imprimé sur ces trois sectes. C’était aux livres hébreux que les Saducéens empruntaient de bonne foi leurs dogmes; c’était dans ces vives peintures d’abondance et de bonheur terrestre, où se complaît l’imagination orientale, c’était dans ces allégories matérielles dont se voilent les vérités morales de la Bible, qu’ils puisaient leurs doctrines. Ils n’étaient que de serviles interprètes, de grossiers traducteurs de l’Ancien Testament. Ils offraient, pour ainsi dire, leur mollesse et leurs plaisirs, comme un gage de leur foi. Ils ne divinisaient pas la volupté, comme avait fait l’imagination des Grecs; mais ils la croyaient un hommage à leur Dieu, un signe qu’ils étaient le peuple de son choix.
Les Pharisiens, au contraire, exagéraient la rigueur et les minutieuses observances de la loi mosaïque. Comme ils exerçaient presque tous les fonctions du sacerdoce, ils avaient à la fois l’orgueil de prêtre et celui de sectaire. Leur culte était tout matériel, imposant des pratiques extérieures plutôt que des vertus, prescrivant des jeûnes rigoureux, mais n’inspirant pas le sacrifice des
passions et rhumilité. Leur foi était cependant spiritualiste. Ils croyaient à T immortalité de Tâme, aux peines et aux récompenses d’une antre vie. Plusicnrs d’entre eux étaient versés dans les lettres grecques; mais ils n’en conservaient j)as moins, avec le zèle exclusif pour leur culte, un grand dédain pour les autres peuples.
Après les autres nations, ce qu’ils méprisaient le plus, c’était la leur. Ils s’en distinguaient par un faste de piété. Ils portaient sur eux des thephilim ou espèces d’écriteaux, sur lesquels étaient écrits des passages de la loi mosaïque. Cependant leur adroite ambition se ménageait avec les Romains; et ils gouvernèrent presque toujours sous leurs ordres.
Les Esséniens étaient remarqués par les Romains pour leur vie contemplative et solitaire ; Pline les appelle une nation éternelle, où il ne naît personne. C’était de toutes les sectes et de toutes les opinions, celle qui s’avançait le plus vers cette réforme dont le monde avait besoin. Elle se détachait du judaïsme, qui avait mis autrefois les bénédictions temporelles dans le nombre des enfants. Elle substituait le célibat religieux à la vie patriarcale. La règle des Esséniens cependant n’était pas uniforme â cet égard; quelques-uns tenaient encore à la vie active, se mariaient, s’occupaient de labourage, et habitaient les plaines les plus fertiles de la Palestine et de la Syrie. Mais une secte épurée, sortie de leur sein, et qui prenait le nom de Thérapeutes, s’imposait la sévère continence si difficile dans les climats brûlants de l’Asie. Elle était répandue en divers lieux, et portait avec elle, indépendamment de l’esprit juif, ce patriotisme monacal entretenu par la constance des mêmes privations et des mômes sacrifices.
En Égypte, près du lac Mœris, il existait une colonie
semblable, décrite par Philon On croirait lire l’iiistoire d’un monastère chrétien.
La vie de ces Thérapeutes ressemblait à celle des Trapistes, à quelques austérités près. La prière et les pieux cantiques avant le point du jour, le travail des champs, le repas frugal et tardif avec de l’eau pure, de la farine de froment et des feuilles d’hysope, les longues prières du soir, voilà quelle était la vie de ces solitaires. Dans leurs retraites, les imaginations ardentes s’enllainmaient à la lecture des livres hébraïques, et se nourrissaient de rêveries et d’enthousiasme. Des réunions de femmes étaient soumises à la même règle ; elles se rassemblaient dans le même temple que les hommes; un mur les en séparait, sans monter jusqu’au faite du temple; et, du haut d’une chaire élevée, la voix de l’orateur se faisait entendre aux deux côtés de l’assemblée.
Souvent ils se réunissaient pour des repas semblables aux agapes des premiers chrétiens, et réglés également par la frugalité la plus austère. Mais dans leurs chants, dans leurs prières, dans leurs usages, tout était encore Israélite. Séparés dans leurs fêtes en deux chœurs, comme pour célébrer la mémoire du passage de la mer Rouge, les hommes répétaient le cantique de. Moïse, et les femmes celui de Marie. On eût dit une de ces tribus captives, transplantées sur les bords de l’Euphrate, cl conservant les mœurset les chants populairesde la patrie.
Cependant ils donnaient l’exemple de ce dégoût de la vie commune, de cette fuite au désert qni marqua les commencements du christianisme, et qui s’accordait si naturellement avec l’état du monde opprimé. I.es Thérapeutes étaient Juifs, mais ils participaient à cette grande réformation qui se préparait par les vices et les
* Philo, de Vita eontemplativa.
malheurs de l’ancienne société; du reste, toutes les sectes et toutes les colonies du peuple juif étaient rapprochées par une attente commune.
Quelques Juifs seulement ne voyaient dans la promesse d’un Sauveur qu’une espérance pour le salut des âmes et pour la réforme du monde. Les Samaritains, depuis si longtemps schismatiques, avaient à cet égard des idées plus élevées et plus pures que les Juifs de Jérusalem; mais leur foi d’ailleurs était altérée par le mélange des croyances orientales.
Ces dogmes simples de Zoroastre transmis de proche en proche, défigurés par l’ignorance de leurs derniers sectateurs, étaient devenus une nouvelle idolâtrie. Les génies remplaçaient les dieux ; c’était une autre erreur plus abstraite, plus contemplative, plus rêveuse que celle du paganisme romain, mais également faite pour troubler l’âme par la superstition et la crainte. Ces génies. de l’Orient, ces intelligences émanées du Très- Haut, ces puissances intermédiaires ou rebelles, n’avaient point de temples ni de statues; mais le dévot oriental se croyait sans cesse en leur pouvoir, les redoutait partout, les sentait, les souffrait en lui-même : de là ces possessions si communes dans l’histoire de cette époque. Ce n’était plus cette fureur divine, attribuée par les païens aux interprètes de leurs dieux. Ils vénéraient la Pythie. On exorcisait un possédé de Nazareth ou de Samarie. Ce n’était pas non plus ces furies vengeresses qui, dans le polythéisme grec, s’attachaient à la suite des grands coupables. Les malfaisants génies dont parle la Mishna, rôdaient autour de l’innocence; le monde était plein de leurs embûches ; ils tourmentaient les corps et les âmes. Cette superstition rendait fou.
Ainsi, dans la pureté môme du déisme judaïque, germait à cette époque une croyance qui, mal comprise.
DU POLYTHEISME.
ramenait le polythéisme; mais les Juifs, au milieu de cette corruption de leurs lois primitives, restaient un peuple séparé de tous les autres. La conquête passait sur eux sans les atteindre. Ils ajoutaient à leur cidte des superstitions de leur choix; mais ils repoussaient avec horreur les cérémonies du culte romain.
Leur patriotisme et leur religion étaient tellement confondus, que les premiers Juifs qui se firent chrétiens cessèrent d’être Juifs, et que le reste de la nation n’en fut que plus acharné dans sa haine contre runivers dissident.
Aussi, ce peuple qui, pendant quatre-vingts ans, avait tranquillement porte le joug de Rome, trouva-t-il tout à coup un courage extraordinaire pour le briser. Il avait laissé prendre son territoire et ses villes. Il avait souffert les pillages et les tyrannies des gouverneurs romains; mais, quand l’insensé Caligula voulut placer sa statue dans le temple de Jérusalem, le peuple, quoique sans armes, et déshabitué de la guerre, se souleva tout entier, et fit comme une sédition de prières, de gémissements et de désespoir. Le gouverneur romain n’osa point aller plus avant, et différa l’entreprise, qui fut pour jamais écartée par la mort de Caligula. Mais l’injure était faite; et depuis lors, il fermenta chez les Juifs une nouvelle ardeur de délivrance.
Par-dessus toutes les sectes divisées de doctrines, il se forma le parti des zélés, c’est-à-dire de ceux (pii voulaient chasser les Romains, ou périr sous les ruines du temple. De là, ces guerres épouvantables qui firent peur aux Romains eux-mêmes, et leur donnèrent à combattre, ce qu’ils n’avaient pas encore rencontré dans le monde, le fanatisme religieux. Ces Juifs, si méprisés à Rome et sur tous les points do l’empire, col[)orlcurs, marchands, astrologues, nom ris d’usures et d’affronts, firent sur leur
terre natale une résistance héroïque. Le siège de Jérusalem surpassa en horreur celui même de Carthage; et dans Tun et l’autre, un vainqueur naturellement généreux fut l’instrument de la plus barbare destniction.
Chose remarquable! la ruine de Jérusalem semblait la victoire du polythéisme sur le culte d’un seul Dieu. Un nombre prodigieux d’habitants périt. Le temple fut consumé par les flammes. Titus, de retour à Rome, lit porter devant lui, dans son triomphe, les vases sacrés, le voile du sanctuaire et le livre de la loi. 11 n’y eut plus de peuple juif; et ses cendres furent, pour ainsi dire, jetées au vent dans tout l’univers. Cependant, ces amas de ruines n’étouffèrent pas la nouvelle croyance qui sortait de la Judée; au contraire, elle vit dans cette extermination une preuve de sa vérité ; et Rome, après avoir vaincu et dispersé une nation cantonnée dans un coin de l’Asie, eut une religion cosmopolite à combattre.
Infatué de mille rêveries bizarres, le monde romain, par ses vices et par ses lumières, par l’affaiblissement de tous les cultes et l’invasion des idées orientales, par la communication plus facile des peuples, et le contraste ou laconfusion de leurs croyances, s'agitaitde toutes parts, et mûrissait pour un grand changement. Les hommes n’y suffisaient pas. Ils commentaient d’anciennes fid)les, au lieu d’y croire. Ils vieillissaient le paganisme pour le rajeunir : mais ils ne faisaient qu’ajouter au chaos des opinions, sans trouver une croyance qui pût ranimer l’esprit de l’homme et lier les nations entre elles.
Le christianisme seul eut cette puissance ; il profila de l’ordre et de la paix établis dans l’empire pour se répandre avec une incroyable rapidité. Il marcha, pour ainsi dire, à grandes journées sur ces vastes chemins que la politique romaine avait ouverts d’un bout de l’empire à l’autre, pour le passage des légions. Il s’empara de
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toutes les dispositions que la haine du joug romain laissait dans le cœur des peuples asservis. Il releva par l’enthousiasme des âmes abattues par l’oppression. Parlant au nom de l’humanité, de la justice, de l’égalité primitive entre les hommes, il devait avoir bientôt pour lui tout ce qui était esclave et souffrant , c’est-à-dire l’univers. Il ne s’adressait pas seulement à la société, mais à l’homme intérieur, à l’homme moral; il lui inspirait l’amour de la vertu, l’innocence des mœurs, l’humilité, la patience; il agissait à la fois comme un culte et comme une philosophie ; et tandis que les philosophies anciennes n’avaient été que le privilège du petit nombre, il était une consolation offerte à la foule, la calmant et l’éclairant tout ensemble.
Cependant, que d’obstacles s’opposaient encore à la promulgation d’un culte nouveau! Sur chaque point de l’empire, quelques rites anciens, quelques superstitions locales conservaient tout leur pouvoir. Des peuples entiers étaient plongés dans la plus grossière ignorance, et trop stupides pour se défier d’aucune fable. Les autres s’accommodaient d’un culte sans devoirs, et d’une vie toute de passions et de jouissances. Le vieux polythéisme faisait encore le fond de la société romaine ; ses temples et ses idoles étaient partout devant les regards; ses |)octes occupaient l’irnagination charmée; ses fêtes étaient le spectacle de la foule ; il se mêlait à tout, comme un usage, ou comme un plaisir; il brillait sur les enseignes des légions, il ornait les noces et les funérailles. Plus tard, il ensanglanta les cirques et les théâtres. Il avait survécu à l’incrédulité même qu’il inspirait; il était devenu une sorte d’hypocrisie publique professée [)ar l’État; et sa décadence, étayée par le pouvoir, l’intérêt, l’habitude, semblait faite pour durer aussi longtemps que celle de l’empire.