DES INSTITUTEURS
La loi exige qu'on enseigne dans les écoles élémentaires « Finstruction morale et religieuse , la lecture, « l'écriture , les éléments de la langue française et du u calcul , le système légal des poids et mesures : » par conséquent^ la loi suppose que les instituteurs savent tout cela : la loi leur a fait infiniment trop d'honneur , aussi verrons-nous plus tard à quel état sont réduites ces diverses branches de renseignement élémentaire.
Noos sommes loin de blâmer les exigences de la loi : dans les connaissances qu'elle demande^ il n^ a pas de luxe : c'est le strict nécessaire, le pain quotidien de la première éducation : nous disons seulement que les maîtres trouvés en possession des écoles, n'avaient pas même acquis la plupart ce degré d'instruction si modeste (197). Je crois qu'ils savaient tous lire , bien ou 'mal (198) , avec un accent plus ou moins vicieux , des liaisons de consonnes et de voyelles plus ou moins légitimes : je me suis assuré qu'ils ne savaient pas tous écrire, et que, parmi ceux qui se vantafènt de posséder ce talent , il y avait bien des demi-savants qui n'étaient pas capables de corriger leurs élèves (199). Beau»)up pratiquaient le
mécanisme des»lrois premières règles, sans pouvoir donner aucune raison théorique de leurs opérations (200). L'orlhogiaphe leur était inconnue (201); le système légal des poids et niesures ne peut encore parvenir à s'établir, par la faute des maîtres (202) : enfin, teUeétaît Tignorance stupide de quelques-uns d'entre eux , que l'inspecteur ayant demandé dans une école, si Ton y enseignait la grammaire française, l'instituteur triomphant prit entre les mains d'un enfant hébété , pour la remettre à M. Tinspecleur, une grammaire,., latine*^ et je ne sais s^il est encore bien convaincu de son erreur aujourd'hui, car, il j- a pourtant^ d\^dÀ\A\^ plus de françms que de latin dans cette grammaire (203).
Aussi un cri général s'élevait, et l'on demandait detoutes parts une révision des brevets du troisième degré,: ou bien, il faudrait renoncer à mettre la loi en vigueur (204). Un principe généreux, adopté déjà dans de plus hautes fonctions, fut appliqué de même aux instituteurs, et leur sauva le nouvel examen dont ils étaient menacés. J'étais alors persuadé (205), je le suis encore aujourd'hui que la mesure qui fut priss^ à leur égard n'était pas commandée par une justice rigoureuse; que les communes au contraire avaient le droit de se plaindre de ce que , par une semblable décision, on leur imposait à la fois la nécessité de faire des sacrifices considérables , et de les faire au profit d'tUi . ignorant qu'elles n'auraient pas choisi , si elles avaient \ su s'engager pour l'avenir. Je sais que, si l'on avait pris le parti de réviser alors les brevets, et d'exclure de l'en- r seignement tous ceux qui n'auraient pu faire preuve de >s la capacité requise, presque toutes les écoles de France -s auraient été fermées ipso facto ^ et que ce n'était pas là le but de la loi. Mais peut-être eût-il fallu déclarer ea >: cflTet que les brevets de troisième degré acquis avant i838 ne seraient valables qu'à titre provisoire, et fixer Pépo- .:
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de corriger leurs ëlèves (199). Beaucoup pratiquaient le <\ue où les instituteurs auraient dû se préparer à en mériter la confirmation par^un nouvel examen.
Leur abjection et leur misère.
Quoi qu'il en soit, lorsque Ton fit en 1833 cette battue générale de l'instruction primaire dans toute la France , dans quelles écuries d'Âugias fallut-il pénétrer ! La misère des instituteurs égale à leur ignorance^ le mépris public mérité souvent par leur ignominie; c'est un spectacle immonde ! ... et le coeur ise soulève à la lecture de ce chaos de tous les métiers , de ce répertoire de tous les vices ^ de ce catalogue de toutes les infirmités humaines (20/i).
Depuis l'instituteur qui se fait remplacer par sa femme^ pendant qu'il va chasser dans la plaine (205) , jusqu^à lassassin que l'inspecteur cherche en vain dans son école, parce qu'il vient d'être conduit dans les prisons voisines , combien de degrés dans le crime (206) !
Depuis l'usurier condamné par le conseil municipal (207) jusqu'au forçat libéré (208) !
Depuis l'instituteur payé parla commune pour sonner les cloches pendant les orages (209), jusqu'à l'instituteur, prêtre de l'église française , combien de ministères diKrents (210)!
Depuis l'instituteur sans bras jusqu'à l'épileptique ^1) , combien d'infirmités à parcourir !
Nous épargnons ici à nos lecteurs ces détails que. les curieux pourront retrouver dans les pièces justificatives.
Hais il n'est que trop vrai ; tel était le coupable abandon où languissaient les écoles , que l'éducation dès enfants de plusieurs communes à été confiée à des forçats ; *Çie ces instituteurs avaient appris au bagne à former la jeunesse ; que, parmi les variétés d'états cumulés par les autres, véritables maîtres Jacques ^ nous trouvons
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un prêtre de Teglise française ; que, parmi les infirmités compatibles avec l'enseignement, il fallait compter Tepilepsie, dont le spectacle seul est c^ipable de faire tomber toute une ëcole en convulsion.
Je ne doute*pas qu'un jour, si notre livre méritait d^etre conserve' dans quelque bibliothèque, nos enfants J n'eussent, honte a cette lecture, d'un état de choses qui^ i chez nous, n^était pas même remarqué^ et qu'ils n^eussent' peine à croire des assertions , garanties pourtant par des documents authentiques. Je ne serais pas même étonna que, parmi nos lecteurs, ceux qui n^ont que rarement quitté la ville, et qui peut-être n'ont jamais eu la ftntaisie de visiter une école de village, n'accusassent tootau moins d'exagération et de paradoxe la description que nous pouvons en faire ; et cependant, c'est surtout contre l'exagération que nous avons voulu nous défendre , nous n'avons voulu jouer d'autre rôle que celui de rapporteur des rapports officiels^ et , si nous nous scnnmes laissé aller, quoique rarement, à la manifestation de nos propres sentiments, c'est qu'ils étaient implicitement dans les faits, et quil y a pour un homme de cœur, des circonstances qui dépassent la mesure d'in- j sensibilité factice qu'il a pu s'imposer d'avance. \
Nous disons donc que l'instituteur était souvent re- ' gardé dans la commune sur le même pied quW mendiant (212)1; qu'entre le pâtre et lui, la préférence était pour le pâtre (213) ; que les maires, (et Dieu sait si les maires de campagne appartiennent à la classe aristocratique) quand ils voulaient donner à l'instituteur une marque d'amitié , le faisaient manger à la cuisine (214); que bien des instituteurs ne gagnaient pas leur pain (21^; que 100 francs, 60 francs, 50 francs même étaient exactement tout le produit annuel de leur profession (216); que le fruit de leur labeur , dû long-temps par les parents , finissait par être perdu pour eux, les de'bi-
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:eur8 invoquant la prescription (217) ; que (218) j Asina ^ien des endroits^ ils n'ëtaient jamais payes en argent (219), mais que chaque famille mettait de côte ce qu'elle avait de plus mauvais dans sa récolte (220) , pour donner à l'instituteur , quand il viendrait le dimanche mendier à chaque porte la besace sur le dos (221). Nous disons que l'instituteur n'était» pas toujours bien venu à réclamer dans un ménage son petit lot de pommes de terre, parce qu'il faisait tort aux pourceaux (222).
Est-ce l'abjection où les maîtres se voyaient réduits qui avait fini par les r.endre dignes de leur misère ? Est-ce leur immoralité, qui avait appelé sur eux le mépris? Il nous serait bien difficile à présent de décider le- ({uel eut le premier tort dans la querelle, et nous sommes porté à croire qu'U existait entre ces deux malheurs une réciprocité nécessaire. Un état méprisé ne peut guère tenter des gens qui s'honorent : et des hommes vicieux ne sont pas faits pour réhabiliter le métier auquel ils se youent. Cependant, lorsque nous considérons que^ mal- ■ gré son ignorance, l'instituteur devant trouver dans le 1 degré d'instruction qu'il possédait , le fruit nécessaire de toute culture de Pintelfigence , était naturellement disposé à des sentiments meilleurs ; lorsque nous voyons mrtout, depuis la loi et malgré la loi, toutes les intrignes et les prévarications tentées par les communes et leurs magistrats pour empêcher l'instituteur de leurs enfants de remonter à sa place , et d'occuper le rang qui lui est dû ; nous ne pouvons nous empêcher de prononcer que le principe du mal était dans cette dépendance, dans cette misère , dans cette vie d'humiliation et de dégoût , à laquelle l'avarice , l'envie , toutes les mauvaises passions des campagnes avaient condamné le maître d'école.
En effet, aujourd'hui racme que, pour leur assurer une
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existence plus honnête, pour donner par là plus de droits sur eux , etpar conséquent, plus degarantiesauxfamilles, la loi a exige qu'on leur fit un traitement dont le mini* mum a éié fixe à 200 francs , on ne s'imagine pas toutes les rubriques învente'es" pour lui en faire perdre le bé: nëfice. Il est même certain, que dans bien des cornmuifes , si l'administration n^intervient pas par quelque mesure décisive , en voulant améliorer la condition de l'instituteur, on Faura rendue moins supportable (2S3). J'aime au moins la franchise de ce petit municipe qui , regardant apparemment la France comme un gouvernement fédératif composé de quelques milliers de républiques indépendantes, résiste énergiquement, et déclare, quant à ce, vîpre et se gouverner comme elle l'entendra (224). On peut n'approuver pas davantage les considérants qui ont dicté à d'autres conseils muni* cipaux cette nouvelle forme de refus , considérant que les gens qui ne peuvent pas payer V instruction n*jr ont pas droit, etc. (225) ; mais au moins j'y vois une lojauté d'opposition qui a son prix. Il s'agit alors, entre léS communes et Tadministration , de savoir à qui restera la force ; mais , une fois vaincues dans cette lutte iniH tile, elles exécuteront fidèlement les engagements qu'elles auront subis. Les ennemis déclarés de la loi ne sont p8B SQS ennemis les plus dangereux. Défiez-vous plutôt de cette docilité rusée que rien ne déconcerte, et qui fiiiti tout bon visage. Je crains surtout les coups fourrés. Combien de magistrats municipaux qui , ne voulant pa8 affronter la loi , mais moins encore l'exécuter, Tontloupnée sournoisement contre elle-même^ et battue paraes propres armes! « Il faut , dites-vous , 200 francs de mî* « nimuni à l'instituteur; nous n'irons pas au-delà , mais « nous sommes trop bons citoyens pour nous refuser à « cet impôt. » Les 200 francs sont votés. Et, le même jour , en vertu de la loi qui leur permet de dresser la
D£ L'iirSTaiTCTION FftlMAIBE ££f FRANCE. G5
liste des ëlèves indigents admis gratuitemeiU dans Tccole , on en impose cinquante à l'instituteur (226) , ou soixante-cinq sur soixante*dix (227), ou cent seize (228). En un mot , presque tous les enfants deyiennent indigents; 0U9 s'il en est'encore quelques-uns dont on ne peut se flatter que les familles se prêtent à ce honteux subtérfagef comme la loi confère aussi aux conseils municipaux le droit de fixer la rétribution des elères payants^ on la rëduitdans une proportion considérable, par exemple de 2 francs kHO centimes. Les 200 francs de la commune seront bientôt rattrapes comme ^cela (229) !
Autre combinaison : Deux candidats sont sur les rangs pour obtenir le titre d' irutituteur communal. C'est au conseil municipal qu'appartient la présentation. L'un d'eux est un pauyre hère qui n'a aucune aisance^ mais assez d'instruction^ delà conduite, en un mot, qui jouit de Testime générale, et qui conviendrait à merveille; l'anus est un ignorant tout-à-fait incapable de faire prospérer Vécole; qui sait? peut-être même médiocrement considéré dans son pays; mais il a une maison à lui , et quelques morceaux de terre. Qu'est-ce à dire? Faut-il ^ maintenant être riche pour se faire maître d'école? Vous allez voir que la chose n'est pas inutile. Jean, dit-on au second,' tu ne vaux pas grand' chose pour être instituteur ; et , s'il faut te donner les 200 francs que nous Tenons de voter, nous préférons ton compétiteur ; mais il y a moyen de s'arranger, et si tu veux , par exemple f foarnir gratis la salle d'école, et nous dispenser de faire pour ton logement de nouveaux frais , l'école est à toi. D est rare que de pareils arguments ne soient pas victo-^ riefik; les deux verres se heurtent, les deux mains se erouent en guise de contrat : Tope par-ci^ tope par-là, 61 le marché est conclu. Mon ami, dit-on à l'autre, nous sommes bien fâchés, mais nous avons Jfrouvé quelqu'un qui fait notre affaire.
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D'autres fois , selon les besoins de la localité , selon les circonstances particulières, les engagements sont différents ; maïs , dans toutes ces transactions directement contraires à la loi , ce sont toujours les véritables intérêts de Tinstruction qui sont sacrifiés. Par exemple , on fait à Tinstituteur un paiement simulé de 200 francs 9 mais il en abandonne la moitié^ plus oii moins, que l'on emploie à une autre destination. «Vous (c ayez là , disais-je à un maire , un instituteur que tous « ne pouvez proposer pour la commune; il est d'une « ignorance profonde : son âge très-avancé ne lui per- « met pas de faire de grands progrès. Son état (il était « maçon) ne lui laisse pas ^ liberté nécessaire pour « être exact à remplir ses fonctions. — C'est vrai, mon- « sieur; d'est une vieille béte, mais il fait notre affaire « comme il faut. Nous n'avons pas de maison d'écote , « et nous n'en voulons pas construire. Il faudrait donc « en louer une : cela nous coûterait cinquante écus. Ce « brave homme a une jolie petite maison bien propice « qu'il consacrera à cet usage; nous n'aurons donc que « 200 francs à lui donner ; mais nous avons en ce mo- « ment besoin d'un chemin ; le bonhomme est raison- « nable : sur les 200 francs qu'il devait toucher, il nous « en laisse la moitié (230) »
Cependant, on n'est pas toujours assez heureux pour trouver^ dans une commune , un homme à son aise qui veuille bien faire un pareil métier ni de semblables concessions. D^ailleurs , les arrêtés du ministre ayant décidé que nul ne pouvait déposséder de son titre et de ses droits l'instituteur que la loi avait trouvé jouissant de quelques avantages faits par le conseil municipal ^^ a bien fallu conserver un grand nombre de malheureux qui ne pouvaient offrir une maison , ni rien céder de leurs honoraires^^Ceux-là , nous avons vu comment on trouvait mojen de leur ravir d'une main le bienfait
DE L^NSTRtrCTION PRIMAIRE EIC FRANCE. 65
qu'on était oblige de leur lâcher de l'autre , en abaissant le prix des élèves payants , dont en même temps CD diminue le nombre pour les comprendre dans la cat^orie des indigents. Le titre d'instituteur communal est devenu par là , dans quelques endroits , une ruine véritable (231), une destitution déguisée, et je ne serais pas étonné que, plus d'une fois, un conseil , embarrassé de la présence d'un instituteur qu'il ne pouvait légalement déposséder, eut imaginé cet expédient, qui ne serait pas maladroit (232). Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'on a vu des maîtres déloger promptement quand ils se sont mtendu menacer du titre d'instituteur communal^ avec tontes ses conséquences (233).
Car, toujours poursuivis par cette nécessité de se récupérer de la somme exorbitante de 200 francs qu'il fallait donner a Finstituteur , bien des conseils municipaux ont voulu comprendre au moins dans cette allocation une foule de fonctions différentes qui , seules , suffiraient pour absorber son temps. Il faut qu'il soit fossoyeur, ou tambour, qu'il nettoie le la voir public , qu'il monte l'horloge, qu'il cumule les fonctions de chantre et de sacristain , qu'il paie les hosties , blanchisse le linge de Tautel et fournisse les balais. Gomme, dans les pays ou Finstituteur exerçait toutes ces charges avant la loi, il faUait bien lui faire un traitement ad hoc, on n'a pas grand'chose à y ajouter, par forme de sopplément , pour en composer son traitement communal. Quelquefois même les autorités n'ont pas craint de lui déclarer que , de tous ses emplois , celui d'instituteur leur était le moins nécessaire (234).
« A Montlîolier, dit l'inspecteur du canton de Poli- « gny, j'ai trouvé, le U novembre, Finstituteur Bernard, « du 2® degré , emmenant son mobilier. N'ayant ren- « contré ni le maire, ni le curé , j'ai dû croire que ledit « Bernard avait prévAriqué. Quel a été mon étonnement
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« lorsque, dans une seconde visite à Monthoiier, quel** « ques jours plus tard, j'ai entendu M. le maire et M. le « curé me dire qu'on n'avait aucun reproche à faire à 6 ce jeune niaître pour sa classe , qu'il était d'excellen- « tes mœurs : qu'il avait seulement négligé son service « de sacristain depuis l'été, pour aller aider à ses pa- « rents à reconstruire leur maison incendiée. »
Je sais combien il est important que Tinstituteur et le prêtre vivent en bonne intelligence, que,* si l'eccl&iastique doit compter sur les services de quelque habitant de la commune , c'est principalement sur ceitx du maître d'école ; et, tant que ces rapports ne dégénèrjent point en une dépendance servile (235), je ne verrais que de grands avantages à ces relations bienveillantes. J'en dirai autant des fonctions de secrétaire de la mairie, qui, rehaussant la considération du maître, lui donnent quelquefois de l'ascendant sur le maire lui-même, et toujours du crédit dans le pays (236). Ce sont d^aillciurs des moyens légitimes d'adoucir encore sa position , par les traitements supplémentaires qui doivent être attachés à ces [attributions. Je n'y voudrais mettre qu'une condi* tion , c'est que , dans tous les cas , l'école ne puisse en souffrir. Or, je conçois aisément que les besoins de l'enseignement puissent se concilier avec les fonctions de secrétaire de mairie, dans une commune peu importante (237) , mais je ne puis aussi aisément comprendre que le service d'un sacristain, d'un chantre, en un mot d'un clerc laïque, soit compatible avec l'exactitude sans laquelle les études ne peuvent porter aucun fruit (238). Un enfant vient de naître : il faut le baptiser, et la classe est fermée : vient ensuite un mariage , un enterrement, un service^ un malade est à l'agonie : le prêtre est appelé , le remettra-t-il à la fin de l'école ? Et les retraites, et les fêtes de l'église : comment espérer que l'école ne soit pas en souffrance? Si elle /n'était pas sacrifiée c'est
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que Tinstituteur aurait néglige pour elle des devoirs non moins, pressants.
Que dirons-nous donc des autres professions auxqu elles se livrent les instituteurs pour supple'er à la modicité de leur revenu ! Des boutiques contiguës à la salle de classe , et qui donnent la facilite de quitter une dictée ou une récitation du catéchisme pour aller del)iter aux chalands le tabac à fumer ou le demi-setier en deux verres (239) : des écoles où l'instituteur sabotier, forgeron , charpentier, ou tonnelier étourdit ses élèves du bruit de son marteau : il est impossible de ne pas sentir la justesse de toutes les objections que les inspecteurs ont du élever contre ce cumul d'occupations incompatibles (240). Et cependant, non seulement c'était une nécessité de leur état , car quel autre moyen de subsistance leur restait-il pendant huit mois de l'année ? mais on peut dire avec vérité que c'étaient encore là les hommes qui faisaient le plus d'honneur à renseignement primaire.
Il convient, en effet, de reconnaître trois classes d'instituteurs : les uns à poste fixe, établis, peut-être nés dans l'endroit, quoique cette classe de citoyens soit essentiellement nomade par nature (241) ; ceuxlà étaient , en général , obligés d'avoir un autre état, mais leur lésidence assidue dans là commune, le soin et l'intérêt de leur petit commerce leur imposaient 1 obligation d*étre assez honnêtes gens, et de ne point perdre une considération dont ils avaient besoin tous Jes jours pour leur achalandage. A cette catégorie TOUS ne reprochiez d'ordinaire que les défauts communs aux gens de leur profession , l'habitude des cabarets , par goût peut-être , et puis aussi par entraînement , car on sait que, dans les campagnes, tous les marchés se concluent le verre à la main (242),
Ces honnêtes gens de l'instruction primaire comprç-
naierit aussi les infirmes , je n ose dire le rebut des autres métiers, mais ceux qu'une inGrmilé naturelle ou quelque accident grave avait rendus incapables d'embrasser un état manuel (2û3). Par une bizarrerie inexplicable , pour une profession qui exige une ouïe si fine et si déliée, les sourds tiennent une place notable dans notre catalogue (2&4). Nous y voyons figurer des h jdrophobes (245) et des épileptiques (2Û6), un nain et force manchots (247). Enfin, puisque nous avons parlé de Vinstituteur sans bras , nous rapporterons textuellement ici le porlrait que Finspectéur a tracé de cet lionmie extraordinaire. « Que dirai-je du « phénomène que f ai vu dans une des communes de ce « canton (canton de Saint-Didier, arrondissement d'Is- « sengeaux, Haute-Loire). Pierre Meiller^ né sans bras, « exerce depuis 43 ans les fonctions d'instituteur. Tout « ce qu'on remarque d'instruction dans le pays , c^està « Meiller qu'on le doit. Sa plume , il la taille avec le « pied; ses modèles, il les trace avec le pied ; enfin, « c'est avec le pied qu'il fait tout , et il fait tout « bien. Cet homme extraordinaire est d'ailleurs « plein de capacité^ plein de bon sens. Déjà il est « vieillard, cependant il n'a que le pain qu'il gagne « à l'école. »
Malheureusement les éloges donnés à Meiller ne sont pas mérités par tous les infirmes qui forment une partie considérable des maîtres d'école. « J'ai remarqué , dit « l'inspecteur de l'arrondissement de Pau^ parmi ces <c médiocres et mauvais instituteurs, un tiers au moins « d'estropiés , boiteux , manchots , perclus , .jambes de « bois, pour qui cette incapacité physique a éi^ la seule « vocation à Téta t d'instituteur (248).»
Après ces instituteurs vis^aces^ attachés au sol par des racines profondes, viennent les instituteurs annuels. Ce senties Béarnais (249), lesPiémontais (250), les Brian-
DX l'hiSTRUCTIOR PBIAAIAX Uf FRiMICE. 00
connais (251), lesÂuyergnats(253)^qui, aux approches de l'hiver, quittent leurs montagnes et s'en vont droit , devant eux jusqu'à ce qu'ils aient trouvé une commune qui les loue pour la saison (253). Les prix varient, c^est comme de toute autre denrée. Mais comme il n^y a jamais pour celle-là de disette à craindre , le maximum n'est jamais bien élevé : on les retient donc pour deux , trois ou quatre mois , selon les besoins de la consommation; quinze écus, vingt écus pour la saison paraissent une existence honnête (25&)^et, quand la besogne est finie , quand les Hirondelles reparaissent , l'instituteur annuel reprend le chemin de sa cabane, avec ses économies dans un coin de son mouchoir, comme le ramoneur quittant Paris après l'hiver. Du reste, il va sans dire que rarement ils reviennent dans le même pays (2 55); œ serait un grand hasard qu'Us y fussent arrivés les premiers pour traiter ; et d'ailleurs , comme y avant de le quitter l'année précédente, ^ils ont été obligés d'avoir des contestations avec les familles pour obtenir le paiement de ce qui leur était du , ils craignent que le souvenir de leurs exigences n'ait diminué la clienlelle. Ajoutez à œla que , de leur côté , les communes n'ont pas toujours été satisfaites de la fidélité qu'on a mise à accomplir le marché. Ces hommes dont on ne connaît ni l'origine, ni le caractère, oflfrent peu de garanties. Leur vie aventureuse est déjà une présomption fâcheuse contre leur moralité, et^ quand ils ont exploité le village pendant quelques mois , ils ne se soucient guère de revenir payer leurs dettes^ ou recevoir des reproches mérités en tout genre (256). Si nous avions à décrire cette espèce d'instituteurs, nous les distinguerions donc des premiers , en ce que leur existence dans le pays ne dure qu^une saison , qu'ils ne poussent point de racines dans le sol où ils sont transplantés j mais, quant à la couû-
guration extérieure , il est inutile de dire qu'ils ne se composent au contraire que d'individus ordinairement jeunes, ingambes ^ vigoureux^ et qui savent en quelques jours arpenter au besoin les quelque cents lieues qui les séparent de leurs montagnes (257).
Il est des provinces où Tinstituteur participe de ces deux natures : vwace dans ce sens qu'il n'est point exotique , et qu'il appartient ordinairement à la commune; annuel^ en ce que, chaque annëe^ Félection décide de son sort, et le confirme rarement dans sa position (258). On ne gagne pas impunément dix écus dans son hiver; on doit s'attendre à faire bien des envieux, et quand le peuple est assemblé devant le porche de Féglise pour adjuger l'école , pendant la saison rigoureuse , le plus offrant et dernier enchérisseur est Pélu du pays.
« Les observations que nous avons faîtes siir le canton de TArgentière , dit l'inspecteur des Hautes- Alpes j arr. de Briançon, sont applicables à celui de Monétier. Toujours la médiocrité des fortunes fait qu'on se rend peu difficile sur le choix des instituteurs^ non sous le rappoit de la moralité , mais sous celui d$3s connaissances. Tout paysan qui sait lire , écrire et compter , bien ou mal y se met sur les rangs des instituteurs ; et , quand vient le dimanche après la Toussaint , quand Je pasteur a annoncé en chaire qu'il serait temps de se pourvoir d'un makre pour l'hiver, le Maire, ou tout autre notable, proclame, au sortir de la grand'messe, les noms des candidats qui se présentent pour tenir l'école. Le peuple, assemblé devant la porte de l'église, délibère longuement; là, chacun a le droit, comme aux jugements des morts dans l'ancienne Egypte , de reprocher en face au prétendant ce que l'on sait contre sa moralité. S'il n'y a rien à reprendre de ce côté , on propose une somme de 20, 24^
DE l'instruction PftiMAIllE EU FAAifCE. 7t
rarement 50 écus , pour l'hiver, quel que puisse être le nombre des enfants qui , sur l'état dresse' par le maître ^ sont ensuite taxés , par un conseil , à divers prix , selon qu'ils commencent à lire , qu'ils écrivent , ou qu'ils chiffrent. Dans la même séance, Ton s'occupe de trouver une écurie des moins sales, tantôt à la charge des familles , tantôt aux frais du maître , ainsi que les bancs et les tables. L'affaire se trouve ordinairement conclue à la fin du jour pour une saison. Chaque année , Télection se met au rabais dans les mêmes formes. Il arriva , il y a quelque temps , à Saint-Chaffrey , que le Maire ayant proposé au peuple s'il croyait qu'un nommé Charbonnet, ancien instituteur, fût dans le cas d'élever leurs enfants, une voix partit du milieu de la foule : « Il nous « a élevés, nous; pourquoi ne serait-il pas capable d'é- « lever nos enfants? » Cet honorable suffrage, accueilli de tous côtés par un murmure favorable , fit que , cette fois, le peuple ne resta pas en séance jusqu'à la nuit. » En troisième lieu , n'oublions pas les instituteurs ambulants (259). Cette classe représente, en général , la même qualité de personnes que la seconde , si ce n'est que les avantages pécuniaires en étant moins considérables , ceux qui s'adonnent à ce genre de vie plus dépendant , sont aussi d'une instruction moins étendue , et possèdent moins encore les mérites qui peuvent les recommander à la confiance. Ceux-là, du moins, ont une écurie pour faire la classe; ceux-ci n'ont ni feu ni lieu; ceux-là recevaient de la commune 15 écus et des pommes de terre ; maris ceux-ci , la commune leur permet une circulation libre dans les familles : c'est tout ce qu'elle leur donne. Seulement, par une convention entre eux, les habitants s'engagent à prendre tour à tour, un mois ou quinze jours chez eux , Tinstituteur, qui va colporter sa science per domos (260), mode d'enseigne^ nient d'autant plus fâcheux que ces gaillards-là sont or-
dinairemeût jeunes^ étrangers au pays, et que leur sé^ jour dans les ménages devient roccasion de bien des scandales (261).
C'est pour éviter sans doute de pareils dangers , que nous voyons ailleurs des pères de famille prendre chez eux dès jeunes gens sortis du séminaire, pour élever leur nombreuse postérité. On leur fait un traitement de 100 francs par an, moyennant quoi, ils sont sur le pied d'instituteurs particuliers, d'amis de la maison , et fauchent les foins au besoin (262).
Nous avons donc beaucoup à faire pour régénérer le corps des instituteurs , et , peut-être avec la modicité des émoluments comparée aux notions que les commissions d'examen doivent exiger pour la collation du brevet, n'est-il pas facile de prédire quand le vœu de la loi sera définitivement rempli.
Déjà, cependant^ quelques localités, en France, sont citées dans les rapports comme pourvues d'instituteurs qui donnent des espérances (263). Sur d'autres points , pénétrés de la nécessité de perfectionner leurs études, et stimulés par la loi(26/i), les instituteurs se sont réunis par arrondissement ou par canton , pour y traiter en comimun des questions utiles à leur profession. Je cite surtout ces réunions, connues sous le nom de conférences , comme une preuve de leur zèle , sans rien en préjuger pour le succès. A moios qu'elles ne soient suivies avec assiduité, dirigées par une main prudente , limitées aux matières de l'instruction primaire , et surveillées avec grand soin par les comités et les inspecteurs spéciaux , il y a bien à craindre qu'elles ne dégénèrent souvent en assemblées tumultueuses , qu'elles ne se détournent de leur but primitif, qu'elles ne s'ouvrent et ne se terminent dans les cafés ou les cabarets (265),
Il ne faut pas, cependant, en désespérer trop tôt; les résultats utiles , que déjà plusieurs administrateurs re-
D£ l'ihSTRUCTIOU PRIMAIRS Slf FRAIICE. 73
connaisisent avoir obtenus par ce moyen , appellent sur ces rëunions Fattention et les encouragements de Fau-
torité. Il faut seulement qu'elles soient soumises à un règlement génëral , et appropriées à l'instruction pra-^ tique des instituteurs qui les fréquentent. Sil'on a remarque chez eux tant d'ignorance , il ne faut pas croire qu'ils aient tous commence avec le même degré d'incapacité ; mais j comme depuis leur début , ils sont restés étrangers aux progrès des méthodes, et qu'ils n'ont point cultivé leurs connaissances acquises ^ ils sont insensiblement descendus au degré d'ignorance où on les voit plongés aujourd'hui (266). Il faut y prendre garde ; quoique les conditions soient aujourd'hui plus sérieuses pour subir l'examen decapacité, les meilleurs instituteurs dégénéreront de même , si l'on ne trouve quelque moyen de les exciter et de les tenir en haleine. Les conférences ^ bien conçues , pourraient oflFi ir cet avantage (267).
L'aspect de ce chapitre est triste , et nous n'sTvons pu le relire sans un sentiment de peine; heureusement^ nous aTons recueilli çà et là quelques-unes de ces exceptions qui consolent, des traits de zèle et de désintéressement qui ne doivent pas rester perdus , et qui nous aideront à finir par des exemples moins affligeants pour le lecteur,